La Loi du Roi au Swaziland

Dans la série des pays insolites, voici le Swaziland, minuscule dictature tropicale totalement enclavée entre l’Afrique du Sud et le Mozambique, dont la taille infime lui permet de passer sous l’écran radar de la vigilance international.

Il y aurait pourtant matière à s’émouvoir.

D’abord, c’est un des pays parmi les plus pauvres (170e au classement international du PIB), mais aussi parmi les plus inégalitaires du monde (cela va souvent ensemble). Au Swaziland, dernière monarchie absolue d’Afrique et presque du monde, cette inégalité reflète les prérogatives de sa spectaculaire et pittoresque famille royale. Non seulement celle-ci accapare l’essentiel des terres agricoles (la seule ressource du pays), mais en plus ses extravagances font pâlir Buckingham Palace. Le roi Mswati III (44 ans) est vigoureusement polygame, avec une douzaine d’épouses officielles plus quelques autres. Il a la particularité de faire son marché tous les ans lors d’une cérémonie célèbre dans toute l’Afrique méridionale : la « danse des roseaux », où plusieurs dizaines de milliers de jeunes filles en principe vierges, ou du moins sans progéniture, dansent les seins nus devant le monarque et sa famille. L’événement suscite de houleux débats : les féministes s’indignent, les économistes s’étranglent (l’organisation de la fête plombe le budget, déjà exsangue, de l’État), les épidémiologistes s’étouffent de fureur, car le sida frappe déjà plus de 25 % de la population swazie, un record mondial.

Mswati III n’en a cure, d’autant que les critiques ont du mal à s’exprimer dans ce pays qui ne dispose encore que d’un vernis démocratique. Déjà quinzième monarque le plus riche du monde, il s’est fait offrir récemment un jet pour pouvoir promener son harem – cadeau de « sponsors » qui ont souhaité rester anonymes. Mais il a lui-même quelques soucis : une de ses épouses le trompait avec le ministre de la justice (prestement limogés l’un et l’autre) ; deux autres se sont enfuies, par crainte, disaient-elles, de mauvais traitements ; et lorsque, pour boucler des fins de mois, apparemment difficiles malgré tout, il a demandé une commission pour avoir négocié un prêt de l’aide internationale, ce fut un tollé !

Jean-Louis de Montesquiou

Les plaisirs dangereux de l’agalmatophilie

Laura Bossi nous avait habitués à aborder de graves interrogations. Dans son premier livre, elle retraçait l’Histoire naturelle de l’âme (Presse universitaire de France, 2004), dans le deuxième, elle a cherché à définir Les frontières de la mort (Payot, 2012). Son récent opuscule, De l’agalmatophilie (L’Échoppe, 2012), a pour objet une déviation sexuelle très particulière et finalement peu étudiée et peu connue, même des spécialistes et amateurs de ces questions, l’amour des statues. Cette perversion défraie rarement la chronique puisqu’elle trouble peu l’ordre public et ne fait de mal à personne, si ce n’est parfois à celui qui en est atteint, comme certains témoignages de traumatismes cités par Laura Bossi le démontrent.

Au-delà de la perfection de leurs formes, les statues partagent avec l’amour leur rêve d’éternité. Dans cet essai d’une fine et agréable érudition, Laura Bossi rappelle les cas célèbres dans l’Antiquité de commerce intime entre une statue, masculine ou féminine, et un être humain, généralement masculin. Etonnons-nous avec elle que la littérature médicale et psychiatrique moderne soit relativement pauvre sur le sujet, même si çà et là quelques cas sont rapportés.

Laura Bossi explore très largement les émois et les comportements sexuels pouvant être rapprochés de l’agalmatophilie, en particulier l’amour que peuvent susciter certaines peintures. Qui en effet ne serait touché par exemple par le charme de la Lady Hamilton peinte par George Romney, un des joyaux de la Frick Collection que l’on peut contempler à New York ? Chacun pourrait citer ainsi de nombreuses œuvres faisant naître chez lui émotion esthétique et trouble érotique.

Partant de cette conduite sexuelle aberrante et très rare, Laura Bossi évoque aussi certaines œuvres littéraires et cinématographiques, nous faisant mesurer jusqu’où l’agalmatophilie étend ses multiples ramifications. Les exemples sont finalement assez nombreux et elle ne peut bien sûr les citer tous.

Une statue infernale

Dans High Society, le film de Charles Walters qui ressort sur les écrans, Grace Kelly est portée au pinacle par son ex mari (Bing Crosby) et l’homme qu’elle est sur le point d’épouser (John Lund), admiratifs de sa beauté distante et glacée. Contrariée par cette adoration assimilée à un reproche injustifié, elle cherche à démontrer au reporter d’un journal à scandale venu couvrir son mariage (Franck Sinatra) qu’elle n’est pas « froide comme une statue de bronze ». Son charme irrésistible d’humble mortelle la fait parvenir à ses fins, mais l’alcool empêche le reporter de parvenir aux siennes. La morale est sauve dans cette comédie où l’agalmatophilie est prise à rebours.

Laura Bossi aurait pu également rappeler l’envoûtement exercé sur Julien Green par certains corps masculins admirés dans le département des sculptures de plusieurs musées. La sensualité et l’érotisme dégagés par les œuvres d’art, tableaux et surtout statues, parcourent toute l’œuvre de Julien Green. Dans son récit autobiographique Mille chemins ouverts, il raconte sa visite au Musée national de Naples : « Quand je me trouvai dans la salle des bronzes pompéiens, le sang se mit à me battre dans le corps avec une force qui me contraignit à m’arrêter. […] Je compris que j’étais au cœur d’une région interdite. Tout ce que j’avais en moi de religion batailla pour me faire quitter cet endroit dangereux, mais je ne bougeai pas. C’est peu de dire que la nudité s’étalait entre ces murs : la volupté y triomphait sous toutes ses formes. » Fasciné par une statue de Narcisse, il ajoute : « Avec une joie mêlée d’horreur, je tournai autour de cette statue, véritablement infernale. J’étais envouté si jamais homme le fut en ce monde. Combien de temps restai-je là ? Je n’en sais rien. Le temps n’existait plus, je me sentais lentement devenir une autre personne, éveillée, informée. » Il rapporte ailleurs un rêve d’étreinte avec une statue.

Une amie à qui je l’avais prêté devant me rendre le livre de Laura Bossi, je lui avais donné rendez-vous à l’ombre de quatre des plus belles femmes de Paris, sculptées par Carpeaux et ornant la fontaine auprès de laquelle on peut se rafraîchir à l’extrémité des Jardins de l’Observatoire. Ces immortelles beautés sont bien plus fascinantes que les reines de France et femmes illustres situées non loin, autour du grand bassin du jardin du Luxembourg, sans doute parce que les premières sont dénudées et déhanchées, les secondes hiératiques et drapées jusqu’aux pieds. Quelques jours plus tard, la Gay Pride passait par là. Le pouvoir d’attraction de ces allégories des quatre parties du monde a invité à l’escalade certains manifestants. Ils ont tenu à montrer qu’eux aussi avaient un derrière sculptural (voir la dernière photographie de ce diaporama). L’histoire ne dit pas quels outrages subirent les créatures enchanteresses de Carpeaux, ni s’ils furent les premiers ou les derniers.

Bernard Granger

Voir et être vu : sociologie de la visibilité

Dans De la visibilité, la sociologue Nathalie Heinich énonce une idée à première vue triviale, mais qui ne l’est en en vérité pas tellement que cela, puisqu’il a fallu attendre la publication de ce livre pour la voir explicitement formulée et développée en détail : la forme moderne de la célébrité, c’est la visibilité. Ce mot doit être entendu ici non dans son acception métaphorique, mais dans son sens littéral. La célébrité se présentait autrefois sous l’aspect de la gloire, de la réputation, de la renommée ou de la notoriété. Dans la civilisation de l’image qu’a engendrée le développement de la photographie, du cinéma, de la télévision et d’internet, elle repose essentiellement sur le fait d’être vu et reconnu, sur la possibilité de voir son image, fixe ou en mouvement, offerte au regard et largement diffusée, et son visage reproduit à des centaines de milliers d’exemplaires.

Comme la « lettre volée » dans la fameuse histoire d’Edgar Allan Poe, soutient Nathalie Heinich, que les policiers qui la cherchaient n’apercevaient pas parce que l’homme qui l’avait dérobée l’avait placée en évidence, la fonction centrale de la visibilité dans le monde d’aujourd’hui, tout en étant un phénomène qui « crève les yeux », demeure curieusement invisible au regard des observateurs professionnels de la société. Une telle affirmation est un peu exagérée. S’il est exact qu’ils ont rarement été capturés et thématisés à l’aide du concept de « visibilité », et que leur étude n’avait jusqu’ici jamais donné lieu à synthèse aussi fouillée en langue française, les faits étudiés par Nathalie Heinich sont loin d’avoir totalement échappé à l’attention des sociologues. De Richard Sennett à Frank Furedi, en passant par Zygmunt Bauman, Christopher Lasch, ou, en France, Alain Ehrenberg, un nombre non négligeable d’entre eux, dans des travaux d’ailleurs presque tous cités dans De la visibilité, se sont interrogés sur l’origine, la portée et la signification du culte de la célébrité et de son essor spectaculaire dans les sociétés « post-modernes ».

Depuis les années 1980, sous le nom de Celebrity Studies, il existe même dans le monde anglo-saxon tout un courant de sociologie spécialisé dans la recherche sur ces questions. Il plonge ses racines dans l’ouvrage pionnier et visionnaire de l’historien américain Daniel Boorstin Le Triomphe de l’image. Publié en 1962, ce livre, qui inspirera des penseurs comme Jean Baudrillard et Guy Debord, jettait les bases de la critique de la société des médias. Dénonçant le règne de l’image et la tendance croissante, dans la culture américaine, sous l’influence notamment de la publicité, à fabriquer des « pseudo-événements », Boorstin mettait en évidence le rôle particulier joué dans ce contexte par cette catégorie de personnes nommée à l’aide du néologisme de « célébrités » (jusqu’au milieu du XIXe siècle, rappelait-il, le mot « célébrité » s’employait exclusivement pour qualifier une propriété de certains individus, non pour désigner les personnes possédant cette propriété). Boorstin définissait les célébrités comme des personnes « connues pour leur notoriété », formule fameuse que l’artiste du Pop Art Andy Wharol s’appliquait lucidement à lui-même et qui est aujourd’hui entrée dans le langage courant. À de nombreux endroits de son livre, Nathalie Heinich fait référence aux travaux des grands représentants du courant des celebrity Studies, Leo Braudy, Joshua Gamson, Richard Schickel, Ellis Cashmore et Chris Rojek, sur lesquels elle s’appuie de manière critique.

Attachés de presse et gardes du corps

Épais de presque 600 pages, De la visibilité se présente comme une encyclopédie du sujet. Nathalie Heinich passe en revue le lexique de la visibilité : « vedettes », « stars », « idoles », « icônes », « fans », « groupies », « people », etc. Elle reconstitue, depuis l’époque où le nom comptait bien davantage que l’image, la longue histoire de la célébrité et en analyse les grandes étapes : l’invention de la photographie, dont le philosophe Walter Benjamin avait compris l’impact en termes culturels, mais pour aussitôt le déplorer, parce qu’il considérait que la reproductibilité des œuvres d’art par la photo dépouillait celles-ci de l’aura liée à leur caractère unique ; ensuite le développement de la presse spécialisée, le cinéma, d’abord muet puis parlant, la télévision, qui a joué un rôle clé dans l’extension du royaume de la visibilité, les webcams et les téléphones portables, enfin, qui multiplient à l’infini les sources de production d’images.

Elle décrit avec finesse les particularités des différentes catégories de célébrités : membres des familles royales, stars de cinéma, chanteurs et vedettes du show business, champions sportifs, animateurs et journalistes de télévision, mannequins (qui n’ont cessé d’être anonymes que dans le dernier tiers du XXe siècle), et d’autres catégories de plus en plus variées, dont celle des acteurs de la politique. Une section du livre est consacrée à ce que Nathalie Heinich appelle de façon pertinente « l’industrie de la visibilité » : le travail des maquilleurs, des photographes, des attachés de presse, des gardes du corps, journalistes et éditeurs spécialisés. Une autre porte sur ses aspects économiques : les coûts afférents à sa création et son maintien, les revenus que procurent les activités qui lui sont liées et les retombées directes ou indirectes qu’elle engendre. Une autre encore traite des épineuses questions juridiques que soulèvent les manifestations de la visibilité : droit au nom et droit à l’image, législation en matière de vie privée, tout un appareil de lois et de dispositions de jurisprudence souvent opposées et contradictoires, peu stabilisées et qui forment un maquis complexe.

Un fil conducteur des analyses est le concept de « capital de visibilité ». Parmi les auteurs qui l’ont influencée, Nathalie Heinich cite volontiers l’historien et sociologue des mœurs et de la civilisation Norbert Elias, auquel elle a consacré un petit livre didactique très réussi, et le  sociologue américain Erwin Goffman, à qui elle a emprunté l’idée que l’expérience sociale prend place à l’intérieur de différents « cadres de références ».  Mais elle a aussi été l’élève de Pierre Bourdieu, avec les idées duquel elle a cependant progressivement pris ses distances en se «  désenvoûtant » de leur emprise. Dans Pourquoi Bourdieu, le plus pénétrant essai écrit sur le célèbre sociologue, elle met en lumière ce qui faisait l’originalité de l’approche de Bourdieu à l’époque où il est apparu sur la scène de la sociologie française et établit la liste ce que l’on doit considérer comme ses apports théoriques les plus notables. Mais elle montre également avec brio de quelle manière ce qui constitue le cœur de sa pensée (l’idée que  toute science est forcément « critique des illusions » du sens commun comme des conceptions savantes) a conduit Bourdieu à ce curieux mélange de scientisme et de dogmatisme militant que lui reprochent ses détracteurs. 

