Livre manquant : Europe, la fin des illusions

Plusieurs lecteurs nous demandent quand donc nous allons enfin faire un dossier sur l’Europe, confrontée à la crise la plus grave de son histoire. La raison est assez simple et significative en même temps : il ne semble pas y avoir de bon livre sur le sujet, ni en Europe même ni aux États-Unis. « Il ne semble pas » : la prudence s’impose, car un bon livre sur la crise européenne ne serait pas forcément mis en avant par les meilleurs journaux et revues. Que serait-ce d’ailleurs qu’un « bon » livre, en l’occurrence ? Il faut le reconnaître : l’exercice est périlleux. Quel auteur serait capable de rendre excitant un sujet rendu dissuasif par sa technicité et l’ennui distillé par les méandres de l’administration bruxelloise et la diplomatie technocratique ? Quel auteur serait capable de fournir au lecteur les arguments décisifs lui permettant de se faire une opinion sur la question de savoir si « l’idée européenne » n’était pas, en fin de compte, une belle illusion ? Voilà peut-être le titre à suggérer pour ce livre : « Europe : la fin des illusions ».

O. P.-V.

Mon cher cyber-journal

La tenue d’un journal intime est un sport pratiqué depuis l’Antiquité, qui a pris son envol avec la Renaissance, puis explosé au XIXe siècle. Aujourd’hui, l’enthousiasme perdure, d’autant que les conditions d’exercice se sont bien améliorées : le diariste, souvent devenu bloggeur, trouve sur le Net quantité d’outils facilitant la rédaction et surtout la diffusion de ses écrits. Des outils qui auraient fait pâlir d’envie Restif de La Bretonne, lui qui passait la nuit à collecter du « vécu » et qui devait le jour non seulement écrire son journal, mais aussi l’imprimer (en fabriquant même son propre papier, pendant la Révolution) et le distribuer.

Le Net n’a pourtant su ni résoudre ni même clarifier la grande question au cœur du travail du diariste : le journal doit-il demeurer secret, le destine-t-on à un lecteur précis, ou l’offre-t-on au monde entier ? À l’ère numérique, on a juste remplacé la serrure du cahier, les écritures chiffrées (comme chez Pepys) ou les dissimulations diverses par le pseudo et/ou le code secret de l’ordinateur. Et, dès lors qu’on autorise le regard extérieur, jusqu’où peut-on pousser l’aveu ? La très victorienne reine Victoria a choisi bien évidemment l’autocensure. Dans les 141 volumes de son journal (1), qu’elle a scrupuleusement tenu depuis ses 13 ans et presque jusqu’à son dernier jour, elle fait certes quelques révélations politiques (la mort de Gladstone, son Premier ministre et ennemi intime, l’a « emplie d’un coupable soulagement »). Mais aucun aveu plus intime ne vient égayer ces 43 735 pages ; même sa nuit de noces – apparemment extatique – ne provoque que ces blêmes commentaires : « Je me suis retirée à 10 heures et demie, et j’ai été fort malade. Puis nous nous sommes couchés – dans le même lit, bien sûr. »

Rousseau, lui, a courageusement choisi de tout dire, vraiment tout – y compris ce fantasme amoureux, qu’il n’avait jamais osé révéler à ses partenaires même au plus chaud de l’étreinte (à savoir : qu’il aurait tant aimé recevoir une fessée). Peut-être aurait-il tiré profit de la mise en ligne de ses Confessions, notamment sur un site qui proclame : « Pourquoi donc écrire quelque chose que personne ne lira ? Pourquoi garder son journal secret alors qu’on peut le rendre interactif ? » Qui sait, peut-être Rousseau aurait-il trouvé sur le Net une partenaire à l’esprit large qui lui aurait enfin administré la fessée tant désirée.

 

 

Un président cultivé

Quels livres a lus le nouveau président mexicain, Enrique Pena Nieto ? Pendant la campagne électorale, alors qu’il était à la Foire internationale du livre de Guadalajara, on lui demanda de citer trois livres qui l’ont influencé, rapporte William Finnegan dans le New Yorker. Il a mentionné la Bible, du moins « certaines parties » (non précisées), et Le Siège de l’aigle, un roman de Carlos Fuentes (mais qu’il a attribué à l’historien Enrique Krauze). « Pendant plusieurs minutes particulièrement pénibles, c’est tout ce qu’il put avancer. » L’assistance rit méchamment. Sa fille adolescente envoya un tweet vengeur, visant « tous ces idiots du prolétariat, qui ne font que critiquer ceux dont ils sont jaloux ». 

Sodome et Gomorrhe revisitées

Les deux villes évoquées dans la Genèse n’ont pas été détruites par la colère divine parce qu’on y maltraitait les étrangers et les pauvres, mais parce que leurs habitants avaient la fâcheuse habitude de péter en public. Telle était du moins l’opinion des savants de l’Islam, écrit Philip Hensher dans The Spectator en rendant compte du livre de l’historien Tom Holland sur la période qui s’étend de la mort de Jésus à la formation de l’Empire omeyyade. 

Ces Noirs qui voulaient être Blancs

En ce printemps 1922, on s’arracha les billets d’entrée pour l’inauguration du Lincoln Memorial. Des dizaines de milliers de personnes convergèrent vers le National Mall pour une grande journée de festivités ; au programme, parades, musique et discours. Parmi les plus célèbres Washingtoniens noirs présents en ce Memorial Day ensoleillé (1) figurait Whitefield McKinlay, ancien receveur des douanes à Georgetown et administrateur de biens pour l’élite mulâtre de la ville. À presque 70 ans, McKinlay avait vécu le pire et le meilleur de ce que l’après-guerre de Sécession devait réserver aux personnes de couleur. Il avait été admis à l’université de Caroline du Sud pendant la période faste de la Reconstruction, puis en avait été exclu après l’arrivée au pouvoir des démocrates, qui soumirent l’État à une forme extrême de ségrégation. Il avait vu des hommes politiques noirs portés au pouvoir par les électeurs noirs quand on leur accorda le droit de vote, puis balayés quand on le leur retira. Le même processus avait présidé à l’évolution de Washington. Autrefois décrite comme le « paradis de l’homme de couleur » (c’est-à-dire un lieu de liberté et de perspectives d’avenir) par les agents immobiliers clients de McKinlay, la capitale était devenue un « purgatoire » – pour reprendre l’historien David Levering Lewis (2)  – où les Noirs étaient bannis des hôtels et des restaurants, exclus des emplois fédéraux et régulièrement persécutés par les sudistes du Congrès, visiblement déterminés à éliminer toute présence métisse à Washington. Sans s’étendre sur le cas de McKinlay, Daniel Sharfstein, ressuscite véritablement dans The Invisible Line cette frange privilégiée de la société noire de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.

