La Belgica maintint son cap sud-ouest dans la mer de Bellingshausen. Comme il n’y avait pas eu de nuit claire depuis que le navire avait quitté le canal, Lecointe [le capitaine] était incapable d’établir ses coordonnées avec précision, mais, à l’estime, il calcula qu’ils franchiraient le cercle antarctique dans la soirée du 15 février 1. On hissa le drapeau belge pour marquer l’événement. Ce fut un moment de grand soulagement pour Gerlache. S’il n’avait pas encore atteint la gloire, avoir franchi ce jalon le sauverait d’une humiliation totale à son retour au pays.
Cependant, plus il s’éloignait vers le sud, plus il courait de risques de ne pas même pouvoir rentrer chez lui. La texture de plus en plus épaisse du pack 2 se manifestait par les bruits qui résonnaient à l’intérieur du navire tandis qu’il le traversait. Le choc mat de fragments de banquise épars contre la coque céda la place au lent grondement de la glace en crêpe, puis au craquement rocailleux du brash-ice 3. L’écho de la mer qui gelait peu à peu autour du navire inquiéta plusieurs hommes à bord, notamment les scientifiques. Chaque jour voyait grandir la probabilité qu’ils soient pris au piège.
Aucun être humain n’avait jamais hiverné au sud des îles Shetland du Sud – sans parler du sud du cercle antarctique –, et les dangers d’un tel séjour dans la banquise étaient flagrants. Gerlache était parfaitement conscient du sort que risquait une expédition bloquée dans les glaces. Ses lectures de récits polaires lui avaient appris qu’il était bien plus facile d’entrer dans le pack que de s’en dégager. L’expédition Franklin des années 1840 en offrait un bon exemple : une fois que la Terreur et l’Érèbe furent tombés dans les rets de l’Arctique canadien, tous leurs hommes furent condamnés à mourir de froid, de faim et de maladie.
Gerlache savait que la glace pouvait détruire un navire comme un boa constrictor tue sa proie, broie ses os et l’avale d’un coup. En 1882, il n’était encore qu’un adolescent déjà fasciné par les récits polaires quand les journaux du monde entier avaient publié l’histoire sensationnelle d’un autre vaisseau américain condamné, l’USS Jeannette. Sous le commandement de l’officier de marine George W. De Long, parti en 1879 pour atteindre le pôle Nord par le détroit de Béring en se fondant sur l’hypothèse erronée de l’existence d’un canal d’eau libre et relativement chaude menant directement au sommet de la planète, la Jeannette se trouva prise dans les glaces à quelques centaines de kilomètres au nord de la Sibérie. Le navire dériva à travers l’océan Atlantique pendant près de deux ans avant que la glace ne relâche son étreinte. Ce bref sursis ne lui apporta pourtant pas le salut : le tampon d’eau libre entourant le navire permit au pack de prendre de l’élan dès le lendemain, quand les pressions se renouvelèrent. La glace fracassa alors la Jeannette de toutes parts et perça sa coque sous la ligne de flottaison. De Long et ses hommes évacuèrent le navire et s’aventurèrent sur la glace, voyant leur demeure sombrer lentement, douloureusement, dans un trou de plus en plus étroit. Les câbles cassèrent net, les cordages se détendirent et les fusées de vergue se plièrent à la verticale quand le vaisseau fut aspiré dans l’ouverture. Une fois que la glace eut refermé ses mâchoires, il ne resta qu’un résidu de peinture et quelques esquilles pour marquer l’endroit où avait sombré la Jeannette. Un tiers seulement des naufragés survécut grâce à des chasseurs sibériens autochtones qui les trouvèrent à demi-morts, les nourrirent, les réchauffèrent et les conduisirent en lieu sûr.
Gerlache s’efforçait de ne pas laisser ce genre d’histoires émousser son courage tandis qu’il faisait voile vers le sud. Les dangers de la glace n’étaient-ils pas précisément, après tout, ce qui faisait des pôles des objectifs aussi convoités ? […]
Le livre de bord de Gerlache au cours de cette période est une chronique d’un étranglement, lent mais inexorable. Il nota ainsi le 20 février : « Le navire est pris entre plusieurs grands “pans” qui l’enserrent et rendent toutes évolutions impossibles. » La glace piégeait la Belgica pendant une ou deux heures, avant de relâcher son emprise.
