Pont-Aven vu d’outre-Rhin

L’Allemagne se passionne pour un certain Jean-Luc Bannalec, dont le roman, Bretonische Verhältnisse (« Les liaisons bretonnes ») est en tête des ventes depuis plusieurs semaines. On y suit le commissaire Dupin qui, « fraîchement muté de Paris, enquête sur le meurtre sauvage d’un hôtelier de 91 ans dans la petite ville de Pont-Aven. Ses investigations l’obligent à explorer l’histoire de ce lieu célèbre, où vécut et travailla Gauguin », résume Richard Kämmerlings dans Die Welt. Tiens, se dira-t-on, un polar français qui marche en Allemagne et qui n’est pas écrit par Fred Vargas… Sauf que ce Bannalec a une étrange tendance à décrire comme un guide de voyage chaque localité bretonne et ses spécialités culinaires. « Un Français glorifierait-il ainsi son “petit café”, décrirait-il si amoureusement son bar-tabac ? », renchérit le Frankfurter Allgemeine Zeitung. En fait, ces Bretonnische Verhältnisse sont bel et bien un roman allemand, écrit en allemand, et Jean-Luc Bannalec n’est qu’un pseudo (inspiré du nom d’une petite commune bretonne). Le pittoresque de l’art de vivre à la française, exalté d’un bout à l’autre de l’ouvrage, explique en partie son succès outre-Rhin. En partie seulement. Joue aussi le mystère qui plane sur l’identité de l’auteur. La quatrième de couverture le présente comme un Franco-Allemand, né à Brest en 1967. Mais on n’apprend rien sur ce qu’il a pu faire de sa vie jusqu’à présent. Pour Richard Kämmerlings, il s’agirait en fait de Jörg Bong, directeur éditorial chez Fischer, l’une des plus grandes maisons d’édition allemandes. Cette hypothèse a le mérite d’expliquer comment le livre d’un inconnu a pu d’emblée bénéficier d’une telle promotion. 

Jaurès, reviens, ils sont devenus mous !

En France, on cite volontiers Jaurès mais qui le lit vraiment ? Il faut dire qu’au rythme de la publication de ses œuvres complètes (dix-huit volumes, tout de même !), celles-ci ne seront intégralement disponibles que dans une ou deux décennies. Cela n’empêche pas Julian Wright de saluer dans le Times Literary Supplement l’émergence d’une véritable « industrie éditoriale autour de Jaurès ». Wright, un historien anglais spécialiste de l’histoire des idées sous la IIIe République, a quelques réserves à l’endroit des brassées de fleurs jetées au pied de la grande statue (1). Presque tous les candidats de gauche à la présidentielle ont ainsi apporté leur contribution à la réflexion proposée par l’ancien député socialiste Jean-Pierre Fourré dans son livre Moi, Jaurès, candidat en 2012 (éditions de Matignon). Témoin François Hollande : « Jaurès, président de la République française se rendant à Latran à Rome, n’aurait jamais prétendu dans ce lieu et devant le pape que le curé ou le pasteur était supérieur à l’instituteur. » De tels propos, estime apparemment Julian Wright, ne rendent pas justice à la « subtilité » de Jean Jaurès, qui reconnaissait son dû au catholique social Albert de Mun, et admettait qu’il fallait « replacer la lutte anticléricale dans son contexte, pour l’ouvrir à une discussion plus large sur la nature de l’humanité ». 

Julian Wright propose pour sa part une vision plus décalée du personnage : il insiste sur sa « présence physique », que la gauche semble dédaigner, faisant l’impasse sur le Jaurès incarné, intime, « sa naïveté presque enfantine », son formidable appétit, son énergie, « ses abondantes suées à la tribune de l’Assemblée » lors de ses discours fleuves. Il faut relire le fameux pastiche dans À la manière de : « Mais je m’aperçois que j’occupe la tribune depuis plus de deux heures… Passons sans transition à la question du cléricalisme (2). »

Peut-être la gauche se reconnaîtrait-elle plus volontiers dans cette mise en équation de la pensée jaurèsienne proposée par des spécialistes ès philosophie du socialisme (3) :

(1) ∑ (Individuality <-> The Absolute)n = Reality = UnitySoc/Pol;

(2) {(R) Transformation = ∞} = unity

Plus sérieusement, Julian Wright critique la récupération sommaire de Jaurès par le Parti socialiste, « davantage préoccupé par la protection de la marque que par l’étude approfondie de l’œuvre ». Cette gauche semble ainsi se refuser « à envisager sérieusement la question de la moralité, préférant ce moralisme creux qui imprègne le discours politique socialiste d’un vague écho de la rhétorique de la IIIe République ». D’où la question : « Les leaders politiques de la gauche sont-ils à la hauteur de la stature de Jaurès ? »

Il est vrai que celui-ci n’a jamais été ministre. Préservé de la souillure gouvernementale ? Au minimum, « du sentiment de lassitude engendré par le caractère gestionnaire de la gauche au pouvoir ». Jaurès, c’est d’abord l’exaltation de la « sincérité en politique », son pacifisme (forme ultime du patriotisme), son respect pour l’action politique concrète (notamment en matière d’éducation), au niveau national aussi bien que local, et surtout le rôle qu’il assigne à la réflexion elle-même. Comme l’avait souligné l’historienne Marion Fontaine, citée par Wright, « plutôt que de s’interroger sur sa dette envers la pensée de Jaurès, la gauche ferait mieux de commencer par penser ».

1| Dans son discours de Toulouse en 2007, Nicolas Sarkozy l’a cité à vingt-sept reprises ! Voir aussi www. jaurescandidat.com.

2| Paul Reboux et Charles Muller, À la manière de…, Grasset, 2003 [1908].

3| Hannah Arendt Institut für Totalitarismusforschung.