 

Une élite « quasi blanche »

McKinlay s’était réjoui de recevoir un élégant carton d’invitation à la manifestation du Lincoln Memorial, y voyant un signe de la volonté de Harding et des républicains revenus au pouvoir d’assouplir les contraintes de la ségrégation. Lui et son épouse constatèrent leur méprise en présentant leurs billets à l’entrée de la tribune : alors qu’ils pensaient s’asseoir dans de confortables chaises pliantes, on les conduisit vers un terrain vague où étaient disposés de simples bancs mal équarris, à presque un pâté de maisons des tribunes. Les McKinlay y retrouvèrent d’autres notables de couleur – médecins, avocats, juges, professeurs, et hommes d’affaires –, séparés de la zone réservée aux Blancs par un cordon et placés sous la surveillance de marines en uniforme. Alors qu’ils s’apprêtaient à s’installer à l’extrémité d’une rangée, un soldat ordonna aux McKinlay de se déplacer vers le centre pour laisser de la place aux futurs arrivants. Comme le couple hésitait, il leur demanda, en aboyant, de « se grouiller ». L’incident déclencha un tollé à travers toute la « section Jim Crow (3) »et les McKinlay vidèrent les lieux, entraînant derrière eux bien des représentants de la bourgeoisie noire de Washington et de Baltimore.

Le New York Times consacra plusieurs colonnes au récit des événements de la journée, sans faire mention ni du placement ségrégatif ni de la quasi-émeute qui s’était produite. La nouvelle fit en revanche l’objet de manchettes furieuses dans des journaux noirs comme le Baltimore Afro-American, le Chicago Defender et le Washington Tribune. Ce dernier rapporta que les notables afro-américains avaient reçu des billets estampillés de manière à les signaler comme personnes de couleur. L’origine de ce dispositif est incertaine, mais il était particulièrement utile dans une ville où les classes supérieures noires se composaient majoritairement de familles dont l’ascendance africaine était souvent invisible à l’œil non averti. L’élite « quasi blanche », comme l’écrit Sharfstein, était issue de liaisons remontant à l’époque de l’esclavage, entre un père ou un grand-père blanc propriétaire et l’une des femmes noires ou mulâtres qu’il possédait. À Washington – comme à Charleston ou à La Nouvelle-Orléans – ces familles perpétuaient leur couleur « pâle, claire et bougrement proche du blanc (4) » en écartant les prétendants à la peau plus foncée et en se mariant entre eux. Ils pouvaient à tout moment franchir la frontière et vivre comme des Blancs. Le fait de continuer à afficher sa couleur relevait souvent d’un choix. Dans ces conditions, il était difficile, et plus encore dans la capitale fédérale que partout ailleurs, d’identifier la race d’un détenteur de billet à son teint.

Les pasteurs jugèrent d’ailleurs nécessaire de mettre en garde leurs ouailles contre le péché consistant à se faire passer pour Blanc ou, dans le langage du révérend washingtonien à la peau claire Francis J. Grimké, de céder à la tentation de « naviguer sous de fausses couleurs ». Mais même les fidèles fiers de leur race et se revendiquant comme Noirs cherchaient parfois à passer pour Blancs afin d’échapper temporairement aux tracas. Ils se prétendaient « portugais » ou « espagnols » pour louer des chambres dans les hôtels « réservés aux Blancs », ou manger au restaurant sans subir l’humiliation de voir dresser des paravents autour de leur table. Ils fraudaient pour assister aux comédies musicales du National Theater, dont la direction était connue pour son extrémisme.

S’ils avaient le choix entre passer plusieurs nuits assis dans un wagon crasseux et enfumé et se reposer confortablement dans le wagon-lit Pullman « réservé aux Blancs », bien des membres de l’élite de couleur préféraient naturellement la seconde option. Mary Church Terrell, journaliste, militante des droits des Afro-Américains et épouse de Robert Terrell, un juge et diplômé de Harvard, fut l’une des premières à en parler ouvertement. À une connaissance qui lui reprochait son habitude de voyager dans la voiture réservée aux Blancs, elle répondit qu’elle n’avait pas d’autre choix si elle voulait arriver fraîche et dispose à ses conférences.

Parvenue à Union Station, la principale gare de Washington, Mary reprenait sa vie de femme de couleur. Mais elle comprenait ceux qui choisissaient définitivement la blancheur pour améliorer leur sort et celui de leurs enfants. Au cours d’un voyage qu’elle fit quelques années avant l’inauguration du Lincoln Memorial, elle rencontra un ami qui fit mine de l’ignorer parce qu’il était devenu Blanc. Elle l’obligea à la saluer, mais écrivit à Robert : « Depuis qu’il est devenu Blanc, la vie de Jack Durham est meilleure qu’elle ne l’aurait jamais été s’il était resté Noir ! Élever son fils comme un Noir, avec tous les préjugés honteux qu’il lui faudrait endurer, serait de sa part un crime ! »

Partout, les Afro-Américains comprenaient qu’il leur fallait couper les ponts avec ceux de leurs amis et parents qui avaient abandonné leur identité pour devenir Blancs. La presse noire protégeait ceux qu’on appelait les « transfuges » (passers) en les citant anonymement ; dans ses articles, elle tournait en dérision les Blancs incapables de reconnaître les métis infiltrés dans le personnel de banques, de cabinets d’avocats et de grands magasins réservés aux Blancs. Mais cela ne suffisait pas à réconforter ceux que leurs frères et sœurs, leurs enfants, voire leurs parents avaient quittés pour le monde des Blancs sans plus jamais donner de nouvelles. Ils pleuraient leurs disparus comme ils l’auraient fait pour leurs morts.

The Invisible Line retrace une histoire nuancée du passage de frontière raciale, du XVIIIe siècle à nos jours, à travers trois familles. Les Gibson commencèrent à se faire passer pour Blancs dans la campagne profonde de Caroline du Sud dans les années 1760, puis gravirent les échelons de l’aristocratie jusqu’au Sénat. Les Spencer, des fermiers pauvres, gagnèrent dans les années 1840 un village de montagne isolé du Kentucky (où les Noirs étaient rares) et devinrent officiellement Blancs au bout de presque un siècle d’ambiguïté raciale. Le cadre historique du destin des Gibson et des Spencer est bien restitué, mais le livre se concentre avant tout sur l’histoire de M. et Mme Orindatus Simon Bolivar Wall, un couple aisé de Noirs affranchis ayant quitté Oberlin, dans l’Ohio, pour Washington durant la période prometteuse de la Reconstruction. Le couple et ses cinq enfants souffrirent considérablement de l’attitude de plus en plus hostile des Blancs.