Le capital de visibilité

Disciple renégate de Bourdieu, Nathalie Heinich reconnaît toutefois sa dette à son égard, qu’elle paye en quelque sorte en faisant usage, en les adaptant, de certains des concepts qu’il a introduits dans la réflexion et le langage des sociologues. Une famille d’entre eux est ancrée dans l’idée d’étendre à l’analyse du social le concept de « capital » utilisé par les économistes pour désigner l’ensemble des biens susceptibles de produire des revenus. Elle mènera Bourdieu à forger les termes de « capital social », « capital culturel », etc. Dans plusieurs textes, Pierre Bourdieu parle même de la « visibilité » comme d’une espèce particulière de capital social. Mais en appliquant cette catégorie au monde scientifique, relève Nathalie Heinich, dont les représentants sont très rarement « visibles » au sens où le sont des vedettes de cinéma, Bourdieu montre que ce qu’il vise n’est pas la visibilité au sens strict, mais bien plutôt la notoriété, qu’il finira par essayer de capturer avec la notion de « capital symbolique ». Un terme « fourre-tout » dit Heinich, qui mêle indistinctement « honneur », « réputation », « considération », « grandeur », « valeur », « célébrité » et « visibilité ». Pour rendre compte spécifiquement de cette dernière, elle propose donc l’expression « capital de visibilité ».

Comme le capital économique, le capital de visibilité est quantifiable. On peut le mesurer « par le nombre de personnes susceptibles de reconnaître quelqu’un au sens de l’identifier, […] la surface des images [qui lui sont] consacrées […] le nombre de fois [qu’] un nom apparaît sur un moteur de recherche internet ». Il est accumulable et tend même à s’accroître spontanément par un effet d’autocatalyse : « plus une vedette est célèbre, plus son image est diffusée, et plus son image est diffusée, plus sa célébrité s’accroît ». Il est transmissible (les enfants de célébrités bénéficient de la visibilité acquise par leurs parents) et, comme l’attestent une série d’exemples bien connus, ce capital est même convertible : « tel qui s’est fait un nom dans la chanson le réinvestit dans le cinéma, tel qui a réussi dans le sport de haut niveau se crée une situation dans la mode, telle qui a commencé comme mannequin continue comme chanteuse ».

Une autre idée clé du livre est que la visibilité est à l’origine d’une nouvelle élite. Elle n’y figure pas sans raison. Nathalie Heinich est une spécialiste de la sociologie de l’art. Sceptique quant à la possibilité et l’intérêt d’analyser en termes sociologiques le contenu des œuvres, et peu encline à étudier leur diffusion et leur réception, elle s’est concentrée sur la question du statut de l’artiste et de la perception dont il fait l’objet. Après s’être penchée, au début de sa carrière, sur le processus qui a fait de Vincent Van Gogh une figure héroïque de saint martyr emblématique de l’entreprise artistique, elle a notamment tenté d’élucider l’image de l’artiste contemporain (plus particulièrement des artistes plasticiens) comme professionnel de la transgression. Ses réflexions sur ce thème culmineront avec L’élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique.

Une élite sans pouvoir

Dans cet ouvrage publié en 2005, Nathalie Heinich défendait la thèse que les artistes constituent, dans la société contemporaine, une forme spéciale d’élite, basée non sur la naissance, comme l’élite aristocratique, ou la fortune, comme l’élite bourgeoise, mais sur la singularité, « celle du talent et de l’originalité, mais aussi de la marginalité sociale ». Le sous-titre de De la visibilité  Excellence et singularité en régime médiatique ») fait ostensiblement écho à celui de cet ouvrage plus ancien, et ceci n’est évidemment pas fortuit. Une des thèses du livre est en effet qu’avec le triomphe de la visibilité une « nouvelle élite » est apparue, l’élite médiatique, fondée comme l’élite artiste sur la singularité, mais une singularité « d’autant plus dissociée de l’excellence qu’elle repose sur la seule visibilité ». Même si le talent et son exploitation par ceux qui le possèdent constitue une des voies possibles d’accès à la célébrité, au bout du compte, relève en effet Nathalie Heinich, la visibilité est d’abord et avant tout le produit de la machinerie particulière qui l’engendre.

Les célébrités, conclut-elle, forment une catégorie sociale spécifique, fortement endogamique (les gens en vue se marient fréquemment entre eux). Le terme d’« élite » est-il bien adapté pour la qualifier ? Nathalie Heinich reconnaît qu’on peut en douter pour deux raisons : l’absence de lien nécessaire avec le mérite, un argument qu’elle écarte en affirmant s’en tenir à une perspective purement descriptive, et le fait que, si la visibilité est souvent associée au pouvoir économique et politique, c’est loin d’être systématiquement le cas. Si les célébrités forment une élite, c’est donc largement « une élite sans pouvoir », pour reprendre l’expression employée par le sociologue italien Francesco Alberoni comme titre d’un de ses livres.

De la visibilité documente très bien plusieurs grandes tendances de l’évolution du monde de la visibilité au cours des dernières décennies, liées et qui s’épaulent mutuellement. La première est la progressive « désacralisation » des célébrités, qui sont aujourd’hui de plus en plus souvent présentées non dans ce qui les distingue du reste de la population, mais au contraire dans ce qui les en rapproche : les traits (surtout les faiblesses) qu’elles partagent avec ceux et celles qui s’intéressent à leur vie. « Les Stars – elles sont comme nous » proclame le titre d’une rubrique d’un magazine américain spécialisé. Le phénomène du déclin des stars avait été diagnostiqué il y a de cela 40 ans par Edgar Morin dans son ouvrage classique Les stars. Il n’a fait que s’accentuer. « Tuées » par l’abandon de la technique du noir et blanc, qui aidait à créer l’impression que les acteurs et actrices de cinéma étaient des personnes exceptionnelles vivant dans un monde à part, au profit de celle de la couleur, dont le réalisme les rapproche de nous, les stars se sont progressivement dégradées au rang de simples vedettes, avant de se retrouver ravalées au niveau de « people ». La télévision, souligne Nathalie Heinich, a été un moteur puissant de ce processus, parce qu’à l’inverse de celui du cinéma, son univers est celui du familier et du quotidien.

Cette évolution est allée de pair avec l’extension de l’espace de la célébrité à de nouvelles catégories de personnes, à commencer par les membres de la classe politique. De la « peopolisation » de la vie politique, qui est unanimement conspuée, Nathalie Heinich fait judicieusement remarquer : « Le problème est que les dénonciateurs de ces dérives sont souvent les mêmes qui les encouragent, voire les créent en consommant ou en diffusant images et ragots. […] Nul n’est totalement exempt de responsabilité dans cette extension de la visibilité au monde politique, alimentée par la curiosité ou l’appétence au dénigrement des puissants ». Le domaine de la visibilité s’est aussi élargi aux protagonistes heureux ou malheureux de faits divers (victimes et témoins d’accidents et d’actes de cruauté collective ou domestique, gagnants du loto, lorsqu’ils ne conservent pas l’anonymat), voire à des individus auxquels strictement rien d’extraordinaire n’est arrivé, et dont la notoriété, généralement éphémère, est le produit de dispositifs spécifiquement conçus pour exalter ce que des gens parfaitement ordinaires ont de plus ordinaire. On songe bien sûr ici aux héros des programmes de télé-vérité et, plus encore, de télé-réalité, apothéose de la confusion simultanée sur plusieurs plans : « Le brouillage des frontières entre genres [confession, jeu, feuilleton, documentaire] redouble […] le brouillage des frontières entre vie publique et vie privée, et entre réalité et fiction ».

Célébrité au rabais

Cette « démocratisation de la visibilité » a permis de réaliser la prophétie fameuse d’Andy Wahrol, qui, en 1968, promettait à chacun, dans l’avenir, un quart d’heure de célébrité. « La célébrité pour tous, presque, en effet », commente Nathalie Heinich, « mais une célébrité au rabais, qui ne dépasse guère les frontières nationales et s’éteint quasiment dans l’année ». Cette réalité cruelle oblige d’ailleurs à relativiser l’idée, pourtant avancée dans le livre, que les célébrités forment une nouvelle catégorie sociale. Quoi de commun entre la célébrité du chanteur des Rolling Stones Mick Jagger, connu à l’échelle de la planète entière depuis un demi-siècle et dont la fortune est évaluée à près de 300 millions de dollars et celle, fugitive, locale et (relativement) peu rémunératrice de la plupart des héros de l’émission de télé-réalité Loft Story ?

Pour mener à bien son exploration de l’univers de la visibilité, Nathalie Heinich a exploité une grande variété de matériaux dont on retrouve de nombreux échantillons dans le livre : journaux et récits autobiographiques, par exemple les mémoires de l’actrice d’Hollywood Joan Crawford ou le journal de l’écrivain et journaliste Michel Polac, qu’elle cite de manière récurrente, témoignages de vedettes, de réalisateurs, d’admirateurs ou d’observateurs, tirés d’ouvrages sur la célébrité ou recueillis dans la presse, etc. Toutes les grandes figures du panthéon de la notoriété qu’on s’attend à rencontrer (Marilyn Monroe, Michael Jackson, Lady Diana, Brigitte Bardot, Stéphanie de Monaco, Paris Hilton) sont évoquées et leur histoire est analysée avec perspicacité, notamment dans un ou plusieurs de ces nombreux « encadrés » illustratifs qui parsèment le livre. Ces petits textes contribuent beaucoup à l’agrément de sa lecture. D’autres ont pour sujets, par exemple, les photos du studio Harcourt telles que les a décrites Roland Barthes, les stars du basket-ball ou le film de Woody Allen La rose pourpre du Caire, construit, montre Nathalie Heinich, par l’agencement virtuose et savant de six registres de référence différents, dont elle démonte brillamment l’emboîtement complexe.

En dépit de sa grande richesse, le livre de Nathalie Heinich est loin d’épuiser tout ce qu’il est possible de dire au sujet de la visibilité dans la société d’aujourd’hui. L’ouvrage se concentre sur la façon dont le développement des techniques de reproduction et de diffusion des images a transformé la nature de la célébrité et l’idée que nous nous en faisons. Le phénomène possède toutefois d’autres dimensions. La prolifération des images autour de nous, plus spécialement des images de personnes, la disponibilité de plus en plus grande des moyens de les fabriquer et de les livrer aux regards de milliers d’êtres humains, ont des conséquences dans plusieurs autres domaines. Ils affectent profondément la représentation que chacun se fait de soi-même, la nature de l’intimité et la perception que nous avons de notre corps, la teneur des relations sociales (que l’on songe à l’importance croissante de l’apparence physique dans le contexte professionnel et en matière d’emploi et de recrutement), la distinction entre vie privée et vie publique, etc.

En choisissant de traiter de la visibilité dans l’acception littérale de ce mot (la possibilité d’être vu par les yeux), Nathalie Heinich laisse par ailleurs par définition de côté tout ce qui relève de son emploi dans le sens figuratif : la capacité d’être perçu, de se détacher comme un signal sur le bruit de fonds, de devenir objet d’attention. Ils sont pourtant tout aussi nombreux et d’aussi grande portée.

Le succès des réseaux sociaux

La société de l’image est aussi celle de l’information et de la communication. En même temps que la possibilité de montrer son visage à la terre entière, la technologie moderne offre les moyens de faire connaître à grande échelle son existence, ses idées, ses opinions, les produits de son activité ou son action. C’est ce à quoi s’emploient aujourd’hui quotidiennement des millions de gens, sous l’effet de motivations psychologiques liées à la volonté de reconnaissance, pour des raisons pratiques d’intérêt marchand, ou sous l’emprise de considérations électorales. L’émergence de ce besoin généralisé de « visibilité sociale », de « visibilité commerciale » ou de « visibilité politique » a des effets aussi spectaculaires que ceux de l’aspiration à la visibilité physique. Elle explique le succès des réseaux sociaux, l’explosion de la publicité ou le rôle clé joué auprès des responsables politiques par les chargés de communication et le poids sans cesse plus perceptible des considérations médiatiques et « d’image » (au sens figuré) dans le calendrier, la forme et même souvent le contenu des décisions politiques. En réalité, on a ici affaire à toute une famille de phénomènes, certes étroitement liés, mais malgré tout distincts. S’il est exact que la forme moderne de la célébrité est la visibilité, il ne suit pas de là que toute recherche de visibilité se ramène à la volonté de célébrité : l’empire de la visibilité s’étend au-delà des frontières du territoire de la célébrité.

L’analyse de Nathalie Heinich soulève des questions sur d’autres points. La fascination pour les personnes en vue, par exemple les idoles du show business, a quelque chose de profondément irrationnel. Interrogées sur les raisons de leur hystérie face aux Beatles, des jeunes filles se contentèrent de répondre : « Parce que ce sont les Beatles ». Cette réponse tautologique reflète le caractère lui-même tautologique de la célébrité : la raison de l’extrême popularité, c’est la visibilité à grande échelle. Dans le même esprit, un admirateur d’Elvis Presley disait à propos de l’adulation dont le chanteur faisait l’objet : « Si vous n’êtes pas un fan d’Elvis Presley, aucune explication n’est possible. Si vous l’êtes, aucune explication n’est nécessaire ». Mais si ceux qui éprouvent ces sentiments très forts envers les vedettes n’ont pas davantage besoin d’en connaître les raisons, il n’en va pas de même de ceux qui les observent.

