Esuf

Les Touaregs, on le conçoit, ont un rapport privilégié avec la solitude. Esuf, le mot qui la désigne, a chez eux un sens particulièrement riche. C’est « le maître mot de leur poésie », nous dit l’anthropologue Dominique Casajus. Comme en français, il désigne aussi bien « la situation et les sentiments du délaissé que les lieux désertés par les hommes ». Mais il a une signification supplémentaire : on dit d’un homme qu’« il est dans l’esuf », ou que « l’esuf est en lui », s’il est « accompagné dans sa solitude par le souvenir des moments enfuis où elle ne l’habitait pas. L’esuf est la solitude mêlée au sentiment vif encore d’une présence maintenant abolie ». Solitude subie et donc crainte, mais aussi source de nostalgie et de poésie.

Le mot touareg ne semble pas désigner, cependant, la solitude choisie, notion qui n’aurait sans doute pas grand sens chez les nomades du désert. Pour la trouver, il faut aller ailleurs, chez les bouddhistes par exemple, ou dans notre monde chrétien ou de culture chrétienne. Certaines langues ont d’ailleurs un mot pour le dire. Comme le relève Marie Darrieussecq dans nos colonnes, c’est le cas de l’anglais, qui a alone et lonely. « Alone décrit plutôt la solitude choisie, lonely la solitude subie. » Dans notre civilisation cette distinction est fondamentale : « De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement […] de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible », écrivait Pascal. La force du tableau de Hopper que nous reproduisons en couverture pour inaugurer ce Books nouvelle manière tient pour une part à l’ambiguïté du personnage : solitude subie ou choisie ? Ou les deux ? C’est un sujet d’actualité au sens le plus intéressant du terme. La solitude subie et la solitude choisie sont en effet en développement rapide dans nos sociétés et même sur la planète entière. Il s’agit d’un phénomène de grande ampleur, sur lequel se penchent, intrigués, démographes, sociologues, psychologues et, même, biologistes. Nous avons emprunté notre titre de couverture à un livre de la psychanalyste Marie-France Hirigoyen, qui décrit avec beaucoup d’acuité les « nouvelles solitudes » dans les rapports hommes-femmes et sur le lieu de travail (1).

 

19 faits & idées à glaner dans le numéro 36

• La critique de la culture de masse en fait désormais partie intégrante.

• L’instinct de l’enfant, comme celui du romancier, le pousse à dire ce qui est censé être tu.

• Moins du quart des personnes isolées semblent éprouver des émotions négatives liées à leur solitude.

• Les individus qui se sentent seuls ont tendance à déprécier leurs relations sociales.

• Les trois quarts des Français pensent que le sentiment de solitude augmente.

• Le sentiment de solitude est une émotion, au sens biologique du terme.

• Avoir un enfant pour en profiter est une faute morale.

• Les Juifs se servent de gestes idéographiques, décrivant les caractéristiques du discours lui-même.

• Il n’existe aucune civilisation où l’on ne gesticule pas en parlant.

• La femme la plus pénible parvient à exercer une influence civilisatrice sur le plus impossible des hommes.

• Aucune loi physique n’interdit de voyager dans le temps.

• « Ah, si quelque puissance nous accordait de nous voir tels que les autres nous voient ! »

• Presque tous les Chinois bénéficient désormais de la sécurité sociale.

• On se laisse parfois convaincre par une rumeur pour la seule raison que d’autres y ont cru.

• Nos opinions sont parfois dictées par l’image que nous souhaitons donner de nous.

• Caïn fut le premier homme tatoué.

• La moitié des 6 000 langues encore parlées sur la planète auront disparu à la fin du siècle.

• L’hindi est parlé par plus d’un demi-milliard de personnes.

• D’ici à 2020, 80 % de la consommation d’information se fera en ligne.

Sebastian Barry : « Le romancier est victime de son livre »

 

Vous poursuivez avec Du côté de Canaan le portrait d’une famille inspirée de vos racines irlandaises. D’où a surgi le besoin de composer cette vaste fresque ?

On ne sait jamais précisément d’où vient la nécessité d’écrire. Après avoir publié mes premiers romans et nouvelles au début des années 1980, je me suis mis à écrire des pièces de théâtre. Et il s’est trouvé que ces pièces avaient pour sujet des membres de ma famille dont la vie était, pour différentes raisons, passée sous silence – qu’ils aient mené une existence scandaleuse, commis des erreurs politiques ou bien encore appartenu à la mauvaise communauté religieuse. Lorsque j’étais enfant, je ne connaissais presque aucun représentant de ma famille élargie, qui était pourtant immense. De Cork à Galway en passant par Wicklow, le pays regorgeait littéralement de cousins, de grands-oncles et tantes… Mais aucun ne venait jamais chez nous. Ma mère, une comédienne très talentueuse, et mon père, un architecte, étaient souvent absents. Ils appartenaient à la bohème dublinoise des années 1960 et avaient conclu des œuvres existentialistes que c’en était fini non seulement de l’histoire, mais aussi de l’amour et de la famille – une posture qui était peut-être salutaire pour eux, mais qui se révéla désastreuse pour nous, les enfants. Plus tard, je pense que la perspective d’avoir à mon tour des enfants a créé chez moi un sentiment d’urgence : je manquais d’un cadre ; il allait falloir que j’invente un monde, car je ne savais pas comment construire une famille, on ne m’avait pas montré.

 

Ce faisant, vous avez mis en lumière un héritage familial compliqué…

J’ai été élevé dans la tradition nationaliste. Sur les murs, à l’école, figuraient des portraits de révolutionnaires irlandais ; l’un de mes grands-pères avait pris part à la révolte de Pâques 1916, il s’était battu pour une Irlande libre, parlant irlandais et débarrassée de tout ce qui aurait pu rappeler la présence britannique. Mais ce qui était très troublant pour moi à l’époque, c’est que ce grand-père nationaliste était marié à une femme dont le père avait été, du temps de l’administration britannique, commissaire divisionnaire de la police de Dublin. À ce titre, il avait bénéficié avec sa famille d’un logement dans le château de Dublin, alors siège du pouvoir. Il faut savoir qu’en Irlande l’expression « castle Catholics » [« catholiques du château »] est une manière péjorative de désigner les catholiques loyalistes… On ne pouvait donc pas faire plus « castle Catholics » que ces gens, puisqu’ils vivaient dans l’enceinte même de la forteresse !

 

C’est ce policier qui vous a inspiré Thomas Dunne, le personnage central de votre pièce la plus célèbre : Le Régisseur de la chrétienté. Quelle est, chez lui comme chez les autres Dunne, la part du réel et celle de l’imaginaire ?

Les Dunne et les McNulty – une famille qui apparaît ailleurs dans mes livres – sont les deux branches d’une lignée que je m’efforce à la fois de cartographier et d’inventer. D’un livre à l’autre, on peut retrouver les mêmes personnages dans des scènes semblables mais pas exactement similaires. De la même façon, leur date de naissance peut varier au fil des ouvrages. Ces incohérences ne me dérangent pas, je ne suis pas l’historien de mes propres livres. Je laisse mes personnages vivre leur vie de personnages.

 

Comment naissent-ils, ces personnages ?

Enfant, j’étais particulièrement attentif aux bribes d’information que je pouvais glaner à propos de tel ou tel parent, ces choses minuscules qui me permettraient plus tard de créer cette version imaginaire de ma famille, à défaut d’en avoir une vraie. Il y avait par exemple ce grand-oncle, dont je me suis inspiré pour l’histoire de Lilly, la narratrice de mon dernier roman : de lui, je savais seulement qu’il avait été condamné à mort par l’IRA, placé sur une liste noire et contraint de quitter le pays. Je ne connaissais ni les raisons de la sentence, ni les circonstances exactes de sa fuite. Ces choses étaient cachées, et c’est précisément la raison pour laquelle elles m’intéressaient. L’instinct de l’enfant, comme celui du romancier, le pousse à dire ce qui est censé être tu.

 

Mais, dans votre cas précis, le tabou familial avait son pendant dans le silence de tout un pays…

Sans doute était-ce parce que je me sentais profondément mal à l’aise dans mon pays que ces histoires m’ont travaillé lorsque j’étais jeune homme. Il m’était très difficile non pas d’en être l’héritier, mais de trouver ma place en Irlande en tant qu’Irlandais, à partir de ce qu’elles me racontaient. Le fait d’inventer une famille au fil de mes livres était aussi une façon de me forger une citoyenneté propre. Et il s’est trouvé que ces romans et pièces – en particulier Le Régisseur, qui a été créé en 1995 à Londres – ont fait écho aux attentes d’autres personnes. C’est toute la magie de la littérature.

 

Le moment était-il venu d’aborder certains aspects de l’histoire irlandaise ?

Après la reconnaissance par Londres de l’État libre d’Irlande, en 1921, tous ceux qui avaient appartenu à l’administration britannique sont devenus des cibles potentielles. De nombreuses histoires ont été ensevelies, parce qu’il était devenu très dangereux de rappeler l’ancien régime. Certains comme Lilly se sont enfuis, en Amérique ou ailleurs ; d’autres se sont construit un passé de toutes pièces. Tout le monde s’est fait très, très silencieux. Mais maintenant que deux ou trois générations ont passé, il y a en Irlande une sorte de soif pour ces histoires. De la même façon sans doute qu’il a fallu quelques générations avant que n’émerge la mémoire de Vichy en France, l’histoire des années 1920 en Irlande a perdu sa toxicité. Et, aujourd’hui, les gens ont besoin de savoir pour eux-mêmes, en leur for intérieur, de quelle façon ils sont reliés à ce passé. D’autant que, contrairement à la France de Vichy, l’Irlande coloniale – dont l’origine remonte au XIIe siècle – a duré des centaines d’années, et que la plupart des Irlandais n’y étaient pas farouchement opposés jusqu’en 1916.

 

Il fallait donc crever un abcès ?

Je pense qu’une forme de souffrance s’était transmise de génération en génération. Par exemple autour de la mémoire de la Première Guerre mondiale, dont j’ai fait le sujet d’un précédent roman, Un long long chemin [Joëlle Losfeld, 2006] : 200 000 Irlandais, et parmi eux de nombreux volontaires, ont rejoint les rangs de l’armée britannique. Environ 50 000 ne sont pas revenus des combats. Mais, après l’indépendance, il a fallu oublier ces soldats qui avaient combattu sous l’uniforme de l’occupant, car ils venaient contrarier le récit nationaliste ; on a oublié que durant la semaine de Pâques 1916 – la semaine même de notre grande insurrection – des centaines d’Irlandais étaient morts dans les tranchées, asphyxiés par les gaz allemands. Après guerre, le souvenir des hommes tombés au front a été entretenu partout en Europe. Pas en Irlande, pas dans le monde ambigu de l’Irlande. Et cet effacement forcé de la mémoire a créé un vide chez les descendants de ces soldats et de leurs proches, dont le chagrin a été étouffé. J’ai eu envie de raconter cette histoire pour que l’on sache ce que ces hommes avaient traversé. Afin que, si l’on choisit de les appeler des traîtres, des imbéciles, ou bien simplement de jeunes gars partis à la guerre, ce soit en connaissance de cause.

 

Cette démarche ne se substitue-t-elle pas à celle des historiens ?

Je n’ai pas le sentiment de dire l’histoire, mais plutôt des histoires dont le but est de faire disparaître cette petite araignée sur le mur, d’apporter au lecteur un soupçon de joie inattendue. Un roman peut se substituer à ce vide que j’évoquais plus haut ; il peut rendre les gens heureux, en ce qu’il éclaire leur lien avec cette guerre lointaine et les aide ainsi à s’approprier leurs racines. Soudain ils se disent : « Oh, mais bien sûr, voilà pourquoi personne ne parlait de grand-père John ou du grand-oncle Billy… Il était à la guerre. » J’ajouterai que l’histoire et la littérature procèdent de deux logiques différentes. L’histoire se doit d’être précise, factuelle – du moins s’y efforce-t-elle. Elle est soumise à la tyrannie de l’intelligence et de l’érudition. Le roman, lui, fonctionne essentiellement sur un plan musical. Lorsqu’un thème vous préoccupe, la seule façon d’écrire à son sujet consiste à attraper la mélodie d’une phrase, puis à la connecter à la phrase suivante de façon mélodique, et ainsi de suite. En ce sens, le romancier est victime de son livre, parce qu’il doit, pour le créer, en suivre la musique. En ce qui me concerne en tout cas, j’ai davantage le sentiment d’écouter mes livres que de les écrire.

 

Il arrive néanmoins que vos histoires interfèrent avec le « récit nationaliste » irlandais. Comment concevez-vous le dialogue entre roman et histoire ?

Je pense que tout est plus compliqué, plus merveilleusement enchevêtré que ne le prétend chaque version singulière d’un événement. L’histoire nationale nécessite un certain degré de simplification. La littérature, elle, cherche à recréer de la complexité. Elle tire sur ces fils que l’histoire et le temps ont tissés. Elle revient au panier de laine emmêlée du départ et en extrait chaque fibre pour contempler sa couleur d’origine. Cela apporte au lecteur une sorte de consolation. Non que la littérature soit une panacée, mais je pense qu’elle peut être une réelle source de réconfort.

 

Un critique vous a récemment reproché de ne pas vouloir porter de jugement moral sur vos personnages. Est-ce le cas ?

J’ai remarqué cette façon qu’ont certains professionnels d’interroger les motifs du romancier, comme si nous avions une sorte de plan préconçu pour réécrire l’histoire. Mais pourquoi consacrerais-je ma vie à une chose si stupide ? On me reproche de ne pas juger mes personnages, mais c’est au lecteur de décider qui est digne d’honneur et qui mérite le pardon. Et, d’une certaine façon, une forme de jugement est à l’œuvre chez mes personnages eux-mêmes. Prenez par exemple Lilly.

Son père était un policier au service de la Couronne ; son mari – et c’est pour cela qu’elle a dû fuir en Amérique – appartenait aux « Black and Tans », la milice probritannique la plus haïe d’Irlande, coupable de nombreux meurtres. Lilly est, en ce sens, complice de ces meurtres. Elle-même le reconnaît. Elle est contaminée par l’histoire, par ces événements profondément suspects et détestables qu’elle a traversés et qui l’ont compromise. On la voit dans le livre avec tous ses défauts, avec cette culpabilité, mais aussi avec tout ce qui fait d’elle la femme qu’elle est devenue en Amérique : l’endroit où elle vit, la façon qu’elle a d’aimer ses amis, de préparer le thé, de cuisiner des sauces, de rêver, de respirer.… Mon intuition, lorsque j’ai commencé à écrire tous ces livres, était que ces gens dont on disait tant de mal n’étaient peut-être pas les méchants de l’histoire. Et quand bien même ils l’étaient, je voulais leur rendre une identité complète, donner à voir au lecteur l’âme d’un homme ou d’une femme et pas seulement l’âme d’un être politique.

 

Vous assumez d’être en empathie avec vos personnages…

Mon sentiment est qu’il nous faut, pour avancer, revenir serrer la main de ces gens, apaiser leur âme en quelque sorte. Je suis agnostique, je ne crois pas en un Après céleste. En revanche, je crois en un Après littéraire. Je ressens une sorte d’anxiété pour mes personnages, pour leur devenir. Et, oui, jusqu’au bout, j’essaierai de dire un mot en leur faveur, même lorsque je vois le bourreau approcher, même lorsque je vois la lame s’abattre sur leur cou. Certaines de ces personnes ont passé leur vie avec une épée au-dessus de la tête et j’essaie à ma façon, littéraire, de retenir cette épée. Car on ne peut pas se résoudre à un bain de sang pour son propre peuple.

 

Propos recueillis par Delphine Veaudor.

Nucléaire : peut-on arrêter l’Iran ?

Le 25 mai 1986, un avion israélien banalisé transportant des pièces détachées de missiles Hawk se posait à Téhéran. À son bord, un jeune conseiller du contre-terrorisme israélien, plusieurs agents de la CIA et deux membres du Conseil national de sécurité du président Reagan, Oliver North et Howard Teicher. Robert « Bud » McFarlane, qui venait de quitter ses fonctions de conseiller pour la sécurité nationale, faisait office de chef officieux de cette délégation secrète.

La mission ? Livrer des armes au régime de l’ayatollah Khomeiny, dans l’espoir de faciliter la libération des otages américains détenus au Liban par le Hezbollah, client de Téhéran. Reagan avait approuvé cet échange illégal armes contre otages, mais l’idée avait d’abord germé dans les milieux israéliens de la Défense. Informés du plan, certains membres de l’administration Reagan le jugèrent d’emblée aussi stupide que nous pouvons le faire rétrospectivement, vingt-six ans plus tard.