Mignonne, allons voir si la bombe

Karzaï :
Donne-moi ta main tandis que tu t’en vas
Tourne ton visage vers moi avant de disparaître

Bush :
Le chagrin me gagne et me submerge ;
Mon chéri ! Prends soin de toi,
je m’occuperai de moi

Karzaï :
Les montagnes te séparent de moi ;
Salue la lune pâle, je ferai
de même de mon côté.

Étonnant dialogue que celui imaginé par un poète afghan anonyme entre le président Hamid Karzaï et son homologue américain au lendemain de l’élection de Barack Obama… Le titre de l’anthologie en langue anglaise où il figure n’est pas moins surprenant : « Poésie des talibans ». Comme le soulignent les deux chercheurs à l’initiative du volume, « le fait même que des talibans puissent écrire et publier de la poésie bouscule nombre de nos idées reçues à leur sujet ». Les 235 textes du recueil ont été traduits du pachtoune et proviennent pour partie du site de l’Émirat islamique d’Afghanistan (l’appellation officielle du mouvement) ; tous ont été composés, avant ou après le 11-Septembre, par « des membres des talibans, des compagnons de route ou des personnes obéissant à leurs règles », précise Mohammad Taqi dans le Daily Outlook Afghanistan.

Le livre a fait grand bruit au Royaume-Uni, comme l’explique The Independent : « Avant même sa parution au printemps, il alimentait un vif débat entre les pros – estimant qu’il permet de se faire une meilleure idée de l’“ennemi officiel” – et les antis – considérant qu’il fournit une tribune aux activistes. » Un ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan est même allé jusqu’à dénoncer une entreprise de « propagande ennemie ».

La glorification de la violence et l’appel au meurtre des mécréants sont, certes, des thèmes récurrents de l’anthologie. « Mais on y trouve aussi, et c’est plus inattendu, de nombreuses odes à l’amour inspirées de l’âge d’or de la poésie pachtoune, au XVIIe siècle », relève Julian Borger du Guardian. Autre surprise, le recueil contient un texte écrit par une femme qui moque l’apathie d’un homme face à « l’ennemi de [s]a religion » : « Donne-moi ton turban et prends mon voile, /Donne-moi l’épée », intime-t-elle, en référence à la légendaire Malalai, « cette combattante qui a pris les armes contre les Anglais au XIXe siècle et qui est évoquée dans plusieurs poèmes », lit-on dans un autre article du Guardian. Cet ancrage dans la tradition afghane a frappé de nombreux critiques. Comme le souligne l’un d’eux, si les talibans « s’opposent officiellement avec acharnement au soufisme, à l’histoire et même, semble-t-il, à la culture […], leur mémoire vivace des invasions anglaises au XIXe siècle, du folklore afghan et de l’héroïsme islamique, semble indiquer que les poètes talibans sont plus au fait de l’histoire que nous ».

De là à les placer sur le même plan que les grands versificateurs de langue perse et pachtoune, il y a un pas que refuse de franchir Taqi. Pour lui, nous avons sans doute affaire à « des personnes ordinaires qui se sont essayées à ce qu’on appelle en ourdou le tuk-bandi – un exercice banal de composition poétique dont les résultats sont tout aussi banals – et qui ne prétendaient pas au piédestal littéraire où veulent les hisser les éditeurs du livre ». S’il nuit à la qualité des poèmes, cet aspect est aussi emblématique d’une société où « l’on écoute et récite de la poésie du berceau à la tombe », selon l’expression du poète afghan Reza Mohammadi. En interdisant la musique lorsqu’ils étaient au pouvoir entre 1996 et 2001, les talibans ont d’ailleurs paradoxalement renforcé cette pratique : « La poésie a remplacé la musique sur les ondes, dans les salles de spectacle, dans les voitures et sur les téléphones mobiles », résume un critique du National, le quotidien d’Abou Dabi, pour qui le livre constitue un « objet culturel révélateur ».

 

À l’épreuve du cancer

Les quinze histoires de cancer rassemblées dans ce volume ont une particularité : avant d’être personnellement confrontés à la maladie – soit directement, soit par l’intermédiaire d’un proche –, leurs auteurs avaient tous, en tant que spécialistes d’éthique médicale, été amenés à se prononcer sur les façons « de se comporter face à la pathologie, d’en parler et d’y répondre », explique Arthur Caplan dans The Lancet. Mais étaient-ils pour autant préparés à la vivre ? Nullement, semble-t-il. La plupart ont vu leurs certitudes chamboulées par l’expérience de la maladie : lorsque son cancer de la bouche s’est déclaré, Rebecca Dresser (professeure d’éthique médicale à l’université de Washington, à Saint-Louis) a refusé d’être alimentée par une sonde, au nom du droit à disposer de son corps ; aujourd’hui, elle remercie les médecins qui l’ont contrainte et l’ont empêchée de mourir de faim. Un autre auteur, Norman Fost (professeur de bioéthique à l’université du Wisconsin), a longtemps dénoncé la pratique systématique de certains examens de dépistage onéreux ; mais c’est parce qu’il a finalement accepté de s’y soumettre que son cancer a pu être diagnostiqué à temps. Paradoxalement, Malignant est presque dépourvu « de théories et d’analyse conceptuelle ». Pour Caplan, « s’il y a une leçon à en tirer, c’est que le point de vue du patient est trop souvent absent des revues, conférences et manuels de bioéthique ». 

Aux origines de Darwin

Le meilleur livre sur l’histoire de l’idée d’évolution des espèces vivantes ? Inutile de le chercher en français, il n’a jamais été traduit : plusieurs fois réédité depuis 1989, Evolution, The History of an Idea, de Peter J. Bowler, est un classique de la littérature scientifique anglo-saxonne. On y lit ceci : « Dans sa forme la moins sophistiquée, l’histoire des sciences dégénère en recherche des précurseurs de telle ou telle avancée. L’œuvre de Darwin n’y a pas échappé. » Le récent ouvrage Darwin’s Ghosts, salué par la critique britannique et américaine, relève précisément du genre dénoncé par Bowler. 