 

Au prix fort

Sharfstein raconte l’histoire des Wall principalement à partir de celle de Stephen, le deuxième de la fratrie, qui tenta en 1910 d’être traité comme un Blanc à Washington, sans succès, mais y parvint dix ans plus tard en payant le prix fort. Stephen n’entreprit pas cette transformation en se volatilisant et en déménageant à New York, comme certains de ses frères et sœurs ou de ses voisins, mais en continuant de vivre dans la ville où sa famille était bien connue. Il fut démasqué le jour où il déménagea dans un quartier blanc et chercha à faire admettre sa fille blonde aux yeux bleus, Isabel, dans une école blanche qui la rejeta au motif que du « sang de couleur » coulait dans ses veines. À ce stade, il aurait pu se contenter de se faire oublier et de recommencer ailleurs. Mais il préféra faire appel de cette décision, d’abord auprès du conseil d’établissement puis devant la justice. L’affaire donna lieu à des procès-verbaux du conseil d’établissement, à des comptes rendus d’audience et à des articles de presse qui ont permis à Sharf­stein d’accéder à une histoire riche et fascinante qui se serait probablement perdue sans cela.

Comme de nombreux éminents citoyens de couleur de la capitale, O. S. B. Wall était le fruit de la liaison d’un père esclavagiste et d’une des femmes dont il était propriétaire. Et comme les plus fortunés de ces enfants métis, il fut affranchi par son père, qui lui légua un héritage et l’envoya loin du Sud pour être élevé en terre libre. À la fin de l’été 1838, le propriétaire de plantation Stephen Wall chargea en effet un ami d’acheminer cinq de ses enfants métis depuis le domaine des Wall à Rockingham, en Caroline du Nord, jusqu’à Harveysburg, dans l’Ohio, un bastion abolitionniste près de Cincinnati. Wall père aurait pu choisir n’importe quelle destination pour ses rejetons, mais il choisit de les envoyer dans une région peuplée de quakers farouchement antiesclavagistes. Stephen Wall légua en outre à ses enfants l’argent nécessaire pour faire partie des citoyens les plus riches de Harveysburg. Plus tard, O. S. B. et sa petite sœur Caroline émigrèrent plus au nord, à Oberlin, un autre foyer abolitionniste. Caroline épousa bientôt un futur pilier de l’élite noire de Washington, John Mercer Langston, affranchi et doté lui aussi par son père. O. S. B. épousa la « très pâle » Amanda Thomas, une camarade de classe de sa sœur. « En 1858, écrit Sharfstein, O. S. B. et Amanda Wall avaient deux fils et une fille, tous suffisamment clairs pour être sujets aux coups de soleil. »

Oberlin avait beau être une terre abolitionniste, les chasseurs d’esclaves n’y sévissaient pas moins. Les Wall et les Langston craignaient à juste titre que des membres de la famille ne soient kidnappés et renvoyés clandestinement dans le Sud. La population de couleur de la ville se retrouva sur la sellette un an après l’élection de John Mercer Langston comme secrétaire de mairie, quand son adversaire battu fut nommé shérif adjoint et se mit à transmettre au Sud les signalements de nouveaux arrivants noirs, proposant de les faire arrêter contre rémunération.

À Oberlin, O. S. B. se joignit à une action menée par un vaste groupe d’hommes du cru pour empêcher un chasseur d’esclaves d’escamoter un fugitif du nom de John Price. Les sauveteurs furent par la suite traduits en justice pour violation du Fugitive Slave Act (5). L’habile prestation d’O. S. B. à la barre poussa les journaux à écrire qu’un homme noir « s’était montré de beaucoup plus intelligent que les chasseurs de nègres du Kentucky qui l’avaient précédé ». Il fut finalement relâché à cause d’un vice de forme dans la procédure (il figurait dans l’acte d’accusation sous le nom erroné d’« Oliver S. B. Wall »), mais d’autres purgèrent leur peine de prison avec fierté et un flot ininterrompu de sympathisants leur rendirent visite.

Pendant la guerre de Sécession, O. S. B. enrôla des troupes pour l’Union, au sein desquelles il servit lui-même comme capitaine. À la fin des années 1860, il tira un trait sur sa vie confortable à Oberlin pour s’installer à Washington, qui était alors une ville boueuse en construction, où lui et John Mercer Langston travaillèrent pour le Freedman’s Bureau afin de favoriser l’intégration des anciens esclaves (6). O. S. B. fut récompensé pour sa loyauté en temps de guerre par des mandats officiels en temps de paix. Le président Grant fit de lui le premier juge de paix noir de la ville. Il servit dans le même temps comme magistrat de police, jugeant d’affaires de délinquance. O. S. B devint une personnalité politique populaire, du moins dans un premier temps, au point d’être élu à deux reprises à l’Assemblée législative de Washington pour y représenter une circonscription à majorité blanche.

La fortune l’abandonna aussi vite qu’elle lui avait souri. Accusé de corruption et d’incompétence, il dut subir une campagne de diffamation de la part de la presse blanche et faire face à l’hostilité d’un Congrès de plus en plus extrémiste. En 1878 éclata un scandale particulièrement compromettant, lié aux menées de Wall pour contraindre le Freedman’s Hospital à se fournir dans une épicerie qu’il venait d’ouvrir. Peu après, le président Rutherford B. Hayes soumettait son nom au Sénat pour reconduire sa nomination comme juge de paix, mais sa candidature fut rejetée malgré des lettres de recommandation qui témoignaient de ses compétences.

Malgré ce revers, les Wall continuèrent de donner dans leur résidence de Howard Hill des dîners élégants, agrémentés de musique et de conversations brillantes. Parmi les invités figuraient des sommités politiques telles que Frederick Douglass (7) ou Susan B. Anthony (8). À la lueur des bougies, O. S. B. les régalait de ses histoires de jeunesse et de ses « épopées haletantes à travers le réseau clandestin de l’Underground Railroad pour conduire des esclaves vers la liberté (9) ». Mais la belle vie, financée par une dette galopante, s’arrêtait aux soirées. Le matin venu, il regagnait péniblement le monde miteux du tribunal de police pour dégotter parmi les voleurs à la petite semaine des clients qui peinaient à s’acquitter de ses cinq dollars d’honoraires. O. S. B. Wall eut une attaque au tribunal et mourut au printemps 1891.

