« Écrire un roman, c’est accomplir un acte révolutionnaire. Un roman est un acte d’espoir : il nous permet d’imaginer que les choses pourraient être différentes qu’elles ne sont. » C’est ce qu’affirmait Hilary Mantel dans son essai « Pas de passeport ou de carte d’identité requis : l’écrivain est chez lui en Europe (1) ». Si tous les écrivains sont des révolutionnaires, parce qu’ils imaginent les choses différentes de ce qu’elles sont, qu’en est-il de l’auteur de romans historiques, qui, lui, imagine les choses comme elles auraient pu être ? La contrainte qu’exercent les faits sur la fiction fascine Mantel depuis longtemps. Dans la préface à A Place of Greater Safety (2), roman paru en 1992 et qui se déroule pendant la Révolution française, elle écrivait : « Le lecteur pourra se demander comment distinguer le vrai de l’imaginaire. Un principe de base : tout ce qui semble particulièrement improbable est sûrement authentique. » Elle ne nie pas la différence entre fait et fiction – ses romans se fondent sur des recherches méticuleuses – mais son imagination lance un puissant défi à tous ces supports dont on a l’habitude de faire les gardiens de la vérité – sermon, conférence, manuel scolaire, livre académique. Dans la préface à Bring Up the Bodies, elle constate : « Dans ce livre, je tente de montrer comment quelques semaines cruciales ont été vécues, de l’intérieur, par Thomas Cromwell. Je ne prétends pas que ma version fasse autorité, je fais une offre, une proposition, au lecteur. »
Après le triomphe de Wolf Hall en 2009 (3), sa suite, Bring Up the Bodies, retrace la carrière de l’influent conseiller d’Henri VIII, Thomas Cromwell, de la mort de Thomas More à l’exécution d’Anne Boleyn (4). Dans les deux ouvrages, cet homme d’origine modeste au passé agité se montre tendrement protecteur pour ses serviteurs et subordonnés. Si ses filles avaient vécu, il en aurait fait des femmes instruites. Le roman s’ouvre sur l’image de ses gamines tombant du ciel. Feu son épouse et deux enfants défuntes se sont réincarnées en faucons, qui vont et viennent sur son bras tendu : « Elles ne s’apitoient sur personne, ne répondent à personne. Leur vie est simple. Lorsqu’elles regardent en dessous d’elles, elles ne voient que leur proie, et les plumes d’emprunt des chasseurs. » En Anne Boleyn, Cromwell admire ce même esprit calculateur à toute épreuve : « Il l’a faite reine, elle l’a fait ministre ; mais ils sont mal à l’aise à présent, vigilants, chacun guettant le faux pas qui trahira les vrais sentiments de l’autre. » Insensible à ses charmes, incapable même de feindre une attirance, Cromwell comprend néanmoins Anne comme aucun autre : « Elle jette un coup d’œil sur le visage d’un homme, puis son regard se détourne, indifférent, comme s’il était dépourvu de curiosité. Elle marque une pause, une respiration. Puis, lentement, comme irrésistiblement, elle se tourne de nouveau vers lui. Ses yeux s’appesantissent sur son visage. Elle examine cet homme. Elle l’examine comme s’il était le seul homme au monde. »
L’envers d’Anne Boleyn est l’austère Jeanne Seymour, avec sa « manie de regarder les hommes comme s’ils constituaient une surprise désagréable (5) ». Le contraste entre les deux, la « reine d’aujourd’hui » et celle de demain, est le contraste archétypal entre la putain et la vierge. Thomas Seymour imagine sa sœur au lit en ces termes : « Ce doit être comme embrasser une pierre. On la roule d’un bout à l’autre du matelas et on a les parties engourdies par le froid. » Henri VIII est, quant à lui, troublé par le souvenir de la façon dont Anne Boleyn se comporte au lit : « “Cromwell, qu’est-ce que cela signifie lorsqu’une femme se tourne dans tous les sens, s’offrant d’une manière puis d’une autre ? Qu’est-ce qui a bien pu lui inspirer une telle attitude ?” Il n’y a qu’une réponse. L’expérience, sire. Du désir des hommes et des siens. Il n’a pas besoin de le dire. »