L’expédition s’acheva piteusement : l’équipe de McFarlane dut quitter précipitamment son hôtel de Téhéran pour échapper à des militants radicaux projetant, paraît-il, de les agresser ou de les arrêter. Quand elle devint publique quelques mois plus tard, l’affaire déclencha le scandale connu sous le nom d’Irangate, un imbroglio impliquant l’Iran, Israël, le Nicaragua et quelques pays intermédiaires. Il révéla à quel point le mensonge, l’hypocrisie, l’arrogance, le crime et l’erreur de jugement régnaient dans la Maison-Blanche de Reagan (1).

Il n’est pas inutile de méditer sur la folie et le parfait manque de sérieux du processus de décision qui ont conduit à ce désastre, alors que les gouvernements américain et israélien cherchent de nouveau à contraindre le comportement de la République islamique, à propos de son programme nucléaire cette fois. Les États-Unis ont poussé à l’adoption de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran et se sont associés aux menaces de guerre d’Israël pour convaincre Téhéran de suspendre ou de réorganiser ses activités d’enrichissement d’uranium, et de faire toute la lumière sur ses expérimentations militaires passées (2). Cette stratégie qui associe menaces, sanctions et négociations est assurément plus convaincante qu’un échange armes contre otages ; c’est également une stratégie qui jouit du soutien de nombreux gouvernements. Mais elle pourrait bien, au bout du compte, ne pas produire plus de résultat que le plan McFarlane.

L’épisode de l’Irangate a aujourd’hui principalement le mérite de nous rappeler comme les relations d’amitié ou d’inimitié sont éphémères au Moyen-Orient. Au milieu des années 1980, Israël voulait vendre des armes aux Gardiens de la Révolution parce que l’État hébreu tenait alors l’Irak de Saddam Hussein pour une menace plus grande. Pendant un certain temps, le régime de l’ayatollah Khomeiny ne se soucia d’ailleurs guère de Tel-Aviv. À présent, Israël considère la République islamique comme son principal ennemi et certains de ses dirigeants voient comme une menace existentielle la marche iranienne vers la bombe. Parallèlement, la frange dure à Téhéran utilise cette guerre rhétorique et par procuration contre Tel-Aviv [via les organisations clientes de l’Iran, comme le Hamas et le Djihad islamique] pour ranimer les braises d’une révolution vieillissante et accroître la puissance régionale du pays.

Au Moyen-Orient, la surprise stratégique fait désormais partie du quotidien. La dernière manche de la partie de marchandage nucléaire avec Téhéran a ainsi pour toile de fond la chute des régimes autoritaires tunisien, égyptien, libyen et yéménite, le soulèvement et l’intensification du conflit interconfessionnel en Syrie et alentour, et l’irrésistible montée en puissance de populations jeunes, branchées, avides de changement et islamistes, jusque-là exclues de la scène politique.

Pour juger du problème posé par le programme nucléaire iranien et du danger qu’il représente, il est crucial de prendre en compte les incertitudes qui planent sur la région et le rythme des bouleversements qui s’y déroulent. Nul ne peut prédire, à l’échéance de cinq ans, la nature du pouvoir iranien, ni la manière dont le gouvernement envisagera alors ses intérêts et évaluera les coûts et les bénéfices d’une posture de défi sur la question nucléaire.

 

Surenchère de propos guerriers

La vigilance tranquille n’est à l’évidence pas dans l’air du temps à propos de l’Iran, tant le bellicisme caractérise depuis quelque temps les discours sur le sujet. Le président Obama et le Premier ministre israélien ont chacun répété qu’ils pourraient juger nécessaire de faire la guerre à l’Iran pour l’empêcher d’accéder à l’arme nucléaire ; et Benyamin Netanyahou a laissé entendre qu’une attaque israélienne pouvait se produire à tout moment. Pendant sa visite aux États-Unis, en mars dernier, pour s’exprimer devant la conférence annuelle de l’AIPAC (American-Israeli Political Action Committee), Netanyahou a paru s’immiscer sans grande subtilité dans la politique intérieure américaine en faisant pression sur Obama, en pleine année électorale, pour qu’il apporte un soutien sans faille à la position dure d’Israël (3). Les principaux candidats aux primaires républicaines ont suivi l’un après l’autre Netanyahou à la tribune de l’AIPAC, se livrant à une véritable surenchère de propos guerriers. Comme dans les mois qui ont précédé l’attaque contre l’Irak en 2003, nous voyons se réduire comme peau de chagrin l’espace dédié au débat public et à l’enquête journalistique sur les autres manières de voir la menace nucléaire iranienne et la façon de la gérer. Tout donne le sentiment que le compte à rebours a commencé et que l’échéance se rapproche d’une action militaire.

Il ne fait aucun doute que l’Iran développe ses activités d’enrichissement d’uranium, mais l’incertitude règne sur le rythme de cette montée en régime, de même que sur le temps dont a encore besoin le pays pour fabriquer une bombe susceptible d’être installée d’abord sur un avion et peut-être ensuite sur un missile (tâche plus difficile). Dans un rapport paru en mars dernier, l’ISIS (Institute for Science and International Security), qui publie des analyses bellicistes mais fiables sur le sujet, se livre à une éclairante étude des faits (4). Les auteurs du rapport parviennent à une conclusion ambivalente. « L’Iran est déjà capable de fabriquer de l’uranium de qualité militaire et un engin nucléaire rudimentaire », écrivent-ils. Mais ils précisent : « Il est peu probable que l’Iran saute le pas en 2012, en grande partie parce qu’il restera dissuadé de le faire et que ses possibilités de fabriquer rapidement suffisamment d’uranium de qualité militaire resteront réduites. »

D’un point de vue scientifique et technique, tant que Téhéran n’aura pas décidé de tester une bombe ou de déployer ouvertement des armements sur des missiles ou un avion, il ne sera pas possible de dire que le pays a franchi le pas de la puissance nucléaire. Les analystes de l’ISIS estiment que l’Iran a désormais la capacité intellectuelle, technique et industrielle de fabriquer et déployer une arme dans un avenir très proche ; mais ils ne savent pas si ses dirigeants iront aussi loin. L’Iran est à leurs yeux engagé dans une stratégie d’accès au « seuil nucléaire » : il se dote agressivement de la possibilité d’avoir la bombe, raccourcissant chaque jour un peu plus les délais nécessaires au passage à l’acte, mais, pour autant que nous le sachions, le pays n’a pas encore pris la décision de mener le projet jusqu’à son terme (5).

Les sites d’enrichissement connus sont aujourd’hui sous la surveillance de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ; et le pays est toujours officiellement membre du Traité de non-prolifération (TNP). Le droit international lui interdit donc de dissimuler ses installations nucléaires ou d’expérimenter des armes. Le Conseil de sécurité des Nations unies estime que l’Iran n’a pas respecté ces obligations, puisque le pays a caché d’importants sites d’enrichissement et fourni des explications lacunaires aux inspecteurs de l’AIEA sur ses expérimentations militaires passées. Pour sa part, Téhéran soutient que la dissimulation de ses sites est nécessaire pour protéger son activité nucléaire légitime d’une éventuelle attaque extérieure, et nie s’être engagé dans la fabrication d’armes. Ses diplomates remarquent également qu’Israël s’est doté d’un arsenal atomique au mépris du Traité de non-prolifération (de même que l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord).

Comme les experts le soulignent, le conflit entre l’Iran et l’AIEA est déterminant en ceci que les contraintes engendrées par ce blocage dissuadent l’Iran de prendre la décision de fabriquer une arme, au moins pendant un an environ. Si le pays choisissait de se lancer dans l’ultime course à la bombe, il lui faudrait en effet braver les inspecteurs internationaux en rompant les sceaux de surveillance qu’ils ont posés sur les sites d’enrichissement. L’Iran dévoilerait ainsi immédiatement ses intentions, provoquant une réaction du Conseil de sécurité. Or, dans l’état actuel de son programme d’enrichissement, la République islamique aurait besoin d’environ sept mois pour obtenir le combustible nécessaire à une seule bombe, selon les estimations de l’ISIS. Cela reviendrait en somme à déclarer ouvertement le lancement d’un programme de six mois en vue de fabriquer une première arme. Manœuvre téméraire qui encouragerait une intervention militaire préventive, avec le soutien probable de nombreux gouvernements de la planète face à une attitude aussi provocatrice.

Même en supposant que l’Iran veuille une bombe en bonne et due forme, la raison incite le pays à suivre un calendrier plus lent – peut-être en adoptant une stratégie de négociations spora­diques et de développement progressif de l’enrichissement. Plusieurs années supplémentaires seraient nécessaires pour voir aboutir cette approche plus graduelle, mais elle permettrait à l’Iran d’entreprendre à l’avenir une « course plus rapide et moins exposée à l’arme nucléaire », selon les experts de l’ISIS. Sans compter que les sanctions de plus en plus sévères imposées au pays pourraient donner au gouvernement une autre raison de retarder son accès à la pleine puissance nucléaire en échange d’une bouffée d’air sur le terrain économique.

Le rapport de l’ISIS se prononce clairement, aussi, sur l’efficacité potentielle de bombardements préventifs : faible. « Malgré le débat politique en cours en Israël et aux États-Unis sur l’urgence croissante de frappes contre l’Iran, écrivent-ils, on surévalue la capacité de la plupart des options militaires à arrêter, ou même retarder significativement, le programme nucléaire. »  « Il est peu vraisemblable que des campagnes de bombardement limitées détruisent les capacités de production d’uranium enrichi de l’Iran, précisent-ils… Surtout, le pays sait désormais construire des centrifugeuses et en a même probablement stocké clandestinement un nombre inconnu… Une campagne de bombardement inefficace qui n’éliminerait pas ce potentiel laisserait un Iran capable de reprendre rapidement son programme et l’inciterait à lancer son propre projet Manhattan, avec pour résultat un Moyen-Orient beaucoup plus dangereux et instable (6). »

 

Un scénario à éviter

Entre les contraintes auxquelles est confronté Téhéran et les médiocres perspectives offertes par l’action militaire, il est illusoire et irresponsable d’envisager aujourd’hui la guerre préventive comme une option rationnelle et justifiée.

Certes, la nucléarisation de l’Iran serait éminemment dangereuse. Elle encouragerait sans doute ses rivaux dans la région, comme l’Arabie saoudite, à opter eux aussi pour l’arme atomique. Elle encouragerait en outre, probablement, les milices radicales protégées et soutenues par la République islamique à accroître leur violence contre Israël et d’autres, convaincues que sa nouvelle force de dissuasion mettrait le pays à l’abri des représailles. Alors, si l’on exclut la guerre préventive, que peut-on faire pour éviter le scénario d’un Iran nucléaire ?

Depuis le second mandat de l’administration Bush, les États-Unis, Israël, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont entrepris une offensive qui conjugue sanctions économiques, diplomatie multilatérale et opérations secrètes (comme le lancement du virus informatique Stuxnet (7), qui a mis hors d’état de fonctionner des centaines de centrifugeuses iraniennes). Ces tactiques ont pour but de retarder le programme nucléaire et de pousser le gouvernement iranien à accepter l’encadrement ou la réorientation de son projet, pour compliquer la « course finale vers la bombe ».

Cette stratégie de la pression a été assortie d’une offre de négociations : desserrer l’étau des sanctions en échange d’un abandon vérifiable par l’Iran de ses activités nucléaires militaires. L’idée de base était d’inciter en douceur Téhéran à révéler ses expérimentations passées et à adapter ses programmes d’enrichissement pour les rendre impropres à tout usage militaire.

Si elle réussissait à conclure ce type de marché, la communauté internationale pourrait, outre un allègement des sanctions, soutenir l’industrie nucléaire iranienne restructurée, pour l’aider à produire plus efficacement de l’électricité et des isotopes médicaux contre le cancer. Le Conseil de sécurité pourrait par exemple avaliser la vente et l’installation en Iran de réacteurs nucléaires à eau légère, qui ne présentent pas de risques importants en matière de prolifération. Pendant des années, les grandes puissances ont posé pour préalable aux négociations l’arrêt par Téhéran de toute activité d’enrichissement ; aujourd’hui, les États-Unis semblent prêts à accepter la poursuite d’un enrichissement à faible intensité si le gouvernement iranien se soumettait au régime d’inspection le plus strict de l’AIEA. La recherche de ce type d’accord a engendré une véritable créativité intellectuelle sur le plan diplomatique et technique au cours des dernières années – témoin la proposition d’utiliser l’enrichissement d’uranium iranien pour la production d’électricité dans le cadre d’un projet multilatéral. Mais tout cela n’a jusqu’à présent débouché sur aucun progrès concret.

A Single Roll of the Dice (« Un seul coup de dés »), le précieux ouvrage que Trita Parsi consacre à la diplomatie nucléaire de l’administration Obama envers l’Iran, poursuit un double objectif : décortiquer, en mobilisant tous les points de vue, y compris iranien, les raisons pour lesquelles les négociations ont jusqu’ici achoppé ; et plaider pour un plus grand engagement de l’administration en faveur de pourparlers assidûment poursuivis. Seule une plus grande constance dans le dialogue, écrit Parsi, peut permettre à Obama de sortir de l’impasse qui a conduit ses prédécesseurs à l’échec : « L’hostilité qui oppose depuis trente ans les États-Unis à l’Iran n’est plus un phénomène ; c’est une institution. »

Analyste de politique étrangère, Parsi est également président du National Iranian Council, organisation qui entend favoriser la coopération entre les États-Unis et l’Iran. Son récit surestime manifestement la possibilité, pour un président américain, de s’accommoder d’un régime qui a, au cours des seules dernières années, arrêté des milliers et torturé des dizaines d’opposants, fait passer des explosifs pour tuer des soldats américains en Irak, et armé le Hamas et le Djihad islamique. L’auteur sous-estime également l’intérêt des sanctions économiques comme élément d’une stratégie pacifique, mais ferme.

Il n’empêche : A Single Roll of the Dice raconte l’histoire diplomatique de façon nuancée et claire, en s’appuyant sur de longs entretiens avec des responsables américains, iraniens, européens, brésiliens et turcs. Parsi a recueilli des points de vue d’une diversité inédite et les présente avec neutralité. Les nombreux faits qu’il énonce étayent son principal argument : une « action diplomatique assidue est la seule politique encore inexplorée et qui ait des chances de faire autre chose que simplement repousser le problème à plus tard ».

Son récit n’est qu’une longue litanie d’appels manqués, d’occasions inexploitées et d’avancées prometteuses, mais avortées, vers un compromis. Voilà plus de trois décennies que les États-Unis n’ont plus d’ambassade en Iran. Si l’on en juge par les preuves accumulées ici, cette absence de relations diplomatiques officielles a très probablement contribué à l’impasse actuelle.

En mai 2003, l’ambassadeur suisse en Iran, Tim Guldimann, qui représentait les intérêts américains dans le pays, transmit au département d’État un document de deux pages, ébauche d’une « feuille de route » visant à la normalisation des relations entre les deux pays. Les troupes américaines venaient de renverser le régime de Saddam Hussein en Irak. Le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, avait dit-on approuvé cet avant-projet. Il offrait des concessions ahurissantes de la part de l’Iran : la transparence totale de son programme nucléaire et le retrait de son soutien au Hamas et au Djihad islamique.

Aussi stupéfiant que cela paraisse, « pas une seule réunion n’a été organisée entre les différentes administrations concernées pour discuter de la proposition », écrit Parsi. Il cite Lawrence Wilkerson, alors chef de cabinet du secrétaire d’État Colin Powell, qui reproche aux néoconservateurs, notamment le vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, d’avoir torpillé cette possibilité d’ouverture avant même de l’avoir jaugée.

Aux yeux de certains anciens responsables de l’administration Bush, ce fut une pierre de touche : une chance de « grand marchandage » a alors été perdue. L’offre esquissée dans ce document ténu, aux contours flous, n’a jamais été testée. Et, avec une armée américaine essuyant bientôt revers sur revers en Irak, l’Iran n’a plus jamais fait de proposition aussi audacieuse. Comme la mission secrète de McFarlane en 1986, l’épisode du fax suisse rappelle à quel point la longue absence de contacts directs entre les États-Unis et l’Iran a contraint les deux gouvernements à conjecturer, insinuer, gesticuler et marchander dans des circonstances confuses et défavorables sur des questions de la plus haute importance pour la sécurité internationale.