D’après Sharfstein, les cinq enfants d’O. S. B. et d’Amanda tirèrent de tout cela une leçon évidente. Outre la chape de plomb des lois Jim Crow qui pesait toujours plus lourd sur la vie de la capitale, le fait d’avoir vu la réputation de leur père ternie publiquement les incita clairement à se défaire de leur identité noire pour intégrer le monde blanc. Au moment de la mort d’Amanda en 1902, le frère de Stephen, Edward, avait épousé une Française et émigré au Canada, où il était receveur dans les wagons-lits de la Canadian Pacific Railway – un poste qui ne devait s’ouvrir aux Noirs que cinquante ans plus tard. Deux des trois sœurs Wall avaient déjà passé la frontière raciale, et la troisième les imita peu après l’enterrement d’Amanda.

La prénommée Bel avait déménagé à New York et était devenue Mme Gotthold Otto Elterich après avoir épousé un ingénieur allemand venu construire des voies de chemin de fer dans l’Ouest américain. Le nom et le métier de son mari lui permirent de bénéficier d’une forte présomption de blancheur et de faire illusion. En 1907, Elterich mourut à l’étranger dans un accident de canotage en compagnie d’une autre femme. The Washington Post, qui avait consacré quantité d’articles à O. S. B. de son vivant, ne mentionna pas de race, décrivant la veuve éplorée comme l’ancienne « Mademoiselle Isabel Irene Wall », fille d’un « avocat accompli », qui était « bien introduit dans les milieux diplomatiques et la bonne société ».

 

« Jaune d’apparence »

Stephen, le fils d’O. S. B, en tira les conséquences. À l’époque de la mort d’Elterich, il souhaitait échapper à la discrimination qu’il subissait depuis presque trente ans au Government Printing Office. S’il avait évité de peu les « purges massives de typographes qualifiés noirs », il avait néanmoins été licencié à deux reprises par une nouvelle administration démocrate, à chaque fois pour une période de cinq ans. Il s’était présenté comme une personne « de couleur » dans sa deuxième demande de réintégration, persuadé que l’engagement de son père au sein des troupes noires pendant la guerre de Sécession l’avait aidé à décrocher son poste. Mais les liens qui l’unissaient au monde de l’élite afro-américaine étaient de plus en plus ténus. Assez clair de peau pour passer de l’autre côté, il soigna son image d’homme blanc en épousant Lillie Slee, une femme blanche élevée dans le Massachusetts par sa mère canadienne.

Le couple fit construire une maison dans le quartier blanc de Brookland à Washington, où il aurait pu couler des jours heureux si le nom de Wall y avait été moins connu. Des rumeurs sur l’identité de Stephen ne tardèrent pas à circuler, et Isabel, sa fille, fut renvoyée de son école à cause de son ascendance. D’après Sharfstein, ses instituteurs tombèrent de haut : « Personne ne se serait douté qu’elle avait du sang de couleur », déclara l’un d’eux.

Quand Stephen intenta une action en justice pour les contraindre à réintégrer la fillette, il soutint que l’État n’avait pas produit la preuve du bien-fondé de son chef d’accusation. Cette stratégie était perdue d’avance à une époque où l’on pouvait être classé comme Noir du simple fait d’être « connu » pour l’être. Sans surprise, des policiers certifièrent que le père de Stephen, O. S. B., était « considéré comme un homme de couleur » et que sa mère, Amanda, était « jaune d’apparence ». L’entrepreneur de pompes funèbres qui prépara la dépouille d’Amanda pour ses obsèques relaya le préjugé devenu inhérent à la « mentalité Jim Crow » : il avait pensé qu’elle était métisse, déclara-t-il, à cause de l’odeur « repoussante » caractéristique des Noirs qui émanait de son cadavre.

Le tribunal finit par reconnaître qu’Isabel ne présentait « aucune caractéristique physique fournissant la preuve oculaire de son appartenance à une race autre que caucasienne », mais mit en avant le fait que « son père présentait à l’œil nu des caractéristiques raciales qui l’identifiaient comme étant d’ascendance noire ». Le tribunal déclara la fillette « de couleur » par huit voix contre une, celle de Mary Church Terrell. Elle connaissait les Wall depuis longtemps et fit certainement tout ce qu’elle put pour convaincre le jury de rendre une décision favorable à Isabel.

La publicité faite autour du procès fut désastreuse pour Stephen, qui venait d’être à nouveau licencié du Government Printing Office. « Les tribunaux ne pouvaient les empêcher de continuer à devenir Blancs, ne faisant que modifier leur manière de s’y prendre », écrit toutefois Sharfstein. Au début des années 1920, Stephen retrouva son emploi à l’imprimerie – sans solliciter ses multiples relations au sein de l’élite noire. Il obtint cette fois un poste de nuit, où il se rendait et qu’il quittait sans attirer l’attention. À l’époque, Stephen et Lillie avaient vendu leur maison de Brookland, changé de nom et de prénom, et passé la frontière de la couleur.

La valeur d’une blancheur nouvellement acquise se mesurait souvent en espèces sonnantes et trébuchantes. Les historiens qui se sont penchés sur le cas de la famille Jefferson-Hemings, par exemple, ont mis en évidence des différences marquées entre le destin des enfants et petits-enfants de Madison Hemings, qui resta Noir, et de ceux de son plus jeune frère Eston, qui préféra devenir Blanc. Parmi la progéniture de Madison, on trouve principalement des commerçants, des petits agriculteurs, des ouvriers, des traiteurs et des domestiques. Celle de Eston, au contraire, compte des médecins, des avocats, des hommes d’affaires et des officiers. Mais leur réussite économique avait pour prix l’angoisse de devoir mentir sur son passé et d’être découverts.

Stephen hérita de la paranoïa afférente au franchissement de la frontière raciale, mais d’aucun de ses bénéfices matériels. Il était devenu Blanc au seuil de la retraite, trop tard pour mettre professionnellement à profit sa nouvelle identité. Il avait aussi pris l’habitude ruineuse de plier bagages chaque fois qu’une famille noire apparaissait dans le quartier où il vivait, pour les éviter. Ce faisant, il amputait les maigres ressources familiales et hypothéquait l’avenir de ses enfants. Ceux-ci seraient marqués à jamais par la dissimulation de leur véritable identité et cette vie d’itinérance.

On peut penser que les jeunes Wall auraient bien mieux réussi si la famille n’avait pas renié son ascendance et avait recherché la protection de notables de couleur comme les Terrell, dont Stephen loua une maison avant de passer définitivement du côté blanc. Mais, au début des années 1920, il avait déjà pris sa retraite, abandonné le nom de Wall et tourné définitivement le dos à son passé et à ses ancêtres de couleur.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 24 novembre 2011. Il a été traduit par Hélène Quiniou.

