Malaparte, voyou magnifique

Chez Curzio Malaparte, l’auteur de Kaputt et de La Peau, deux des livres les plus mémorables sur la Seconde Guerre mondiale, presque tout est bidon, à commencer par le nom. Né en 1898 dans la ville de Prato, en Toscane, d’un père allemand irascible (protestant de surcroît), Erwin Suckert, et d’une mère italienne, le futur écrivain s’appelait, à l’origine, Kurt Erich ; mais ces prénoms lourdement teutoniques eurent tôt fait d’être changés en Curzio. Vers la vingtaine, alors qu’il avait déjà publié quelques livres, l’écrivain décida de changer aussi son patronyme, de Suckert en Malaparte, qui sonnait beaucoup plus italien (comme son aîné Ettore Schmitz, devenu Italo Svevo). Malaparte offrait aussi une allusion évidente à Bonaparte, comme son versant négatif (1).

Bien que le romancier se soit toujours habilement posé en victime du fascisme, il avait en fait adhéré au parti dès 1922, un peu avant la marche sur Rome. Et ses articles attestaient de son ardent soutien à un régime dont il était aussi un pilier culturel – du moins jusqu’à ce que Mussolini l’assigne à résidence et le déporte aux îles Lipari, au large de la Sicile, en 1933.

 

« Don Caméléon »

Malaparte prétendra plus tard qu’il avait été arrêté en raison de son opposition au Duce, mais en réalité il ne critiqua jamais publiquement le dictateur. Il n’avait été inquiété que pour avoir calomnié un membre important du gouvernement, l’as de l’aviation Italo Balbo, maréchal de l’Air. Il le disait devenu si replet, au moral comme au physique, qu’il aurait pu figurer dans le cabinet de Louis-Philippe, le roi bourgeois. Dès que ces mots, griffonnés sur une carte postale, furent portés à l’attention de Balbo par la censure, Malaparte fut condamné à cinq ans de déportation dans les îles (sentence vite réduite à quelques mois). Mussolini n’aimait rien tant que jouer au chat et à la souris avec ses partisans, les punissant puis les réhabilitant dans la foulée.

Dès 1924-1925, au tout début de la dictature, Malaparte l’avait soutenu activement et sans faillir. Giacomo Matteotti, un député socialiste qui dénonçait haut et fort le régime, avait été kidnappé et tué. À tort ou à raison, on attribua à Mussolini la responsabilité du meurtre, et de nombreux fascistes, indignés par cet acte de violence arbitraire, quittèrent le parti. Mais cette farouche opposition à l’intérieur même de son camp n’avait pas empêché Mussolini de s’emparer du pouvoir législatif, avec l’appui du roi d’Italie, et de se proclamer seul dirigeant du pays (2). Avec un opportunisme de la plus belle espèce, Malaparte avait, à cette période critique, témoigné en justice en faveur de Mussolini lors du procès des assassins de Matteotti, en 1926. L’écrivain espérait probablement la reconnaissance de « Muss », comme il l’appelait, ignorant ainsi comme la mémoire du dictateur pouvait être courte.

Après la guerre, Malaparte réinventa son rôle dans cette crise historique, la plus importante de la carrière de Mussolini, pour se présenter en opposant, innocent de toute collusion. Il ne faut pas s’étonner qu’on l’ait surnommé « Don Caméléon » (il en fera plus tard le titre d’un de ses livres (3)). Au cours de sa longue vie, Malaparte a été tour à tour dramaturge, romancier, polémiste, journaliste et le plus jeune rédacteur en chef du très influent quotidien La Stampa. Il a d’abord critiqué Hitler avant de l’approuver, sympathisé avec le stalinisme, fait un pèlerinage dans la Chine de Mao qu’il a portée aux nues, vilipendé la bourgeoisie toscane – avant de finir par rejoindre l’Église catholique. Cette admiration pour le pouvoir brutal, sous quelque forme que ce soit, voilà bien ce qu’il y avait de plus viscéralement fasciste en lui. À part cela, Malaparte n’était pas un nostalgique de l’extrême droite ni un défenseur du trône et de l’autel, pas plus qu’un antisémite ou un raciste. Il était favorable au syndicalisme et appartenait à l’aile gauche du parti.

L’écrivain avait bien des points communs avec d’autres forbans littéraires devenus célèbres dans l’entre-deux-guerres – Céline, Malraux, Drieu La Rochelle ou encore Aragon –, mais aussi bien des dissemblances. Céline et Drieu étaient des antisémites et des hommes d’extrême droite ; Malraux était si versatile, menteur et poseur qu’il était difficile à situer politiquement, bien qu’il ait commencé sa carrière comme voleur d’antiquités khmères et fini ministre de la Culture de Charles de Gaulle.

Malaparte connaissait tous ces auteurs, certains personnellement et les autres de réputation, car il était francophile. Il avait pris de l’importance sur la scène française au moment où son œuvre avait commencé de subir les foudres de la censure italienne et qu’il passait de longues périodes à Paris. À ce jour, il est plus connu en France que dans son pays natal. Là, il supervisait lui-même l’édition de ses ouvrages, rendant dingues ses traducteurs à force de corrections. Ses meilleurs amis étaient un couple de Parisiens intelligents et bien introduits, Marianne et Daniel Halévy (un historien spécialiste de la IIIe République) qui lui sont restés fidèles tout au long de sa vie tourmentée.

L’excellente nouvelle biographie de Malaparte a été écrite en français par un Italien. Maurizio Serra, ambassadeur d’Italie à l’Unesco, est un auteur très habile, fasciné par les personnalités européennes insaisissables et inclassables de la première moitié du XXe siècle, comme l’auteur de La Peau. Dans un ouvrage récent, Les Frères séparés, Drieu La Rochelle, Aragon, Malraux face à l’histoire, Serra étudie ces personnages à facettes multiples (pour le paraphraser) : Drieu, le dandy avec un pied dans le fascisme et l’autre dans le mysticisme ; Aragon le surréaliste converti au communisme qui, dans son grand âge, s’en est retourné au libertinage parfois homosexuel de sa jeunesse ; et Malraux le révolutionnaire juvénile qui finit dans un costume croisé de ministre. Drieu s’est suicidé vers la fin de la guerre, notamment par crainte de représailles contre son engagement auprès du fascisme français ; mais Aragon et Malraux ont survécu, quel que soit le régime en place. Ils incarnent, le succès en plus, ce que voulait être Malaparte. À cette différence près : bien que Drieu, Aragon et Malraux aient tous trois été de brillants écrivains, aucun ne possédait la virtuosité littéraire de l’Italien, sa capacité à inventer des scènes puissantes, des tableaux inoubliables, des moments obsédants d’horreur politique qui transcendent la description historique et condensent toutes les tensions de l’époque. Ce qui me ramène à ses deux chefs-d’œuvre que sont Kaputt et La Peau.

Difficile de savoir si ces deux livres sont ou non des ouvrages de fiction. Dans chacun d’eux figure un narrateur du nom de Malaparte qui semble garantir, comme témoin oculaire, la véracité des scènes souvent fantasmagoriques. Si une personne importante se trouve dans les parages, on peut être certain qu’elle invitera Malaparte à dîner ; il a systématiquement accès aux dirigeants et aux émissaires. Les personnages de ces livres expliquent à Malaparte leurs convictions ou leurs actions, souvent indéfendables, au fil de pages entières de dialogues brillants. Il offre dans La Peau un bel exemple d’intertextualité, quand il met en scène un groupe d’officiers français en train de se demander ce qu’il y a de vrai dans Kaputt. Ils sont aux portes de Rome, qu’ils viennent « libérer » ; et viennent de manger dans une clairière un couscous préparé par leurs troupiers marocains :

«“Voulez-vous savoir”, dit Pierre Lyautey, “ce que dira Malaparte, dans son prochain livre, à propos de ce déjeuner ?”