Pendant sa campagne présidentielle, Barack Obama avait promis de changer cela, affirmant qu’un dialogue inconditionnel avec les Iraniens était « crucial ». Ceux qui pensent que « nous ne devrions pas leur parler ignorent notre propre histoire », dit-il. Et le 20 mars 2009, à l’occasion du nouvel an iranien, le nouveau président fit cette déclaration hardie et chaleureuse :

« Mon gouvernement est désormais résolu à pratiquer une diplomatie qui traite la totalité des problèmes que nous avons devant nous, et à chercher à établir des relations constructives entre les États-Unis, l’Iran et la communauté internationale. Ce processus ne progressera pas par la menace. Nous cherchons au contraire un dialogue honnête et fondé sur le respect mutuel. »

Mais, au mois de juin suivant, l’élection présidentielle iranienne a été entachée de fraudes massives. Tandis que s’amplifiaient les manifestations de l’opposition, la police et les milices fidèles à Khamenei et au président Mahmoud Ahmadinejad mitraillaient, tabassaient et arrêtaient les militants du Mouvement vert, plongeant l’Iran dans une guerre de factions qui se traduisit par une suite terrifiante de procès fantoches, d’emprisonnements massifs, de viols et autres atteintes aux droits de l’homme. La République islamique à laquelle Obama pensait tendre la main avec son message de vœux – un régime stable jouissant d’une certaine légitimité intérieure – était au bord du chaos.

 

Négociation avortée

En novembre 2009, néanmoins, des responsables iraniens et américains tinrent des pourparlers sérieux autour d’un projet susceptible de développer la confiance mutuelle : s’il acceptait d’exporter une partie de son uranium enrichi, l’Iran se verrait livrer du combustible destiné à la production d’isotopes médicaux. Mais les négociateurs iraniens, apparemment d’accord avec la proposition, furent désavoués par Khamenei. Quand des diplomates brésiliens et turcs essayèrent plus tard de redonner vie à l’accord, ce sont les États-Unis qui refusèrent, ne songeant alors plus qu’à obtenir le soutien du Conseil de sécurité pour de nouvelles sanctions. Entre cet épisode et les discussions du printemps dernier à Istanbul, il n’y eut guère de contacts. La négociation avortée de 2009 est l’« unique coup de dés » du titre de l’ouvrage – et une source évidente de frustration pour l’auteur. Parsi semble considérer l’abandon par Obama de la diplomatie directe avec Téhéran après 2009 comme une capitulation face aux enjeux politiques intérieurs et aux pressions israéliennes.

Tout cela a peut-être joué, mais il semble plus probable qu’Obama ait conclu, après avoir observé la brutalité de la répression en Iran, que ce régime n’était pas un partenaire suffisamment fiable pour une diplomatie ouverte exigeant un minimum de confiance. Les discussions tenues à la mi-avril dernier entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (plus l’Allemagne) ont été, semble-t-il, constructives. Malgré les allusions musclées à une possible attaque contre l’Iran avant la fin de l’année, il semble que ni Téhéran, ni Washington, ni Israël ne souhaitent assister à une escalade immédiate de la violence susceptible d’aggraver le risque de conflit régional – déjà accentué par le chaos syrien. Cela pourrait créer un espace pour un dialogue résolu (8).

On a déjà vu des pays sur le point de se doter de l’arme nucléaire démanteler volontairement leurs programmes en échange d’une levée des sanctions économiques, d’une légitimité politique retrouvée et d’une pleine intégration dans l’économie mondiale. L’Afrique du Sud, après la fin de l’apartheid, en est un exemple. Le Brésil, l’Argentine, Taiwan, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Ukraine et la Libye en sont d’autres. Chaque histoire est différente, mais la Libye est le seul régime révolutionnaire à avoir jamais fait volte-face. Partout ailleurs, la décision d’abandonner l’arme nucléaire a suivi des changements politiques profonds et, souvent, imprévus, tels la chute du régime d’apartheid en Afrique du Sud ou l’effondrement de l’Union soviétique.

La leçon de cette réalité historique est que la patience stratégique et la dissuasion, associées à l’application du régime de non-prolifération, ont prouvé leur efficacité dans de nombreuses situations. Cette politique a également échoué, bien sûr – dans les cas d’Israël, de l’Inde, du Pakistan et de la Corée du Nord –, du moins pour le moment.

Sur le long terme, si le monde veut éviter le risque que représenterait l’existence de dizaines d’États nucléaires et tenir la promesse du TNP, les neuf détenteurs actuels de la bombe atomique – les quatre contrevenants, plus les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et la Grande-Bretagne – devront réduire radicalement leurs arsenaux, jusqu’à les priver de véritable utilité, à défaut de les éliminer complètement (9). À cet égard, la pression aujourd’hui exercée sur l’Iran ne doit pas être envisagée isolément – elle est mieux comprise comme partie intégrante d’une campagne de défense du régime de non-prolifération.

L’adoption d’une politique de patience stratégique pour contenir les ambitions nucléaires de l’Iran n’a rien à voir avec la recherche d’un changement de régime. Le fait que la République islamique doive être renversée pour que le gouvernement accepte une solution de compromis sur le nucléaire ne relève pas de l’évidence. Au cours de son histoire, ce régime a connu des périodes de modération et de stabilité relatives, notamment sous les deux mandats présidentiels de Mohammad Khatami entre 1997 et 2005, tout comme des phases d’instabilité et de luttes de factions intenses. En outre, l’histoire ne permet d’établir aucune corrélation entre le projet de bombe iranienne et la nature du régime. C’est le shah Reza Pahlavi, un allié de l’Amérique, qui a lancé clandestinement le programme militaire dans les années 1970. L’ayatollah Khomeiny l’a gelé dans les années 1980. Il ne fut véritablement relancé qu’après sa mort. Traiter de l’ambition nucléaire de Téhéran exige une diplomatie adaptée à tous les temps.

Et la discussion en est l’outil essentiel ; sinon, on donne un blanc-seing au genre de sottise qui a envoyé McFarlane à Téhéran il y a vingt-six ans. Les pourparlers en cours sont un début, mais nous avons déjà vu ce genre de négociations ne pas aboutir et, en tout état de cause, elles ne peuvent se substituer sur le long terme à la normalisation des relations diplomatiques. « Washington doit jouer sur la distance, en se concentrant sur les bénéfices à longue échéance d’un dialogue avec l’Iran et sur les risques de la non-communication », écrit Parsi. Avant de citer l’amiral Mike Mullen, ancien chef d’état-major des armées, s’exprimant à la veille de son départ à la retraite, en 2011 : « Nous ne nous comprenons pas. S’il arrivait quoi que ce soit, il est presque certain que nous ne saurions pas le gérer. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 avril 2012. Il a été traduit par Philippe Babo.

Avoir des enfants est-il immoral ?

En 1832, Charles Knowlton, praticien à Ashfiel, Massachusetts, publia un livre court affublé d’un long titre : « Les fruits de la philosophie. Manuel réservé aux jeunes mariés, par un médecin (1) ». Alors âgé de 31 ans, Knowlton était un « libre-penseur », qui abordait dans cet ouvrage le problème du sexe, ou de la croissance démographique, puisque cela revenait alors sensiblement au même. À l’instar de Thomas Malthus, dont il citait les travaux, Knowlton s’inquiétait des périls de la fécondité. Extrapolant à partir des taux de natalité de l’époque, il prévoyait que la population mondiale doublerait trois fois par siècle. Mais, à la différence de Malthus, qui ne voyait pour seul remède que les épidémies et l’abstinence, lui imaginait des solutions plus agréables. Car, avec un peu d’ingéniosité, ce que Knowlton appelait l’« instinct reproductif » ne débouchait pas nécessairement sur la procréation. Son opuscule fournissait donc aux lecteurs des instructions faciles à suivre.

« Se retirer juste avant l’éjaculation » pouvait, « si on le faisait avec suffisamment de précaution », être efficace (2). Un petit morceau d’éponge, muni d’un fin ruban et inséré dans le vagin « avant le rapport », pouvait également suffire. Si aucune de ces techniques ne vous tentait, il conseillait « d’utiliser une seringue et d’injecter dans le vagin, immédiatement après le rapport, une solution de sulfate de zinc, d’aluminium, de carbonate de potassium, ou de tout sel qui a une action chimique sur la semence ».

 

Le livre qui a changé l’histoire

« Les fruits de la philosophie » mirent Knowlton en délicatesse avec la justice. Peu après la sortie de la première édition, il était poursuivi pour publication de littérature obscène et astreint à 50 dollars d’amende. Avant même la fin du procès, il était inculpé sous de nouveaux chefs d’accusation. Et condamné, cette fois, à trois mois de travaux forcés.

Mais il était impossible d’endiguer une aussi bonne idée. Peut-être en partie à cause de ces démêlés judiciaires, « Les fruits de la philosophie » eurent un immense succès. L’un des jurés du premier procès confia à Knowlton que, même s’il n’avait eu d’autre choix que de le reconnaître coupable, il n’en aimait pas moins beaucoup son livre. En vingt ans, la brochure imprimée sur de toutes petites feuilles, facile à glisser dans une poche de pantalon, fut éditée à neuf reprises aux États-Unis. Également publiée en Angleterre, il s’en vendit là-bas environ mille exemplaires par an pendant près de quatre décennies.

Puis, en 1877, deux éminents libres-penseurs britanniques, Annie Besant et Charles Bradlaugh, décidèrent de le réimprimer pour tester la législation sur l’indécence. Ils furent dûment arrêtés et leur procès, qui se tint au Guildhall de Londres, fit sensation. Une foule d’à peu près 20 000 personnes se pressait chaque jour devant le tribunal pour suivre les débats. Tous deux furent condamnés mais la sentence fut annulée pour vice de forme. Le tapage provoqué par l’affaire avait transformé la question taboue du contrôle des naissances en sujet de conversation quotidien. En 1880, il s’était arraché en Grande-Bretagne plus de 200 000 exemplaires du manifeste de Knowlton.

Tant et si bien que ce livre passe pour avoir changé le cours de l’histoire. Au moment précis de sa première édition, le taux de fécondité aux États-Unis commença de s’effondrer et, dans les décennies qui suivirent le procès de Besant et Bradlaugh, il en fut de même en Grande-Bretagne. Même s’il est difficile d’établir les causes des grandes tendances démographiques, une chose est sûre : l’ouvrage contribua de manière cruciale à diffuser « la bonne nouvelle que sexe et procréation pouvaient être séparés », selon le mot d’un historien. En d’autres termes, les enfants cessèrent d’être une conséquence pour devenir une option.

Ce qui était un choix franchement imparfait à l’époque de Knowlton est aujourd’hui un choix presque absolu. Les couples, du moins aux États-Unis et dans le reste du monde développé, peuvent arrêter le nombre d’enfants qu’ils auront – cinq, quatre, trois, deux, un ou zéro. Plusieurs ouvrages récents analysent les ressorts de cet arbitrage sous différents angles, en tirant des conclusions surprenantes – que d’aucuns pourraient même juger alarmantes.

Dans Why Have Children?, Christine Overall tente de soumettre cette décision à une analyse morale rigoureuse. Professeure de philosophie à l’université Queen’s, dans l’Ontario, elle réfute l’idée selon laquelle la reproduction est « naturelle » et n’a donc nul besoin d’être justifiée. « Nous choisissons, à bon escient, de ne pas satisfaire bien des désirs qui nous sont apparemment dictés par notre nature biologique », observe-t-elle. Si nous entendons continuer d’avoir des enfants, il faut donc être à même de motiver ce désir.

Bien sûr, tout le monde se donne de bonnes raisons. Overall les examine une à une. Prenez l’idée qu’avoir un enfant bénéficie à l’enfant. Cela peut paraître aller de soi. Après tout, un être qui se voit privé d’existence par quelque méthode knowltonienne perd tout d’un coup. Il ne connaîtra jamais aucun des plaisirs de la vie – manger une glace, faire du vélo ou, pour les parents qui se projettent le plus dans l’avenir, faire l’amour.

Overall rejette cet argument pour deux raisons. Tout d’abord, les êtres qui n’existent pas n’ont pas de valeur morale (si nous sommes entourés d’un nombre infini de gens qui n’existent pas, on ne les entend pas se plaindre). Ensuite, si vous acceptez l’idée que vous devez avoir un bébé pour accroître la masse globale du bonheur humain, comment savoir quand arrêter (3) ? Supposons qu’un enfant qui mange une glace représente une quantité x de plaisir supplémentaire. Deux enfants qui mangent une glace représentent alors 2 x, quatre enfants 4 x, et ainsi de suite. Une famille de huit bambins pourra peut-être se permettre d’acheter des glaces deux fois moins souvent qu’une famille de quatre. Mais, pour autant que les parents soient capables de mettre sur la table un plein sac de M&M’s, ils réussiront mieux (ou, du moins, le monde se portera mieux), en termes de bonheur global, avec une progéniture plus nombreuse. Et, dans une perspective strictement utilitariste, les choses iraient encore mieux si les parents ne cessaient pas de pondre des gosses. Cela dit, si vous généralisez le processus, le monde finira par grouiller d’individus de plus en plus nombreux menant une existence de moins en moins satisfaisante, jusqu’à ce que le bonheur de chacun finisse par tendre vers zéro. Cette reductio ad absurdum a été formulée par le philosophe britannique Derek Parfit ; elle est connue sous le nom de « conclusion répugnante (4) ». Overall la juge déterminante : « L’utilitarisme simpliste se trompe sur la dimension morale du fait d’avoir des enfants. »

À ses yeux la plupart des autres raisons habituellement invoquées sont tout aussi insuffisantes au plan philosophique. Certains justifient leur décision au nom de la sauvegarde du patronyme ou des gènes. « La composition biologique de chacun a-t-elle tant de valeur qu’elle doive être perpétuée ? » demande-t-elle. D’autres affirment qu’il est de notre devoir de citoyen d’assurer la pérennité de la société. Vraiment ? Une telle obligation « tend à faire des femmes des esclaves vouées à la procréation ». D’autres encore affirment qu’une descendance permettra d’avoir quelqu’un pour s’occuper d’eux au grand âge. Or, « quiconque fait des enfants pour le supposé soutien financier qu’ils peuvent fournir se berce sans doute d’illusions ».

 

Une thèse profondément dérangeante

Enfin, beaucoup soutiennent que devenir parents les rendra heureux. Les faits, hélas, les démentent. Des études montrent que les parents ne sont pas plus satisfaits de leur vie que les personnes sans enfant, au contraire. La balance aurait plutôt tendance à pencher de l’autre côté : les parents sont moins heureux. Dans une étude célèbre publiée dans la revue Science en 2004, le psychologue et prix Nobel d’économie Daniel Kahneman a demandé à neuf cents femmes actives d’évaluer leurs activités de la veille. Elles ont estimé que le temps passé à s’occuper de leurs enfants était moins agréable que le temps passé à faire des courses, manger, faire du sport, regarder la télévision, préparer le repas et téléphoner. Le ménage – qui consiste en somme à nettoyer derrière les mômes – était l’une des rares activités jugées moins agréables encore.

Qu’importent les faits, à vrai dire ? Éthiquement, la procréation pour le bien des parents est inacceptable. « Avoir un enfant pour en profiter est une faute morale », estime Overall (5).

Soucieux de définir la taille idéale d’une famille, David Benatar, professeur à l’université du Cap, recourt lui aussi à la philosophie. Il livre sa réponse dans le titre même de son ouvrage : « Il vaudrait mieux n’avoir jamais été. Le malheur de venir au monde (6) ». L’opus est dédicacé à ses parents, « même s’ils [l]’ont engendré » et à ses frères, « dont l’existence, aussi néfaste soit-elle pour chacun d’eux, est d’un grand profit pour les autres ». (Il est piquant d’imaginer à quoi peut ressembler une réunion de famille chez les Benatar.)

Son argumentation repose sur une asymétrie fondamentale mais, selon lui, méconnue. Soit deux couples, les A et les B. Les A sont jeunes, riches et en bonne santé. S’ils avaient des enfants, ils pourraient leur offrir ce qui se fait de mieux dans tous les domaines – établissements scolaires, vêtements, jeux vidéo. Personne ne peut dire pour autant que les A ont l’obligation morale de se reproduire. Les B sont tout aussi jeunes et riches. Mais ils souffrent l’un et l’autre d’une maladie génétique et, s’ils faisaient un enfant ensemble, celui-ci souffrirait terriblement. Nous pouvons en revanche dire, si l’on suit la logique de Benatar, que les B ont l’obligation éthique de ne pas procréer. L’exemple des A et des B montre que nous jugeons différemment du plaisir et de la souffrance. Le plaisir perdu par un être inexistant ne passe pas pour un dommage. Mais la douleur évitée passe pour un bien, même si la personne qui l’aurait endurée n’existe pas.

Et ce qui vaut pour les A et les B vaut au fond pour tout le monde. Même la meilleure des vies possibles est faite à la fois de joie et de peine. Si l’on renonçait à cette joie – c’est-à-dire si cette vie n’était pas créée –, personne ne s’en porterait plus mal. Mais le monde se porte plus mal en raison de la souffrance qui y est inutilement ajoutée. « L’une des implications de mon raisonnement est qu’une vie de félicité ne contenant ne serait-ce que la plus infime quantité de malheur – une vie de béatitude absolue assombrie uniquement par la douleur d’une piqûre d’aiguille – est pire que pas de vie du tout », explique Benatar.

