Chez Curzio Malaparte, l’auteur de Kaputt et de La Peau, deux des livres les plus mémorables sur la Seconde Guerre mondiale, presque tout est bidon, à commencer par le nom. Né en 1898 dans la ville de Prato, en Toscane, d’un père allemand irascible (protestant de surcroît), Erwin Suckert, et d’une mère italienne, le futur écrivain s’appelait, à l’origine, Kurt Erich ; mais ces prénoms lourdement teutoniques eurent tôt fait d’être changés en Curzio. Vers la vingtaine, alors qu’il avait déjà publié quelques livres, l’écrivain décida de changer aussi son patronyme, de Suckert en Malaparte, qui sonnait beaucoup plus italien (comme son aîné Ettore Schmitz, devenu Italo Svevo). Malaparte offrait aussi une allusion évidente à Bonaparte, comme son versant négatif (1).
Bien que le romancier se soit toujours habilement posé en victime du fascisme, il avait en fait adhéré au parti dès 1922, un peu avant la marche sur Rome. Et ses articles attestaient de son ardent soutien à un régime dont il était aussi un pilier culturel – du moins jusqu’à ce que Mussolini l’assigne à résidence et le déporte aux îles Lipari, au large de la Sicile, en 1933.
« Don Caméléon »
Malaparte prétendra plus tard qu’il avait été arrêté en raison de son opposition au Duce, mais en réalité il ne critiqua jamais publiquement le dictateur. Il n’avait été inquiété que pour avoir calomnié un membre important du gouvernement, l’as de l’aviation Italo Balbo, maréchal de l’Air. Il le disait devenu si replet, au moral comme au physique, qu’il aurait pu figurer dans le cabinet de Louis-Philippe, le roi bourgeois. Dès que ces mots, griffonnés sur une carte postale, furent portés à l’attention de Balbo par la censure, Malaparte fut condamné à cinq ans de déportation dans les îles (sentence vite réduite à quelques mois). Mussolini n’aimait rien tant que jouer au chat et à la souris avec ses partisans, les punissant puis les réhabilitant dans la foulée.
Dès 1924-1925, au tout début de la dictature, Malaparte l’avait soutenu activement et sans faillir. Giacomo Matteotti, un député socialiste qui dénonçait haut et fort le régime, avait été kidnappé et tué. À tort ou à raison, on attribua à Mussolini la responsabilité du meurtre, et de nombreux fascistes, indignés par cet acte de violence arbitraire, quittèrent le parti. Mais cette farouche opposition à l’intérieur même de son camp n’avait pas empêché Mussolini de s’emparer du pouvoir législatif, avec l’appui du roi d’Italie, et de se proclamer seul dirigeant du pays (2). Avec un opportunisme de la plus belle espèce, Malaparte avait, à cette période critique, témoigné en justice en faveur de Mussolini lors du procès des assassins de Matteotti, en 1926. L’écrivain espérait probablement la reconnaissance de « Muss », comme il l’appelait, ignorant ainsi comme la mémoire du dictateur pouvait être courte.
Après la guerre, Malaparte réinventa son rôle dans cette crise historique, la plus importante de la carrière de Mussolini, pour se présenter en opposant, innocent de toute collusion. Il ne faut pas s’étonner qu’on l’ait surnommé « Don Caméléon » (il en fera plus tard le titre d’un de ses livres (3)). Au cours de sa longue vie, Malaparte a été tour à tour dramaturge, romancier, polémiste, journaliste et le plus jeune rédacteur en chef du très influent quotidien La Stampa. Il a d’abord critiqué Hitler avant de l’approuver, sympathisé avec le stalinisme, fait un pèlerinage dans la Chine de Mao qu’il a portée aux nues, vilipendé la bourgeoisie toscane – avant de finir par rejoindre l’Église catholique. Cette admiration pour le pouvoir brutal, sous quelque forme que ce soit, voilà bien ce qu’il y avait de plus viscéralement fasciste en lui. À part cela, Malaparte n’était pas un nostalgique de l’extrême droite ni un défenseur du trône et de l’autel, pas plus qu’un antisémite ou un raciste. Il était favorable au syndicalisme et appartenait à l’aile gauche du parti.
