La scène se passe en février 2003. Au cours d’un meeting retransmis à la télévision avec Alvaro Uribe, alors président de la Colombie, l’édile d’une petite commune de la côte caribéenne du pays se lève et annonce son propre meurtre. « Señor Presidente, je suis le maire d’El Roble », déclare Tito Diaz en se dirigeant vers l’estrade où se tient le chef de l’État, entouré de plusieurs ministres et autres responsables du département de Sucre, où se déroule la rencontre (1). Tout en faisant les cent pas devant le président, Diaz se livre alors à ce qui restera probablement la première dénonciation publique d’un réseau de corruption et de violence impliquant des hommes politiques et des groupes paramilitaires. Ce qu’il appelle l’« alliance macabre » allait devenir un énorme scandale. Pour l’heure, désignant plusieurs notables locaux, dont le gouverneur Salvador Arana, assis au côté d’Uribe, Diaz déclare : « Et maintenant, ils vont me tuer. »
Le président écouta pendant quelques minutes, impassible. Puis, interrompant l’élu au milieu d’une phrase : « Monsieur le maire, nous avons permis cette perturbation en raison de la gravité du sujet, mais nous vous prions aussi d’être respectueux de notre temps. » Petit, soigné, Uribe est un homme dont le visage aimable est empreint de sévérité, malgré son air juvénile. Quand il parle en public, c’est sur le ton impérieux de l’éleveur fortuné et avec l’intensité d’un homme en mission. Le chef de l’État assura ensuite Diaz qu’il ordonnerait « avec le plus grand plaisir » une enquête, « car la transparence ne souffre aucune exception et tous les Colombiens ont droit à la sécurité ».
Il suffit de quelques semaines à la police nationale pour dépouiller le maire de ses gardes du corps. Le 5 avril, il disparut. Le 10, c’est son cadavre qui apparut au bord de la route principale du département. Diaz avait été torturé, abattu et laissé dans la position du Christ en croix – pieds croisés, bras étendus, paumes vers le ciel –, sa carte de maire fichée sur le front. Un billet, retrouvé plus tard à son domicile, informait sa famille qu’il partait pour un « rendez-vous dangereux » avec Arana. « S’il m’arrive quoi que ce soit », disait-il, ses proches devaient prendre la fuite.
Alliance macabre
Juan David Diaz, son fils de 23 ans, quitta le département. Mais il n’abandonna pas le dossier, rejoignant un groupe hétéroclite de Colombiens – journalistes, membres de l’appareil judiciaire et familles de victimes – désireux de voir les paramilitaires assumer la responsabilité de leurs crimes. Jusque-là, les tentatives faites pour éclaircir ce type d’affaire n’avaient généralement rien donné, sinon le décès des curieux. Au cours des années suivantes, pourtant, leurs efforts allaient déboucher sur une issue que bien peu de Colombiens auraient cru possible en 2003 : une multitude d’enquêtes – comme celle promise par Uribe à Tito Diaz –, qui devaient révéler l’existence d’une « alliance macabre » bien plus vaste et sinistre que celle dénoncée par le maire assassiné.
Alvaro Uribe a quitté le pouvoir en août 2010, remplacé par Juan Manuel Santos, son ancien ministre de la Défense. Mais ce fut sans doute le président le plus populaire de toute l’histoire de la Colombie. Il avait pris ses fonctions en 2002 avec une cote de popularité de 69 % ; elle atteignait 75 % quand il les a quittées. Enfant chéri de George W. Bush – qui lui a remis la médaille présidentielle de la Liberté [la plus haute distinction civile des États-Unis] –, il s’est également attiré les éloges de Barack Obama et Hillary Clinton. Aux yeux des responsables de l’administration américaine, sa politique est l’exemple à suivre pour l’Afghanistan et le Mexique, confrontés à ce même cocktail de trafic de drogue, de corruption et de terrorisme. La présidence d’Uribe a offert à Washington ce qu’il lui fallait pour déjouer le pessimisme qu’inspirent ces deux autres situations : l’histoire d’une réussite.