Mais Rebecca Stott est suffisamment adroite pour ne pas prêter le flanc aux reproches faciles. Auteure de deux romans, elle enseigne la littérature anglaise et le creative writing dans une université britannique ; son intérêt pour Darwin (dont elle a écrit une biographie) est né en réaction au milieu créationniste militant dans lequel elle a grandi. L’Origine des espèces, rappelle-t-elle, a été rédigé rapidement, en l’espace de quelques mois. En effet, Darwin était en concurrence avec le naturaliste Alfred Wallace, qui avait lui aussi découvert la sélection naturelle. 

L’édition originale publiée en 1859 ne présente ni notes ni bibliographie, et le scientifique fut attaqué pour n’avoir pas rendu compte des legs dont il était ou aurait pu être redevable. C’est pourquoi le génial Anglais ajouta à sa troisième édition une « Esquisse historique du récent progrès des opinions sur l’origine des espèces ». Stott s’en inspire en partie. Tout son talent est de faire entrer le lecteur dans la tête et dans l’époque des penseurs du vivant, depuis Aristote (fin observateur de la faune et de la flore de l’île de Lesbos) jusqu’aux contemporains de Darwin, comme l’Écossais Robert Chambers (célèbre éditeur et géologue qui, quinze ans avant l’Origine, avait publié anonymement un bestseller à scandale intitulé Vestiges de l’histoire naturelle de la création). 

Deux personnages remarquables figurent dans la galerie de portraits de Stott : Benoît de Maillet et Abraham Trembley. Le premier, consul de France au Caire, avait écrit et diffusé discrètement à partir de 1720 un Telliamed (anagramme de son nom), Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, la formation de la terre, l’origine de l’homme. Maillet émettait l’idée que l’homme descendait des poissons. Il est vrai qu’il avait aussi vu, de ses yeux vu, des sirènes – « ce qui a peut-être conduit la science à l’oublier », suggère le Guardian (1). Quelques années plus tard, Trembley, un Genevois installé aux Pays-Bas, ausculte au microscope les fabuleuses propriétés d’un être a priori banal, mais qui joue dangereusement avec les frontières des mondes végétal et animal : l’hydre d’eau douce, capable de se reproduire sans sexualité. Et puis, il y a bien sûr le propre grand-père de Darwin, Erasmus, médecin, qui dissimulait ses convictions en les exprimant en vers. Mais tout cela était plutôt vague. La révolution apportée par Darwin ne vint pas de sa croyance en l’évolution mais de sa démonstration, minutieuse, qu’elle est fondée sur la sélection naturelle.

1| Lire à ce sujet Claudine Cohen, Science, clandestinité et libertinage à l’aube des Lumières, PUF, 2011. 

Nouvelles d’après la mort

La France a découvert Kakuta Mitsuyo en 2008 avec Celle de l’autre rive (Actes Sud), un roman subtil sur la condition féminine au Japon. Son dernier recueil de nouvelles a reçu les honneurs du Yomiuri Shimbun, le plus grand quotidien de l’Archipel – et du monde. La romancière y poursuit son exploration des méandres de la psychologie humaine à travers huit personnages confrontés à des événements terribles, comme le meurtre d’un ami ou la mort d’un enfant. « Elle montre comment le passé pèse de tout son poids sur le présent et compromet surtout l’avenir », souligne le journal. Le livre pose de nombreuses questions sur le sentiment de culpabilité qui ronge les survivants, en particulier les parents d’enfants disparus. Même si le chaos n’est jamais loin, les personnages de Mitsuyo parviennent à une sorte d’extase secrète, qu’ils sont seuls à pouvoir saisir. Un témoignage, pour le Yomiuri Shimbun, de l’extraordinaire sensibilité de cet écrivain. 

Les États drogués – Théâtre

En apparence, les élections mexicaines de juillet dernier ont témoigné de la vigueur de la démocratie : c’est la seconde fois en douze ans que ce pays connaît une véritable alternance. Ses 115 millions d’habitants bénéficient d’une croissance économique modérée mais réelle et les débats qui ont animé la campagne rappellent souvent ceux de la vieille Europe : que faire face au conservatisme des syndicats d’enseignants ? Faut-il briser les oligopoles privés dans les télécoms et la télévision, etc. ?

Pourtant, le soupçon se fait jour que tout cela relève largement du théâtre. Que ce sont les cartels de la drogue qui tirent les ficelles. Mises bout à bout, les enclaves qu’ils contrôlent représentent 30 % du territoire. Ils exercent leur emprise sur près de la moitié des municipalités du pays. Ils tuent les journalistes qui les dérangent, noyautent la police et l’armée, et affichent leur pouvoir par une politique de terreur savamment mise en scène : 596 décapitations en 2011, dûment exhibées par les médias. L’influence des cartels au plus haut niveau de l’État ne fait aucun doute. Comment expliquer autrement que le « capo » Guzmán, considéré par les États-Unis comme le plus puissant trafiquant de drogue du monde, ne cesse, depuis son évasion spectaculaire de 2001, d’échapper aux « pièges » tendus pour l’arrêter ?

D’un côté, le grand jeu de la démocratie, avec des citoyens qui votent et des candidats qui s’affrontent ;de l’autre, un État gangrené et une population hypnotisée. Beaucoup voient désormais dans le Mexique et la plupart des pays d’Amérique centrale des « États faillis », où le pouvoir est en réalité détenu par les cartels qui produisent ou acheminent les stupéfiants vers les États-Unis et le reste du monde. Mais cette notion a ses limites. L’intérêt des organisations criminelles n’est pas de voir les gouvernements s’effondrer. Elles n’entendent pas et ne sauraient se substituer à lui pour toutes les fonctions. Ce dont les cartels ont besoin, c’est que le théâtre fasse illusion.

