Books en a parlé

Le Dernier Homme de la tour, d’Aravind Adiga, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, Buchet/Chastel, 624 p., 26 €, voir Books, n° 27, novembre 2011, p. 12. Un retraité s’oppose à un promoteur immobilier sans scrupule. Une peinture nuancée mais sans concession d’une Inde en pleine mutation.

Coupables, de Ferdinand von Schirach, traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, Gallimard, 192 p., 17,90 €, voir Books, n° 18, décembre 2010 – janvier 2011, p. 13. Un recueil de nouvelles, qui scrutent ces moments où des individus ordinaires basculent dans le crime. Bestseller en Allemagne.

Système 1 / Système 2. Les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahnemann, traduit de l’anglais par Raymond Clarinard, Flammarion, 320 p., 22,50 €, à paraître le 3 octobre, voir Books, n° 32, mai 2012, p. 89. Pour le célèbre psychologue, nous possédons tous un double système de pensée, le premier étant instinctif et le second analytique. Le premier est ultrarapide, mais peu fiable, le second plus lent, mais beaucoup plus sophistiqué.

Lettres à ses enfants, de Sigmund Freud, traduit de l’allemand par Fernand Cambon, Aubier, 27 €, à paraître le 17 octobre, voir Books n° 16, octobre 2010, p. 87. Longtemps inédite, cette correspondance de Freud avec ses enfants montre un père à la fois traditionnel et libéral.

Hitler. La propagande et le monde arabe, de Jeffrey Herf, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Calmann-Levy, 320 p., 23,50 €, à paraître le 10 octobre, voir Books n° 17, novembre 2010, p. 89. Après avoir analysé les transcriptions des émissions de radio diffusées par le Reich dans le monde arabe pendant la Seconde Guerre mondiale, l’auteur pense que la rhétorique nazie a nourri le développement de l’islamisme radical après la guerre.

Comment Barack a forgé Obama

Que serait une biographie sans quelques détails croustillants ? Les petites indiscrétions dont David Maraniss a parsemé sa biographie de Barack Obama ont été tellement reprises par la presse américaine au moment de sa parution qu’elles ont pu donner « l’impression d’un livre grivois et déloyal », relève T. J. Stiles dans le Washington Post. Coupables : les passages reproduits du journal intime d’une ex-petite amie et les souvenirs potaches des membres d’un « gang de la fumette » auquel appartenait le futur président lorsqu’il était au lycée. Mais l’intérêt d’un livre de Maraniss ne saurait se réduire à une poignée d’anecdotes.

Ce vieux briscard du journalisme politique, lauréat du Pulitzer, avait déjà consacré à Bill Clinton une biographie qui fait autorité. Cette fois, il s’est lancé dans un véritable travail de bénédictin (350 entretiens, une montagne de documents) pour reconstituer la jeunesse du 44e président des États-Unis (le livre s’achève avec l’entrée de Barack Obama à la faculté de droit de Harvard, bien avant ses débuts en politique). Comme le relève Jonathan Karl dans le Wall Street Journal, cette première période a été relativement « peu explorée » par les biographes. On connaît essentiellement ce qu’en a écrit Obama lui-même dans Les Rêves de mon père, son autobiographie publiée en 1995, devenue un bestseller international. Or, note Karl, il s’agit d’« un guide peu fiable sur ce qui s’est exactement passé dans les premières années de sa vie ». L’intéressé n’a-t-il pas lui-même reconnu qu’il avait par moments joué avec la chronologie, changé des noms et « ramassé » différents personnages en un seul pour les besoins de la narration ?