Certains hommes profitaient de ces répits pour s’y aventurer, mais on ne pouvait pas se fier à sa solidité. « Les crêpes de glace sont étroitement soudées, observait Cook [le médecin de l’expédition], mais à certains endroits se trouvent des tampons mous de glace pulvérisée et de neige, qui sont dangereux pour le voyageur. » Ces surfaces pouvaient paraître fermes et même résister à quelques coups de botte hésitants, mais finir par céder sous le poids d’un homme. Tomber dans de l’eau à moins 15 °C vous garantissait une mort facile. La réaction instinctive du corps au choc du froid est de haleter ; pour peu que la tête soit submergée, le réflexe d’inhalation peut remplir les poumons d’eau instantanément. Si un homme avait survécu à l’immersion initiale, il était possible que le trou par lequel il était tombé dérive si vite qu’il était incapable de le suivre, ce qui le condamnait à se cramponner à la face inférieure de la glace et à regarder, impuissant, la faible lumière filtrant à travers le pack diminuer jusqu’à ce que tout devienne noir.
Le 23 février, Gerlache accompagna Cook pour une brève sortie sur le pack apparemment solide. Cette excursion était particulièrement risquée pour le commandant, qui ne savait pas nager. Ils commencèrent par avancer d’une démarche peu assurée, examinant attentivement chaque plage de neige suspecte. Mais plus ils progressaient, plus leurs pas s’allongeaient. Ils avaient presque oublié qu’ils n’étaient pas sur la terre ferme quand le commandant posa le pied sur de la glace fondue recouverte de neige et s’enfonça droit dans l’océan glacé. Avec une agilité de félin, Cook attrapa Gerlache par le col de son manteau avant que sa tête n’atteigne la surface et il le hissa hors de l’eau. « J’ai arraché son col et dérangé ses boutons, mais j’ai eu la satisfaction de lui éviter un bain complet à une température de 6 degrés au-dessous de zéro », écrivit Cook 4.
Pour éviter de se laisser piéger par un environnement aussi perfide, Gerlache maintint son navire à la périphérie du pack en expansion, faisant des tentatives d’incursion dès qu’un passage s’ouvrait. La Belgica, que Cook avait trouvée si maladroite et disgracieuse à côté des yachts élégants et des paquebots dans le port de Rio de Janeiro, l’impressionna alors par sa pugnacité. Elle était dans son élément. Si la glace se refermait autour d’elle, elle se débattait et se dégageait en se tortillant, laissant derrière elle des copeaux de bois rabotés. « Elle se plaint, elle gémit, craque et frissonne, relata Cook, mais elle continue à découper de grandes crêpes de glace de 1,5 mètre d’épaisseur et d’écarter des fragments de banquise de plus de 50 mètres de diamètre. Elle laboure la mer jonchée de glace comme un être animé. »
Gerlache tentait le sort en poursuivant ainsi sa progression alors que l’hiver approchait. Les jours raccourcissant et se rafraîchissant, les brèches dans la glace se faisaient moins nombreuses. La perspective de quitter l’Antarctique un jour trop tôt le déchirait pourtant. Malgré les avantages du moteur à vapeur, la Belgica n’avait pas encore atteint les 71° 10’ de latitude sud, le record du capitaine James Cook, enregistré plus d’un siècle auparavant, en 1774, sans parler du record de la latitude la plus australe établi par James Clark Ross en 1842 avec 78° 09’ 30”. Ces deux exploits avaient été accomplis de l’autre côté du globe. Gerlache s’était déjà engagé plus au sud dans la mer de Bellingshausen que tout baleinier ou explorateur avant lui. Mais cela ne remplaçait pas la gloire irréfutable d’un record de latitude.
Le commandant gardait les yeux rivés sur l’horizon. Au sud, des water skies suggéraient que de vastes surfaces dégagées s’étendaient dans cette direction, invitant Gerlache à s’attarder encore un peu dans l’espoir de les atteindre.
Chaque jour qui passait voyait cependant la glace cerner la Belgica plus fréquemment et plus longtemps, au grand désespoir de la plupart des hommes à bord. Dans la soirée du 23 février, Gerlache demanda aux officiers et aux scientifiques ce qu’ils pensaient de la perspective d’hiverner dans la glace. À en croire Cook, « tout le monde y [était] hostile ». Longtemps auparavant, il avait imaginé prendre la tête de la première expédition à hiverner dans l’Antarctique, mais il pensait au continent lui-même et n’avait pas envisagé d’être prisonnier d’une étendue de glace apparemment infinie dérivant sans but autour de la mer. Cook ne voyait pas ce qu’on pouvait gagner à rester coincé dans le pack. Cependant, étant le seul homme à bord à avoir enduré un hiver polaire (avec Peary au Groenland), Cook était également le seul à être plus ou moins prêt à cette éventualité.
