Un autre regard sur la Somalie

À première vue, la Somalie semble le parfait exemple de l’État implosé : ce pays, où sévissent la piraterie, les famines et le terrorisme, est en guerre depuis 1991 et dirigé depuis 2007 par un gouvernement de transition qui ne doit sa survie qu’au soutien de puissances étrangères. Et la première vue est juste : d’État, il n’est plus vraiment question ici. Mais pour Mary Harper, la réalité somalienne ne se réduit pas à ce constat. Ce pays en conflit est aussi un pays en constante évolution, souligne cette journaliste de la BBC dans Getting Somalia Wrong?, qui a su se réinventer et développer des systèmes économique, judiciaire et éducatif alternatifs.

Même sur le plan politique, les Somaliens ont imaginé « un schéma de fonctionnement profitable à la population, à travers la partition du territoire », souligne le site Think Africa Press. « La Somalie, c’est en réalité trois pays », renchérit David L. Smith dans le Mail & Guardian de Johannesburg, qui invite à distinguer entre les zones les plus instables, telles le Puntland (fief des pirates) ou la région de Mogadiscio, et la région du Somaliland qui s’est « dotée d’un gouvernement démocratiquement élu » et d’« infrastructures en voie de développement »*. Ce dernier estime même que l’inefficacité de l’État central et l’absence de bureaucratie sont facteurs de dynamisme : les Somaliens disposent de « l’un des meilleurs réseaux de téléphonie mobile du continent », souligne-t-il, et « exportent plus de bétail que la plupart des autres pays africains ». Pour Harper, il ne faut donc pas confondre « État en déliquescence » et « pays en déliquescence ».

* La région du Puntland a proclamé son autonomie en 1998 ; le Somaliland est une république autoproclamée depuis 1991. Sur les pirates du Puntland, lire Books n° 23, p. 56.

La revanche des juges colombiens

La scène se passe en février 2003. Au cours d’un meeting retransmis à la télévision avec Alvaro Uribe, alors président de la Colombie, l’édile d’une petite commune de la côte caribéenne du pays se lève et annonce son propre meurtre. « Señor Presidente, je suis le maire d’El Roble », déclare Tito Diaz en se dirigeant vers l’estrade où se tient le chef de l’État, entouré de plusieurs ministres et autres responsables du département de Sucre, où se déroule la rencontre (1). Tout en faisant les cent pas devant le président, Diaz se livre alors à ce qui restera probablement la première dénonciation publique d’un réseau de corruption et de violence impliquant des hommes politiques et des groupes paramilitaires. Ce qu’il appelle l’« alliance macabre » allait devenir un énorme scandale. Pour l’heure, désignant plusieurs notables locaux, dont le gouverneur Salvador Arana, assis au côté d’Uribe, Diaz déclare : « Et maintenant, ils vont me tuer. »

Le président écouta pendant quelques minutes, impassible. Puis, interrompant l’élu au milieu d’une phrase : « Monsieur le maire, nous avons permis cette perturbation en raison de la gravité du sujet, mais nous vous prions aussi d’être respectueux de notre temps. » Petit, soigné, Uribe est un homme dont le visage aimable est empreint de sévérité, malgré son air juvénile. Quand il parle en public, c’est sur le ton impérieux de l’éleveur fortuné et avec l’intensité d’un homme en mission. Le chef de l’État assura ensuite Diaz qu’il ordonnerait « avec le plus grand plaisir » une enquête, « car la transparence ne souffre aucune exception et tous les Colombiens ont droit à la sécurité ».

Il suffit de quelques semaines à la police nationale pour dépouiller le maire de ses gardes du corps. Le 5 avril, il disparut. Le 10, c’est son cadavre qui apparut au bord de la route principale du département. Diaz avait été torturé, abattu et laissé dans la position du Christ en croix – pieds croisés, bras étendus, paumes vers le ciel –, sa carte de maire fichée sur le front. Un billet, retrouvé plus tard à son domicile, informait sa famille qu’il partait pour un « rendez-vous dangereux » avec Arana. « S’il m’arrive quoi que ce soit », disait-il, ses proches devaient prendre la fuite.

Alliance macabre

Juan David Diaz, son fils de 23 ans, quitta le département. Mais il n’abandonna pas le dossier, rejoignant un groupe hétéroclite de Colombiens – journalistes, membres de l’appareil judiciaire et familles de victimes – désireux de voir les paramilitaires assumer la responsabilité de leurs crimes. Jusque-là, les tentatives faites pour éclaircir ce type d’affaire n’avaient généralement rien donné, sinon le décès des curieux. Au cours des années suivantes, pourtant, leurs efforts allaient déboucher sur une issue que bien peu de Colombiens auraient cru possible en 2003 : une multitude d’enquêtes – comme celle promise par Uribe à Tito Diaz –, qui devaient révéler l’existence d’une « alliance macabre » bien plus vaste et sinistre que celle dénoncée par le maire assassiné.

Alvaro Uribe a quitté le pouvoir en août 2010, remplacé par Juan Manuel Santos, son ancien ministre de la Défense. Mais ce fut sans doute le président le plus populaire de toute l’histoire de la Colombie. Il avait pris ses fonctions en 2002 avec une cote de popularité de 69 % ; elle atteignait 75 % quand il les a quittées. Enfant chéri de George W. Bush – qui lui a remis la médaille présidentielle de la Liberté [la plus haute distinction civile des États-Unis] –, il s’est également attiré les éloges de Barack Obama et Hillary Clinton. Aux yeux des responsables de l’administration américaine, sa politique est l’exemple à suivre pour l’Afghanistan et le Mexique, confrontés à ce même cocktail de trafic de drogue, de corruption et de terrorisme. La présidence d’Uribe a offert à Washington ce qu’il lui fallait pour déjouer le pessimisme qu’inspirent ces deux autres situations : l’histoire d’une réussite.

Et l’histoire dit ceci. Au moment de son arrivée au pouvoir, en 2002, la Colombie était au bord de l’implosion. Deux groupes armés, financés par le trafic de drogue – les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et les Autodéfenses unies de Colombie (AUC) –, terrorisaient la population civile. Le plus important des deux, la guérilla marxiste des FARC, s’était tant développé depuis sa naissance dans les années 1960 qu’il comptait 20 000 combattants à la fin de la décennie 1990. En 2002, l’insurrection contrôlait des régions entières de la campagne colombienne et gagnait du terrain autour de Bogotá, la capitale.

Les AUC, réseau de groupes paramilitaires d’extrême droite, avaient arraché aux guérilleros le contrôle de vastes territoires en utilisant cette stratégie simple mais efficace : se faire craindre encore davantage des habitants. Les miliciens avaient massacré les civils par dizaines sur les places des villes, démembré des gens à la tronçonneuse, coupé des langues, émasculé, faisant souvent de leurs tueries un jeu – parfois au sens propre, quand ils organisaient une partie de football avec la tête décapitée de leurs victimes.

Durant sa campagne, Uribe avait promis d’apporter « la sécurité à tous les Colombiens ». Une fois en fonction, il imposa aux riches une « taxe sécurité » et utilisa les recettes – avec les milliards de l’aide américaine – pour étendre les opérations de contre-insurrection, chasser les guérilleros des villes, grandes ou moins grandes, et des routes principales. Peu à peu, la guérilla des FARC perdit l’initiative stratégique et la moitié de ses combattants, généralement par désertion.

L’histoire dit aussi que la réussite d’Uribe fut encore plus spectaculaire contre les AUC : à la suite de négociations de paix avec ses commandants, l’organisation a été démantelée et plus de 30 000 combattants ont été démobilisés, mettant fin à l’activité paramilitaire. Qui plus est, les dirigeants acceptaient d’être poursuivis pour leurs nombreux crimes, en échange d’une réduction de peine. Il s’agissait d’un accord sans précédent en Amérique latine, où les gouvernements ont traditionnellement concédé une amnistie complète pour sortir de la guerre civile. Plutôt que de sacrifier la justice à la paix, Uribe avait trouvé le moyen d’avoir l’une et l’autre : l’initiative était baptisée « Justice et paix ».

C’est une histoire impressionnante. Mais en bonne partie fausse. Uribe a bel et bien réduit la puissance des FARC (au prix de flagrantes violations des droits de l’homme), et fait radicalement baisser le taux d’homicide dans le pays. Mais le récit de l’accord avec les AUC est mensonger, en particulier quand on le présente comme une version améliorée des compromis négociés par d’autres gouvernements latino-américains avec des groupes armés. À vrai dire, l’affaire ressemblait davantage au marché passé dix ans plus tôt par la Colombie avec le plus puissant et le plus redouté des patrons mafieux de l’époque : Pablo Escobar.