En journaliste rigoureux, Maraniss s’attache donc à rétablir les faits jusqu’au moindre détail : le père du petit Barack n’a pas quitté Hawaii en 1963, mais en juin 1962 ; Genevieve Cook (la femme au journal intime, qu’Obama avait évoquée dans ses Mémoires sans la nommer) a « les yeux noisette mouchetés de brun, et non de vert » ; et jamais il n’y eut entre eux de dispute à la sortie d’un théâtre… Une minutie à la limite du tatillon qui n’empêche pas Maraniss de placer la destinée d’Obama dans une perspective à donner le vertige. Qui pouvait imaginer au début des années 1970, lorsqu’il était écolier à Honolulu, à peine rentré d’Indonésie où vivait sa mère, que cet enfant métis, fruit des amours passagères d’un Kényan et d’une Américaine, accéderait un jour à la fonction suprême ? Touche par touche, Maraniss dénoue « l’enchevêtrement d’accidents, d’ambitions, d’incompréhensions, de volontés farouches, de heureux hasards et de conséquences inattendues » qui ont fait qu’Obama est devenu Obama. Et il remonte loin, très loin, se souvenant par exemple qu’un jour de 1935, sur une route du Kansas, quatre jeunes gens sont morts carbonisés dans leur voiture après avoir percuté un camion. Un certain Stanley Dunham aurait dû se trouver avec eux ce soir-là, mais sa grand-mère lui demanda au dernier moment de rester à la maison. Dunham aurait un jour un petit-fils : Barack Obama.

Si Maraniss croit « à la beauté et, en un sens, à l’innocence du hasard », comme l’écrit un critique du New Yorker, il montre aussi très bien comment « Obama fut l’auteur de sa propre vie – un outsider qui, dans la plus pure tradition américaine des héros littéraires à la Gatsby, “s’est élevé” et a forgé son identité à travers une succession de choix conscients et délibérés », note Michiko Kakutani dans le New York Times. Même au cœur de ce que certains appellent ses « années sombres » à New York – lorsque, durant et au sortir de ses études à Columbia, il se perdait en introspections, hésitant sur la voie à suivre et le sens à donner à son histoire –, Obama esquissait déjà dans une lettre ce qui serait plus tard sa ligne politique (sa posture « post-partisane », comme l’appelle Karl) : « Sans classe, sans structure et sans tradition sur lesquelles m’appuyer, le choix s’impose en quelque sorte à moi de prendre un chemin différent. La seule façon de dissiper mon sentiment d’isolement consiste à absorber chaque tradition et chaque classe ; à les faire miennes et à me faire leur. »

Phil, l’androïde qui a perdu la tête

« L’année 2005 a vu la réalisation d’un curieux projet à la pointe de la robotique : un androïde de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, si conforme au modèle que c’en était inquiétant », lit-on dans le Los Angeles Times. « Phil », comme l’avaient baptisé ses concepteurs, « ressemblait à Philip K. Dick, portait ses vêtements et parlait même un peu comme lui grâce à un logiciel sophistiqué, élaboré à partir de centaines d’interviews de l’auteur et de ses nombreux livres ». À l’époque, David F. Dufty était post-doctorant à l’université de Memphis, où est né le robot. Il relate dans How to Build an Android toutes les étapes de cette aventure scientifique un peu particulière, qui connut une fin complètement improbable : en route pour une présentation à San Francisco, la tête de « Phil » fut malencontreusement oubliée dans un avion lors d’une escale à Las Vegas ; elle poursuivit seule sa route jusqu’au comté d’Orange, en Californie (le fief du vrai « Phil »), où sa trace finit par se perdre. La précieuse tête a-t-elle été volée ? S’est-elle égarée dans la masse des objets trouvés sur les vols américains ? Ou bien a-t-elle décidé de vivre sa vie en toute indépendance ? Ce dernier scénario, digne d’un roman de science-fiction, a bien entendu les faveurs des fans de Philip K. Dick…

Le Pakistan va-t-il si mal ?