Et avec une aisance amusée, il se mit à décrire la table richement dressée non pas dans ce bois sur la rive escarpée du lac d’Albano, mais dans une salle de la villa papale de Castel Gandolfo. Il décrivit, avec de plaisants anachronismes, la vaisselle d’or de César Borgia, l’argenterie de Sixte Quint, œuvre de Benvenuto Cellini, les calices d’or de Jules II, les camériers affairés autour de notre table, tandis qu’un chœur de voix blanches entonnait, au fond de la salle, en l’honneur du général Guillaume et de ses braves officiers, le Super flumina Babyloniae de Palestrina. »

Mais le personnage Malaparte aura sa revanche. En préparant le repas, un goumier imprudent a marché sur une mine et eu la main coupée net. Alors que le banquet touche à sa fin, Malaparte annonce qu’il a mangé la main, projetée dans le plat, mais que, par politesse, il n’avait pas voulu en faire état avant. Ses hôtes français regardent les os et deviennent verts ; c’est bien plus tard que Malaparte avouera à l’un de ses copains américains hilares qu’il avait tout inventé, et disposé habilement les os du mouton sur son assiette en forme de main. L’intéressant, ici, est de voir Malaparte répondre à l’accusation de mensonge par un autre mensonge.

L’écrivain est peut-être narcissique, mais certainement pas du genre ennuyeux. Il est effectivement présent dans ces deux livres, mais toujours comme un observateur à l’arrière-plan qui se refuse à condamner même les plus barbares des actes. Certains de ses contemporains ont critiqué son détachement, mais aujourd’hui on lui sait gré de décrire sans juger les horreurs qu’il a rencontrées. Il n’essaie pas de vivre nos émotions à notre place.

 

Les Juifs crucifiés d’Ukraine

Parfois, les scènes d’un chapitre donné sont reliées entre elles uniquement par un motif poétique. Ainsi, le chapitre de La Peau intitulé « Le vent noir » s’ouvre sur le narrateur rêvant d’un vent noir alors qu’il est à Naples, même si le lieu est précisé simplement parce que l’intégralité du livre se situe en principe là, pendant l’occupation américaine de 1943. Mais bientôt nous voici en Ukraine en 1941, où un véritable vent noir, pas un vent imaginaire, souffle en permanence et noircit le paysage et tous les animaux, y compris la monture de Malaparte. En chevauchant à travers le vent opaque, il entend des voix au-dessus de lui et finit par voir des juifs, nus ou en haillons, cloués aux arbres. Ils souffrent abominablement et, méprisant sa compassion « de chrétien », le supplient de leur mettre une balle dans la tête. Psychologiquement incapable de les tuer, Malaparte poursuit son chemin, désespéré. Puis sombre dans la fièvre. Quand, guéri, il revient quelques jours plus tard sur ses pas, il découvre que tous les juifs crucifiés par les nazis sont morts. On n’entend plus les gémissements des victimes, seulement un silence horrible.

En un habile tour de passe-passe, Malaparte nous dit qu’il reconnaît ce silence, qu’il lui rappelle le séjour aux îles Lipari que Mussolini lui avait infligé, avec son chien Febo pour seul compagnon. L’animal était devenu son meilleur ami et son réconfort. Puis voilà Malaparte et Febo soudain transférés à Pise. L’animal sort un jour pour sa promenade quotidienne et n’en revient pas. Malaparte sillonne la ville à sa recherche et découvre qu’il a été enlevé et vendu à la clinique vétérinaire de l’université. Il retrouve le pauvre Febo mourant, ligoté, l’estomac ouvert pour une expérience. Comme Malaparte s’étonne qu’aucun des chiens n’aboie, le vétérinaire lui explique qu’on commence par leur couper les cordes vocales.

En quelques pages, nous passons de Naples à l’Ukraine, Lipari et Pise, remontons de 1943 à 1941 puis 1933. Et tous ces récits disparates ne sont reliés l’un à l’autre que par les fils fragiles du vent noir, du silence assourdissant, et du parallèle grotesque entre la mort des juifs et celle des chiens. Quelle sorte d’écriture est-ce là ? La scène des crucifixions est à peine vraisemblable, du moins dans cette version hautement stylisée façon le Greco, et Serra nous dit que même les détails bien plus plausibles de la résidence forcée de Malaparte à Lipari sont sujets à caution. Dans La Peau, il raconte qu’on l’a menotté, mais en fait il a voyagé sans la moindre entrave entre sa mère et deux policiers. Sur son île, il pouvait lire, écrire, écouter la radio, recevoir les lettres de ses amis – et rédiger d’impubliables récriminations contre Muss, qu’il appelait « le grand crétin ». Même l’histoire de la parution de ses deux livres révèle une dose de duplicité. Malaparte a prétendu qu’il avait fini Kaputt à l’automne 1943 mais ne l’avait revu pour la publication qu’au printemps 1944. En falsifiant les dates, il voulait laisser croire qu’il avait achevé l’ouvrage avant la chute de Mussolini et le débarquement allié, et donc faire figure d’antifasciste de la première heure.

Quel genre d’homme était-ce donc ? Il avait en général une maîtresse mais ne s’était jamais marié, même si Mussolini avait clairement signifié qu’il en allait de l’opportunité d’être nommé ambassadeur – son désir le plus cher. Il appréciait la compagnie masculine et la franche camaraderie, mais n’avait jamais eu d’amitié durable avec un homme. Il semblait moins capable encore de devenir proche d’une femme, bien qu’il fût un célèbre coureur de jupons. Son plus cher ami était son chien. On ne risque rien à l’accuser de narcissisme, dans la mesure où il a écrit un livre intitulé Une femme comme moi (4), et s’est fait construire à Capri une incroyable villa accrochée à une falaise qu’il qualifiait de « maison comme moi (5) ». Narcissisme aussi, le fait de consacrer trois heures chaque jour à sa toilette. Un critique avait eu ce mot : « À chaque mariage, Malaparte voudrait être la mariée, à chaque enterrement, le cher disparu. » L’un de ses ennemis disait qu’il n’aimait que « sa mère et les palaces », quoiqu’il ait été plutôt ascétique et manifestement courageux (il a livré une vingtaine de duels et a été sérieusement blessé plusieurs fois). Il prenait grand soin de sa silhouette (73 kilos pour 1,82 mètre), mais s’était laissé aller en vieillissant : un écrivain français a pu dire qu’il avait dans ses vieux jours le visage bouffi d’un empereur romain dégoûté par ses agapes.

Malgré le faux pas que représentaient ses sympathies fascistes, sa notoriété n’avait cessé de croître en Europe. Milan Kundera a dit son admiration pour lui, de même que Dominique Fernandez ; quant à Bernard-Henri Lévy, il avait emporté Kaputt pendant le siège de Sarajevo. Outre-Atlantique, Margaret Atwood est une de ses grandes fans – séduite peut-être par sa capacité à combiner sérieux politique et mythologie.

Il n’est pas facile de déterminer les auteurs qui ont précédé ou influencé Malaparte. Serra nous dit qu’il admirait Chateaubriand, et l’on conçoit qu’il ait apprécié l’habileté avec laquelle celui-ci mêle ses souvenirs d’émigré famélique à Londres et l’évocation de sa vie d’ambassadeur grassement nourri, quelques décennies plus tard. Mais on trouve peu d’exemples de ce mélange, propre à Malaparte, de réalisme autobiographique et d’imagination extravagante ; sinon le Voyage au bout de la nuit de Céline, avec sa cargaison de colons furieux en route pour la côte d’Afrique et complotant d’assassiner Bardamu, ou les couloirs lugubres d’un hôtel new-yorkais, le Laugh Calvin, d’où celui-ci regarde le soir par la fenêtre les hommes des chambres d’en face se raser, le cigare toujours à la bouche. Mais tandis que Céline est geignard et paranoïaque, Malaparte est sobre et courtois, même si ses visions, elles, sont baroques, terrifiantes et placides tout à la fois. Il y a dans Kaputt, évocation de la guerre en Finlande et sur le front de l’Est, une scène caricaturale, digne des Damnés de Visconti, où un « roi de Pologne » allemand nommé par les nazis emmène ses invités visiter le ghetto de Cracovie, convaincu que l’endroit est bien plus humain que ne le dit la presse occidentale. À un moment, un soldat tire un coup de feu, sur « un rat », dit-il au roi. Le « rat » s’avère être un enfant juif.

Dans La Peau, les Napolitains se revendent les soldats noirs américains (à leur insu). Ils ont de la valeur car ils ont accès aux magasins militaires et dépensent généreusement leur solde, notamment avec les petites Italiennes qu’ils courtisent. Cette étrange parodie d’un marché aux esclaves noirs est simplement décrite, sans commentaire.