Au milieu des années 1980, le chef du cartel de Medellín voulut négocier avec les autorités pour protéger les trafiquants de drogue de toute extradition vers les États-Unis. Les pourparlers ayant échoué, Escobar se lança dans une campagne de violence à grande échelle, dont il sortit vainqueur : l’Assemblée constituante vota l’interdiction d’extrader tout citoyen colombien vers Washington et le trafiquant bénéficia de l’autorisation spéciale de purger sa peine dans la « prison » dorée qu’il s’était fait construire pour lui-même sur les hauteurs de Medellín, en 1991. Mais, face à l’hostilité croissante dont faisait l’objet cet arrangement à Washington comme à Bogotá, il quitta bientôt la maison pour entamer une cavale, fuyant non seulement la police colombienne mais aussi la DEA américaine, la CIA et les commandos de la Delta Force des États-Unis. La traque s’acheva en décembre 1993, quand Escobar fut abattu sur un toit de Medellín.

Les chefs paramilitaires qui fondèrent les AUC un peu plus de trois ans après étaient pour la plupart d’anciens associés du chef du cartel de Medellín, qui avaient débuté comme leaders des groupes d’autodéfense créés dans les années 1980 pour empêcher les guérilleros de kidnapper des trafiquants de drogue. Ils avaient uni leurs forces à celles des grands propriétaires terriens et, avec le soutien de l’armée, étaient passés des opérations de représailles ciblées à une violence plus générale contre les hommes jugés proches de la guérilla, parmi lesquels des représentants de la gauche et des syndicalistes.

Les différentes milices se fédérèrent au sein des AUC en 1997, dans le but de coordonner leurs activités militaires mais aussi parce que le Congrès colombien était sur le point de lever l’interdiction sur les extraditions. Les commandants avaient apparemment compris que, pour échapper aux poursuites judiciaires aux États-Unis, il leur faudrait négocier avec un pouvoir plus pérenne que celui d’Escobar. Ils annoncèrent que leur nouvelle organisation acceptait de renoncer au trafic de drogue pour se consacrer exclusivement à ses objectifs « antisubversion ». Au cours des cinq années suivantes, ils menèrent une campagne de communication – avec interviews télévisées en prime time et biographie à succès d’un des principaux commandants – destinée à donner des paramilitaires l’image d’un groupe avant tout politique.

Un nouvel Escobar

Ils n’abandonnèrent pas le commerce de stupéfiants pour autant. Au moment de l’élection d’Uribe en 2002, les AUC étaient en effet le plus puissant réseau de trafiquants de l’histoire du pays. Et la première demande d’extradition américaine, reçue par le nouveau président quelques semaines après son investiture, concernait deux de ses principaux commandants.

Uribe aurait pu utiliser cette menace pour pousser les chefs des milices à se ranger. Il préféra se consacrer au programme Justice et paix, dont le volet « justice » relevait pour l’essentiel de l’imposture. Les commandants des AUC devaient être « incarcérés », pour une durée ridicule de trois ans, sur leurs propres exploitations agricoles plutôt que dans des prisons, sans même être contraints de restituer l’ensemble de leur fortune mal acquise ni de désigner leurs complices. Leurs réseaux criminels devaient en sortir intacts, à l’abri de toute autre poursuite – ou extradition – pour les crimes « confessés ».

En juillet 2004, le gouvernement Uribe s’arrangea pour que les chefs des AUC puissent présenter leurs arguments en faveur de la « paix » devant le Congrès. Salvatore Mancuso, l’un des commandants dont le nom figurait dans la demande d’extradition de 2002, conduisait la délégation. Architecte d’une bonne partie des pires massacres commis par les AUC, il était devenu l’un des plus puissants patrons du narcotrafic. Un nouvel Escobar.

Vêtu d’un costume Valentino, Mancuso est arrivé en compagnie d’une forte escorte allouée par le gouvernement. Il prononça un discours de 45 minutes – retransmis à la télévision –, en se félicitant des succès remportés par les AUC contre les FARC et en déclarant triomphalement : « Le jugement de l’histoire reconnaîtra le mérite et la grandeur de notre cause ! » Ce fut l’ovation. Quelques mois plus tard, Uribe suspendait son ordre d’extradition.

Chez elle, à Bogotá, la journaliste et politologue Claudia López suivit l’allocution de Mancuso avec effroi. Comment les parlementaires pouvaient-ils applaudir publiquement un trafiquant de drogue responsable de massacres ? Cette question allait la hanter tout au long des mois suivants, quand elle commença d’arpenter le pays, découvrant que les habitants de nombreuses régions étaient terrifiés dès qu’on les interrogeait sur les hommes politiques du cru.

Dix mois plus tard, en mai 2005, elle eut la réponse qu’elle redoutait en regardant à la télévision une autre séance du Congrès. L’orateur était cette fois Gustavo Pedro, un élu du centre gauche, et le sujet, le département de Sucre. Pedro avait commencé d’enquêter sur la région après avoir reçu la visite de Juan David Diaz, venu à Bogotá chercher de l’aide pour faire traduire en justice les assassins de son père. Pedro commença son exposé par la vidéo de Tito Diaz dénonçant l’« alliance macabre » deux ans plus tôt. Il présenta ensuite les preuves qu’il avait lui-même réunies à l’appui des allégations du maire assassiné, et lança cet avertissement : la collusion entre les hommes politiques et les paramilitaires – ce qu’il appellerait plus tard la « parapolitique » – n’était pas l’apanage du département de Sucre. C’était la principale menace pesant sur l’État de droit dans l’ensemble du pays.

La chercheuse de 35 ans passa des mois à traquer les données officielles susceptibles de corroborer les dires du député. Et c’est en croisant les résultats des élections et les statistiques de la violence paramilitaire qu’elle découvrit le fin mot de l’histoire : les parlementaires qu’elle avait vus applaudir Mancuso s’étaient adjugé des scores électoraux invraisemblables dans des circonscriptions contrôlées par les AUC. Les milices avaient, semble-t-il, manipulé les élections.

Publiées en ligne en septembre 2005, les révélations de Claudia López attirèrent d’abord assez peu l’attention. Mais, à l’approche des législatives du mois de mars suivant, les médias s’en firent l’écho. Quand vint le jour du scrutin, le terme « parapolitique » était connu de tous. Quand vint l’été, plusieurs juges de la Cour suprême estimèrent de leur devoir d’examiner plus attentivement ces allégations. En septembre, une instruction officielle était ouverte.

L’enquête n’aurait probablement mené nulle part sans l’intervention de l’autre haute juridiction du pays, la Cour constitutionnelle, dont une décision invalida le programme Justice et paix d’Uribe [devenu entre-temps une loi]. Elle exigeait des paramilitaires qu’ils fassent des aveux « complets » et « sincères » et exécutent leur peine dans de vraies prisons. Rendus fébriles par ces changements, les chefs des milices commencèrent à divulguer des bribes d’information concernant leurs petites affaires avec les alliés d’Uribe. Le but était apparemment de prévenir les hommes politiques : si nous tombons, vous tomberez avec nous.

La révélation la plus spectaculaire fut celle d’un « pacte de Ralito ». Dans ce document signé en 2001, les hommes politiques (dont le gouverneur du département de Sucre, Arana) et les paramilitaires s’engageaient à « refonder la nation ». C’était la première preuve irréfutable de la collusion dénoncée par Diaz, Pedro et López. Et plus l’enquête de la Cour suprême progressait, plus l’étroitesse des liens entre les paramilitaires et les membres de la coalition d’Uribe apparaissait au grand jour.

C’est à peu près à ce moment qu’éclata à Washington une intense bataille politique au sujet du traité de libre-échange Colombie-États-Unis. Les démocrates du Congrès refusaient de ratifier l’accord tant que Bogotá n’améliorerait pas son bilan en matière de droits de l’homme, notamment en maîtrisant la violence contre les syndicalistes, assassinés dans des proportions inconnues ailleurs. Ce faisant, ils provoquèrent l’ire des républicains : Uribe avait été le plus indéfectible allié de l’administration Bush en Amérique latine, souscrivant ouvertement à la stratégie de « guerre contre le terrorisme », au moment où son voisin, le Vénézuélien Hugo Chávez, encourageait allègrement les sentiments anti-américains. Et, toujours à la différence de l’autoritaire Chávez, Uribe était un champion de la démocratie, ajoutaient-ils. Même les révélations sur la « parapolitique » étaient prises pour preuve de sa crédibilité en la matière : dans la Colombie d’Uribe, personne n’était au-dessus des lois.

À l’intérieur du pays, cependant, le président délivrait un tout autre message. Il dénonçait les enquêtes de la Cour suprême, comparées à une prise d’otage des FARC, et accusait les juges de soutenir le terrorisme. En Colombie, ce type d’accusations incendiaires peut mettre une vie en danger. Plusieurs juges commencèrent à recevoir des menaces de mort. Insultés par des inconnus dans la rue, fuis par leurs amis, certains cessèrent de sortir en public.