Il reconnaît que de nombreux lecteurs auront du mal à admettre une « thèse si profondément dérangeante ». Ils diront qu’ils considèrent leur propre existence comme une bénédiction et qu’il en va de même de celle de leurs enfants. Mais ils ne font que se leurrer. Et cela n’a rien d’étonnant. Tous les êtres humains actuellement sur terre descendent d’une longue lignée d’individus qui se sont reproduits. L’évolution favorise ainsi une sorte de principe de Pollyanna codé par les gènes (7). « Ceux qui ont des croyances favorables à la reproduction sont plus susceptibles de faire des enfants et de transmettre les attributs nous portant à de telles croyances, quels qu’ils soient », remarque Benatar.

Prise au sérieux, cette logique mène à ce qu’on pourrait appeler la « conclusion concluante ». Si nous avions tous conscience du mal que nous faisons en ayant des enfants et décidions d’y mettre fin, l’humanité disparaîtrait en l’espace d’un siècle environ. Aux yeux de Benatar, c’est une perspective hautement souhaitable. « Les êtres humains ont l’infortuné privilège d’être l’espèce la plus nuisible et destructrice de la planète, écrit-il. La quantité de souffrance dans le monde serait radicalement réduite si nous ne nous accroissions pas. » Des civilisations plus sensibles à la dimension tragique de l’existence ont entrevu cette vérité il y a longtemps déjà. Le titre de l’ouvrage de Benatar fait référence à un passage de la pièce de Sophocle Œdipe à Colone, où le chœur a ces mots :

« Ne pas être né vaut mieux que tout./Le meilleur après cela, dès qu’on a vu la lumière, est de rentrer très promptement dans la nuit d’où on est sorti (8). »

C’est aussi une allusion au vieil adage juif : « La vie est si affreuse qu’il eût été préférable de ne pas naître. Qui est heureux ? Pas un parmi des centaines de milliers (9). »

À l’instar d’Overall et de Benatar, Bryan Caplan pense qu’il convient de réfléchir plus rigoureusement à la décision d’avoir des enfants (10). Et lui aussi, pour éclairer le débat, s’appuie sur une discipline universitaire – l’économie, en l’occurrence. Le résultat s’intitule Selfish Reasons to Have More Kids (« Raisons égoïstes d’avoir plus d’enfants ») (11).

D’après Caplan, qui est professeur à l’université George Mason, la principale erreur des parents (ou des futurs parents) consiste à surévaluer le présent. C’est, il est vrai, une méprise courante. À 20 ou 30 ans, les jeunes actifs n’épargnent pas suffisamment pour leur retraite parce qu’elle leur semble très éloignée. Puis, la soixantaine venue, ils aimeraient avoir dépensé moins dans les 4 x 4 et autres téléviseurs haute définition, et un peu plus dans leur plan d’épargne retraite. Les couples, soutient dès lors Caplan, ne doivent pas penser uniquement au nombre d’enfants qu’ils veulent maintenant, alors qu’ils ont mieux à faire que de réchauffer du lait pour bébé au micro-ondes, mais aussi au nombre d’enfants dont ils voudront s’entourer quand ils seront vieux et solitaires. L’économiste recommande ce qu’il appelle la règle de « la moyenne » :

« Supposons que vous ayez 30 ans. D’un point de vue strictement égoïste, vous estimez que le nombre idéal d’enfants à la trentaine est un. À la quarantaine, ce nombre optimal montera à deux – vous aurez plus de temps libre à mesure que votre progéniture affirmera son indépendance. Quand vous atteindrez la cinquantaine, tous vos enfants seront absorbés par leur propre vie. Ne serait-il pas formidable, alors, d’en avoir quatre qui passent vous voir de temps à autre ? Enfin, quand vous aurez passé 60 ans et vous apprêterez à prendre votre retraite, vous aurez quantité de temps libre pour vos petits-enfants. Cinq descendants, voilà une bonne assurance contre le risque de n’avoir pas de petits-enfants. »

Caplan fait ses calculs et en conclut que, dans le cas précis de notre trentenaire rêvant d’enfant unique, « le nombre optimal d’enfants est de trois ». Bien que les chiffres puissent varier d’une famille à l’autre, le même calcul s’applique. Les enfants sont des emmerdeurs finis quand ils sont petits. Ils exigent beaucoup d’attention juste au moment où leurs parents sont en général occupés à construire leur carrière. Résultat, la plupart arrêtent de faire des bébés avant d’avoir atteint le nombre qui, sur le long terme, maximiserait leur intérêt. « Une sensibilité parentale moyenne associée à une grande prévoyance implique plus d’enfants qu’une sensibilité parentale moyenne associée à une prévoyance modérée », note Caplan. (Hélas, il n’explique pas ce que devraient faire les parents dont la moyenne ne donne pas un nombre entier.)

 

Ne vous investissez pas !

Caplan admet que certains puissent éprouver quelques scrupules à avoir plus d’enfants (ou même un seul) alors qu’ils sont déjà à court de temps et d’argent. Ne vaut-il pas mieux procurer une éducation correcte à un ou deux gosses plutôt qu’une enfance minable à trois ou quatre ? La bonne nouvelle, selon Caplan, est que cela n’a pas d’importance. Il cite une kyrielle d’études sur les jumeaux et sur l’adoption montrant que la génétique a plus d’influence sur la santé de l’enfant, son intelligence ou ses risques de se retrouver en prison que l’éducation (12). Inutile, donc, de surveiller la consommation de frites d’un gamin, de faire le taxi pour l’emmener à ses leçons de musique ou de lui apprendre à ne pas commettre de crime. Tant que vous « ne l’enfermez pas dans un placard », il s’en sortira. Ou pas, selon les cas. Les parents qui prennent conscience qu’un grand investissement ne fait qu’une petite différence s’investiront moins. Ce qui devrait réduire le coût de la procréation et, selon la logique du marché, accroître son attrait.

Le conseil de Benatar en matière de procréation, s’il était suivi, mènerait à l’extinction de l’espèce humaine. Celui de Caplan conduirait, au contraire, à une croissance démographique sans fin. C’est là, dit-il, l’un des avantages de son système : « Plus d’êtres humains, c’est plus d’idées, ce carburant du progrès. » C’est sans doute l’affirmation la plus euphorique – ou la plus outrancière – d’un ouvrage gorgé d’optimisme.

Dans « Les fruits de la philosophie », déjà, Knowlton se livrait à des calculs assez simples pour expliquer le problème. Il imaginait l’évolution du nombre d’être humains – un milliard à son époque – s’il continuait à croître « sans contrôle ». Il était censé atteindre les huit milliards dans les années 1930 et les soixante-quatre milliards un siècle plus tard.

La planète devrait compter huit milliards d’habitants vers 2025, c’est-à-dire quatre-vingt-quinze ans après la date annoncée par Knowlton (13). Hormis peut-être une poignée d’économistes, aucun être sensé n’imagine qu’elle puisse un jour atteindre les soixante-quatre milliards sans cataclysme.

La décision d’avoir un enfant, ou un enfant de plus, peut sembler personnelle, au terme d’un arbitrage entre le nombre de couches que l’on est prêt à changer dans le court terme et le nombre de cartes que l’on espère recevoir un jour pour la fête des Mères. Mais ne considérer les choses qu’en ces termes, comme l’indique la couverture du livre de Caplan, c’est être égoïste. Quoi qu’on puisse penser des conclusions d’Overall et de Benatar, il est difficile de nier ce qu’ils soutiennent avec insistance : la décision d’avoir un enfant est d’ordre moral. Lorsque nous choisissons la taille de notre famille, chacun, à son petit niveau, détermine à quoi ressemblera demain le monde. Et il ne le fait pas seulement pour lui-même et ses enfants, mais aussi pour les enfants de tous les autres.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 9 avril 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Ce que disent les gestes

Deux Juifs et un Anglais sont sur un bateau. Les Juifs, qui ne savent pas nager, commencent à se chamailler sur l’attitude à adopter en cas de naufrage. Pendant l’algarade, ils gesticulent tant que l’Anglais s’écarte pour éviter de prendre un coup. Soudain, l’embarcation commence à sombrer. Tous les passagers sauf les Juifs, trop absorbés par leur discussion pour remarquer quoi que ce soit, sautent par-dessus bord. Au terme d’une nage longue et épuisante, l’Anglais atteint enfin le rivage. Pour y retrouver les deux Juifs, qui l’accueillent jovialement. Stupéfait, il leur demande comment ils sont arrivés là. « Aucune idée, répond l’un d’eux. Nous avons simplement continué de parler dans l’eau. »

Une version de cette histoire est évoquée dans une thèse parue en 1941 sur « le comportement gestuel des Juifs d’Europe de l’Est et des Italiens du Sud à New York ». Son auteur, David Efron, avait grandi en Argentine dans un foyer juif orthodoxe et était venu faire son troisième cycle à Manhattan dans les années 1930. De son propre aveu, quand il parlait espagnol, ses gestes avaient « l’animation et la fluidité propres à de nombreux Argentins ». Quand il parlait yiddish, en revanche, ils étaient plus « crispés, saccadés et étriqués ». Il conjuguait parfois les deux styles, par exemple en discutant « d’une question juive en espagnol, et vice versa ». Au bout de quelques années passées aux États-Unis, il découvrit que ses manières étaient devenues « moins expansives », même quand il s’exprimait dans sa langue maternelle. Son identité gestuelle était encore compliquée par les « mouvements italiens symboliques » qu’il avait empruntés aux Italo-Argentins et renforcé lors d’un voyage en Italie.

Efron était l’un des derniers étudiants du célèbre anthropologue Franz Boas, qui a consacré sa vie à la défense d’une idée : ce sont la culture et l’environnement, non la race, qui expliquent les différences de comportement entre les groupes humains (1). Dans ce sillage, l’étude d’Efron était conçue pour réfuter les explications impressionnistes de la gestuelle que les théoriciens de la race faisaient alors passer pour science. L’une prétendait que les Juifs métissés, qui ne présentent plus, physiquement, le moindre trait distinctif, peuvent être identifiés par leur gestuelle. Une autre proposait une classification raciale du langage du corps : les gestes nordiques sont contenus ; les gestes méditerranéens sont enjoués ; les gestes italiens sont liés au sang chaud, à l’ossature légère et au piètre contrôle de ses impulsions.

Efron a observé les conversations de 1 250 Juifs lituaniens et polonais et de 1 100 Italiens de Naples et de Sicile à New York et alentour. Chaque groupe comptait environ une moitié d’immigrés de fraîche date et une moitié de personnes « bien intégrées ». Il a mené son enquête dans une multitude de cadres différents – parcs, marchés, clubs, écoles, universités, villages vacances, hôtels et hippodromes –, enregistré 1 500 mètres de pellicule et fait, avec l’aide d’un peintre, deux mille croquis de gestes spontanés.

Les résultats dessinent un stéréotype, mais un stéréotype délicieusement précis. À lire Efron, les Juifs utilisent une gamme restreinte de mouvements, principalement venus du coude. Leurs gesticulations sont plus saccadées, brutales, élaborées et verticales que celles des Italiens, qui utilisent des mouvements latéraux plus amples, doux, ronds, venus de l’épaule. Les Juifs ont tendance à jouer d’une seule main, les Italiens des deux. Les Italiens touchent leur propre corps, les Juifs touchent le corps de leur compère. Efron décrit avec ravissement un épisode dont il a été témoin, où un homme gesticule avec le bras de son interlocuteur, qu’il a saisi. Agacé, l’autre finit par prendre le poignet du premier en représailles et « se met à l’admonester à son tour, avec la main qu’il a saisie… ». Les Juifs faisaient aussi plus de gestes avec des objets tels qu’un stylo, voire une boulette de viande plantée au bout d’une fourchette. Les Italiens bougeaient moins le doigt ou le poignet, mais répétaient davantage. Il possédaient aussi tout un répertoire de gestes symboliques aux significations standard – depuis « j’en sais plus que vous ne pensez » jusqu’à « je vais vous faire taire » et « je vais vous crever les yeux » – susceptibles d’être compris sans le moindre échange verbal.

 

Langage commun

L’étude aboutit bien au résultat pour lequel elle avait été conçue : à mesure que les Juifs et les Italiens s’intégraient, leurs gestuelles convergeaient. Quand Efron testa un groupe d’élèves d’un lycée de Little Italy sur le sens des gestes symboliques utilisés par les Italiens récemment immigrés, ils virent juste dans moins de la moitié des cas. Les gestes s’américanisaient en même temps que les populations.

Il n’y avait rien là de bien surprenant ; c’est la méthodologie qui faisait toute l’importance de l’étude. Pour fonder empiriquement son analyse, Efron avait dû trouver un moyen de décomposer les gestes en unités comptables, sur la base desquelles il pourrait expliquer les différences.

Il y avait les « emblèmes » qui pouvaient être compris sans parole, comme le « je vais vous crever les yeux » des Italiens. Il y avait aussi les mouvements dépourvus de sens indépendamment des mots : les gestes « physiographiques » et « kinétographiques » qui dessinent les objets ou les actes en discussion, les gestes « idéographiques » qui reproduisent les cheminements métaphoriques des pensées de l’orateur, et les « bâtons » qui marquent le rythme du discours.

Les postures des sujets qu’Efron observait ne différaient pas seulement par la manière de bouger, le nombre de mains utilisées ou touchées. Elles semblaient aussi avoir des fonctions différentes. Les Italiens utilisent des emblèmes ; pas les Juifs. Les Italiens se servent parfois de gestes physiographiques, décrivant la taille et la forme des objets dont ils parlent ; les Juifs utilisent des gestes idéographiques, décrivant les caractéristiques du discours lui-même. Quand ils pointent un pouce vers le sol puis le ramenent rapidement vers le haut, ils mettent l’accent sur le passage clé du discours, le portant physiquement et métaphoriquement à l’attention de l’interlocuteur. Quand ils tracent un zigzag anguleux avec un doigt, ils soulignent la trajectoire d’un argument, liant un élément fondamental au suivant.

Après avoir publié sa thèse, Efron a quitté le monde universitaire pour aller défendre les droits des travailleurs au Bureau international du travail. Mais sa thèse, elle, a fait carrière, devenant le socle des « études de la gestuelle » – label appliqué aux activités d’une multitude de psychologues, anthropologues, et linguistes qui observent ce que nous faisons de nos mains quand nous parlons. Car Efron n’a pas seulement posé les bases d’une méthode d’analyse plus systématique, il a introduit l’idée que la gestuelle n’était pas un appendice, mais un produit, du langage.

Dans son Institution oratoire, le rhétoricien du Ier siècle Quintilien écrit à propos des mains : « Le nombre des mouvements dont elles sont capables est incalculable, et égale presque celui des mots. » Il les célèbre pour toutes ces choses qu’elles savent faire : « Elles demandent, elles promettent, elles appellent, elles congédient, elles menacent, elles supplient ; elles expriment l’horreur, la crainte, la joie, la tristesse, l’hésitation, l’aveu, le repentir, la mesure, l’abondance, le nombre, le temps. N’ont-elles pas le pouvoir d’exciter, de calmer, de supplier, d’approuver, d’admirer, de témoigner de la pudeur ? Ne tiennent-elles pas lieu d’adverbes et de pronoms pour désigner les lieux et les personnes ? En sorte que, au milieu de cette prodigieuse diversité de langues qui distinguent les peuples et les nations, elles me paraissent former une espèce de langage commun à tous les hommes. »

Quintilien suggère, comme bien d’autres après lui, que la gestuelle est une sorte d’idiome universel naturel. Mais, à ses yeux, cette langue demandait à être cultivée et pratiquée. Puisque les gestes représentent les pensées, ou, comme le dit Cicéron, « les mouvements de l’âme », les orateurs doivent apprendre à les canaliser pour présenter leur réflexion sous le meilleur jour. Quintilien énonce ainsi une liste précise de choses « à faire » et « à ne pas faire ». Il nous dit, par exemple, que l’usage du « doigt du milieu plié contre le pouce, et les trois autres déployés », est approprié dans les exordes, « lorsqu’il se balance doucement, et sans mesurer trop d’intervalle, tandis que la tête et les épaules suivent d’une manière presque insensible le mouvement de la main. Dans la narration, il doit être plus déterminé ». Mais « il doit être vif et pressant dans les reproches et l’argumentation ». L’index ne doit jamais, cependant, « se porter de côté et aller chercher l’épaule gauche. »

Pendant des siècles, le débat sur la gestuelle fut formulé en termes de convenances ou d’efficacité. Les guides à l’intention des orateurs, des prêcheurs et des acteurs, sans oublier les manuels de bonnes manières, dictaient les normes en la matière. Au XVIIe siècle, il existait même des dictionnaires de gestes : L’Arte de Cenni (« L’art des signes »), publié en 1616 par Giovanni Bonifacio (2), et Chirologia and Chironomia, publié en 1644 par John Bulwer (3), énumèrent des centaines de gestes, citant des passages des classiques concernant leur signification. Selon Bulwer, nous savons que « frapper soudain la main gauche avec la droite » est signe de colère parce que Sénèque a utilisé ce geste pour décrire un homme courroucé.

