La Chine explosera-t-elle ?

Tandis que les Français ont les yeux rivés sur la cote de popularité de François Hollande, démocratiquement élu, les Chinois, eux, vont assister impuissants à la désignation d’une nouvelle génération de dirigeants. La portée de l’événement est difficile à évaluer, tant la réalité du mode gouvernance de ce monstre de 1,3 milliard d’êtres humains (vingt fois la France) échappe aux regards. Mais c’est seulement la quatrième fois depuis la révolution de 1949 et la première fois depuis dix ans que la Chine se donne de nouveaux patrons. Entre-temps, son économie a dépassé celle du Japon, l’urbanisme moderne s’est imposé et Internet est devenu un acteur central dans la vie publique. Et demain ? Curieusement, depuis les événements de Tian’anmen en 1989, les experts semblent toujours divisés par la même ligne de partage : pour les uns, les plus nombreux, la Chine continuera de prospérer en gérant ses crises de croissance ; pour les autres, viendra le moment où le système ne sera plus à même de contrôler ses tensions internes et implosera, ou explosera.

Books avait déjà rendu compte de ce débat dans son dossier « Demain la Chine » paru en juin 2009. Nous sommes revenus sur le sujet à plusieurs reprises, en particulier dans notre dossier sur le capitalisme (avril 2011), en faisant la part belle au livre de Stefan Halper, bravement intitulé « Le consensus de Pékin. Comment le modèle autoritaire chinois dominera le XXIe siècle ». Dans le dernier ouvrage marquant paru sur le sujet, Jonathan Fenby soutient à nouveau la thèse d’une victoire du consensus. Certes, la « passivité forcée » des masses sous Mao a fait place à une faculté de s’affirmer, sur des questions aussi diverses que les scandales écologiques, le sang contaminé, les faux médicaments ou la corruption. Il relève les symptômes de sénilité dynastique, les intrigues de cour et le « déficit de confiance » créé par l’accumulation des scandales. Il cite même la formule du grand sinologue Roderick MacFarquhar, pour qui le régime est assis sur une « faille de San Andreas politique et économique qui un jour s’ouvrira ».

Mais cela ne le fait pas sourciller : le « consensus » instauré depuis Deng Xiaoping est profondément enraciné dans la gouvernance collective, qui produit des « politiques sur lesquelles tout le monde peut se mettre d’accord ». Pour lui, les différences susceptibles de menacer l’unité du Parti communiste ne sont que des « nuances », l’objectif de préserver le monopole du pouvoir étant « fondamental » ; de toute façon, « personne n’a intérêt à être vu en train d’essayer d’ébranler le navire, de se faire le champion de réformes libérales ou de remettre en question le régime de quelque façon que ce soit ». En outre, « il n’y a pas d’opposition prête à prendre la relève ». Il n’y a donc « pas d’alternative ».

Le point de vue contraire est bien représenté par la journaliste britannique Rosemary Righter, qui se livre dans le Times Literary Supplement à une critique en règle du livre de Fenby. Elle commence par citer un homme d’affaires chinois anonyme récemment rencontré à Pékin : « Les problèmes économiques de la Chine ne m’empêchent pas de dormir, dit-il. Mais je m’inquiète énormément du risque d’explosion politique. » Pour la journaliste, l’extrême nervosité de l’appareil chinois devant toute manifestation de dissidence ou même de résistance est un signe qui ne trompe pas. Le budget consacré à la sécurité intérieure a dépassé celui des dépenses militaires. L’affaire d’État provoquée par l’avocat aveugle qui s’est réfugié à l’ambassade américaine lui paraît particulièrement significative, car Chen Guangcheng « n’était pas un dissident : il s’est mis en difficulté pour avoir tenté d’amener l’État à appliquer ses propres lois ». Le pouvoir, qui gère les serveurs des sites Internet et emploie, paraît-il, 30 000 agents pour faire la police sur la Toile, a bloqué toutes les références à « l’homme aveugle ».

À l’autre extrémité de l’échiquier politique, l’affaire Bo Xilai, le puissant maire de Chongqing (33 millions d’habitants) récemment démis de ses fonctions, montre bien que les différences au sein de la hiérarchie ne sont pas simplement affaire de « nuances ». Bo Xilai était un héritier de la dynastie maoïste et sa mise à l’écart (sans doute quelque part dans un centre de détention) a été officiellement justifiée par le risque d’une nouvelle dérive maoïste (lire p. 14).

Un trait commun à ces analyses opposées est qu’elles ont toujours, dès parution, l’air dépassé. L’affaire Bo Xilai est gênante pour la thèse de Fenby. Mais le plaidoyer de Rosemary Righter en faveur de la thèse de l’explosion n’est pas non plus toujours étayée. « Dans ce pays où les filets de la sécurité sociale et de la retraite existent à peine… », écrit-elle par exemple. Or, pouvait-on lire récemment dans The Economist, la sécurité sociale a été étendue depuis peu à pratiquement toute la population et, ces deux dernières années, 240 millions de ruraux se sont vu accorder un système de retraite. La réalité est que nous assistons à un processus historique totalement inédit.

 

Alois Nebel ou les fantômes de l’histoire tchèque

Née du désir du romancier tchèque Jaroslav Rudiš de raconter l’histoire de son grand-père cheminot, la bande dessinée Alois Nebel, parue à Prague en 2011, connut alors un énorme succès, tant critique que public. Brillamment adaptée au cinéma et sortie dans les salles françaises en mars dernier, cette trilogie « ferroviaire » mise en scène à travers les dessins en noir et blanc de Jaromír 99, aux contours anguleux et aux contrastes prononcés, fait le récit de la vie d’un chef de gare rondouillard des montagnes de Silésie.

Moustachu et binoclard, Aloïs Nebel, en poste à Bilý Potok, n’aime rien tant que rester assis à son bureau à admirer les fiches horaires. « Un homme ordinaire au destin extraordinaire », résume le site Komiks.cz, en référence aux hallucinations dont est victime Nebel, où se mêlent des drogués, un meurtrier, l’Armée rouge et des trains pour Auschwitz.

Aloïs Nebel est né et a vécu dans les Sudètes, cette partie du nord de la Tchécoslovaquie annexée par le IIIe Reich en 1939. Après la défaite des nazis en 1945, la longue histoire de la population germanophone de la région s’est arrêtée avec leur expulsion, parfois violente, vers l’Allemagne, sur décision du nouveau régime au pouvoir à Prague. (Lire « Un village, une histoire, deux mémoires », Books n° 25, septembre 2011.) Témoin, étant enfant, de ces spoliations et évacuations forcées, le chef de gare est hanté par « l’histoire, les crimes passés et les désirs de vengeance ». Alois Nebel est une bande dessinée politique, une réflexion historique pessimiste sur un épisode peu glorieux de l’histoire tchèque, longtemps refoulé.

 

nebel_01(3)_data

 

nebel_02_data

 

nebel_03(4)_data

 

nebel_04(7)_data

 

nebel_05(8)_data

 

nebel_06(10)_data

Sayonara, Gangsters (1)

« L’un après l’autre, comme des quilles de bowling, les présidents sont abattus par les GANGSTERS. »
The New York Times

 

« Mesdames et Messieurs ! Tandis que je parle, des GANG­STERS malfaisants répandent partout la mort et la terreur. À Londres, à Paris, à Tokyo, à Leningrad et à Cape Cook, Maryland, LES GANGSTERS cassent, pillent et violent.

Mesdames et Messieurs !

LES GANGSTERS sont cruels, brutaux et complètement dépourvus de raison et d’humanité, et ils n’aiment rien tant qu’apposer leur sceau de la mort sur tout le globe.

Mesdames et Messieurs !

Je suis reconnaissant d’avoir le privilège de pouvoir faire cette annonce ici et maintenant. Moi, John Smith Jr., président des États-Unis, déclare ce qui suit à tous les citoyens américains épris de paix, et au monde entier. Nous allons nettoyer la surface de la terre des GANGSTERS, vite et bien, nous les extirperons et ne laisserons aucun survivant. Les ennemis de la paix ne gagnent jamais. Nous ne faiblirons pas en nous acquittant de notre noble mission.

Au nom du droit, de la justice et de Dieu. Amen. »

(Tonnerre d’applaudissements.)

John Smith Jr. était le septième président des États-Unis cette année et son mandat fut, des sept, le deuxième le plus court.

Le 66e président américain, William Smith, mourut lors de son investiture, mordu par un serpent venimeux caché à l’intérieur de la bible sur laquelle il posait la main pour prêter serment. Ceci fut orchestré par les gangsters.

Le 69e président, John Smith Jr., mourut peu après avoir prononcé le discours historique où il s’engageait à éradiquer les gangsters ; cent agents de l’United States Secret Service l’entouraient quand l’explosion eut lieu.

Henry Smith III, l’un des agents du Secret Service, proche témoin de l’assassinat, a décrit ainsi ses derniers instants :

« Le président avait plongé la main droite dans la poche de son manteau et il descendait les marches de la tribune en se tortillant.

– Quelque chose ne va pas, M. le Président ?

– Ouais, je n’arrive pas à trouver mes…

Je compris immédiatement ce que cherchait le président.