Plus loin, une certaine Mrs. Flat, sévère officier dans le corps des auxiliaires féminins, est accueillie à Naples avec un grand banquet. Parce qu’elle a formulé le souhait de faire l’expérience d’un authentique festin « Renaissance », on a rajouté à l’ordinaire de lait en poudre et de corned-beef un plat de poisson, dont on annonce pendant le repas que ce sera « de la sirène ». À l’effroi général, apparaît enfin sur la table une fillette bouillie, avec une queue de poisson fixée sur le corps. Révulsés, les Américains ne touchent pas à l’enfant, bien qu’on leur assure qu’il s’agit d’une authentique sirène provenant de l’aquarium municipal. De fait, jusqu’à ce jour, les Napolitains racontent que leurs occupants américains, qui leur interdisaient la pêche pour ne pas risquer l’explosion de mines allemandes, avaient mangé tous les poissons rares de l’aquarium.

La scène peut-être la plus belle (quoique tout aussi grotesque et improbable) est dépeinte dans Kaputt. L’armée finlandaise poursuit la cavalerie russe dans une forêt, à laquelle ils mettent le feu. Un millier de chevaux fuyant l’incendie plongent dans un lac, qui est aussitôt pris par le gel. Le lendemain, on ne voit que les têtes émerger de la glace. Les soldats s’y rendront le dimanche pour chanter et jouer de l’accordéon, assis sur les têtes des chevaux gelés.

Des scènes aussi impressionnantes que celle-là abondent dans ces deux livres. Aussi invraisemblables qu’elles puissent sembler, elles expriment avec justesse toute l’atrocité de la guerre, au même titre que les tableaux de Goya, Saturne dévorant son fils ou Les Horreurs de la guerre.

Autrefois, les Français parlaient avec un mélange d’admiration et de mauvaise grâce des « biographies à l’américaine », ces longs récits exhaustifs où figure chaque détail significatif de la vie ou de l’œuvre d’un sujet. À présent, les Européens publient aussi ce genre d’ouvrages, même s’ils préfèrent les qualifier de « scientifiques ». La récente biographie d’Alberto Moravia par René de Ceccaty, si bien informée et puissamment évocatrice, en témoigne également (6). Ou encore celle de Jean Cocteau par Claude Arnaud, très méticuleuse (7). Il ne s’agit plus du tout de ces « essais » autrefois consacrés à un auteur ou à un penseur, maigres réflexions sur leur apport créatif.

Maurizio Serra nous offre sur Malaparte la perspective d’un initié plein d’empathie. En tant que diplomate italien, il sait faire des recherches dans les archives des années fascistes. Et il comprend les réalités sociales complexes que Malaparte a côtoyées et explorées. Il offre une analyse complexe et sophistiquée de Mussolini lui-même, qu’il ne confond jamais avec la pochade fanfaronne inventée par ses ennemis. Il le décrit comme un obsédé du détail qui nommait personnellement jusqu’aux employés chargés de mettre les chiens en fourrière et dévorait chaque miette d’information qui lui parvenait dans son grand bureau vide du Palazzo Venezia, à Rome ; qui n’oubliait jamais la moindre offense et récompensait rarement les services rendus ; qui lisait tout, craignait et n’aimait pas Hitler – bref, un personnage fascinant et digne d’une future biographie par Serra.

Quoique Malaparte n’ait rencontré Mussolini en chair et en os que cinq ou six fois, les deux hommes étaient hantés l’un par l’autre. Malaparte a peut-être théâtralisé cette obsession à travers son amitié pour Galeazzo Ciano, le flamboyant gendre du dictateur, et pour Edda, la fille de Mussolini. Dans Kaputt, l’écrivain consacre un long chapitre, « Golf Handicaps », aux derniers jours idylliques de l’élite fasciste, évoquant le monde du comte Ciano, un monde tout droit sorti d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald – yachts, cocktails, adultères et belles tenues.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 27 octobre 2011. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Israël-Palestine, histoires parallèles

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine… » Tel est le texte de la fameuse « déclaration Balfour » de novembre 1917, par laquelle le Foreign Office informe les responsables sionistes de son intention d’encourager la création d’un État juif en Palestine. Elle est rappelée dans un curieux ouvrage, produit d’une tentative sincère mais avortée d’Israéliens et de Palestiniens d’inspiration pacifiste de se mettre d’accord sur le contenu des manuels d’histoire. L’aveu d’échec est complet : au lieu du texte de consensus espéré, Side by Side en est réduit, comme le titre l’indique, à juxtaposer deux versions, israélienne sur les pages de gauche, palestinienne sur les pages de droite. Infranchissable fossé. Mais au-delà de ce constat, quelque peu tragique, la lecture de l’ouvrage fournit aussi, sans que les auteurs l’aient voulu, des éléments concrets pour interroger les notions de « peuple » et de « nation ».

À propos de la déclaration Balfour, le texte palestinien dit ainsi qu’elle « ne faisait pas mention des droits politiques inaliénables des Palestiniens ». Et pour cause, observe le journaliste anglais Geoffrey Wheatcroft dans la New York Review of Books : à l’époque, la notion même de « Palestiniens » n’existait pas. Le mot « Palestine » n’était utilisé que dans son sens géographique, pour désigner une région. « Si vous aviez demandé il y a cent ans à un habitant de Jaffa ou de Jenine ce qu’il était, il aurait répondu : “Je suis un musulman d’ici.” Et vous auriez entendu la même réponse à Alep ou à Badgad. » Que les Palestiniens soient un « peuple » ou une « nation » est une invention récente. Et leur cas n’a rien de particulier à cet égard. Wheatcroft cite l’amusement de l’historien E.J. Hobsbawm en découvrant un livre intitulé 5 000 ans de Pakistan, alors que ce pays n’existait pas il y a 65 ans et que le mot même de « Pakistan » a été forgé il y a 80 ans. Plus près de nous, écrit Wheatcroft, « si nous avions demandé voici deux siècles à un habitant d’un village proche de Bratislava ou de Ljubljana (quand les deux villes ne s’appelaient pas ainsi) qui il était, il aurait répondu : “Je suis un chrétien d’ici.” Il ne savait pas qu’il était un Slovaque ou un Slovène ».

Dans Side by Side, le texte palestinien reconnaît d’ailleurs cette réalité un peu plus loin, sans remarquer la contradiction : « Dans les années 1920, les Arabes de Palestine ont commencé à se forger une identité nationale. Auparavant, ils se considéraient comme appartenant à la grande nation arabe musulmane qui avait remplacé l’Empire ottoman. » S’il n’y avait pas d’identité nationale palestinienne avant les années 1920, comment la déclaration Balfour aurait-elle pu reconnaître les « droits politiques inaliénables des Palestiniens » ? Et la notion qu’une « grande nation arabe musulmane » avait remplacé l’Empire ottoman n’est pas moins fantaisiste. Il faut plutôt y voir une projection anachronique d’inspiration douteuse, suggère Wheatcroft.

Mais dans l’autre camp, qu’en est-il de l’idée d’une « nation juive » ? La version israélienne de Side by Side dit : « Au XIXe siècle, les Juifs ont commencé à se considérer comme une nation, désirant et méritant un pays à eux. » C’est un sujet que Wheatcroft a exploré dans un livre publié il y a quinze ans : « La controverse de Sion, le nationalisme juif, l’État juif et le dilemme juif » (non traduit en français). Wheatcroft a reçu à l’époque le National Jewish Book Award et ne peut être soupçonné de parti pris anti-israélien. Or, tient-il à souligner dans son article, « le sionisme est un cas classique de tradition inventée. L’idée de Theodor Herzl de sionisme politique et d’État juif n’avait aucune racine dans la tradition juive et en représentait au contraire un rejet radical ». Dans Side by Side, les Israéliens font comme les Palestiniens : ils reconnaissent sans le vouloir que leur « nation », comme celle de leurs adversaires, est une invention récente. Il en est de même de l’idée d’un « peuple » palestinien. L’idée qu’il existe un « peuple » juif est plus ancienne, mais fait aussi débat (1).

 

Le petit théâtre de Tatsumi

À l’instar du kabuki, du nô, ou du bunraku, le rakugo, est une forme théâtrale japonaise traditionnelle, qui remonte au XVIIe siècle. Bien moins connue en Occident que les trois autres, le rakugo (« les mots qui tombent », en japonais) consiste en de courtes histoires satiriques, souvent cocasses, déclamées dans de petits théâtres (les « yose ») par un conteur. Maître dans « l’art de la parole », ce dernier, seul sur scène, assis en tailleur et vêtu d’un simple kimono, fait surgir une foule de personnages du petit peuple et incarne tous les rôles, passant de l’un à l’autre d’un simple geste de la tête et en modifiant sa voix.