Comme l’illustre le captivant recueil d’entretiens sur son parcours intellectuel qu’elle a publié sous le titre La sociologie à l’épreuve de l’art, Nathalie Heinich a beaucoup réfléchi à sa discipline et la façon dont elle-même la pratique. Dans son délicieux Bêtisier du sociologue, elle établit ainsi la liste de toutes les bévues qui peuvent entacher les écrits des sociologues professionnels (y compris, reconnaît-elle, les siens), autant que la sociologie spontanée des journalistes et de l’homme de la rue : imprécisions des énoncés, généralisations hâtives, confusions de catégories, erreurs d’échelle, fautes de raisonnement, abus de langages, sophismes et paralogismes, anthropomorphismes (« la société veut que »), schémas explicatifs postulant l’existence, derrière les apparences, de mystérieux arrière-mondes ou sombrant carrément dans la théorie du complot, etc. Dans cet ouvrage comme à de nombreux autres endroits de son œuvre, Nathalie Heinich explicite très clairement la position qui est la sienne dans le fameux conflit qui déchire la sociologie depuis ses origines et qui oppose tenants de l’explication (la recherche des causes) et partisans de la compréhension (l’explicitation du sens qu’a un phénomène pour les acteurs et de la logique interne qui fait sa cohérence) : tout en reconnaissant la légitimité de l’approche explicative, elle a toujours privilégié la démarche compréhensive, typique, souligne-t-elle, des sciences humaines et de la société, les sciences exactes et naturelles se caractérisant par la recherche exclusive des causes.

Mais tous les sociologues ne partagent pas son point de vue, et face au phénomène de la célébrité et de la visibilité, beaucoup d’entre eux n’ont eu de cesse d’en identifier les causes profondes. On a ainsi mentionné à ce titre le développement de la civilisation des loisirs et de l’expression de soi, la démocratisation de la société, le déclin des religions organisées, la marchandisation de la vie quotidienne, la montée de l’individualisme, etc. Nathalie Heinich se débarrasse rapidement de toutes ces explications en invoquant leur caractère trop abstrait et général et la confusion qu’elles font fréquemment entre causes et conséquences : « La célébrité est-elle un symptôme de l’individualisation/massification de la société, ou l’individualisation/massification est-elle un effet du culte de la célébrité ? ».

Des phénomènes « surdéterminés »

La thèse fondamentale de son livre est en effet qu’à l’origine du règne de la visibilité il n’y a rien d’autre qu’un facteur matériel et technologique : la multiplication des moyens de reproduction de l’image, qui permet « aux dispositions individuelles à l’admiration existant chez la plupart des gens, donc en grand nombre » de s’exprimer à grande échelle. On dira qu’un phénomène de cette nature ne peut relever d’une causalité aussi rustique, rudimentaire et peu sophistiquée, et que l’étiologie proposée est réductrice et simpliste. Mais l’est-elle vraiment ? Après tout, on a souvent tendance à chercher les explications un peu trop loin. Une chose est dans tous les cas hors de doute : avant l’invention de la photographie, l’immense majorité des hommes n’avaient pas la possibilité pratique de passer leur temps dans la contemplation des images de personnes remarquables par leur pouvoir, leur fortune ou leur talent, et peu de ces dernières pouvaient rêver voir leur visage connus de la population entière. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Mais peut-on s’en tenir là ? Comme la plupart des phénomènes sociaux, ceux qui sont liés à la célébrité et la visibilité sont « surdéterminés » : beaucoup de facteurs conspirent à les faire exister, qui s’additionnent, se combinent et se renforcent. Le fait que nous vivons dans une société mercantile dans laquelle la publicité et le marketing façonnent les façons de voir, de penser et de s’exprimer, société dans laquelle les liens familiaux et sociaux traditionnels tendent de surcroît à se distendre, n’est assurément pas à l’origine de la fascination pour les célébrités et de l’obsession pour la visibilité que la technologie rend possibles. Mais il n’est sans doute pas totalement étranger à l’ampleur qu’elles ont prise.

Un dernier point suscite des interrogations. À de nombreuses reprises, Nathalie Heinich a souligné son attachement au principe de « neutralité axiologique ». Parce que la fonction première de la sociologie est de faire progresser le savoir, insiste-t-elle, le sociologue doit se garder de toute tentation de critiquer ou justifier l’état de fait qu’il met en lumière. Dans les termes dont use la discipline en cette matière, son travail doit être mené dans un esprit « descriptif » et non « normatif ». Certes, il peut prendre position. Mais s’il le fait, c’est à titre personnel ou au titre de sa fonction d’« intellectuel », c’est-dire de savant ou de lettré s’exprimant publiquement sur des questions d’intérêt politique et social. Mais pas comme sociologue, la compétence de la sociologie s’arrêtant là où commence le domaine des jugements de valeur.

Tout en s’en tenant rigoureusement à cette règle de neutralité, Nathalie Heinich, de son propre aveu, laisse cependant parfois deviner dans quel sens vont ses préférences. Dans L’élite artiste, par exemple, au nom de l’indispensable neutralité de point de vue, elle refuse de trancher entre trois positions possibles vis-à-vis du statut spécial que certains voudraient attribuer aux artistes en matière de responsabilité morale et juridique à l’égard du contenu de leurs œuvres, qui consistent à voir dans celui-ci, respectivement : un privilège scandaleux et inacceptable, un compromis entre l’aspiration à l’égalité et l’aspiration à la reconnaissance de l’excellence, et un traitement d’exception pleinement justifié par le talent. « N’importe quel lecteur un peu attentif » reconnaît-elle, « doit sentir que la troisième position n’est pas la mienne ». « Personnellement » précise-t-elle, « je serais plutôt entre la première et la deuxième, parce que spontanément je déteste les privilèges ».

De la même façon, dans le chapitre de son essai sur la mémoire des camps d’extermination consacré à la commémoration de la rafle des Juifs du Vélodrome d’Hiver en 1942, Nathalie Heinich oppose, d’une part les hommes politiques (par exemple Jacques Chirac) aux yeux de qui les différences semblent minimes entre les notions de nation, de régime, d’État et de gouvernement, et ceux (comme le général De Gaulle et François Mitterrand) pour qui elles sont fondamentales ; d’autre part les partisans d’une « éthique du pardon et de la dette basée sur la culpabilité collective » et ceux qui, dans le sillage des philosophes Hannah Arendt et Vladimir Jankélévitch, se font les avocats d’une « éthique de la justice basée sur la responsabilité individuelle ». Dans les deux cas, sans qu’elle le dise explicitement, on voit très clairement qu’elle se range du côté de ceux qui optent pour la seconde branche de l’alternative.

Valeur et antivaleur

Dans De la visibilité également, Nathalie Heinich met un point d’honneur à ne porter aucun jugement de valeur. Au regard objectif du sociologue, affirme-t-elle, la visibilité peut apparaître à la fois comme une valeur et une « antivaleur ». Tout dépend des acteurs concernés. Pour les « gens simples », la célébrité et la visibilité sont fondamentalement des valeurs positives, de l’ordre de la grâce, qui est par définition une qualité déconnectée du mérite : « Que la grandeur puisse être donnée à certains, et pas à d’autres, cela ne choque ni n’offense leur sens de la justice : cela satisfait leur besoin d’admirer, tous ensemble, sans réserve, avec ferveur et volupté ».

Aux yeux des « savants », par contre, qui sont naturellement « portés à la critique », la visibilité, déclare Heinich, est clairement une antivaleur. Elle est la cible élective de leurs sarcasmes, et la célébrité, comme le culte qu’on lui voue, sont dans leurs propos presque toujours des objets d’indignation, de mépris et de dénonciation. Dans les premières pages du chapitre consacré à la visibilité comme antivaleur, Nathalie Heinich livre un florilège d’expressions dépréciatives et de termes péjoratifs entendus lors d’un colloque sur le sujet organisé en 2008 à Paris sur le thème « Voir, être vu. L’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines ». (Elle-même y participait, et le chapitre reprend pour l’essentiel le contenu de sa contribution à cette rencontre) : « Société de l’exhibition, du voyeurisme […] simulacre […] narcissisme […] nouvelle forme d’addiction […] dissolution des liens sociaux […] tyrannie de la visibilité », etc. Elle dresse ensuite l’inventaire des critiques les plus fréquemment formulées à l’endroit de cette dimension des sociétés contemporaines : la culture de la célébrité et de la visibilité est un puissant agent de massification du public et se traduit par le développement d’une culture populaire vulgaire ; elle encourage un dévoilement malsain de l’intimité et fait disparaître la nécessaire frontière entre le domaine privé et le domaine public ; ses produits sont des fabrications inauthentiques qui dépossèdent les gens du contrôle de leur existence et les aliène, etc.

Sans qu’elle l’exprime en toutes lettres (neutralité oblige), Nathalie Heinich éprouve visiblement plus de sympathie pour l’appréciation bienveillante de la visibilité par le public qu’à l’égard de sa condamnation par les intellectuels, qu’elle interprète comme le reflet de l’hostilité traditionnelle du monde savant à l’égard de la culture populaire et de son mépris envers les médias, forme policée n’hésite-t-elle pas à affirmer, de la vieille « haine du peuple » de l’élite.

Une telle attitude laisse mal à l’aise. La division tranchée entre « gens du peuple » et « savants » a un caractère très caricatural. Il ne manque en effet ni d’intellectuels obsédés par la visibilité, ni de « gens simples » qui observent le ballet des célébrités avec un mélange d’amusement ironique et de dédain apitoyé. Nathalie Heinich dira que, conformément à la méthode d’un autre des sociologues qui l’ont inspirée, l’allemand Max Weber, chacune de ces deux figures est pour elle un « idéal-type », un modèle construit pour rendre compte de la réalité mais qui ne prétend pas refléter fidèlement celle-ci. On ne peut cependant s’empêcher de penser qu’elle s’est laissé emporter un peu trop loin par son antipathie vis-à-vis de l’attitude parfois un peu hautaine de certains intellectuels à l’égard de la culture populaire, et de ce monde des médias dont beaucoup d’entre eux n’ont guère de scrupules à exploiter les ressources.

L’inquiétude exprimée par des historiens comme Boorstin et des sociologues comme Lasch, Sennett, Furedi, Ehrenberg, Bauman et de nombreux autres face à la place qu’occupent les impératifs de visibilité dans la société d’aujourd’hui n’est-elle vraiment que l’expression de leur sentiment de supériorité ? N’est-elle pas objectivement compréhensible et légitime ? Selon une enquête récente, il semblerait que « devenir célèbre » soit la première ambition de la majorité des enfants anglais de moins de dix ans. Si ceci est exact (on hésite à le croire), c’est quand même un peu triste et préoccupant, et on est en droit de regretter qu’aucun idéal n’apparaisse aujourd’hui en mesure de rivaliser avec cet objectif.

La fonction des lunettes noires

S’il est difficile d’être totalement d’accord avec certains jugements (implicites) qu’on y trouve, De la visibilité n’en demeure pas moins un livre passionnant, qu’on lit avec un plaisir continu. Du fait de son sujet, tout d’abord, qui éveille aisément en nous suffisamment d’intérêt et de curiosité pour qu’il soit impossible d’y rester indifférent, un peu comme ceux des ouvrages de Jean-Claude Kaufmann sur la sociologie du couple ou de Francesco Alberoni sur celle des sentiments amoureux. Mais aussi en raison de la qualité de sa langue. Familière de la littérature et des grandes œuvres de fiction, qu’elle a exploitées à plusieurs reprises dans ses travaux (notamment dans une étude de l’image de la femme dans les œuvres de Charlotte Brontë, Honoré de Balzac, Stendhal, Émile Zola, Thomas Hardy, Henry James, Léon Tolstoï, Daphné du Maurier et d’autres écrivains), Nathalie Heinich a la réputation méritée d’écrire bien. Elle fait de surcroît partie de ces personnes dont le style, loin de progressivement s’alourdir, s’épaissir et se charger à l’excès, comme celui de certains penseurs et écrivains à mesure qu’ils vieillissent, au contraire se simplifie, s’allège et s’épure avec la maturité, le temps et l’expérience. Sans être totalement exempte de jargon académique (il s’en faut de beaucoup), la langue de Nathalie Heinich dans De la visibilité est moins « savante » que celle ses premiers livres. Toujours claire, précise et évocatrice, fréquemment élégante, elle atteint même dans certains passages une réelle qualité littéraire.

C’est le cas par exemple dans cette saisissante description du comportement des vedettes lorsqu’elles sont reconnues par des gens que, par définition, elles-mêmes ne connaissent pas, dans laquelle résonne un peu l’écho du style baroque de Pierre Bourdieu et de ses phrases tout en circonvolutions, répétitions et inversions, mais qu’avec un peu d’imagination on pourrait aussi penser sortie de la plume de Marcel Proust : « Une personne « en vue » – une personnalité – se reconnaît dans la rue à la façon dont elle détourne les yeux dès que le regard insiste sur elle un peu plus longuement que ne dure un croisement de regards entre personnes ordinaires qui ne se connaissent pas. Car une personne ordinaire, lorsqu’un étranger la dévisage dans la rue, tend à en inférer spontanément que c’est parce qu’il la connaît, donc qu’il n’est pas un étranger, puisque s’il la connaît, elle le connaît aussi. [Mais] une personne « en vue » […] sait d’avance pourquoi on la regarde [et qu’elle a] toutes chances d’être connues d’un inconnu.[…] Croisant dans la rue une personne dont le visage ne vous est pas, comme on dit, inconnu, vous reconnaîtrez qu’il s’agit d’une personnalité au simple fait qu’elle détournera immédiatement son regard là où une personne ordinaire le soutiendrait au moins un instant, le temps de s’assurer qu’elle ne vous connaît pas. [.. ] D’où la fonction des lunettes noires, dont on sait qu’elles ont pour effet de protéger non du soleil mais des regards : non […] pour cacher la personne « en vue » (puisqu’elles la signalent plutôt) […] mais pour éviter l’échange ».