C’était un grand amateur de chewing-gums Nabisco. Quand il n’était pas en train de prononcer un discours ou de passer à la télévision, il les mastiquait bruyamment et faisait des bulles.

– Merveilleux ! Il m’en reste !!

Le président venait d’extraire deux chewing-gums Nabisco de sa poche arrière.

– Ça vous dit, Henry ? Ça vous aidera à vous détendre.

– Non, Monsieur. Les agents du Secret Service n’ont pas le droit de mâcher de la gomme pendant leur service.

Le président déchira l’emballage du premier chewing-gum qu’il fourra dans sa bouche, avant de s’attaquer à l’emballage du second.

C’est alors que c’est arrivé.

J’ai pensé que le président avait éternué. Ouais, c’est exactement le bruit que ça a fait.

Le président a mordu ce chewing-gum, et l’instant d’après il n’y avait plus rien sur ses épaules qu’un espace vide.

J’ai hurlé : “M. le Président !” et j’ai entouré désespérément le corps sans tête de notre président. Il était encore en train d’arracher l’emballage du deuxième chewing-gum. »

 

I « Merci »

1.

Il fut un temps où chacun avait un nom. Et on dit que les gens recevaient ces noms de leurs parents.

Je l’ai lu dans un livre.

Il y a peut-être longtemps, très longtemps, c’était vraiment comme ça.

Les noms étaient exactement pareils à ceux des personnages des romans célèbres, comme Piotr Verkhovenski et Oliver Twist et Jack Oshinumi (1).

Je parie que ça devait être génial.

« Cher Adrian Leverkühn, je t’en prie, dis-moi où tu te rends ?

– C’est pas tes oignons où je vais. Tu t’es pris pour ma mère, Mori Rintaro (2) ? »

Aujourd’hui, presque personne ne porte ce genre de nom, à part les actrices et les hommes politiques.

Plus tard, chacun a commencé à se donner un nom. J’ai quelques vagues souvenirs de ça.

La manie de se donner un nom s’est emparée des gens. Elle les a rendus dingues. Tous ceux qui avaient reçu un nom de leurs parents allaient à la mairie pour l’échanger avec le nouveau qu’ils s’étaient inventé.

Il y avait toujours une file d’attente interminable à la mairie.

La queue était tellement longue que si deux personnes devenaient amants en se mettant dans les rangs, un nouveau-né serait emporté en ambulance à peu près au moment où la mairie serait en vue.

Les fonctionnaires balançaient des tonnes de vieux noms dans le fleuve derrière la mairie.

Des millions de vieux noms flottaient chaotiquement à la surface du fleuve, obscurcissant complètement ses eaux. Lentement, tranquillement, ils dérivaient dans le courant.

Chaque jour, les petits voyous de ma bande se réunissaient au bord du fleuve et s’amusaient à leur jeter des pierres, gueulant et pissant sur les vieux noms quand ils passaient devant eux.

– Ya-a-a-agh

– Ya-a-a-agh

– Pauvres crétins !!

– Ya-a-a-agh

– Ya-a-a-agh

– Luettes !!

Alignés sur la rive du fleuve, nous déversions une pluie d’invectives sur les vieux noms infortunés aux yeux exorbités ; puis, à l’unisson, nous tirions sur les prépuces de nos quéquettes.

– Prêts ! POINTEZ !

Nous nous arc-boutions.

– FEU !!

Les tristes vieux noms agonisants frémissaient sous la salve soudaine de notre pisse ; ils se débattaient en tous sens, incapables de lever la main sur nous.

– Merdeux !

– Mouilleurs de lits !

– Engeance dégénérée !!

Faisant de leur mieux pour nous mettre en rage, les vieux noms dérivaient vers la mer.

Les gens choisissaient des noms plutôt bizarres.

Ouais, il y avait des tas de noms bizarres.

Des bagarres éclataient constamment entre la personne qui avait pris le nom et le nom qu’avait pris la personne ; parfois même ils s’entre-tuaient.

C’est alors que nous nous sommes habitués à la « Mort ».

Nous mettions nos sacs à dos sur nos épaules, enfilions nos caoutchoucs et partions pour l’école, pataugeant jusqu’aux hanches dans les avenues inondées du sang des gens et de leurs noms.

Jour après jour, des convois de camions de huit tonnes empilaient les cadavres des gens, et leurs « noms » filaient comme l’éclair sur les grandes routes.

Quand j’étais en CE2, l’un de mes camarades de classe s’est donné un nom sans le dire à ses parents.

– Tu ne devrais pas, j’ai dit.

– Fais-moi confiance, je gère.

J’ai un nom « très sympa », disait-il. Mais son nom « très sympa » a fini par le tuer.

Ce fut une mort horriblement répugnante.

Si répugnante que personne ne pouvait croire que le corps avait jamais été une personne.

À suivre…

 

Ce texte est extrait du roman Sayônara, Gyangutachi (« Sayonara, Gangsters »), de Genichiro Takahashi, qui paraîtra en français chez Books éditions début 2013. Il a été traduit par Jean-François Chaix.

 

Quand l’Amérique lynchait

Le 23 avril 1899, une foule de deux mille personnes se massa près de la bourgade de Newman en Géorgie pour assister à l’exécution de Sam Hose, un jeune Noir. Certains spectateurs étaient venus en train d’Atlanta, alertés par les journaux ; les notables locaux étaient là aussi, au premier rang ; les enfants se glissaient entre les jambes des grands pour mieux voir. Les photographes avaient installé leur matériel. C’était un dimanche, un doux dimanche de printemps dans le Sud des États-Unis.

Hose avait tué son employeur à la suite d’une dispute. Les journaux avaient embelli l’affaire en racontant qu’il avait ensuite violé l’épouse du mort et pillé sa maison. Le 23 avril donc, Hose fut enchaîné à un arbre, mutilé (sexe, mains, oreilles), avant d’être arrosé d’essence et brûlé vif. La foule se disputa ses restes carbonisés, y compris son cœur, dont une tranche fut offerte au gouverneur de Géorgie. Dès le lendemain, il ne restait plus, sur la scène du supplice, qu’un panneau indiquant : « Nous devons protéger nos femmes blanches. » L’épouse de l’employeur révéla par la suite qu’elle n’avait pas été violée, et que Hose avait tué son mari lorsque ce dernier avait saisi son revolver.

Plusieurs milliers d’hommes noirs subirent le même sort entre les années 1890 et 1950, surtout dans le Sud, un peu dans le Midwest (Indiana, Illinois). Les lynchages avaient été très rares pendant l’esclavage et dans les années qui suivirent la guerre de Sécession. Le Ku Klux Klan des années 1866-1872 avait eu recours au fouet, rarement au meurtre. Or, après 1890, dans les quatorze États du Sud, près d’une centaine de personnes étaient lynchées chaque année en moyenne (90 % d’entre elles étaient noires, d’après une étude statistique portant sur 2 805 des 4 743 lynchages qui eurent lieu dans le Sud des États-Unis entre 1882 et 1958). Les lynchages devinrent fréquents à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle au moment où la ségrégation se mit en place : les lois de séparation dans tous les secteurs (éducation, transports, santé, lieux publics) s’accommodaient bien de pratiques visant à terroriser la population noire et à renforcer un sentiment de solidarité raciale dans la population blanche. Les lynchages punissaient des infractions supposées, généralement des accusations de viol ou de manque de respect à l’égard d’une femme blanche : un regard de travers pouvait coûter cher. Ils étaient particulièrement nombreux dans les régions à faible densité de population, avec peu de moyens de communication, et visaient surtout des Noirs pauvres, des étrangers récemment installés ou de passage, sans soutiens locaux, y compris parmi les Noirs. « Les victimes étaient toujours des hommes dont personne ne pouvait prendre la défense », expliqua un pasteur noir de Montgomery en 1897. Une fragile paix sociale était ainsi préservée au prix de la pendaison de malheureux, sacrifiés rituellement sans procès, pour des motifs fallacieux, devant des autorités goguenardes et complices. Tout se jouait dans les heures suivant l’arrestation du suspect : soit la police locale cédait à la demande de la foule, et facilitait même la tâche des lyncheurs en leur apportant une aide logistique (ne serait-ce que par calcul électoral, car les shérifs et leurs adjoints étaient élus) ; soit le shérif résistait à une foule ivre de rage, en essayant coûte que coûte d’appliquer la loi, parfois au péril de sa vie.