« En réinvestissant ces fables morales de l’époque Edo, Yoshihiro Tatsumi, célèbre mangaka de 75 ans, rompt avec les bas-fonds tokyoïtes et la noirceur de ses œuvres précédentes pour mettre en dessins l’envie, la cupidité, l’avarice, la luxure », rapporte sur son blog l’écrivain espagnol et traducteur de mangas Marc Bernabé. Dans les huit contes qui composent ce recueil se succèdent coups du sort, dialogues truculents et péripéties d’hommes fréquentant le quartier de Yoshiwara pour passer de bons moments en compagnie des geishas. Dans le récit intitulé « Le dieu de la mort », un homme et sa femme ont tellement de difficultés financières que le premier finit par passer un pacte avec le dieu de la mort pour devenir un guérisseur infaillible, que les gens paient très chers et s’arrachent.

Sens de lecture japonais (de droite à gauche)

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La chasse

Il a quinze ans, ou pas loin. Il croyait être de retour chez lui pour Noël. C’est ce qu’on leur avait dit quand on leur avait donné leurs tuniques rouges (1), avant de les envoyer mater les soldats confédérés, de l’autre côté de l’océan. Cela ne devait pas prendre plus d’un ou deux mois. Mais décembre est déjà là et, dans le New Jersey, une couche de neige compacte recouvre tout. Il en est venu à penser qu’on promet cela à tous les soldats : ils seront bientôt chez eux. Il se demande si cela a jamais été vrai.

S’il appartenait à un régiment allemand, il pourrait s’exprimer dans sa propre langue, au moins. Aucun des Anglais n’a jamais entendu parler de l’État d’Anhalt-Zerbst, et encore moins de son village. Il n’a jamais mis les pieds dans la Hesse, mais cela n’empêche pas le soldat qui partage sa banquette de dire : « Vous les Hessois » ou « Salauds de Boches ». Comme un autre a signalé qu’il n’était pas tout à fait allemand, ils ont décidé de l’appeler Demi-Boche.

Si ce n’est pas pour bientôt, alors combien de temps encore ? Les soldats de Sa Majesté ont subi de dures pertes à Fort Mercer mais ils ont forcé l’ennemi à évacuer Fort Lee à la fin du mois de novembre. Ces rats de confédérés battent en retraite et la mission de ce régiment est de les bouter hors du New Jersey. Chaque matin, à Hopewell, les hommes font la queue devant la garnison pour signer les papiers et prêter allégeance à l’Union – mais cela ne prouve pas grand-chose. L’armée de Washington se serait forcément disloquée dans sa débandade vers la Pennsylvanie si la campagne de cette région n’était pas infestée de traîtres qui leur fabriquent des mousquets et des cartouches, leur fournissent du tissu pour se couvrir et du sel pour leur viande.

Certains soldats du régiment ont des femmes sur le point d’accoucher, d’autres disent que les leurs sont trop jolies pour rester seules au pays ; tous se plaignent de cette guerre interminable. Le jeune Allemand n’a que sa mère. La nuit, sous sa couverture, il pense à son lit, chez lui, dans son village de l’État d’Anhalt-Zerbst ; il se rappelle les branches de sapin qui cognent contre sa fenêtre et il pleure tant qu’il en grelotte. « Secoue-toi le haricot, ça ira mieux ! » chuchote l’Anglais qui dort près de lui.

Ils font passer le temps en échangeant des propos salaces. Par ces journées pluvieuses de décembre, il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre.

Un jour, le ciel se dégage enfin. Autour d’Hopewell, la terre est dure comme un tambour. « Un temps parfait pour chasser », dit quelqu’un.

La chasse, voilà comment ils appellent cela. Le chef de bataillon n’est pas très content, mais le capitaine se contente de secouer la tête et de lui dire : « Il faut bien qu’ils s’amusent un peu. »

Houghton, Byrne, William et le jeune Allemand commencent par une ferme à la lisière de la ville. Ils tiennent leurs mousquets en batterie, au cas où ils débusqueraient des confédérés. Le garçon a l’estomac noué, comme avant la bataille. Personne ne vient ouvrir la porte mais quand Byrne fait voler la vitre du vasistas en éclats d’un coup de baïonnette, ils entendent un bruit de pas précipités et celui de la barre qu’on soulève. Byrne empoigne déjà les jupes de la bonne mais William intervient : « Minute, toi ! » Puis il s’adresse à la domestique : « Où est ta maîtresse, hein ? Où est-ce qu’ils se cachent tous ? »

Elle secoue la tête et sanglote déjà.

Le soldat s’écarte un peu.

« Où tu vas, Demi-Boche ?

– Fouiller la maison.

– Très bien, bon garçon », dit Houghton en déboutonnant son pantalon.

À l’étage, le silence règne dans les couloirs, seuls ses pas font grincer le plancher. Très loin, en bas, il entend des voix assourdies puis des cris qui s’arrêtent d’un coup. Il inspecte chaque chambre en prenant son temps. Que fera-t-il s’il trouve les dames de la maison ? Rebelles ou loyalistes, toutes des putains…

Il redescend par l’escalier de derrière. Dans la cuisine, il se sert dans un bocal de légumes marinés au vinaigre – moins acides que ceux de sa mère, assez fades même. Il caresse le bois rugueux d’un banc à haut dossier, déchiffre le message d’un échantillon de broderie sur le mur : « Son Prix Surpasse Celui des Rubis. »

Quelque chose tinte. Ce léger bruit le guide jusqu’à la réserve, qui paraît vide jusqu’à ce qu’il ouvre une petite porte et découvre une jeune fille accroupie dans le garde-manger. Elle se couvre immédiatement les oreilles.

« Singe, dit-il à voix basse.

– Voilà qui est bien aimable ! »

Il la désigne : « Mains sur les oreilles ? Comme le singe de l’image (2). »

Elle les enlève à contrecœur. « Quelle image ? » Ses oreilles pâles dépassent de sa chevelure lumineuse. Comme celles d’un elfe, se dit-il.

« “Ne rien voir”.

– Ah, oui : “Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire” ! »

Elle sort à quatre pattes et se relève, plus grande qu’il ne s’y attendait. Son tablier est éclatant, le genre qu’on met pour se montrer ; elle porte un médaillon sur un ruban. « Tu n’es pas anglais », dit-elle d’un ton accusateur.

« Nein. » Il ne laisse échapper des mots d’allemand que lorsqu’il se trouble.

« Un mercenaire ! », s’exclame-t-elle comme si elle avait un fruit pourri dans la bouche. Le jeune soldat doit avoir l’air interdit, car elle lui explique :

« Tu combats pour un salaire, pour l’argent.

– Pas l’argent, répond-il. J’ai mon manteau. Des bottes. Des rations. »

À ces mots, il pense à inspecter les étagères du garde-manger. Il trouve un panier, s’empare des bocaux de conserve, d’un gâteau dans son papier et de la première bouteille, de couleur sombre, qui lui tombe sous la main.

« Alors pourquoi es-tu venu d’aussi loin ? demande-t-elle dans son dos.

– Mon prince m’a vendu. À l’armée anglaise. » Il entasse trois autres bouteilles sur le gâteau.

– Comment a-t-il pu te vendre ? Tu es aussi blanc que moi ! » se moque la jeune fille. Puis elle ajoute : « C’est la meilleure liqueur de cerises de ma tante que tu nous voles.

– Je réquisitionne, répond-il en butant sur les syllabes.

– Demi-Boche ! » appelle la voix de Byrne ; elle est faible mais elle se rapproche.

Le jeune Allemand se précipite hors de la réserve. « À boire, hurle-t-il, j’ai trouvé à boire ! » Il n’a pas le temps de se retourner.

Pourtant, il repense à l’Américaine. Ce soir-là, dans les baraquements, pendant que les soldats échangent des histoires cochonnes, alors que Williams, Houghton et Byrne n’en finissent pas de raconter leurs exploits avec la bonne de la ferme désertée, le petit soldat fait semblant d’être assommé par le cherry. Il ferme les yeux très fort et repense aux oreilles nacrées qui pointaient sous les cheveux.

Une rumeur circule : l’armée confédérée de Washington se dispersera le jour du nouvel an, quand le temps de service de la plupart de ses recrues s’achèvera. Le jeune Allemand essaie de s’imaginer chez lui pour les semailles de printemps.

