Incestes freudiens

Sigmund était l’aîné d’une famille de huit enfants. Adolescent, il se fit le mentor de ses sœurs, à qui il fit comprendre qu’il était inconvenant pour elles de lire Balzac et Dumas. Quand sa sœur préférée, Anna, eut 16 ans, elle fut demandée en mariage par un veuf fortuné à la cinquantaine bien tassée. Sigmund, qui en avait 18, lui fit admettre que le prétendant était trop âgé. Il ne souleva pas l’autre objection qui nous viendrait à l’esprit aujourd’hui : il était aussi l’oncle de leur mère. Quand il se maria avec Martha Bernays, Anna épousa le frère de Martha. Une jeune sœur de ce dernier, Minna, devint – selon Sigmund – une seconde mère pour ses enfants. Carl Jung suggère que Minna devint aussi la seconde femme de Freud, et « de récentes découvertes semblent confirmer que Freud et sa belle-sœur devinrent amants en effet », écrit l’anthropologue Adam Kuper dans le Times Literary Supplement. La fille de Freud, qu’il appela Anna comme sa sœur bien-aimée, tomba amoureuse d’un fils de ladite sœur Anna. Une autre sœur de Sigmund se maria avec un cousin germain. Curieusement, Freud, qui s’intéressait tant à l’inceste, ne semble guère avoir prêté d’attention à ces jeux familiaux. C’est qu’ils étaient devenus courants à l’époque, écrit Leonore Davidoff, l’un des auteurs d’un ouvrage savant sur l’évolution des relations au sein des fratries.

Animaux citoyens

Il faut donner la pleine citoyenneté aux animaux domestiques (chiens et chats) et considérer les animaux sauvages comme des Etats souverains. Ces propositions d’apparence saugrenue émanent de Will Kymlicka, « l’un des philosophes politiques les plus éminents du Canada », écrit son distingué collègue Richard Keshen dans la Literary Review of Canada. On pourrait croire à première vue que c’est une plaisanterie, ou une forme de métaphore. Pas du tout. Ces propositions sont à prendre au pied de la lettre, écrit Keshen. Lequel se dit ébranlé par ce livre « profondément sérieux et brillamment écrit », étayé par une argumentation méthodique développée sur plus de 300 pages. Le « fondement éthique » du propos est que « les animaux ont un statut moral égal à celui de l’homme ». Ayant une vie subjective, ils ont un « moi » – contrairement aux cailloux et aux plantes. À ce titre, ils ont autant de droits qu’un humain. « Des droits inviolables », insistent les auteurs. N’ayant pas toutes nos capacités, ils ne peuvent pas voter. Mais ils ont des intérêts et des préférences, lesquels peuvent être représentés. Au même titre que ceux des humains handicapés mentaux. Une logique implacable. 

Franzen n’aime pas le golf

« Ma difficulté avec le golf, écrit Jonathan Franzen dans son dernier livre, un recueil d’essais, est que, même si j’y joue une ou deux fois par an pour être sociable, je déteste à peu près tout ce qui le concerne. L’objectif du jeu semble être une manière pour des hommes blancs fortunés d’euthanasier méthodiquement des morceaux de temps proches de la durée d’une journée de travail. Le golf mange du terrain, boit de l’eau, déplace la vie sauvage, favorise l’étalement des zones urbaines. Je n’aime pas l’autosatisfaction de son étiquette ni la componction feutrée de ses commentateurs à la télévision. » 

Le tentacule de l’introverti

Les introvertis méritent toute notre considération, plaide Susan Cain dans un livre consacré à cette catégorie injustement dépréciée. Ce sont souvent des gens remarquables, voire exceptionnels. Témoins Chopin, Proust, Einstein, Orwell… Mais d’où vient ce caractère ? Il doit être en partie inscrit dans les gènes, si l’on en juge par les études faites sur des animaux. Mettez des pieuvres dans un aquarium, vous distinguerez tout de suite entre les individus extravertis qui se jettent sur la nourriture et les introvertis qui attendent et surveillent avant d’être sûrs de pouvoir sans risque tendre un tentacule. Susan Cain rassure son lecteur : elle s’emploie à montrer que les humains sont à même d’apprendre à dominer leurs prédispositions génétiques, écrit Carol Tavris dans le Times Literary Supplement