Les lynchages, ou negro barbecues, comme on les appelait, n’étaient pas des cérémonies secrètes, clandestines, menées à l’insu des autorités et de la population. Ils étaient souvent annoncés à l’avance, et abondamment photographiés. Les lyncheurs n’étaient pas des klansmen encagoulés. Regardez-les : visage découvert, ils posent fièrement ou avec désinvolture aux côtés de leurs victimes, avant et après le supplice. Des chasseurs avec leur gibier. L’impunité et la satisfaction du devoir accompli se lisent sur leurs visages. Les milliers de photographies se répandaient dans tout le pays : la presse en publiait avec complaisance, parfois en faisant mine de s’offusquer d’un « mauvais lynchage », lorsque la torture est prolongée de manière déplaisante, que les bourreaux puent l’alcool, ou que des enfants sont conviés à l’entretien d’un bûcher. Au vu des cartes postales, si prisées à partir du début du XXe siècle grâce aux innovations de Kodak, chacun sait à quoi s’en tenir. Lors du lynchage de Thomas Brooks dans le Tennessee en 1915, « on entendait les clic-clac des centaines de Kodak… Les photographes de cartes postales avaient installé une petite imprimerie, et ils ont fait fortune en vendant les images… Les écoles du voisinage avaient modifié leurs horaires pour que les enfants puissent assister au spectacle ». Les participants prennent des photographies pour leur propre compte, qu’on retrouve encore aujourd’hui dans les albums de famille, entre la naissance du petit dernier et la communion de l’aînée. « C’était vraiment marrant cette odeur quand il brûlait, et sa chair cuisait en faisant des grésillements comme si on avait rôti un cochon ou une vache, et puis les grognements sont devenus de moins en moins forts et finalement c’était juste de petits sanglots et puis plus rien du tout… Bon, a dit Skinny Slaton, pour sûr je vais emprunter un Kodak et demain je vais revenir prendre quelques photos. Il n’a pas l’air humain pas vrai ? J’ai vu pas mal de nègres lynchés dans ma vie, mais celui-là, il bat les records, qu’il a dit Skinny » (Trudier Harris) (1).

Les photographies de lynchage patiemment rassemblées pendant trente ans par le collectionneur James Allen ont fait l’objet de nombreuses expositions, y compris aux Rencontres d’Arles en 2009, et ont été rassemblées dans un livre, Without Sanctuary. Lynching Photography in America, paru en 2000. Chaque fois, elles sidèrent.

La mobilisation contre les lynchages s’est organisée à la fin du XIXe siècle, via des personnalités afro-américaines comme la journaliste Ida Wells (1862-1931), auteure de Southern Horrors. Lynch Law in all its Phases (1892), le premier ouvrage qui documentait précisément ces meurtres. Puis la fondation de la NAACP, organisation de défense des droits civiques, en 1909 permit le lancement de campagnes de mobilisation contre les lynchages, ayant pour objectif le vote d’une loi nationale les condamnant : en vain, puisque les élus sudistes s’y opposèrent violemment.

La chanson Strange Fruit, écrite en 1937 par Abel Meeropol, un instituteur juif new-yorkais et interprétée de manière inoubliable par Billie Holiday, évoque de manière poignante ces macabres rituels : « Les arbres du Sud portent un fruit étrange / Du sang sur les feuilles et du sang aux racines / Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud / Un fruit étrange suspendu aux peupliers / Scène pastorale du Sud galant / Les yeux révulsés et la bouche déformée / le parfum des magnolias doux et frais / Puis l’odeur soudaine de la chair brûlée / Voici un fruit que les corbeaux picorent / Poussé par la pluie, balayé par le vent / Pourri par le soleil il tombera de l’arbre / Voici une étrange et amère récolte ! » Billie Holiday chantait Strange Fruit à la fin de ses récitals, très lentement, les yeux fermés, dans une quasi-obscurité.

 

En transit

Parfois il pense que tous les bons aéroports se ressemblent, alors que les mauvais le sont chacun à leur façon.

Un soir quelconque sous la pluie, cependant, l’aéroport de Madrid lui paraît faire partie des mauvais aéroports sans être différent des autres, sinon, peut-être, de lui-même en d’autres occasions. Il allume une cigarette en pensant à Madrid et aux moments qu’il y a passés, puis il pense à elle. Il consulte sa montre et se dit qu’il a encore le temps avant le second vol, songe un moment que cette situation de transit est comme une version miniaturisée de la vie, pense de nouveau à elle et se rend compte qu’il ne va plus pouvoir penser à autre chose. Alors il commence à se rappeler les circonstances de leur rencontre, ce qu’ils faisaient quand il s’envolait périodiquement d’Amsterdam pour la rejoindre et qu’elle l’emmenait voir la ville, qui était toujours la même et pourtant différente, tout comme leurs rencontres étaient différentes et cependant pareilles, comme si les variations infimes qui se produisaient à chaque visite étaient nécessaires pour les convaincre qu’ils ne s’enlisaient pas dans la routine, mais insuffisantes pour leur donner l’impression que leur relation s’ouvrait à la variation et à l’inattendu ; autrement dit, comme si les choses pouvaient être telles qu’ils les imaginaient lorsqu’ils étaient séparés et qu’ils se parlaient au téléphone, longuement, entre Amsterdam et Madrid, au moment où tous deux étaient déjà au lit, dans le manque l’un de l’autre, et que chacun ne servait qu’à écouter la voix de l’autre, qui venait de l’autre bout de la ligne avec clarté ou à travers l’électricité statique, mais toujours de sorte que ce que disait cette voix au sujet du travail, d’un nouveau restaurant ou de n’importe quoi d’autre, fût moins important que son propre son, une simple volute de fumée s’élevant dans un ciel couvert et traversant les orages européens pour qu’elle puisse se souvenir de lui et lui penser à elle, elle qui avait les yeux marron, les cheveux noirs et des lèvres minces comme deux traits qui s’étiraient en grimace lorsqu’elle mangeait une pomme ou souriait.

 

B

Elle et lui avaient des listes pour tout : les meilleures chansons qu’ils avaient écoutées, les pires, les livres les plus chiants qu’ils avaient lus, les noms les plus ridicules pour un chien, les meilleurs endroits pour manger des sushis à Madrid. Parfois, elle l’appelait chez lui à des heures où elle savait qu’il n’y serait pas et lui racontait ses rêves de la nuit et ceux dans lesquels surgissaient des images de son enfance et parfois aussi des vagues énormes qui emportaient tout sur leur passage. Lui aussi faisait des rêves, mais dans les siens apparaissaient des routes, des femmes inconnues et des hommes connus qui le défiaient dans des compétitions absurdes auxquelles il participait mais dont il ne connaissait jamais l’issue, car il finissait toujours par se réveiller avant la fin de l’épreuve.

 

C

Un soir, elle prenait un verre avec des amies lorsqu’un homme s’est approché et lui a dit : Toi, tu as quelque chose. Elle a souri et lui a demandé ce qu’était ce quelque chose, et le type a répondu que c’était ce qu’avaient les grands mannequins à leurs débuts, une chose qu’on ne pouvait expliquer mais c’était plus ou moins comme si elles étaient à ce moment-là une ébauche de quelque chose qui restera dans le temps, et qu’on pourra mettre à côté des œuvres de Michel-Ange ou de Rembrandt et qui ébranlera la conscience des hommes et les convaincra qu’il y a dans le monde de la douleur mais aussi de la beauté. Tu es l’œuvre à l’état d’esquisse, tracée à la hâte, mais je peux la parfaire, lui ajouter des couleurs et la transformer en autre chose. Veux-tu être l’esquisse ou l’œuvre achevée ?, lui a demandé l’homme. Ce soir-là, elle lui a tout raconté, d’une voix oppressée qui se distordait entre Madrid et Amsterdam, et en elle grondait le tonnerre et les éclairs, si tant est que les éclairs grondent.

 

D

Parfois elle lui envoyait par courrier électronique des photographies qu’on avait prises d’elle et il lui répondait tout de suite pour lui donner son opinion ou attendait le soir pour l’appeler et commenter avec elle ses poses, le maquillage, l’éclairage, ce qui ne le concernait pas directement mais l’inquiétait, elle, beaucoup, avec la même obsession impatiente qui lui faisait tout organiser quand il venait la voir et qu’ils faisaient en sorte que sa visite fût sensiblement différente de la précédente mais semblable à toutes les autres : parfois elle venait le chercher à l’aéroport, parfois non, certaines fois ils traversaient la ville pour faire l’amour chez elle, d’autres fois ils décidaient de ne pas attendre et prenaient une chambre dans un hôtel de l’aéroport, après quoi ils allaient chez elle ; ils allaient toujours voir une nouvelle exposition d’art contemporain, changeaient de restaurant pour dîner et elle variait ses vêtements, mais tout le reste demeurait identique parce que c’était la garantie que les choses continueraient inchangées et qu’il n’y aurait pas de surprises pendant les deux ou trois semaines suivantes où ils seraient séparés, lui dans l’attente que son entreprise l’envoie de nouveau à Madrid pour quelques jours et elle participant à des défilés et des séances de pose pendant lesquelles elle fixait son regard non pas sur les photographes mais sur quelque chose qui semblait au-delà, un pays plus triste que le Soudan ou l’Éthiopie, pour lequel il n’avait pas de visa ni ne voulait en avoir et où, en réalité, il valait mieux qu’elle n’aille jamais.

 

E

À leur rencontre suivante, au moment où il franchissait les portes vitrées qui le séparaient de la foule attendant les autres passagers du vol KLM, il eut du mal à la reconnaître : elle avait les cheveux blonds et les yeux bleus, et des lèvres charnues qui semblaient déborder de son visage, elle l’observait tendue, dans l’attente d’une approbation qu’il ne put lui donner. Ce jour-là, ils discutèrent, firent l’amour, allèrent au restaurant, s’amusèrent à faire des statistiques sur ce que faisaient les clients des tables voisines, se desserrer le pantalon après manger – un sur six –, se curer les dents – un sur trois – et se passer la nourriture mâchée à travers un baiser, très probablement pour que l’autre la goûte dispensé de devoir la malaxer et l’imprégner de salive. Ils quittèrent le restaurant avec l’estomac barbouillé et, cette nuit-là, ils firent des cauchemars.