Un livre d’Ahmed Rashid est toujours un événement pour qui s’intéresse à la zone pakistano-afghane : auteur de deux ouvrages essentiels sur les talibans *, ce journaliste qui vit à Lahore est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la région. Quelques voix dissonantes sont pourtant venues troubler le concert de louanges qui a récemment accueilli la parution de Pakistan on the Brink. Anatol Lieven lui reproche ainsi une lecture excessivement alarmiste de la situation à la veille du retrait américain d’Afghanistan. Ce professeur au King’s College de Londres conteste dans le Financial Times l’analyse de Rashid selon laquelle l’État pakistanais serait au bord de l’implosion. Tout en reconnaissant la gravité des problèmes posés par le pays – une puissance nucléaire ravagée par le radicalisme islamique et le terrorisme, dirigée en sous-main par l’armée et les services secrets –, Lieven préfère relever « les quelques succès, certes limités, mais réels, de l’administration Zardari » : le président élu en 2008 peut selon lui se prévaloir d’une plus grande efficacité dans la collecte des impôts et d’une meilleure répartition des ressources entre les provinces. Le tout dans le cadre d’une démocratie qui, « malgré tous ses défauts, permet à la frustration populaire de s’exprimer sans conduire à une révolution – un élément qui distingue nettement le Pakistan des autocraties balayées par le “printemps arabe” ». 

 

* L’Ombre des talibans (Autrement, 2001) et Le Retour des talibans (Delavilla, 2009). Lire Books, n° 5, « Le dangereux calcul du Pakistan ». 

Une Leçon libyenne

Un roi qui s’autoproclame « prophète du désert », assujettit son peuple et encourage le crime organisé ; une puissance étrangère qui intervient pour rétablir l’ordre… Impossible, en lisant le dernier roman de l’écrivain libyen Ibrahim Al-Koni de ne pas songer aux événements qui ont conduit à la chute de Mouammar Kadhafi. Et pourtant, ce n’est pas dans le passé récent de son pays que le romancier est allé puiser son inspiration, mais des siècles en arrière, à l’époque de la dynastie Karamanli qui régna sur la Tripolitaine entre 1711 et 1835. Paru un mois avant la mort du « Guide de la révolution », en octobre 2011, ce roman-fleuve dédié « aux héros de l’épopée du 17 février 2011 » (date du début du soulèvement libyen) était encore sur le métier d’Al-Koni lorsque l’histoire s’est emballée.

Depuis, il n’en finit pas de nourrir les commentaires dans les pays du printemps arabe. Comme l’écrit Mohammad Al-Dgheidi dans la revue égyptienne Al-Qahira, on y trouve posées « toutes les questions qui agitent aujourd’hui le lecteur : comment le chef s’est-il hissé à cette place ? La méritait-il ? Qu’avait-il à offrir à son peuple ? » À quoi le romancier semble répondre que « l’accession au pouvoir ou au trône est un crime en soi », qui mène inéluctablement à « la trahison ou la tromperie ». Car s’il y a différentes façons d’interpréter l’histoire – certains soulignent le despotisme éclairé des Karamanli, grâce à qui la régence de Tripoli s’émancipa pour un temps de la tutelle ottomane –, Al-Koni en souligne les aspects les plus sombres ; et il le fait avec toute la licence du romancier, mêlant mythe et réalité au cœur d’un récit qui, bien que fondé sur des faits authentiques, abonde d’événements « nés de son imagination », précise Mohammad Youb dans la revue marocaine Doroub.

Des pans entiers de l’histoire libyenne resurgissent ainsi sous sa plume : les deux guerres barbaresques menées par les États-Unis entre 1801 et 1815, pour mettre un terme à la piraterie parrainée par Tripoli ; les luttes intestines de la dynastie Karamanli, son déclin, et le rétablissement final de la domination ottomane. Le personnage principal est une version romanesque du régent Youssef Pacha Karamanli qui, pour accéder au pouvoir, tue l’un de ses frères et en contraint un autre à l’exil. Le livre le dépeint comme l’un de ces rois qui « font chaque matin mille promesses, mais n’en tiennent aucune le soir venu, non pas tant parce qu’ils n’ont aucun sens de l’engagement moral, mais parce que personne n’ose les leur rappeler », écrit Al-Koni. Mais ce personnage calculateur qui « joue avec ses sujets comme avec des marionnettes » devient à son tour l’instrument du romancier. C’est du moins l’analyse qu’en fait Youb, pour qui le livre témoigne de ce que « le pouvoir du conteur surpasse celui du tyran ». En effet, « si ce dernier domine par la force, le romancier, lui, pénètre l’imagination grâce à la puissance des mots, pour mieux mettre à nu les ressorts profonds de la dictature ». 