Le lendemain, les soldats repartent à la chasse. Ils ratissent Hopewell. Chaque maison ou presque arbore son ruban rouge à présent, mais le ruban ne coûte pas cher, il proclame la loyauté sans la prouver. Ils frappent à toutes les portes en criant : « Sortez vos femmes ! » Le garçon monte la garde devant le cabinet médical pendant que les autres sont à l’intérieur avec la femme et la fille du médecin. Au bout d’une demi-heure, Williams passe la tête par la fenêtre et dit : « Allez, viens, Demi-Boche, il est temps de faire de toi un homme. »

Il répond par une grimace. « Ce fichu cherry n’est toujours pas passé. »

Avec un grand sourire, Williams referme le battant si brutalement qu’une stalactite s’en détache et s’abat comme une lance.

« Retournons à la ferme, propose Houghton, ce soir-là. Je ne veux pas laisser une seule pucelle dans ce putain de New Jersey ! »

Williams en rit si fort qu’il s’étouffe.

Au matin, les champs craquent comme du verre sous les bottes des soldats. Le jeune Allemand n’a pas envie de repartir de ce côté-là et en même temps il en meurt d’envie. Ils arrivent à la ferme une demi-heure plus tard et, cette fois-ci, ils la contournent pour entrer par la porte de derrière : une attaque furtive.

Mais la maison est abandonnée, même la bonne reste introuvable. En file indienne, les trois Anglais montent à l’étage tandis que le jeune Allemand se dirige vers la réserve.

La jeune fille est dans le garde-manger, comme il s’y attendait. Elle a du fromage pour lui, son goût est étonnamment fort. Il se surprend à lui raconter qu’un jour, dans l’Anhalt-Zerbst, il a dérobé la bourse attachée à la ceinture d’un gentilhomme.

« Je savais bien que tu étais un voleur. »

Il hausse les épaules.

« Toi, tu es une rebelle.

– Pas du tout !, proteste-t-elle, trop fort pour un réduit aussi exigu. Je suis tout à fait loyale. Je n’ai jamais demandé à venir dans ce nid à traîtres. » Elle se bouche les oreilles.

À deux pas d’elle, il regarde les larmes perler sur ses cils.

« Comme mon père est dans la cavalerie, lui confie-t-elle, les confédérés nous ont confisqué notre ferme en Pennsylvanie et ils nous ont mis dehors avec rien d’autre que notre literie et une assiette chacun. Ils ont dit que mon petit frère devait rester avec eux et s’enrôler dans leur armée patriote. » Sa voix flanche. « Et nous, les filles aînées, Maman nous a envoyées chez d’autres membres de la famille pour nous mettre à l’abri. Elle ne savait pas que ma tante d’Hopewell était une renégate. Et mes cousins, dit-elle avec mépris, ils me traitent comme un torchon pour leurs mains sales. Ils lésinent sur mon dîner, refusent de me prêter même un jupon… »

Le cœur du jeune Allemand cogne sourdement dans sa poitrine. « Où se cachent-ils ? Ta tante et tes cousins ? »

Les pupilles de la fille se contractent.

« Je n’en sais rien. Très, très loin, dit-elle sans conviction.

– Quand sont-ils partis ? »

Elle répond par un haussement d’épaules. Ses mains s’enfoncent dans ses cheveux.

À son grand étonnement, il les prend dans les siennes.

« Elles sont jolies, tes oreilles. Ne les cache pas.

– Tu te moques. »

Il secoue la tête avec ferveur. « Très belles. » Elle lui trouve une pomme. Un couteau pour l’éplucher. Une tranche pour lui, une pour elle. Quand il essaie de l’embrasser, elle s’écarte, mais pas trop vite. Aurait-il dû lui demander la permission avant ? Ou insister ?

« Dis-moi où ils sont, ces cousins qui te traitent si mal, répète-t-il.

– En fait, c’est surtout ma cousine, l’aînée.

– Les soldats, les autres soldats de ma compagnie, ils cherchent des femmes. » Il rougit bêtement.

La jeune fille couvre de nouveau ses oreilles qu’elle écrase contre sa tête comme pour les empêcher de s’envoler.

« Je dois leur livrer des femmes. Tu comprends ? Pas toi. »

Il a l’impression qu’elle est au bord des larmes, mais elle se contente de baisser les yeux. Elle dit quelque chose, très bas.

« Quoi ?

– Dans le grenier à foin », chuchote-t-elle encore une fois.

À Williams, Houghton et Byrne qu’il trouve à l’étage en train de remplir leurs besaces d’assiettes en argent, il dit qu’il a entendu des voix dans la grange. Williams lui tape dans le dos, si fort qu’il lui fait mal. « On s’est trouvé un bon petit chien de chasse, annonce-t-il aux autres. Rien ne vaut un limier boche. »

Dans la grange, le jeune soldat est le dernier à monter l’échelle. Ils découvrent un enfant qui sanglote sur les genoux d’une dame grisonnante ; une grande jeune fille se cache derrière elle. « Tiens, tiens ! » s’écrie Houghton en se frottant les mains comme un méchant, au théâtre.

La tante se redresse : « Vous pouvez disposer de moi, monsieur…

– Oh, j’y compte bien madame, vous allez satisfaire chacun de nous. »

En entendant cela, Williams pousse un cri de joie.

« Et on coupera les oreilles à celles qui feront des histoires. »

Le jeune Allemand reste en retrait. Il va aller se chercher à boire, marmonne-t-il.

« Allez, pour la gloire de notre régiment, dit Byrne en l’attrapant par le coude. Fais ton choix ! Qu’est-ce que tu préfères : la chair fraîche ou le fruit bien mûr ? »

Les yeux de la dame sont du même gris que ceux de sa mère. Il se dégage brutalement et manque tomber en redescendant l’échelle.

Il a l’impression que cela dure des heures. Il attend à la porte de la grange en grelottant dans sa veste rouge peu épaisse.

Ce soir-là, il est la risée de tout le baraquement. Le capitaine l’empoigne, son pouce s’enfonce dans la clavicule du garçon : « Qu’est-ce que j’entends ? On ne peut pas hisser les couleurs du régiment à la gloire du roi George ? »

Le jeune garçon ne sait pas quoi répondre.

« C’est ta dernière chance, Demi-Boche, lui annonce Houghton. Demain, le chef de bataillon part à Princeton pour trois jours et on va ramener les petites poulettes les plus sexy d’Hopewell à la garnison. Si tu ne trouves pas une femme et si tu ne nous montres pas comment tu la dresses…

– Mais en fait, dit son supérieur en se penchant vers lui, l’haleine chargée de gin, t’es une femmelette ou un homme ? » Sa main quitte son épaule et se referme sur son cou.

« C’est l’un ou l’autre, Demi-Boche. L’un ou l’autre.

– J’en ai déjà pris une, répond le jeune Allemand en reculant, furieux et terrorisé. À la ferme. Le premier jour. Très plus jolie.

– Ooh ! On se garde les meilleures, espèce de rat !, glousse Byrne en lui donnant une claque dans le dos. Eh bien, fais-la venir demain et montre-nous ce que tu as dans le ventre. »

Ce qu’il a dans le ventre ? Il n’avait jamais entendu cette expression ; elle le fit penser au bonhomme en pain d’épice qui s’était enfui et avait battu la campagne jusqu’à ce que le renard n’en fasse qu’une bouchée (3).

Il se réveille avant l’aube et reste couché, lourd comme le plomb. Il ne sent plus ses pieds. Il se surprend à imaginer les mains légèrement ridées de sa mère qui posent un bol de bortsch devant lui. Il chasse ce souvenir. Sa mère ne le reconnaîtrait pas. Soudain, il comprend qu’il ne rentrera jamais chez lui.

À midi, il est à la ferme ; à genoux dans le garde-manger, il serre les mains de la jeune Américaine dans les siennes. Il essaie d’oublier les cris qu’on entend au loin.

« Ils me détestent, lui confie-t-elle une fois de plus.

– Comment ont-ils su que c’était…

– Ils n’en savent rien, ils me haïssaient déjà avant. Mais maintenant, ils m’en veulent parce que je n’étais pas dans le grenier à foin. Ma tante est folle de rage. » Les pupilles de la jeune fille se dilatent.

« Ma jeune cousine n’a même pas douze ans. Je n’aurais jamais cru…

– Je n’étais pas avec les autres », chuchote-t-il, les yeux baissés. Rebelles ou loyalistes, toutes des putains…

« Elle a saigné toute la nuit. »

Les éclats de voix se rapprochent. La solution lui apparaît, comme une évidence.