La plupart des guides mettaient en garde contre la tentation de simplement mimer le contenu du discours. Quintilien pensait que les mouvements d’un orateur doivent se conformer « au sens bien plus qu’aux paroles ». Le but de la gestuelle n’est pas de répéter l’information, mais de l’enrichir. Et c’est bien ainsi que semblent d’ailleurs l’entendre même les personnes les moins aguerries en la matière. Nous utilisons nos mains pour montrer comment les événements que nous relatons se sont produits et pour attirer l’attention sur les faits ou les personnes précis dont nous parlons. Les gestes des Italiens étudiés par Efron apportaient une information à la fois sur les caractéristiques physiques de ce dont ils parlaient et sur leur propre réaction. Les postures des Juifs illustraient les liens entre les idées et leur importance relative. La gestuelle peut révéler une strate de sens absente du discours.

Mais tout cela ne veut pas dire que la communication soit la raison d’être de nos gestes. Presque tout peut relever de la communication : les vêtements que l’on porte, les fleurs que l’on envoie, la manière d’agiter un éventail ou de plier son mouchoir. Les gestes véhiculent aussi du sens, mais ils sont bien plus intimement liés à l’acte de parler. Ils ne constituent pas en eux-mêmes un langage, mais un complément, un associé et un sous-produit du langage.

 

Même les Anglais !

Les recherches qui ont creusé le sillon défriché par Efron ont été incapables de découvrir une seule civilisation où l’on ne gesticule pas en parlant. Tout le monde ne le fait pas avec autant de pittoresque que les Italiens et les Juifs, mais tout le monde le fait. Même les Anglais. Certains aspects de notre comportement en la matière sont appris ou culturellement déterminés, et certains de nos gestes sont formés volontairement à des fins de communication. Mais l’imitation n’explique pas pourquoi les aveugles de naissance s’expriment par gestes, y compris quand ils savent qu’ils sont en train de parler à d’autres aveugles ; et l’intention de communiquer n’explique pas pourquoi on gesticule même au téléphone. La gestuelle est tout bonnement une partie intégrante du langage. Quand nous mettons nos pensées en paroles, certaines s’échappent par nos mains.

Le sentiment que la gestuelle est un langage en soi est encore plus fort quand elle semble remplacer entièrement la parole. Au XIXe siècle, les voyageurs de retour d’Italie se faisaient l’écho d’un « langage gestuel » exotique pratiqué sans un mot. Après la découverte des sites archéologiques d’Herculanum et de Pompéi au XVIIIe siècle, Naples était devenu un passage obligé du Grand Tour (4).

Les lettres au pays et les récits de voyage publiés dans les magazines racontaient que des conversations entières se tenaient en silence d’un balcon à l’autre, que les mains suffisaient à la diffusion des potins et à l’expression de la traîtrise, et que les histoires d’amour se négociaient dans le mutisme. Selon une anecdote apocryphe, un jeune soupirant courtise sa belle pendant des mois, à l’insu du père, en échangeant gestes et regards de la rue au balcon. Quand il arrive enfin sur le lieu du rendez-vous convenu pour fuir avec elle, il entend dans la pénombre une voix de papier émeri demander : « C’est toi ? » Comprenant que c’est le timbre de sa dulcinée, qu’il n’a encore jamais entendu, il part en courant.

À l’usage de ces étrangers « nés dans de lointaines régions que leur tempérament froid et placide ne prédispose pas à la gesticulation », Andrea de Jorio, un archéologue du Musée royal de Naples, a écrit l’un des rares ouvrages qui portât, avant Efron, sur l’usage réel plutôt que sur l’usage prescrit de la gestuelle. Publiée en 1832, son étude inventoriait des centaines de gestes en usage dans les rues de Naples.

De Jorio fournit un index alphabétique de la signification des mouvements pour toutes les situations, depuis « abbondanza » (abondance) jusqu’à « uomo panciuto » (homme pansu). Non content de décrire à quoi ressemblent les jeux de mains en question – l’index et le pouce joints se faisant face, puis séparés par l’index de l’autre main, signifie « je ne suis plus ami avec toi » –, il proposait aussi de petits scénarios en situation, montrant quelques-unes des nuances de sens que peuvent prendre les gestes. Il raconte notamment cette histoire : « Un certain comte, remarquant qu’un inconnu s’était joint à la conversation, et lui faisait quelque peu mauvaise impression, demanda par geste à ses amis qui était cet individu. » L’un répondit en plaçant l’extérieur de son pouce à son oreille, la paume vers le bas, « le qualifiant ainsi d’imbécile ». Le second fit le même geste, mais en portant ses deux mains aux oreilles, « signifiant que le type était plus qu’imbécile ». Le troisième plaça les extrémités de ses pouces tendus sur ses tempes avec les autres doigts grands ouverts et oscillant, confirmant que le pauvre était un « véritable âne bâté ».

Malgré les stéréotypes, les Italiens n’ont jamais eu le monopole de la gestuelle muette. Même les plus flegmatiques d’entre nous peuvent diffuser toutes sortes de messages sans dire un mot : « viens ici », « il est fou », « mate-moi cette fille », « oui », « non », « je ne sais pas », « paix », « c’est un secret », « je réfléchis », « attends un peu », « arrêtez-vous tout de suite », « ça pue », « je n’écoute pas », « va te faire foutre ». Ces gestes ne sont pas exotiques à nos yeux car ce sont ceux que nous utilisons. Ils semblent d’une certaine manière appartenir au langage « commun à tous les hommes » dont parlait Quintilien.

Mais ils ne sont évidemment pas communs à tous les hommes, comme peut vous le dire quiconque a jamais consulté un guide de voyage. Souvenez-vous d’éviter le signe « ok » au Brésil, où il signifie « connard ». Faites attention en Bulgarie, où hocher la tête signifie « non » et secouer la tête veut dire « oui ». Ne mettez pas les pouces en l’air en Iran sauf si vous voulez dire « je t’encule ». Bien des gestes que nous utilisons en guise de parole ne sont pas transparents du tout. Leurs formes sont arbitraires et nécessitent traduction, tout comme les mots.

C’est dans cet usage silencieux, où les mouvements des mains empruntent les caractéristiques des mots – clairement définis, faciles à citer, produits volontairement et censés communiquer – que les gestes commencent vraiment à ressembler à un langage. Mais, à y regarder de plus près, ils s’en distinguent de bien des manières.

D’abord, ils peuvent être étonnamment pérennes. Les gestes que nous avons hérités des Grecs et des Romains sont bien plus immédiatement reconnaissables aujourd’hui que ne le sont les mots que nous avons aussi hérités d’eux. Le digitus impudicus avec lequel les Romains s’insultaient est le même que nous utilisons aujourd’hui dans ce but (et s’il faut une certaine culture pour déchiffrer l’expression « digitus impudicus », ce n’est pas le cas pour comprendre quand on le voit ce « doigt insolent » plus connu sous le nom de doigt d’honneur).

En outre, ces gestes immédiatement identifiables – les emblèmes d’Efron – fonctionnent très différemment des mots. Ils ne jouent presque jamais le rôle de substantifs ou de verbes. Certains ont beau avoir l’air d’adjectifs – le doigt tournoyant sur la tempe pour « fou », le baiser sur le bout des doigts pour « délicieux » –, ils ne remplissent pas une fonction de description, mais de commentaire. Les emblèmes fonctionnent moins comme des mots que comme des formes d’expression totales. Ils ne disent pas, ils font. Ils exigent (viens ici !), réprimandent (chhhh !), insultent (je t’encule), promettent (juré, craché), et félicitent (délicieux !).

Les gestes empruntent toutes les propriétés des mots uniquement dans le cas des langages de sourds-muets, qui disposent de noms, de verbes et de règles permettant de les assembler dans des phrases. Les signes peuvent aussi bien dire « Rosemary a vraiment su magnifier le goût de ce rôti » que « délicieux ! ». Les signes, comme les mots, sont composés d’un répertoire limité d’unités définies par des frontières discrètes. Dans le langage des signes américain, la position du pouce dans un poing – selon qu’il est contre les doigts, devant les doigts ou à l’intérieur des doigts – peut faire la différence entre une signification, une autre signification, et l’absurde ; de la même manière que dans le langage parlé, de minuscules altérations de vibration et de souffle peuvent faire la différence entre « pin » et « main ». Les gestes sont des blocs. Leurs entrailles n’ont pas d’importance. Quand je frappe ma main avec le poing pour dire que je vais vous frapper, ce que fait mon pouce importe peu.

Plus les gestes sont chargés de communiquer, plus ils prennent l’allure d’un langage. Mais si nous possédons déjà un idiome complet pour échanger, pourquoi gesticulons-nous ? À l’évidence, c’est utile dans les situations où nous ne pouvons ou ne voulons pas parler. Les joueurs de base-ball échangent par gestes des secrets sur le terrain, les traders concluent des marchés au milieu du brouhaha de la Bourse, les plongeurs communiquent à travers la barrière aquatique et les automobilistes font connaître aux autres leur frustration à travers les vitres.

Ces cas particuliers ne représentent cependant pas la majorité de nos gestes, que nous faisons quand nous pouvons parler ou quand nous parlons effectivement. Mais le langage est éphémère ; les mots s’évaporent au moment même où ils sont prononcés. Certes, depuis l’invention de l’écriture, nous sommes capables de conserver les mots du passé. Mais la permanence solide, linéaire, du langage écrit nourrit l’illusion que la parole n’est qu’un objet, un conteneur d’idées. En fait, c’est aussi un comportement, un laboratoire de création et de négociation de la pensée. Les gestes sont des pensées, des idées, des actes de parole rendus palpables dans l’air. Ils peuvent même, pour un court instant, survivre à leur locuteur. On a vu des condamnés à mort exécutés avec l’index tendu en ultime signe de défi.

David McNeill, un psychologue qui a passé sa vie à étudier le sujet, a commencé de s’y intéresser en regardant discuter deux de ses collègues (5). Ils lui sont apparus comme deux « sculpteurs travaillant des matières différentes. L’un passait son temps à marteler et pousser quelque bloc très lourd. Il devait travailler l’argile ou le marbre. L’autre maniait une substance incroyablement délicate, arachnéenne ; semblable à des fils ou des toiles d’araignées ». Au cours des dernières décennies, la recherche a montré que mettre notre pensée entre nos mains peut nous aider à apprendre et mémoriser, à s’exprimer avec aisance et à trouver les mots justes.

Quand nous parlons, nous façonnons nos pensées pour le langage, et quand nous faisons des gestes, nous formons nos idées dans l’espace devant nous. Nous sommes peut-être différentes sortes de sculpteurs utilisant différentes sortes de matériaux, mais ce modelage, ce tissage et ce ciselage nous font du bien.

 

Cet article est paru dans Lapham’s Quaterly au printemps 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Philip Larkin l’alchimiste

En mai 1941, en tant que trésorier de l’Oxford University English Club, Philip Larkin a dû emmener dîner George Orwell, à l’issue d’une conférence donnée par ce dernier sur « Littérature et Totalitarisme ». Principal souvenir qu’en ait gardé Larkin : « Nous avions invité Dylan Thomas (1) au Randolph et George Orwell dans un restaurant de seconde catégorie. Je suppose que ce fut mon premier essai de critique littéraire appliquée ! »

Stimulé autant qu’intrigué par la rencontre potentielle de ces esprits, Orwell et Larkin, j’ai un jour tenté de comparer ces parfaits exemplaires d’une certaine idée du « caractère anglais ». Les deux hommes avaient un amour inaltérable pour la campagne anglaise, et une peur obsédante de la voir oblitérée par les promoteurs immobiliers (ici je dois citer le poème de Larkin « Départ » et le roman d’Orwell, Un peu d’air frais (2)). Tous les deux méprisaient ouvertement le christianisme, tout en demeurant très respectueux des Écritures et de la liturgie anglicane, comme des chefs-d’œuvre de l’architecture ecclésiastique anglaise (voir le poème de Larkin « Visite d’église à l’encan » ainsi que le roman précité d’Orwell, et toute une série de lettres et d’articles). Tous deux nourrissaient l’affection proverbiale des Anglais pour les animaux et s’indignaient des moindres cruautés qui leur étaient faites (ici, il faut se référer au poème de Larkin « Myxomatose », à propos de l’extermination du lapin en Angleterre, et à l’un au moins des ouvrages d’Orwell, trop évident pour qu’il soit nécessaire d’en préciser le titre (3)).

À leur façon quelque peu différente, Orwell et Larkin étaient l’un et l’autre des pessimistes flegmatiques et flirtaient parfois avec la misanthropie, pour ne pas dire la misogynie. Tous deux étaient aussi issus d’un milieu familial atroce, qui leur avait inculqué des préjugés contre les Juifs, les sujets de couleur de la Couronne britannique et les classes laborieuses. Le père d’Orwell, qu’il détestait, était un fonctionnaire de l’Empire, attaché à cette administration particulièrement déplaisante qui était en charge du commerce de l’opium entre l’Inde et la Chine (4) ; quant à Larkin, son père, non moins détesté, était un haut fonctionnaire éperdu d’admiration pour la « Nouvelle Allemagne » des années 1930, qui prenait part aux rassemblements de Nuremberg, et dont le bureau était décoré d’emblèmes nazis.

Mais, depuis ce terreau socialement et psychologiquement identique, les deux hommes ont emprunté des voies radicalement différentes. À force d’éducation, Orwell s’est débarrassé, non sans difficulté, de tout préjugé racial et s’est rangé résolument du côté des travailleurs. Larkin haïssait vigoureusement le mouvement ouvrier et l’arrivée des immigrés d’Asie et des Caraïbes le consternait. Tandis qu’Orwell a voyagé autant que le lui permettait sa santé et appris plusieurs langues étrangères, l’insularité de Larkin et son dégoût de « l’au-dehors » atteignaient le paro­dique. Résultat, le souvenir d’Orwell fait de la décence anglaise l’une des plus élégantes réponses de l’humanité face aux duretés de l’existence, alors que la publication d’une sélection de lettres de Larkin à Monica Jones et de sa biographie (5) a noyé l’image posthume du poète sous des flots de boue nauséabonde et de fanatisme mesquin, dont il est bien en partie responsable.

 

Quatre décennies sans joie

Mais il existe un autre aspect de l’« anglicité », saisi de façon diamétralement opposée par Harold Pinter et les Monthy Python, où Orwell comme Larkin ont eu leur part. C’est un monde où la cuisine est déplorable et sans goût, les boissons insipides, l’habitat sordide et surpeuplé, la plomberie scandaleuse, le cynisme maussade, les queues interminables, l’hygiène déplorable, et les vacances baignées de pluie et lugubres, ponctuées à jet continu de manifestations de grossièreté et d’inculture.

Parmi les premiers romans d’Orwell, c’est Et vive l’aspidistra ! (6) qui distille tout cela de la façon la plus pittoresque, mais c’est aussi un élément essentiel de la texture de 1984, alimenté par les reportages « au plus près du terrain » dont l’auteur était si prodigue. Un aspect négligé, mais absolument central si l’on y prend garde, de notre infortunée condition, est celui-ci : nous vivons dans un lieu froid, hostile, et triste, où il est extraordinairement difficile d’avoir des rapports sexuels, sans même parler d’émotions amoureuses. Ce qu’Orwell résume au mieux avec cette formule : « Le côté chiottes et mouchoirs sales de la vie. » Larkin, quant à lui, use d’un raccourci encore plus saumâtre, si faire se peut : il a comparé l’acte sexuel à une tentative dérisoire de « se faire moucher le nez par quelqu’un d’autre ».

Le recueil des lettres de Larkin révèle sa propre contribution à une relation longue de quatre décennies, sans joie et sans enfants, avec Monica Jones, une femme manifestement insupportable mais douée, qui est toujours restée à ses côtés comme amie et partenaire par intermittence (on n’ose employer le terme de « maîtresse », encore moins celui d’« amante »), jusqu’à sa mort en 1985. Durant ces années, il s’est évertué à la garder pour lui, tout en lui refusant le mariage qu’elle désirait tant, l’a trompée tant et plus, et incité vigoureusement Kingsley Amis (7) à la prendre pour modèle de Margaret Peel dans Lucky Jim, une femme sévère, frigide, et hystérique.