Conjugués avec la séduction d’un sujet qu’il faudrait être un ascète aigri et désincarné pour trouver ennuyeux, avec l’intelligence des analyses, la quantité impressionnante d’information contenue dans le livre et le charme de son organisation en sections largement autonomes qui sont autant de petits essais de quelques pages, de tels passages font que De la visibilité se lit, selon l’expression consacrée, (presque) « comme un roman ». De combien d’ouvrages de sociologie peut-on en dire autant ?

Michel André

Tuer d’ennui

Ancien officier de police, journaliste au nouveau magazine littéraire chinois en vogue, Chutzpah, et auteur de nouvelles policières, A Yi rencontre de nouveau le succès. Avec un roman cette fois, son premier, intitulé « Et après, je dois faire quoi ? ». Dans ce récit à la première personne, l’écrivain met en scène un jeune homme de 19 ans, qui raconte comment il a tué l’une de ses camarades de classe de trente-sept coups de couteau, sans raison. Le texte est structuré en séquences qui exposent méthodiquement la préparation du crime, l’assassinat, la cavale –finalement interrompue par le meurtrier lui-même qui décide de se rendre à la police –,  l’interrogatoire, la prison, le jugement, le procès et la condamnation à mort. « Pourquoi tuer ainsi sans motif ? », telle est, pour le critique du Beijing News, la question qui revient comme un leitmotiv tout au long de l’ouvrage. « Par ennui, en quelque sorte : telle serait la réponse de A Yi, dont le roman utilise le terme “vide” pour décrire l’état de désœuvrement de l’assassin, le sentiment qu’il a que la vie est pur non-sens. »

Dans les chapitres évoquant les audiences au tribunal, juges, avocats et procureurs questionnent l’accusé sans relâche, parce que la gratuité de son acte leur est incompréhensible. « En réalité, poursuit l’article du Beijing News, le crime est précisément ce qui a permis à l’assassin de donner un sens à sa vie, d’attirer l’attention de toute la société et de fuir la banalité de son existence, de se rendre tout-puissant. »

Entre le roman policier à suspense et le roman existentialiste, A Yi explore les thèmes de l’ennui, du néant, du temps qui passe, de la folie et de l’absurdité de l’existence. Dans une langue que la critique chinoise juge unanimement efficace et concise, le jeune écrivain expose les faits, avec simplicité et  détachement. Les descriptions  sont minutieuses, certaines presque cliniques quand le narrateur détaille la préparation du crime, d’autres plus poétiques, parfois même d’une grande sensibilité. Si bien que le grand poète chinois contemporain Bei Dao n’a pas hésité à déclarer que A Yi était sans doute l’un « des auteurs majeurs de ces dernières années, qui continue de vivre et d’écrire avec sincérité et enthousiasme, ce qui n’est hélas pas le cas des autres écrivains de notre époque ! » 

Une vie pour Lyndon Johnson

Robert Caro est un auteur d’un autre âge : cet Américain distingué rédige ses feuillets à la main, avant de les dactylographier, de les annoter et de les réécrire… Dans son bureau new-yorkais, il n’y a « ni ordinateur, ni Google, ni Wikipédia », explique Charles McGrath dans un formidable portrait publié par le New York Times. Mais il y a plus improbable encore chez cet auteur : à 77 ans, Caro a consacré plus de la moitié de sa vie à une biographie monumentale de Lyndon B. Johnson, dont le quatrième volume vient de paraître. Ce qui avait débuté par une banale commande éditoriale a pris des proportions titanesques, que ni l’auteur, ni surtout son éditeur (Knopf) n’avaient vraiment anticipées : « Caro s’est mis au travail en 1976 en pensant qu’il pourrait traiter la vie du 36e président des États-Unis en trois tomes échelonnés sur environ six ans, raconte McGrath. Or le présent volume paraît une décennie après le précédent, Master of the Senate, lui-même sorti douze ans après Means of Ascent, lui-même publié à huit années de distance du premier tome intitulé The Path to Power. » Le dernier tome en date s’achève en 1964, l’année de la réélection de Johnson. Il reste donc à traiter un mandat entier, dont Caro assure qu’il le résumera dans un seul et dernier volume. Dit-il… 

Avignon 2012 (4/4) – Tandis qu’en Angleterre…

…l’heure est au sport et à l’auto-célébration. « Londres se pavane sur la scène du monde », titre le New York Times : depuis Elisabeth Ière la Grande-Bretagne se tourne invariablement vers Shakespeare en période de crise et masque ses faiblesses « sous un spectacle qui projette – ou crée – de la puissance ». Le show d’ouverture des JO, « Isles of wonder », évoque l’île magique de La Tempête. L’exercice patriotique du cinéaste Danny Boyle aligne les exploits sportifs, pop music, révolution numérique, best-sellers, conquêtes sociales britanniques, mais il ne mâche pas ses notes discordantes : images d’une Angleterre rurale détruite par la révolution industrielle, figure ambivalente du grand industriel Isambard Kingdom Brunel, histoire mouvementée du National Health, dont les valeurs sont aujourd’hui menacées à nouveau par la politique libérale. « Ne craignez rien », rassure Kenneth Branagh dans le costume de Brunel quand les cheminées envahissent le paysage, « l’île est pleine de bruits, de sons et d’airs suaves qui donnent du plaisir sans faire mal » : l’ironie est double, la tirade de Caliban évoque un lieu idyllique au moment où il complote l’assassinat de l’homme qui l’a privé de son île et réduit en esclavage.

Les jeux du corps s’accompagnent traditionnellement des jeux de l’esprit. Au centre de la Cultural Olympiad, on retrouve Shakespeare, le plus beau cadeau de l’Angleterre à la planète, socle du mythe fédérateur. À Londres le Globe invite des communautés marginalisées à occuper le centre de la scène avec trente-huit œuvres du canon traduites en trente-huit langues, de l’albanais au zimbabwéen, en passant par le maori et la langue des sourds-muets. Pas de surtitrage, mais des cartons affichant un bref résumé au début de chaque scène, pour éviter l’effet Wimbledon à chaque réplique, précise Tom Bird le directeur de « Globe to Globe ». L’idée au départ était un festival de langues, avec en priorité toutes celles qui se parlent à Londres. Les invités, eux, voulaient raconter au monde leur histoire de dépossession, agiter des drapeaux nationaux, promouvoir leur pays, leur identité, leur culture. Toutefois le dernier mot reste au Royaume Uni, un Henry V en anglais par la troupe du Globe qui invite la foule à crier « God for Harry, England and Saint George ».

Autre temps fort de la Cultural Olympiad, le World Shakespeare Festival. Une grande exposition au British Museum confirme l’emprise mondiale du poète par son titre, « Shakespeare : Staging the World », ses mappemondes anciennes où Londres occupe le centre d’un empire naissant, et le logo de son principal sponsor, la compagnie pétrolière BP. L’effet du logo sur l’affiche de « The Shipwreck Trilogy » (La trilogie des naufrages, La Comédie des erreurs, La Nuit des rois, et La Tempête) ne manquait pas de saveur mais BP qui l’affiche sur son site n’y a vu apparemment aucun mal. Le voyage commence par un exemplaire du premier in-folio et finit par la « Robben Island Bible », un volume très usé des œuvres complètes de Shakespeare, propriété d’un militant anti-apartheid qui les a lues en prison, et fait signer à ses co-détenus leur passage préféré. Le livre est ouvert à une page de Jules César signée par Nelson Mandela. Pour le curateur, Shakespeare est « peut-être le plus grand produit d’exportation globale jamais produit par ce pays. » Même son de cloche chez les ministres de la GREAT Campaign organisée à l’occasion des JO pour promouvoir tous les points d’excellence britanniques. Fin juillet, dans un discours à la Royal Academy of Arts, David Cameron évoque la somme de créativité mise en valeur par Danny Boyle, et la rentabilité des produits culturels britanniques : « If you are involved in the creative industries, now is the time to come and invest in Britain.

Un écheveau de disparitions

Quelques jours plus tard, l’International Shakespeare Conference ouvre ses portes à Stratford. Les universitaires rassemblés décodent l’offre culturelle des JO, et discutent les angoisses de l’identité, l’instabilité du texte, la mort de l’auteur, l’absence, la répétition, les tensions entre l’esprit et le corps, le corps et la voix, l’acteur et le personnage… Shakespeare prend le risque de concentrer les regards sur le corps à l’agonie de Desdemone, sur le cadavre de Cordelia, cette douloureuse séparation de l’âme et du corps que l’acteur, tel « un écheveau de disparitions » rejoue inlassablement – mais ceci est une autre histoire, que les lecteurs intéressés découvriront dans le prochain volume de Shakespeare Survey.

Dehors, même foule dans les rues qu’en Avignon, même affluence dans les salles de théâtre et les boutiques de souvenirs. La température est plus fraîche, la conversation dans les pubs plus variée. Ici le metteur en scène se fait discret, il dirige la circulation sur le plateau, ce sont les acteurs qui s’emparent de leur personnage, et qui gèrent leur engagement dans le texte. Cette année, en l’honneur des jeux, la ville natale de Shakespeare s’est mise à l’heure internationale, et au théâtre expérimental dont elle n’est pas coutumière. Hôte avec le British Museum du World Shakespeare Festival, et grande rivale du Globe, la Royal Shakespeare Company reçoit à Stratford des compagnies étrangères, un Richard III brésilien, le Desdemona de Peter Sellars et Toni Morrison qu’on a pu voir à Nanterre l’an dernier, un Roméo et Juliette irakien… On célèbre « l’artiste le plus international du monde au moment où les yeux du monde sont fixés sur Londres, la plus internationale des villes ». Que diront-ils de plus en 2014, 450ème anniversaire de la naissance du poète ? Apparemment pas grand chose. Epuisée par son effort olympique, l’industrie culturelle se réserve pour 2016, quadricentenaire de sa mort. Les jalons sont posés méthodiquement depuis Shanghaï, entre deux Olympiades, où le National Youth Theatre a interprété Dreaming the Dream devant la Seed Cathedral qui abritait le pavillon britannique.

Le Wooster Group s’était peu intéressé jusqu’ici à Shakespeare : il joue Troilus et Cressida, mais pas toute la pièce, seulement le camp troyen. Les acteurs de la RSC défendent le camp grec. Ici l’expérience consiste à lancer l’une contre l’autre deux équipes qui ont travaillé et répété séparément. Comme l’action ne les met face à face qu’à la fin de la pièce, rien ne s’y oppose techniquement. L’idée était séduisante, de confronter deux esthétiques aux antipodes, les gardiens du temple britannique face aux iconoclastes avant-gardistes, pour interpréter la collision de deux cultures. En pratique, le spectacle y gagne peu. Bruit et fureur rivalisent d’intensité. Thersite l’imprécateur drag queen circule en fauteuil roulant et ponctue ses tirades de « und » empruntés à Cabaret. Le camp grec porte treillis et survêtements olympiques. Les Troyens convertis en Amérindiens sont vêtus de pièces et de morceaux sortis de l’imaginaire occidental, le génocide troyen évoquant la destruction de leur culture. Ils campent devant un tipi entre deux écrans de télévision qui diffusent des extraits de film, Splendor in the Grass (La Fièvre dans le sang), The Fast Runner (Atanarjuat, la légende de l’homme rapide, en inuktitut) et Smoke Signals. Le Wooster Group a été parmi les premiers à utiliser la vidéo, les matériaux de récup’, les corps nus, le mélange des styles, la déconstruction politique. Tout cela a déjà beaucoup servi, mais pas à Stratford, où les réactions sont pour la plupart scandalisées : on n’a jamais vu un aussi mauvais Shakespeare, entend-on à droite et à gauche. Il faut dire que Shakespeare est très loin des préoccupations d’Elizabeth LeCompte, co-fondatrice et directrice du Group. Elle accentue son étrangeté en doublant les accents américains d’une diction encore plus étrangère, dictée aux acteurs par « les voix des esprits », des écouteurs qui leur diffusent des fragments de phrases en dialectes indiens. De même ils calquent leurs attitudes et leurs gestes sur les images télévisées, interprétant une culture synthétique faite en majorité de clichés américains.

Marionnettes géantes

International, Shakespeare ? Sa langue est difficile pour tous, y compris les Britanniques, et les accents étrangers la rendent encore plus inaccessible. Autre écho du passé, contemporain du Wooster, le Footsbarn représentait à Villeneuve-lez-Avignon An Indian Tempest en incorporant au spectacle toutes les langues de ses récents voyages, malayalam, sanscrit, portugais, français, toutes également incompréhensibles. A Stratford, même problème avec la distribution asiatique de Much Ado about Nothing, qui joue en anglais. Le metteur en scène Iqbal Khan, Pakistanais d’origine, a grandi à Birmingham, et la vedette principale, Meera Syal, dans le Staffordshire, mais plusieurs de leurs camarades rendent l’écoute douloureuse. Mieux vaut ne pas connaître la pièce, et savourer le charme visuel du spectacle. L’Inde post-coloniale et ce qu’elle conserve de ses traditions offrent un cadre convaincant au drame familial. Mariage arrangé, honneur et chasteté, soupçons, clan féminin, le thème s’y prêtait. L’atmosphère est joviale et colorée comme dans un film de Bollywood, l’ample maisonnée turbulente à souhait. L’espace s’emplit de danses et de fleurs, de musique, saris, voiles et bijoux scintillants en préparation du mariage. Quelques spectateurs sont conviés à venir s’installer sur les coussins pour la fête, mais leur participation s’arrête là. L’humour est partout, mais il manque de légèreté, chaque sous-entendu grivois ou tant soit peu coquin est appuyé du geste. C’est un rôle muet qui fournit le meilleur moment, le numéro de mime d’une adorable servante, alors que tout le brio, et le plaisir, du texte tiennent aux joutes d’esprit entre Beatrice et Benedick. A force de multiplier les gags, ils peinent eux aussi à exprimer et susciter l’émotion.