 

F

Dans les fêtes, c’était d’abord elle qu’on regardait, lui ensuite, puis les yeux revenaient sur elle, puis sur lui, avec une expression d’incrédulité anxieuse. Une fois, il l’accompagna à une séance de photos avec des animaux, un chien le mordit, un autre lui chia sur les chaussures.

 

G

Elle commença à perdre du poids. Sans raison apparente, elle n’avait plus faim, ou elle était trop occupée pour manger, ou cela l’empêchait de dormir. Elle commença à pleurer pour un rien : un jour pendant les fêtes de la San Fermín, elle vit comment on tuait un taureau et elle pleura toute la soirée. Quand il l’appela, elle lui dit pour s’expliquer : ce n’est pas parce qu’on l’a tué, mais parce qu’il n’y avait aucune nécessité de le tuer. Un jour elle lui avoua qu’elle prenait des comprimés pour dormir, et à leur rencontre suivante il constata qu’elle sombrait alors dans un état où elle semblait morte. Lors de ce séjour, il passa les nuits allongé près d’elle sans pouvoir dormir, l’observant et se demandant où elle était en réalité, et se disant que le découvrir était aussi difficile que de trouver Charlie, un type avec des lunettes et des pulls rayés qui a une prédilection pour les foules (1).

 

H

Il l’étreignait la nuit, quand il était à Madrid, et pensait qu’il voulait faire quelque chose pour elle mais ne savait pas quoi : il voulait l’emmener à la campagne, l’emmener vivre parmi les porcs qui feraient « grouic », se transformeraient en chorizo et auraient des porcelets que personne ne tuerait jamais. Il voulait qu’ils sèment et récoltent ensemble et qu’elle redevienne brune, avec des yeux marron et des lèvres minces, et qu’elle reprenne ses études de philologie anglaise comme lorsqu’il avait fait sa connaissance. Parfois il pensait qu’elle avait encore de l’espoir, mais aussi que, très probablement, cet espoir, il fallait se le représenter les mains vides.

 

I

Un jour, elle acheta un sac de vingt kilos de purée de pommes de terre déshydratée ; ce soir-là, elle lui dit que c’était plus facile à cuisiner et qu’ainsi elle gagnait du temps. Elle mangeait de la purée de patates et il pensait qu’il était le coyote, elle le Bip-Bip, et qu’elle s’éloignait à l’horizon en lui faisant un pied de nez et en laissant derrière elle un nuage de poussière. Ils n’allaient plus au restaurant, parce qu’elle était dégoûtée de voir manger les autres et que dans les restaurants on ne servait pas de purée déshydratée, ils n’allaient pas non plus aux fêtes et ne faisaient presque plus l’amour. Parfois elle l’appelait la nuit et ne disait pas un mot, elle pleurait, il pleurait avec elle et changeait fébrilement de chaîne de télévision sans parvenir à suivre un programme.

 

J

Un jour, il appela de l’entreprise où il travaillait, annonça qu’il partait et prit un avion pour Madrid. Le vol fut semblable à tous les autres vols entre Amsterdam et Madrid qu’il avait effectués ces derniers mois, mais il se dit que c’était le dernier, ce qui le fit se sentir bien et penser que ce vol était malgré tout différent des précédents bien que semblable à tous les autres. Les rues de Madrid aussi lui parurent différentes et la conversation du chauffeur de taxi qui le conduisait le long d’avenues droites et larges portant des noms de rois et de militaires qu’il ne connaissait pas mais se promettait de connaître un jour, quand il vivrait ici et qu’elle vivrait avec lui et que cette ville serait la sienne et qu’il ne serait plus nécessaire alors qu’elle la lui montre comme s’il était un touriste sénile à la mémoire défaillante ou que la ville avait complètement changé depuis sa dernière visite. En levant les yeux à un feu rouge, il la vit en sous-vêtements au milieu d’une immense toile tendue sur la façade d’un immeuble, puis à deux reprises en train de prendre un téléphone mobile en portant en enfant qui ne lui ressemblait pas.

 

K

Il lui dit : Je veux quitter Amsterdam et venir vivre avec toi. Elle le regarda comme si elle ne comprenait pas. Je veux vivre ici et avoir un chat appelé Mao Tsé-toung, je veux avoir l’idée que nous pourrions avoir un enfant, puis peut-être l’écarter, ou simplement avoir l’enfant, je veux parler des prix avec les voisines et imiter la tête des turbots dans les poissonneries. Elle s’essuya les lèvres avec la serviette, y laissant une trace rouge que personne n’allait pouvoir nettoyer. Je veux me marier avec toi pour que le jour où je rencontrerai la femme de ma vie, je puisse lui dire : je regrette, je suis marié. Peu importe s’il n’y a pas de travail pour moi. S’il le faut, je balaierai toutes les rues de cette ville pour être avec toi. Elle posa la serviette sur la table et enfouit son visage dans ses mains, en silence, alors il se leva de table.

 

L

Il repartit à Amsterdam le soir même et tout fut fini. En consultant sa montre, il voit qu’il est déjà l’heure de monter dans l’avion suivant. À ce moment, il se rappelle une photo qu’il a prise : c’est la seule sur laquelle ils sont ensemble, et cela involontairement. On était en train de la coiffer avant un défilé et elle le regarda parmi toutes les personnes qui s’affairaient autour d’elle, il prit la photo et ce n’est qu’après, au développement, qu’il découvrit qu’il figurait lui aussi sur le cliché, reflété dans le miroir, son visage masqué par l’appareil. Il lui arrive de regarder encore cette photo, et de penser que c’est comme un polaroïd qui s’est estompé avec le temps, a pâli et fini par perdre sa netteté, et que ce cliché est à l’image de leur relation. À ses pieds il y a un tas de mégots éteints, les siens et ceux de tous les passagers qui ont fumé ici avant, aux portes de l’aéroport, en transit de nulle part à nulle part, ce qui est pareil mais différent. Parfois il rêve encore d’elle : elle ne prend plus de comprimés, elle est redevenue brune et personne ne lui dit qu’elle a quelque chose, ni que ce quelque chose est l’ébauche d’un chef-d’œuvre. Il pense à ces rêves, qu’il note dans un carnet, et ils restent là, comme les photographies de l’anniversaire de nos sept ans, sur lesquelles deux ou trois dents font défaut à notre rire, et cette absence est la constatation d’un manque mais aussi la promesse d’un avenir meilleur pour tous.

 

M

Parfois il pense encore à elle et se dit qu’il aimerait savoir comment elle va, mais qu’il ne l’appellera pas ; il aimerait aussi que tous ces mégots froids et sales par terre s’allument tous subitement comme les lumières latérales d’une piste d’atterrissage désaxée, au départ d’un vol nocturne, et qu’ainsi il retrouve son chemin vers elle et elle son chemin de retour dans le monde, et que tous deux soient éclairés par les banales petites torches de toutes ces cigarettes.

 

Cette nouvelle est parue dans The Barcelona Review en 2011. Elle a été traduite par François Gaudry.

Liu Gong Li, centre du monde

Tout commence dans un village. Aux yeux du nouveau venu, ce hameau-ci semble figé dans le temps, imperméable au mouvement et au changement, seul au monde. Pour un peu, on le confondrait avec la nature. Lui faire l’aumône d’un regard, de la fenêtre de son véhicule, c’est ne voir qu’un petit amas de bâtiments, un îlot tranquille au charme ordonné, discret. On imagine alors un mode de vie agréable, à l’abri des tensions de la modernité. Ces quelques masures usées par les intempéries nichent sur la crête d’une vallée modeste. Quelques animaux de ferme s’agitent dans leur enclos, des enfants courent le long d’un champ, un mince filet de fumée s’échappe d’une hutte et un vieillard, un sac de toile sur le dos, s’engage dans un bosquet.

L’homme, nommé Xu Qin Quan, est à la recherche d’herbes médicinales. Il descend l’antique sentier pierreux qui longe les champs en terrasses et conduit à la petite clairière au fond de la vallée, comme les membres de sa famille l’ont fait depuis dix générations. Là se trouvent les remèdes de son enfance : les tiges fines de ma huang, qui font transpirer pour chasser le rhume, les branches feuillues de gou qi zi, qui restaurent le foie. Il coupe les tiges avec son canif, les met dans son sac et remonte jusqu’à la crête. Il reste là quelques instants à contempler les nuages de poussière qui s’élèvent au nord, où les ouvriers de la voirie s’affairent à transformer le chemin étroit et cahoteux en un grand boulevard asphalté. L’aller-retour à Chongqing, au nord, qui demandait autrefois une journée entière, ne prendra bientôt plus que deux heures. M. Xu voit les panaches de poussière teinter d’ocre les arbres au loin. Il songe aux grandes souffrances, aux malheurs qui ont torturé les siens et tué des enfants, à la famine qui les a tenaillés des décennies durant, à l’ennui qui les a paralysés ensuite pendant de longues années. Ce soir-là, à l’assemblée du village, il proposera le remède souverain à tous ces maux. À compter de ce soir, dit-il, nous cesserons d’être un village.