En première lecture, les Lettres à Monica m’ont paru assombrir encore le sordide portrait déjà esquissé. Mais le ton en est si cru – j’ai presque failli écrire « sans art » – qu’elles en acquièrent une sorte d’honnêteté et de cohérence. Ce n’est pas sans rappeler le paradoxal enthousiasme de Larkin pour le jazz : une clé pour identifier la source de son talent. La clé, dans les deux cas – et voilà pourquoi l’expression « sans art » ne convenait vraiment pas –, c’est qu’en matière de souffrance il visait presque toujours juste. Et la sombre mesquinerie de cette souffrance ne change rien au verdict.

L’un des moyens qu’utilisait Larkin pour retenir Monica tout en la tenant à l’écart (ils n’ont cohabité que tout à fait vers la fin, réduits à la dépendance mutuelle par sa décrépitude à lui et sa démence à elle – l’histoire peut-être la moins romantique de tous les temps) consistait à confesser plus qu’intégralement ses propres déficiences en tant que mâle. « Je suis désolé que nos rapports sexuels aient à ce point perdu de leur attrait », écrit-il après de décevantes vacances à la campagne en 1958, « je ne suis pas très doué pour le sexe ». Et cela juste après une lettre où il l’invitait à considérer leur liaison « comme une sorte de relation homosexuelle clandestine – et je ne serais pas du tout étonné que d’autres s’en soient avisés ». Et ceci encore un peu plus tôt, en décembre 1954 (ce n’est pas comme s’il s’agissait là d’évoquer une passion torride en train de tiédir) : « Si l’on annonçait qu’à partir du 31 décembre à minuit il n’y aurait plus du tout de sexe, ça ne changerait strictement rien à ma vie. » Ce qui incite à réexaminer l’un de ses poèmes les plus connus, « Annus mirabilis » (8) :

Les rapports sexuels ont commencé
En mille neuf cent soixante-trois…
(Ce qui était plutôt tard pour moi) –
Entre la fin de l’interdit sur Chatterley
Et des Beatles le premier trente-trois.

On peut y voir une satire indirecte de l’exubérance des sixties en général. La suite du texte, moins souvent citée, est probablement encore plus révélatrice :

Jusque-là il n’y avait eu,
Qu’une sorte de marchandage,
Une dispute pour une bague,
Une honte qui commençait à seize ans
Et s’étendait à toute chose.

Dans l’esprit de Larkin, le mariage n’est toujours qu’un piège posé par les femmes : une bague contre du sexe indifférent, puis toute une vie de servitude domestique et – perspective plus effroyable encore – des enfants. Là encore, sa poésie est sans ambiguïté : dans La Vie avec un trou dedans, il exprime cette frustration de façon plus complexe, mais ce poème, « Le moi c’est l’homme », n’est pas le moins représentatif :

Il épousa une femme pour l’empêcher de s’en aller
À présent, elle est là toute la journée
Et l’argent qu’il gagne en passant sa vie à travailler,
Elle le prend comme son à-côté,
Pour payer le barda des marmots et le sèche-linge.

Même dans « Les mariages de Pentecôte », où il évoque non sans tendresse une fameuse tradition nuptiale du nord de l’Angleterre, le poème se clôt sur cette métaphore extrêmement mélancolique de l’énergie muée en futilité, ou peut-être de la puissance sexuelle muée en liquéfaction :

Un sentiment de chute, comme une volée de flèches,
Perdue au loin, quelque part devenant pluie.

Et pour ce qui est de la famille, engendrée par ou à partir de soi-même, ou même engendrement de soi-même, inutile de regarder plus loin que le fameux poème qui a convaincu Margaret Thatcher, son admiratrice, qu’il n’était pas vraiment fait pour cela. «Tel soit le dit » commence ainsi :

Ils te niquent, tes père et mère.
Ils le cherchent pas, mais c’est
comme ça.

Et il se termine sur ce conseil :

Tire-toi de là, mets la gomme,
Et n’essaie pas d’avoir des mômes.

On ne trouvera dans Larkin quasiment pas une référence aux enfants qui ne soit saisissante de répulsion, le mot « marmots » déclenchant automatiquement chez lui un frisson de dégoût. Pas besoin d’être un psy averti pour décrypter tout cela. Larkin était non seulement affligé d’un fasciste braillard de père, mais aussi d’une mauviette geignarde de mère. Du moins le premier, Sidney Larkin, aura-t-il eu le bon goût de disparaître tôt ; mais sa veuve, Eva, s’est éternisée, des décennies durant – exigeante, râleuse, hypocondriaque (mais aussi très malade). Peut-être n’avait-elle pas vraiment l’intention de transformer la vie de son fils en un cauchemar de culpabilité et de tracas, mais elle l’a fait. Ce qui a permis à Monica Jones de remporter au moins un round. Sous aucun prétexte, a-t-elle dit à son homme, il ne devait céder au chantage et aller vivre avec Eva : « Ne te laisse pas voler ! » l’a-t-elle conjuré. « Ne laisse pas voler ton âme ! » Si elle ne pouvait l’avoir, du moins ne l’abandonnerait-elle pas à cette variante de « l’autre femme ».

Lire les lettres de Larkin et la biographie que lui consacre Andrew Motion, c’est être complice d’une blague plutôt salace qui imprègne sournoisement ces pages. Larkin n’était peut-être pas une bête de sexe, au sens conventionnel, mais c’était un consommateur héroïque de pornographie et un compositeur amateur de rêveries sadomasochistes, qu’il partageait souvent avec ses amis Robert Conquest (9) et Kingsley Amis, très au fait des choses de la vie. Il n’aimait pas beaucoup aller à Londres, mais il ne se rendait jamais à la capitale sans se faire extorquer des sommes conséquentes – sans se faire baiser, pourrait-on dire – par les vendeurs de magazines semi-licites de Soho. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi son biographe Andrew Motion persiste à soutenir que Larkin n’avait pas des « goûts particuliers » en matière de sexe : il n’arrêtait pas de chercher des publications spécialisées dans les écolières, la flagellation ou la sodomie (lettre à Robert Conquest, datée de 1958 : « Je suis bien d’accord que Bamboo & Frolics représente le sommet du cul ; passe-moi les exemplaires qui ont cessé de te stimuler »).

 

« Jeannot lapin » et « Bugs Bunny »

Cette fixation très classique est elle aussi souvent considérée comme « britannique par essence ». À sa mort, il a fallu détruire précipitamment, en même temps que beaucoup de documents privés, la considérable bibliothèque d’un masturbateur enthousiaste et frénétique (Larkin était de toute évidence un archiviste dans l’âme). Une fois que l’on sait cela, de nombreuses lettres à Monica prennent soudain tout leur sens. Il se livre à des commentaires sournois mais érudits sur la sodomie sous-jacente dans L’Amant de Lady Chatterley, dont avait alors lieu le procès (10). « Toi et ton derrière », écrit-il avec ferveur encore à Monica. « J’ai traînassé au lit un matin de la semaine dernière à me souvenir de cette fois, après le petit déjeuner, où tu me regardais à travers la fenêtre de la cuisine… Tu portais ta petite culotte de nylon noir, celle avec un petit trou ! » Ou bien encore : « Tu dois être splendide à voir en toque de fourrure et bottines – et rien d’autre ? Même pas une cravache de cuir ? (Tu vois comme mon imagination compose automatiquement pour toi des montages esthétiques). »

Et il répète encore et encore ses requêtes suggestives et geignardes. Et le plus fort – ça, c’est vraiment remarquable – c’est qu’elle ne semble jamais saisir l’allusion ! Avec cette unique exception, qui confirme la règle : en 1958, après ce qui de toute évidence avait été une pénétration anale mal menée, il atteint les profondeurs de l’abjection en écrivant à Monica : « Moi aussi je suis désolé que notre rencontre ait eu de si désagréables conséquences pour toi. Je ne m’y attendais vraiment pas, même si c’était bien prévisible. Désolé vraiment. Ça gâche tout, même le meilleur – car c’était vraiment très excitant, pour moi du moins. Espérons que tout ça s’arrange bien vite. »

Jamais depuis qu’Hemingway en avait tellement rajouté, dans Pour qui sonne le glas, en matière de babillage « lapin » sur l’oreiller, un homme n’avait avec autant d’intensité et de régularité assimilé une femme à un lapin. La plupart de ses lettres sont adressées à « Jeannot lapin » ou « Bugs Bunny », une bonne quantité sont illustrées de dessins de lapins, ou comportent des références au lapin dans la littérature, ou des dénonciations de la politique anglaise d’extermination du lapin. Cette obsession a certes donné le beau poème « Myxomatose », déjà mentionné – mais la tentative que fait Larkin de sortir de l’impasse par une histoire enfantine à la Beatrix Potter entre souvent en dissonance avec son propos. Le triste avilissement que je viens de citer se conclut par cette phrase : « Il semble que tu veuilles le réconfort de Gros lapin, adorable petit lapin. » Difficile à avaler pour nous tous qui admirons Larkin précisément pour son absence de sentimentalité ! Et puis, quels reproducteurs plus enthousiastes que les lapins ? Incidemment, c’est ici que cesse tout parallèle avec Orwell : l’auteur de La Ferme des animaux a eu son lot de difficultés avec les femmes, mais il a vraiment voulu se marier et avoir des enfants, au point d’en adopter plutôt que de s’en passer.

Ces lettres choisies ont aussi connu un succès inattendu pour leur valeur de témoignage d’époque. L’Angleterre d’après guerre était à bien des égards encore plus austère et appauvrie que celle de la Dépression : ainsi, la situation du parc de logements, déjà déplorable, s’était encore détériorée après les récents bombardements. Larkin – qui avait déclaré dans une interview : « Les privations sont pour moi ce qu’étaient les jonquilles pour Wordsworth (11) » – trouvait son inspiration poétique dans cette société surpeuplée, surmenée et sous-alimentée qu’il prétendait tant rejeter. Mieux encore : sa carrière de bibliothécaire l’a conduit à vivre à Belfast, la ville la plus miséreuse et déprimante d’Irlande (et d’Angleterre), à l’orée des années 1950. On ne peut vraiment pas dire que ses sympathies politiques aient été « républicaines (12) », mais sa description d’une marche orangiste (13) offre l’une des évocations les plus percutantes de la grossièreté du fanatisme de masse que j’aie jamais lues : « C’était une parade d’une ahurissante monotonie (chaque visage exprimait cette même manière de “se prendre au sérieux”) et d’une stupéfiante hypocrisie. »

Les sectateurs de Terry Eagleton (14), dont la bonne conscience se focalise sur les dernières révélations de la xénophobie de Larkin, seraient au contraire surpris de l’absence de chauvinisme et de méchanceté dans ces lettres. Larkin est ainsi très critique à l’égard des excès de Kipling, qu’il accuse d’avoir trahi son talent pour plaire au grand nombre (ce qu’il appelle « chasser en meute »). Peut-être est-ce là l’effet du déplaisant souvenir du nazisme paternel, encore si proche – bien qu’il faille relever le fait vraiment curieux que jamais, au grand jamais, Larkin ne fasse la moindre allusion aux horreurs, encore toutes récentes, du IIIe Reich ; ni dans ces pages, ni dans d’autres. Andrew Motion, lui, soutient que Larkin n’a cédé à ses pulsions réactionnaires que sur le tard, et que ses écrits dans cette veine étaient très probablement conçus pour amuser ses amis dans une correspondance privée, manière d’outrager la nouvelle bien-pensance. Et l’on peut imaginer qu’une vie sexuelle furtive et frustrée soit propice à la constitution d’une carapace de dédain envers la modernité et ses profiteurs hédonistes.

Ce qui nous ramène à l’infortunée Monica, dont il s’efforça en vain de corriger le comportement peut-être un peu autiste : « J’aimerais vraiment te pousser, avec amour et gentillesse, à réfléchir à tout ce que tu dis, et à comment tu le dis. » Utilisant – dans une acception inhabituelle mais qui joue sûrement consciemment sur le double sens – le mot le plus mortel de la langue anglaise, boring, il l’avertit : « Tu prends l’habitude d’infliger ton visage à celui de ton interlocuteur (15). » C’était en 1952, alors que leur couple intermittent en avait encore pour trente ans.

Mais Larkin devait accorder une certaine valeur à l’opinion de Monica, puisqu’il a pris en compte son objection – d’ordre essentiellement grammatical – à propos du quatrième vers de la dernière strophe de « Visite d’église à l’encan », qui est aujourd’hui sans doute son poème le plus aimé de lui. Aurait-il mieux valu garder « Et tant de choses ne pourront jamais être caduques » plutôt que « Et tout ça ne pourra jamais être caduc » (16) ? À vous de juger… Même si, comme moi, vous pensez qu’il est scandaleux de changer un seul mot des poèmes de Larkin, vous ne pourrez que saluer en Monica une lectrice attentive et avisée.

Si l’on peut dépasser les rancœurs de bas étage et l’ennui qui rendent l’examen attentif du désordre privé tellement déprimant intellectuellement, les Lettres à Monica démontrent de façon oblique comment même la femme la plus pénible parvient à exercer une influence civilisatrice sur même le plus impossible des hommes. Si l’on excepte quelques blagues médiocres faites parfois en passant, Larkin respectait tellement Mlle Jones, semble-t-il, qu’il ne lui soumettait jamais aucun de ses préjugés vulgaires, ni aucune de ses versifications comiques les moins recommandables.

Et le plus impressionnant, me semble-t-il, c’est que même sa propagande anti-libidineuse pouvait avoir un côté poétique et chaleureux. Voyez cette austère épître de 1951 : « Je crois – tout en étant à fond pour l’amour libre, les écoles expérimentales, etc. – que l’on devrait faire un peu de recherche sur les caractéristiques intrinsèques du sexe – sa cruauté, sa brutalité, par exemple. Il me semble que l’essence même du sexe consiste à plier quelqu’un à sa propre volonté, par la force ou la négligence, si on est un mâle, par le dédain, l’ergotage, ou les scènes de ménage, si on est une femelle. Et le pire, c’est que, des deux côtés, on préfère encore ça à pas de sexe du tout. Pas moi. »

 

Une petite musique amère

Cette vision étroite et oppressive, avec cette banale image des « deux côtés », avait été exprimée avec la plus sublime des puretés dans un poème que Larkin avait écrit l’année précédente. Dans « Tromperies », dont l’origine est une anecdote poignante de prostitution forcée tirée du livre de Henry Mayhew sur l’histoire des pauvres à Londres (17), Larkin donne implicitement raison à la pauvre femme en faisant valoir indirectement que son ignoble client était lui aussi un pathétique loser, et qu’elle-même, la victime innocente, était peut-être en fait, « des deux, la moins trompée ». Il n’oubliait pas de décrire la violence et la brutalité du traumatisme de la malheureuse (« Tout au long de cette journée tranquille / Ton esprit reste ouvert comme un tiroir à couteaux »). Cette image, dure comme une pierre précieuse, est aussi une prouesse d’imagination empathique. Dans sa critique de ce poème, D. J. Enright (18) a réussi à procurer à Larkin un exceptionnel moment de plaisir (presque) sans mélange en écrivant, comme le poète l’a fièrement rapporté à sa maîtresse, qu’il savait « transmuer les mots en poésie, par persuasion et non pas par force ». Aucun critique n’a mieux saisi l’essence même du génie de Larkin.

Il est impossible d’évacuer la question de comment et pourquoi la poésie parvient à transmuer l’ordure de l’existence en or ou en magie – et, chez Larkin, le contraste est particulièrement puissant. Après avoir quitté Belfast, il s’était retiré définitivement à Hull, une triste ville côtière faisant face à la Scandinavie, l’immédiate concurrente de Belfast pour ce qui est de la chaleur et des commodités de la vie.

Là, il se lamentait avec fiel, mépris même, de son absence de vie privée, du succès de ses amis plus chanceux, Kingsley Amis et Robert Conquest, de la baisse du niveau dans l’université où il officiait, de l’emmerdement des déjeuners au pub ou des réceptions universitaires, des manœuvres d’une gent féminine mal fagotée, et de la pétrifiante imminence de la mort. Même s’il a donné un sournois coup de pied aux jonquilles de Wordsworth, il n’en a pas moins composé sa propre petite musique amère et syncopée à l’instar de la « triste et lente musique humaine » de son aîné en poésie. Et, sans cette combinaison d’angoisse et de mélancolie, jamais nous n’aurions eu « Aubade », cette provocante méditation sur l’extinction qui propose un brillant et délicat équilibre entre le stoïcisme de Lucrèce ou de David Hume et sa propre peur panique, clairement assumée, de l’oubli.