L’écrivain avait bien des points communs avec d’autres forbans littéraires devenus célèbres dans l’entre-deux-guerres – Céline, Malraux, Drieu La Rochelle ou encore Aragon –, mais aussi bien des dissemblances. Céline et Drieu étaient des antisémites et des hommes d’extrême droite ; Malraux était si versatile, menteur et poseur qu’il était difficile à situer politiquement, bien qu’il ait commencé sa carrière comme voleur d’antiquités khmères et fini ministre de la Culture de Charles de Gaulle.
Malaparte connaissait tous ces auteurs, certains personnellement et les autres de réputation, car il était francophile. Il avait pris de l’importance sur la scène française au moment où son œuvre avait commencé de subir les foudres de la censure italienne et qu’il passait de longues périodes à Paris. À ce jour, il est plus connu en France que dans son pays natal. Là, il supervisait lui-même l’édition de ses ouvrages, rendant dingues ses traducteurs à force de corrections. Ses meilleurs amis étaient un couple de Parisiens intelligents et bien introduits, Marianne et Daniel Halévy (un historien spécialiste de la IIIe République) qui lui sont restés fidèles tout au long de sa vie tourmentée.
L’excellente nouvelle biographie de Malaparte a été écrite en français par un Italien. Maurizio Serra, ambassadeur d’Italie à l’Unesco, est un auteur très habile, fasciné par les personnalités européennes insaisissables et inclassables de la première moitié du XXe siècle, comme l’auteur de La Peau. Dans un ouvrage récent, Les Frères séparés, Drieu La Rochelle, Aragon, Malraux face à l’histoire, Serra étudie ces personnages à facettes multiples (pour le paraphraser) : Drieu, le dandy avec un pied dans le fascisme et l’autre dans le mysticisme ; Aragon le surréaliste converti au communisme qui, dans son grand âge, s’en est retourné au libertinage parfois homosexuel de sa jeunesse ; et Malraux le révolutionnaire juvénile qui finit dans un costume croisé de ministre. Drieu s’est suicidé vers la fin de la guerre, notamment par crainte de représailles contre son engagement auprès du fascisme français ; mais Aragon et Malraux ont survécu, quel que soit le régime en place. Ils incarnent, le succès en plus, ce que voulait être Malaparte. À cette différence près : bien que Drieu, Aragon et Malraux aient tous trois été de brillants écrivains, aucun ne possédait la virtuosité littéraire de l’Italien, sa capacité à inventer des scènes puissantes, des tableaux inoubliables, des moments obsédants d’horreur politique qui transcendent la description historique et condensent toutes les tensions de l’époque. Ce qui me ramène à ses deux chefs-d’œuvre que sont Kaputt et La Peau.
Difficile de savoir si ces deux livres sont ou non des ouvrages de fiction. Dans chacun d’eux figure un narrateur du nom de Malaparte qui semble garantir, comme témoin oculaire, la véracité des scènes souvent fantasmagoriques. Si une personne importante se trouve dans les parages, on peut être certain qu’elle invitera Malaparte à dîner ; il a systématiquement accès aux dirigeants et aux émissaires. Les personnages de ces livres expliquent à Malaparte leurs convictions ou leurs actions, souvent indéfendables, au fil de pages entières de dialogues brillants. Il offre dans La Peau un bel exemple d’intertextualité, quand il met en scène un groupe d’officiers français en train de se demander ce qu’il y a de vrai dans Kaputt. Ils sont aux portes de Rome, qu’ils viennent « libérer » ; et viennent de manger dans une clairière un couscous préparé par leurs troupiers marocains :
«“Voulez-vous savoir”, dit Pierre Lyautey, “ce que dira Malaparte, dans son prochain livre, à propos de ce déjeuner ?”