« Viens avec moi, tout de suite, dit-il en indiquant les champs d’un signe de tête.

– M’enfuir avec toi ? Tu es fou ? Jamais de la vie ! » répond-elle, mais son visage s’éclaire.

Elle se méprend sur ses intentions. Il saisit sa chance, se penche et l’embrasse. Ce n’est pas comme il s’y attendait, plus léger, doux comme la plume.

« Tu es ma chérie, dit-il d’une voix grave.

– Je te connais à peine », objecte-t-elle.

Mais à son large sourire, il devine qu’il a gagné, et son cœur se serre.

« Je ne partirai pas sans toi.

– Mais ma tante, ma… Où vas-tu ? »

Il hésite.

« Je n’en sais rien.

– Ils t’attraperont. Non ? »

Il parvient à hausser les épaules. Il se relève, sans lâcher sa main.

« Laisse-moi monter préparer ma malle en vitesse… »

Il secoue la tête, effrayé à l’idée de transporter un lourd bagage. « Pas le temps, petit singe. Juste ton manteau. »

Dehors, essoufflée par tant de précipitation, elle s’effraie des champs verglacés qui s’étendent devant eux.

« Tu n’as pas de monture pour moi ?

– Je te porterai pour passer les flaques d’eau », propose-t-il.

Elle rit. « Je peux sauter par-dessus. »

L’espace de quelques instants, alors qu’ils traversent la prairie main dans la main comme des enfants, il se laisse aller à imaginer qu’ils s’enfuient ensemble. Qu’il est assez adulte pour déserter. Qu’il serait capable d’emmener cette fille n’importe où sans qu’on le traque, sans qu’on le capture et qu’on le ramène à Hopewell, enchaîné, pour le pendre devant sa compagnie. Qu’il pourrait lui faire traverser l’océan et goûter le bortsch de sa mère, à la maison.

Mais en même temps il sait comment les choses vont se passer. Il va la conduire jusqu’aux baraquements qui doivent déjà se remplir d’autres filles, des filles aux manches déchirées, le nez et le cuir chevelu ensanglantés, loyalistes ou rebelles, des filles dont le regard apprendra à cette jeune Américaine tout ce qu’elle doit savoir. Quand le capitaine frappera dans ses mains et ordonnera au Demi-Boche de faire son choix, cette jeune fille se mettra à hurler tandis qu’il déboutonnera son pantalon de ses doigts gourds.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil Égarés, d’Emma Donoghue, qui paraîtra en français aux éditions Stock le 5 septembre prochain. Elle a été traduite par Virginie Buhl.

Un nouveau Carver

Une semaine à peine après sa sortie, le recueil de nouvelles de la rock star italienne Luciano Liguabue se hissait au deuxième rang des meilleures ventes de la Péninsule. Sans doute sa notoriété comme chanteur à texte explique-t-elle l’engouement du public. Ce qui étonne, en revanche, c’est « son incroyable succès critique », souligne la revue Finzioni. Même l’acerbe journaliste du Corriere della Sera, Antonio D’Orrico, est dithyrambique : « Nous avons finalement un Raymond Carver italien. Il s’appelle Luciano Ligabue. » « Le lire, c’est passer des heures magiques ! » écrit de son côté Bruno Quaranta dans les colonnes de La Stampa, tant il a su « pénétrer les moments les plus cruels de la vie, à la manière d’un Villiers de l’Isle-Adam ».

Celui que l’on surnomme « Liga » est né en Émilie-Romagne, et son quatrième livre se nourrit de cette province. Imprégné des conversations de village de son enfance, l’écrivain chanteur « maîtrise à merveille cet art affabulatoire par excellence qu’est le dialogue », conclut Bruno Quaranta, et confirme une nouvelle fois, « à l’instar d’un Simenon quand il se faisait chantre des régions », que la province « est une fantastique école d’écriture ». 

Tuer d’ennui

Ancien officier de police, journaliste au nouveau magazine littéraire chinois en vogue, Chutzpah, et auteur de nouvelles policières, A Yi rencontre de nouveau le succès. Avec un roman cette fois, son premier, intitulé « Et après, je dois faire quoi ? ». Dans ce récit à la première personne, l’écrivain met en scène un jeune homme de 19 ans, qui raconte comment il a tué l’une de ses camarades de classe de trente-sept coups de couteau, sans raison. Le texte est structuré en séquences qui exposent méthodiquement la préparation du crime, l’assassinat, la cavale –finalement interrompue par le meurtrier lui-même qui décide de se rendre à la police –,  l’interrogatoire, la prison, le jugement, le procès et la condamnation à mort. « Pourquoi tuer ainsi sans motif ? », telle est, pour le critique du Beijing News, la question qui revient comme un leitmotiv tout au long de l’ouvrage. « Par ennui, en quelque sorte : telle serait la réponse de A Yi, dont le roman utilise le terme “vide” pour décrire l’état de désœuvrement de l’assassin, le sentiment qu’il a que la vie est pur non-sens. »

Dans les chapitres évoquant les audiences au tribunal, juges, avocats et procureurs questionnent l’accusé sans relâche, parce que la gratuité de son acte leur est incompréhensible. « En réalité, poursuit l’article du Beijing News, le crime est précisément ce qui a permis à l’assassin de donner un sens à sa vie, d’attirer l’attention de toute la société et de fuir la banalité de son existence, de se rendre tout-puissant. »

Entre le roman policier à suspense et le roman existentialiste, A Yi explore les thèmes de l’ennui, du néant, du temps qui passe, de la folie et de l’absurdité de l’existence. Dans une langue que la critique chinoise juge unanimement efficace et concise, le jeune écrivain expose les faits, avec simplicité et  détachement. Les descriptions  sont minutieuses, certaines presque cliniques quand le narrateur détaille la préparation du crime, d’autres plus poétiques, parfois même d’une grande sensibilité. Si bien que le grand poète chinois contemporain Bei Dao n’a pas hésité à déclarer que A Yi était sans doute l’un « des auteurs majeurs de ces dernières années, qui continue de vivre et d’écrire avec sincérité et enthousiasme, ce qui n’est hélas pas le cas des autres écrivains de notre époque ! » 

Comment Breton a tué Dada

Le bref règne de Dada sur la Ville lumière commença avec le retour à Paris de Francis Picabia en mars 1919, puis l’arrivée de Tristan Tzara en janvier 1920. Le mouvement implosa vers 1923 dans un climat de violence et de récrimination. Phénomène international, Dada est né à Zurich et à New York, mais sa version parisienne eut une portée particulière, explique Michel Sanouillet dans ce volumineux ouvrage – ne serait-ce qu’en raison du rôle crucial qu’elle joua dans la genèse du surréalisme.

Dada à Paris propose une autre histoire du mouvement que celle propagée par le fondateur du surréalisme, André Breton. Pour l’essentiel, c’est l’histoire d’une prise de pouvoir par celui-ci, qui exerça sa considérable influence sur le groupe jusqu’à ce qu’il en éjecte Picabia et Tzara. Venus de Zurich, ceux-ci auraient pourtant pu prétendre à un dadaïsme plus « pur ». Selon Sanouillet, Breton entraîna le mouvement parisien dans une nouvelle direction, antithétique à son inspiration initiale. Pour faire court, c’est un récit de la façon dont le dadaïsme français se fit de plus en plus sectaire, dressant les « bretoniens » contre les « tzaraïstes » : « Dada selon Tzara » a cédé la place au « Dada selon Breton ». Celui-ci était à la fois fort peu libéral (quasi totalitaire, en fait) et peu spontané, retombant sur des formes littéraires admises et une approche traditionnelle de la politique (laquelle a culminé dans le rapprochement du surréalisme avec le communisme).