La fausse révolution du mariage gay

La revendication du « mariage pour tous » est la forme contemporaine que prend la réponse des homosexuels à deux problèmes qu’ils rencontrent depuis toujours, la transmission des biens au compagnon survivant, et la paternité. De façon générale, la transmission des biens a été résolue dans nos sociétés dès que le problème est apparu, il y a environ dix mille ans, quand certains des premiers agriculteurs-éleveurs ont commencé à accumuler des biens propres. La question de leur répartition et de leur transmission fait l’objet de contrats, notamment en cas d’alliance de deux groupes. Ce sera le mariage. Dans les sociétés gréco-romaines de l’Antiquité, c’est toujours ce contrat qui règle le problème des biens pour les familles de possédants, les autres n’en ayant pas besoin.

Dans ce contexte, les homosexuels qui forment un couple, soit ne partagent pas leurs biens (parce que l’un est le maître de l’autre, comme Cicéron amant de son secrétaire-esclave), soit sont d’égale condition libre et veulent mettre leurs biens en commun ou permettre au survivant d’hériter. Dans ce cas, ils peuvent établir un contrat, qui va prendre comme modèle celui des couples hétérosexuels, et avoir le même objet. Même si Cicéron dit que le contrat n’est pas obligatoire, et que le seul fait de la vie commune atteste la réalité du couple, et lui confère les mêmes droits et les mêmes devoirs que tout couple hétérosexuel marié, les homosexuels concernés semblent avoir souvent choisi de préciser explicitement les conditions de leurs unions.
Nous avons de nombreux contrats de ce type, présentés comme des associations de « fraternité », qui, légalement, sont des "adoptions comme frère", ne nécessitant qu’une déclaration devant témoins : deux hommes choisissent d’être "frères" pour vivre ensemble, posséder en commun leurs biens, partager leurs revenus, se soutenir mutuellement dans les épreuves, laisser l’héritage au survivant. 

Dans tout l'Empire romain

De tels couples amoureux et établis dans la durée, des cérémonies les unissant, sont évoqués par Platon, aussi bien que par Aristote, Plutarque, Xénophon, Strabon, Martial, Juvénal, Pétrone, Lucien, etc. Les législations, avec les corrections apportées aux lois anciennes, des décisions de justice cassant tel ou tel contrat pour invalidité, des biographies, nombreux sont les documents qui attestent l’existence de tels couples d’hommes unis officiellement, dans tout l’Empire romain, et dans beaucoup des États qui lui ont succédé, du IVe siècle avant notre ère jusqu’au XIVe siècle de celle-ci.

Après l’expansion du christianisme, de telles unions ont pu être célébrées dans des églises, par des prêtres – et même pour des prêtres en Orient où ils peuvent se marier –, pour des empereurs byzantins, comme pour des patriarches de Constantinople. On voit même le sultan Ottoman Suleiman Ier, en 1526, nommer gouverneur de Buda (l’une des deux villes formant l’actuelle Budapest) le comte Jean de Siebenbürgen dont il est officiellement le compagnon. Quant aux livres de prières imprimés aux XVIe et XVIIe siècles, ils contiennent la présentation des cérémonies d’unions de même sexe, et les missels donnent les prières lues par les prêtres en ces occasions.
En Occident, les témoignages vont de l’Irlande à l’Espagne ou l’Italie. Le plus récent semble être celui de Montaigne (corroboré par le consul de Venise) qui raconte en 1580 dans son voyage en Italie qu’à Rome des hommes se sont mariés lors d’une cérémonie à l’église, avec messe, présence des fidèles, lecture des évangiles, puis « couchaient et habitaient ensemble ». Les ecclésiastiques questionnés par Montaigne lui ont répondu que, de même que la sexualité entre une femme et un homme n’était acceptable que dans le mariage, de même ils avaient pensé que le mariage rendrait acceptable la sexualité entre deux hommes (Journal de voyage en Italie, Rome, le 18 mars).