Et avec une aisance amusée, il se mit à décrire la table richement dressée non pas dans ce bois sur la rive escarpée du lac d’Albano, mais dans une salle de la villa papale de Castel Gandolfo. Il décrivit, avec de plaisants anachronismes, la vaisselle d’or de César Borgia, l’argenterie de Sixte Quint, œuvre de Benvenuto Cellini, les calices d’or de Jules II, les camériers affairés autour de notre table, tandis qu’un chœur de voix blanches entonnait, au fond de la salle, en l’honneur du général Guillaume et de ses braves officiers, le Super flumina Babyloniae de Palestrina. »
Mais le personnage Malaparte aura sa revanche. En préparant le repas, un goumier imprudent a marché sur une mine et eu la main coupée net. Alors que le banquet touche à sa fin, Malaparte annonce qu’il a mangé la main, projetée dans le plat, mais que, par politesse, il n’avait pas voulu en faire état avant. Ses hôtes français regardent les os et deviennent verts ; c’est bien plus tard que Malaparte avouera à l’un de ses copains américains hilares qu’il avait tout inventé, et disposé habilement les os du mouton sur son assiette en forme de main. L’intéressant, ici, est de voir Malaparte répondre à l’accusation de mensonge par un autre mensonge.
L’écrivain est peut-être narcissique, mais certainement pas du genre ennuyeux. Il est effectivement présent dans ces deux livres, mais toujours comme un observateur à l’arrière-plan qui se refuse à condamner même les plus barbares des actes. Certains de ses contemporains ont critiqué son détachement, mais aujourd’hui on lui sait gré de décrire sans juger les horreurs qu’il a rencontrées. Il n’essaie pas de vivre nos émotions à notre place.
Les Juifs crucifiés d’Ukraine
Parfois, les scènes d’un chapitre donné sont reliées entre elles uniquement par un motif poétique. Ainsi, le chapitre de La Peau intitulé « Le vent noir » s’ouvre sur le narrateur rêvant d’un vent noir alors qu’il est à Naples, même si le lieu est précisé simplement parce que l’intégralité du livre se situe en principe là, pendant l’occupation américaine de 1943. Mais bientôt nous voici en Ukraine en 1941, où un véritable vent noir, pas un vent imaginaire, souffle en permanence et noircit le paysage et tous les animaux, y compris la monture de Malaparte. En chevauchant à travers le vent opaque, il entend des voix au-dessus de lui et finit par voir des juifs, nus ou en haillons, cloués aux arbres. Ils souffrent abominablement et, méprisant sa compassion « de chrétien », le supplient de leur mettre une balle dans la tête. Psychologiquement incapable de les tuer, Malaparte poursuit son chemin, désespéré. Puis sombre dans la fièvre. Quand, guéri, il revient quelques jours plus tard sur ses pas, il découvre que tous les juifs crucifiés par les nazis sont morts. On n’entend plus les gémissements des victimes, seulement un silence horrible.
En un habile tour de passe-passe, Malaparte nous dit qu’il reconnaît ce silence, qu’il lui rappelle le séjour aux îles Lipari que Mussolini lui avait infligé, avec son chien Febo pour seul compagnon. L’animal était devenu son meilleur ami et son réconfort. Puis voilà Malaparte et Febo soudain transférés à Pise. L’animal sort un jour pour sa promenade quotidienne et n’en revient pas. Malaparte sillonne la ville à sa recherche et découvre qu’il a été enlevé et vendu à la clinique vétérinaire de l’université. Il retrouve le pauvre Febo mourant, ligoté, l’estomac ouvert pour une expérience. Comme Malaparte s’étonne qu’aucun des chiens n’aboie, le vétérinaire lui explique qu’on commence par leur couper les cordes vocales.
En quelques pages, nous passons de Naples à l’Ukraine, Lipari et Pise, remontons de 1943 à 1941 puis 1933. Et tous ces récits disparates ne sont reliés l’un à l’autre que par les fils fragiles du vent noir, du silence assourdissant, et du parallèle grotesque entre la mort des juifs et celle des chiens. Quelle sorte d’écriture est-ce là ? La scène des crucifixions est à peine vraisemblable, du moins dans cette version hautement stylisée façon le Greco, et Serra nous dit que même les détails bien plus plausibles de la résidence forcée de Malaparte à Lipari sont sujets à caution. Dans La Peau, il raconte qu’on l’a menotté, mais en fait il a voyagé sans la moindre entrave entre sa mère et deux policiers. Sur son île, il pouvait lire, écrire, écouter la radio, recevoir les lettres de ses amis – et rédiger d’impubliables récriminations contre Muss, qu’il appelait « le grand crétin ». Même l’histoire de la parution de ses deux livres révèle une dose de duplicité. Malaparte a prétendu qu’il avait fini Kaputt à l’automne 1943 mais ne l’avait revu pour la publication qu’au printemps 1944. En falsifiant les dates, il voulait laisser croire qu’il avait achevé l’ouvrage avant la chute de Mussolini et le débarquement allié, et donc faire figure d’antifasciste de la première heure.