Et l’histoire dit ceci. Au moment de son arrivée au pouvoir, en 2002, la Colombie était au bord de l’implosion. Deux groupes armés, financés par le trafic de drogue – les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et les Autodéfenses unies de Colombie (AUC) –, terrorisaient la population civile. Le plus important des deux, la guérilla marxiste des FARC, s’était tant développé depuis sa naissance dans les années 1960 qu’il comptait 20 000 combattants à la fin de la décennie 1990. En 2002, l’insurrection contrôlait des régions entières de la campagne colombienne et gagnait du terrain autour de Bogotá, la capitale.
Les AUC, réseau de groupes paramilitaires d’extrême droite, avaient arraché aux guérilleros le contrôle de vastes territoires en utilisant cette stratégie simple mais efficace : se faire craindre encore davantage des habitants. Les miliciens avaient massacré les civils par dizaines sur les places des villes, démembré des gens à la tronçonneuse, coupé des langues, émasculé, faisant souvent de leurs tueries un jeu – parfois au sens propre, quand ils organisaient une partie de football avec la tête décapitée de leurs victimes.
Durant sa campagne, Uribe avait promis d’apporter « la sécurité à tous les Colombiens ». Une fois en fonction, il imposa aux riches une « taxe sécurité » et utilisa les recettes – avec les milliards de l’aide américaine – pour étendre les opérations de contre-insurrection, chasser les guérilleros des villes, grandes ou moins grandes, et des routes principales. Peu à peu, la guérilla des FARC perdit l’initiative stratégique et la moitié de ses combattants, généralement par désertion.
L’histoire dit aussi que la réussite d’Uribe fut encore plus spectaculaire contre les AUC : à la suite de négociations de paix avec ses commandants, l’organisation a été démantelée et plus de 30 000 combattants ont été démobilisés, mettant fin à l’activité paramilitaire. Qui plus est, les dirigeants acceptaient d’être poursuivis pour leurs nombreux crimes, en échange d’une réduction de peine. Il s’agissait d’un accord sans précédent en Amérique latine, où les gouvernements ont traditionnellement concédé une amnistie complète pour sortir de la guerre civile. Plutôt que de sacrifier la justice à la paix, Uribe avait trouvé le moyen d’avoir l’une et l’autre : l’initiative était baptisée « Justice et paix ».
C’est une histoire impressionnante. Mais en bonne partie fausse. Uribe a bel et bien réduit la puissance des FARC (au prix de flagrantes violations des droits de l’homme), et fait radicalement baisser le taux d’homicide dans le pays. Mais le récit de l’accord avec les AUC est mensonger, en particulier quand on le présente comme une version améliorée des compromis négociés par d’autres gouvernements latino-américains avec des groupes armés. À vrai dire, l’affaire ressemblait davantage au marché passé dix ans plus tôt par la Colombie avec le plus puissant et le plus redouté des patrons mafieux de l’époque : Pablo Escobar.
Au milieu des années 1980, le chef du cartel de Medellín voulut négocier avec les autorités pour protéger les trafiquants de drogue de toute extradition vers les États-Unis. Les pourparlers ayant échoué, Escobar se lança dans une campagne de violence à grande échelle, dont il sortit vainqueur : l’Assemblée constituante vota l’interdiction d’extrader tout citoyen colombien vers Washington et le trafiquant bénéficia de l’autorisation spéciale de purger sa peine dans la « prison » dorée qu’il s’était fait construire pour lui-même sur les hauteurs de Medellín, en 1991. Mais, face à l’hostilité croissante dont faisait l’objet cet arrangement à Washington comme à Bogotá, il quitta bientôt la maison pour entamer une cavale, fuyant non seulement la police colombienne mais aussi la DEA américaine, la CIA et les commandos de la Delta Force des États-Unis. La traque s’acheva en décembre 1993, quand Escobar fut abattu sur un toit de Medellín.