Bon nombre des expéditions que faisait Larkin dans les églises n’étaient en fait qu’une excuse pour visiter leurs cimetières ou leurs monuments, bien qu’il répudiât le fantasme d’immortalité. Pour l’une d’elles, qui a suscité le joyau poétique qu’est « Tombeau des Arundel », il était accompagné de Monica Jones, dont il prit en compte les sagaces suggestions lors de la mise en forme finale du poème. Il est plutôt réconfortant, convenons-en, que, à l’occasion d’une plus que banale balade du dimanche après-midi dans l’Angleterre profonde, Philip Larkin, alors empêtré dans une relation presque dénuée de passion, ait néanmoins su remarquer le couple maladroitement uni d’une ancienne pierre tombale, et que sans forcer le langage, encore moins le brutaliser, il ait humblement su inventer ceci :

Notre quasi-vérité quasi instinctive :
Ce qui restera de nous, c’est l’amour…

 

Cet article est paru dans The Atlantic en mai 2011. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Thomas Mann a-t-il pillé Schönberg ?

Ce fut un duel entre deux chevaliers avec en toile de fond le problème toujours épineux du plagiat artistique. Les protagonistes, épées dressées, étaient deux monstres de la grande littérature et de la grande musique, toutes époques confondues, Thomas Mann et Arnold Schönberg. J’avais entendu parler pour la première fois il y a très longtemps de cette dispute par le professeur et grand critique littéraire catalan Jordi Llovet : lors de ses études à Francfort, m’a-t-il confié au retour d’un long séjour en Allemagne, il avait connu Gretel, la veuve de Theodor Adorno, grâce à des amis communs. J’avais pris la précaution de ne pas lui demander s’il avait un jour réussi à comprendre de quoi parlait Adorno dans ses écrits, parce que je savais ce qu’il répondait en de telles occasions : « Bon, mais à Góngora non plus, on ne comprend rien. »

Gretel avait montré à mon ami Llovet les lettres que son mari avait envoyées à Thomas Mann quand celui-ci rédigeait son Docteur Faustus. Et, apparemment, la veuve n’avait pas oublié ce jour-là de lui signaler malicieusement – en fait elle était irritée – avec quel toupet Mann avait plagié les résumés qu’Adorno lui avait envoyés sur les théories musicales de Schönberg, résumés que le romancier avait intégrés purement et simplement dans son roman et qui provoqueraient l’immense et compréhensible fureur du musicien.

Les théories musicales de Schönberg étaient indispensables à Thomas Mann s’il voulait mener à bon port son ambitieux récit sur les comportements artistiques et les discussions sur la musique à venir auxquelles participait le héros de son roman, le compositeur Adrian Lever­kühn. La musique ayant toujours été l’un des horizons esthétiques de l’écrivain, la nature de Docteur Faustus – qui aborde des problèmes de théorie musicale pure – exigeait des conseils compétents. Dans son exil californien, Mann trouva dans le jeune Theodor Adorno un collaborateur parfait, puisqu’il avait déjà écrit des textes philosophiques importants aussi bien sur les inventions musicales du génial Schönberg que sur la technique dodécaphonique. Par ailleurs, il se montra d’emblée flatteur, presque servile, fervent admirateur.

Mann, vieux renard, perçut immédiatement dans le jeune philosophe l’homme qu’il lui fallait ; en fait, il semble même avoir vu en lui un nègre impeccable, même si, par la suite, il sut reconnaître sa dette dans Le Journal du « Docteur Faustus » (1), où il invoque le nom de famille paternel d’Adorno, Wiesengrund (2), pour décrire le thème de l’Ariette de la sonate pour piano, opus 111, de Beethoven (3). Toujours est-il que Mann fut conséquent avec ce qu’il appelait le « principe du montage (4) », qui consistait ni plus ni moins à s’approprier des matériaux de sources diverses et à les incorporer dans la narration.

Dans l’histoire de ce pillage littéraire aussi licite que discutable (Mann, qui, comme beaucoup de plagiaires, avait fini par croire que les fragments dus à Schönberg de son roman lui appartenaient en exclusivité, en oublia les précautions d’usage), Adorno se sentit moins affecté que le compositeur, le grand oublié de l’affaire qui poussa les hauts cris en découvrant qu’une invention qui lui avait valu un nombre infini de nuits d’insomnie – la création de la technique du dodécaphonisme – avait été grossièrement résumée par Adorno pour la plus grande gloire de son seigneur et maître Thomas Mann.

Commença entre Schönberg, courroucé, et Mann un long duel à coups de fleurets stylistiques. Un combat confus pour le romancier qui, en fait, était plus intéressé par l’Ariette de la sonate de Beethoven (car il voyait dans cette pièce le début de la rupture entre la musique et la beauté ou, plutôt, l’irruption du goût populaire dans l’art et, avec lui, une certaine apocalypse : la fin du monde qui regardait vers le haut, vers Dieu) que par les discussions avec Schönberg, qui réclamait – c’était bien le moins – d’être cité dans Le Docteur Faustus et pour qui le roman n’était qu’une malversation, une simple et ridicule vulgarisation de ses découvertes musicales qu’Adorno était au demeurant incapable de transmettre convenablement (5).

La correspondance entre Adorno et Mann se fit l’écho de la polémique entre le romancier et le créateur du dodécaphonisme, querelle qui envahit les journaux dans ces années-là. Il y eut des excuses, des réparations et, pour donner satisfaction à Schönberg, une note rétablissant « la propriété intellectuelle du théoricien et compositeur » (qui dut faire à Mann l’effet d’une tache de graisse dans un livre propre et honnête) finit par être insérée dans le roman. En fait, Mann fait allusion, très contrarié, indigné même, dans Le Journal du « Docteur Faustus », à la note que l’obligea à insérer Schönberg : « À l’avenir, l’ouvrage devra porter en appendice, à la demande de Schönberg… »

À croire que ces mots se gravaient dans l’âme de Mann à mesure qu’il les écrivait : « À l’avenir, l’ouvrage devra porter en appendice, à la demande de Schönberg… »

Mann trouva toujours ridicule l’accusation de plagiat et perturbante la note ; perturbante parce qu’il considérait qu’elle ouvrait une petite brèche dans l’« harmonie sphérique » de son univers romanesque et que l’idée de la technique dodécaphonique exposée dans les sphères du livre, dans cette ambiance de pacte démoniaque et de magie noire, prenait « une coloration, un caractère qui – n’est-ce pas ? – lui sont en réalité étrangers et en font ma propriété personnelle, c’est-à-dire celle du livre ». Pour Mann, les idées de Schönberg et la version ad hoc qu’il en avait tirée étaient si éloignées les unes de l’autre qu’« il eût été – dit-il – à mes yeux presque offensant de citer son nom dans le contexte ».

Le dénouement de la polémique arriva, comme souvent en de tels cas, avec l’irruption de la mort. Schönberg s’éteignit en 1951 et les droits de propriété intellectuelle du musicien dans l’œuvre du romancier cessèrent de faire l’objet de discussions.

Avant, dans un article de 1948 repris dans Le Style et l’Idée (5), Schönberg s’appliqua à stigmatiser le mandarinisme adornien et à expliquer que la science secrète n’est pas celle qu’un alchimiste répugne à enseigner, mais une science qui ne peut absolument pas être enseignée, parce que soit elle est innée, soit elle n’existe pas : « C’est pourquoi l’Adrian Leverkühn de Thomas Mann ne connaît pas les éléments essentiels de la technique dodécaphonique. Tout ce qu’il sait lui a été enseigné par M. Adorno qui, pour sa part, ne connaît que le peu que j’ai pu enseigner à mes élèves. »

Quand je repense à cette vieille histoire, à la polémique provoquée par ce plagiat, j’ai parfois l’impression que, si Mann se proposa en effet dans son roman d’isoler le moment où avait éclaté la rupture entre l’art et la beauté (ou plutôt la fin du Grand Art avec l’irruption du goût populaire, ou, ce qui revenait au même, la fin du monde qui regardait vers Dieu et non vers l’homme), lui-même en vint à illustrer à la perfection, dans cette douloureuse querelle – et dans la vie réelle, ce qui est le plus étonnant –, la fin des romanciers tout-puissants. Ceux qui, comme Dieu, en un temps qui n’est plus qu’un souvenir, croyaient que tout leur appartenait, y compris les partitions musicales du voisin, que le majordome savait résumer à merveille.

 

Cet article est paru dans El País le 4 février 2012. Il a été traduit de l’espagnol par André Gabastou.

L’improbable machine à explorer le temps

« Le temps, disait Borges, est le mystère essentiel (1). » L’écrivain argentin raffolait du temps subversif imaginé par H. G. Wells dans sa Machine à explorer le temps, et Brian Clegg commence son récit sur le sujet par l’escapade fictive de Wells dans la quatrième dimension. Bien sûr, en un sens, nous voyageons tous dans le temps. Nous progressons au rythme d’une seconde par seconde. Nous pouvons aussi reculer grâce à la mémoire, véhicule préféré d’un autre voyageur dans le temps fictif, Van Veen, l’« Épicure de la durée » que décrit Nabokov dans Ada ou l’ardeur. Mais, bien que la couverture de son livre évoque l’univers de la science-fiction, Clegg ne s’intéresse ni à la mémoire ni aux occurrences du voyage temporel dans les romans. Son ouvrage est en fait un bilan détaillé de ce que nous dit la science à ce sujet. « Aucune loi physique n’interdit de voyager dans le temps », écrit-il d’emblée. En principe, les rêveries de Wells pourraient tout à fait devenir réalité, mais – Clegg est très clair sur ce point – les difficultés d’ordre pratique et technologique sont immenses.

Comme tout essai sur la physique contemporaine, son livre commence – c’est la loi du genre – par la relativité. Ce sont les théories d’Einstein qui fixent les règles conceptuelles régissant ce qui est possible ou ne l’est pas en matière de voyage dans la quatrième dimension. Les calculs de la relativité restreinte (1905) montrent que si l’on dépasse la vitesse de la lumière, alors on remontera dans le temps : « S’il est possible d’atteindre une vitesse suffisante, le résultat peut être une inversion de l’écoulement du temps. » Après quoi la théorie de la relativité générale avança aussi l’idée que l’espace-temps lui-même peut être déformé : « La gravité a un effet sur le temps comme sur l’espace. » La manipulation du temps est donc possible – du moins en théorie.

Le 7 mai 2005, une manifestation assez singulière s’est tenue au MIT. Il s’agissait d’une fête organisée pour accueillir d’éventuels voyageurs dans le temps. On dressa une estrade dans une cour et on répandit de la fumée de théâtre pour créer l’ambiance de suspense adéquate. Idée astucieuse : cette soirée, objet d’une publicité abondante et d’une bonne couverture média­tique (ce qui revenait à envoyer des cartons d’invitation dans le futur), offrait à tout voyageur temporel une occasion unique de sortir de l’ombre. Malheureusement, aucun visiteur venu du futur ne se présenta. Aux yeux du physicien Stephen Hawking, cela prouve que le voyage dans le temps est impossible. Pas pour Clegg. Celui-ci avance une explication séduisante : une machine respectant la théorie de la relativité ne peut rien transporter dans un temps antérieur au moment où elle a commencé de fonctionner. Personne n’ayant encore mis au point un tel dispositif, nous ne devons pas nous attendre à croiser des touristes venus de l’avenir. Mais, nuance-t-il, cela n’exclut pas que des civilisations extraterrestres inconnues se soient déjà assuré la maîtrise de cette technologie. Et, s’ils sont assez avancés pour parcourir la quatrième dimension, il est possible qu’ils soient également passés maîtres dans l’art et la science de rester invisibles.

Aussi fantastiques que puissent sembler ces hypothèses, Clegg ne manque jamais de souligner les difficultés pratiques que soulève le voyage dans le temps. Pour les illustrer, il a recours au fameux paradoxe des jumeaux, une expérience de pensée inspirée par la relativité : si l’un des jumeaux reste sur Terre tandis que l’autre voyage à bord d’un vaisseau à une très grande vitesse, la dilatation du temps ainsi produite et l’accélération auront pour effet de les faire vieillir à des rythmes différents. Comme l’écrit Van Veen dans La Texture du temps, « le voyageur intergalactique, et ses animaux domestiques, après avoir fait le tour des spas de vitesse de l’espace, reviendrait plus jeune que s’il était resté chez lui pendant tout ce temps ». Mais, même si les concepts scientifiques ont l’air (relativement) simples, la maîtrise concrète du voyage temporel constitue pour le moins un défi. D’après les calculs de Clegg, il faudrait dix milliards de fois l’énergie produite pendant deux cent cinquante ans par toutes les centrales électriques des États-Unis pour porter un vaisseau de la taille d’une navette spatiale à 90 % de la vitesse de la lumière. Et, bien sûr, selon la théorie de la relativité, plus un corps se déplace vite et plus sa masse augmente. En réalité, la quantité d’énergie requise serait donc bien supérieure encore – peut-être autour de huit cent ans de production électrique. Et même alors, il faudrait huit ans de voyage pour n’avancer que de onze ans dans le futur.

Malgré le titre, la conclusion de « Construire sa machine à voyager dans le temps » est que personne ne le fera avant longtemps : les difficultés pratiques sont quasiment insurmontables. Les candidats au voyage temporel ont le choix entre différentes options : sectionner une étoile à neutrons pour en extraire des matériaux dont le champ gravitationnel a pour effet de ralentir le temps ; l’intrication quantique (qu’Einstein décrivait comme un « phénomène effrayant d’action à distance »), qui permet une téléportation à petite échelle ; ou l’hypothèse, formulée par Gödel, d’un univers en rotation dont l’espace-temps incurvé permet, en théorie, de revenir dans le passé. Le plus long chapitre du livre examine la physique déconcertante des trous noirs et blancs. Un trou blanc étant défini comme « un trou noir qui remonte dans le temps,… une singularité source de création et non de destruction ». En théorie, deux trous blancs placés dos à dos dans l’univers peuvent former un « trou de ver », c’est-à-dire un raccourci à travers l’espace et, bien sûr, à travers le temps, car on y circulerait à des vitesses excédant celle de la lumière. Le célèbre physicien et futurologue Michio Kaku a même conçu une machine reposant sur cette idée. Mais Clegg reste sceptique, et Kaku lui-même reconnaît : « C’est pour une civilisation très avancée, pas pour nous. »

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 21 mai 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Dr Montesquieu et Mr Swift

« Ah, si quelque Puissance nous accordait le don
De nous voir tels que les autres nous voient !
Cela nous libérerait de bien des bévues
Et de bien des idées sottes. »
Robert Burns

 

Avant que n’apparaisse cette curieuse transhumance qu’on appelle tourisme de masse, avant que la sécurité dans les aéroports ne devienne l’obstacle et le désagrément que l’on sait, voyager était une activité philosophique, car elle imposait, du moins aux esprits occidentaux, cette habitude de comparer qui est la base de tout jugement. Au début de l’époque moderne, la confrontation entre les Espagnols et les Indiens d’Amérique, dont l’existence était jusque-là insoupçonnée, ranima un vaste questionnement sur ce qu’était l’humain, par exemple dans la grande controverse de Valladolid qui opposa Fray Bartolomé de Las Casas à Juan Ginés de Sepúlveda, sur le statut moral des Indiens que les Espagnols avaient trouvés en possession du Nouveau Monde (1).

L’élargissement de l’espace mental européen fut encouragé par un flot de récits de voyages, de sorte qu’au début du XVIIIe siècle les auteurs pouvaient vagabonder dans leur imagination sans même quitter leur cabinet de travail. Daniel Defoe fit paraître Robinson Crusoé en 1719 et, depuis, cet ouvrage est constamment réimprimé dans toutes les grandes langues européennes ; Montesquieu livra ses Lettres persanes en 1721, et Jonathan Swift ses Voyages de Gulliver en 1726 (2).

Ces deux derniers se servirent du voyage comme Ésope se servit de la fable, pour critiquer la société, la culture, la religion et la politique, en un temps où toute attaque directe leur aurait fait courir de graves dangers personnels et aurait pu les envoyer en prison. Montesquieu aurait-il osé écrire au sujet de la France ce qu’il dit de la Perse, par la voix d’Usbek ?

« Les bâchas [fonctionnaires d’État, comme les collecteurs d’impôts], qui n’obtiennent leurs emplois qu’à force d’argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de conquête. »

Swift aurait-il résumé les cent dernières années de l’histoire de la Grande-Bretagne comme le fait le roi de Brobdingnag à propos de son propre royaume :

« Un simple monceau de conspirations, de rébellions, de meurtres, de massacres, de révolutions, de bannissements ; les pires effets que puissent produire l’avarice, les factions, l’hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l’envie, la luxure, la méchanceté et l’ambition (3). »

La distance entre l’auteur et ses personnages permit aux deux écrivains de glisser dans leurs livres des commentaires qui, sinon, auraient pu être interdits. Le récit de voyages fictifs s’y prêtait à merveille, avec leur double niveau de camouflage. Puisque ces deux livres sont immortels, autant que création humaine puisse l’être, il faut reconnaître que les entraves à la liberté d’ex­pression, si elles ne sont pas trop rigoureuses, peuvent être compatibles avec la conception d’œuvres de génie.