Le surréalisme ne fut jamais aussi radicalement nouveau que le dadaïsme, estime Sanouillet. Il entend restaurer la chronologie : Dada a précédé le surréalisme, qui dépendait des idées et concepts du premier. Comme il le montre, il existe une évidente « dissonance spirituelle » entre les deux mouvements : le dadaïsme était tout simplement plus amusant. « Les manifestes de Tzara irradient de vitalité, de chaleur et par-dessus tout d’une joie sans retenue que l’on trouve rarement chez Breton, écrit-il. Malheureusement, le surréalisme fut trop souvent dada sans le rire. »

Le Paris de l’immédiat après-guerre était l’endroit idéal pour voir les idées dada prendre racine et fleurir. Les Parisiens étaient cultivés, raffinés, sophistiqués, mais aussi enclins au scepticisme, blasés. Cependant, la scène littéraire était « connue pour sa sclérose, son inertie et un attachement bourgeois à certains styles de vie et de pensée, ainsi qu’aux structures anachroniques perpétuées par la presse littéraire et autres coteries intellectuelles ». André Breton et ses amis Philippe Soupault et Louis Aragon étaient particulièrement mûrs pour être conquis par le nouvel esprit dada. Ils appartenaient à une génération abîmée par la Première Guerre mondiale, dans laquelle ils avaient servi. Soupault se souvient de leur petit groupe durant l’hiver 1917-1918 à Paris, un peu avant qu’ils ne rencontrent le dadaïsme : « Nous traînions dans la fumée du train de la Petite ceinture dans nos uniformes maculés, négligeant de saluer les officiers, négligeant toute civilité, négligeant l’heure qu’il était et nous négligeant nous-mêmes. »

La poésie dada était autant une réaction à la propagande du temps de guerre et à l’enthousiasme populaire pour le conflit que celle d’un Wilfred Owen ou d’un Siegfried Sassoon (1), mais c’était une tout autre réaction. Il faut rappeler à cet égard que Marcel Duchamp, considéré par Sanouillet comme l’archétype du dadaïste, « l’électron libre » de Dada, « une sorte de gourou » et celui qui jouait le mieux « le grand jeu dada », est né la même année que Rupert Brooke (2) ; Picabia avait seulement un an de moins qu’Edward Thomas (3) et Breton seulement trois de moins que Wilfred Owen. Pour comprendre Dada, dit Sanouillet, il nous faut saisir la culture qui régnait pendant la guerre : « Les stupides bluettes patriotiques, les chansons appelant à la vengeance, les croûtes représentant des scènes de bataille », mais aussi les hommes de lettres, écrivains et poètes qui exaltaient l’héroïsme de « nos jeunes gens » et la beauté des armes. À l’inverse, les dadaïstes étaient « rendus malades par la puanteur d’une Belle Époque disparue » et « torturés au fer rouge par l’effroyable boucherie de 14-18, brûlant d’exprimer de toutes les manières possibles leur horreur du compromis et recherchant à tout prix une échappée vers une nouvelle façon de vivre, d’écrire et de ressentir ». On peut se faire une idée du défi lancé par Dada à la culture d’après guerre en lisant le Manifeste cannibale de Picabia (1920) :

DADA lui ne sent rien, il n’est rien. rien. rien. rien.
Il est comme vos espoirs : rien.
Comme vos paradis : rien.
Comme vos idoles : rien.
Comme vos hommes politiques : rien.
Comme vos héros : rien.
Comme vos artistes : rien.
Comme vos religions : rien.

On présente toujours le Picabia du Manifeste cannibale comme « machiavélique » dans ce livre, mais c’est peut-être André Breton qui mérite le plus cet adjectif. Sanouillet le dit « ensorcelant », mais sans vraiment réussir à rendre sa personnalité. Dans sa version des événements, le jeune homme « hypersensible » avait, par tempérament, fort peu de dispositions pour le dadaïsme, et « ne se prêtait qu’avec réticence à ses extravagances ». Selon Sanouillet, Breton était bien trop sérieux et solennel pour vraiment comprendre ce que Dada signifiait. Son « invariable sévérité morale » allait à l’encontre de l’esprit du mouvement, alors que Tzara et Picabia se faisaient une fête de l’ambiguïté morale.

Pour Breton, Jacques Vaché, le soldat blessé [adepte de Jarry] qu’il rencontra quand il était interne à l’hôpital de Nantes, en 1916, était une réincarnation de Rimbaud et représentait rétro­spectivement une bonne partie du legs littéraire du dadaïsme. Sanouillet n’achète pas cette version : pour lui, Vaché, qui devait mourir d’une overdose d’opium en 1919, n’est nullement une personnification de Dada. L’affirmation de Breton selon laquelle Vaché « était Dada avant Dada » est contredite par une lettre qu’a dénichée l’auteur, écrite par Soupault à Tzara en 1919, attestant que Vaché admirait le Manifeste dada 1918 de Tzara, « le premier, le vrai et le grand évangile du dadaïsme » selon Sanouillet. Celui-ci admet seulement, et comme à contrecœur, que l’influence de Vaché favorisa la réception par Breton des idées de Tzara.

Le futur surréaliste et ses amis rencontrèrent la poésie de Picabia et de Tzara en 1919. « À ce moment, devait écrire Breton bien plus tard, nous interceptâmes des signaux si dérangeants qu’ils semblaient venir d’une autre planète. » Il lança son propre périodique d’avant-garde, Littérature, en mars 1919 et en janvier 1920 rendit visite à Picabia chez lui rue Émile-Augier. « Nous pouvons en fait considérer cette rencontre comme la date précise à laquelle le mouvement Dada est né à Paris », affirme Sanouillet. Ce fut pour Breton comme une seconde « révélation », la première étant le Manifeste dada 1918.

L’écrivain semble avoir transféré tout ce qu’il avait ressenti à l’égard de Jacques Vaché sur Tzara, dont il attendit l’arrivée à Paris comme s’il était Rimbaud, Sade et Lautréamont réunis. Celui-ci fit son apparition en janvier 1920. Il était petit, légèrement courbé, portait un monocle et parlait un mauvais français avec un fort accent roumain : la façon dont il disait « Dada » (« deux brèves syllabes qui éclataient comme une mitrailleuse ») semblait ridicule. Les membres du groupe de Littérature furent d’abord désemparés, mais Tzara les conquit avec sa technique de la scène, rodée au cabaret Voltaire à Zurich, et devint à leurs yeux l’incarnation de l’esprit dada, « le dadaïsme zurichois en chair et en os ». Lors de leur première manifestation au Palais des fêtes, rue Saint-Martin, Tzara continuait de lire, imperturbable, tandis que le public criait au scandale (« À Zurich ! Au poteau ! »). Contrairement aux autres, il avait déjà vu ça.

Dans les premiers mois de 1920, les représentations se succédèrent et le mouvement conquit brièvement le tout-Paris. « Vers le mois d’avril 1920, écrit Sanouillet, les mots “Dada, dadaïsme, dadaïste” furent littéralement sur toutes les lèvres. » Le bon temps ne dura pas, cependant, et lors de la saison de 1921 il fut de plus en plus évident que le groupe de Littérature et les « vétérans de Zurich » tiraient à hue et à dia. Le schisme se fit d’autant plus profond que Tzara fut moqué dans la presse pour son nom étranger et son curieux accent, alors que les membres du groupe Littérature étaient en général épargnés. De même, le rédacteur en chef de La Nouvelle Revue française, Jacques Rivière, présentait Breton et Aragon comme de jeunes talents promis à un bel avenir, et jugeait finis Tzara et Picabia. Quand Breton publia sa « Reconnaissance à Dada » dans la NRF, cela fit enrager autant les tzaraïstes que les collaborateurs plus conservateurs de la revue.

Selon Sanouillet, le simulacre de procès intenté contre le nationaliste Maurice Barrès en 1921 « sonna le glas du mouvement Dada » à Paris (4). C’était un indice patent de la veine autoritaire de Breton. Tzara et Picabia « réagirent vivement à l’idée que le dadaïsme pût s’ériger en arbitre et critique – ou pire, en représentant de la loi ». Tzara fit de son mieux pour torpiller le procès (5). « Je ne juge rien », déclara-t-il avant de conclure par une « courte chanson dada » :

la chanson d’un dadaïste
qui avait dada au cœur
fatiguait trop son moteur
qui avait dada au cœur

Breton ne fut pas impressionné, mais la petite chanson de Tzara décrit bien ce qui était en train de se passer. Comme l’écrit Sanouillet, « c’est comme si le mouvement était vidé de sa substance et “rechargé” avec une forme complètement différente d’énergie. Seul l’emballage dada restait intact ; le produit était devenu méconnaissable. Tel un bernard-l’hermite, le groupe de Littérature était en train d’occuper la coquille de Dada ».