Mantel s’intéresse à la façon dont le pouvoir est négocié, accumulé ou anéanti dans le cours de la conversation et elle a perfectionné l’art de rapporter un échange verbal complexe entre plus de deux personnes. Sa prose passe avec aisance du discours direct au discours rapporté ou intérieur, pour faire surgir des voix dans l’esprit de ses personnages. L’une des choses que le roi aime le plus chez Jeanne Seymour, c’est son silence : « Il n’y a pas de duplicité en elle. Elle ne parle jamais. Et lorsqu’elle parle, je dois me pencher pour entendre ce qu’elle dit. Quand elle marque une pause, je peux entendre mon cœur. » Bien entendu, Jeanne Seymour est loin d’être dépourvue de duplicité, et Mantel le révèle dans une conversation intelligemment menée. La première fois qu’il est reconnu franchement qu’Anne Boleyn ne va pas être simplement mise à l’écart, comme Catherine d’Aragon avant elle, mais mise à mort, c’est dans l’un des rares discours directs de Jeanne Seymour : « Je ne vois pas comment cela pourra marcher, le couvent. Anne va commencer par affirmer qu’elle est enceinte du roi. Celui-ci se verra contraint d’attendre qu’elle accouche, en vain, car elle fait toujours des fausses couches. Après cela, elle imaginera d’autres subterfuges. Et pendant ce temps, aucun de nous ne sera en sécurité. »
Jeanne Seymour parle à ses frères mais le lecteur est lui aussi surpris d’entendre sa douce voix envoyer Anne Boleyn à l’échafaud. Le discours direct ralentit le rythme du roman, lui faisant adopter celui de la discussion, et il nous plonge au cœur du drame.
Mantel est extrêmement à l’aise dans ces va-et-vient. L’illustration la plus remarquable nous en est donnée lorsqu’Anne Boleyn arrive pour être emprisonnée à la Tour de Londres. Dans la barque, elle badine avec son oncle, le duc de Norfolk, Thomas Audley, le lord-chancelier, et William Fitzwilliam, maître trésorier. Cromwell est demeuré silencieux. Lorsqu’ils accostent, Anne semble se liquéfier et se dérobe à toutes ces mains masculines : « Lorsqu’elle reprend possession de son corps de femme, elle a les mains et les genoux sur le pavé, la tête rejetée en arrière et elle sanglote. » Personne ne sait quoi faire et, comme d’habitude, c’est Cromwell qui prend en charge le problème : « Lui, Cromwell, la saisit – puisque personne d’autre ne le fera – et la remet sur ses pieds. Elle ne pèse rien, et tandis qu’il la soulève, ses sanglots s’interrompent, comme si sa respiration avait été coupée. Silencieuse, elle se cale contre son épaule, s’appuie sur lui, résolue, complice, prête pour la prochaine chose qu’ils partageront : son exécution. »
La transition brutale des sanglots au silence, le passage du présent au futur et la fugace image de la réciprocité qui a existé entre ces deux brillants ambitieux, tout cela suscite un élan de sympathie pour l’un et l’autre.
Bring Up the Bodies commence là où Wolf Hall s’interrompt : au début du mois de septembre 1535. Les deux textes entrent en résonance l’un avec l’autre d’une façon si élaborée qu’il est difficile de croire (et d’autant plus impressionnant) qu’ils aient été écrits l’un après l’autre. Des scènes du premier roman sont revisitées et approfondies dans le second. La pantomime dans laquelle le protecteur de Cromwell, le cardinal Wolsey, avait été ridiculisé et insulté, revient hanter les comédiens tandis qu’ils passent en jugement pour irréligion en compagnie d’Anne Boleyn : le puissant ministre n’oublie ni ne pardonne rien. La structure dramatique de Bring Up the Bodies est plus resserrée que celle du roman précédent. Il ne couvre que neuf mois, alors que Wolf Hall (sans même tenir compte des retours en arrière sur l’enfance brutale de Cromwell) s’étend sur huit années. Bring Up the Bodies se compose de deux parties parfaitement équilibrées, agencées autour d’une scène pivot : un tournoi au cours duquel le roi est désarçonné. Pendant vingt minutes, on le croit mort. Juste avant ce trépas avorté, Catherine d’Aragon s’était éteinte ; peu après, Anne Boleyn fait une fausse couche.