La Cour, elle, n’arrêta pas ses enquêtes. Dès avril 2008, ses investigations avaient envoyé des dizaines d’élus derrière les barreaux – dont le sénateur Mario Uribe, le cousin germain du président et l’un de ses plus proches alliés. Quelques semaines à peine après cette arrestation, le président surprit la juridiction en faisant arrêter quatorze hauts responsables des AUC (dont Mancuso) et en les envoyant aux États-Unis faire face aux accusations de trafic de drogue. Pour les partisans d’Uribe à Washington, c’était la preuve par excellence de la volonté du président de traduire les paramilitaires en justice. Mais, pour ceux qui avaient combattu les milices en Colombie, cela signifiait exactement le contraire. Après des années passées à protéger les chefs des AUC de l’extradition, Uribe les expédiait aux États-Unis quand et seulement quand ils commençaient de collaborer avec la justice.

Le douteux cousin du président

Ce doute fut renforcé début 2009, quand l’hebdomadaire Semana révéla que le principal service de renseignement du pays, le Département administratif de sécurité (DAS), relevant directement de la présidence, avait mis en place un vaste système de surveillance illégale des juges de la Cour suprême, mettant leur cabinet sur écoute et subtilisant des dossiers. L’agence avait fait de même contre des personnalités publiques hostiles à la politique d’Uribe. Des fuites du DAS révélèrent ensuite que l’organisation avait cherché à salir la réputation des détracteurs du président en leur prêtant des liens avec la guérilla, des relations adultérines ou en les associant à des affaires de corruption. Les dossiers montraient aussi que le DAS avait émis des menaces de mort. Ses instructions concernant le traitement réservé à la journaliste Claudia Julieta Duque, par exemple, expliquaient notamment ceci : « Passez l’appel près des installations du service de renseignement. Ne bafouillez pas et ne prenez pas plus de 49 secondes… Salutation : Bonjour… Señora, êtes-vous la mère de Maria Alejandra (attendez la réponse). Eh bien, je dois vous dire que vous ne nous laissez pas le choix… Maintenant, nous devons nous attaquer à ce que vous avez de plus cher, pour vous apprendre à être une salope et à fourrer votre nez dans ce qui ne vous regarde pas… » Duque, qui a fui le pays après avoir reçu cette menace, a déclaré que son correspondant avait suivi scrupuleusement le script, ajoutant que sa fille, alors âgée de 10 ans, serait violée et brûlée vive, et que les doigts de l’enfant seraient éparpillés dans toute la maisonnée.

Pourquoi Uribe aurait-il voulu saboter les enquêtes sur la parapolitique ? Les chefs des AUC avaient commencé d’avouer des formes toujours plus sordides de collusion avec ses subordonnés. Certaines remontaient au milieu des années 1990, quand Uribe était gouverneur du département d’Antioquia [dont la capitale est Medellín], dans le nord-ouest du pays, au plus fort de l’expansion du mouvement paramilitaire dans la zone. Les commandants confessaient rencontrer régulièrement le directeur de cabinet d’Uribe pour créer en parfaite concertation des milices civiles servant de façade aux paramilitaires dans l’exécution des pires atrocités. Mancuso déclara même que le directeur de cabinet avait été prévenu à l’avance d’un important massacre.

Les paramilitaires avouèrent aussi aux enquêteurs leur proche collaboration avec des officiers supérieurs, avant et pendant la présidence Uribe, notamment avec deux généraux nommés par Uribe à la tête de corps d’armée. Mais les preuves les plus accablantes portaient sans doute sur la coopération avec de hauts responsables du DAS – dont le directeur des renseignements, soupçonné d’avoir fourni aux AUC le nom de syndicalistes ensuite assassinés. D’autres allégations troublantes concernaient le frère cadet d’Uribe – accusé de diriger une milice d’autodéfense dans le département d’Antioquia – et l’utilisation par les paramilitaires, pour leurs réunions, du propre ranch du président. Au jour d’aujourd’hui, seul un ancien paramilitaire a impliqué directement Uribe dans le mouvement paramilitaire, mais son témoignage était truffé d’incohérences. Il a été assassiné en 2009.

Le président et ses principaux collaborateurs ont nié l’ensemble de ces accusations. Et les individus susceptibles de connaître l’ampleur réelle de la collaboration sous la houlette d’Uribe, quelle qu’elle soit, sont précisément ceux qu’il a extradés vers les États-Unis. Ils ont pour l’essentiel cessé de coopérer avec les enquêteurs colombiens depuis lors. Plusieurs d’entre eux, à commencer par Mancuso, ont expliqué qu’ils ne pourraient protéger leur famille des représailles s’ils disaient tout ce qu’ils savaient.

Cela étant, les enquêtes judiciaires menées en Colombie ont déjà permis de récolter des informations précieuses et dérangeantes. Y refundaron la patria, un recueil d’essais écrits par Claudia López et une équipe d’universitaires colombiens, représente la première tentative globale pour dégager le sens de tout cela. On en tire cette conclusion majeure : le problème paramilitaire était bien plus grave que les auteurs ne l’imaginaient eux-mêmes.

En 2007 encore, les analystes estimaient à 50 000 le nombre de victimes des AUC. Le bureau du procureur général de Colombie considère à présent que le chiffre dépasse les 140 000. Et puis il y a l’étendue de la collusion. Un tiers des députés élus en 2002 – et la moitié des sénateurs appartenant à la coalition d’Uribe – ont fait l’objet d’une enquête judiciaire en raison de leurs liens supposés avec les milices. Plus d’une vingtaine ont été condamnés. Des centaines de responsables locaux – dont des gouverneurs et des maires – ont également été impliqués. Enfin, il y a l’envergure de l’ambition paramilitaire. Le livre de López montre que le « refonder la nation » du pacte de Ralito – qui donne son titre au livre – n’était pas simple rhétorique pompeuse. Il reflétait bel et bien un projet plus large, commun aux commandants des AUC, aux hommes politiques locaux et aux propriétaires terriens : légaliser la richesse et le pouvoir accumulés à la faveur de l’expansion territoriale des paramilitaires.

Les milices avaient chassé de leurs fermes plus d’un million de paysans pauvres, ouvrant la voie à une véritable « contre-réforme agraire », pour reprendre l’expression des auteurs. De grands propriétaires et des investisseurs – parmi lesquels des paramilitaires et d’autres trafiquants – ont acquis la terre, et des politiciens corrompus les ont aidés à obtenir un titre de propriété. Comme le dit un ancien milicien, « nous commencions par tuer, d’autres suivaient pour acheter et un troisième groupe légalisait ». L’extradition des commandants des AUC n’a pas mis fin à ce projet. Au contraire, écrit López, « la terre, la richesse et le capital politique accumulés dans la violence par le narco-paramilitarisme sont restés entre les mains d’une nouvelle élite hybride » faite de grands propriétaires, d’hommes politiques locaux, de trafiquants de drogue et d’anciens membres des AUC ayant échappé à l’extradition.

Une grande loi des victimes

Avec l’aide des collaborateurs des milices au Congrès, Uribe fit voter des lois l’autorisant à se présenter de nouveau à l’élection en 2006, puis en 2010. Il perturbait ainsi sensiblement l’équilibre des pouvoirs, dans un pays où l’édifice repose sur le mandat présidentiel non renouvelable. En gouvernant quatre ans de plus, il allait accroître sa capacité de contrôler le système judiciaire – et de faire avorter les enquêtes.

En 2009 encore, avec une popularité plus forte que jamais grâce à son succès contre les FARC, cette issue semblait quasiment certaine. Dans la majeure partie de la classe politique, néanmoins, la cote présidentielle était en baisse. La concentration croissante des pouvoirs entre les mains d’Uribe commençait à inquiéter l’élite politique traditionnelle, qui s’enorgueillissait d’avoir réussi à préserver le pays, des décennies durant, de l’autoritarisme.

Le refus du Congrès américain de ratifier le traité de libre-échange – position renforcée par les révélations sur les paramilitaires et leurs alliés politiques – a, lui aussi, fait pencher la balance en défaveur d’Uribe. Ce fut pour le président un revers politique majeur, qui contribua à convaincre les milieux dirigeants que le chef de l’État était devenu un boulet.

En février 2010, la Cour constitutionnelle décidait que le président ne pouvait être candidat à un troisième mandat. Uribe accepta ce jugement, peut-être conscient qu’il n’obtiendrait pas le soutien de l’élite dans sa bataille contre la magistrature. Mais tout le monde ou presque pensait qu’il conserverait néanmoins un pouvoir considérable, même après avoir quitté ses fonctions – en particulier après la victoire écrasante à la présidentielle de son ancien ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, qui avait juré de poursuivre la politique de sécurité de son prédécesseur.