La compagnie de Dmitry Krymov, elle, passe en souplesse d’un régime à l’autre. A Midsummer Night’s Dream / As You Like It, adaptation libre en russe de l’épilogue du Songe, utilise les surtitrages, comme tous les autres éléments de son spectacle, avec des effets désopilants, et dresse un portrait ironique de la société russe. Krymov qui est passé par la scénographie avant d’aborder la mise en scène, donne aux objets une part prépondérante dans le drame. Pyrame et Thisbé sont interprétés par des marionnettes géantes. Les artisans, des employés de théâtre, transportent d’immenses accessoires inutiles, accumulent les bévues en virtuoses, et rivalisent de prétention intellectuelle avec leur public de scène, une bourgeoisie bruyante soi-disant férue d’avant-garde. Plus pirandelliens qu’à Avignon, plus bardés de théorie qu’au Shakespeare Institute voisin, ils annoncent qu’ils ont passé beaucoup de temps à étudier l’œuvre sous tous les angles linguistiques et thématiques possibles, listés sur les écrans, mais préviennent d’emblée que leur spectacle risque de ne pas plaire, car ni eux ni les équipements ne sont près. Ainsi avertis, leurs auditeurs n’hésitent pas à interrompre, commenter, ou converser sur leur portable. Une anarchie grandiose envahit le plateau. Un petit terrier Jack Russell, le plus talentueux des cabots, accompagne chaque séquence, et cherche en vain à défendre Thisbé contre le lion. La mort des amants crée une réelle émotion, quand arrive une brochette de ballerines classiques dansant le Lac des cygnes. Un technicien de surface s’évertue à les balayer vers les coulisses, mais Shakespeare fait une brève apparition pour annoncer que lui-même préfère le ballet, tandis que le reste de la troupe rompt les rangs pour bavarder avec son auditoire. Le public de la salle repart ivre de bonheur. C’est la fin de la Shakespeare Conference, et des JO. On ne saurait rêver plus savoureuse conclusion aux débats, interrogations et défis de ce périple théâtral. Et nous, que ferons-nous, que vendrons-nous en 2024 si nous devons accueillir les Jeux ?

Dominique Goy-Blanquet

Les spectacles cités reviendront pour la plupart sur scène à la prochaine saison :

Le Maître et Marguerite, d’après le roman de Boulgakov, mise en sc. Simon McBurney, Cour d’Honneur, reprise en février 2013 à la MC 93, Bobigny

La Mouette, Anton Tchekhov, trad. André Markowicz et Françoise Morvan, mise en sc. Arthur Nauzyciel, Cour d’Honneur, en septembre au CDN d’Orléans

Six Personnages en quête d’auteur, Luigi Pirandello, mise en sc. Stéphane Braunschweig,

Théâtre des Carmes, en septembre au Théâtre de la Colline

Ein Volksfeind (Un Ennemi du peuple), Henrik Ibsen, adap. Florian Borchmeyer, mise en sc. Thomas Ostermeier, Opéra-Théâtre, en février 2013 au TNP de Villeurbanne

Die Kontrakte des Kaufmanns. Eine Wirtschaftskomödie (Les Contrats du commerçant. Une comédie économique), d’Elfriede Jelinek, mise en sc. Nicolas Stemann, cour du lycée Saint-Joseph, en mars 2013 à Villeneuve d’Ascq

Mein Faire Dame. Ein Sprachlabor (« My Fair Lady. Un laboratoire de langues ») de Christoph Marthaler, en décembre à l’Odéon

The Four Seasons Restaurant, de Romeo Castellucci, Societas Rafaello Sanzio, en tournée à partir de novembre, puis en avril 2013 au Théâtre de la Ville, Paris

The Coming Storm, Forced Entertainment, mise en sc. Tim Etchells, Salle Benoît XII

Ten Billion, Katie Mitchell et Stephen Emmott, Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon

Refuse the Hour (La Négation du temps), William Kentridge et Peter Galison, Opéra-Théâtre

La nuit tombe, de Guillaume Vincent, en janvier 2013 aux Bouffes du Nord

Nouveau roman, de Christophe Honoré, à Lorient, Nîmes, Toulouse, en novembre à la Maison des Arts de Créteil puis au Théâtre de la Colline

15% , de Bruno Meyssart, en tournée de novembre à avril 2013

W / GB 84, d’après GB84 de David Peace et Woyzeck de Georg Büchner, mise en sc. Jean-François Matignon, Chartreuse

Une Symbiose, Françoise Gillet et Pierre-Yves Chapalain, Binôme Edition #3, Hôtel de la Préfecture

Dans le plus beau pays du monde, Jean Vilar, lecture dirigée par Jacques Lasalle dans les jardins de la Maison Jean Vilar, reprise le 29 octobre à 20h30 au Théâtre éphémère de la Comédie Française, dans les jardins du Palais-Royal à Paris.

Conte d’amour, texte et mise en sc. de Markus Öhrn, Vedène, en février 2013 au théâtre de Gennevilliers

HHhH d’après le roman de Laurent Binet, mise en sc. Laurent Hatat, L’Entrepôt 1, en octobre prochain au Théâtre de la Commune, Aubervilliers

Knock, Jules Romains, Compagnie Libre d’esprit, Espace Alya, en décembre au Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes

Le Financier et le Savetier, La Fontaine et Offenbach, mise en sc. Laurent Dubost, Grand Pavois

Pour Louis de Funès, Valère Novarina, mise en sc. Didier Lastère et Jean-Louis Raynaud, Grenier à Sel, en tournée de décembre à mars 2013

L’importance d’être Wilde, Philippe Honoré, mise en sc. Philippe Person, Théâtre du Balcon, en septembre au Lucernaire

« Le Monde de JeanVilar », exposition à la Maison Jean Vilar, et Cahiers Jean Vilar n° 113

« Rachel, Monique », exposition de Sophie Calle à l’église des Célestins

Concert Winter Family

World Shakespeare Festival

« Shakespeare : Staging the World » British Museum, Londres

Troilus and Cressida, mise en sc. Mark Ravenhill, writer in residence, pour la RSC, et Elizabeth LeComte pour le Wooster Group. Transfer au Riverside Studio, Hammersmith, 24 août-8 sept.

Much Ado about Nothing, mise en sc. Iqbal Khan, au Noel Coward Theatre, St Martin’s Lane, en septembre et octobre

A Midsummer Night’s Dream/As You Like It, Dmitry Krymov Laboratory, Ecole d’art dramatique de Moscou

La saison prochaine sera la dernière de Michael Boyd à la tête de la RSC, où Gregory Doran va lui succéder. Elle aura pour thème « La célébration des femmes au théâtre », à qui Boyd confie la majorité des mises en scène de 2013, des comédies pour la plupart, et une œuvre nouvelle de Ravenhill, une réponse au Candide de Voltaire.

Le Mexique sous l’empire des narcos

Il n’y a pas trente-six façons de tenir les lecteurs informés de la guerre contre la drogue qui se déroule au Mexique. Il n’y a guère que le rappel des épouvantables sacrifices humains qu’elle entraîne chaque jour et de son bilan catastrophique : les quelque 28 000 personnes tuées dans des opérations ou assassinats liés au trafic depuis l’accession au pouvoir du président Felipe Calderón, en 2006 (1) ; les milliers d’enlèvements, les viols et les actes de barbarie gratuits ; les orphelins toujours plus nombreux… Pour des raisons qui les dépassent sans doute eux-mêmes, les différents clans et organisations responsables de ce bain de sang ont pris goût à l’attention des médias. Pour se l’attirer, ils ont orchestré une effroyable mise en scène de la mort, offrant un peu partout le spectacle monstrueux des exécutions et des corps mutilés. Pourtant, malgré leur créativité dans ce domaine, une horrible décapitation finit toujours par ressembler à une autre horrible décapitation, et le public a tôt fait de saturer ; désormais, les lecteurs et les internautes passent rapidement sur les pages consacrées à une guerre où un événement chasse l’autre, comme toujours avec l’actualité.

Nous-mêmes, journalistes, avons une connaissance bien trop limitée de ce monde clandestin de parvenus qu’est le narcotrafic, longtemps considéré comme marginal. Et le peu que nous en savons s’accommode difficilement du carcan standard de 800 mots, voire moins, de la presse écrite (ni des deux minutes maximum octroyées à la télévision). Sans compter que l’on se perd dans ces histoires aussi répétitives que les meurtres, avec les patronymes à rallonge des protagonistes, leurs alliances à géométrie variable, la complicité de tel général avec les trafiquants, la trahison de tel « capo » (chef de cartel) par l’un de ses proches à son tour assassiné par un renégat dans une petite ville au nom impossible, à quoi succède la trahison d’un autre capo avec un nom à rallonge par un haut gradé bientôt descendu en représailles… Pourtant, il s’est écoulé suffisamment de temps depuis le début de cette guerre cauchemardesque pour qu’on puisse prendre un peu de recul. Des universitaires et des journalistes chevronnés y ont travaillé des deux côtés de la frontière américano-mexicaine et leurs efforts nous permettent aujourd’hui de mieux camper le paysage.

Le meurtre du cardinal

En 1989, Joaquín Guzmán, une étoile montante du crime connue sous le nom d’El Chapo ou Chapo (« le Petit ») – ainsi qu’on désigne les hommes courtauds et trapus dans son État natal du Sinaloa, sur la côte nord-ouest –, chercha querelle à ses associés de Tijuana. Quatre ans plus tard, lesdits associés envoyèrent une équipe pour le descendre à Guadalajara, la ville où il vivait alors. D’après les rapports d’enquête, les nervis devaient intercepter Guzmán à son arrivée à l’aéroport le 24 mai 1993, alors qu’il s’apprêtait à partir en vacances au bord de la mer. Mais il semble que les tueurs aient confondu la luxueuse berline blanche de Guzmán avec celle du cardinal Juan Jesús Posadas Ocampo, l’archevêque de la ville. À peine le malheureux s’était-il garé le long du trottoir que les hommes de Tijuana ouvraient le feu. Le prélat fut tué sur le coup. Alors qu’ils venaient de commettre l’un des meurtres les plus retentissants du siècle, sujet bientôt inépuisable de toutes sortes de théories du complot, l’équipe des tueurs a pu embarquer sur le premier vol régulier à destination de Tijuana. Aucun de ses membres n’a jamais été jugé pour ce crime. Avant de rassembler ses affaires et de prendre la fuite, Guzmán a eu ce commentaire sur les événements de la journée : « Esto se va a poner de la chingada » – que l’on peut approximativement traduire par : « Maintenant, ça va vraiment être la merde. »

Il voyait juste : en dépit des affiches « Wanted : Joaquín Guzmán » placardées partout sur sa route, il put rallier le Sud, mais fut arrêté au Guatemala et extradé vers le Mexique quelques jours plus tard. Cela dit, il s’était trompé sur son avenir à long terme. Au moment du meurtre du cardinal, il n’était que l’un des plus ambitieux trafiquants du Sinaloa qui exerçaient leur activité dans les États de la côte pacifique et à la frontière avec les États-Unis. Aujourd’hui – après avoir passé huit ans dans une prison mexicaine d’où il s’est échappé en 2001, caché dit-on dans un chariot de linge sale –, Guzmán est à certains égards plus en difficulté que jamais, mais il est aussi le trafiquant de drogue le plus puissant, ou, disons, le plus influent, au monde (2).

Les détails de sa fuite ont été rapportés par son ancien bras droit. Ils sont cités par le romancier et essayiste Héctor de Mauleón dans un portrait récemment publié par la revue mexicaine Nexos. Mauleón y retrace la vie du Chapo à travers les comptes rendus d’audience d’anciens gardes du corps, associés, parents et ennemis qui ont comparu devant la justice. On y apprend beaucoup sur ce truand de haut vol à la fortune colossale, sur sa ruse, sur le complexe que lui a créé sa petite taille et sur la fête somptueuse donnée il y a quelques années pour son mariage avec une reine de beauté du Sinaloa. Mais c’est avant tout sur l’influence exercée par Guzmán aux plus hauts niveaux de l’État mexicain que nous éclaire Mauleón, comme il l’a fait dans un autre essai biographique, consacré à Arturo Beltrán Leyva – l’ancien associé de Guzmán devenu son ennemi juré, abattu en décembre 2009. Tout au long des auditions, il est question de généraux ayant fourni des informations au Chapo, d’officiers de police lui ayant offert leur protection, de grands aéroports dirigés par des affidés. Peu à peu se forme le soupçon glaçant que des membres du gouvernement entretiennent avec lui des relations amicales.

