En ce printemps 1922, on s’arracha les billets d’entrée pour l’inauguration du Lincoln Memorial. Des dizaines de milliers de personnes convergèrent vers le National Mall pour une grande journée de festivités ; au programme, parades, musique et discours. Parmi les plus célèbres Washingtoniens noirs présents en ce Memorial Day ensoleillé (1) figurait Whitefield McKinlay, ancien receveur des douanes à Georgetown et administrateur de biens pour l’élite mulâtre de la ville. À presque 70 ans, McKinlay avait vécu le pire et le meilleur de ce que l’après-guerre de Sécession devait réserver aux personnes de couleur. Il avait été admis à l’université de Caroline du Sud pendant la période faste de la Reconstruction, puis en avait été exclu après l’arrivée au pouvoir des démocrates, qui soumirent l’État à une forme extrême de ségrégation. Il avait vu des hommes politiques noirs portés au pouvoir par les électeurs noirs quand on leur accorda le droit de vote, puis balayés quand on le leur retira. Le même processus avait présidé à l’évolution de Washington. Autrefois décrite comme le « paradis de l’homme de couleur » (c’est-à-dire un lieu de liberté et de perspectives d’avenir) par les agents immobiliers clients de McKinlay, la capitale était devenue un « purgatoire » – pour reprendre l’historien David Levering Lewis (2) – où les Noirs étaient bannis des hôtels et des restaurants, exclus des emplois fédéraux et régulièrement persécutés par les sudistes du Congrès, visiblement déterminés à éliminer toute présence métisse à Washington. Sans s’étendre sur le cas de McKinlay, Daniel Sharfstein, ressuscite véritablement dans The Invisible Line cette frange privilégiée de la société noire de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.
Une élite « quasi blanche »
McKinlay s’était réjoui de recevoir un élégant carton d’invitation à la manifestation du Lincoln Memorial, y voyant un signe de la volonté de Harding et des républicains revenus au pouvoir d’assouplir les contraintes de la ségrégation. Lui et son épouse constatèrent leur méprise en présentant leurs billets à l’entrée de la tribune : alors qu’ils pensaient s’asseoir dans de confortables chaises pliantes, on les conduisit vers un terrain vague où étaient disposés de simples bancs mal équarris, à presque un pâté de maisons des tribunes. Les McKinlay y retrouvèrent d’autres notables de couleur – médecins, avocats, juges, professeurs, et hommes d’affaires –, séparés de la zone réservée aux Blancs par un cordon et placés sous la surveillance de marines en uniforme. Alors qu’ils s’apprêtaient à s’installer à l’extrémité d’une rangée, un soldat ordonna aux McKinlay de se déplacer vers le centre pour laisser de la place aux futurs arrivants. Comme le couple hésitait, il leur demanda, en aboyant, de « se grouiller ». L’incident déclencha un tollé à travers toute la « section Jim Crow (3) »et les McKinlay vidèrent les lieux, entraînant derrière eux bien des représentants de la bourgeoisie noire de Washington et de Baltimore.
Le New York Times consacra plusieurs colonnes au récit des événements de la journée, sans faire mention ni du placement ségrégatif ni de la quasi-émeute qui s’était produite. La nouvelle fit en revanche l’objet de manchettes furieuses dans des journaux noirs comme le Baltimore Afro-American, le Chicago Defender et le Washington Tribune. Ce dernier rapporta que les notables afro-américains avaient reçu des billets estampillés de manière à les signaler comme personnes de couleur. L’origine de ce dispositif est incertaine, mais il était particulièrement utile dans une ville où les classes supérieures noires se composaient majoritairement de familles dont l’ascendance africaine était souvent invisible à l’œil non averti. L’élite « quasi blanche », comme l’écrit Sharfstein, était issue de liaisons remontant à l’époque de l’esclavage, entre un père ou un grand-père blanc propriétaire et l’une des femmes noires ou mulâtres qu’il possédait. À Washington – comme à Charleston ou à La Nouvelle-Orléans – ces familles perpétuaient leur couleur « pâle, claire et bougrement proche du blanc (4) » en écartant les prétendants à la peau plus foncée et en se mariant entre eux. Ils pouvaient à tout moment franchir la frontière et vivre comme des Blancs. Le fait de continuer à afficher sa couleur relevait souvent d’un choix. Dans ces conditions, il était difficile, et plus encore dans la capitale fédérale que partout ailleurs, d’identifier la race d’un détenteur de billet à son teint.