En inaugurant son mandat par une rencontre avec la Cour suprême et la promesse d’ouvrir une nouvelle ère de respect de l’appareil judiciaire, Santos en a surpris beaucoup. Ce rapprochement aurait pu simplement refléter le fait que cet homme issu de la vieille élite de Bogotá entretenait un rapport beaucoup moins conflictuel avec la politique que l’éleveur de l’Antioquia. Mais il alla bientôt plus loin en prenant ses distances avec Uribe. Il annonça que sa priorité serait de faire adopter une grande « Loi des victimes », qui aiderait notamment les déplacés à récupérer leurs terres confisquées. Son prédécesseur s’était vigoureusement opposé à toute législation de ce type.

En avril 2011, en réponse à la pression croissante des partisans du traité de libre-échange, le président Obama annonça qu’il soumettrait le texte au Congrès pour ratification dès que la Colombie aurait commencé d’appliquer un « plan d’action » conçu d’un commun accord en faveur des droits des salariés. [Le traité est entré en vigueur en mai 2012.] Mais le « plan d’action » entériné observe un silence assourdissant sur les puissants groupes armés, souvent dirigés par d’anciens membres des AUC, qui continuent de tuer des syndicalistes et, de plus en plus, les représentants des populations déplacées qui cherchent à récupérer leurs terres. Ces « bandes criminelles émergentes », ou bacrims, ne se présentent plus comme un mouvement national de contre-insurrection, mais continuent bel et bien de faire commerce des drogues illicites et de terroriser les populations civiles, comme les AUC autrefois. Elles sont le legs de l’approche « Justice et paix » d’Uribe.

L’ancien gouverneur Arana et un autre responsable du département de Sucre dénoncés par le maire Tito Diaz ont été condamnés à de longues peines de prison en décembre 2009. Il a fallu des années pour que se tienne le procès, et neuf témoins potentiels ont été assassinés entre-temps. Au mois d’avril suivant, peu après la naissance de son premier enfant, Juan David Diaz recevait un message signé de l’un de ces nouveaux groupes armés : « Tu ne peux imaginer le plaisir que nous éprouvons à l’idée qu’il y a sept ans, à peu près jour pour jour, nous avons tué ton père… Mais nous nous apercevons que le travail n’est toujours pas fini… Nous ne t’avons pas oublié, au contraire. Nous pensons que ta [mort] doit être lente et douloureuse, pire encore que celle de Tito. Nos amitiés à ta femme, ton fils, tes sœurs et ta mère. »

Juan David vit de nouveau caché, loin de sa famille. 

 

Cet article a été publié dans la New York Review of Books le 23 juin 2011. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

19 faits & idées à glaner dans le numéro 35

Pour Darwin, la différence entre les animaux et les hommes est de degré, non de nature.

• La dictature brésilienne fut l’une des plus longues mais la moins terrible du continent sud-américain.

• Tout ce qui est particulièrement improbable est sûrement authentique.

• « Il y a un point au-delà duquel les conventions et l’imagination nous empêchent d’aller. »

• Les enseignants finlandais sont formés à concevoir eux-mêmes leur programme.

• En Finlande les municipalités gèrent le budget de l’éducation sans intervention de l’administration centrale.

• Sept journalistes ont été tués par les Zetas dans la seule région de Vera Cruz en 2011 et 2012.

• Au Tamaulipas (Mexique), les cartels sont plus efficaces dans la collecte des impôts que les services officiels.

• On peut faire un délicieux ceviche d’asticots recueillis sur les cadavres de personnes assassinées.

• Il n’y a pas si longtemps, aux États-Unis, on pouvait être classé comme Noir pour le simple fait d’être « connu » comme tel.

• La plupart des gens traversent leur vie en somnambules.

• Le droit à la recherche du bonheur figure dans la Déclaration d’indépendance américaine de 1776.

L’Esprit des lois est aux temps modernes ce que La Politique d’Aristote fut au monde classique.

• « Apparaît sur la table une fillette bouillie, avec une queue de poisson fixée sur le corps. »

• Un livre est intitulé « 5 000 ans de Pakistan », alors que ce pays n’existait pas il y a 65 ans.

• Dans sa forme la moins sophistiquée, l’histoire des sciences dégénère en recherche des précurseurs.

Cosi fan tutte teste les limites de l’ordre moral et rationnel des Lumières.

• Aux yeux de l’islam, une terre qui a connu la vraie foi ne doit à aucun prix retomber aux mains des infidèles.

• La traduction est consubstantielle au modeste mystère de la littérature.

Oh, no !

Les Français ont de la chance. Chez nous, les cartels de la drogue ne semblent exercer une réelle influence qu’au plan local (Corse, Marseille…). S’ils nous concernent vaguement, c’est parce qu’ils approvisionnent le marché de la toxicomanie. Mais à en juger par les débats publics et les mesures prises, notre seul souci est d’affiner les moyens de venir en aide aux drogués – au risque d’ailleurs d’en faire un peu trop, comme un article de Books le signalait récemment (n° 33, juin 2012). Si nous abordons (bien timidement) la question de la dépénalisation de l’usage et (bien plus timidement) celle de la légalisation, c’est toujours en pensant d’abord au consommateur, considéré comme le centre du problème (sanitaire et sécuritaire). C’est aussi la position des autres États européens et des États-Unis. Tout le monde semble d’accord ou presque. C’était aussi, il n’y a pas si longtemps, la position des États latino-américains. Ce ne l’est plus. Au sommet américain de Carthagène, en Colombie, en avril dernier, plusieurs chefs d’État ont défendu devant Barack Obama un point de vue qui a fortement déplu à l’administration américaine. En substance, leur discours consiste à dire : « Nos États sont gangrenés par les cartels. Ils nous sucent le sang. La “guerre contre la drogue” engagée à votre demande et avec votre appui est un échec sur toute la ligne. La seule solution sérieusement envisageable pour tenter de sortir de cet enfer, c’est d’aller dans le sens de la dépénalisation de l’usage, ainsi que de la légalisation et de l’encadrement de la production et du marché. » Oh, no ! fut la réponse. Car, dans cette matière comme dans bien d’autres, la continuité entre les administrations Bush et Obama est parfaite. Résultat : de même qu’en Afghanistan, les cartels jouent gagnant sur le long terme, à peu près à coup sûr. Sait-on que le Mexique est devenu, cerise sur le gâteau, le principal producteur mondial de méthamphétamine ? Quand on focalise le regard sur les toxicomanes, une évolution vers la légalisation peut sembler absurde ou dangereuse. Quand on élargit l’analyse à la santé des États, c’est beaucoup moins sûr.

 

 

Solidarité naturelle ?

La population des États européens est constamment sollicitée pour aider ceux qui se portent encore plus mal qu’elle, victimes de catastrophes naturelles, de guerres, ou de l’incurie de leurs dirigeants. Mais où trouver des raisons pour aller secourir les autres, et donc consentir à des sacrifices ?

Première réponse suggérée : dans la morale. La grande thèse des religions monothéistes, reprise par la majorité des courants philosophiques, est que la nature humaine est vile. Dans cette optique, la morale est une acquisition tardive et artificielle ; le comportement des bêtes est forcément bestial, le progrès de l’humanité consiste à s’arracher à notre condition animale. Sans contrainte, contrôle, éducation, les individus seraient engagés tout au long de leur existence dans la lutte pour une meilleure place.

Cette opposition entre nature et morale, réalité et volonté, comporte un risque : que l’on renonce à réfréner nos désirs et choisisse à la place de se conformer à ce que la science nous apprend sur la nature du monde. Les défenseurs de cette option ont cru trouver un allié puissant en Darwin et ses disciples. Puisque, pour améliorer l’espèce, les faibles et les ratés sont éliminés chez les autres animaux, ne devrait-on pas procéder de la même manière dans le cas des humains ? Au cours des premières décennies du XXe siècle, de nombreux pays occidentaux ont voté des lois eugénistes et procédé à des stérilisations forcées. De nos jours, on transpose les mêmes principes dans d’autres domaines : puisque la compétition dit la vérité de la vie, affirment les théoriciens du néolibéralisme, la meilleure société est celle qui laisse libre cours à la concurrence et à un marché affranchi de toute contrainte.

En réalité, la position de Darwin est beaucoup plus complexe (1). Pour lui, la différence entre les animaux et les hommes est de degré, non de nature. Les bases de la morale, elles aussi, se retrouvent déjà chez les autres espèces. Depuis quelques décennies, des travaux pionniers conduits par les primatologues, paléontologues ou anthropologues ont constaté la présence, dès les origines de l’espèce humaine, d’attitudes de compassion et de coopération, sans lesquelles nos ancêtres n’auraient pu survivre (2).

En même temps, il suffit de regarder autour de soi pour constater que les relations humaines ne sont pas régies par la seule coopération généreuse. La nature ne nous impose pas la guerre de tous contre tous, mais pas davantage la bienveillance systématique. Ces deux types de comportement trouvent leur origine dans notre nature animale, mais la prédominance de l’un ou de l’autre s’explique par des éléments du contexte.