 

Dans ce dossier :

La canopée cosmopolite

La dernière grande utopie des temps modernes, est certainement celle qu’a apportée le mouvement écologiste, dans la retombée de mai 68, et sa plus haute figure intellectuelle a été Ivan Illich, penseur de la contre-productivité des sociétés industrielles aliénantes, critique radical des systèmes médicaux, de nos modes de transport ou de l’école – l’hôpital altère la santé des patients, l’école abêtit les enfants, les transports modernes sont plus lents que la marche à pied…

Aujourd’hui, nous manquons singulièrement d’utopie. La pensée critique est redevenue gauchiste, avant tout économique, souvent démagogique, tandis que l’écologie politique, institutionnalisée, semble avoir perdu son souffle novateur. Restent les propos raisonnables, mais peu exaltants de ceux qui pensent possible de sauver l’Europe et l’Euro par une politique économique et financière conjuguant rigueur et croissance, et les discours démagogiques en tous genres, dont les plus inquiétants sont nationalistes.

Est-il devenu impossible de se projeter vers l’avenir avec l’espoir d’un monde nouveau, de se référer à une vision ouverte de la société, de parler civilité, coexistence, hospitalité envers les étrangers ?

C’est ici qu’intervient, peut-être, une utopie sinon nouvelle, du moins renouvelée, et qui nous est de plus en plus souvent proposée par la philosophie politique et les sciences sociales contemporaines, surtout anglo-saxonnes : c’est celle que résume le terme de « cosmopolitisme ». Il existe, ou il peut exister des lieux, des groupes, des modes de vie collective créant des conditions sociales favorables au cosmopolitisme, des possibilités et surtout des projets tels que chacun puisse créer sa propre vie en interaction harmonieuse avec toute sorte d’autres personnes, aussi différentes qu’elles soient, et en circulant éventuellement sur une large échelle.

Le nouveau cosmopolitisme est tout le contraire du nationalisme, ce qui n’en fait pas pour autant l’ennemi systématique de l’idée de Nation, car celle-ci peut être promue en des termes bien différents de ceux des nationalistes xénophobes, racistes et inquiets pour l’homogénéité du corps social. Il est également le contraire du repli identitaire, ce qui n’en fait pas pour autant l’adversaire des différences culturelles ou religieuses, au contraire, il sait comment s’y frotter, les pratiquer, les croiser sans s’y perdre. C’est une utopie, un point de vue, une réalité pour certains individus, c’est un rapport au monde.

Le qualificatif de « cosmopolite » a servi, surtout dans l’entre-deux-guerres, pour désigner les Juifs, il était alors connoté très négativement et faisait partie du vocabulaire de la haine antisémite, ce qui, après Auschwitz, a abouti à le disqualifier et à le plonger dans l’oubli. Mais l’idée de « cosmopolitisme » est aussi avant tout associée aux Lumières, à Emmanuel Kant et son projet de Paix perpétuelle, et elle peut permettre de se maintenir dans leur filiation tout en affrontant les logiques de la mondialisation, ce qui contribue à son regain aujourd’hui. C’est ainsi que le sociologue allemand Ulrich Beck conclut son livre Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? (Paris, Aubier, 2006) par une interrogation : « comment la cosmopolitisation horizontale des lieux, des biographies, des familles, de la parenté, de la formation, de l’économie, du travail, des loisirs, de la consommation, de la politique, etc., peut-elle être observée, renforcée, comment peut-on faire en sorte que l’opinion publique en prenne conscience ? » (pp. 344-345).

L’ethnologue américain Elijah Anderson, justement, apporte des élément de réponse à cette question dans un ouvrage récent (The Cosmopolitan Canopy. Race and Civility in Everyday Life, New York, Norton, 2012).

Menant ses observations à Philadelphie, où le grand militant de la cause noire aux Etats-Unis, W.E.B. Dubois avait déjà réalisé, plus d’un siècle plus tôt, une étude sociologique qui demeure un classique, The Philadelphia Negro, Anderson procède à un constat : il existe des canopées cosmopolites (en anglais, canopies), des espaces qui, à la différence des ghettos qui n’en sont pourtant pas nécessairement très éloignés géographiquement, apportent à ceux qui les fréquentent, quelles que soient leurs caractéristiques culturelles, ethniques, religieuses, raciales, de genre, d’âge, etc., la possibilité de se croiser, d’échanger, d’interagir agréablement. Il peut s’agir par exemple d’un centre commercial, ou bien encore d’un parc, où fonctionnent un sens de la vie collective, une civilité systématique, une coexistence où la présence de chacun va de soi, malgré les différences. Il peut s’agir aussi de l’entreprise ou de l’institution au sein de laquelle on travaille, et où, depuis les combats pour les droits civiques puis les politiques de discrimination positive, les Noirs, à commencer par ceux des couches moyennes, ont réussi à se faire une place.

Canopy signifie, à l’origine, baldaquin, ou ciel de lit et le mot est utilisé, en français, pour désigner l’étage supérieur de la forêt en zone tropicale, avec son écosystème et sa biodiversité. Curieuse coïncidence : c’est par l’image des arbres et de la forêt que Kant justifie son projet de paix perpétuelle, avec l’idée qu’un arbre isolé n’a pas le même développement que les arbres de la forêt, qui du fait de leur concurrence pour l’air et la lumière, poussent haut et droit.

À suivre Anderson, c’est donc dans les canopées urbaines, ces espaces privilégiés, protégés autant que protecteurs, que peut se donner à voir un certain cosmopolitisme, lié finalement au marché (centres commerciaux) et au fait de disposer de ressources pour pouvoir prétendre y accéder, y manger et y boire – se nourrir est ici éventuellement source de convivialité –, aux loisirs et à la vie résidentielle (parcs), ou au travail.

La canopée n’est pas accessible à tous, et le cosmopolitisme ne peut être l’horizon réaliste de chacun. Elle est plutôt un espace singulier, l’occasion d’un séjour plus ou moins bref, un système qui gomme ou permet éventuellement d’oublier un temps d’autres réalités. Un Noir peut y discuter très simplement avec un Blanc dont les amis sont par ailleurs « suprématistes » ; un distrait peut y perdre son portefeuille, qui lui sera envoyé par la poste par celui qui l’a trouvé, avec tout ce qu’il contenait, argent, cartes de crédit, etc. Et qu’il s’agisse de flâner, d’aller au restaurant, de travailler, toujours, le lecteur d’Anderson est frappé : la canopée cosmopolite qu’il décrit est surtout ouverte aux classes moyennes.