Les pasteurs jugèrent d’ailleurs nécessaire de mettre en garde leurs ouailles contre le péché consistant à se faire passer pour Blanc ou, dans le langage du révérend washingtonien à la peau claire Francis J. Grimké, de céder à la tentation de « naviguer sous de fausses couleurs ». Mais même les fidèles fiers de leur race et se revendiquant comme Noirs cherchaient parfois à passer pour Blancs afin d’échapper temporairement aux tracas. Ils se prétendaient « portugais » ou « espagnols » pour louer des chambres dans les hôtels « réservés aux Blancs », ou manger au restaurant sans subir l’humiliation de voir dresser des paravents autour de leur table. Ils fraudaient pour assister aux comédies musicales du National Theater, dont la direction était connue pour son extrémisme.
S’ils avaient le choix entre passer plusieurs nuits assis dans un wagon crasseux et enfumé et se reposer confortablement dans le wagon-lit Pullman « réservé aux Blancs », bien des membres de l’élite de couleur préféraient naturellement la seconde option. Mary Church Terrell, journaliste, militante des droits des Afro-Américains et épouse de Robert Terrell, un juge et diplômé de Harvard, fut l’une des premières à en parler ouvertement. À une connaissance qui lui reprochait son habitude de voyager dans la voiture réservée aux Blancs, elle répondit qu’elle n’avait pas d’autre choix si elle voulait arriver fraîche et dispose à ses conférences.
Parvenue à Union Station, la principale gare de Washington, Mary reprenait sa vie de femme de couleur. Mais elle comprenait ceux qui choisissaient définitivement la blancheur pour améliorer leur sort et celui de leurs enfants. Au cours d’un voyage qu’elle fit quelques années avant l’inauguration du Lincoln Memorial, elle rencontra un ami qui fit mine de l’ignorer parce qu’il était devenu Blanc. Elle l’obligea à la saluer, mais écrivit à Robert : « Depuis qu’il est devenu Blanc, la vie de Jack Durham est meilleure qu’elle ne l’aurait jamais été s’il était resté Noir ! Élever son fils comme un Noir, avec tous les préjugés honteux qu’il lui faudrait endurer, serait de sa part un crime ! »
Partout, les Afro-Américains comprenaient qu’il leur fallait couper les ponts avec ceux de leurs amis et parents qui avaient abandonné leur identité pour devenir Blancs. La presse noire protégeait ceux qu’on appelait les « transfuges » (passers) en les citant anonymement ; dans ses articles, elle tournait en dérision les Blancs incapables de reconnaître les métis infiltrés dans le personnel de banques, de cabinets d’avocats et de grands magasins réservés aux Blancs. Mais cela ne suffisait pas à réconforter ceux que leurs frères et sœurs, leurs enfants, voire leurs parents avaient quittés pour le monde des Blancs sans plus jamais donner de nouvelles. Ils pleuraient leurs disparus comme ils l’auraient fait pour leurs morts.
The Invisible Line retrace une histoire nuancée du passage de frontière raciale, du XVIIIe siècle à nos jours, à travers trois familles. Les Gibson commencèrent à se faire passer pour Blancs dans la campagne profonde de Caroline du Sud dans les années 1760, puis gravirent les échelons de l’aristocratie jusqu’au Sénat. Les Spencer, des fermiers pauvres, gagnèrent dans les années 1840 un village de montagne isolé du Kentucky (où les Noirs étaient rares) et devinrent officiellement Blancs au bout de presque un siècle d’ambiguïté raciale. Le cadre historique du destin des Gibson et des Spencer est bien restitué, mais le livre se concentre avant tout sur l’histoire de M. et Mme Orindatus Simon Bolivar Wall, un couple aisé de Noirs affranchis ayant quitté Oberlin, dans l’Ohio, pour Washington durant la période prometteuse de la Reconstruction. Le couple et ses cinq enfants souffrirent considérablement de l’attitude de plus en plus hostile des Blancs.