Unheimliche

« C’est l’effet que me fit Mr Hyde la seule fois que je le vis sur mon chemin : une inquiétante étrangeté, qui le rendait parfaitement indescriptible. Depuis, je ne l’ai vu qu’au cinéma. Echec, toujours Unheimliche ! Mr Hyde n’est décidément pas présentable »

D. P.

Unheimliche, nom allemand désignant une inquiétante étrangeté. La bonne réponse a été donnée par deux lecteurs : Jesus Iglesias, de Messancy (Belgique) et Maroun Salhani, Beyrouth (Liban). Dans son dernier livre, L’homme sans passé (Grasset 2011), la regrettée Thérèse Delpech consacre un chapitre à ce concept. C’est un commentaire sur l’essai que Freud lui a consacré en 1919 et sur L’Homme au sable de Hoffmann, l’exemple littéraire sur lequel le fondateur de la psychanalyse s’est appuyé.

Aidez-nous (vraiment !) à trouver le prochain « mot manquant ». Car nous ignorons la réponse. Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner l’inverse du cauchemar, autrement dit un rêve heureux, voire paradisiaque ?

Écrivez à

Le mot du mois

« N’importe qui peut écrire  un roman s’il dispose de six semaines, d’un stylo, de papier et est sans téléphone ni femme. »

Evelyn Waugh, Journal de Sir Henry « Chips » Channon,  16 décembre 1934.

Chagall mérite-t-il sa biographie ?

Chagall est-il vraiment un grand peintre ? Si l’on s’en tient aux commentaires déchaînés par la publication de la biographie de Jackie Wullschläger, la question reste ouverte. « Plus j’en sais sur l’artiste, moins je trouve son art original », assène Richard Dorment dans la New York Review of Books, qui poursuit : « Ce qu’il y a de distinctif chez lui, c’est le sujet de sa peinture, pas la façon dont il peint. » Sarah Boxer renchérit dans le New York Times : l’art de Chagall « est étrangement statique ». Et tout le monde semble reconnaître qu’après avoir quitté la Russie, en 1922, Chagall « est devenu répétitif et impuissant », comme l’écrit Serena Davies dans The Telegraph. Des six décennies suivantes (Chagall est mort en 1985, à 97 ans), il faudrait ne retenir que les œuvres « décoratives » : le plafond de l’Opéra Garnier, le Lincoln Center, la Knesset ; et surtout les décors et costumes de théâtre, « le seul domaine des arts plastiques où l’on puisse véritablement parler du génie de Chagall », selon Richard Dorment.

Chagall a-t-il du moins mis l’art juif sur la carte artistique du XXe siècle, comme on l’en crédite souvent ? Serena Davies salue « son extraordinaire lamentation mystique pour un monde en train de disparaître sous ses yeux… qui confère à son art une force spirituelle sans équivalent chez ses pairs ». The Standard voit lui aussi, dans la période russe de l’artiste, « un moment unique où le réalisme fusionne avec le mysticisme hassidique, libérant le corps de ses limites matérielles ». Mais tout le monde ne partage pas cette vision – à commencer par sa biographe, qui s’interroge dans le Financial Times : « En fait, l’œuvre de Chagall soulève surtout la délicate question de savoir si on peut vraiment parler d’une chose telle que l’art juif. » Et le New York Times pousse le chagallo-scepticisme jusqu’à parler à son propos d’« ethnokitsch ».