Celles-ci ne sont d’ailleurs pas toutes désireuses de ce cosmopolitisme, et beaucoup sont sous tension, entre ethnos et cosmos, entre identité, à commencer par l’identité raciale, et ouverture universalisante. Et en dehors de la canopée, beaucoup, qui n’y mettront jamais les pieds, vivent dans des ghettos, la pauvreté, la précarité – il y a une forte dimension sociale dans la réalité sociologique de la canopée.

Et non seulement le cosmopolitisme semble un mode de vie particulièrement adapté aux couches moyennes, mais ce mode de vie est lui-même fragile, comme s’il constituait un voile toujours susceptible de se déchirer. Pour les Noirs américains, la déchirure porte un nom, elle constitue ce qu’Anderson appelle le « Nigger moment », le moment où l’on est un nègre. Aucun Noir américain n’échappe à ce choc, où la couleur de sa peau lui est signifiée un jour ou l’autre par un ou plusieurs Blancs, en même temps que lui est déniée la place qu’il occupe, les responsabilités qui sont les siennes, sa légitimité, tout simplement à être là où il est. Ce moment est d’autant plus douloureux qu’il peut se produire, précisément, dans la canopée cosmopolite, là où il ne devrait pas pouvoir survenir, dans le restaurant où jusqu’ici Blancs et Noirs semblaient être traités sur un pied d’égalité, dans l’entreprise où un Noir avait particulièrement réussi et mérité, dans le métro sur un tronçon ne traversant que des espaces peuplés de couches moyennes et supérieures, etc.

Le « Nigger moment » est la négation du cosmopolitisme affiché et désiré, et comme il advient nécessairement, un jour ou l’autre, il est anticipé, attendu, et déstabilisant. Il interdit aux Noirs d’être certains d’avoir les mêmes droits et les mêmes opportunités que d’autres de se construire et de se réaliser au sein de la canopée.

Le cosmopolitisme n’est donc pas pour tout le monde, et il demeure incertain y compris pour une partie de ceux qui croient y accéder. S’il est pour quelques uns une réalité pleine, qui peut être théorisée, idéologisée, il est pour d’autres une réalité toujours susceptible d’être mise en question. Pour le reste, il ne peut être qu’une utopie, un horizon souhaitable, et qui appelle, pour cesser d’être un universalisme abstrait, des changements sociaux et politiques considérables. Mais ne vaut-il pas mieux envisager les combats et les propositions allant dans le sens de cette utopie, et donc agir pour la démultiplication et l’extension des canopées cosmopolites, plutôt que de faire confiance aux démagogues gauchistes ou de se résigner à accepter le monde tel qu’il est, et de rester passif face aux progrès des nationalismes et des populismes ?

Michel Wieviorka

Avignon 2012 (3/4) – Traversées du miroir

Un terme revient souvent dans les débats, le « travail à la table », et accolé à lui de manière presque automatique, le « dépoussiérage » d’Ibsen, Pirandello, Tchekhov… L’inconvénient du dépoussiérage, c’est qu’il produit souvent une langue si simplifiée et rabotée qu’elle a perdu tout relief, de quoi s’ennuyer ferme quand il faut l’entendre trois-quatre heures de rang. « On peut garder l’auteur et se passer du texte », soutient Stéphane Braunschweig, autrement dit pénétrer son imaginaire et faire revenir ce qu’il avait en tête dans le corps de l’acteur. Ainsi Vincent Macaigne, invité du festival 2011, lui avait fait retrouver l’imaginaire de Shakespeare avec son Beau Cadavre iconoclaste. Accusé de narcissisme pour avoir osé réécrire Six Personnages, il proteste, car son texte fait la part belle à l’autodérision. Les premières répliques, tirées d’improvisations, dressent un état des lieux plutôt sévère de la scène postmoderne. La partition des comédiens, complètement réécrite dans le « pauvre langage actuel », est semée d’allusions au monde contemporain, Facebook, Sofitel… Face aux personnages qui demandent à vivre, leur incompréhension est aussi forte que leur arrogance. La vidéo permet de confronter les deux troupes, et d’interroger la notion de personnage. Comme chez McBurney, le public se voit réfléchi dans un miroir : le but est de le faire entrer dans la fabrique du théâtre pour parler des questions qui nous agitent aujourd’hui, ébranler les certitudes. Un personnage, une situation, peuvent susciter des réactions contradictoires, inspirer à la fois pitié et indignation. Le théâtre n’est pas seulement un endroit de réunion, c’est aussi un endroit de fracture, pas nécessairement d’ordre social, entre ceux prêts à accepter les conventions du factice, et ceux qui ne pourront jamais faire cette gymnastique. Les tirades explicatives paraissent cependant bien longues, portant sur des thèmes déjà amplement débattus comme l’identité, la mise en abyme, les jeux de miroir et d’illusions. Mais c’est un work in progress, Braunschweig compte revoir sa copie, et offrir aux spectateurs de la Colline une version mûrie de ce paradoxe du comédien.