Les réactions de compassion et de coopération dépendent en particulier de trois variables : le degré de proximité entre bienfaiteur et bénéficiaire ; la place qu’occupe la victime dans l’échelle des pouvoirs ; la gravité du désastre. L’entraide va de soi entre membres proches de la famille, elle est inscrite dans la loi entre concitoyens (solidarité avec les retraités et les malades), elle est présente mais problématique entre les nations de l’Union européenne ; et, pour ce qui concerne le reste de l’humanité, elle est présente seulement en cas d’immense malheur, tsunami ou génocide, ou de victimes impuissantes, tels les enfants. D’un autre côté, la chute des anciens puissants, loin de provoquer la compassion, suscite chez la plupart d’entre nous une sorte de jubilation, comme si l’ordre du monde avait été rétabli.

L’appel à la morale naturelle ne suffit pas toujours pour surmonter notre égoïsme. La raison peut intervenir à son tour, en nous démontrant que poursuivre notre seul intérêt immédiat est contraire à notre intérêt de long terme. Le pur égoïsme détruit les autres autour de nous, or notre bonheur en dépend : on a besoin d’être aimé, et d’aimer à son tour. 

 

Tzvetan Todorov

Pasi Sahlberg : « L’autonomie, voilà le secret de l’école finlandaise »

 

Enseignant à l’université d’Helsinki, Pasi Sahlberg dirige aussi le Centre de mobilité et de coopération internationales (CIMO) du ministère finlandais de l’Éducation. Professeur de mathématiques et de sciences, il a participé à la conception des politiques éducatives de son pays et travaillé sur ces questions au sein de la Banque mondiale et de l’Union européenne. Son site Internet : http://www.pasisahlberg.com/

 

En raison de la réussite des ses élèves dans les grandes enquêtes internationales, l’école finlandaise est considérée comme un modèle. Mais qu’est-ce qu’un bon système éducatif ?

Selon moi, c’est un dispositif qui remplit quatre conditions. D’abord, il présente bien sûr un taux de scolarisation élevé, mais aussi une forte proportion de diplômés à tous les niveaux, y compris dans les formations pour adultes. C’est l’une des meilleures façons de vérifier qu’il bénéficie à tous et pas seulement aux bons élèves. À cet égard, le chiffre du décrochage scolaire est un indicateur de qualité important (1). Deuxième point, l’apprentissage doit concerner tous les domaines culturels, et pas seulement se cantonner à la lecture, aux mathématiques et aux sciences. Les bons systèmes sont ceux qui offrent à tous l’occasion d’étudier les arts, la musique, le théâtre et l’éducation physique, à part égale avec les disciplines académiques classiques. Troisième point, le milieu socioculturel des élèves doit être faiblement corrélé à leur performance scolaire. Autrement dit, les bons dispositifs sont plus équitables que les autres et accompagnent tous les enfants dans leur apprentissage. Enfin, une bonne école gère de manière optimale les ressources dont elle dispose pour atteindre ces objectifs. Cela signifie que l’administration, la direction et l’enseignement sont organisés de façon efficace et productive.

 

Quel jugement portez-vous, dans ce contexte, sur le système scolaire français ?

Je ne le connais pas suffisamment pour en juger mais, si j’en crois mes étudiants et amis français, j’ai l’impression que votre pays offre d’excellentes opportunités aux bons élèves, à ceux qui veulent faire des études poussées à l’université ou dans de prestigieuses écoles. En revanche, les résultats de la dernière enquête internationale PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), réalisée en 2009, révèlent un écart très important entre les résultats des élèves de 15 ans issus de milieux favorisés et de ceux venus de milieux défavorisés, de l’ordre du double de celui du Japon, du Canada ou de la Finlande. Et les élèves français qui suivent mes cours à Helsinki me parlent souvent de méthodes d’enseignement dépassées, qui rendent l’apprentissage ennuyeux pour bien des enfants.

 

Quelles leçons devrions-nous tirer du système finlandais ?

L’une des clés du progrès continu du système finlandais depuis la grande réforme entreprise au début des années 1970 est l’attention accordée à la formation des professeurs. Tous les enseignants doivent désormais être titulaires d’un master de l’une des très sélectives universités du pays préparant à ce métier. Mais le pendant à ce haut niveau de qualification exigé des éducateurs est l’autonomie accrue dont jouissent les établissements et le personnel. Très clairement, cela signifie moins de contrôle central sur les programmes, moins d’inspection nationale, moins de réglementations et de décrets ministériels. Les enseignants finlandais sont formés à concevoir eux-mêmes leur programme, à évaluer les progrès de leurs élèves et à utiliser leur propre expérience pour perfectionner leur pédagogie.

Deuxième point sur lequel nous avons mis l’accent : la fonction de direction. En Finlande, le chef d’établissement doit être qualifié pour enseigner dans son école. Ce sont donc des professeurs ayant une solide expérience du travail en classe. Et dès qu’ils sont affectés à tel ou tel poste, ils ont accès à une formation continue au contact de leurs pairs exerçant dans d’autres établissements, avec lesquels ils échangent tout au long de leur carrière.

Enfin, la troisième caractéristique de notre école est l’importance qu’elle accorde à la question de l’équité. Les systèmes les plus efficaces sont les plus soucieux de donner des chances égales à tous. Et selon le classement PISA, si la France est au-dessus de la moyenne concernant les résultats globaux des élèves aux tests de connaissance, elle est au-dessous sur le plan des inégalités : l’écart s’accroît entre les résultats des meilleurs et des moins bons élèves, et le poids du milieu des enfants reste plus déterminant qu’ailleurs. Or il existe des leviers pour lutter contre cela : des parcours sans redoublement, un effort particulier de prise en charge des élèves en difficulté et une formation adéquate des enseignants sur ce point.

 

On peut donc bien parler de « modèle finlandais » ?

Soyons clairs : la Finlande n’est pas un « modèle » et il n’est pas question dans mon livre de dicter aux autres pays leur politique éducative. Cela dit, nous avons tous à apprendre les uns des autres et la Finlande ouvre à ce titre d’intéressantes pistes de réflexion. En fait, après dix ans de recherche et d’études comparatives, la principale leçon à tirer du système finlandais, à mon sens, c’est qu’il existe une autre voie de réforme que celle actuellement engagée dans la plupart des membres de l’OCDE. En Angleterre, aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans de plus en plus de pays, la France y compris, un « mouvement global de réforme éducative » (GERM) a eu tendance à s’imposer, dont les principes cardinaux sont la concurrence entre les établissements, la liberté pour les parents de choisir l’école de leurs enfants et l’évaluation des élèves par des tests standardisés. À l’inverse, la Finlande a fait de la collaboration entre établissements, de l’équité et du professionnalisme des enseignants les principales lignes de force de son système.

Pour les tenants du GERM, la compétition (entre les écoles et entre les enseignants) améliore la qualité du service et celle-ci peut s’évaluer très précisément par des tests, qui offriraient des données objectives sur les performances de chaque établissement. En outre, la réussite et/ou l’échec de leurs élèves sont directement imputables aux établissements et enseignants concernés, qui ont des comptes à rendre sur les résultats.

 

Quelles sont les origines de cette doctrine éducative ?

Le GERM s’inspire beaucoup de la loi anglaise adoptée par Margaret Thatcher en 1988 et intitulée Education Reform Act. C’est un type de politique éducative que de nombreux pays anglo-saxons ont adopté et que des agences de développement international, comme la Banque mondiale par exemple, ont largement promu et encouragé. Mais le GERM transforme l’école en entreprise, où la mesure des résultats devient une obsession et où, sous prétexte qu’il faut « se concentrer sur les fondamentaux », on finit par réduire les cours aux seules disciplines académiques de base, démoraliser le corps enseignant et introduire la tricherie et la corruption dans le système. Car plus les enjeux des évaluations (en termes budgétaires, d’avancement de carrière ou de parcours scolaire) deviennent importants, plus les chefs d’établissement, les professeurs ou même les élèves trouvent des moyens de contourner les obstacles pour obtenir de meilleurs résultats aux tests.

 

Faut-il donc renoncer à l’évaluation ?

La mesure et le contrôle des acquis sont très présents au sein de l’école finlandaise. Mais selon des modalités presque toujours conçues et réalisées en interne, par les professeurs eux-mêmes. Nous avons volontairement limité au strict minimum les tests standardisés, mis au point par des acteurs étrangers au système. En fait, il n’existe qu’un examen de ce type en Finlande : le Matriculation exam, l’examen de fin d’études secondaires générales, qui conditionne l’inscription à l’université.

 

Vous insistez dans votre livre sur la formation des enseignants, que vous présentez comme la pièce centrale du système finlandais…

À la fin des années 1970, nous avons décidé d’élever le niveau de qualification des enseignants, de transférer toutes les formations au professorat à l’université et d’en faire un métier fondé sur la recherche en sciences de l’éducation, pour favoriser l’autonomie dans la manière de travailler. Cela a entraîné deux conséquences majeures. D’abord, le savoir et les compétences professionnels des enseignants se sont considérablement accrus : ils planifient eux-mêmes les programmes – dont seules les grandes lignes sont fixées par le Conseil national de l’éducation –, définissent les critères de réussite de leurs élèves ainsi que les objectifs de leur établissement, et sont tous formés au travail avec les enfants « à besoins éducatifs spéciaux ». Ensuite, ce haut degré de qualification et d’expertise qui lui est reconnu par la société a rendu la profession enseignante très attractive, plus même que d’autres pourtant plus rémunératrices.