L’art de tailler les crayons

Le sous-titre complet du livre de David Rees est : « Traité pratique et théorique sur l’art artisanal de la taille des crayons, à l’usage des écrivains, artistes, rédacteurs de contrats, tourneurs de métaux, forgerons de marine et fonctionnaires ». Tenir 220 pages sur ce thème, voilà un exercice à la Perec, pleinement réussi, selon Marc O’Connell dans le New Yorker. On y trouve tout ce qu’il est nécessaire et moins nécessaire de connaître sur cette question aussi pointue que délicate. Ainsi sur la taille façon Hendrix, derrière la tête. Sur l’usage d’une « bonne » pince à épiler pour ramasser les rognures (« J’ai utilisé celle laissée par ma femme quand elle m’a quitté »). Sur la conduite à tenir si la mine casse, laissant un « col creux » : « La douloureuse absence au lieu de l’abondance attendue pourrait bien déclencher des associations indésirables avec certains aspects financiers, intellectuels et romantiques de votre vie. Ignorez-les. Amputez le col creux, libérez le taille-crayon des scories de la pointe déchue… »

Il y a un chapitre sur « Les risques psychologiques associés à la taille des crayons : Évaluation et stratégies appropriées ». La philosophie est convoquée : « Faire une pointe sur un crayon, le rendre fonctionnel, c’est le sortir de la caverne de Platon et le mettre au soleil de l’utilité. Bien sûr, vivre hors de la caverne fait courir un risque d’imperfection et de frustration. Mais nous devons faire avec ces risques si nous voulons avoir assez d’oxygène pour survivre. »

David Rees s’était fait connaître jusqu’ici par ses cartoons caustiques sur « la guerre contre le terrorisme » (1). Voici trois ans, il a monté son auto-entreprise de taille manuelle des crayons (il hait les taille-crayons électriques et consacre un chapitre à la façon de pénétrer chez les gens qui en ont pour les écraser avec un maillet). Si on lui envoie un crayon à tailler par la poste, il le renvoie convenablement pointu, dans un tube, accompagné d’un petit sac en plastique contenant les rognures, le tout pour 15 dollars. Il dit avoir attiré 500 clients. Business Week a fait le calcul : « Les crayons coûtent 3 dollars la douzaine. Un taille-crayon manuel vaut 1,50 dollar. Cela donne  un retour sur investissement d’environ 1 200 % [(500 x 15 $)/(125 $ pour les crayons + $1,50 pour le taille-crayon + 500 $ pour les envois)]. » Plus les revenus tirés des conférences, qui se multiplient. Une belle affaire.

 

 

 

L’ancêtre de tous les populistes

Alcibiade, fils de Clinias, était pour le public de la démocratique Athènes une sorte d’étrange mélange de Karl-Theodor zu Guttenberg, Gerhard Schröder et Diego Maradona (1). Issu de la plus haute aristocratie, c’était un vrai phénomène ; un enfant gâté, excentrique et violent, intimement convaincu dès le plus jeune âge de sa supériorité. Il portait une longue chevelure et de luxueux vêtements, et suscitait le désir aussi bien chez ses aînés pédérastes que chez les femmes volages. Il fut de tous les scandales, sexuels comme religieux, mais son charme était tel qu’on lui pardonna beaucoup.

Alcibiade, à l’instar de son tuteur, le grand homme d’État Périclès, se mit au service de la démocratie athénienne, une démocratie directe qui garantissait une grande influence politique aux personnalités charismatiques. L’éloquent jeune homme alliait une éducation complète – philosophie, littérature, danse, musique, mais aussi sport et chasse – et une élégance hédoniste à une brutalité et une roublardise dénuées de tout scrupule. Représentant la majorité, les citoyens ordinaires, ceux qui en fin de compte décidaient du destin de la ville au sein de l’ecclésia [assemblée], craignaient cet homme en même temps qu’ils l’aimaient. Dans l’ensemble, ils étaient fiers de lui, car il savait éveiller l’orgueil des Athéniens. Ses audacieuses manigances avaient attiré plus d’un malheur sur sa patrie, mais on l’admirait.

 

Un trouble-fête aviné

Arrêtons-nous sur une année, l’an 416 av. J.-C. C’est le moment où Alcibiade échappa à l’ostracisme (2). Par ailleurs, il poussa à la conquête on ne peut plus brutale – à l’anéantissement en fait – de l’île rebelle de Melos. L’année 416 le vit aussi participer en vedette aux Jeux olympiques – où son attelage parvint, à grands frais, à remporter une première, une deuxième et une quatrième place dans la discipline de la course de chevaux. Et c’est, enfin, en cette même année qu’est censée se dérouler l’action du Banquet, le grand dialogue de Platon sur l’amour. Alcibiade, en vrai trouble-fête aviné, fait irruption au milieu de la discussion policée des convives, et se met à déblatérer sur son cher Socrate, la figure centrale du dialogue, qui l’a initié à la philosophie et qui l’attire. Le sage, de son côté, comme le rappelle le poème d’Hölderlin Sokrates und Alcibiades, a lui aussi une inclination pour le beau jeune homme.

Mais la mesure et la recherche de la vérité n’étaient pas vraiment le fort de cet élève-là. « Il ne faut pas élever de lionceau dans la cité, lit-on dans une comédie de l’époque. Une fois qu’il a grandi, on ne peut que se soumettre à ses volontés. » Et c’est ce que firent les Athéniens, à plusieurs reprises, malgré les retournements de veste spectaculaires de leur protégé. Tout populiste, jusqu’aujourd’hui, a des leçons à apprendre d’Alcibiade.

En ce temps-là, Athènes ne combattait pas le FMI, ni Angela Merkel, mais sa rivale Sparte. Alcibiade, élu stratège pour la première fois en 420, mit en place une subtile politique d’alliances. Plus tard, il convainquit les Athéniens d’envoyer une flotte gigantesque vers l’Occident – la fatale expédition de Sicile coûta la vie à plus de 10 000 citoyens et alliés. Ce fut le Vietnam d’Athènes. Le jeune homme, qui, avant l’issue des événements, avait été démis du commandement à cause d’une accusation de blasphème, prit la fuite. Athènes le condamna à mort par contumace. Il réapparut chez l’ennemi juré spartiate, et servit de conseiller dans la guerre contre sa ville natale. Ce ne fut que sa première volte-face ; bientôt il rejoignit, à l’ouest de l’actuelle Turquie, le satrape du Roi des rois perse, mena des négociations secrètes avec les putschistes qui venaient de renverser la démocratie à Athènes (3), pour finalement rallier les troupes restées fidèles à la cause démocratique, stationnées sur l’île de Samos. Malgré tous ces revirements, celles-ci l’accueillirent en sauveur – son aura devait être exceptionnelle. En Orient, entre l’Hellespont et le Bosphore, il remporte une bataille navale au large de Cyzique grâce à une manœuvre géniale encore étudiée par des historiens militaires comme Donald Kagan (4). La guerre du Péloponnèse fut finalement perdue, Sparte triompha. Alcibiade, qui avait de nouveau fui en Asie, mourut assassiné en 404 dans les bras d’une hétaïre. La postérité n’a cessé de s’interroger : dans une situation historique différente, qu’est-ce que ses innombrables talents ne lui auraient pas permis d’atteindre ? Voici que l’historien de l’Antiquité viennois Herbert Heftner propose une biographie du jeune héros athénien. Elle est nettement plus sobre et plus sage que son objet, mais contient tout ce qu’on peut dire et savoir d’Alcibiade aujourd’hui. L’ouvrage voit en lui la « figure représentative d’une époque certes brillante, mais aussi instable et contradictoire ».