Les chefs paramilitaires qui fondèrent les AUC un peu plus de trois ans après étaient pour la plupart d’anciens associés du chef du cartel de Medellín, qui avaient débuté comme leaders des groupes d’autodéfense créés dans les années 1980 pour empêcher les guérilleros de kidnapper des trafiquants de drogue. Ils avaient uni leurs forces à celles des grands propriétaires terriens et, avec le soutien de l’armée, étaient passés des opérations de représailles ciblées à une violence plus générale contre les hommes jugés proches de la guérilla, parmi lesquels des représentants de la gauche et des syndicalistes.
Les différentes milices se fédérèrent au sein des AUC en 1997, dans le but de coordonner leurs activités militaires mais aussi parce que le Congrès colombien était sur le point de lever l’interdiction sur les extraditions. Les commandants avaient apparemment compris que, pour échapper aux poursuites judiciaires aux États-Unis, il leur faudrait négocier avec un pouvoir plus pérenne que celui d’Escobar. Ils annoncèrent que leur nouvelle organisation acceptait de renoncer au trafic de drogue pour se consacrer exclusivement à ses objectifs « antisubversion ». Au cours des cinq années suivantes, ils menèrent une campagne de communication – avec interviews télévisées en prime time et biographie à succès d’un des principaux commandants – destinée à donner des paramilitaires l’image d’un groupe avant tout politique.
Un nouvel Escobar
Ils n’abandonnèrent pas le commerce de stupéfiants pour autant. Au moment de l’élection d’Uribe en 2002, les AUC étaient en effet le plus puissant réseau de trafiquants de l’histoire du pays. Et la première demande d’extradition américaine, reçue par le nouveau président quelques semaines après son investiture, concernait deux de ses principaux commandants.
Uribe aurait pu utiliser cette menace pour pousser les chefs des milices à se ranger. Il préféra se consacrer au programme Justice et paix, dont le volet « justice » relevait pour l’essentiel de l’imposture. Les commandants des AUC devaient être « incarcérés », pour une durée ridicule de trois ans, sur leurs propres exploitations agricoles plutôt que dans des prisons, sans même être contraints de restituer l’ensemble de leur fortune mal acquise ni de désigner leurs complices. Leurs réseaux criminels devaient en sortir intacts, à l’abri de toute autre poursuite – ou extradition – pour les crimes « confessés ».
En juillet 2004, le gouvernement Uribe s’arrangea pour que les chefs des AUC puissent présenter leurs arguments en faveur de la « paix » devant le Congrès. Salvatore Mancuso, l’un des commandants dont le nom figurait dans la demande d’extradition de 2002, conduisait la délégation. Architecte d’une bonne partie des pires massacres commis par les AUC, il était devenu l’un des plus puissants patrons du narcotrafic. Un nouvel Escobar.
Vêtu d’un costume Valentino, Mancuso est arrivé en compagnie d’une forte escorte allouée par le gouvernement. Il prononça un discours de 45 minutes – retransmis à la télévision –, en se félicitant des succès remportés par les AUC contre les FARC et en déclarant triomphalement : « Le jugement de l’histoire reconnaîtra le mérite et la grandeur de notre cause ! » Ce fut l’ovation. Quelques mois plus tard, Uribe suspendait son ordre d’extradition.
Chez elle, à Bogotá, la journaliste et politologue Claudia López suivit l’allocution de Mancuso avec effroi. Comment les parlementaires pouvaient-ils applaudir publiquement un trafiquant de drogue responsable de massacres ? Cette question allait la hanter tout au long des mois suivants, quand elle commença d’arpenter le pays, découvrant que les habitants de nombreuses régions étaient terrifiés dès qu’on les interrogeait sur les hommes politiques du cru.