En Europe de l’Est, les derniers témoignages sont bien plus récents, du XIXe siècle, et même de 1933 avec ce récit de voyage en bateau sur le Danube dans lequel l’auteur se réjouit d’entrer dans les Balkans « où des mariages entre hommes sont célébrés par des prêtres ». Les solutions utilisées par les femmes sont fort peu documentées (de même que la sexualité hétérosexuelle des femmes est beaucoup moins documentée que celle des hommes). Mais l’on a quelques témoignages, comme celui de Lucien évoquant une femme mariée à une autre qu’elle appelle son épouse. Ou comme ce texte de 1774 dont l’auteur admire la solennité des cérémonies célébrées dans des églises, en Dalmatie, pour unir devant toute la communauté deux hommes ou deux femmes.

Enfants surinvestis

La paternité, quant à elle, a pour solution très simple l’adoption, que les Romains peuvent pratiquer facilement. Elle concerne essentiellement des adultes, puisque les personnes adoptées comme enfants ne doivent plus dépendre de l’autorité paternelle, et que les hommes romains ne rêvent pas de pouponner : ce n’est qu’au XXe siècle que l’évolution de la société met en valeur l’enfant au point que s’occuper d’un enfant, l’élever, l’éduquer dès la naissance, deviennent des objectifs prisés, surinvestis, chez les parents hétérosexuels et par ricochet chez les femmes et les hommes homosexuels. L’adoption d’enfants en bas âge devient donc logiquement une revendication partagée aujourd’hui.

La conclusion s’impose : ne serait-ce que dans notre civilisation européenne occidentale, depuis vingt-quatre siècles environ, les sociétés ont cautionné des contrats de vie entre personnes de même sexe, à l’image des contrats entre personnes de sexe différent. Et les religions chrétienne (catholique comme orthodoxe) ainsi que musulmane qui se sont développées sur le territoire de l’Empire Romain ont adopté ces pratiques et les ont perpétuées jusqu’au XXe siècle, même si elles l’ont été de moins en moins fréquemment et dans des aires de plus en plus limitées.

Dans ces conditions, serait-ce vraiment bouleverser l’ordre immuable des choses que de rétablir un droit dont l’exercice n’avait pas déstabilisé la République ou l’Empire romains, mais y avait apporté un surcroît d’humanité en réglant au mieux les difficultés rencontrées par une partie de la population ?

Yves Ferroul, sexologue

Sources :
– John Boswell, Same-Sex Unions in Premodern Europe, Vintage Books, 1994.
– Une sérieuse étude de cet ouvrage est présentée par le site : http://emma.hypotheses.org/1659
– Pour les rapports de la Bible et de l’Église catholique avec la sexualité : www.sexodoc.fr

Les charmes de la guerre

L’été 2012 a été, comme l’été 2011, scandé par les échos de la guerre – mais se déroulant cette fois-ci dans un autre pays arabe, la Syrie et non plus la Libye. L’impression globale que je tire de mes fréquentations médiatiques au cours cette période est celle d’une fascination devant le spectacle de la guerre. Une phrase, tirée d’un article de Florence Aubenas, capte et en même temps incarne l’état d’esprit habitant ces reportages militaires. La journaliste décrit un convoi prêt à partir pour se battre, puis ajoute : « Autour, les enfants font une haie d’honneur, éblouis, tellement transis d’admiration qu’ils n’osent plus approcher ces hommes. » L’auteure n’osant pas commenter l’éblouissement de ces enfants, conséquence tragique du conflit, c’est nous – journalistes comme lecteurs – qui sommes invités à partager cette expérience de sidération.