Au prix fort
Sharfstein raconte l’histoire des Wall principalement à partir de celle de Stephen, le deuxième de la fratrie, qui tenta en 1910 d’être traité comme un Blanc à Washington, sans succès, mais y parvint dix ans plus tard en payant le prix fort. Stephen n’entreprit pas cette transformation en se volatilisant et en déménageant à New York, comme certains de ses frères et sœurs ou de ses voisins, mais en continuant de vivre dans la ville où sa famille était bien connue. Il fut démasqué le jour où il déménagea dans un quartier blanc et chercha à faire admettre sa fille blonde aux yeux bleus, Isabel, dans une école blanche qui la rejeta au motif que du « sang de couleur » coulait dans ses veines. À ce stade, il aurait pu se contenter de se faire oublier et de recommencer ailleurs. Mais il préféra faire appel de cette décision, d’abord auprès du conseil d’établissement puis devant la justice. L’affaire donna lieu à des procès-verbaux du conseil d’établissement, à des comptes rendus d’audience et à des articles de presse qui ont permis à Sharfstein d’accéder à une histoire riche et fascinante qui se serait probablement perdue sans cela.
Comme de nombreux éminents citoyens de couleur de la capitale, O. S. B. Wall était le fruit de la liaison d’un père esclavagiste et d’une des femmes dont il était propriétaire. Et comme les plus fortunés de ces enfants métis, il fut affranchi par son père, qui lui légua un héritage et l’envoya loin du Sud pour être élevé en terre libre. À la fin de l’été 1838, le propriétaire de plantation Stephen Wall chargea en effet un ami d’acheminer cinq de ses enfants métis depuis le domaine des Wall à Rockingham, en Caroline du Nord, jusqu’à Harveysburg, dans l’Ohio, un bastion abolitionniste près de Cincinnati. Wall père aurait pu choisir n’importe quelle destination pour ses rejetons, mais il choisit de les envoyer dans une région peuplée de quakers farouchement antiesclavagistes. Stephen Wall légua en outre à ses enfants l’argent nécessaire pour faire partie des citoyens les plus riches de Harveysburg. Plus tard, O. S. B. et sa petite sœur Caroline émigrèrent plus au nord, à Oberlin, un autre foyer abolitionniste. Caroline épousa bientôt un futur pilier de l’élite noire de Washington, John Mercer Langston, affranchi et doté lui aussi par son père. O. S. B. épousa la « très pâle » Amanda Thomas, une camarade de classe de sa sœur. « En 1858, écrit Sharfstein, O. S. B. et Amanda Wall avaient deux fils et une fille, tous suffisamment clairs pour être sujets aux coups de soleil. »
Oberlin avait beau être une terre abolitionniste, les chasseurs d’esclaves n’y sévissaient pas moins. Les Wall et les Langston craignaient à juste titre que des membres de la famille ne soient kidnappés et renvoyés clandestinement dans le Sud. La population de couleur de la ville se retrouva sur la sellette un an après l’élection de John Mercer Langston comme secrétaire de mairie, quand son adversaire battu fut nommé shérif adjoint et se mit à transmettre au Sud les signalements de nouveaux arrivants noirs, proposant de les faire arrêter contre rémunération.
À Oberlin, O. S. B. se joignit à une action menée par un vaste groupe d’hommes du cru pour empêcher un chasseur d’esclaves d’escamoter un fugitif du nom de John Price. Les sauveteurs furent par la suite traduits en justice pour violation du Fugitive Slave Act (5). L’habile prestation d’O. S. B. à la barre poussa les journaux à écrire qu’un homme noir « s’était montré de beaucoup plus intelligent que les chasseurs de nègres du Kentucky qui l’avaient précédé ». Il fut finalement relâché à cause d’un vice de forme dans la procédure (il figurait dans l’acte d’accusation sous le nom erroné d’« Oliver S. B. Wall »), mais d’autres purgèrent leur peine de prison avec fierté et un flot ininterrompu de sympathisants leur rendirent visite.
Pendant la guerre de Sécession, O. S. B. enrôla des troupes pour l’Union, au sein desquelles il servit lui-même comme capitaine. À la fin des années 1860, il tira un trait sur sa vie confortable à Oberlin pour s’installer à Washington, qui était alors une ville boueuse en construction, où lui et John Mercer Langston travaillèrent pour le Freedman’s Bureau afin de favoriser l’intégration des anciens esclaves (6). O. S. B. fut récompensé pour sa loyauté en temps de guerre par des mandats officiels en temps de paix. Le président Grant fit de lui le premier juge de paix noir de la ville. Il servit dans le même temps comme magistrat de police, jugeant d’affaires de délinquance. O. S. B devint une personnalité politique populaire, du moins dans un premier temps, au point d’être élu à deux reprises à l’Assemblée législative de Washington pour y représenter une circonscription à majorité blanche.