Montesquieu utilise la correspondance qu’échangent avec leurs amis respectifs deux Persans imaginaires, Usbek et Rica, venus d’Ispahan à Paris, pour obliger le lecteur – censément français ou du moins européen – à se voir par les yeux d’autrui ; et pour l’inciter, quand c’est nécessaire, à se réformer ou à exiger la réforme de ses institutions. Swift souhaite lui aussi que le lecteur se voie différemment, par les yeux d’autrui, mais il use d’une méthode différente. Gulliver, chirurgien anglais à bord d’un navire, se rend dans « plusieurs régions éloignées du monde », toutes de pure invention, bien sûr ; les observations qu’il livre avec franchise et les conversations qu’il a dans ces « régions éloignées » font inévitablement écho à la vie, aux mœurs et aux coutumes de son pays natal.

Les cibles de ces deux auteurs sont souvent si proches qu’elles se chevauchent, au point qu’on se demande parfois si Jonathan Swift ne fut pas influencé par Montesquieu. Ce n’est sans doute pas un hasard si Les Voyages de Gulliver était l’ouvrage préféré de George Orwell (il essayait de le lire une fois par an), et s’il reprit dans La Ferme des animaux (4) le procédé swiftien consistant à inverser la préséance intellectuelle et sociale de l’homme sur les animaux, procédé employé dans le dernier des quatre périples de Gulliver, le « Voyage au pays des Houyhnhnms ». Je n’ai pu découvrir aucune référence à Montesquieu dans les travaux consacrés à Swift, y compris l’énorme et exhaustive biographie en trois volumes que nous devons à Irvin Ehrenpreis (1969) ; mais le livre de Montesquieu était un succès européen et, comme le souligne un (tristement ?) célèbre ouvrage de Pierre Bayard, il n’est pas indispensable d’avoir lu un livre pour subir profondément son influence. Le simple ouï-dire suffit souvent.

Similitude de préoccupations n’est pas identité de caractère, toutefois. Là où Montesquieu se montre courtois et nuancé, Swift est féroce et intransigeant. Bien que, deux fois dans sa vie, l’auteur irlandais ait eu sur son pays une influence politique concrète bien plus grande que n’en eut jamais Montesquieu – son pamphlet de 1712 intitulé Conduite des alliés renforça sans doute plus qu’aucun autre facteur le parti de la paix avec la France, et ses Lettres du drapier de 1724-1725 parvinrent presque à elles seules à empêcher l’introduction délibérée d’une monnaie dévaluée en Irlande –, c’était un homme éternellement amer et déçu, au tempérament certainement aigri par son long combat contre la maladie de Ménière, contractée à un âge très précoce, source de vertiges, de nausées et d’acouphènes, qui finirait par le rendre complètement sourd. Les hommes ne sont pas simplement le produit de leurs maladies mais, comme le signalait Hume, la philosophie ne survit pas longtemps à une rage de dents.

 

Dégoût existentiel

Le contraste dans le ton apparaît clairement dès l’introduction des deux livres. Sous le masque anonyme du traducteur et éditeur des lettres, Montesquieu déclare :

« Je ne demande point de protection pour ce livre : on le lira, s’il est bon ; et, s’il est mauvais, je ne me soucie pas qu’on le lise. »

Swift écrit ceci, sous le nom de Gulliver, s’adressant au cousin qui l’a convaincu de publier un récit de ses voyages :

« Je vous supplie de vous souvenir avec quelle fréquence je vous ai demandé de songer, lorsque vous mettiez en avant le bien public, que les Yahoos [les créatures d’aspect humain du pays des Houyhnhnms] étaient une espèce animale entièrement incapable de progrès par les préceptes ou les exemples : et c’est ce que l’avenir a prouvé ; car loin de constater un arrêt total de tous les abus et corruptions, au moins dans cette petite île, comme j’avais des raisons de l’espérer, il est clair qu’après six mois d’avertissement je ne vois pas que mon livre ait produit un seul effet en rapport avec mes intentions. »

Et il conclut :

« Je n’aurais jamais tenté un projet aussi absurde que celui de réformer la race des Yahoos dans ce royaume ; mais j’en ai désormais fini avec tous les projets visionnaires de ce genre, à jamais. »

Présente tout au long du livre, la désillusion de Swift s’exprime avec une férocité à nulle autre pareille, d’une nature bien différente du ton relativement détaché de Montesquieu : c’est celle d’un amant éconduit.

Là où Montesquieu nous offre un répit – par « nous », j’entends ses lecteurs européens – car la lucidité d’Usbek sur les défauts de la société qu’il découvre n’a d’égal que son parfait aveuglement sur la nature tyrannique de son propre pouvoir en son sérail, suggérant ainsi que tout n’est peut-être pas forcément pire sur notre continent qui est le pire de tous, Swift est impitoyable et intransigeant dans sa critique de tout ce qui nous concerne, de notre couleur de peau à notre philosophie. La Perse de Montesquieu, après tout, était un pays existant réellement, et il avait lu toute la documentation possible ; la réaction d’Usbek et de Rica face à la France et aux coutumes françaises est donc assez plausible. Les interlocuteurs étrangers, voire extraterrestres, de Gulliver sont les habitants de contrées purement imaginaires, et Swift examine donc notre société du point de vue d’un idéal abstrait. Les empires de Lilliput et de Blefuscu sont des absurdités, dans la mesure exacte où leurs habitants nous ressemblent ; les Houyhnhnms sont parfaits dans la mesure exacte où ils sont tout notre contraire. Bref, les Lilliputiens sont humains, les Houyhnhnms ne le sont pas. Les reproches que Montesquieu adresse à la société française et européenne (par la plume de ses personnages) concernent donc des coutumes et des mœurs qui sont, en principe du moins, réformables à la lumière de la raison et de la réflexion ; alors que les reproches de Swift expriment un dégoût existentiel, où les caractéristiques et fonctions biologiques les plus répugnantes se combinent à une constitution psychologique abjecte, propre à la nature de l’Homme et donc inaccessible à la raison. Car, « si leur nature avait été capable de la moindre disposition à la vertu et à la sagesse », les hommes auraient réformé leur conduite dès la publication du livre de Swift, comme les murs de Jéricho s’écroulèrent au son des trompettes.

Les cibles des deux livres sont néanmoins identiques, ou presque. Par exemple, tous deux nient la possibilité d’une existence céleste ou parfaite pour des êtres tels que les humains. Le bonheur permanent est impossible. Rica écrit :

« On est bien embarrassé dans toutes les religions, quand il s’agit de donner une idée des plaisirs qui sont destinés à ceux qui ont bien vécu. On épouvante facilement les méchants par une longue suite de peines, dont on les menace ; mais, pour les gens vertueux, on ne sait que leur promettre. Il semble que la nature des plaisirs soit d’être d’une courte durée ; l’imagination a peine à en représenter d’autres.

J’ai vu des descriptions du paradis, capables d’y faire renoncer tous les gens de bon sens : les uns font jouer sans cesse de la flûte ces ombres heureuses ; d’autres les condamnent au supplice de se promener éternellement ; d’autres enfin, qui les font rêver là-haut aux maîtresses d’ici-bas, n’ont pas cru que cent millions d’années fussent un terme assez long pour leur ôter le goût de ces inquiétudes amoureuses. »

L’éternité du bonheur, ou même du plaisir, est inconcevable, alors que rien n’est plus facile à concevoir que l’éternité de la douleur.

Durant son séjour sur l’île de Luggnagg, Gulliver apprend qu’il existe une race d’hommes nés immortels, les Struld­bruggs. Il suppose naïvement qu’ils doivent être très heureux, libérés des contraintes ordinaires du temps et des angoisses de la mortalité. Le roi de Luggnagg demande à Gulliver comment il se représente la vie d’un Struldbrugg, à quoi le voyageur répond :

« Ces Struldbruggs et moi échangerions mutuellement nos observations et nos souvenirs ; remarquerions les divers degrés par lesquels la corruption s’insinue dans le monde et nous y opposerions pied à pied en avertissant et en instruisant l’humanité ; ce qui, ajouté à la puissante influence de notre exemple, empêcherait sans doute la dégénérescence de la nature humaine, dont tous se sont si justement plaints dans tous les âges. »

Hélas, les Struldbruggs sont soumis aux effets du temps, ils s’enfoncent dans l’ennui et la vacuité mentale, mais ne meurent pas. Leur souffrance est sans fin, et ils attendent désespérément la mort.

Swift dit en fait la chose suivante : pour que la vie humaine soit aussi piètrement tolérable qu’elle l’est, l’imperfection et la limitation dans le temps sont indispensables car, dans un état de perfection, ni la sagesse, ni l’instruction, ni quoi que ce soit n’aurait besoin de croître, et seul ce besoin donne un sens à l’existence.

En même temps, Swift se montre pourtant extrêmement négatif quant à la manière dont les humains satisfont ce besoin, par de vains conflits et par des querelles intellectuelles tout aussi vaines. Le parallèle entre les Lettres persanes et Les Voyages de Gulliver est ici frappant. Rica écrit, par exemple :

« On m’a conté qu’elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs, à l’occasion de la lettre Q, qu’elle voulait que l’on prononçât comme un K. La dispute s’échauffa si fort, que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens… »

Dans Les Voyages de Gulliver, le litige sur la façon d’ouvrir un œuf débouche sur une guerre entre Lilliput et Blefuscu :

« Tout le monde convient que la manière ancestrale de briser une coquille d’œuf avant de le manger, c’est de s’attaquer au bout le plus gros : or l’aïeul de notre Majesté d’aujourd’hui, alors qu’il était enfant, vint à se couper un doigt dans l’opération. Sur quoi l’Empereur son père publia un édit ordonnant à ses sujets, sous peine de grands châtiments, d’ouvrir leurs œufs par le petit bout. Le peuple s’irrita si fort de cette loi que notre histoire nous rapporte qu’elle provoqua six rébellions […]. On estime que onze mille personnes au total ont préféré perdre la vie plutôt que de briser les coquilles d’œufs par le petit bout. Cette controverse a provoqué la publication de plusieurs centaines de gros volumes. »

Ni Montesquieu ni Swift ne mentionne une seule controverse intellectuelle ou un seul conflit politique qui ne soit absurde. Par exemple, le premier évoque une querelle sur la paternité des œuvres attribuées à Homère, intrinsèquement impossible à trancher, et le second, un débat sur les talons des chaussures qui doivent être bas ou hauts.

Montesquieu et Swift attirent tous deux l’attention sur la nature malsaine des finances de l’État, problème qui persiste aujourd’hui. Rica écrit :

« D’ailleurs, ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut. S’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor, et qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux ; et ils le croient. S’il a une guerre difficile à soutenir, et qu’il n’ait point d’argent, il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent… »

Gulliver raconte comment, après qu’il eut décrit au roi de Brobdingnag la façon dont la Grande-Bretagne était gouvernée, le souverain lui posa des questions :

« Il s’attarda ensuite sur l’administration de notre Trésor ; en déclarant qu’il pensait que la mémoire me trahissait quand j’estimais nos impôts à environ cinq ou six millions par an ; quand j’évaluais les dépenses, elles se montaient parfois à plus du double […]. Mais si je n’avais pas erré, comment un royaume pouvait-il épuiser son crédit à la manière d’une personne privée ? Qui étaient nos créditeurs ? Où trouvions-nous de quoi les payer ? »

 

Savants fous

Le pseudo-savant fou apparaît dans les deux livres. Rica rencontre un homme qui a dépensé une fortune en une matinée et lui demande qui va payer tout ce qu’il a acheté.

« Moi, dit-il : venez dans ma chambre ; je vous montrerai des trésors immenses, et des richesses enviées des plus grands monarques […]. Je le suis. Nous grimpons à son cinquième étage ; et, par une échelle, nous nous guindons à un sixième, qui était un cabinet ouvert aux quatre vents, dans lequel il n’y avait que deux ou trois douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. “Je me suis levé de grand matin, me dit-il, et j’ai fait d’abord ce que je fais depuis vingt-cinq ans, qui est d’aller visiter mon œuvre : j’ai vu que le grand jour était venu, qui devait me rendre plus riche qu’homme qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille ? Elle a à présent toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire la transmutation des métaux.” »

Sur l’île de Balnibarbi, Gulliver visite l’Académie où divers ingénieurs sont à l’œuvre :

« Le premier homme que je rencontrai était maigre d’aspect, avait des mains et un visage noircis par la fumée, ses cheveux et sa barbe étaient longs, dépenaillés et brûlés en plusieurs places. Ses vêtements, ses chemises, sa peau étaient tous de la même couleur. Il avait passé huit ans sur un projet d’extraction des rayons de soleil prisonniers des concombres, qu’il comptait enfermer dans des fioles hermétiquement closes pour les rouvrir lorsqu’il faudrait réchauffer l’air durant les étés peu cléments. Il m’assura qu’encore huit ans et il pourrait fournir les jardins des gouverneurs en soleil à un taux raisonnable… »

D’autres ingénieurs balnibarbiens tentent de fabriquer de la poudre à canon avec de la glace et de reconstituer de la nourriture à partir d’excréments humains.

L’effet du progrès technique, notamment en relation avec la guerre, est traité de la même façon dans les deux livres. Rhédi écrit à Usbek :

« J’ai ouï dire que la seule intervention des bombes avait ôté la liberté à tous les peuples de l’Europe. Les princes, ne pouvant plus confier la garde des places aux bourgeois, qui, à la première bombe, se seraient rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglées, avec lesquelles ils ont, dans la suite, opprimé leurs sujets.

Tu sais que, depuis l’invention de la poudre, il n’y a plus de places imprenables ; c’est-à-dire, Usbek, qu’il n’y a plus d’asile sur la terre contre l’injustice et la violence.

Je tremble toujours qu’on ne parvienne, à la fin, à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières. »

Quand Gulliver propose d’apprendre au roi de Brobdingnag l’art de fabriquer les canons, le monarque est horrifié :

« Le roi fut pétrifié d’horreur par la description que j’avais faite de ces terribles engins et par ma proposition. Il était stupéfait qu’un insecte aussi impuissant et misérable que moi (tels furent ses mots) pût nourrir des idées aussi inhumaines, et en parler d’une façon si naturelle, comme si les scènes de sang et de désolation que j’avais dépeintes – l’effet habituel de ces machines destructrices – ne m’émouvaient aucunement ; un génie du mal, l’ennemi de l’humanité, avait dû en être le premier auteur. Quant à lui, bien que peu de choses lui plussent autant que les nouvelles découvertes de l’art et de la science, il protesta qu’il préférerait perdre la moitié de son royaume plutôt que posséder semblable secret ; il m’ordonna, si je tenais à la vie, de n’en plus faire mention. »

Les deux auteurs ont une piètre opinion des médecins de leur temps, et ont à peu près la même opinion que Molière de ce qui, plus d’un quart de millénaire plus tard, allait devenir ma profession.

Du point de vue clinique, Montesquieu, qui écrit dans une veine beaucoup plus réaliste que Swift, avance de nombreuses observations psychologiques fines et intéressantes. Les ressorts de la jalousie insensée, par exemple, ont rarement été aussi bien disséqués, plus clairement présentés comme la conséquence du désir de puissance ou de possession plutôt que de l’amour, le principal objet de l’amour du jaloux étant lui-même. Montesquieu est tout aussi perspicace quant à la façon dont l’inférieur humilié se soulage en humiliant les autres, et quant à ce que Freud appelait le narcissisme des petites différences.

Mais la principale différence entre Montesquieu et Swift découle de leurs ressemblances, lorsqu’ils abordent les mêmes folies, absurdités, cruautés et autres déficiences humaines. Pour Montesquieu, ce sont là choses contingentes, de sorte que même une propension inhérente à l’humain n’est pas l’expression d’une fatalité inévitable. Pour Swift, elles font partie de la substance même de la nature humaine, elles doivent se manifester d’une manière ou d’une autre, et rien ne peut ni ne pourra jamais être différent ou meilleur. Si Montesquieu revenait parmi nous, il écrirait un livre différent, parce que nos vices et nos vertus ont changé ; si Swift revenait, il écrirait le même livre, parce que nos vices (nous n’avons pas de vertus) sont identiques.

Qui a raison ? Il n’y a pas de réponse définitive. Tout se transforme en profondeur ; tout reste profondément identique. Le savoir augmente, la crédulité persiste. Les abus sont corrigés, de nouveaux abus les remplacent. En choisissant entre l’espoir et le désespoir, nous sommes comme cet autre savant fou des Lettres persanes :

« Je suis un homme qui m’occupe, toutes les nuits, à regarder avec des lunettes de trente pieds ces grands corps qui roulent sur nos têtes : et, quand je veux me délasser, je prends mes petits microscopes, et j’observe un ciron ou une mite. »

 

Cet article a été traduit par Laurent Bury.