Pétrifiés par cette idée, les scientifiques s’y opposèrent avec la dernière véhémence. Aucun d’eux ne s’était engagé à passer un hiver dans les glaces. Ils affirmèrent se soucier avant tout de la préservation de leur travail : si la Belgica était broyée par la glace, déclarèrent-ils, les collections d’Arctowski et le musée miniature de Racovitza sombreraient avec elle. […]
Aussi longtemps que le pack était resté fermé au-delà de ses marges extérieures, les délibérations de Gerlache sur l’opportunité d’y hiverner avaient été largement hypothétiques. Mais le 28 février au matin, une violente tempête fracassa le bord du pack. Des fragments de banquise se séparèrent et des chenaux d’eau libre s’ouvrirent, invitant la Belgica à s’y introduire et offrant à Gerlache une occasion éphémère de s’enfoncer profondément jusqu’au cœur de la banquise antarctique.
Le commandant devait prendre une décision. Le navire venait de franchir le 70e parallèle et les voies qui s’ouvraient lui offraient une chance de se frayer un passage vers le sud et, qui sait, d’établir un nouveau record. Cependant, pénétrer aussi loin dans le pack à une période aussi tardive de l’année leur faisait courir le risque de se faire prendre au piège, non pas pour quelques heures ou quelques journées, mais pour des mois, voire des années. Tandis que la Belgica tanguait parmi les fragments de banquise qui s’entrechoquaient et que les vents hurlaient en bourrasque dans les gréements, Gerlache pesait ses options.
Les mésaventures de la Terreur, de l’Érèbe et de la Jeannette étaient très présentes à son esprit alors qu’il envisageait de s’engager profondément. Faire naufrage dans l’Antarctique était à tout prendre une éventualité plus inquiétante encore. À la différence de l’Arctique, aucun navire de passage ne viendrait leur porter secours. Même si la localisation de la Belgica avait été connue, ce qui était exclu, le vaisseau le plus proche se trouvait certainement à plusieurs centaines de kilomètres d’elle. Et les hommes ne survivraient probablement pas à la traversée du passage de Drake dans les petits canots découverts du baleinier. De plus, comme Gerlache n’avait envisagé de faire hiverner que quatre hommes sur la terre de Victoria, l’expédition n’avait emporté que quatre jeux de vêtements adaptés à un froid extrême. S’ils étaient obligés de tirer des canots à travers le pack sans équipement adéquat, bien des hommes mourraient.
Mais leur sécurité n’était pas, en cet instant, la préoccupation première du commandant. Contrairement à Amundsen [le célèbre explorateur norvégien qui, quelques années plus tard, serait le premier à atteindre le pôle Sud et qui, pour l’heure, était premier lieutenant sur la Belgica], Gerlache n’avait aucun goût pour la souffrance en tant que telle et ne s’était pas familiarisé avec son étreinte si pleine d’enseignement. Il n’en avait pas moins compris que la gloire accompagnait le risque, et que risque et souffrance étaient généralement indissociables. Outre les histoires tragiques de navires perdus dans les glaces, il se sera rappelé les récits plus heureux de capitaines qui avaient exposé la vie de leurs hommes et avaient triomphé. Le 5 janvier 1841, quelques années avant que Franklin ne conduise l’Érèbe et la Terreur à leur perte, James Clark Ross les avait entraînés dans le pack à une latitude comparable, de l’autre côté de l’Antarctique. En quatre jours, les navires avaient forcé le passage à travers plus de 200 kilomètres de banquise et étaient ressortis de l’autre côté dans des eaux libres, permettant ainsi à Ross de découvrir la terre de Victoria. Que penserait le monde de Gerlache s’il avait peur de tenter ce que Ross avait réalisé presque soixante ans plus tôt ?
La Belgica attendait les ordres, battue par les vagues, le vent et la glace. Comme la tempête qui grossissait fracturait le bord du pack, il devint trop dangereux de rester sur place. Gerlache allait devoir essayer d’échapper aux vagues en s’enfonçant profondément dans la glace, ou bien éviter les fragments de banquise agités par la tempête et les icebergs en se retirant dans l’océan libre. Il ne pouvait plus différer sa décision : l’expédition avait déjà perdu un homme dans des circonstances moins dangereuses.