La fascination se traduit, dans la presse, par une surabondance d’images : la guerre est photogénique. Page après page, on contemple les ruines fumantes des bâtiments, les cadavres étalés dans la rue, les méchants conduits à l’interrogatoire, probablement musclé ; ou encore de beaux jeunes hommes portant une kalachnikov dans les mains ou en bandoulière. Les photos, on le sait, provoquent une émotion forte mais, prises isolément, n’énoncent aucun jugement et leur sens est indécidable. La même complaisance marque les textes qui les accompagnent. On fait sans sourciller le portrait d’un jeune homme dont la spécialité est de « supprimer les dignitaires et les chefs des miliciens » ; il n’est pas à blâmer : « C’est un assassin d’assassins, tueur de tueurs. » Les combats, la violence ne sont pas seulement photogéniques, ils sont aussi mytho-géniques, générateurs des récits les plus palpitants, ceux qui nous font frissonner et communier.

Dans leur grande majorité, les médias ne se contentent pas de représenter la guerre, ils la glorifient ; ayant choisi leur camp, ils participent à l’effort de guerre. À vrai dire, la guerre suscite presque toujours la fascination, peut-être parce qu’elle représente la situation par excellence où, au nom d’un idéal supérieur, on est prêt à risquer ce qu’on a de plus précieux, sa vie. À cela s’ajoute l’admiration qu’éprouvent les esprits contemplatifs pour les hommes d’action, vite transformés en symboles ; et de même, l’attraction qu’exerce la violence : on a du plaisir à regarder destructions, massacres, tortures. Le charme de la guerre vient aussi de ce qu’elle constitue une situation simple, où le choix va de soi : le bien s’y oppose au mal, les nôtres aux autres, les victimes aux bourreaux. Alors qu’avant l’individu pouvait trouver sa vie futile ou chaotique, elle acquiert maintenant un sens grave (1).

Pourtant, une autre image de la guerre apparaît aussi dans les mêmes récits, pour peu que l’on aille au-delà des grands titres et des légendes pour s’intéresser au détail des descriptions. Les justifications idéologiques, essentielles au déclenchement des guerres civiles, ne servent ensuite qu’à habiller une logique plus puissante, inhérente à la guerre même, une surenchère de représailles et de contre-représailles, la violence montant toujours d’un cran. L’intransigeance devient obligatoire, la négociation et le compromis sont perçus comme des trahisons. Les principales victimes ne sont pas les combattants de l’une ou de l’autre armée, mais les populations civiles, soupçonnées de complicité avec l’ennemi, vivant dans l’insécurité permanente, mourant dans les explosions aveugles, fuyant leurs maisons, s’agglutinant dans les camps de réfugiés. Les guerres civiles ne sont jamais un simple affrontement entre deux parties de la population, elles consacrent la disparition de tout ordre légal commun, incarné de nos jours par l’État, et rendent donc licites les manifestations de la force brute : pillages, viols, tortures, vengeances personnelles, meurtres gratuits.

Tel est le destin des enfants aujourd’hui transis d’admiration.

Sondage : les Français et la solitude

Quelle perception les Français ont-ils du sentiment de solitude ? Ce sentiment est-il aussi répandu qu'on le dit ? A-t-il tendance à augmenter ? Les résultats du sondage que nous avons commandé à l'institut Opinion Way confirment ce que beaucoup devinent confusément : non, le sentiment de solitude n'est pas le fait d'une petite minorité, mais une expérience partagée par de nombreux Français, isolés ou non ; et oui, nous avons collectivement l'impression que ce sentiment est en progression (73 % des sondés le croient). L'opinion publique reflète en l'occurrence une réalité sociologique que plusieurs études nous permettent de cerner. Dans une étude publiée en 2003, l'Insee notait déjà l'augmentation régulière du nombre de personnes vivant seules ; plus récemment, en juin 2012, une étude quantitative et qualitative menée par la Fondation de France indiquait une progression sensible du sentiment de solitude en France entre 2010 et 2012.