Dix mois plus tard, en mai 2005, elle eut la réponse qu’elle redoutait en regardant à la télévision une autre séance du Congrès. L’orateur était cette fois Gustavo Pedro, un élu du centre gauche, et le sujet, le département de Sucre. Pedro avait commencé d’enquêter sur la région après avoir reçu la visite de Juan David Diaz, venu à Bogotá chercher de l’aide pour faire traduire en justice les assassins de son père. Pedro commença son exposé par la vidéo de Tito Diaz dénonçant l’« alliance macabre » deux ans plus tôt. Il présenta ensuite les preuves qu’il avait lui-même réunies à l’appui des allégations du maire assassiné, et lança cet avertissement : la collusion entre les hommes politiques et les paramilitaires – ce qu’il appellerait plus tard la « parapolitique » – n’était pas l’apanage du département de Sucre. C’était la principale menace pesant sur l’État de droit dans l’ensemble du pays.
La chercheuse de 35 ans passa des mois à traquer les données officielles susceptibles de corroborer les dires du député. Et c’est en croisant les résultats des élections et les statistiques de la violence paramilitaire qu’elle découvrit le fin mot de l’histoire : les parlementaires qu’elle avait vus applaudir Mancuso s’étaient adjugé des scores électoraux invraisemblables dans des circonscriptions contrôlées par les AUC. Les milices avaient, semble-t-il, manipulé les élections.
Publiées en ligne en septembre 2005, les révélations de Claudia López attirèrent d’abord assez peu l’attention. Mais, à l’approche des législatives du mois de mars suivant, les médias s’en firent l’écho. Quand vint le jour du scrutin, le terme « parapolitique » était connu de tous. Quand vint l’été, plusieurs juges de la Cour suprême estimèrent de leur devoir d’examiner plus attentivement ces allégations. En septembre, une instruction officielle était ouverte.
L’enquête n’aurait probablement mené nulle part sans l’intervention de l’autre haute juridiction du pays, la Cour constitutionnelle, dont une décision invalida le programme Justice et paix d’Uribe [devenu entre-temps une loi]. Elle exigeait des paramilitaires qu’ils fassent des aveux « complets » et « sincères » et exécutent leur peine dans de vraies prisons. Rendus fébriles par ces changements, les chefs des milices commencèrent à divulguer des bribes d’information concernant leurs petites affaires avec les alliés d’Uribe. Le but était apparemment de prévenir les hommes politiques : si nous tombons, vous tomberez avec nous.
La révélation la plus spectaculaire fut celle d’un « pacte de Ralito ». Dans ce document signé en 2001, les hommes politiques (dont le gouverneur du département de Sucre, Arana) et les paramilitaires s’engageaient à « refonder la nation ». C’était la première preuve irréfutable de la collusion dénoncée par Diaz, Pedro et López. Et plus l’enquête de la Cour suprême progressait, plus l’étroitesse des liens entre les paramilitaires et les membres de la coalition d’Uribe apparaissait au grand jour.
C’est à peu près à ce moment qu’éclata à Washington une intense bataille politique au sujet du traité de libre-échange Colombie-États-Unis. Les démocrates du Congrès refusaient de ratifier l’accord tant que Bogotá n’améliorerait pas son bilan en matière de droits de l’homme, notamment en maîtrisant la violence contre les syndicalistes, assassinés dans des proportions inconnues ailleurs. Ce faisant, ils provoquèrent l’ire des républicains : Uribe avait été le plus indéfectible allié de l’administration Bush en Amérique latine, souscrivant ouvertement à la stratégie de « guerre contre le terrorisme », au moment où son voisin, le Vénézuélien Hugo Chávez, encourageait allègrement les sentiments anti-américains. Et, toujours à la différence de l’autoritaire Chávez, Uribe était un champion de la démocratie, ajoutaient-ils. Même les révélations sur la « parapolitique » étaient prises pour preuve de sa crédibilité en la matière : dans la Colombie d’Uribe, personne n’était au-dessus des lois.