Nous sommes en 1995, et le village s’appelle Liu Gong Li. Il n’a guère changé depuis des siècles : son apparence, ses familles, sa culture artisanale du blé et du maïs. Il a acquis son nom, qui signifie « six kilomètres », lors de la construction de la route de Birmanie, à l’époque où la grande ville de la Chine intérieure, Chongqing, en était l’aboutissement oriental. Cette ville, dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, n’était qu’un mirage, car le premier pont qui y menait avait été bombardé, et l’autre accès le plus proche, à des kilomètres de là, était tellement impraticable qu’il n’y avait aucun intérêt à faire le voyage, même si le Parti communiste l’autorisait. Le petit village n’avait aucun lien avec la moindre ville, ni avec aucun marché. On y pratiquait l’agriculture de subsistance. Le sol et les méthodes agraires rudimentaires ne permettaient pas d’échapper à la disette. Tous les trois ou quatre ans, les vicissitudes du climat et les antagonismes politiques provoquaient la famine, des gens mouraient, les enfants avaient faim. Entre 1959 et 1961, de terribles années, le village a perdu une grande partie de sa population. La famine a cessé vingt ans plus tard, remplacée par une dépendance misérable à l’égard des subventions gouvernementales. À Liu Gong Li, comme dans toutes les communautés paysannes du monde, la vie rurale n’a rien de tranquille ni d’idyllique : au contraire, pour les natifs, la vie a toutes les couleurs d’une ordalie monotone et angoissante. Dans la dernière décennie du XXe siècle, lorsque la Chine a adhéré à une certaine forme de capitalisme, ces villages ont subitement reçu la permission d’exploiter les terres non arables à leur profit. Lorsque M. Xu a proposé son remède, il n’y a donc eu aucune dissension : toutes les terres aux alentours seraient déclarées non arables. À compter de ce moment, le village a cessé d’être un village et est devenu une destination pour les paysans d’ailleurs.

Quinze ans plus tard, Liu Gong Li est un spectre qui se dresse en marge d’un boulevard à quatre voies embouteillé sur un kilomètre à l’entrée de la ville : au beau milieu d’une forêt de tours d’habitation se déploie un mirage scintillant de cubes gris et bruns s’accrochant aux coteaux à perte de vue, une formation de cristal totalement échevelée qui a oblitéré le paysage. Quand on s’approche, les cristaux se matérialisent en maisons et en boutiques, en logements anguleux de briques et de béton de deux ou trois étages, assemblés par leurs occupants sans plan ni autorisation, juchés les uns sur les autres. Dix ans après que M. Xu a imposé son remède, son village de soixante-dix âmes s’est accru de plus de 10 000 résidents ; moins d’une douzaine d’années plus tard, il a fusionné avec les communes avoisinantes pour devenir une agglomération de 120 000 habitants dont peu y vivent officiellement. Ce n’est plus un village éloigné, encore moins un petit point sur la carte aux abords lointains de la ville ; c’est un quartier à part entière, essentiel, de Chongqing, ville de 10 millions d’habitants, blottis autour d’une péninsule de gratte-ciel qui fait penser à Manhattan par la densité de sa population et l’intensité de son activité. Avec plus de 200 000 nouveaux venus qui s’ajoutent à sa population chaque année et les 4 millions de migrants clandestins dans ses murs, Chongqing pourrait fort bien être la ville connaissant la plus forte croissance dans le monde (1).

Celle-ci est essentiellement impulsée par la multiplication de lieux comme Liu Gong Li, des implantations que les évadés des campagnes ont bâties eux-mêmes, connues en Chine sous le simple nom de « villages » urbains (cun), et qui fleurissent par centaines autour du périmètre de la ville, même si les autorités n’en reconnaissent pas officiellement l’existence. Les rues et les pâtés de maisons sont strictement organisés selon les villages et les régions d’origine des résidents ; ceux-ci appellent tongxiang – traduction littérale de « gens du pays » – leurs voisins venus de leurs propres zones rurales. Au moins 40 millions de paysans s’établissent chaque année dans ces enclaves urbaines partout en Chine, même si une bonne partie d’entre eux – peut-être la moitié – finit par rentrer au village, refoulée par la misère, le désespoir, ou par choix personnel. Ceux qui restent ont tendance à être d’une détermination à toute épreuve.

Aux yeux du nouveau venu, Liu Gong Li n’est qu’un bidonville fétide. Le vieux sentier qui descend dans la vallée est aujourd’hui une rue achalandée où s’entassent des maisons faites de bric et de broc. Sur son sol de terre battue se bousculent des boutiques de téléphonie, des boucheries, des cantines à ciel ouvert avec leurs immenses woks fumants où grillent des piments forts, des marchands de nippes, des outils, des bobines de fil en pleine action : bref, une cacophonie commerciale qui s’étend en serpentant sur deux kilomètres et se prolonge dans un labyrinthe de ruelles et d’escaliers tortueux dont les perspectives aériennes font penser à une gravure d’Escher. Les câbles d’électricité et de télévision obstruent le ciel ; les déjections coulent des murs de ciment des immeubles pour se déverser en cascade dans des égouts à ciel ouvert, qui débouchent sur une rivière à la puanteur sans nom sous les ponts de béton au pied de la vallée. Il y a des immondices partout. Toutes les ruelles sont embouteillées de véhicules à deux, trois et quatre roues. Il n’existe aucun espace vide, sans activité, et il n’y a nulle part la moindre trace de verdure. Pour le nouveau venu, c’est le refuge infernal de ceux qui n’ont rien, le terminus des parias d’une nation gigantesque : le rendez-vous de ceux qui ont pris un aller simple pour le néant.

Mais la vraie nature de lieux comme Liu Gong Li se révèle quand on quitte la rue principale pour emprunter les venelles latérales de terre battue. Derrière chaque fenêtre, derrière la moindre anfractuosité dans le béton, une activité fébrile. Sur la crête surplombant la vallée, près de l’endroit où M. Xu a pris sa grande décision en 1995, le regard se porte spontanément vers un bloc de béton rectangulaire et bruyant, blotti dans un coin reculé, d’où émane une agréable odeur de cèdre. C’est l’atelier et la maison où habitent Wang Jian, 39 ans, et sa famille. Quatre ans auparavant, M. Wang est arrivé de son village de Nan Chung, à 80 kilomètres de là, avec l’argent qu’il avait économisé en travaillant deux ans comme menuisier : 700 yuans au total (102 dollars (2)). Il a loué une chambre minuscule, accumulé des bouts de bois et de fer et s’est mis à fabriquer, de ses propres mains, des baignoires en bois traditionnelles, désormais populaires auprès de la nouvelle classe moyenne. Il lui fallait deux jours pour en fabriquer une, et il les vendait avec un profit de 50 yuans pièce (7,30 dollars). Au bout d’un an, il en avait vendu assez pour s’acheter des outils électriques et emménager dans un atelier plus spacieux. Il a alors fait venir sa femme, son fils, sa belle-fille et son petit-fils. Tous dorment, cuisinent, se lavent et mangent dans une pièce sans fenêtre située au fond, derrière un rideau de plastique, dans un espace encore plus exposé aux éléments et plus exigu que la hutte au plancher de terre battue dont ils devaient se contenter dans leur village.

Mais pas question pour eux de repartir : ce réduit, en dépit de sa saleté et du reste, offre une vie meilleure. « Ici, vos petits-enfants ont la chance de devenir quelqu’un si vous arrivez à gagner votre vie. Au village, c’est tout juste si on arrive à vivre », me confie M. Wang, dans son dialecte sémillant du Sichuan. « Je dirais qu’à peu près 20 % des gens qui ont quitté mon village ont fini par créer leur propre entreprise. Et presque tous sont partis. Il n’y a plus que des vieux là-bas. C’est devenu un village fantôme. »

M. Wang et sa femme y envoient encore un tiers de leurs gains, assurant ainsi la subsistance de leurs parents à la retraite, et, l’année précédente, M. Wang a acheté un petit restaurant au bout de la route de Liu Gong Li que son fils gère. Ses profits sont minuscules parce que la concurrence est féroce : il y a douze autres fabriques de baignoires en bois à Chongqing, dont l’une est également située à Liu Gong Li. « La mienne est la plus productive, dit-il, mais pas nécessairement la plus rentable. » Il lui faudra donc économiser encore des années pour acheter son propre appartement, envoyer son petit-fils à l’université et quitter Liu Gong Li – quoique, d’ici là, Liu Gong Li sera peut-être devenu un endroit où il fera bon vivre.

Dans toute la vallée, le cubisme gris se matérialise en une mosaïque de minuscules usines, sans existence légale, dissimulées derrière un ramassis de bâtisses de béton construites n’importe comment. Au bout de la rue du fabricant de baignoires se trouve un lieu extrêmement bruyant où vingt employés forgent des garde-fous métalliques ; un peu plus loin, un atelier où l’on fait des chambres froides sur mesure ; un autre où l’on mélange des pigments pour la peinture ; une entreprise où l’on dessine par ordinateur des motifs de broderie avec une demi-douzaine de machines énormes ; un atelier à l’odeur répugnante où des travailleurs, à peine des adolescents, sont penchés sur des machines à sceller d’où sortent des jouets de plage gonflables ; des affaires familiales, se ressemblant en tous points, qui produisent des fenêtres en vinyle, des conduites pour climatiseurs industriels, des meubles en bois bon marché, des transformateurs haute tension, des pièces de moto usinées par ordinateur et des hottes de restaurant en acier inoxydable. Ces usines, dont les produits sont pour la plupart destinés aux consommateurs asiatiques, ont toutes été fondées au cours des douze dernières années par la première vague de villageois arrivés ou par leurs anciens employés.