Lire ci-dessous les résultats complets du sondage.

Un nouveau Droit de l’Homme : le droit au blasphème ?

À en croire certains propos tenus ces jours-ci la liberté d’expression ne saurait être soumise à la moindre limite. Un droit inaliénable et sacré, absolument intangible ; mieux encore, un dogme sur lequel veillent de sourcilleux ayatollahs qui surenchérissent avec une belle emphase sur ses implications. À quand l’inscription du droit au blasphème dans une Déclaration universelle des Droits de l’Homme, aux côtés sans doute du droit à l’expression de propos homophobes, négationnistes, racistes. Une belle arrogance derrière tout cela mais aussi une forme de puérilité et d’ignorance de l’Autre. Que rien ne vienne limiter l’expression de ma supériorité narcissique ni les jouissances un peu glauques de ma transgression des tabous.

La liberté d’expression peut faire mal, et même très mal ; infliger des souffrances inouïes, humilier, salir. Même les ayatollahs occidentaux le comprennent parfaitement quand il s’agit de protéger le droit à la dignité des femmes modernes, celui des homosexuels ou des handicapés ; on l’admet aussi, sauf les amis de Jean-Marie Le Pen, quand il s’agit de prohiber l’expression de propos négationnistes qui insultent la mémoire des victimes de l’Holocauste. On l’admet encore pour protéger le droit à l’intimité de personnes qui peuvent être ravagées durablement par la propagation de rumeurs, fondées ou infondées, sur leur vie privée. Mais qu’importe quand il s’agit de populations que l’on méprise sourdement, ou dont on ignore superbement les croyances !

Quand les nations vivaient dans les limites étroites de leurs frontières cadenassées, la xénophobie pouvait se donner libre cours et l’on sait les excès de la liberté de la presse avant les deux guerres mondiales qui ont conduit à la mise en place de stéréotypes meurtriers. Mais quand Allemands et Français ont appris à se fréquenter, ils ont eu honte des propos tenus sur les uns et sur les autres. Quand les Européens ont découvert les conséquences de la littérature antisémite, ils ont éprouvé un sentiment parfaitement justifié de culpabilité. Sortant du « village national » qui était jusqu’ici le leur, ils ont pris conscience de la violence symbolique qui pouvait ravager leurs relations mutuelles, et engendrer une double violence physique : celle des persécuteurs, d’autant plus facilitée qu’ils avaient appris à mépriser leurs victimes ; celle des humiliés et offensés dont certains ont répondu par la violence physique à la violence symbolique subie.

Aujourd’hui, nous vivons dans un « village global », ce que, apparemment, n’ont pas encore compris les auteurs de blasphèmes antimusulmans. Si l’on peut rire (et ricaner) de tout, on ne le peut pas n’importe où. Rire de la mort, mais pas devant des parents accablés par la mort d’un enfant ; rire des mésaventures de DSK mais pas devant Anne Sinclair ; rire de la religion mais pas pendant le déroulement d’une cérémonie à Notre Dame de Paris. Aujourd’hui avec la circulation universelle des idées et des informations, une retenue de type nouveau s’impose dans l’expression publique des humeurs, a fortiori celle des sarcasmes gratuits (gratuits sauf pour ceux qui en tirent des bénéfices de notoriété ou d’argent). La liberté d’expression, fleuron de notre démocratie occidentale, se discrédite aux yeux de ceux qu’elle blesse ou humilie. Ses excès, car excès il y a, font reculer la promesse d’une extension des valeurs démocratiques dans les univers culturels où celles-ci sont encore inconnues. Les comportements irresponsables ont donc des conséquences politiques désastreuses, sans même parler des violences meurtrières qui en résultent directement. Sans ce film stupide « L’innocence de l’Islam », l’ambassadeur américain en Libye serait encore en vie. Et lui au moins avait prouvé qu’il était capable d’un dialogue approfondi avec le monde arabe et musulman, ce qui n’est certes pas le cas des journalistes de Charlie Hebdo. Ceux qui, en Occident, défendent le droit d’exprimer sans limite aucune l’aversion qu’ils éprouvent pour des cultures qu’ils méprisent, rejoignent le camp de ces fanatiques qui, au sein du monde musulman, multiplient les insultes contre les Américains et les Juifs « descendants des singes et des cochons », ou contre les chrétiens « des cadavres qui sentent mauvais » (cités par Thomas Friedman, IHT, 20 septembre 2008, p. 8). Les uns et les autres, sans le savoir pour certains, appellent au meurtre.