À l’intérieur du pays, cependant, le président délivrait un tout autre message. Il dénonçait les enquêtes de la Cour suprême, comparées à une prise d’otage des FARC, et accusait les juges de soutenir le terrorisme. En Colombie, ce type d’accusations incendiaires peut mettre une vie en danger. Plusieurs juges commencèrent à recevoir des menaces de mort. Insultés par des inconnus dans la rue, fuis par leurs amis, certains cessèrent de sortir en public.
La Cour, elle, n’arrêta pas ses enquêtes. Dès avril 2008, ses investigations avaient envoyé des dizaines d’élus derrière les barreaux – dont le sénateur Mario Uribe, le cousin germain du président et l’un de ses plus proches alliés. Quelques semaines à peine après cette arrestation, le président surprit la juridiction en faisant arrêter quatorze hauts responsables des AUC (dont Mancuso) et en les envoyant aux États-Unis faire face aux accusations de trafic de drogue. Pour les partisans d’Uribe à Washington, c’était la preuve par excellence de la volonté du président de traduire les paramilitaires en justice. Mais, pour ceux qui avaient combattu les milices en Colombie, cela signifiait exactement le contraire. Après des années passées à protéger les chefs des AUC de l’extradition, Uribe les expédiait aux États-Unis quand et seulement quand ils commençaient de collaborer avec la justice.
Le douteux cousin du président
Ce doute fut renforcé début 2009, quand l’hebdomadaire Semana révéla que le principal service de renseignement du pays, le Département administratif de sécurité (DAS), relevant directement de la présidence, avait mis en place un vaste système de surveillance illégale des juges de la Cour suprême, mettant leur cabinet sur écoute et subtilisant des dossiers. L’agence avait fait de même contre des personnalités publiques hostiles à la politique d’Uribe. Des fuites du DAS révélèrent ensuite que l’organisation avait cherché à salir la réputation des détracteurs du président en leur prêtant des liens avec la guérilla, des relations adultérines ou en les associant à des affaires de corruption. Les dossiers montraient aussi que le DAS avait émis des menaces de mort. Ses instructions concernant le traitement réservé à la journaliste Claudia Julieta Duque, par exemple, expliquaient notamment ceci : « Passez l’appel près des installations du service de renseignement. Ne bafouillez pas et ne prenez pas plus de 49 secondes… Salutation : Bonjour… Señora, êtes-vous la mère de Maria Alejandra (attendez la réponse). Eh bien, je dois vous dire que vous ne nous laissez pas le choix… Maintenant, nous devons nous attaquer à ce que vous avez de plus cher, pour vous apprendre à être une salope et à fourrer votre nez dans ce qui ne vous regarde pas… » Duque, qui a fui le pays après avoir reçu cette menace, a déclaré que son correspondant avait suivi scrupuleusement le script, ajoutant que sa fille, alors âgée de 10 ans, serait violée et brûlée vive, et que les doigts de l’enfant seraient éparpillés dans toute la maisonnée.
Pourquoi Uribe aurait-il voulu saboter les enquêtes sur la parapolitique ? Les chefs des AUC avaient commencé d’avouer des formes toujours plus sordides de collusion avec ses subordonnés. Certaines remontaient au milieu des années 1990, quand Uribe était gouverneur du département d’Antioquia [dont la capitale est Medellín], dans le nord-ouest du pays, au plus fort de l’expansion du mouvement paramilitaire dans la zone. Les commandants confessaient rencontrer régulièrement le directeur de cabinet d’Uribe pour créer en parfaite concertation des milices civiles servant de façade aux paramilitaires dans l’exécution des pires atrocités. Mancuso déclara même que le directeur de cabinet avait été prévenu à l’avance d’un important massacre.