Tous les habitants de Liu Gong Li, et les 120 000 personnes qui vivent sur cette bande de terre depuis 1995, sont arrivés d’un village. Quiconque parvient à rester ici plus de quelques mois s’installe pour longtemps, en dépit de la saleté, de la promiscuité et de l’âpreté de la vie, même si les enfants sont souvent laissés au village, chez des membres de la famille, parce que tous ont décidé que la vie était meilleure ici. La plupart ont vécu une longue odyssée d’abnégation et de privation. Presque tous envoient de l’argent chez eux, pour venir en aide aux parents, et épargnent pour donner une instruction à leurs enfants ici en ville. Tous se livrent à des calculs quotidiens où interviennent le fardeau insoutenable de la privation rurale, la dépense impossible qu’est une vie urbaine pleine et entière et le chemin hasardeux mais prometteur qui pourrait, sait-on jamais, jeter un jour un pont entre le monde rural et le monde urbain.

Autrement dit, la principale raison d’être de ce lieu est d’arriver. Liu Gong Li, comme des millions d’autres nouveaux quartiers périphériques dans le monde, remplit une série de fonctions précises. Ce n’est pas seulement un lieu où l’on vit et travaille, où l’on dort, se nourrit et s’approvisionne ; c’est aussi et surtout un lieu de transition. Presque toutes ses activités importantes, au-delà de la simple survie, ont pour objet d’intégrer des villageois et des villages entiers dans la sphère urbaine, au cœur de la vie sociale et économique. La ville tremplin est peuplée de personnes en transition – car les étrangers venus des campagnes s’y muent en citadins résolus dont l’avenir réside dans la ville – et est en soi un lieu de transition car ses rues, ses maisons et ses familles feront un jour partie du noyau urbain lui-même ou alors échoueront pour sombrer dans la pauvreté, peut-être le néant.

La ville tremplin se démarque des autres quartiers urbains, non seulement du fait de sa population rurale et migrante, de son apparence improvisée et en évolution constante, mais aussi des liens stables qu’elle crée, à partir de chaque rue, de chaque maison et lieu de travail, dans les deux sens. Elle nourrit une relation durable et intense avec ses villages d’origine, leur envoyant constamment du monde, de l’argent, et leur transmettant son savoir dans un va-et-vient continu, pavant ainsi la voie à la prochaine vague de migration ; elle améliore les soins apportés aux aînés et la scolarisation des plus jeunes et finance le progrès du village. Elle profite aussi de son raccordement à la ville établie. Ses institutions politiques, ses relations commerciales, ses réseaux sociaux et ses transactions diverses sont autant de marchepieds qui permettent aux nouveaux venus de se faire une place, si précaire soit-elle, au seuil de la société majoritaire, et d’acquérir un point d’appui à partir duquel ils pourront se rapprocher du centre, eux et leurs enfants, se faire accepter et nouer de nouveaux liens. On fabrique des tas de choses à Liu Gong Li, on y vend de tout et le lieu abrite des gens qui ont tous un seul but, un projet qui est le dénominateur commun de cette gamme folle d’activités : Liu Gong Li est une ville tremplin. Ici, dans la périphérie des grandes villes, se trouve le nouveau centre du monde.

 

Ce texte est tiré de Du village à la ville : comment les migrants changent le monde, à paraître le 11 octobre aux éditions du Seuil. Il a été traduit par Daniel Poliquin.

La fabrique du conformisme

On se laisse parfois convaincre par une rumeur pour la seule raison que d’autres y ont cru. Il arrive aussi que l’on feigne d’y croire : les gens s’autocensurent pour donner l’impression qu’ils pensent comme tout le monde. Cette pression qu’exerce le conformisme illustre bien le mode de propagation de la rumeur, comme l’attestent les recherches menées par Solomon Asch (1). Ce psychologue s’est demandé si les individus étaient prêts à ignorer les preuves irréfutables fournies par leurs propres sens. Dans ces expériences célèbres, le sujet est intégré à un groupe de sept à neuf personnes qui sont en réalité complices du chercheur. La tâche est d’une simplicité risible : il s’agit de comparer une ligne tracée sur un carton blanc à trois autres lignes, et de l’associer à celle dont la longueur est identique. Les deux autres sont d’une taille nettement différente, entre deux et quatre centimètres de plus ou de moins.

Lors des deux premières sessions, tout le monde donne la même bonne réponse. « Le choix est simple, et chaque individu rend uniformément le même avis. » Mais voilà que « soudain, lors de la troisième session, cette belle harmonie est perturbée ». En effet, tous les autres membres du groupe, complices de Solomon Asch, ont associé la ligne en question à une ligne manifestement plus courte ou plus longue. Le sujet doit alors trancher : soit il maintient son jugement, soit il se range à l’avis des autres. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la plupart des cobayes finissent par céder à la pression du groupe au moins une fois dans une série de tests. Quand on leur demande de choisir la bonne ligne sans leur communiquer la réponse des autres, ils se trompent dans moins de 1 % des cas. Mais le taux d’erreur grimpe à 36,8 % quand le reste du groupe fournit la mauvaise réponse. Dans une séquence de douze sessions, pas moins de 70 % des sujets se rangent ainsi à l’avis général, sans tenir compte des preuves que leur fournissent leurs propres yeux. […] Cette expérience permet de mieux cerner le rapport entre une rumeur qui parvient à s’imposer et la pression du conformisme : confrontés à l’avis explicite de la majorité, certains sont prêts à ignorer ce qu’ils savent, ou du moins à faire taire leurs doutes.

La diffusion d’une rumeur tient souvent à de semblables cascades de conformité, particulièrement actives dans les réseaux sociaux constitués de groupes très soudés, ou très attachés à certaines croyances. L’individu se range à l’avis du groupe pour s’assurer sa bienveillance – fût-ce en reniant ses opinions personnelles. Imaginons que Pierre laisse entendre que tel personnage politique est corrompu, et qu’Ingrid soit d’accord avec lui – non parce qu’elle pense qu’il dit la vérité, mais parce qu’elle ne veut pas passer aux yeux de Pierre pour ignorante ou insensible aux malversations. Si Pierre et Ingrid affirment que le politicien en question est corrompu, Mathilde hésitera peut-être à les contredire ouvertement, allant jusqu’à donner l’impression qu’elle partage leur avis – non parce qu’elle pense effectivement qu’ils ont raison, mais parce qu’elle ne veut pas susciter leur hostilité ou perdre leur estime. On conçoit aisément qu’un tel processus entraîne un type particulier de cascade. Une fois que Pierre, Ingrid et Mathilde expriment un avis commun sur le sujet, leur ami Gaspard ne souhaitera sans doute pas les démentir – même s’il pense qu’ils se trompent, il préférera éviter le risque d’une rupture ouverte avec eux.

Bien entendu, les cascades de conformité peuvent aussi créer une convergence favorable à la vérité. Il se peut que des personnes sceptiques à mauvais escient s’imposent le silence – ce qui est fort souhaitable si leur vision est infondée. Mais le phénomène contribue souvent à la propagation de fausses rumeurs. Quand des individus interagissent avec un groupe très resserré, ou vivent dans un milieu assez fermé, ils ont toutes les chances d’adhérer à une nouvelle opinion du groupe, même s’ils ne sont pas certains de sa justesse. Souvent, les gens se méfient d’une rumeur ou la jugent mensongère, mais préfèrent ne pas réfuter l’avis des autres par crainte d’une sanction sociale. On peut penser ici aux mouvements d’extrême gauche ou d’extrême droite, dont les réseaux sociaux bien organisés répandent souvent des rumeurs négatives sur leurs adversaires.

Quand c’est un groupe non pas virtuel mais réel qui est amené à prendre une décision, il est difficile de savoir si tel avis ouvertement exprimé résulte d’informations indépendantes, d’une « cascade informationnelle (2) » ou du conformisme. Nous avons tendance à surestimer la capacité des autres à fonder leur jugement sur des faits objectifs plutôt que sur la pression sociale. C’est ainsi que se consolident les fausses rumeurs. Les différents seuils d’acceptation, bien sûr, interviennent également dans ce processus : Ingrid, par exemple, ne choisit de taire ses propres informations pour se ranger à l’avis général que si la pression est très forte, alors que Gaspard se laissera convaincre plus facilement. Mais, dans un monde peuplé de gens comme Gaspard, on peut supposer qu’Ingrid et ses semblables finiront par céder plus aisément.