Non qu’il soit le seul trafiquant à jouir d’une influence ; tous disposent de nombreux relais au sein de l’administration et parmi les élus ; mais il est celui qui graisse la patte du plus grand nombre. Il se dégage des articles de Mauleón cette conclusion affligeante entre toutes : ce n’est pas tant que la guerre contre la drogue décrétée par le président Calderón est en passe d’être perdue ; c’est qu’elle n’a sans doute jamais été engagée. La plongée dans les rapports d’audience incite à penser que chaque victoire revendiquée par les autorités après l’arrestation ou la mort d’un gros poisson (notamment celle d’Arturo Beltrán) découlait d’un habile travail de renseignement mené non par le gouvernement mais par les trafiquants eux-mêmes. Car ces derniers se dénoncent en permanence mutuellement à leurs contacts officiels – des contacts qui, à leur tour, les sortent souvent de mauvais pas, comme ce fut le cas pour Beltrán :

« Le 7 mai 2008, la Police fédérale préventive a installé un barrage au kilomètre 95 de l’autoroute reliant Cuernavaca à Acapulco. Elle venait de recevoir un tuyau émanant [d’un gros trafiquant] selon lequel Arturo Beltrán s’apprêtait à passer par là. Le directeur régional de la Police fédérale était chargé de coordonner l’arrestation. […] Cinq véhicules suspects [se sont approchés]. Lorsque les policiers leur ont fait signe de s’arrêter, leurs occupants ont ouvert le feu. [Arturo Beltrán Leyva réussit à s’échapper, mais, son ennemi ayant envisagé cette éventualité,] il avait communiqué à la police des adresses de planques possibles à Cuernavaca. L’inspecteur qui […] avait reçu le tuyau a téléphoné […] au chef des opérations antidrogue de la Police fédérale et lui a dit : “Nous avons repéré plusieurs adresses [pour Beltrán Leyva] […] nous sommes mobilisés et prêts à entrer.” Le chef de l’antidrogue l’a interrompu : “Arrêtez tout. Rentrez immédiatement à Mexico.” »

La chance de Beltrán (ou son réseau) a fini par l’abandonner en décembre 2009, au moment où il fut encerclé et tué par un commando de la marine. Ce détachement avait sans doute été choisi parce que ses hommes, peu impliqués jusqu’alors dans la lutte antidrogue, étaient moins susceptibles d’être infiltrés par les trafiquants. Mais ces témoignages et rapports d’enquête, tout comme l’expérience, laissent une question en suspens : si l’armée et les services de renseignement sont à ce point infiltrés qu’on ne peut leur faire aucune confiance, et si les forces de police, locales et fédérales, sont tellement corrompues qu’elles en deviennent dangereuses et constituent souvent une menace aussi sérieuse que les criminels, alors à quoi servent ces institutions ? Ou, pour faire écho à l’interrogation formulée par certains participants lors d’une série de tables rondes récemment organisées par le président Calderón : comment contrôler les forces de sécurité, voire les remplacer sans dommage ? Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que le gouvernement fédéral a mis à pied 3 200 policias federales – un dixième de l’effectif –, probablement pour corruption. Le dernier grand ménage de ce genre remontait à la fin des années 1990, lors du renvoi par le premier maire élu de Mexico de 300 officiers de police soupçonnés de malversations. La ville avait immédiatement enregistré une explosion sans précédent des vols avec violence et des enlèvements.

Quand une vague d’indignation a balayé le Mexique en février 2010, au lendemain du meurtre gratuit de quinze jeunes au cours d’une fête d’anniversaire à Ciudad Juárez, ville de la frontière américaine, Calderón n’a pas arrangé les choses par ses déclarations malheureuses : cette tuerie relevait selon lui, comme la plupart des morts violentes dans cette agglomération, de la « guerre des gangs ». Il se trompait lourdement en l’espèce, ces adolescents n’ayant rien à voir avec le commerce de stupéfiants. Il n’en est pas moins vrai que l’essentiel des meurtres à Juárez sont bien le fruit de luttes entre trafiquants. Le taux d’homicide à Mexico – 8 pour 100 000 habitants – est à peu près équivalent à celui de villes américaines comme Wichita (Kansas) ou Stockton (Californie). Il s’élève à 14 pour 100 000 sur l’ensemble du territoire mexicain (3). Mais à Ciudad Juárez, il atteint 189 pour 100 000 (4). Et, comme à Tijuana, Reynosa ou Nuevo Laredo (elles aussi frappées par cette vague de violence incontrôlée), seule une toute petite partie des victimes est en réalité impliquée, de près ou de loin, dans le trafic.

Trafiquants imaginatifs

Quelque 300 milliards de dollars de marchandises transitent légalement par la frontière américano-mexicaine – un volume qui n’a cessé de croître depuis l’entrée en vigueur en 1994 de l’accord de libre-échange entre les deux pays. La guerre entre trafiquants a d’abord eu pour enjeu le contrôle des villes limitrophes par où transite la drogue. On imaginerait plus volontiers les narcos convoyant leur cargaison de nuit, à pied, à travers le désert – ce qu’ils font toujours pour une part non négligeable d’entre eux. Mais l’opération est plus rentable, et les volumes transportés bien plus importants, lorsqu’elle se déroule en plein jour, à la barbe des douaniers américains. Les substances illicites voyagent en 4 x 4, en semi-remorque ou dans des tacots ; on les dissimule au milieu d’autres produits, on les déguise en œufs dans leurs boîtes, on les fourre à l’intérieur d’ours en peluche, on les incorpore à des barres chocolatées ou bien encore on en fait le rembourrage de sièges évidés.

L’instabilité des alliances entre trafiquants pour le contrôle des points d’accès au territoire américain n’a rien d’étonnant : plus une ville est grande et plus le volume des échanges légaux y est important, plus le trafic peut passer inaperçu. L’essentiel de la cocaïne est produite et transformée en Amérique du Sud, et une bonne partie de la drogue qui entre aux États-Unis transite par le Mexique. Pour ce qui est de la marijuana et du pavot, les plantations se trouvent principalement sur la côte pacifique, sous le contrôle des vieilles familles du Sinaloa (la plus importante étant celle de Guzmán). Mais le problème n’est pas de faire pousser les plantes. La tâche la plus délicate consiste à acheminer les stupéfiants vers leur marché. Les villes frontalières représentent en cela un enjeu crucial, qui justifie la guerre entre réseaux criminels. Il est en revanche plus difficile de comprendre comment un trafic qui avait prospéré pendant des décennies sans autre dérive que les habituels règlements de comptes et enlèvements entre bandes a viré ces dernières années au cauchemar dont Ciudad Juárez, la jumelle mexicaine de la ville américaine d’El Paso, est aujourd’hui le symbole.

D’abord, il convient de planter le décor. Howard Campbell l’a fait dans son introduction à l’excellent Drug War Zone, un recueil de récits oraux des protagonistes. Voici comment il décrit Juárez :

« La topographie locale offre d’innombrables terrains à des trafiquants imaginatifs. Un paysage accidenté, fait de montagnes sillonnées d’arroyos et de canyons aux parois abruptes, domine de vastes étendues désertiques. En plaine, côté américain, le centre-ville d’El Paso se déploie le long du Rio Grande […]. Les trafiquants peuvent aisément le franchir pour disparaître dans le dédale des routes secondaires du comté d’El Paso (l’un des plus vastes des États-Unis) et rejoindre ensuite l’autoroute Interstate 10 qui relie les côtes est et ouest du pays.

À Juárez, le centre-ville est cerné à l’est par de nouvelles zones résidentielles et commerciales et par des centaines de maquiladoras (usines d’assemblage qui emploient de la main-d’œuvre bon marché) s’étendant à perte de vue, et au sud et à l’ouest par un maquis de bidonvilles (les colonias) là où il n’y avait autrefois que des fermes et le désert. De même que les habitants d’El Paso ont vue sur les usines de la ville voisine, ceux de Juárez peuvent en de nombreux points apercevoir les gratte-ciel d’El Paso. Les deux communautés sont inextricablement liées […].

De plus, les migrants venus des États mexicains plus au sud forment une immense armée de réserve dans les colonias et les barrios [faubourgs] de Juárez. Le gouvernement local étant incapable de gérer ce flux, les trafiquants ont à leur disposition un stock pratiquement inépuisable de travailleurs sans emploi, prêts à gagner beaucoup d’argent en transportant des tonnes de drogue, à pied ou en voiture, en surveillant des planques ou encore en exécutant des contrats. Les passeurs n’ont aucun mal à s’adapter et à communiquer en espagnol, en anglais ou en spanglish de part et d’autre de cette frontière irriguée par deux langues et deux cultures. Enfin, l’industrie des maquiladoras, côté mexicain, et celle du transport routier, côté américain, fournissent des poids lourds à toute épreuve, mais aussi tous les entrepôts, outils et matériels imaginables pour conditionner, dissimuler, stocker et acheminer la drogue. »

Comme l’indique son titre, le livre de Campbell repose sur cette idée centrale : le trafic propre à cette zone ne saurait être considéré comme un problème exclusivement mexicain. En dépit de la démarcation arbitraire de la frontière – en dépit aussi des efforts de plus en plus farfelus entrepris pour la fermer hermétiquement –, cette zone poreuse, métissée, doit s’analyser comme un seul territoire et un seul problème. C’est une idée brillante (5). On se demande combien de vies pourraient être épargnées si les décideurs des deux côtés partageaient cette approche et coordonnaient non seulement leurs actions de police, mais aussi leurs politiques éducative, de développement et d’immigration.

Au lieu de quoi Juárez est laissée à sa terrible solitude. Dans les années 1990, des jeunes femmes habitant les quartiers les plus misérables de la ville ont commencé à disparaître, et on a vu leurs corps meurtris, violés, mutilés refaire surface comme autant de déchets. Lorsque les familles désemparées sont venues leur demander de l’aide, les officiers de police leur ont ri au nez. Un jour que j’effectuais un reportage sur ces disparitions, je suis montée sur une colline grise, recouverte de poussière grise, surplombant un bidonville gris. J’ai observé de l’autre côté du fleuve les immeubles de bureaux d’El Paso, dont le revêtement imite le torchis traditionnel. Tout autour de moi, la brise agitait les pelotes de brindilles séchées et faisait virevolter des sacs en plastique et des tas de vêtements. Comme si toutes les ordures du Mexique étaient venues s’échouer là. À quelques mètres en contrebas vivait la sœur de l’une des disparues. Malgré le soutien des ONG et des groupes de citoyens mobilisés, elle était isolée et vulnérable.

Fascination pour la mort

Les suppositions n’ont cessé d’aller bon train sur l’identité du (ou des) responsable(s) de ces dizaines de meurtres. Il a toujours été clair que la police était impliquée d’une façon ou d’une autre. L’impudente hilarité opposée aux familles venues au commissariat, la destruction systématique des preuves… tout l’indiquait. Mais on imaginait mal des officiers subalternes disposer de soutiens politiques suffisants pour se lancer de leur propre chef dans une série de meurtres odieux et préserver leur impunité, alors même que s’organisait la mobilisation internationale.

Je me souviens d’avoir demandé, alors, si un coupable possible n’était pas le seigneur de Juárez, Amado Carrillo Fuentes, le plus puissant des narcos de l’époque. Qui d’autre aurait pu, dans le cadre de ses activités habituelles, acheter assez d’élus, de commissaires de police et de magistrats pour garantir son immunité en toute circonstance ? Il se peut que Fuentes ou ses sous-fifres aient développé une fascination pour la mort allant au-delà du strict professionnalisme. Plusieurs jeunes femmes avaient eu un sein coupé, ce qui pouvait avoir une signification rituelle, tout comme les étranges graffitis retrouvés un jour sur les murs d’une cabane dans le désert.

Parmi les reporters dont j’étais, personne n’entendait grand-chose aux rites religieux d’un genre nouveau qui proliféraient alors chez les narcos – notamment le culte de la Santa Muerte [« Sainte Mort »], un personnage halloweenien de squelette encapuchonné, comme on en trouve dans l’imagerie des bikers [motards]. D’abord limité aux prisons, ce culte s’est considérablement étendu depuis : le pays est aujourd’hui parsemé d’autels consacrés au sinistre squelette, et il se dit que la branche des cartels spécialisée dans le trafic d’êtres humains lui sacrifie de jeunes migrantes d’Amérique centrale. Une raison supplémentaire de se demander si l’actuelle obsession des narcos pour les meurtres sordides ne remonte pas à l’époque des disparitions.

Carrillo Fuentes est décédé en 1997 dans une luxueuse clinique de Mexico où il se remettait d’une opération de chirurgie esthétique. Cette mort causée par l’administration – peut-être accidentelle – de sédatifs inappropriés a complètement dégagé le terrain de la plaza de Juárez (on appelle plaza une plaque tournante du commerce de drogue). Bien entendu, le Chapo Guzmán a aussitôt tenté d’occuper le territoire (à moins qu’il ne l’ait fait avant en commanditant l’injection létale). Mais un autre narco répondant au nom d’Osiel Cárdenas Guillén était lui aussi sur le coup. Il avait la particularité de ne pas venir du Sinaloa mais du Tamaulipas, un État situé sur la côte opposée, au bord du golfe du Mexique. Cárdenas y a joui plusieurs années durant d’un juteux monopole, contrôlant l’ensemble du trafic dans cet État dont les villes de Reynosa, Matamoros et Nuevo Laredo (toutes trois frontalières des États-Unis) forment le plus grand carrefour commercial au monde. Cette configuration a fait de Nuevo Laredo la plaza la plus rentable du Mexique – la douane américaine y contrôle chaque jour quelque 8 000 camions. Cárdenas, un homme ambitieux et doté d’un immense sens des affaires, a baptisé « cartel del Golfo » (« cartel du Golfe » ou CDG) ce qui n’était encore qu’un simple gang.

Ledit cartel a tant prospéré que plusieurs témoins crédibles affirment avoir vu ses hommes se déplacer au volant de 4 x 4 noirs portant les initiales CDG – notamment autour de Reynosa, tout près de la frontière. Cárdenas a été arrêté par la police mexicaine en 2003, puis extradé vers les États-Unis qui l’ont condamné en 2010 à une peine de vingt-cinq ans de prison, mais il a laissé un héritage au Tamaulipas. Avant lui, les trafiquants s’étaient toujours entourés de gatilleros, des hommes de main payés pour faire respecter la loi du gang. Mais, à la fin des années 1990, Cárdenas a compris qu’il aurait beaucoup à gagner, sur le plan de la logistique et du renseignement, à recruter des militaires – en particulier l’élite formée pour le combattre – dans une milice à sa solde. C’est ainsi qu’est né le cartel des Zetas, qui agrège aujourd’hui d’anciens policiers et combattants des forces spéciales des pays d’Amérique centrale, des membres de gang et des tueurs à gages – le tout dirigé par des anciens des forces antidrogue mexicaines, qui ont allègrement foulé aux pieds les règles de conduite et les codes de l’honneur qui s’imposaient auparavant aux narcos.