Les paramilitaires avouèrent aussi aux enquêteurs leur proche collaboration avec des officiers supérieurs, avant et pendant la présidence Uribe, notamment avec deux généraux nommés par Uribe à la tête de corps d’armée. Mais les preuves les plus accablantes portaient sans doute sur la coopération avec de hauts responsables du DAS – dont le directeur des renseignements, soupçonné d’avoir fourni aux AUC le nom de syndicalistes ensuite assassinés. D’autres allégations troublantes concernaient le frère cadet d’Uribe – accusé de diriger une milice d’autodéfense dans le département d’Antioquia – et l’utilisation par les paramilitaires, pour leurs réunions, du propre ranch du président. Au jour d’aujourd’hui, seul un ancien paramilitaire a impliqué directement Uribe dans le mouvement paramilitaire, mais son témoignage était truffé d’incohérences. Il a été assassiné en 2009.
Le président et ses principaux collaborateurs ont nié l’ensemble de ces accusations. Et les individus susceptibles de connaître l’ampleur réelle de la collaboration sous la houlette d’Uribe, quelle qu’elle soit, sont précisément ceux qu’il a extradés vers les États-Unis. Ils ont pour l’essentiel cessé de coopérer avec les enquêteurs colombiens depuis lors. Plusieurs d’entre eux, à commencer par Mancuso, ont expliqué qu’ils ne pourraient protéger leur famille des représailles s’ils disaient tout ce qu’ils savaient.
Cela étant, les enquêtes judiciaires menées en Colombie ont déjà permis de récolter des informations précieuses et dérangeantes. Y refundaron la patria, un recueil d’essais écrits par Claudia López et une équipe d’universitaires colombiens, représente la première tentative globale pour dégager le sens de tout cela. On en tire cette conclusion majeure : le problème paramilitaire était bien plus grave que les auteurs ne l’imaginaient eux-mêmes.
En 2007 encore, les analystes estimaient à 50 000 le nombre de victimes des AUC. Le bureau du procureur général de Colombie considère à présent que le chiffre dépasse les 140 000. Et puis il y a l’étendue de la collusion. Un tiers des députés élus en 2002 – et la moitié des sénateurs appartenant à la coalition d’Uribe – ont fait l’objet d’une enquête judiciaire en raison de leurs liens supposés avec les milices. Plus d’une vingtaine ont été condamnés. Des centaines de responsables locaux – dont des gouverneurs et des maires – ont également été impliqués. Enfin, il y a l’envergure de l’ambition paramilitaire. Le livre de López montre que le « refonder la nation » du pacte de Ralito – qui donne son titre au livre – n’était pas simple rhétorique pompeuse. Il reflétait bel et bien un projet plus large, commun aux commandants des AUC, aux hommes politiques locaux et aux propriétaires terriens : légaliser la richesse et le pouvoir accumulés à la faveur de l’expansion territoriale des paramilitaires.
Les milices avaient chassé de leurs fermes plus d’un million de paysans pauvres, ouvrant la voie à une véritable « contre-réforme agraire », pour reprendre l’expression des auteurs. De grands propriétaires et des investisseurs – parmi lesquels des paramilitaires et d’autres trafiquants – ont acquis la terre, et des politiciens corrompus les ont aidés à obtenir un titre de propriété. Comme le dit un ancien milicien, « nous commencions par tuer, d’autres suivaient pour acheter et un troisième groupe légalisait ». L’extradition des commandants des AUC n’a pas mis fin à ce projet. Au contraire, écrit López, « la terre, la richesse et le capital politique accumulés dans la violence par le narco-paramilitarisme sont restés entre les mains d’une nouvelle élite hybride » faite de grands propriétaires, d’hommes politiques locaux, de trafiquants de drogue et d’anciens membres des AUC ayant échappé à l’extradition.
Une grande loi des victimes
Avec l’aide des collaborateurs des milices au Congrès, Uribe fit voter des lois l’autorisant à se présenter de nouveau à l’élection en 2006, puis en 2010. Il perturbait ainsi sensiblement l’équilibre des pouvoirs, dans un pays où l’édifice repose sur le mandat présidentiel non renouvelable. En gouvernant quatre ans de plus, il allait accroître sa capacité de contrôler le système judiciaire – et de faire avorter les enquêtes.