Une discussion entre personnes du même avis entraîne souvent l’ancrage de fausses rumeurs. Les raisons de ce phénomène recoupent celles qui expliquent les cascades sociales, mais la mécanique en est particulière. À l’été de 2005, dans le Colorado, a été organisée une petite expérience sur le processus démocratique. On a réuni soixante Américains que l’on a répartis en dix groupes de six. Puis on a demandé aux membres de chaque cercle de discuter de divers sujets, dont l’un des plus controversés à l’époque : les États-Unis de­vaient-ils signer un traité international contre le réchauffement climatique ? Pour répondre à cette question, les participants devaient d’abord se confronter à des rumeurs au sens large, en se demandant si le réchauffement climatique était une réalité ou une mystification, si l’économie américaine serait gravement affaiblie par un engagement international en la matière et si cet accord était indispensable pour prévenir un désastre national à court ou long terme. Selon les modalités de l’expérience, les groupes étaient constitués de membres « progressistes » ou « conservateurs ». Pour reprendre le vocabulaire électoral, cinq d’entre eux étaient issus d’États démocrates et cinq issus d’États républicains ; cinq groupes ayant des positions plutôt progressistes en matière de réchauffement climatique, et cinq ayant des positions plutôt conservatrices. On a demandé à chacun de donner son avis de manière anonyme, avant et après un quart d’heure de discussion au sein du cercle.

Dans la quasi-totalité des groupes, les individus avaient des positions bien plus fermes après en avoir débattu avec les autres. La plupart des progressistes étaient favorables, avant même le débat, à un traité international sur le réchauffement ; mais, au terme de l’échange, ils l’étaient encore plus. De nombreux conservateurs, plutôt sceptiques vis-à-vis de l’accord avant, s’y opposaient fermement ensuite. Outre cette radicalisation, l’expérience a produit un autre effet : tous les groupes en sont ressortis nettement plus homogènes, comme si leurs divergences s’étaient résorbées. Même dans leurs déclarations anonymes, les participants se sont montrés plus consensuels après la discussion.

En outre, celle-ci n’a fait qu’élargir le fossé entre progressistes et conservateurs. Après le débat, la diversité des opinions au sein de chaque camp s’était tellement réduite que chacun était, la plupart du temps, du même avis que les autres. Cette expérience représente un cas d’école : quand des gens partageant les mêmes idées se mettent à discuter, ils finissent le plus souvent par adopter une position plus marquée encore qu’avant la discussion. Ce phénomène de polarisation s’observe dans tous les domaines. Si un groupe particulier estime que tel chef d’État est un criminel, que tel grand patron est un escroc, ou même que l’un de ses membres est un traître, tout débat interne ne fera que renforcer ces craintes. Rapporté à la propagation des rumeurs, le phénomène est assez simple : quand les membres d’un groupe sont plutôt enclins à croire en une rumeur, ils y croiront plus encore après en avoir parlé entre eux. […]

De la même façon, une étude montre qu’un groupe est bien plus enclin à contester une injustice apparente après en avoir discuté. Considérons par exemple la réaction face à trois événements différents : des violences policières vis-à-vis d’Afro-Américains, une guerre manifestement injustifiée, et un cas de discrimination sexuelle au sein d’une municipalité. Dans chacun de ces contextes, l’échange de vues rend les communautés bien plus susceptibles de soutenir le recours à la force pour exprimer leur opposition. Les membres de ces groupes ont d’abord prôné un défilé pacifique, puis une manifestation non violente – comme un sit-in dans un poste de police ou une mairie. Fait intéressant, l’ampleur de leur radicalisation est fonction de leur position initiale moyenne. Quand des individus prônent d’emblée une réaction forte, ils en appellent à une réaction encore plus forte après débat entre eux.

Dans une autre étude, on prie des volontaires de simuler diverses tâches de bureau courantes – livre de comptes, prise de rendez-vous, secrétariat téléphonique. Ceux qui s’en acquittent correctement perçoivent une indemnité financière. Une fois leurs missions accomplies, ils sont jugés par des superviseurs ; ceux-ci peuvent se montrer grossiers et injustes, en déclarant par exemple : « J’ai décidé de ne même pas lire votre message. C’est moi qui décide. Inutile, donc, de m’adresser d’autres messages à propos de votre travail. » Ou encore : « Si vous aviez mieux travaillé, vous auriez obtenu une meilleure note. » On demande ensuite aux participants de noter leurs superviseurs en fonction de divers critères – justice, politesse, parti pris, leadership. Chaque appréciation individuelle est consignée de manière anonyme, puis le groupe discute et parvient à un consensus ; enfin, on consigne à nouveau les notes après l’échange, toujours de manière anonyme. Résultat : les jugements de groupe sont bien plus sévères que la moyenne des jugements individuels.

Pourquoi des gens partageant le même avis finissent-ils par radicaliser leur position ? Il y a trois raisons à cela.

Tout d’abord, l’échange d’informations renforce les certitudes préexistantes. Nous avons tendance à nous laisser influencer par les arguments d’autrui, si bien que tout groupe inclinant déjà dans telle direction s’y laissera infléchir encore plus.

Admettons que vous apparteniez à un groupe dont les membres sont plutôt enclins à ajouter foi à telle rumeur particulière – par exemple : la consommation de viande bovine est dangereuse pour la santé, Untel est coupable de harcèlement sexuel, ou fraude le fisc, telle entreprise est au bord de la faillite. Au sein de cette assemblée, vous entendrez de nombreux arguments allant dans ce sens, et ces hypothèses seront fermement étayées. Étant donné la position initiale du groupe, peu d’arguments inverses seront mis en avant. Après avoir pris connaissance des divers éléments exposés, il y a de fortes chances pour que votre conviction soit faite – manger un steak n’est pas sans danger, Untel est effectivement coupable de fraude fiscale, les jours de l’entreprise sont comptés – et pour que vous prêtiez une oreille favorable aux rumeurs qui vont dans ce sens. Même si, imperméable à l’avis des autres, vous campez sur votre position initiale, la plupart des membres du groupe seront affectés.

Ensuite, nos jugements nous apparaissent plus solides quand ils sont corroborés par d’autres, et ce gain de confiance nous incite à prendre des positions plus extrêmes. S’il manque d’assurance et ne sait trop que penser, un individu tend à modérer ses opinions. Imaginons que l’on vous demande ce que vous pensez d’un point particulier, sur lequel vous avez un avis incertain mais peu d’informations – par exemple : telle rumeur au sujet d’un homme politique est-elle fondée ? Sans doute éviterez-vous alors toute position trop tranchée. C’est pour cette raison que les gens prudents, quand ils hésitent sur une décision à prendre, risquent fort de choisir le moyen terme entre les deux extrêmes. En revanche, si d’autres personnes semblent partager l’opinion que vous commencez à former, celle-ci a des chances de vous apparaître bien plus solide ; et vous adopterez sans doute une position plus radicale.

Prenons un autre exemple : vous êtes plutôt d’avis que l’on perd du poids en évitant les matières grasses saturées, que les attentats du 11-Septembre sont une mise en scène, que tel pays représente une menace pour le reste du monde – et cette opinion, quoique hésitante, est partagée par d’autres. Dans ce cas de figure, votre jugement vous semblera plus définitif quand vous aurez entendu ces personnes s’exprimer.

Ce qui est remarquable ici est que ce processus – gain de confiance, radicalisation – est observable plus ou moins au même moment chez tous les participants. Supposons qu’un groupe de quatre personnes soit plutôt enclin à penser que, s’agissant de tel accord international, il vaut mieux se méfier des intentions de la Chine. L’un des membres, constatant que son avis hésitant est conforté par les trois autres, se sentira justifié dans son choix ; fort de ce surcroît d’assurance, il optera sans doute pour une position bien plus tranchée. Au même moment, les mêmes évolutions internes touchent les autres membres du groupe – la corroboration favorise la confiance, qui à son tour favorise la radicalité. Mais ce phénomène n’est pas toujours aussi visible chez chacun des participants. Rares sont ceux d’entre nous qui observent de près l’évolution d’autrui et de ses positions ; nous avons donc l’impression que les autres croient fermement ce qu’ils affirment. Du coup, notre petit groupe risque fort de conclure, après une journée de discussion, qu’il convient effectivement de se méfier des intentions des Chinois.

On devine ici l’importance considérable des réseaux sociaux, sur Internet et dans la vie réelle, quand il s’agit de diffuser des rumeurs ou de créer des mouvements de toute sorte. Dans une étude des années 1940 qui a fait date, les psychologues Gordon W. Allport et Leo Postman signalent une condition nécessaire à la propagation d’une rumeur : il faut que « des individus crédules soient mis en contact ». Les réseaux sociaux peuvent faire office de machines à polariser, car ils contribuent à confirmer et donc à amplifier nos positions préexistantes. Ainsi, dans un camp militaire durant la Seconde Guerre mondiale, « la rumeur a couru que tous les hommes de plus de 35 ans allaient être libérés – cette rumeur s’est propagée à la vitesse de l’éclair, mais presque exclusivement parmi les hommes de cette tranche d’âge (3)».

Le terrorisme islamiste offre une illustration bien plus grave de ce phénomène : il est alimenté par des réseaux sociaux spontanés, permettant à des individus qui partagent les mêmes idées de diffuser des rumeurs et d’évoquer leur ressentiment, avec des conséquences potentiellement meurtrières. Marc Sageman, spécialiste en la matière, note qu’à certaines périodes « l’interaction au sein d’une “bande de mecs” agissait comme une chambre d’écho, les radicalisant si bien qu’ils se sentaient prêts à intégrer une organisation terroriste ; aujourd’hui, le même phénomène se reproduit en ligne (4) ».