 

Cet article a été publié dans le Süddeutsche Zeitung le 24 mai 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Volapük

« Tragique erreur ! Le mot que nous avions à l’esprit est le joli gobbledegook anglais. Hélas! il compte chez nous une pléthore d’équivalents : jargon, galimatias, charabia, sabir, amphigouri, sans compter le fameux volapük de de Gaulle. Bref, notre langue ne manque pas de mots pour stigmatiser le baragouin de tous les cuistres qui, sous couvert de bâtir un lexique spécialisé, cryptent la phrase pour préserver l’étroite culture de l’entre-soi. »

D. P.

Volapük. Le mot a été créé en 1879 par l’Allemand Johann Martin Schleyer. Il est composé de l’altération artificielle  de deux mots anglais, world (vol) et speak (pük). À l’origine, il désignait une sorte d’espéranto.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant ». Il désigne une inquiétante étrangeté.

Écrivez à

Le mot du mois

Oui j’écris rarement et me plais de le faire :
Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ;
Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein,
Je crois prendre en galère une rame en la main…

Mathurin Régnier, Satires, XV, 1612.

Ces Français qui ont inspiré l’Amérique

Comme les sages en conviennent, la plupart des gens traversent leur vie en somnambules. Nous nous habituons si bien à nos coutumes et à l’ordre des choses que nous remarquons à peine les infimes évolutions sociales qui, avec le temps, deviennent transformations majeures. Les années passent, et c’est seulement quand nos cheveux commencent à grisonner que nous prenons conscience de fréquenter un monde étrange, dominé par la jeunesse. Et le phénomène se reproduit à chaque génération. C’est cela, entre autres, être moderne. Mais cela importe-t-il ? En règle générale, non. La vie continue comme avant, à moins que ne survienne un épisode terrible, comme celui qu’ont vécu les Européens avant la Seconde Guerre mondiale. Ils s’avisèrent alors qu’ils avaient perdu cette chose essentielle, leur liberté. À des moments différents, les Russes, les Italiens et les Allemands ont connu ce destin, sombrant sans presque s’en apercevoir dans l’esclavage idéologique du totalitarisme. Moralité : mieux vaut rester vigilant.

Éviter de se laisser « dépasser par les événements » n’a pourtant rien d’évident. Cela tient notamment au fait que nous persistons à employer les mêmes mots pour désigner des pratiques qui changent insensiblement. Nous sommes fiers de notre tolérance, mais la nature de ce que nous devons et ne devons plus tolérer a beaucoup évolué. Et chaque changement se présente sous le signe de la vertu ou du progrès. Les bolcheviks promettaient une « vraie communauté » et les nazis annonçaient puissance et purification. Ils mentaient, bien sûr, mais bien des gens s’y sont laissé prendre. Les médias nous sensibilisent en permanence à telle ou telle crise, mais en restent généralement à l’écume des choses. Le véritable problème, pour l’homme soucieux de réfléchir, est donc de parvenir à voir ce qu’il a sous les yeux.

Dans deux ouvrages récents, Paul Rahe propose une méthode aussi lumineuse qu’inhabituelle pour saisir l’essence du présent : plonger dans le passé. Il attire en l’occurrence notre attention sur une période cruciale de l’histoire de l’Amérique, quand une poignée de brillants esprits français jugèrent le compromis civique élaboré par les Anglais singulièrement propice à la liberté. Nous sommes au début du XVIIIe siècle, ce moment unique où pouvait s’analyser, à l’heure même de sa naissance, le pouvoir qu’a la liberté de délier les énergies d’un État moderne.

 

Voltaire, figure de la vie anglaise

Le vent de la vérité souffle par bourrasques et c’est la bataille de Blenheim, en 1704, qui annonça l’avènement de ce nouveau pouvoir. Quand les forces anglo-autrichiennes commandées par John Churchill (un ancêtre de Winston) écrasèrent la formidable armée de Louis XIV. Le général remporta dans la foulée une série de victoires qui mirent un terme aux ambitions impérialistes du Roi-Soleil sur le continent. L’Angleterre cessa dès lors de jouer un rôle marginal sur la scène politique européenne. En devenant libre, elle était devenue puissante. Et elle transmit ce modèle de liberté et de puissance aux nombreux États anglophones qui allaient ensuite se créer (1).

Les Français ont joué un rôle capital dans cette diffusion de la liberté. Un siècle avant le fameux voyage de Tocqueville aux États-Unis, l’étincelant Voltaire séjournait à Londres et devenait une figure de la vie anglaise, dont ses Lettres philosophiques célèbrent le pluralisme et la tolérance. Le baron de Montesquieu s’y rendait, lui, en 1729, y demeurant un peu plus d’un an ; mais les fruits de sa rencontre avec l’Angleterre ne se firent voir qu’en 1748 avec la publication de son grand œuvre, L’Esprit des lois. Rahe raconte avec une immense érudition l’influence majeure qu’eurent ces grandes figures sur la création des États-Unis, à la fois par leurs conclusions et par leurs hésitations. C’est particulièrement vrai de Montesquieu, théoricien de la séparation des pouvoirs comme trait essentiel de l’État libre.

À l’image de Tocqueville en Amérique, Voltaire et Montesquieu furent fascinés par l’Angleterre, en laquelle ils voyaient un modèle d’avenir. Étudiant de l’extérieur cette société nouvelle, ils acquirent une conscience aiguë de ce qui la distinguait des autres monarchies d’Europe. La vitalité de notre civilisation occidentale est en grande partie le produit du dialogue permanent entre les penseurs anglais et français (ainsi que de leurs désaccords). Et Montesquieu est sans doute le plus grand de ces philosophes. En jetant les bases de notre système politique, avec L’Esprit des lois, il est aux temps modernes ce qu’Aristote fut au monde classique. Le baron identifiait trois types de régime. Quasi universel hors d’Europe, le despotisme – le gouvernement par la crainte – est alors le plus répandu. Le deuxième, la république, sur le modèle de Rome ou de l’Athènes de Périclès, est l’apanage d’un monde antique disparu. Elles stupéfiaient et émerveillaient les Européens modernes en ce qu’elles reposaient sur une vertu spécifique : la préférence accordée au bien de l’État sur l’intérêt privé. Mais, paradoxalement peut-être, cette vertu n’avait pu s’épanouir que dans un univers plus brutal que ne l’était l’Europe chrétienne.