Quel genre d’homme était-ce donc ? Il avait en général une maîtresse mais ne s’était jamais marié, même si Mussolini avait clairement signifié qu’il en allait de l’opportunité d’être nommé ambassadeur – son désir le plus cher. Il appréciait la compagnie masculine et la franche camaraderie, mais n’avait jamais eu d’amitié durable avec un homme. Il semblait moins capable encore de devenir proche d’une femme, bien qu’il fût un célèbre coureur de jupons. Son plus cher ami était son chien. On ne risque rien à l’accuser de narcissisme, dans la mesure où il a écrit un livre intitulé Une femme comme moi (4), et s’est fait construire à Capri une incroyable villa accrochée à une falaise qu’il qualifiait de « maison comme moi (5) ». Narcissisme aussi, le fait de consacrer trois heures chaque jour à sa toilette. Un critique avait eu ce mot : « À chaque mariage, Malaparte voudrait être la mariée, à chaque enterrement, le cher disparu. » L’un de ses ennemis disait qu’il n’aimait que « sa mère et les palaces », quoiqu’il ait été plutôt ascétique et manifestement courageux (il a livré une vingtaine de duels et a été sérieusement blessé plusieurs fois). Il prenait grand soin de sa silhouette (73 kilos pour 1,82 mètre), mais s’était laissé aller en vieillissant : un écrivain français a pu dire qu’il avait dans ses vieux jours le visage bouffi d’un empereur romain dégoûté par ses agapes.
Malgré le faux pas que représentaient ses sympathies fascistes, sa notoriété n’avait cessé de croître en Europe. Milan Kundera a dit son admiration pour lui, de même que Dominique Fernandez ; quant à Bernard-Henri Lévy, il avait emporté Kaputt pendant le siège de Sarajevo. Outre-Atlantique, Margaret Atwood est une de ses grandes fans – séduite peut-être par sa capacité à combiner sérieux politique et mythologie.
Il n’est pas facile de déterminer les auteurs qui ont précédé ou influencé Malaparte. Serra nous dit qu’il admirait Chateaubriand, et l’on conçoit qu’il ait apprécié l’habileté avec laquelle celui-ci mêle ses souvenirs d’émigré famélique à Londres et l’évocation de sa vie d’ambassadeur grassement nourri, quelques décennies plus tard. Mais on trouve peu d’exemples de ce mélange, propre à Malaparte, de réalisme autobiographique et d’imagination extravagante ; sinon le Voyage au bout de la nuit de Céline, avec sa cargaison de colons furieux en route pour la côte d’Afrique et complotant d’assassiner Bardamu, ou les couloirs lugubres d’un hôtel new-yorkais, le Laugh Calvin, d’où celui-ci regarde le soir par la fenêtre les hommes des chambres d’en face se raser, le cigare toujours à la bouche. Mais tandis que Céline est geignard et paranoïaque, Malaparte est sobre et courtois, même si ses visions, elles, sont baroques, terrifiantes et placides tout à la fois. Il y a dans Kaputt, évocation de la guerre en Finlande et sur le front de l’Est, une scène caricaturale, digne des Damnés de Visconti, où un « roi de Pologne » allemand nommé par les nazis emmène ses invités visiter le ghetto de Cracovie, convaincu que l’endroit est bien plus humain que ne le dit la presse occidentale. À un moment, un soldat tire un coup de feu, sur « un rat », dit-il au roi. Le « rat » s’avère être un enfant juif.