Dans Wolf Hall, l’épouse de Cromwell prédit que la tentative du roi d’annuler son premier mariage pour pouvoir en contracter un second va susciter un tollé chez « toutes les femmes d’Angleterre. Toutes les femmes qui ont une fille, mais pas de fils. Toutes les femmes qui ont perdu un enfant. Toutes les femmes qui ont perdu le moindre espoir d’avoir un enfant. Toutes les femmes de quarante ans (6) ». Rendu perplexe par ces paroles, Cromwell ne peut comprendre pourquoi son épouse se soucie de celles qui n’ont pas de fils alors que le leur est vivant et en bonne santé. Il en arrive à la conclusion que « c’est peut-être une habitude chez les femmes que de passer leur temps à se mettre dans la peau d’une autre ». Bring Up the Bodies accorde une place centrale à la vie des femmes. Rome continue de brandir la cause de Catherine d’Aragon, même après son décès. Non sans humour noir, Mantel imagine que lorsque nous serons tous morts, « dans quelque sinistre réduit du Vatican, un squelette faisant office de secrétaire agitera ses os pour consulter ses collègues squelettes sur un point de droit canon. Qui a pris la virginité de Catherine, son premier mari ou le second ? De toute éternité nous ne le saurons jamais (7) ». C’est là qu’est réintroduit le flux de conscience de Cromwell, lorsqu’il demande : « Qui peut comprendre la vie des femmes ? »
Comme A Place of Greater Safety, Wolf Hall et Bring Up the Bodies finissent l’un et l’autre sur une exécution. Dans le premier de ces romans, Mantel fait preuve de retenue lors de la scène sanglante : « Il y a un point au-delà duquel les conventions et l’imagination nous empêchent d’aller ; peut-être est-ce là, quand les charrettes déversent au pied de l’échafaud leur cargaison, qui vit et respire encore, mais ne sera plus bientôt que de la viande inerte. » La décapitation de Thomas More, à la fin de Wolf Hall, était rapide et sans bavure. Agenouillé, comme tous les autres témoins de la scène, Cromwell relevait la tête au bruit écœurant produit par la hache dans la chair et voyait que le corps sectionné de More s’était affaissé comme un sac de vieux vêtements. Cette fois, Mantel a poussé son imagination plus loin. Elle se concentre – on en revient toujours là – sur les femmes, qui entourent Anne Boleyn, et se sont dissimulées sous un voile (8) : « Elles ne veulent pas être associées pour le restant de leurs jours au travail de ce matin-là, elles ne veulent pas que leur époux ou leur soupirant les regarde et pense à la mort. » Anne se rend à l’échafaud en distribuant des aumônes et, quand elle y arrive, elle retourne sa bourse vide, « un geste sage de bonne maîtresse de maison », pour vérifier qu’il ne lui reste rien à donner avant de mourir :
« La reine est seule à présent, seule comme elle ne l’a jamais été dans sa vie. Elle dit : Christ prends pitié, Jésus prends pitié, Christ accepte mon âme. Elle lève un bras, de nouveau ses doigts vont vers sa coiffe, et lui pense : baisse ce bras, pour l’amour de Dieu, baisse ce bras, il n’aurait pas eu de désir plus brûlant si… “Mon épée”, réclame brusquement le bourreau. »
Lorsque More avait été décapité, Cromwell avait regardé avec le reste de la foule. Là, il semble presque sur l’échafaud avec Anne Boleyn, derrière elle, respirant dans son cou, tandis qu’elle lève nerveusement le bras vers ses cheveux, écho spectral d’un geste érotique. Mantel passe insensiblement de la prière d’Anne à celle de Cromwell : « Pour l’amour de Dieu, baisse ce bras et il n’aurait pas eu de désir plus brûlant si… » Si quoi ? Si c’était sa propre épouse, ou l’une de ses filles, ou quelque autre femme qu’il avait aimée ? Si c’était lui qui s’agenouillait à bout de nerfs, attendant la mort ?
Mantel et ses lecteurs savent que Cromwell se rapproche inexorablement de sa propre exécution. L’auteure a dit qu’elle comptait initialement le tuer à la fin de Wolf Hall ; puis à la fin du second tome. Il y aura donc un troisième volume, puisqu’il est plus vivant que jamais et repousse l’échéance fatale, devenant de page en page plus fascinant. En aucun cas, Bring Up the Bodies ne saurait être considéré comme une simple suite de Wolf Hall. Mantel est plus que d’autres une romancière révolutionnaire engagée. Elle comprend la révolution non seulement comme un acte d’espoir, un champ ouvert à l’expérimentation, ou une tentative d’imaginer un monde meilleur, mais aussi comme un maelström politique : un tourbillon où se mêlent de dangereux opportunistes et où « volent en éclats les certitudes de ce monde, et de l’autre ».
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 9 mai 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.