Cependant, tous les arguments rationnels que Gerlache examina pour prendre son parti étaient sous-tendus par une profonde angoisse latente : sa chance d’accéder à la gloire n’était-elle pas en train de lui échapper ? Les retards accumulés avaient déjà imposé de nombreuses modifications au programme de l’expédition, et il en éprouvait un profond malaise. Au total, leur campagne allait désormais durer trois ans au lieu des deux que Gerlache avait d’abord envisagés. Cet allongement était devenu indispensable parce que les contretemps survenus en Amérique du Sud – les renvois et les désertions, la curiosité insatiable que la Terre de Feu inspirait aux scientifiques, le naufrage évité de justesse dans le canal de Beagle, un détour imprévu vers l’île des États pour reconstituer les réserves d’eau douce – avaient empêché la Belgica d’atteindre la terre de Victoria avant que la banquise hivernale n’en bloque tous les accès. Mais cette année supplémentaire posait ses propres problèmes. Le budget de 300 000 francs prévu pour l’expédition suffisait à peine pour deux ans ; en fait, il ne restait que 16 000 francs dans les coffres. Il avait fallu si longtemps à Gerlache pour rassembler cette somme qu’il était insensé d’imaginer pouvoir, en un seul hiver et en Amérique du Sud, lever des fonds suffisants pour prolonger l’expédition d’un an. Il serait déjà assez difficile de convaincre ses commanditaires ou le gouvernement belge de lui accorder une rallonge alors qu’il avait échoué à atteindre un de ses principaux objectifs. Le faire depuis le Chili ou l’Argentine serait quasiment impossible. De même, en considérant le mal qu’il avait eu à réunir son équipage, à le conserver et à en assurer la discipline, Gerlache pouvait s’attendre à ce que plusieurs de ses hommes quittent le navire à la première escale de la Belgica au lieu d’attendre tout l’hiver que le navire puisse repartir.
Le commandant voyait bien que tous ses projets risquaient de s’écrouler. S’il n’avait pas l’argent ou les hommes pour poursuivre l’expédition, il serait contraint d’y mettre fin, ce qui serait une humiliation nationale, personnelle et familiale. Les chercheurs seraient peut-être impressionnés par les découvertes que les scientifiques de la Belgica avaient faites dans le canal, mais des roches, des lichens et un moucheron aptère auraient peine à satisfaire un public belge assoiffé de gloire nationale et d’aventure par procuration. Si la Belgica devait se replier en Amérique du Sud, la réaction de la presse serait probablement brutale et risquerait d’influencer négativement les rares commanditaires encore disposés à soutenir l’expédition.
Malgré les dangers – ou plutôt, à cause des dangers –, rester prisonnier des glaces résoudrait l’intégralité de ces problèmes. Cela ne coûterait pas plus cher, Gerlache ne perdrait pas d’hommes – en tout cas pas du fait de désertions – et cette aventure donnerait matière à un récit sensationnel. Si l’expédition de la Belgica n’arrivait pas à atteindre le pôle Sud magnétique (cette année, en tout cas), ses hommes pourraient établir un autre record en étant les premiers à hiverner au sud du cercle antarctique. Les périls en jeu n’étaient pas un frein, mais plutôt un encouragement : plus le récit serait poignant, plus on aurait envie de le lire et plus les éditeurs seraient disposés à mettre la main à la poche pour s’en assurer l’exclusivité.
Si tous ces éléments jouèrent un rôle dans les réflexions de Gerlache, cela ne faisait pas de lui un homme plus cynique que d’autres explorateurs. Il était courant que les chefs d’expédition publient leurs souvenirs à leur retour. C’était en grande partie ainsi qu’ils gagnaient de l’argent, qu’ils remboursaient leurs créanciers et finançaient leurs futures campagnes. Faute de ressources naturelles facilement exploitables, les récits étaient ce que les explorateurs polaires rapportaient de ces paysages de glace désolés. Et les meilleures histoires n’étaient pas celles où tout se passait bien 5. Bien que Gerlache sût qu’être prisonniers des glaces risquait d’infliger à ses hommes de terribles souffrances, il ne pouvait que savoir que ces souffrances pourraient constituer un investissement d’un bon rapport futur, financier et autre.
La mer agitée soulevait les fragments de banquise et les projetait les uns contre les autres, et contre les flancs de la Belgica. La neige s’élevait en tourbillonnant jusqu’au sommet des mâts. Le commandant traversa le pont, adaptant son pas au balancement du bateau. Il gravit l’échelle qui menait à la passerelle de commandement, où il trouva Lecointe. Il prit le capitaine à part, pour éviter que le timonier ne surprenne leurs propos, et lui fit part de ses intentions. Le vent glacial couvrait leurs voix. Mais quand le commandant eut fini de parler, le capitaine sourit. Les deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de main pleine de sens et de l’assurance que chacun assumerait la responsabilité de cette décision mémorable.
Se tournant alors vers le timonier, Lecointe cria : « Cap au sud ! »
— © Éditions Payot & Rivages, Paris, 2023.