Comme on pouvait s’y attendre, les Zetas sont aujourd’hui en guerre contre leur maison mère, le cartel du Golfe. Les groupes mafieux suivent des schémas de croissance et de développement prévisibles (6), comme l’explique dans Mafia & Co Juan Carlos Garzón, livre limpide où il analyse les groupes de trafiquants du Mexique, du Brésil et de Colombie comme s’il s’agissait d’innombrables bactéries se séparant pour former de nouvelles colonies :

« Les structures criminelles s’organisent de plus en plus en réseau. Ce ne sont plus les formations pesantes – quasiment bureaucratiques – d’autrefois, qui cherchaient à s’arroger le monopole de pans entiers de l’économie souterraine. Elles ressemblent aujourd’hui davantage à un organisme dont chaque cellule est spécialisée sur un segment de production ou un marché spécifique (celui de la protection, par exemple).

Fini le temps où le grand patron donnait tous les ordres… Aujourd’hui, le vrai chef est celui qui a le plus de contacts et de connaissances, qui est au cœur d’un important réseau de relations. »

La dimension culturelle n’est pas absente de la guerre à géométrie variable que se livrent les trafiquants, à mesure que les familles se fragmentent et qu’émergent de nouveaux clans. Cette guerre-là oppose les vieilles dynasties de campesinos [paysans] qui cultivent elles-mêmes sur la façade pacifique la marijuana qu’elles vendent aux grossistes du golfe, qui, eux, ne cultivent rien. L’affrontement a également d’autres ressorts : les criminels de la côte ouest aiment à se voir en rebelles hors la loi ; et font composer, pour propager cette image romantique d’eux-mêmes, de désuètes ballades à leur gloire (les narcocorridos), comme celle-ci, évoquant la fameuse évasion de Guzmán le 20 janvier 2001 :

 

C’était le 19 janvier
Le Chapo répondit « Presente ! »
Au moment de l’appel,
Mais le coup était déjà monté
Et quand ils l’ont appelé le lendemain
Il s’était fait la belle.

En face, ceux de la côte est, d’anciens officiers mexicains ont des goûts musicaux – pour autant que l’on puisse en juger par les « narcovidéos » régulièrement postées sur YouTube – plutôt portés vers la techno et le reggaeton.

Les trafiquants de la côte pacifique comme Guzmán sont encore loin d’être à la hauteur des Zetas en matière de renseignement (ceux-ci sont capables d’écouter les conversations du politicien le plus insignifiant le long de la frontière) et d’esbroufe (il semble qu’ils aient été les premiers à utiliser des camions pour bloquer de grandes artères, parfois juste pour le plaisir) (7). Si l’on en croit les informations les plus récentes, le gang se servirait aussi d’armes antiaériennes et de systèmes de localisation par satellite (8). Les trafiquants du Sinaloa comptent sur leurs alliances secrètes avec les élus locaux pour continuer à faire leurs affaires tranquillement et en toute sécurité – et, à cet égard, le carnet d’adresses du Chapo Guzmán a de quoi en faire pâlir plus d’un. Les Zetas, en revanche, ne connaissent manifestement pas le sens du mot « compromis » et défient ouvertement l’autorité sous toutes ses formes.

Totalement incontrôlables

De même, le culte que vouent les trafiquants du Sinaloa à Jesús Malverde, un bandit de grand chemin érigé en héros, est aux antipodes de la vénération de la Sainte Mort telle qu’on la pratique dans la région du golfe. Les Zetas donnent l’impression d’être plus modernes que les gangsters à l’ancienne de la côte pacifique. Mais il est pour l’heure impossible de savoir lequel des deux camps domine le champ de bataille, notamment en raison du caractère totalement incontrôlable des Zetas, et des luttes internes aux deux camps – les chefs de clan de la côte ouest, auparavant unis, essaient aujourd’hui de s’entretuer, tout comme les Zetas avec leurs anciens maîtres du cartel du Golfe (9).

Comme le souligne Garzón, les Zetas ne sont pas à proprement parler un groupe de trafiquants (10). À l’époque d’Osiel Cárdenas, c’était lui qui dirigeait les opérations du cartel, et les Zetas étaient là pour lui fournir des gros bras. Ceux-ci sont une entreprise de coercition, avec des antennes de plus en plus spécialisées dans les enlèvements, le racket, les braquages ou encore le trafic d’êtres humains. À la frontière sud du pays (avec le Guatemala), ils guettent le passage des trains de marchandises où montent les migrants sud- et centraméricains – et, semble-t-il aussi, chinois – pour rejoindre les États-Unis. Quand les polleros (les passeurs qui guident les migrants à travers le Mexique) n’ont pas d’accord avec la milice, les clandestins se font enlever, tabasser, violer et dépouiller. Parmi eux, les hommes sont de plus en plus souvent enrôlés de force dans les rangs des tueurs, ce qui semble indiquer que les Zetas ne sont pas assez nombreux pour répondre à la croissance rapide de leurs différentes branches.

Une fois entrés au Mexique, les migrants doivent, pour rallier les États-Unis, suivre des routes elles aussi sillonnées par les membres de l’organisation criminelle, jusqu’à Laredo ou Reynosa. Il n’existe qu’une voie ferrée reliant le Guatemala au Mexique mais les autorités semblent impuissantes à endiguer le flux des migrants et les crimes dont ils sont quotidiennement victimes. Le 23 août 2010, les Zetas ont intercepté un car près de la ville de San Fernando, à moins de 200 kilomètres de la frontière américaine. Ils ont parqué ses passagers dans un ranch isolé, et, au bout de plusieurs heures d’événements confus, en ont exécuté soixante-douze.

Selon les premiers articles parus dans le quotidien El Universal, un survivant a pu s’échapper du ranch et faire part de ce qui s’y déroulait à un détachement de soldats stationnés à une vingtaine de kilomètres de là. Mais ceux-ci ne se sont pas immédiatement rendus sur les lieux car – toujours d’après le journal – ils craignaient d’être attaqués. Les premiers soldats ne sont arrivés que le lendemain du massacre, auquel n’a survécu que le donneur d’alerte.

Le 19 septembre 2010, après avoir perdu un deuxième journaliste en moins de deux ans – un jeune homme d’à peine 21 ans venu s’ajouter à la liste d’une trentaine de confrères assassinés ou disparus au Mexique en l’espace de quatre ans (11) –, le quotidien Diario de Juárez a publié un éditorial à l’attention des « chefs des différentes organisations en lutte pour le contrôle de la plaza de Ciudad Juárez » :

« Nous vous disons que notre métier consiste à faire de l’information, non à lire dans les pensées. En tant que travailleurs de l’information, nous avons donc besoin que vous nous expliquiez ce que vous attendez de nous, ce que vous souhaitez que nous publiions ou ne publiions pas […]. Aujourd’hui, vous êtes de facto les maîtres de cette ville, les autorités légalement constituées ayant été incapables de mettre un terme au meurtre de nos confrères, malgré nos demandes répétées. […] Nous voulons que cessent les meurtres. Nous voulons que cessent les agressions et les intimidations. Nous ne pouvons pas remplir notre mission dans les conditions actuelles. Il faut donc que vous nous disiez ce que vous attendez de nous en tant que média. »

Il serait facile de conclure de tout cela que l’État mexicain est un État failli (12), tout au moins dans la zone où se déroule la guerre contre la drogue. Mais les États faillis ne construisent pas en permanence des routes et des écoles, ils ne lèvent pas d’impôts ni ne développent une industrie et un commerce légaux leur permettant de figurer parmi les douze premières économies du monde. Dans un État failli, les automobilistes ne s’arrêtent pas aux feux rouges et les ordures ne sont pas ramassées à heure fixe. La question est plutôt de savoir si l’État mexicain, face à l’activité irrépressible de groupes criminels très organisés, est capable de faire appliquer la loi et de garantir la sécurité de ses citoyens sur l’ensemble du territoire. À cet égard, l’impuissance du gouvernement est patente dans de vastes régions rurales mais également dans des villes de premier plan, comme Monterrey. Il fait peu de doute que la stratégie de guerre totale pour résoudre un problème de criminalité a échoué. Mais toute stratégie n’est-elle pas vouée à l’échec tant qu’il existera à l’échelle mondiale une demande pour un produit partout interdit ? La question a déjà été mille fois posée. Elle n’en reste pas moins cruciale. 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 28 octobre 2010. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

La genèse des cartels

La stratégie du gouvernement Calderón était celle du combat frontal : l’armée et la police contre le narcotrafic. 50 000 soldats, 30 000 policiers fédéraux et des milliers d’agents locaux ont participé à la lutte. 120 milliards de pesos y ont été consacrés chaque année depuis 2006 (1). Tous ces effectifs et tout cet argent n’ont donné que des résultats accablants.

Le recours à l’armée, pour pallier l’inefficacité de forces de police (municipales, régionales et fédérales) corrompues, s’est soldé également par un bilan douteux. À Ciudad Juárez, après l’arrivée de 8 000 soldats en 2009, la violence a été multipliée par dix. Les exactions des militaires contre la population civile sont de plus en plus fréquentes. Fin 2010, des télégrammes diplomatiques rendus publics par WikiLeaks ont révélé que de nombreux responsables américains et mexicains n’avaient plus confiance dans l’armée de terre et craignaient que toute information partagée avec celle-ci ne soit communiquée aux cartels. On privilégie donc désormais la marine, avec des hommes entraînés et équipés par les États-Unis. On doit notamment à ce corps d’élite la traque et la mort du capo Arturo Beltrán Leyva, l’ancien associé du Chapo Guzmán, chef du cartel du Sinaloa, en 2009. La police dépassée, restait l’armée. L’armée de terre dépassée, reste donc la marine. Une fois la marine dépassée, que restera-t-il ?

En 2007, on comptait en moyenne au Mexique 10 assassinats pour 100 000 personnes ; en 2010, 20, c’est-à-dire deux fois plus (2). Loin de paraître sur la défensive, les narcos défient les autorités, attaquent, contrôlent des territoires, tuent des policiers. En 2009, ils ont assassiné un général de l’armée de terre à Cancún ; en 2010, ils ont attaqué le cortège d’un gouverneur et assassiné un candidat au poste de gouverneur de l’État du Tamaulipas, dans le golfe du Mexique. En 2008, un commando avait arrêté, désarmé et bâillonné l’escorte du secrétaire d’État à la Sécurité publique, Genaro García Luna, emmenant le haut responsable « discuter » pendant quatre heures (3). Et il est fort douteux que la mort du ministre de l’Intérieur Juan Camilo Mouriño, toujours en 2008, soit purement accidentelle. Il n’aura pas respecté un accord dont nous ignorons les termes (on sait que Mouriño avait envoyé le général Acosta Chaparro dialoguer avec les principaux cartels quelques semaines auparavant) (4).

Je reviens à ma question. Quand la marine sera dépassée, que restera-t-il ? Rien, l’abîme. Ce qui veut dire un État failli (5), un narco-État. Nous n’en sommes pas encore à ce stade, mais nous y courons tout droit.

Comment en sommes-nous arrivés là ? On trouve sur le sujet une abondante littérature dans les librairies mexicaines. Mais le livre le plus documenté est celui de la journaliste d’investigation Anabel Hernández. Voici en résumé ce qu’elle explique minutieusement.

Pendant les années 1970 et 1980, sous les présidences de Luis Echeverría et de José López Portillo, les cartels de la drogue n’existaient pas. On ne trouvait que de petits groupes cultivant de la marijuana et du pavot et transportant le haschich et l’héroïne jusqu’aux États-Unis. Pour l’État, le principal danger venait des guérillas plus que des narcotrafiquants, avec lesquels existait un accord : le gouvernement régulait la production et supervisait le transport jusqu’à la frontière en échange d’une forme d’impôt et du respect de certaines règles – il interdisait notamment aux membres des organisations d’être armés et de vendre de la drogue dans le pays. Cet « impôt », dont l’argent servait en partie à financer le combat contre les groupes subversifs, permettait en outre aux trafiquants de s’attirer les bonnes grâces de la présidence. Mais entre 1982 et 1988, pendant le mandat de Miguel de la Madrid, tout changea peu à peu. Selon un informateur d’Anabel Hernández, « les narcos commencèrent, en fait d’impôts, à verser directement de l’argent aux policiers et aux fonctionnaires ». On vit alors apparaître l’organisation des frères Arellano Félix, le cartel de Tijuana, qui contrôle le passage vers la Californie, et poindre le cartel de Juárez. Parallèlement se renforçait l’organisation de Juan García Ábrego (6), le cartel du Golfe, qui contrôle le passage de Nuevo Laredo.

Un jeu de complicités embrouillé

Mais un nouvel élément vint, à la même époque, donner une tout autre dimension au trafic. L’affaire est connue : à l’issue de la révolution sandiniste de 1979 au Nicaragua, le gouvernement de Ronald Reagan imagina un système (baptisé l’« Iran-Contra »), consistant à vendre des armes à l’Iran pour financer la guérilla antimarxiste des contras. Ce qui est moins connu, c’est la connexion Mexique-Contra, dont Anabel Hernández retrace l’histoire : la CIA passa au même moment un accord avec des groupes de narcotrafiquants mexicains – grâce à la bienveillance du gouvernement de Miguel de la Madrid – pour faciliter le transport de cocaïne de Colombie au Mexique et, de là, aux États-Unis. Une partie de l’argent obtenu en échange étant allouée au financement des contre-révolution­naires nicaraguayens.