Le troisième système, la monarchie, est en revanche caractéristique des États de la région. Ceux-ci se singularisent par la distinction qu’ils opèrent entre les trois formes de pouvoirs : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. « Dans la plupart des royaumes de l’Europe, écrit Montesquieu, le gouvernement est modéré, parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l’exercice du troisième. » Là où tous sont réunis, comme chez les Turcs, « règne un affreux despotisme ». La séparation garantit au moins une liberté individuelle, « cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté ».

L’ordre des sociétés monarchiques procède de ce que Montesquieu appelle l’« honneur » – une vertu théoriquement aristocratique, mais qu’il me semble possible d’assimiler à l’individualisme moderne. L’honneur est une pratique morale qui conduit une personne à agir non seulement en fonction de considérations générales sur ce qu’il convient de faire, mais aussi en se souciant de ce que sa conduite dit de sa personnalité. Montesquieu illustre la notion d’honneur par ce bel exemple : « Après la Saint-Barthélemy, Charles IX ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots, le vicomte d’Orte, qui commandait dans Bayonne, écrivit au roi : “Sire, je n’ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau ; ainsi, eux et moi, supplions Votre Majesté d’employer nos bras et nos vies à choses faisables.” » L’honneur interdit ainsi des actes susceptibles de révéler la vilenie d’un individu. C’est ce type de jugements, aussi subjectifs et variables soient-ils, qui font la richesse et la complexité morale de la vie des peuples occidentaux.

Rahe montre clairement que la monarchie était le seul régime véritablement politique, car compatible avec la liberté et reposant sur l’équilibre des intérêts rivaux au sein de l’État. Les sujets pouvaient jouir de la liberté qu’offre la tranquillité d’esprit. Le danger tenait à la précarité dudit équilibre : s’il venait à se rompre, le roi pouvait céder au despotisme – processus que Montesquieu pensait parfois engagé en France. En outre, le concept même d’honneur, dans ce monde en mutation, était menacé par les idées des Lumières sur l’égalité fondamentale entre les hommes. Il devenait de plus en plus difficile de préserver le respect traditionnel du rang dans des sociétés où le commerce, avec sa propension au nivellement social, jouait un rôle croissant. Le rang dépend d’une hiérarchie de la naissance et du statut, quand le marché fonde toute distinction sur la richesse. Une réalité particulièrement tangible en Angleterre.

Outre sa vulnérabilité aux idées des Lumières, l’honneur était aussi suspect d’un point de vue théologique, se distinguant mal de la vanité ou de ce qu’on appelle l’amour-propre. C’est alors que les penseurs français de l’époque en vinrent à débattre d’une idée remarquable. La vertu est supérieure au vice, tout le monde en convenait. Mais était-elle essentielle à la bonne marche des sociétés européennes modernes ? Ne pouvait-on fonder l’ordre public sur la vanité et l’amour-propre plutôt que sur la bonté et le sens moral ? Ne pouvait-on imaginer que les hommes puissent se bien comporter non par vertu, mais par souci de leur réputation ? Il y avait là matière à une transformation radicale de notre conception du progrès. Ce fut une véritable révolution morale. Elle trouva son expression la plus amusante dans l’argument satirique de Mandeville dans La Fable des abeilles (1705), selon lequel ce n’est pas la bonté, mais des vices privés comme l’orgueil et la cupidité qui font la prospérité d’une société (2). L’idée triompha avec la publication de La Richesse des nations (1776) : pour Adam Smith, les individus guidés par l’intérêt personnel sont conduits par une main invisible à contribuer au bien-être général. C’est ainsi que le concept aristocratique d’honneur fut intégré au tout nouveau concept démocratique de souveraineté individuelle.

Voltaire et Montesquieu admiraient au plus haut point la politique anglaise, mais celle-ci les laissait perplexes. Cet État n’était pas seulement libre ; il reposait sur une vénération consciente et délibérée de la liberté. Une passion incrustée dans les mœurs britanniques : si « les coutumes d’un peuple esclave sont une partie de sa servitude », écrivait Montesquieu, « celles d’un peuple libre sont une partie de sa liberté ». S’exprimer ouvertement et exercer son jugement est monnaie courante chez un tel peuple. Tandis que les auteurs classiques faisaient de la raison l’essence de la liberté, Montesquieu, comme tous les modernes, considérait les êtres humains comme des créatures de passion. Il ne croyait pas à la raison – seulement aux limites et à la modération. Les Anglais avaient reçu l’amour de l’indépendance en héritage. L’Angleterre n’entrait dans son schéma qu’en empruntant la figure paradoxale d’une « république sous l’aspect d’une monarchie ».

Cette passion consciente de la liberté faisait la force des sociétés anglophones libres, mais aussi leur faiblesse. Car elle avait conduit à priver de pouvoir les institutions intermédiaires – les privilèges aristocratiques, l’Église, les corporations – dont l’équilibre garantissait les libertés sur le continent. Cela posait un problème similaire à celui qu’avait dû affronter la république romaine : chaque génération s’inquiétait de voir la vertu succomber au surcroît de richesses. Et cette dissolution avait en effet eu raison, à Rome, de la liberté et donné naissance à l’Empire, notoirement autocratique. Montesquieu était très clairvoyant sur les sources de la dépravation en politique : « L’âme goûte tant de délices à dominer les autres âmes ; ceux mêmes qui aiment le bien s’aiment si fort eux-mêmes, qu’il n’y a personne qui ne soit assez malheureux pour avoir encore à se défier de ses bonnes intentions. » Comme le remarque Rahe, « il y a de la démesure […] au cœur de toutes les formes d’idéalisme politique et d’esprit civique ». Ce constat en tête, il puise chez les Français l’explication de la « dérive de la démocratie » que nous connaissons aujourd’hui (3).