Arthur Nauzyciel se voit de même accusé de trahison, mais c’est lui refuser le droit de relire Tchekhov à la lumière d’aujourd’hui, ce qu’Ostermeier, unanimement encensé, est autorisé à faire pour Ibsen. Il faut dire que la langue de l’adaptation, aplatie et rabattue d’un cran social, ne l’aide pas beaucoup. L’ensemble se présente comme un oratorio funèbre, mais la musique est à l’extérieur, dans les chants du duo Winter Family et de Matt Elliott, pas dans les voix qui s’imposent une diction artificielle. Les acteurs de La Mouette sont dominés par une immense paroi minérale, ou coque de navire naufragé, peut-être un souvenir à demi-conscient de ces « galions engloutis » qu’étaient selon Vitez les textes classiques du théâtre. Nauzyciel pousse très loin la distanciation. Masques de mouette, répliques redistribuées, noir des costumes et du décor ne permettent guère d’identifier les personnages, ni même les écarts de génération dans ce conflit entre anciens et modernes. Si vous n’avez pas retenu la complexité des noms russes, vous aurez du mal à comprendre que le coup de feu qui abat un certain Konstantin Gavrilovitch au début du spectacle n’est autre que le suicide final de Treplev. Comme Treplev, Nauzyciel prend le parti de « peindre la vie telle qu’elle se représente en rêve ». La mort annoncée de son héros, avatar de l’illustre théoricien Gordon Craig, fait de tout ce qui va suivre la commémoration d’une génération détruite, l’enterrement des êtres et des illusions. Seule lueur d’espérance, la foi réaffirmée dans l’art du théâtre, « alternative à une conscience désespérée du monde », qui peut aider à l’homme « à s’envoler de la terre, le plus loin possible vers la hauteur ».

Mode d’emploi

« Pourquoi ne pas choisir une pièce ordinaire, au lieu de nous régaler de ce délire décadent ? » demande Arkadina. Elle veut bien « écouter délirer quand il s’agit d’une plaisanterie ; mais cette prétention à des formes nouvelles, à une nouvelle ère artistique, merci ! » Les rieurs sont-ils de son côté, ou de celui des modernes ? Nauzyciel prend le parti le plus radical, et entend tel Vilar amener au plus grand nombre la culture la plus exigeante, « construire le public, l’aider à faire son chemin dans des formes innovantes » par un ample travail de pédagogie parallèle. Au risque, comme Castellucci, de l’hermétisme, là où McBurney et Ostermeier ont pris le parti de la plus grande lisibilité, et Braunschweig incorporé la glose au spectacle. À la différence du Off qui traverse tous les niveaux de culture, une bonne partie du In n’est accessible qu’avec un mode d’emploi. Vilar est salué partout pour son œuvre de pionnier, mais son souci de contenter le client n’est pas à la mode. Molière le savait bien, « c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». Le In n’est pas loin d’abandonner la tâche aux amuseurs sans qualité. Faut-il se réjouir qu’Avignon joue pour nous tous ce rôle de laboratoire, ou déplorer qu’il s’adresse à une minorité d’initiés ? Dans le climat de crise actuel, où le champ des humanités se réduit comme peau de chagrin, on peut s’attendre à voir monter les attaques contre un système subventionné « élitiste », même si le président et le ministre de la Culture sont venus rassurer la profession.

Pour Louis de Funès de Valère Novarina, interprété devant une salle Off remplie aux deux tiers, sans doute à cause de l’heure matinale, sonne d’abord comme une attaque directe contre le système d’Avignon : « Loin d’ici metteurs en choses, metteurs en ordre, adaptateurs tout-à-la-scène, poseurs de thèses, phraseurs de poses, imbus, férus, sclérotes, doxiens, dogmates, segmentateurs, connotateurs, metteurs en poche, adaptateurs en chef, artistes autodéclarés, as de la conférence de presse, médiaturges, médiagogues, encombreurs de plateau, traducteurs d’adaptation et adaptateurs de traductions, vidéastes de charité, humains professionnels, librettistes sous influence, sécheurs d’âmes, suiveurs de tout, translateurs de tout, improvisateurs de chansons toutes faites, loin d’ici ». Il propose surtout une réflexion sur l’acteur, le corps de l’acteur : lieu central de l’émission de pensée, il doit vérifier chacune d’entre elles. Invité au « Théâtre des idées » le philosophe Alain Badiou rappelle que le théâtre, hybridation du corps, du texte et de l’image, oscille de l’image au corps dans un entre-deux permanent : parce qu’il montre des corps en prise à des questionnements, il représente la tension entre transcendance et immanence de l’idée, il nous oriente dans la confusion des temps, indique des possibilités, mais n’offre pas de conclusion définitive.

Comme Nauzyciel ou Castellucci, la plasticienne Sophie Calle travaille sur l’absence. Assise dans un coin de l’église des Célestins investie par son installation, elle lit à mi-voix les carnets de sa mère défunte, qu’elle dit découvrir pour la première fois et lira jusqu’au bout d’ici la fin de l’exposition. Les contours s’estompent entre liturgie funèbre, célébration du souvenir, et mise en scène du deuil, entre sacré et profane, voire profanation : le rite est laïque, dans l’église désaffectée un cercueil en hauteur orné d’une pendule fluo occupe la place de la croix. Winter Family qui donne un concert intitulé « Brothers », mes Frères, dans un temple protestant, transforme la représentation en cérémonie religieuse. L’organiste garde sa casquette de loubard vissée sur le crâne, la chanteuse lit l’évangile ouvert comme une partition, avec les gestes solennels et l’autorité d’un prédicateur. C’est elle qui donne l’ordre au public, confondu à la foule des fidèles, de se lever à la fin et le conduit vers la sortie. Ici comme chez Calle, le recueillement neutralise la transgression. Nauzyciel, invité à l’Oratoire par des prêtres dominicains, note que croyants et non-croyants se retrouvent dans des lieux mythiques où la foi a été remplacée par l’utopie vilarienne, foi dans l’art et la vie. Ces détournements ne provoquent pas les fureurs intégristes qu’avait suscitées l’an dernier Sur le concept de visage du fils de Dieu de Castellucci, ou le Piss Christ d’Andres Serrano. À croire que la pédagogie d’Avignon fonctionne. Selon Serrano, sa photo était une critique de « l’industrie milliardaire du-Christ-des-bénéfices ».