Les affaires connurent dès lors une croissance vertigineuse. L’assassinat en 1985 d’un agent de la DEA (la Drug Enforcement Administration américaine), Enrique Camarena, retrouvé mort à Guadalajara, témoigna du pouvoir que commençaient à prendre des groupes mafieux mexicains pour se permettre de défier ainsi les États-Unis. En 1989, 60 % de la cocaïne consommée dans le pays venait de Colombie via le Mexique, selon les estimations de la DEA. C’est alors que se consolida le grand cartel mexicain – celui de Juárez, avec à sa tête Amado Carrillo, alias « le Seigneur des Cieux » –, grâce à ses liens avec les cartels colombiens de Cali et de Medellín, et à son habileté à corrompre les hommes politiques et policiers chargés de le combattre. La situation ne changea guère avec l’arrivée au pouvoir, en 1988, de Carlos Salinas de Gortari : même s’il était de notoriété publique que Raúl, le frère corrompu du président, « taxait » tous les groupes, le cartel du Golfe fut privilégié. Peut-être en raison de la vieille amitié du père du président avec son chef, Juan García Ábrego. Avec l’élection d’Ernesto Zedillo en 1994, le rapport de forces changea. Le pouvoir privilégia alors son rival, le cartel du Pacifique.

Le livre d’Anabel Hernández, ainsi que deux autres ouvrages, également écrits par des journalistes d’investigation, analysent en détail la complicité des autorités fédérales avec tel ou tel cartel (7). En 1995, pour prendre un exemple significatif, le transfert de Joaquín Guzmán (alias El Chapo, à la tête du cartel du Pacifique depuis 1989) de la prison d’Almoloya vers celle de Puente Grande, dans l’État de Jalisco, fut autorisé. Peu après son arrivée, tous les dispositifs de contrôle en vigueur dans une prison de haute sécurité furent allégés. Et le Chapo transforma son séjour carcéral en une véritable fête : drogues, alcool, femmes. Anabel Hernández démolit aussi la version officielle selon laquelle Guzmán s’est évadé en se cachant dans un chariot de blanchisserie. Se fondant sur divers indices et témoignages, elle conclut que le Chapo s’est caché à l’infirmerie ; lorsque sa disparition a été découverte et que la police est arrivée sur place, il a troqué son uniforme de détenu contre celui d’un agent, après quoi il est sorti par la grande porte de Puente Grande, avec la complicité des cadres et des gardiens du pénitencier. Depuis son évasion, Guzmán est devenu le capo préféré des gouvernements du PAN, le parti au pouvoir de 2000 à 2012 (8). Ils ont éliminé des rivaux, protégé ses associés et couvert pendant toutes ces années l’utilisation criminelle de l’aéroport de Mexico. Ces faveurs lui ont permis d’étendre en très peu de temps son empire et de transformer le cartel du Pacifique en une multinationale du crime présente dans quarante-trois pays. Aujourd’hui, le Chapo figure sur la liste des hommes les plus riches du monde établie chaque année par le magazine Forbes.

Dans ce jeu de complicités em­brouillé entre les plus hautes autorités et le cartel du Pacifique, la défunte AFI (l’Agence fédérale de renseignement mexicaine), dirigée par Genaro García Luna, joua un rôle déterminant, en se faisant à diverses reprises le bras armé de l’organisation criminelle. Elle était en effet chargée d’éliminer ou d’enlever les membres des cartels rivaux. Aujourd’hui, l’Agence a été remplacée par le Secrétariat de la sécurité publique (SSP), mais rien n’a vraiment changé. Ainsi les forces fédérales ont-elles entrepris de combattre le cartel du Golfe, celui de Tijuana, puis les Zetas, plus récemment la Familia du Michoacán, les Beltrán Leyva, mais très rarement les membres du cartel du Pacifique. En outre, elles ont protégé et offert des portes de sortie aux barons de la drogue les plus connus. Anabel Hernández présente des témoignages qui mettent en doute les prétendus assassinats d’Amado Carrillo en 1997 (chef du cartel de Juárez) et d’Ignacio Coronel en 2010 (cofondateur avec le Chapo Guzmán du cartel du Pacifique). Ceux-ci auraient simulé leur mort en échange d’une discrète « retraite » et d’un éloignement des affaires.

La journaliste estime que si l’on empilait les 30 000 premiers morts qu’a faits jusqu’à présent cette « guerre », on pourrait ériger 28 tours de la hauteur de celle de Dubaï, la plus haute du monde : les tours de la terreur. Selon le ministre de la Défense, 500 000 personnes sont impliquées dans la production et le commerce de drogues tandis que 100 000 les combattent. Le narcotrafic n’est pourtant à l’origine que de 0,5 % des délits commis chaque année dans le pays. Difficile, dans ces conditions, de comprendre pourquoi la lutte contre cette criminalité est devenue à ce point prioritaire. Sauf à penser que la guerre contre la drogue poursuit d’abord une finalité politique de contrôle social, par l’usage indiscriminé de la force. Anabel Hernández juge ainsi plausible l’hypothèse selon laquelle des groupes paramilitaires, financés par des milieux d’affaires, se chargeraient d’éliminer les « déchets sociaux » sur fond de chaos. Ces milices seraient notamment responsables de plusieurs massacres perpétrés depuis 2008 dans des centres de désintoxication.

En 2010, le président Calderón a admis la nécessité de changer de stratégie. Selon WikiLeaks, il a reconnu lors d’un échange avec le chef du gouvernement espagnol, José María Aznar, avoir sous-estimé la puissance des cartels. Que faire ? En finir avec la complicité entre politiques et narcotrafiquants, épurer les services de police, frapper la finance mafieuse, tout en offrant parallèlement du travail aux jeunes attirés par l’argent facile et en légalisant la consommation de drogues douces. Voilà sans aucun doute des solutions moins insensées que la manière dont a été mené jusqu’à présent le combat contre les cartels.

 

Cet article est paru dans Letras Libres (Mexique) en janvier 2011. Il a été traduit par François Gaudry.

Vers un « État criminel de substitution »

La puissance des cartels mexicains est aujourd’hui telle qu’on les considère engagés dans une véritable « insurrection criminelle », pour le contrôle de l’économie illicite et la domination politique du pays. Les organisations se sont emparées de fonctions traditionnelles de l’État et ont réussi à établir une « souveraineté parallèle » dans des « enclaves criminelles » de plusieurs régions du Mexique. Dans le jargon universitaire, on les appelle « zones sans loi », « espaces sans gouvernement » ou « zones d’impunité ». Là, les bandes criminelles ont imposé des « pratiques politiques de type néoféodal », telles que la collecte d’impôts ou la mise en place d’aides sociales. Elles ont en outre adopté une dynamique de puissance comparable à celle des guérillas, pariant sur une expansion géographique qui pose un important problème de sécurité nationale à l’ensemble des pays d’Amérique centrale. Tel est le diagnostic que formule l’expert John P. Sullivan. Il n’est pas le seul.

Le 15 avril dernier, lors du sixième Sommet des Amériques, en Colombie, Felipe Calderón admettait en privé auprès de son homologue péruvien, Ollanta Humala, que les narcos avaient supplanté l’État dans certaines parties du territoire. Lors d’une conférence de presse, Humala déclarait : « Le commerce illégal de la drogue et autres activités économiques illicites se développent et des chefs d’État ont signalé que le trafic, dans certains endroits, est déjà en train de s’emparer des fonctions de l’État, par exemple en matière de fiscalité, ainsi que l’a dit le président du Mexique. » Le chef de l’État péruvien a expliqué que les narcos « prélèvent un impôt de guerre, dans différentes régions d’Amérique latine, sur les petites et moyennes entreprises, mais aussi sur les clients qui viennent d’acheter une voiture, comme cela se produit dans le nord du Mexique ».

Sullivan est un expert reconnu de longue date en matière de sécurité publique, de terrorisme et de criminalité. « Près de la moitié des municipalités mexicaines sont sous l’influence du crime organisé et 60 % à 65 % d’entre elles sont affectées par les cartels de la drogue », lit-on dans son rapport. Les narcos ont infiltré 1 500 villes qu’ils utilisent comme base pour kidnapper, racketter et voler des véhicules. […] » Conséquence probable de cette emprise : « En 2009, on recensait 980 “zones d’impunité” où les bandes criminelles ont plus de pouvoir que l’État mexicain. » Dans ces territoires, nous assistons de toute évidence à une « reconfiguration cooptée de l’État » [lire l’encadré ci-dessous], hors de tout contrôle de l’État central.

La transformation des cartels mexicains de la drogue en « insurrections criminelles » représente une forme inédite de contestation de l’État, différant aussi bien du terrorisme que de la rébellion classique. « Leur unique motivation est de conquérir l’autonomie et le contrôle économique du territoire. » Selon Sullivan, « des villes comme Ciudad Juárez, mais aussi des pans entiers de certains États, comme le Michoacán, sont d’ores et déjà en état de siège. Les cartels et autres gangs dominent ces zones par un mélange complexe de violence à impact symbolique, d’attaques contre la police, de corruption, et en entretenant l’illusion qu’ils sont les protecteurs de la communauté ». L’État nominal n’étant jamais complètement supplanté, l’objectif des narcos est de mettre en place un « État parallèle ». Le Mexique n’en est « pas encore » au stade où les autorités sont totalement incapables de s’opposer au pouvoir du narcotrafic, mais les cartels mexicains ont déjà toutes les caractéristiques d’une « insurrection criminelle belligérante ». Cette évolution remonte à juillet 2009, lorsque La Familia du Michoacán est parvenue à lancer une offensive contre l’armée et les services de renseignements mexicains (1). Sullivan insiste sur la gravité du problème : « Au Mexique, selon certaines estimations – sans doute timides –, 30 % du territoire serait de fait contrôlé par les narcos […]. De l’avis général, le pays est victime d’un puissant “narcoligopole” ou “adversaire parapolitique” » (2).

Sullivan distingue trois phases dans l’évolution des cartels de la drogue. Dans un premier temps, les mafias se présentaient comme des « concurrents agressifs de l’État ». C’est le modèle du cartel de Medellín dans les années 1980, qui pratiquait une violence extrême et défiait ouvertement l’autorité de l’État colombien. La deuxième étape, la « cooptation subtile », s’est jouée également en Colombie avec le cartel de Calí, qui agissait dans l’ombre et sans leader unique.

Nous avons alors affaire à une organisation non hiérarchisée, qui fonctionne en réseau, de manière dispersée, la difficulté à identifier les leaders lui donnant une plus grande marge de manœuvre opérationnelle. Selon Sullivan, c’est ce genre de structure qui domine au Mexique. Mais il estime qu’une troisième phase se dessine, avec des cartels capables de s’imposer comme un « État criminel de substitution ». Ces organisations nouvelle génération règnent sur leurs enclaves à la façon des seigneurs de la guerre dans des pays comme l’Afghanistan : par des réseaux d’alliance, l’autoritarisme et la mise en place d’un pouvoir de nature néoféodale. 

« Il faut analyser les groupes paramilitaires des Zetas à la lumière de l’époque féodale, précise-t-il. Ils contrôlent des pans de territoire dans la péninsule du Yucatán, le nord-ouest de Durango et les États de Tamaulipas, Nuevo León et Coahuila », écrit Sullivan. Le rapport cite en ce sens un article d’Alfredo Corchado, paru en avril 2011 : « La “police” de ce cartel paramilitaire est si nombreuse – plus de trois mille hommes selon certaines estimations – qu’elle surclasse de loin, dans le sud du pays, la police officielle. » [Lire l’article d’Alma Guillermoprieto p. 29.] Et Sullivan d’ajouter : « L’omniprésence des guetteurs des cartels est l’un des éléments qui conduisent les experts à parler de l’émergence de gouvernements virtuels parallèles dans le Nord également, à Nuevo Laredo ou Ciudad Juárez, où des groupes criminels lèvent des impôts, collectent des renseignements, bâillonnent la presse et imposent un ordre qui sert leurs intérêts criminels. » Il en conclut que « l’ampleur de l’intrusion criminelle dans la gouvernance du pays conduit à se demander si le Mexique n’est pas en train de se transformer en “État failli (3)”. Si cette possibilité est loin d’être claire et nette, des composantes de l’État mexicain sont sévèrement concurrencées, sinon défaillantes au niveau local ». Et de prendre l’exemple du Tamaulipas. Dans cet État, confirme le chercheur Alberto Islas, interrogé par la BBC en 2011, « les groupes criminels sont plus efficaces dans la collecte des impôts que les services officiels ». 

 

Cet article est paru dans le magazine mexicain Proceso le 8 mai 2012. Il a été traduit par François Gaudry.

Le commerce de la discrétion

Notre époque a beau ne jurer que par la « transparence », l’humanité n’a pas toujours fonctionné sur ce mode. « Au début de l’ère moderne, entre la Renaissance et la Révolution française, le “secret” occupait au contraire une place prépondérante » dans l’existence, rappelle Urs Hafner dans le Neue Zürcher Zeitung. Le culte du silence entourait notamment le commerce de certains produits de luxe comme le verre, la porcelaine ou le parfum, tant il importait de taire à la fois les techniques de fabrication et les noms de certains acheteurs importants. Dans un nouveau livre consacré au phénomène, l’historien Daniel Jütte explique le rôle essentiel que jouèrent les Juifs dans cette économie. Parce qu’ils étaient l’objet de suspicion et d’attaques constantes, ceux-ci étaient en effet des commerçants naturellement discrets. « Si la thèse de Jütte semble à première vue ressusciter les pires clichés antisémites, souligne Hafner, elle est en réalité on ne peut plus rigoureuse. »