 

Un « despotisme doux »

Ce régime tel qu’il s’est développé au cours du siècle écoulé et même avant s’est écarté à la fois de la monarchie et de la république de Montesquieu. Il me semble que Tocqueville a mis le doigt sur l’essence de cette évolution dans un discours prononcé devant l’Assemblée constituante de la IIe République en 1848. Cette allocution portait sur le projet d’inscrire le droit au travail dans le texte fondamental. Pour Tocqueville, cette proposition risquait de faire de l’État l’employeur en dernier recours, et finalement « le principal entrepreneur de l’industrie ». Mais l’idée avait surtout pour défaut de voir dans le socialisme le « développement légitime de la démocratie ». Or, en tant qu’idéal social, celui-là n’est pas de même nature que celle-ci, surgie en Europe comme une extension souhaitable de la responsabilité des corps constitués devant les citoyens. La politique est un jeu d’équilibre des intérêts conflictuels au sein de l’État ; fondée sur la mesure et le compromis, elle ne peut en aucun cas engendrer une société idéale, ni même stable à coup sûr.

Le socialisme, au contraire, projette de transformer l’État en une communauté parfaite d’où les conflits, la pauvreté et les disparités ont été bannis. Cet idéal prend de multiples noms et variantes : justice sociale, égalité, droits de l’homme, intégration, etc. Incarnant en théorie la perfection universelle, il exige l’élimination de tout ce qui ne s’accorde pas avec lui. C’est une antipolitique. La thèse du « despotisme doux » développée par Rahe est particulièrement convaincante à l’heure où de nombreuses opinions et expressions (qualifiées de « préjugés », « croyances rétrogrades » ou points de vue « inacceptables ») sont frappées d’ostracisme, voire punies par la loi (comme diverses formes d’« incitation à la haine »). Nul doute que les formules incriminées sont souvent regrettables, mais tout cet appareil du politiquement correct nous avertit qu’un processus de sujétion est en cours et que l’idéalisme politique est foncièrement tyrannique (4).

Tocqueville mettait déjà en garde ses collègues, en ces temps lointains, contre l’ambition de « créer un pouvoir social qui fît directement par lui-même la fortune, le bien-être, l’aisance de chaque citoyen, qui substituât la sagesse très contestable des gouvernements à la sagesse pratique et intéressée des gouvernés ». Il récusait l’idée que « l’État ne doit pas seulement être le directeur de la société ; mais doit être, pour ainsi dire, le maître de chaque homme ; que dis-je ! son maître, son précepteur, son pédagogue […] de peur de le laisser faillir ». C’était, observait Tocqueville, « une nouvelle forme de la servitude ».

Ne mâchons pas non plus nos mots : c’est de notre servitude qu’il est question – un peu partout en Europe, et de plus en plus en Amérique. C’est ce que Rahe interprète comme une « dérive de la démocratie », et il dessine les étapes qui nous ont menés là. À la fin du XIXe siècle, les milieux intellectuels assimilaient progrès et société plus égalitaire, et de nombreux Américains instruits importèrent d’Europe l’idée que Jefferson et les autres Pères fondateurs s’étaient montrés « archaïques » dans leur vibrante défense du droit de propriété et de la quête individuelle du bonheur. Ce glissement du politique vers le social constituait la première étape de la dérive. De même, la croyance dans la complexité croissante de la société justifia bientôt la défense d’une plus grande centralisation du pouvoir. Dans notre monde post-hayekien (5), l’idée que la confusion engendrée par les actions non coordonnées de millions d’individus poursuivant leur propre intérêt doive être compensée par les sages décisions de quelques bureaucrates peut paraître saugrenue. Mais c’était la conviction bien ancrée des penseurs les plus progressistes à la fin du XIXe siècle.

Les idées politiques un tant soit peu extravagantes doivent attendre la crise qui les justifie pour être prises au sérieux. Dans les années 1920, un président comme Calvin Coolidge tenta bien de revigorer les convictions individualistes des fondateurs, mais ses efforts furent réduits à néant par la débâcle économique des années 1930. Franklin Delano Roosevelt put ainsi exprimer la doctrine progressiste avec l’absence d’esprit critique de son temps : « Nous comprenons désormais clairement que la véritable liberté individuelle ne peut exister sans la sécurité et l’indépendance économiques. Un homme dans le besoin n’est pas un homme libre. » Et dans son message de 1944 au Congrès américain, il alla jusqu’à « nous garantir l’égalité dans la recherche du bonheur » (6). Nous étions bien loin du mot d’ordre de Patrick Henry en 1775 : « Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort », et nous en sommes probablement plus loin encore aujourd’hui (7).

Nos dirigeants veulent s’assurer que nous sommes heureux et nous mettre à l’abri du besoin. Qui serait assez fou pour rejeter pareille proposition ? Les despotes de Montesquieu gouvernaient par la peur, les nôtres nous offrent des prestations sociales et vont jusqu’à encourager la vertu. Ils veulent nous empêcher de nous tuer en fumant, nous déprendre de nos préjugés irrationnels sur les étrangers, nous prodiguer l’assistance médicale dont nous avons besoin, quoi que nous en pensions, et tous les avantages de la protection sociale. Ils veulent même nous rendre minces et nous faire manger moins de sel. En pourvoyant à notre félicité, ces dirigeants récoltent désormais les bénéfices d’une science émergente du bonheur, édifiée essentiellement par des économistes repentis. La morne discipline économique de naguère serait-elle devenue charmante ? Pas tant que cela, puisque la nouvelle science suggère qu’il est bon d’augmenter les impôts, car cela nous incite à moins envier ceux qui ont réussi – or la jalousie nuit gravement au bonheur.

La douceur de ce nouveau système de gouvernement est évidente, mais comment Rahe peut-il le qualifier de despotique ? Parce que la liberté recule dès lors que les sujets laissent des inconnus définir leur capacité de mener leur vie, en échange d’une forme de félicité. Dans les démocraties modernes, la plupart des compétences – et la totalité du pouvoir – sont de plus en plus monopolisées par nos dirigeants-précepteurs, et nous ne sommes plus que d’heureux bénéficiaires de prestations. Les dirigeants n’ont plus besoin de recourir à la crainte. La capitulation d’un ensemble de sujets serviles s’obtient non seulement sans résistance, mais sans même susciter la méfiance.

Tocqueville concluait ses réflexions sur l’Amérique avec cette observation mélancolique : « Il est plus facile d’établir un gouvernement absolu et despotique chez un peuple où les conditions sont égales que chez un autre. » Car en étant égal, chaque individu est fondamentalement impuissant. Ce sont précisément les privilèges et les institutions d’une société véritablement politique (et donc inégalitaire) qui permettent de maintenir l’indépendance et la liberté. Mais la revendication démocratique d’égalité nous élève contre ce genre de régime. En relisant les problèmes actuels à l’aune de cette tradition française pénétrante, Rahe nous rappelle que le projet d’une communauté socialement juste (quelle que soit sa forme) porte atteinte aux conditions dont dépend la liberté elle-même.

 

Cet article est paru dans The American Interest (novembre-décembre 2010). Il a été traduit par Hélène Quiniou.