Il n’empêche : l’homme Chagall est un spécimen pas forcément admirable, mais fascinant. De fait, l’artiste a vécu quasiment un siècle, passant du shtetl de Vitebsk (en Biélorussie) à Manhattan, puis à la Côte d’Azur, où il a fini sa vie. Il a contracté trois mariages, parfois orageux – il battait sa deuxième femme – et fut un père abominable : il a refusé de voir son premier enfant pendant plusieurs jours, parce que c’était une fille, et a perdu tout contact avec son fils après avoir divorcé. Il a connu presque toutes les célébrités du siècle et noué des liens très forts avec Fernand Léger, Modigliani, Blaise Cendrars et Apollinaire, les Russes Diaghilev et Bakst, sans oublier ses voisins Matisse et Picasso. Ceux-ci admiraient ses talents de coloriste mais méprisaient l’obsession qu’avait pour l’argent cet homme qui préférait déchirer les dessins qu’il griffonnait sur des nappes de restaurant plutôt que de les offrir à ses admirateurs. Tout cela nourrit 600 pages fascinantes mais ne tranche pas le débat : là où The Standard juge que « la vie de Chagall est au moins aussi intense, théâtrale, habitée que sa peinture », Richard Dorment, lui,  s’interroge derechef : « L’art de Chagall justifiait-il vraiment une aussi bonne biographie ? » 

Les langues meurent aussi

« Tous les quinze jours, quelque part dans le monde, le dernier locuteur d’un idiome en voie d’extinction meurt. » Tel est le constat alarmant que dresse l’Australien Nicholas Evans dans son dernier ouvrage. Selon lui, à la fin du siècle, la moitié des 6 000 langues encore parlées sur la planète auront disparu, et avec elles, à chaque fois, une manière unique d’appréhender le monde. « La grammaire aide à créer notre univers social et intellectuel – ce n’est pas seulement le sens de tel ou tel terme qui varie d’un idiome à l’autre, ce sont aussi les liens entre les objets et les événements, le rôle joué par les individus dans ces événements, et les modèles de connexion métaphorique », explique Mark Abley dans le Times Literary Supplement. L’ouvrage d’Evans se veut « une réponse à cette érosion catastrophique des modes de connaissance de l’humanité ». 

Toni Morrison en mode mineur

Frank Money, jeune Noir américain revenu traumatisé de la guerre de Corée, se réveille menotté à un lit d’hôpital, à Seattle. Impossible de se rappeler pourquoi il est là. Quand une lettre lui apprend que sa petite sœur est en danger de mort, il s’échappe pour aller la secourir, à l’autre bout du pays, en Géorgie. Dans son dernier roman (le dixième), Toni Morrison dresse le portrait d’une Amérique des années 1950 rongée par le maccarthysme et par le racisme. Home « peut être lu comme une radiographie du patriotisme – de l’idée d’appartenance, de l’idée de se battre pour son pays et de ce que cela signifie pour un Afro-Américain ordinaire », estime Arifa Akbar dans The Independent. La minceur de l’ouvrage, qui s’apparente presque à une longue nouvelle (à peine 150 pages), a suscité des réactions contrastées chez les critiques anglo-saxons. « Condensé des thèmes de prédilection de Morrison, la mémoire, l’amour et la perte, le déracinement et le retour chez soi, Home n’a pas pour autant l’envergure de ses meilleurs livres, juge Lucy Daniel du Telegraph. Alors que son précédent roman, Un don, malgré sa brièveté, présentait une réelle complexité lyrique et polyphonique, la brièveté rend ici le récit des événements trop abrupt. » Dans le Washington Post, Ron Charles salue, au contraire, cette sécheresse. Selon lui, la lauréate du prix Nobel de littérature 1993, qui « n’a plus rien à prouver », « n’a jamais été plus concise et percutante ».

Entre Suisse et Yougoslavie

C’est à la surprise générale que Pigeon, vole a obtenu le Deutscher Buchpreis en 2010. Pour la toute première fois, ce prix, qui récompense le meilleur ouvrage en langue allemande de l’année, était attribué à une Suisse. Sauf, bien sûr, que Melinda Nadj Abonji n’est pas tout à fait suisse. Elle est née en 1968 en Voïvodine, dans ce qui était alors la Yougoslavie. Yougoslave donc ? À ceci près qu’elle appartient à la minorité hongroise de Voïvodine… Son roman, qui met en scène trois générations d’une famille qui pourrait être la sienne, est une réflexion sur la difficulté d’appartenir à plusieurs pays, plusieurs peuples à la fois. « Ce douloureux équilibre devient insupportable lorsque, au début des années 1990, la Yougoslavie se déchire et que la famille assiste impuissante à son éclatement », note le Tageszeitung, qui salue, comme la plupart des journaux allemands, la langue virtuose de l’auteure.