 

Qu’en est-il précisément de la rémunération des enseignants ?

Ils gagnent à peu près la même chose qu’un titulaire de master dans n’importe quel autre secteur d’activité. Leurs salaires sont en outre dans la moyenne de l’OCDE. La plupart d’entre eux vous diraient probablement que leur salaire est satisfaisant, ni plus ni moins. Mais je dois ajouter que la majorité choisit cette profession pour d’autres motifs que financiers.

 

Les établissements finlandais jouissent d’une très large autonomie par rapport à l’administration centrale. Comment, dès lors, garantir l’égalité du service éducatif sur le territoire ?

Concrètement, chaque école a l’obligation de mettre sur pied, de renouveler en permanence et d’adapter ses programmes. Cela laisse beaucoup de liberté pédagogique, mais cela garantit aussi la cohérence des enseignements au sein d’une même école. En outre, chaque municipalité, qui gère le budget de l’éducation sans intervention de l’administration centrale, a le devoir de s’assurer de la convergence des cours dispensés dans toutes les écoles de son territoire. Autrement dit, ce sont les municipalités qui veillent à ce que la loi sur l’éducation soit bien appliquée, et garantissent l’égalité des chances.

 

Et cela fonctionne, puisque la Finlande est la championne de l’OCDE du point de vue de l’équité scolaire !

Il est vrai que, selon le classement PISA, les écoles finlandaises sont celles qui présentent l’écart le plus faible entre les résultats de la meilleure et ceux de la plus faible. Mais il y a en réalité trois raisons de fond à cela. La première, c’est que le système finlandais est organisé autour d’un tronc commun obligatoire de longue durée – l’école « primaire » ou « de base », qui compte neuf années d’études gratuites de 7 à 16 ans, sans filières ni différenciation de niveau – et que les enfants de tous les milieux socioéconomiques vont dans les mêmes écoles, puisque les établissements privés ont été supprimés. La deuxième raison, c’est que les écoles finlandaises offrent une prise en charge sociale complète des enfants : cela va de la cantine gratuite aux services de santé en passant par les dispositifs d’aide psychosociale et de soutien aux élèves dits « à besoins éducatifs spéciaux ». Notre système met l’accent sur la détection et la gestion précoce des difficultés d’apprentissage, des troubles psychologiques et physiques du développement des enfants. Enfin, cela fait plus de quarante ans que nos politiques éducatives sont guidées par l’idée d’égalité des chances. Le programme de l’école « de base », en vigueur depuis plus de vingt ans maintenant, permet aux établissements d’adapter les exigences nationales aux élèves réels, que les enseignants connaissent mieux que quiconque, et de réfléchir aux meilleurs chemins vers la réussite de leur scolarité. C’est cette autonomie au niveau local et cette liberté pédagogique qui font à mon avis la différence et permettent de réaliser les objectifs éducatifs nationaux.

 

La crise que connaît l’Europe contraint de nombreux pays à réduire les dépenses publiques, y compris dans l’éducation. Peut-on imaginer des systèmes scolaires performants à moindre coût ?

En principe, quand le budget de l’éducation est réduit par contrainte, la qualité du service en pâtit aussi. Mais pas toujours. La Finlande a vécu une période de très forte restriction budgétaire en matière d’éducation au début des années 1990, lors de la crise financière qu’a traversée le pays. Et malgré des mesures d’économie ayant conduit à fermer les petits établissements, augmenter le nombre d’élèves par classe et réduire le temps d’enseignement, notre système éducatif à continué d’améliorer ses performances. Car nous avons su mettre en place, dans le même temps, des mécanismes pour compenser les effets négatifs de ces mesures et empêcher la baisse de moral qu’elles entraînent généralement chez le personnel éducatif : nous avons décentralisé l’administration, fermé l’inspection générale, transféré aux écoles la responsabilité des programmes, renforcé la formation des proviseurs et des enseignants. D’une certaine manière, nos écoles ont trouvé un nouvel élan à la faveur de ces réformes, pourtant adoptées au milieu de la pire crise qu’ait connue la Finlande depuis 1930. Voilà sans doute une autre piste de réflexion intéressante pour les pays qui ont à faire face à une baisse des budgets de l’éducation.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Sus au jargon !

Pourquoi les universitaires se complaisent-ils si souvent dans l’usage d’une langue à la fois désincarnée et incompréhensible par le commun des mortels ? Le problème dépasse apparemment les frontières françaises… L’Allemand Valentin Groebner, lui-même universitaire, consacre un court ouvrage au sujet. En rappelant que le style obscur et empesé sert d’abord de signe de reconnaissance et permet de cultiver l’entre-soi. « Ce qui est en jeu, c’est le statut même des disciplines académiques, en premier lieu des sciences humaines, qui redoutent comme la peste de se voir reprocher d’user d’une langue journalistique ou même littéraire », explique le Süddeutsche Zeitung. Groebner se risque à donner quelques conseils à ses confrères. Par exemple : considérer le lecteur comme un touriste étranger à qui l’on fait découvrir une ville inconnue.

Une frangine en colère

Intissar Abdel-Moneim n’est pas le premier auteur à dénoncer les pratiques des Frères musulmans. Mais elle est la première femme issue des rangs du mouvement à faire état dans un livre des « restrictions enseignées et imposées à la femme en son sein », explique l’hebdomadaire Al-Balad. Publié peu avant le renversement de Hosni Moubarak, en janvier 2011, son témoignage a resurgi au moment de l’élection du « Frère » Mohamed Morsi à la présidence du pays, en juin dernier. Alors que de nombreuses Égyptiennes estiment être les laissées-pour-compte du « printemps arabe », l’auteure explique pourquoi elle a claqué la porte de  l’organisation en 2009, ne supportant plus la place subalterne réservée aux femmes en son sein : « Elles ne doivent pas se servir de leur cerveau, mais seulement obéir à Dieu, à son Prophète ainsi qu’à leurs tuteurs hiérarchiques au sein de la confrérie », lit-on ailleurs dans Al-Balad. Abdel-Moneim – romancière et essayiste installée à Alexandrie – avait pourtant œuvré activement à la cause des Frères, notamment pendant la campagne pour les législatives de 2005. Aujourd’hui, elle considère ces années de militantisme comme une expérience d’« autoflagellation ». 

Où il apparaît que le sultan arme une flotte…

Quand il arrive à Constantinople en octobre 1568 pour occuper la charge de bailo de la Sérénissime, Marcantonio Barbaro sait que sa mission ne sera pas des plus faciles. Jadis, le bailo n’était qu’un simple consul, chargé de défendre les intérêts des marchands vénitiens qui commerçaient sur les places du Levant : ce qui était déjà une lourde tâche, puisque le volume des échanges était très important et les capitaux investis considérables. Mais depuis bien longtemps déjà, le bailo était également devenu un ambassadeur chargé de représenter le gouvernement vénitien auprès des ministres du sultan, d’en gagner les faveurs et de faire en sorte que la paix soit maintenue, dans la mesure où une guerre contre l’Empire ottoman était considérée par Venise comme une éventualité catastrophique. Par conséquent, Marcantonio avait la charge de rassembler des informations sur les éventuels préparatifs de guerre du sultan et d’en tenir informée la Seigneurie. La primeur des informations était essentielle, compte tenu de la lenteur des communications : Barbaro avait voyagé plus d’un mois et demi pour atteindre Constantinople, et il savait que ses lettres mettraient au moins trois ou quatre semaines pour reparcourir le chemin inverse – et peut-être même plus pendant la mauvaise saison, si urgentes que fussent les nouvelles qu’elles apportaient.

Mais notre ambassadeur était enclin à l’optimisme ; et la situation qu’il trouva dans la capitale ottomane ne lui sembla pas particulièrement menaçante. Le sultan Sélim, qui avait accédé au trône deux années auparavant, avait renouvelé le traité de paix conclu avec Venise par son père Soliman le Magnifique, et le grand vizir Méhémet pacha se disait un bon ami de la Sérénissime. Tous les informateurs garantissaient à Barbaro que l’Empire n’était pas préparé pour une guerre navale, la seule qui eût pu inquiéter Venise. La flotte de guerre en Méditerranée était constituée de galères à rames, qui pouvaient être construites assez rapidement si l’on disposait des infrastructures adéquates, mais qui étaient aussi très coûteuses à garder en mer, parce qu’elles nécessitaient des équipages en abondance et étaient facilement endommagées si on les laissait mouiller trop longtemps. C’est pourquoi, en temps de paix, tant le gouvernement turc que le gouvernement vénitien n’armaient que le minimum indispensable de galères pour protéger les routes commerciales contre les pirates, et conservaient les autres bateaux en cale sèche, sans équipage et dépouillés de tout l’équipement. Une entreprise belliqueuse de grande ampleur imposait le réarmement d’un grand nombre de galères et le recrutement des équipages : autant de préparatifs qui demandaient plusieurs mois et ne pouvaient passer inaperçus.