Dans La Peau, les Napolitains se revendent les soldats noirs américains (à leur insu). Ils ont de la valeur car ils ont accès aux magasins militaires et dépensent généreusement leur solde, notamment avec les petites Italiennes qu’ils courtisent. Cette étrange parodie d’un marché aux esclaves noirs est simplement décrite, sans commentaire.
Plus loin, une certaine Mrs. Flat, sévère officier dans le corps des auxiliaires féminins, est accueillie à Naples avec un grand banquet. Parce qu’elle a formulé le souhait de faire l’expérience d’un authentique festin « Renaissance », on a rajouté à l’ordinaire de lait en poudre et de corned-beef un plat de poisson, dont on annonce pendant le repas que ce sera « de la sirène ». À l’effroi général, apparaît enfin sur la table une fillette bouillie, avec une queue de poisson fixée sur le corps. Révulsés, les Américains ne touchent pas à l’enfant, bien qu’on leur assure qu’il s’agit d’une authentique sirène provenant de l’aquarium municipal. De fait, jusqu’à ce jour, les Napolitains racontent que leurs occupants américains, qui leur interdisaient la pêche pour ne pas risquer l’explosion de mines allemandes, avaient mangé tous les poissons rares de l’aquarium.
La scène peut-être la plus belle (quoique tout aussi grotesque et improbable) est dépeinte dans Kaputt. L’armée finlandaise poursuit la cavalerie russe dans une forêt, à laquelle ils mettent le feu. Un millier de chevaux fuyant l’incendie plongent dans un lac, qui est aussitôt pris par le gel. Le lendemain, on ne voit que les têtes émerger de la glace. Les soldats s’y rendront le dimanche pour chanter et jouer de l’accordéon, assis sur les têtes des chevaux gelés.
Des scènes aussi impressionnantes que celle-là abondent dans ces deux livres. Aussi invraisemblables qu’elles puissent sembler, elles expriment avec justesse toute l’atrocité de la guerre, au même titre que les tableaux de Goya, Saturne dévorant son fils ou Les Horreurs de la guerre.
Autrefois, les Français parlaient avec un mélange d’admiration et de mauvaise grâce des « biographies à l’américaine », ces longs récits exhaustifs où figure chaque détail significatif de la vie ou de l’œuvre d’un sujet. À présent, les Européens publient aussi ce genre d’ouvrages, même s’ils préfèrent les qualifier de « scientifiques ». La récente biographie d’Alberto Moravia par René de Ceccaty, si bien informée et puissamment évocatrice, en témoigne également (6). Ou encore celle de Jean Cocteau par Claude Arnaud, très méticuleuse (7). Il ne s’agit plus du tout de ces « essais » autrefois consacrés à un auteur ou à un penseur, maigres réflexions sur leur apport créatif.
Maurizio Serra nous offre sur Malaparte la perspective d’un initié plein d’empathie. En tant que diplomate italien, il sait faire des recherches dans les archives des années fascistes. Et il comprend les réalités sociales complexes que Malaparte a côtoyées et explorées. Il offre une analyse complexe et sophistiquée de Mussolini lui-même, qu’il ne confond jamais avec la pochade fanfaronne inventée par ses ennemis. Il le décrit comme un obsédé du détail qui nommait personnellement jusqu’aux employés chargés de mettre les chiens en fourrière et dévorait chaque miette d’information qui lui parvenait dans son grand bureau vide du Palazzo Venezia, à Rome ; qui n’oubliait jamais la moindre offense et récompensait rarement les services rendus ; qui lisait tout, craignait et n’aimait pas Hitler – bref, un personnage fascinant et digne d’une future biographie par Serra.
Quoique Malaparte n’ait rencontré Mussolini en chair et en os que cinq ou six fois, les deux hommes étaient hantés l’un par l’autre. Malaparte a peut-être théâtralisé cette obsession à travers son amitié pour Galeazzo Ciano, le flamboyant gendre du dictateur, et pour Edda, la fille de Mussolini. Dans Kaputt, l’écrivain consacre un long chapitre, « Golf Handicaps », aux derniers jours idylliques de l’élite fasciste, évoquant le monde du comte Ciano, un monde tout droit sorti d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald – yachts, cocktails, adultères et belles tenues.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 27 octobre 2011. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.