La fortune l’abandonna aussi vite qu’elle lui avait souri. Accusé de corruption et d’incompétence, il dut subir une campagne de diffamation de la part de la presse blanche et faire face à l’hostilité d’un Congrès de plus en plus extrémiste. En 1878 éclata un scandale particulièrement compromettant, lié aux menées de Wall pour contraindre le Freedman’s Hospital à se fournir dans une épicerie qu’il venait d’ouvrir. Peu après, le président Rutherford B. Hayes soumettait son nom au Sénat pour reconduire sa nomination comme juge de paix, mais sa candidature fut rejetée malgré des lettres de recommandation qui témoignaient de ses compétences.
Malgré ce revers, les Wall continuèrent de donner dans leur résidence de Howard Hill des dîners élégants, agrémentés de musique et de conversations brillantes. Parmi les invités figuraient des sommités politiques telles que Frederick Douglass (7) ou Susan B. Anthony (8). À la lueur des bougies, O. S. B. les régalait de ses histoires de jeunesse et de ses « épopées haletantes à travers le réseau clandestin de l’Underground Railroad pour conduire des esclaves vers la liberté (9) ». Mais la belle vie, financée par une dette galopante, s’arrêtait aux soirées. Le matin venu, il regagnait péniblement le monde miteux du tribunal de police pour dégotter parmi les voleurs à la petite semaine des clients qui peinaient à s’acquitter de ses cinq dollars d’honoraires. O. S. B. Wall eut une attaque au tribunal et mourut au printemps 1891.
D’après Sharfstein, les cinq enfants d’O. S. B. et d’Amanda tirèrent de tout cela une leçon évidente. Outre la chape de plomb des lois Jim Crow qui pesait toujours plus lourd sur la vie de la capitale, le fait d’avoir vu la réputation de leur père ternie publiquement les incita clairement à se défaire de leur identité noire pour intégrer le monde blanc. Au moment de la mort d’Amanda en 1902, le frère de Stephen, Edward, avait épousé une Française et émigré au Canada, où il était receveur dans les wagons-lits de la Canadian Pacific Railway – un poste qui ne devait s’ouvrir aux Noirs que cinquante ans plus tard. Deux des trois sœurs Wall avaient déjà passé la frontière raciale, et la troisième les imita peu après l’enterrement d’Amanda.
La prénommée Bel avait déménagé à New York et était devenue Mme Gotthold Otto Elterich après avoir épousé un ingénieur allemand venu construire des voies de chemin de fer dans l’Ouest américain. Le nom et le métier de son mari lui permirent de bénéficier d’une forte présomption de blancheur et de faire illusion. En 1907, Elterich mourut à l’étranger dans un accident de canotage en compagnie d’une autre femme. The Washington Post, qui avait consacré quantité d’articles à O. S. B. de son vivant, ne mentionna pas de race, décrivant la veuve éplorée comme l’ancienne « Mademoiselle Isabel Irene Wall », fille d’un « avocat accompli », qui était « bien introduit dans les milieux diplomatiques et la bonne société ».
« Jaune d’apparence »
Stephen, le fils d’O. S. B, en tira les conséquences. À l’époque de la mort d’Elterich, il souhaitait échapper à la discrimination qu’il subissait depuis presque trente ans au Government Printing Office. S’il avait évité de peu les « purges massives de typographes qualifiés noirs », il avait néanmoins été licencié à deux reprises par une nouvelle administration démocrate, à chaque fois pour une période de cinq ans. Il s’était présenté comme une personne « de couleur » dans sa deuxième demande de réintégration, persuadé que l’engagement de son père au sein des troupes noires pendant la guerre de Sécession l’avait aidé à décrocher son poste. Mais les liens qui l’unissaient au monde de l’élite afro-américaine étaient de plus en plus ténus. Assez clair de peau pour passer de l’autre côté, il soigna son image d’homme blanc en épousant Lillie Slee, une femme blanche élevée dans le Massachusetts par sa mère canadienne.