Barbaro se tenait donc informé de ce qui se passait à l’Arsenal, l’imposant établissement sur la Corne d’Or où le sultan faisait entreposer ses galères. Plusieurs fois agrandi au cours des siècles, l’Arsenal était constitué à cette époque de cent trente-trois entrepôts de bois et pierre, alignés sur un mille le long de la côte ; chacun était suffisamment spacieux pour accueillir la coque d’une galère tirée au sec, et ils étaient clos, côté terre, par un hangar au toit de tuiles, où étaient entreposées les voiles, les rames et les aussières. La main-d’œuvre permanente n’était pas nombreuse : une cinquantaine de maîtres d’œuvre, parmi lesquels un nombre non négligeable d’émigrés ou des bannis provenant des territoires vénitiens, et une centaine d’aides fournis par le corps des janissaires, à quoi s’ajoutaient, pour les travaux de force, les esclaves du sultan et du kapudan pacha, commandant de la flotte impériale, et ceux des autres riches familles, que l’on logeait dans les tours qui jouxtaient l’Arsenal. Mais en cas de besoin, en recrutant des menuisiers et des calfats grecs de Constantinople et de la mer Égée et en obligeant les communautés turques de l’Anatolie à fournir gratuitement des unités de manœuvres, on pouvait arriver rapidement à plus de deux mille ouvriers. Avec l’Arsenal de Venise, c’était le plus grand ensemble industriel d’Europe, bien que les Vénitiens en parlassent avec mépris : un prédécesseur de Barbaro assurait qu’il était protégé du côté de la terre « par quelque bien pauvre et pitoyable mur tout de terre et ruiné », que ses hangars étaient mal conçus et encore plus mal construits, et qu’il n’y avait pas assez d’espace pour maintenir au sec toutes les galères, si bien que les Turcs, par négligence, les laissaient pourrir dans l’eau. Et pourtant l’attention inquiète que les ambassadeurs vénitiens portaient à l’Arsenal témoignait d’un grand respect pour son potentiel belliqueux, et pour la flotte de guerre qui y était gardée.

Fort heureusement le site de l’Arsenal, « qui s’abreuve à la mer », n’était pas muré de toutes parts contrairement à celui de l’Arsenal de Venise, ce qui permettait à l’ambassadeur de ne rien perdre de ce qui s’y passait. Comme l’écrira quelques années plus tard un successeur de Barbaro, « lui-même chaque jour peut aller en personne, ou mander son secrétaire, pour observer galère après galère tout ce qui s’accomplit en cet arsenal, celui-ci étant ouvert et libre d’accès à toute personne du côté de la mer » : c’était comme si, à Venise, l’on avait aligné les galères le long des Fondamenta de la Giudecca « et que, sans aucun respect, quiconque allant en barque pour son plaisir eût pu les voir et les considérer à sa guise ». Il est à parier que tant Barbaro lui-même que son secrétaire Alvise Buonrizzo ne se soient pas privés de cette promenade en barque ; et, dans les premiers temps de leur séjour, ce qu’ils purent voir les rassurait absolument. Comme Buonrizzo le rapportera plus tard, l’Arsenal « était si dépourvu du moindre équipement que si le Seigneur Turc avait eu besoin d’apprêter à l’improviste ne serait-ce que cinquante galères, il n’aurait pu le faire » : il n’y avait ni rames, ni voiles, ni haubans, ni poix, « ni rien d’autre qui fut indispensable pour les armer ».

Pendant tout le premier hiver, donc, les longs rapports que l’ambassadeur envoyait à son gouvernement deux ou trois fois par mois affichèrent un ton rassurant : il était exclu que le sultan fût en mesure de faire appareiller une flotte d’ici l’été. Et quand, en avril 1569, Barbaro reçut pour la première fois des informations concernant l’ordre d’acquisition de haubans et d’aussières, il ne considéra même pas qu’il y eût lieu de s’inquiéter, puisqu’il n’avait constaté aucun signe d’activité anormale : « Ni dans l’Arsenal ne se voit aucune diligence à travailler, mais les seules personnes ordinaires qui vont et viennent révisant et raccommodant ici et là quelque galère, de celles qui sont en mauvaise condition. » Ces achats, expliqua-t-il, signifiaient que les autorités s’étaient rendu compte que les magasins de l’Arsenal étaient vides, et ils avaient décidé d’en renouveler les fournitures. Au cours des semaines qui suivirent, des signes d’une activité inhabituelle se multiplièrent : le kapudan pacha avait ordonné la construction de dix naves pour le transport de chevaux dans la mer de Marmara, et il y avait envoyé à cet effet des maîtrises de la capitale ; fin mai, on eut vent de nouvelles commandes importantes : boulets d’artillerie, poudre à canon, poix de la mer Noire et quelque « 40 000 pièces de futaine pour les voiles des galères », mais Barbaro continuait de ne pas s’en alarmer. Il ne s’agissait, selon lui, que de fournir les magasins restés vides depuis la dernière guerre, alors qu’on ne signalait encore aucun mouvement particulier dans l’Arsenal.

Il faut attendre le 11 juillet 1569 pour que, face aux rapports qui s’accumulaient sur sa table, l’ambassadeur commence à prendre un ton moins badin. « J’ai déjà avisé Vos Seigneuries, écrit-il, que les Turcs sont en train de commander de grandes quantités de poudre, de boulets, de futaines, d’aussières et de poix ; or, il me faut vous en dire plus, depuis qu’ils ont envoyé de leurs hommes en divers endroits, à fin de rassembler lesdites fournitures, et d’en commander aussi de nouvelles, comme rames, matériel, seaux et autres choses semblables. » Mais l’information la plus préoccupante était autre : « Cette semaine dernière, ils firent réaliser une révision très appliquée de toutes les galères en cet arsenal, pour considérer celles qui sont navigables : révision qui permit également d’inclure celles qui sont bonnes pour accomplir un seul voyage ; leur nombre est de 164 dont 56 sont plus anciennes. » Parmi ces dernières, une bonne moitié était inutilisable ; mais dix étaient déjà en réparation, « et dès lors qu’ils auront fini de les réparer, on prétend qu’ils commenceront à en réparer d’autres par dix à la fois  ». Plus de cent galères en bon état, auxquelles il fallait ajouter quelques dizaines de plus anciennes en voie de réparation, constituaient une flotte tout à fait respectable. Et l’imperturbable Barbaro ne pouvait plus ignorer la signification de cette révision : si désormais la saison était déjà trop avancée pour que le kapudan pacha sorte en mer, il était certain que quelque chose d’important se préparait pour 1570.

Le rapport de l’ambassadeur provoqua une certaine émotion à Venise. L’empire maritime de la Sérénissime, dispersé entre l’Adriatique et la mer Égée, était l’un des objectifs possibles d’une offensive ottomane, et l’expérience montrait qu’il n’était pas facile de le défendre. Chaque fois que Venise avait fait la guerre aux Turcs, elle y avait perdu des territoires, des comptoirs du Péloponnèse jusqu’aux îles, comme l’Eubée, que l’on appelait alors Négrepont ; des ports de la péninsule grecque comme Lépante, à ceux des côtes albanaises comme Préveza et Dürres. Ce qui restait du Dominio da Mar, l’État de Mer (1), était encore suffisant pour garantir un réseau de comptoirs aux galères vénitiennes dans toute la Méditerranée orientale, ainsi que de riches domaines à de nombreuses familles patriciennes : qu’il s’agisse des îles de la Grèce septentrionale, Corfou, Céphalonie, Zante, qui surveillaient l’accès à l’Adriatique ; de quelques précieux avant-postes dans la mer Égée comme Cérigo, l’antique Cythère, et Tinos dans les Cyclades ; et des deux grandes îles méridionales de Crète et de Chypre, chacune ayant le statut d’un royaume, même si de fait elles étaient exploitées comme des colonies. Mais toutes ces îles étaient exposées à une attaque par la mer, et Chypre plus que toute autre.