La liberté d’expression ne doit pas avoir de limite quand il s’agit d’avancer des thèses rationnelles, notamment d’ordre scientifique. En revanche elle sera renforcée par la prohibition de propos gratuitement et gravement inspirés par la haine ou le mépris.

Philippe Braud

Enseigner la morale du ministre

Le nouveau ministre (socialiste) français de l’éducation a frappé un grand coup en annonçant son « souhait » d’instaurer à la rentrée 2013 des cours de « morale laïque » pour les douze millions d’élèves français. Il savait ce qu’il faisait : une semaine plus tard, selon un sondage, neuf Français sur dix se montraient favorables à une telle mesure. Il ne semble pas exister de livre sur le thème « Peut-on enseigner la morale à l’école ? ». Il en existe bien un intitulé Faut-il enseigner la morale à l’école ? (Hervé Caudron, Hachette Éducation, 2007), mais il préjuge de la réponse à la première question (et répond, bien sûr, de manière normative, par un « oui » décidé). Le sujet de fond, le sujet difficile, est de savoir s’il est possible d’enseigner la morale à l’école et au lycée (puisque le ministre souhaite que les cours aient lieu jusqu’en terminale). Est-il possible d’organiser des cours de morale qui ne sombrent pas dans le ridicule ? La morale que le ministre a en tête est la morale « universelle », dit-il. Mais se contredit en disant et redisant qu’il s’agit de la morale « laïque », notion restrictive et exclusive, propre à l’héritage républicain français. Une morale historiquement et géographiquement située. Quels échos la notion de laïcité peut-elle donc rencontrer en Chine, au Japon, en Inde, dans le monde arabe, aux États-Unis et même chez nombre de nos voisins européens ? « La morale laïque c’est (…) distinguer le bien du mal ». La critique n’est que trop facile. On va enseigner si c’est bien ou mal pour un couple d’homosexuels de recourir à la fécondation in vitro. Pour un journal satirique de publier des caricatures du Prophète. Pour une prostituée indépendante d’exercer sa profession. Pour un élève de porter discrètement un insigne religieux . Pour un État de taxer les hauts revenus à 75% … ou d’instaurer un enseignement de morale dans les établissements scolaires d’un régime centralisé. Pour cela, évidemment, il faudra former les enseignants eux-mêmes. Le ministre l’a prévu : « Je souhaite (…) que les questions de morale laïque soient enseignées à tous les professeurs. » Le ministre ne précise pas quels professeurs de morale vont enseigner la morale aux professeurs.

Qu’il existe des principes de « morale universelle », c’est probable. Peut-être même sont-ils inscrits dans nos gènes (lire « Les gènes du bien et du mal », Books, mai-juin 2010). Mais ils sont peu nombreux et leur énoncé fait problème. Au cinquième siècle de notre, c’était une interrogation centrale, presque obsessionnelle de Socrate de savoir si la morale peut être enseignée, même en dehors du cadre scolaire, par les parents par exemple. Si la question de Socrate elle était résolue, cela se saurait. 

Olivier Postel-Vinay