Le couple fit construire une maison dans le quartier blanc de Brookland à Washington, où il aurait pu couler des jours heureux si le nom de Wall y avait été moins connu. Des rumeurs sur l’identité de Stephen ne tardèrent pas à circuler, et Isabel, sa fille, fut renvoyée de son école à cause de son ascendance. D’après Sharfstein, ses instituteurs tombèrent de haut : « Personne ne se serait douté qu’elle avait du sang de couleur », déclara l’un d’eux.
Quand Stephen intenta une action en justice pour les contraindre à réintégrer la fillette, il soutint que l’État n’avait pas produit la preuve du bien-fondé de son chef d’accusation. Cette stratégie était perdue d’avance à une époque où l’on pouvait être classé comme Noir du simple fait d’être « connu » pour l’être. Sans surprise, des policiers certifièrent que le père de Stephen, O. S. B., était « considéré comme un homme de couleur » et que sa mère, Amanda, était « jaune d’apparence ». L’entrepreneur de pompes funèbres qui prépara la dépouille d’Amanda pour ses obsèques relaya le préjugé devenu inhérent à la « mentalité Jim Crow » : il avait pensé qu’elle était métisse, déclara-t-il, à cause de l’odeur « repoussante » caractéristique des Noirs qui émanait de son cadavre.
Le tribunal finit par reconnaître qu’Isabel ne présentait « aucune caractéristique physique fournissant la preuve oculaire de son appartenance à une race autre que caucasienne », mais mit en avant le fait que « son père présentait à l’œil nu des caractéristiques raciales qui l’identifiaient comme étant d’ascendance noire ». Le tribunal déclara la fillette « de couleur » par huit voix contre une, celle de Mary Church Terrell. Elle connaissait les Wall depuis longtemps et fit certainement tout ce qu’elle put pour convaincre le jury de rendre une décision favorable à Isabel.
La publicité faite autour du procès fut désastreuse pour Stephen, qui venait d’être à nouveau licencié du Government Printing Office. « Les tribunaux ne pouvaient les empêcher de continuer à devenir Blancs, ne faisant que modifier leur manière de s’y prendre », écrit toutefois Sharfstein. Au début des années 1920, Stephen retrouva son emploi à l’imprimerie – sans solliciter ses multiples relations au sein de l’élite noire. Il obtint cette fois un poste de nuit, où il se rendait et qu’il quittait sans attirer l’attention. À l’époque, Stephen et Lillie avaient vendu leur maison de Brookland, changé de nom et de prénom, et passé la frontière de la couleur.
La valeur d’une blancheur nouvellement acquise se mesurait souvent en espèces sonnantes et trébuchantes. Les historiens qui se sont penchés sur le cas de la famille Jefferson-Hemings, par exemple, ont mis en évidence des différences marquées entre le destin des enfants et petits-enfants de Madison Hemings, qui resta Noir, et de ceux de son plus jeune frère Eston, qui préféra devenir Blanc. Parmi la progéniture de Madison, on trouve principalement des commerçants, des petits agriculteurs, des ouvriers, des traiteurs et des domestiques. Celle de Eston, au contraire, compte des médecins, des avocats, des hommes d’affaires et des officiers. Mais leur réussite économique avait pour prix l’angoisse de devoir mentir sur son passé et d’être découverts.
Stephen hérita de la paranoïa afférente au franchissement de la frontière raciale, mais d’aucun de ses bénéfices matériels. Il était devenu Blanc au seuil de la retraite, trop tard pour mettre professionnellement à profit sa nouvelle identité. Il avait aussi pris l’habitude ruineuse de plier bagages chaque fois qu’une famille noire apparaissait dans le quartier où il vivait, pour les éviter. Ce faisant, il amputait les maigres ressources familiales et hypothéquait l’avenir de ses enfants. Ceux-ci seraient marqués à jamais par la dissimulation de leur véritable identité et cette vie d’itinérance.
On peut penser que les jeunes Wall auraient bien mieux réussi si la famille n’avait pas renié son ascendance et avait recherché la protection de notables de couleur comme les Terrell, dont Stephen loua une maison avant de passer définitivement du côté blanc. Mais, au début des années 1920, il avait déjà pris sa retraite, abandonné le nom de Wall et tourné définitivement le dos à son passé et à ses ancêtres de couleur.
Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 24 novembre 2011. Il a été traduit par Hélène Quiniou.