Electrons libres

Sur scène les brouillages de frontières sont de tous ordres, mélange des genres, des formes et des supports, couronnés par des incidents qui semblent de brèves intrusions du réel. À la première de Contrats du commerçant, un indigné crie « Ça suffit, arrêtez! » puis monte sur le plateau : le doute est levé quand il se révèle être Vincent Macaigne, metteur en scène en 2011 d’un Beau cadavre librement inspiré de Hamlet, et lit un passage de Jelinek. Le lendemain c’est Stanislas Nordey, artiste associé en 2013, qui remplace Macaigne. Passe également sur scène la fille de Vincent Baudriller déguisée en Superman. Le vent s’en mêle aussi, faisant voler les liasses de billet comme un trader impénitent. Catherine Robbe-Grillet, Michel Butor, interviennent en électrons libres au cours de Nouveau Roman. Politique oblige, Olivier Py s’affiche sur les gradins avant de prendre possession des lieux. Hollande va « réfléchir à son personnage », donnant à Braunschweig le sentiment qu’il a saisi l’enjeu du spectacle. Jacques Toubon applaudit Ostermeier – « C’est ça, le théâtre ! » Pour Badiou, faire monter le public sur scène, lui enjoindre de participer, revient juste à créer une « pantomime d’activité », seul compte l’événement de pensée que constitue le théâtre : toutes ces remises en cause ou en danger ne font que le rendre plus fort, car il est capable d’intégrer sa propre critique, et créer des objets théâtraux inédits. Attaqué à droite où on veut l’installer dans une routine de spectacle, et à gauche où on veut le déconstruire de l’intérieur, le théâtre ne se laisse pas absorber par la danse, la peinture ou le cinéma, note le philosophe : le texte lui donne sa garantie symbolique, il est ce qui reste quand le spectacle a eu lieu.

À la conférence de clôture, les organisateurs soulignent la place importante faite au « public participant » dans le festival. « Aurez-vous la même écoute dans deux ans, sans Hortense et Vincent, ce n’est pas sûr, mais c’est à vous de le demander », conclut Simon McBurney, déchaînant les applaudissements. Olivier Py, débarqué de l’Odéon pour faire place à Luc Bondy, doit prendre ses fonctions en 2014. « Faut-il vraiment remplacer le duo gagnant Archambault-Baudriller ? » demande sans plus d’ambages Télérama : « ce qu’un ministre a décidé, au mépris des procédures, son successeur peut le défaire… » Aurélie Filipetti vient cependant d’annoncer que la nomination d’Olivier Py ne serait pas remise en cause.

Avignon 2012 (2/4) – Messages d’alerte

Chez les indignés, la cible principale est le pouvoir économique, l’argent-roi, décliné selon des formes plus ou moins novatrices. Rejouée dans W/GB84, la grève des mineurs menée par le syndicaliste marxiste Arthur Scargill rappelle la colère des années 1950. Pour Jean-François Matignon, 1984 est une date importante de la vie politique européenne, la casse des acquis sociaux a engendré le libéralisme triomphant d’aujourd’hui, les années Thatcher se prolongent dans la crise actuelle de l’Europe du Sud. Des bandes d’actualité montrent les brutalités policières, les grandes bobines de film surplombant le décor soulignent l’embobinage des foules. L’écran se transforme en paroi de chambre modeste quand la grève qui divise la société détruit un couple de la classe ouvrière. Ici quelques extraits de Büchner viennent trouer le discours d’indignation de doutes métaphysiques, le manichéisme prend des teintes oniriques. : un « travail de tuilage » unit le mineur Martin, qui « court à travers le monde comme un rasoir ouvert », au soldat Woyzeck, tous deux sont, comme nous-mêmes, « brisés par ces litanies de puissants aux exigences sans limites au service d’intérêts officiels ou anonymes ». « Rien de tribunicien » dans cette entreprise, affirme Matignon : le plateau est un endroit de clivage, il ne crée pas de rassemblement ni de consensus, mais touche l’endroit où les choses vibrent, et à partir de cet écho du monde s’applique à organiser une rencontre avec l’espace, la parole d’un poète, le corps des acteurs. Bien sûr le théâtre s’inscrit dans un champ politique général, mais le travail du citoyen, qui est autre, vient après, ailleurs.

La notion de « public participant », élaborée par le sociologue Emmanuel Ethis, revient un peu partout. Simon McBurney le filme et l’inclut dans ses images. Ostermeier, Stemann, Honoré et d’autres lui demandent de réagir à chaud. Ostermeier traite Un ennemi du peuple, selon sa propre expression, avec un parfait « réalisme sociologique ». Le texte d’Ibsen énergiquement retaillé propose un tracé limpide des manipulations du discours démocratique. Un médecin découvre que les eaux thermales qui font la fortune de sa ville sont polluées, et croit naïvement qu’il suffit de le dire pour arrêter ce scandale, mais bientôt tous les pouvoirs locaux et les media s’unissent contre lui. À la tribune il crie alors que « cette société mérite la chute » car la majorité est faite d’imbéciles. La diatribe du docteur Stockmann est empruntée à L’Insurrection qui vient, un texte collectif signé Le Comité invisible attribué à Julien Coupat (ce que lui-même dément). Quand le médecin invite ses auditeurs à s’insurger contre un simulacre de démocratie, on rallume la salle, des micros circulent, les acteurs allemands – magnifiques eux aussi – traduisent et conduisent le débat. Ils accusent Stockmann de fascisme, et demandent au public de se prononcer pour ou contre lui. Sans surprise il est pour. Le soir de la première, les réactions étaient du style « tous pourris », « Hitler a été élu démocratiquement », mais deux jours plus tard, la méthode d’Ostermeier semble porter ses fruits, les spectateurs avertis ont réfléchi et peaufiné leurs interventions. L’un d’eux, très applaudi, donne un avis nuancé sur les propos du médecin, tout en exprimant une adhésion totale à sa lutte contre la dictature du profit. L’exercice, à haut risque, a évidemment ses limites, c’est bien sûr le metteur en scène qui décide le moment d’éteindre les lumières, de reprendre la main et le fil du scénario écrit. Sa version est bien plus pessimiste que l’original. Le médecin d’Ibsen résiste sans faiblir jusqu’au bout, conscient que « l’homme le plus fort qu’il y ait au monde, c’est celui qui est le plus seul », alors que celui d’Ostermeier compulse avec sa femme le portefeuille d’actions offert par l’industriel pollueur. La corruption du dernier homme intègre de la ville renvoie chacun à son propre examen de conscience.