En 2009 encore, avec une popularité plus forte que jamais grâce à son succès contre les FARC, cette issue semblait quasiment certaine. Dans la majeure partie de la classe politique, néanmoins, la cote présidentielle était en baisse. La concentration croissante des pouvoirs entre les mains d’Uribe commençait à inquiéter l’élite politique traditionnelle, qui s’enorgueillissait d’avoir réussi à préserver le pays, des décennies durant, de l’autoritarisme.
Le refus du Congrès américain de ratifier le traité de libre-échange – position renforcée par les révélations sur les paramilitaires et leurs alliés politiques – a, lui aussi, fait pencher la balance en défaveur d’Uribe. Ce fut pour le président un revers politique majeur, qui contribua à convaincre les milieux dirigeants que le chef de l’État était devenu un boulet.
En février 2010, la Cour constitutionnelle décidait que le président ne pouvait être candidat à un troisième mandat. Uribe accepta ce jugement, peut-être conscient qu’il n’obtiendrait pas le soutien de l’élite dans sa bataille contre la magistrature. Mais tout le monde ou presque pensait qu’il conserverait néanmoins un pouvoir considérable, même après avoir quitté ses fonctions – en particulier après la victoire écrasante à la présidentielle de son ancien ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, qui avait juré de poursuivre la politique de sécurité de son prédécesseur.
En inaugurant son mandat par une rencontre avec la Cour suprême et la promesse d’ouvrir une nouvelle ère de respect de l’appareil judiciaire, Santos en a surpris beaucoup. Ce rapprochement aurait pu simplement refléter le fait que cet homme issu de la vieille élite de Bogotá entretenait un rapport beaucoup moins conflictuel avec la politique que l’éleveur de l’Antioquia. Mais il alla bientôt plus loin en prenant ses distances avec Uribe. Il annonça que sa priorité serait de faire adopter une grande « Loi des victimes », qui aiderait notamment les déplacés à récupérer leurs terres confisquées. Son prédécesseur s’était vigoureusement opposé à toute législation de ce type.
En avril 2011, en réponse à la pression croissante des partisans du traité de libre-échange, le président Obama annonça qu’il soumettrait le texte au Congrès pour ratification dès que la Colombie aurait commencé d’appliquer un « plan d’action » conçu d’un commun accord en faveur des droits des salariés. [Le traité est entré en vigueur en mai 2012.] Mais le « plan d’action » entériné observe un silence assourdissant sur les puissants groupes armés, souvent dirigés par d’anciens membres des AUC, qui continuent de tuer des syndicalistes et, de plus en plus, les représentants des populations déplacées qui cherchent à récupérer leurs terres. Ces « bandes criminelles émergentes », ou bacrims, ne se présentent plus comme un mouvement national de contre-insurrection, mais continuent bel et bien de faire commerce des drogues illicites et de terroriser les populations civiles, comme les AUC autrefois. Elles sont le legs de l’approche « Justice et paix » d’Uribe.
L’ancien gouverneur Arana et un autre responsable du département de Sucre dénoncés par le maire Tito Diaz ont été condamnés à de longues peines de prison en décembre 2009. Il a fallu des années pour que se tienne le procès, et neuf témoins potentiels ont été assassinés entre-temps. Au mois d’avril suivant, peu après la naissance de son premier enfant, Juan David Diaz recevait un message signé de l’un de ces nouveaux groupes armés : « Tu ne peux imaginer le plaisir que nous éprouvons à l’idée qu’il y a sept ans, à peu près jour pour jour, nous avons tué ton père… Mais nous nous apercevons que le travail n’est toujours pas fini… Nous ne t’avons pas oublié, au contraire. Nous pensons que ta [mort] doit être lente et douloureuse, pire encore que celle de Tito. Nos amitiés à ta femme, ton fils, tes sœurs et ta mère. »
Juan David vit de nouveau caché, loin de sa famille.
Cet article a été publié dans la New York Review of Books le 23 juin 2011. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.