Possession vénitienne depuis à peine quatre-vingts ans, Chypre avait été précédemment un royaume croisé, et à une période plus ancienne encore, et pour un court laps de temps, une possession musulmane. La domination chrétienne n’avait donc aucune légitimité aux yeux de l’islam, pour qui une terre qui a connu la vraie foi ne doit à aucun prix retomber aux mains des infidèles. Aussi Venise payait-elle au sultan un tribut annuel de 8 000 ducats en échange de l’assurance de sa position : mais c’était une précaution à double tranchant, dans la mesure où, selon la conception ottomane, ce tribut ne faisait que confirmer la souveraineté du sultan sur l’île, qu’il consentait à confier aux infidèles tant que cela lui convenait. Du point de vue géographique, Chypre était le point le plus éloigné de l’Empire : elle était distante de la place Saint-Marc de plus de deux mille kilomètres, et d’à peine soixante-dix de la côte turque. En cas de guerre, Venise aurait dû renforcer considérablement ses ressources pour tenter de la défendre, tandis qu’une force de débarquement venue de l’Anatolie aurait joui de tous les avantages logistiques possibles. En somme, Chypre constituait l’objectif le plus naturel pour la prochaine offensive ottomane ; à l’époque où le sultan Sélim était encore prince héréditaire, on murmurait qu’il nourrissait l’ambition de la conquérir, et cette rumeur avait fâcheusement grossi depuis son accession au trône. D’ailleurs, les chevaliers de Malte étaient si convaincus que les jours de la domination vénitienne à Chypre étaient comptés, qu’ils avaient secrètement décidé de vendre toutes leurs positions dans l’île dès 1567.

Ainsi, en juillet 1569, à Venise, on commença de s’alarmer et, au fur et à mesure que les rapports de Barbaro informaient de nouveaux préparatifs, on veilla à ce que les autorités coloniales à Chypre en soient averties. Le 19 juillet parvint la nouvelle selon laquelle les Turcs avaient expédié cinquante caisses d’armes, pour l’essentiel des mousquets, à Tripoli en Syrie, un port qui donnait directement sur la mer de Chypre ; aussi fallait-il se tenir en alerte et stocker des provisions dans la forteresse de Famagouste, qui était le port principal de l’île. Marcantonio Bragadin, alors dans sa quarante-sixième année, fut nommé capitaine de Famagouste et s’embarqua en emportant avec lui 6 000 ducats qui permettraient de payer les frais d’une consolidation des fortifications. Bien qu’à Constantinople tout le monde répétât que tous ces préparatifs ne concernaient que l’année à venir, les Vénitiens, méfiants, pensaient qu’étant donné la proximité de Chypre des ports turcs, une agression aurait été encore possible à l’automne : le nonce pontifical à Venise, Facchinetti, affirmait même que « l’entreprise se devant faire, le Turc, à cause des chaleurs excessives qui se trouvent en été, ne peut faire la guerre en un temps plus commode que l’automne, saison au cours de laquelle ces messieurs n’ont point facilité de mander une flotte au-dehors ». Au Sénat, on discuta de l’opportunité de maintenir le départ de deux galéasses pour Alexandrie, chargées de marchandises, puis les raisons du profit prévalurent sur celles de la prudence, et les marchandises furent expédiées. Mais l’on établit également qu’il fallait envoyer en Crète vingt galères, et les conserver là démontées, « en un arsenal qu’ils avaient commencé d’organiser, pour qu’elles soient plus proches et opportunes au secours dont Chypre pourrait avoir besoin ».

Pour le moment, on ne fit rien d’autre, d’autant que les rapports de Barbaro étaient contradictoires : d’un côté, ils faisaient état, avec une vive préoccupation, de l’intensification de la rumeur concernant Chypre, de l’autre, ils insistaient sur le fait que les préparatifs étaient probablement et simplement destinés à remédier aux déficiences de l’Arsenal. Des salons de sa résidence dans le quartier de Péra, l’ambassadeur entendait des tirs répétés d’arquebuses. Menant son enquête, il découvrit qu’on en fabriquait à quelques lieues de là et que l’on faisait feu pour vérifier ceux qui étaient déjà terminés. Il passa par là comme par hasard, et évalua le nombre des ouvriers qui y travaillaient, prit note des tirs d’arquebuses qu’il entendait et conclut qu’« en un jour il s’en confectionne au moins cinquante ». La fabrication avançait à ce rythme depuis plusieurs mois, mais, ajoutait aussitôt Barbaro, il faut tenir compte du fait que l’Arsenal était auparavant tout à fait dépourvu d’arquebuses. Quoi qu’il en soit, dans le gouvernement de l’Empire, nombreux étaient ceux qui n’avaient pas, et moins que jamais, la moindre intention de faire la guerre contre Venise : un jour qu’il se trouvait « en visite privée auprès du magnifique aga des janissaires en l’un de ses lieux délicieux sur l’eau », l’ambassadeur porta habilement le discours sur cet argument et, à son grand soulagement, le commandant se prit à déplorer le gâchis de la guerre et à faire l’éloge de la paix, assurant son hôte chrétien que le sultan était « des plus portés à la quiétude ».

La crainte d’une attaque surprise s’étant dissipée avec l’avancement de la saison d’été, Venise continua de surveiller de loin en loin, à travers les émissaires réguliers de l’ambassadeur, ce qui se passait dans les ports turcs, et Facchinetti continua de tenir informée Rome, où le cardinal-neveu Michele Bonelli, dit l’Alessandrino, en référait à son tour à son redoutable parent, le pape Pie V. Ce qui inquiétait surtout les gouvernements italiens était la nouvelle de la construction de naves de transport, qui faisaient inévitablement penser à un débarquement : « Parmi les vaisseaux que le Turc apprête, il y a dix-huit palandières, capable de transporter munitions et chevaux : douze se trouvent sur la mer Majoure, et six à Nicomédie », rapportait le nonce. On notera que l’ecclésiastique, piètre connaisseur des choses navales, confond les palandières, utilisées pour le transport des chevaux, et les mahonnes, destinées au transport des troupes et des munitions : en réalité, Barbaro était au fait de douze mahonnes en ordre à Nicomédie, l’actuelle Izmit sur la mer de Marmara, et de quelques palandières en construction sur la mer Majoure, selon le nom que donnaient les Occidentaux à la mer Noire.

À la suite des premières inquiétudes, la Seigneurie avait décidé d’envoyer en Crète un provéditeur doté de pouvoirs extraordinaires, en prévision d’une guerre dans la mer Égée, que l’on avait crue, pour quelque temps, imminente ; la charge paraissait si lourde que le Sénat n’avait pu se mettre d’accord sur un nom (« quatre ou six sont en ballottage et aucun n’a pu passer », rapportait l’annonce). Finalement messire Lorenzo da Mula fut nommé, mais entre-temps le caractère d’urgence s’était atténué, ce qui n’échappa nullement à la vigilance de monseigneur Facchinetti : « Le clarissimo Mula, affecté à la charge de provéditeur en Candie, s’apprête à partir, non plus toutefois avec cet empressement des premiers jours ; et je crois que c’est par effet des dernières nouvelles de Constantinople qui montrent qu’il ne nous faut plus alarmer », écrivit-il le 24 août. Mais, dans la nuit du 13 au 14 septembre, tout Venise fut réveillée par un épouvantable vacarme ; et la foule qui se répandit promptement dans les rues, craignant soit un tremblement de terre, soit même la fin du monde, apprit qu’il y avait eu une explosion à l’Arsenal.

 

Ce texte est tiré de La Bataille des trois empires : Lépante, 1571, que viennent de publier les éditions Flammarion. Il a été traduit par Patricia Farazzi et Michel Valensi.

De la voiture en Amérique

Quel meilleur miroir de l’Amérique que ses voitures ? Le journaliste Paul Ingrassia a identifié quinze modèles qui ont « soit changé la société américaine, soit su capter l’esprit de leur époque ». Impossible de faire l’impasse sur la Ford T, la première automobile produite à la chaîne, qui « a engendré la journée  de travail à 5 dollars » et, par ricochet, « la classe moyenne,  les banlieues résidentielles,  les centres commerciaux et McDonald’s », résume Ingrassia. L’engouement pour la très chic La Salle de General Motors annonça, à la fin des années 1920, « l’appétit grandissant des Américains pour le standing et le sex-appeal, un goût qu’il leur faudrait réfréner durant la Grande Dépression », rappelle Michiko Kakutani dans le New York Times. La revanche des frimeurs vint dans les années 1950, avec les grosses cylindrées tout en chromes et en ailerons ; sans compter les petites sportives racées comme la Corvette – dont la puissance constitue pour l’auteur un bon indicateur de l’assurance économique et psychologique de l’Amérique d’alors, au même titre que « la longueur des jupes des femmes » ! Las, en 1975, l’Amérique avait perdu de sa superbe – le Vietnam et le Watergate étaient passés par là – et le moteur de la Corvette de base n’affichait plus que 165 chevaux, contre 350 en 1969… Une véritable « émasculation » (sic), qui se confirma dans les années 1980 avec le succès du monospace Chrysler, chouchou des baby-boomers assagis, métamorphosés en parents modèles… Macho, Ingrassia ? Son récit n’a en tout cas pas rebuté Kakutani. Au contraire, l’intraitable critique salue un ouvrage « enjoué et extrêmement bien informé ».