Chiffres et diagrammes

Pessimiste également, un autre homme de science, réel celui-là, nous annonce dans Ten Billion un désastre écologique de dimension planétaire. Debout dans un angle de bureau qui, explique-t-il, est une reproduction assez exacte du sien à Cambridge, le professeur Stephen Emmott donne une conférence sur la croissance exponentielle de la population et les catastrophes en chaîne qu’elle nous réserve. Chiffres et diagrammes s’affichent sur un tableau lumineux, fournis par son laboratoire, Microsoft Research’s Computational Science Laboratory. En deux cents ans, la population du globe a été multipliée par sept, et le rythme ne cesse de croître. Dix milliards, c’est le chiffre qu’elle atteindra d’ici la fin du siècle. Une augmentation accélérée de la demande d’eau, nourriture, énergie, logement, transports crée inéluctablement la pénurie, et bientôt lancera les réfugiés climatiques à l’assaut des derniers espaces tempérés. Ironie suprême, ce sont les progrès de la science qui nous ont mis dans cette impasse. Pourra-t-elle nous en sortir ? Selon Emmott c’est peu probable. Les solutions possibles sont éliminées l’une après l’autre car soit les mesures d’économie prises par des politiques à courte vue sont dérisoires, soit les programmes de recherche susceptibles d’opérer une sortie de crise, par exemple la photosynthèse artificielle visant à absorber l’excédent de carbone, ont été abandonnés. Certains critiques ont reproché au discours son absence de théâtralisation alors que c’est sa principale force. La conférence est authentique, le constat imparable. L’exercice n’a de théâtral que le geste du metteur en scène, Katie Mitchell, habituée du National Theatre et de Royal Shakespeare Company, qui l’a inséré dans le cadre d’une salle de spectacle et le dispositif publicitaire du festival : un exercice presque schizophrène, comme poussé par le désespoir, dans cette débauche consommatrice de ressources. Interrogé sur le remède à proposer, un confrère fournit à Emmott la phrase de conclusion : « I would teach my son how to use a gun », j’apprendrais à mon fils le maniement d’un fusil.

Les équipes du programme « Binôme » pourront-elles apporter des réponses à un tel désarroi ? Comme les précédentes, cette troisième série fait dialoguer par couples la science et le théâtre. Le chercheur a une petite heure pour expliquer son métier, l’auteur deux mois pour en tirer une pièce à trois personnages. Le Laboratoire de Biologie des Plantes et Innovation de l’université Jules Verne étudie la résilience des céréales, afin de cultiver leurs aptitudes à survivre sans pesticides et autres alliés chimiques : ici la biologiste Françoise Gillet nous dévoile un univers aussi conflictuel que le nôtre, où les espèces menacées envoient des signaux d’alerte à leurs voisines, qui vont développer des gènes stérilisants contre leurs prédateurs. L’écrivain en tire plus de métaphores végétales que de leçons pratiques, mais là encore le medium est le message, qui invite à conserver quelque espoir. William Kentridge tente lui aussi d’abolir les frontières entre l’art et la science dans son dialogue avec le physicien Peter Galison : Refuse the Hour s’interroge sur le temps, et sa matérialisation sur scène, en croisant phénomènes scientifiques, machines, bribes de spectacles anciens et créations fantasmagoriques, histoire de réimaginer un monde meilleur.

Le son d’un trou noir

The Four Seasons Restaurant prône une autre forme de manifeste contre les forces qui nous gouvernent avec une méditation sur l’absence. Ce qui intéresse Castellucci, c’est « la face cachée de l’image ». Cette fois il prend pour modèles le geste du peintre Rothko qui refuse de réduire ses toiles à un décor de restaurant, et le suicide d’Empédocle dans la pièce de Hölderlin, deux gestes artistiques qui font parler le silence plus haut que toute démonstration. Le son d’un trou noir envahit le plateau. Plus prosaïque, Les Contrats du commerçant évoque la faillite de deux banques autrichiennes avant la crise des subprimes, et les conséquences de la spéculation sur l’économie réelle. Elfriede Jelinek a maintes fois réécrit son texte au fil des péripéties financières. La pièce, et le spectacle, ne cessent de changer « parce que la réalité change toujours », annonce le metteur en scène Nicolas Stemann. Présenté comme une sorte d’installation, ou de happening, il va durer quatre heures, avis au public qui est autorisé à aller faire un tour, boire un verre au bar en regardant les contrats sur un écran de télé, ou discuter ailleurs si la fatigue le gagne. 15 % de Bruno Meyssat aborde le sujet par le versant opposé : quinze pour cent, c’est le taux de rentabilité exigé par les fonds de pension pour entrer au capital d’une entreprise, taux promis à des actionnaires crédules. Côté Off, les cotes défilent projetées en vidéo sur le visage d’un trader insomniaque dans Le Financier et le Savetier, une courte opérette où Offenbach moque les caprices de la Bourse en parodiant Grétry.

Depuis ses débuts pendant les années Thatcher, Forced Entertainment saisit les angoisses et les dislocations de l’existence par une mise en crise de tous les outils de représentation. La troupe s’est fait une haute réputation bien au-delà de Sheffield auprès d’un public d’avant-garde, ce qu’en Angleterre on appelle volontiers une coterie. Conduit par Tim Etchells, le collectif travaille à créer de l’extraordinaire avec des matériaux légers, et met tout son talent à séduire le public, pour mieux le bousculer. Coming Storm commence par déconstruire comme un jeu de mécano ce que doit être « a good story » selon les canons des best-sellers anglo-saxons. À peine lancé, l’orateur se voit reprendre le micro et chacun y va de sa bonne histoire, cocasse, atroce, banale, toujours inachevée.

Dominique Goy-Blanquet