Aussitôt après le procès, Picabia s’indigna : « Maintenant Dada a un tribunal, des avocats, bientôt probablement des gendarmes […]. L’esprit dada n’a réellement existé que durant trois ou quatre ans, il fut exprimé par Marcel Duchamp et moi à la fin de 1912. » Plus tard, il écrivit : « Dada s’est enfui au galop dans un nuage de poussière. De petits vauriens lui sautent sur le dos, caressent l’animal, lui donnent du sucre, lui fixent des œillères, tirent la bride vers la droite. Pauvre Dada sauvage […] Dada est mort. »

Picabia parti, Tzara tint bon un moment face à Breton et au groupe Littérature, mais en 1922 ils le dénoncèrent comme un « imposteur avide de réclame ». Il répliqua que Breton « n’existerait pas sans Dada ». En réponse à un article de Breton intitulé « Après Dada », il écrivit : « Un de ces jours on saura qu’avant Dada, après Dada, sans Dada, vers Dada, pour Dada, contre Dada, malgré Dada, c’est toujours Dada. Et tout ça est sans importance. » Le mouvement parisien s’épuisa vers 1923. Un an plus tard, Breton lançait le surréalisme.

Dada à Paris a été publié en 1965, mais Sanouillet a commencé de travailler à son sujet dès la fin des années 1940, quand « la plupart des dadaïstes des années 1920 avaient atteint une sorte de sérénité. La nostalgie qu’ils éprouvaient pour leur jeunesse les avait conduits à considérer leurs violentes confrontations d’antan avec un amusement attendri ». Il a parlé avec tous les témoins vivants et a passé au crible chaque entretien, chaque récit, jamais fiable, des acteurs principaux comme des seconds rôles. L’excellente traduction par Sharmila Ganguly de l’édition revue et augmentée de 2005 contient un appendice réunissant plus de 200 lettres – « la trame sur laquelle fut brodée notre chronique », écrit Sanouillet. Il y a la correspondance entre Breton, Tzara et Picabia, plus quelque cinquante lettres de dadaïstes ainsi que des missives d’Apollinaire, Cocteau, Max Jacob et même Marcel Proust. Si l’on y ajoute une bibliographie de plus d’un millier de titres et une liste de sources en ligne, cela fait de Dada à Paris une référence essentielle pour toute personne intéressée par le sujet.

Il peut paraître paradoxal de produire un livre si bien documenté sur un mouvement qui a tant insisté pour affirmer son caractère éphémère et inconséquent (même si, note Sanouillet, Picabia, Tzara et Breton ont soigneusement conservé les coupures de presse). Mais, au-delà de la valeur informative du livre, Michel Sanouillet se montre un interprète sensible de l’authentique esprit dada, de sa destruction créatrice et de sa profonde gaieté. Le mouvement était fondamentalement nihiliste, mais Sanouillet choisit de privilégier sa « foncière vitalité ». Ses membres n’ont jamais été aussi vivants, soutient-il, que lorsqu’ils voulaient tout détruire, tout mettre sens dessus dessous. La violence et l’agression font certes partie du legs artistique du dadaïsme, mais la spontanéité, le dynamisme et le désir forcené d’échapper aux règles et aux contraintes qui régissent la création aussi.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 6 mars 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

 

Trois Américaines à Paris

Dans French Lessons (1993), Alice Kaplan racontait son histoire, celle d’une jeune Américaine trouvant dans la langue française, puis un séjour à Bordeaux, le moyen d’échapper aux tourments d’une enfance blessée. Aujourd’hui professeure de français à Yale, auteure entre autres d’un livre sur le procès Brasillach (Gallimard), elle rassemble dans un improbable trio ces femmes qui lui rappellent son passé : Jacqueline Bouvier (future Mme Kennedy), Susan Sontag et Angela Davis, qui furent toutes trois étudiantes à Paris et profondément marquées par cette expérience. Pour Jacqueline Bouvier, c’était en 1949-1950, pour Susan Sontag en 1957-1958 et pour Angela Davis en 1963-1964. Trois femmes aussi différentes que possible (« une débutante catholique, une intellectuelle juive, une révolutionnaire afro-américaine »), mais dont l’énergie a marqué leur époque. Alice Kaplan tente de démontrer qu’elles avaient pour une part puisé cette énergie dans leur expérience française.

La famille de Jacqueline Bouvier s’imaginait issue d’aristocrates français. Venue à Paris dans les conditions très confortables assurées par un collège huppé de la côte Est, Jackie fut hébergée par une vraie aristocrate, Mme de Renty, qui avait été déportée à Ravensbrück pour faits de résistance. Mais elle découvrit que ses ancêtres étaient de modestes roturiers. Elle fut introduite dans le beau monde et peaufina son français, la plus grosse bourde dont elle se souvînt étant d’avoir dit « J’ai monté à poil » au lieu de « j’ai monté à cru ». Quand elle revint dix ans plus tard avec son président de mari, celui-ci déclara : « Je suis l’homme qui accompagne Jackie Kennedy à Paris. » Des membres du Congrès se plaignirent que la Maison-Blanche était devenue « trop Frenchy ».

Sontag et Davis sont aussi venues dans la capitale française grâce aux largesses du système universitaire américain, mais dans des conditions moins agréables. Sontag avait laissé derrière elle son fils de cinq ans, David Rieff, et fut prise dans le tourbillon de la vie des cafés parisiens et de l’amour homosexuel. Arrivée en 1957, elle ne s’intéressa curieusement pas du tout à la guerre d’Algérie. Sontag a appelé Paris « la seconde capitale de mon imagination », mais admit être restée « enfermée » dans le milieu des expatriés : « Je n’ai rien vu […] mais j’ai senti la ville. » Sa connaissance du français resta cependant moins bonne qu’elle ne l’imaginait. Plus tard, elle fit sèchement observer à l’un de ses traducteurs que « d’ailleurs » signifiait « d’un autre côté ».

« La plus intelligente, peut-être la plus belle des trois, certainement la moins préoccupée par sa propre image » fut Angela Davis, note Frederic Raphael dans le Wall Street Journal. Venue du fin fond de l’Alabama raciste, vivant comme Sontag dans une chambre de bonne, elle fut vite chaperonnée par des intellectuels communistes comme Aragon et ne perdit rien des débats politiques de l’époque. Pour Alice Kaplan, elle dut à la culture française d’avoir transcendé l’humiliation de sa condition et de s’être forgé une voix. Quelques années plus tard, ses liens avec les Black Panthers en faisaient la coqueluche de la gauche parisienne. Entre-temps, elle avait achevé son mémoire, intitulé « Les romans de Robbe-Grillet : méthode et signification ». Des trois femmes, c’est elle qui fut le plus clairement « un produit du système intellectuel français », écrit Sadie Stein dans le Los Angeles Times

Un curieux Goncourt

Laurent Binet a reçu le Goncourt du premier roman en 2010 pour HHhH, et, dans le Financial Times, le romancier Sam Leith se demande un peu pourquoi. Est-ce bien un roman ? Si oui, c’est un « roman sur une personne qui tente d’écrire un roman historique ». Le sujet est passionnant (l’assassinat de Heydrich à Prague en 1942), mais le lecteur reste sur sa faim pendant les 200 premières pages, surtout dédiées à la chronique des affres de l’auteur. Au total, l’ouvrage est « intelligent, parfois drôle, un peu désincarné, et très autocentré, dans le sens le plus plein du terme ».

Dans The Spectator, Anthony Cummins se demande, lui, pourquoi le livre a été traduit, tant les coupes et les erreurs sont nombreuses : « Simone Veil devient Simone Weil, Tunis la Tunisie, le demi-frère de Binet son beau-frère… » 

L’autre couple Stein

Le plus connu des couples Stein est celui formé jusqu’à leur rupture par le frère et la sœur, Leo et Gertrude. L’autre, c’est le frère aîné de Leo, Michael, et sa femme Sarah. Après 1908, quand Leo en vint à mépriser la peinture de Matisse, Michael et Sarah lui restèrent fidèles et leur passion pour le Français n’en fut que plus vive. Ils s’entichèrent même de sa famille. Sarah, qui se convertit en 1912 à ce mélange de mysticisme et de doctrine curative qu’est la Science chrétienne – et ce malgré ses origines juives –, ressentit pleinement le « profond effet thérapeutique » qu’eurent sur elle les toiles de Matisse, écrit le spécialiste Patrick McCaughey dans l’Australian Book Review, en commentant le catalogue de l’exposition présentée à Paris l’hiver dernier. Elle et son mari percevaient un « principe d’existence » vital dans les œuvres qui tapissaient les murs de leur appartement de la rue Madame.