Ces exemples sont empruntés au champ politique, où les rumeurs sont légion, mais les illustrations ne manquent pas dans les autres domaines. Pourquoi certains aliments sont-ils appréciés ou considérés comme diététiques dans telle région, alors qu’ils sont dédaignés et jugés nocifs dans telle autre ? Comme le font remarquer Joseph Henrich et ses coauteurs, « de nombreux Allemands sont convaincus qu’il est dangereux de boire de l’eau après avoir mangé des cerises ; ils pensent également qu’il est malsain d’ajouter des glaçons à un soda. Les Anglais, en revanche, apprécient un grand verre d’eau après des cerises, et les Américains raffolent des boissons très fraîches (5) ».  Dans certains pays, une nette majorité de citoyens croit fermement que les attentats du 11 septembre 2001 ne sont nullement l’œuvre de terroristes arabes. Ainsi, selon le Pew Research Institute, 93 % des Américains pensent que ce sont bien des terroristes arabes qui ont détruit le World Trade Center, alors que seuls 11 % des Koweïtiens sont de cet avis.

Dernier élément à prendre en compte : l’intérêt des individus pour leur propre réputation peut accroître l’extrémisme. Nos opinions sont parfois dictées par l’image que nous souhaitons donner de nous. Une fois que nous avons pris connaissance de l’avis des autres, nous sommes nombreux à ajuster notre avis, même insensiblement, pour l’adapter à la position dominante et offrir de nous-mêmes une image idéale. Certains, par exemple, tiendront à montrer qu’ils ne sont pas dupes des agissements louches des représentants de l’État, surtout s’ils appartiennent à un groupe dont les membres commencent à ajouter foi à ce type de rumeurs. Dans un tel contexte, les individus sont susceptibles de modifier leur avis pour ne pas apparaître trop lâches ou trop prudents par rapport au groupe. […]

Ce phénomène joue un rôle considérable dans l’acceptation et la transmission des rumeurs. Si vous entendez dire qu’un élu s’est lancé dans quelque entreprise de corruption, vous crierez au scandale – non parce que vous êtes réellement indigné, mais pour montrer que vous partagez l’avis du groupe dont vous faites partie. Fait curieux, il arrive parfois que les membres d’un collectif semblent manifester un soutien sans faille à une cause – ou une totale certitude à propos d’un fait hypothétique –, alors même que chacun d’eux ou presque, en privé, ne croit ni à la validité de cette cause ni à l’existence de ce fait.

 

Cet extrait est tiré de Anatomie de la rumeur, qui vient de paraître aux éditions Markus Haller. Il a été traduit par Patrick Hersant.

Traduction manquante – le choix de Nancy Huston

Presque inconnue en France en dehors du cercle restreint des cinéphiles, Maya Deren (1917-1961) était une femme protéiforme et surdouée. Après avoir réalisé dans les années 1940 une série de films aujourd’hui perçus comme fondateurs de l’avant-garde américaine, elle découvre le travail de Gregory Bateson sur le rituel religieux à Bali, fait plusieurs longs séjours en Haïti, tourne des milliers d’heures sur la possession vaudoue et finit par participer elle-même aux cérémonies.

Publié pour la première fois en 1953, Cavaliers divins est salué par l’anthropologue Joseph Campbell comme le livre définitif sur la religion vaudou. Selon Deren, la dépersonnalisation vécue dans la possession ne vise pas à déconstruire l’individu mais à « l’élargir pour l’intégrer à un tout dynamique qui transmet à ses composantes une partie de son sens plus large ». Qualifiant de « magique » notre culture éprise de technologie, Deren déplore notre confiance illimitée dans la science qui, tout en rendant le contrôle moral plus nécessaire que jamais, tend à dévaluer et à détruire ces « structures morales singulières et pleines de sens » que sont les systèmes religieux. 

Nancy Huston

Le dernier livre de Nancy Huston est Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012. 

Le livre manquant – Peut-on enseigner la morale à l’école ?

Le nouveau ministre (socialiste) français de l’Éducation a frappé un grand coup en annonçant son « souhait » d’instaurer à la rentrée 2013 des cours de « morale laïque » pour les douze millions d’élèves français. Il savait ce qu’il faisait : une semaine plus tard, selon un sondage, neuf Français sur dix se montraient favorables à une telle mesure. Il ne semble pas exister de livre sur le thème « Peut-on enseigner la morale à l’école ? ». Il en existe bien un intitulé Faut-il enseigner la morale à l’école ? (Hervé Caudron, Hachette Éducation, 2007), mais il préjuge de la réponse à la première question (et répond, bien sûr, de manière normative, par un « oui » décidé).

Le sujet de fond, le sujet difficile, est de savoir s’il est possible d’enseigner la morale à l’école et au lycée (puisque le ministre souhaite que les cours aient lieu jusqu’en terminale). Est-il possible d’organiser des cours de morale qui ne sombrent pas dans le ridicule ? La morale que le ministre a en tête est la morale « universelle », dit-il. Mais il se contredit en disant et redisant qu’il s’agit de la morale « laïque », notion restrictive et exclusive, propre à l’héritage républicain français. Une morale historiquement et géographiquement située. Quels échos la notion de laïcité peut-elle donc rencontrer en Chine, au Japon, en Inde ?

« La morale laïque c’est […] distinguer le bien du mal. » La critique n’est que trop facile. On va enseigner si c’est bien ou mal pour un couple d’homosexuels de recourir à la fécondation in vitro. Pour une prostituée indépendante d’exercer sa profession. Pour un élève de porter discrètement un insigne religieux. Pour un État d’instaurer un enseignement obligatoire de la morale dans les écoles publiques… Pour cela, évidemment, il faudra former les enseignants eux-mêmes. Le ministre l’a prévu : « Je souhaite […] que les questions de morale laïque soient enseignées à tous les professeurs ». Le ministre ne précise pas quels professeurs de morale vont enseigner la morale aux professeurs.

Qu’il existe des principes de « morale universelle », c’est probable. Peut-être même sont-ils inscrits dans nos gènes (lire « Les gènes du bien et du mal, Books, mai-juin 2010).

Mais ils sont peu nombreux et leur énoncé fait problème. Au Ve siècle avant notre ère, c’était une interrogation centrale, presque obsessionnelle, de Socrate de savoir si la morale peut être enseignée, même en dehors du cadre scolaire, par les parents notamment. Si la question de Socrate était résolue, cela se saurait. 

O. P.-V.

Électro-journalisme

Internet est l’Attila de la presse écrite. Et il ne frappe pas les journaux seulement au compte d’exploitation. Le Web est en train d’ingurgiter tout ce qui tient sous le mot « presse », pour le régurgiter sous forme électronique. À commencer par le support lui-même : « D’ici à 2020, 80 % de la consommation d’information se fera en ligne. Les nouvelles générations ne reviendront pas au papier », prédit Éric Hazan, un gourou du secteur. Bonne nouvelle pour les forêts, mauvaise nouvelle pour les bûcherons et les imprimeurs. S’agissant des lecteurs, il faudra voir avec le temps. Quid des journalistes ?

Ceux-ci vont devoir faire quelques cabrioles professionnelles. Car le Web expose le métier à de nouveaux fléaux, notamment celui qui a déjà ravagé tant de secteurs : la sous-traitance. La correction des textes, la traduction, la vérification des données (fact-checking) – presque tout ce qui est transférable numériquement vers une région à bas salaires le sera fatalement (et l’est déjà, dans le monde anglophone). Même la production d’articles est concernée : quelques firmes vendent des textes préfabriqués, à 50 dollars l’unité, au prix de quelques contorsions avec le droit du travail et l’éthique de la presse.

Et le texte lui aussi va devoir changer, de forme comme de contenu. Il devra offrir davantage de commentaire et d’analyse et moins de description : à quoi bon les mots, pour évoquer le chaos d’une guerre civile, quand on peut utiliser des sons et des images, en 3D même ? Idem pour le contexte, les explications, le « background » : pourquoi utiliser du précieux temps de cerveau disponible, quand on peut renvoyer le lecteur intéressé directement vers une encyclopédie en ligne ? Comme le dit le professeur de journalisme Jeff Jarvis, « n’écrivez que ce sur quoi vous excellez ; pour le reste, donnez juste un lien ».

On pressent un éclatement du journalisme : l’actualité, l’immédiat, le gratuit – voilà l’apanage des « agrégateurs », type Google (les producteurs d’information chaude, les agences de presse type AFP, AP, ou Reuters, étant eux-mêmes déjà en soins intensifs) ; aux « vrais journaux » payants reviendra désormais le travail en profondeur, voire les « reportages au long cours » (« long-form non-fiction ») – à condition qu’ils survivent, car eux-mêmes ne sont pas non plus dans une brillante situation financière. Peut-être le Net assurera-t-il leur survie : c’est ce qu’incite à penser le succès de publications en ligne comme le Huffington Post, ou, pour le reportage long, The Atavist.

Quant au débat journalistes contre bloggeurs, à peine lancé, il est déjà obsolète. On va tout droit vers une forme de convergence – le Guardian préfère parler de « collaboration entre les journalistes en interne et les experts en externe » – ce qui s’appelle faire contre mauvaise fortune bon cœur.