Corée du Nord : les voyouteries de l’État voyou

La Corée du Nord n’est pas en grande forme économique, avec son PNB dans le peloton de queue, et la famine qui menace à nouveau. Mais cela fait longtemps que l’État nord-coréen, comme ses infortunés citoyens, « se débrouille » – au prix, tout comme eux, de bien mauvaises habitudes.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Contre le blocus, contre l’effondrement du COMECON, contre les aléas climatiques qui se sont acharné sur elle, la Corée du Nord a longtemps fait front avec dignité. Juché aidant, la science de l’autarcie économique avait été portée à son pinacle. On n’importait que les produits strictement indispensables (les frivolités agrémentant les loisirs des hauts dignitaires). Tout ce qui pouvait être bricolé sur place l’était. Fameux exemple de l’ingéniosité nord-coréenne : le vynalon, l’universelle fibre artificielle, luisante et fragile, en calcaire d’anthracite, qui revêt l’ensemble de la population. Ou encore cette ferme d’autruches, en lisière de Pyongyang (à défaut de fournir des protéines bon marché, ça procure aux rares visiteurs le spectacle saugrenu des volatiles courant inlassablement par -20 °C dans leurs enclos pour se réchauffer).

Mais ces efforts méritoires, pas plus que les exportations légitimes (métaux précieux, ginseng, bile d’ours) n’ont pas permis de lutter dans la jungle économique internationale. Le régime a donc dû mettre à contribution son plus singulier avantage compétitif, peut-être même le seul : une absence complète de scrupules. Laquelle se fonde en morale sur ce raisonnement imparable : c’est la communauté internationale, par son hostilité envers le pauvre pays, et les sanctions injustes dont elle l’afflige, qui a contraint le régime à ce genre d’expédients ; lesquels permettent de boucler les fins de mois, tout en précipitant la chute des ennemis du régime. Un win-win !

Pyongyang s’est d’abord limité au poste « dépenses » du compte d’exploitation national. Par exemple, les Kim père et fils avaient pris la détestable habitude, pour satisfaire leur passion commune du cinéma, de kidnapper actrices et metteurs en scène plutôt que de les faire venir à grand prix. Les entreprises d’État avaient, quant à elles, mis en place des pratiques regrettables : non restitution de containers ou de wagons, non-paiement des factures.

Mais, face à l’augmentation incoercible de leurs problèmes budgétaires, le Grand Leader, Kim Il-sung, et surtout le Cher Leader, Kim Jong-il, ont dû adopter des pratiques économiques inusuelles, voire carrément illicites. Au début, il s’agissait d’activités d’appoint, conduites avec pas mal d’imagination mais une bonne dose d’amateurisme par les représentations diplomatiques de la DPRK, car celles-ci devaient subvenir à leurs propres besoins (1). On a quantité d’exemples de comportements diplomatiques inattendus ou franchement déviants : en gros, tout ce qui pouvait être trafiquable semble, à un moment ou un autre, l’avoir été. Les diplomates se sont trouvés mis à double contribution : pour leur capacité d’achat en duty-free, d’alcools et de téléphones portables notamment ; mais aussi pour leur aptitude à développer des canaux de distribution insolites, généralement en collaboration avec la mafia de leur pays d’accueil. Certains diplomates se sont d’ailleurs signalés par leur esprit d’entreprise : ceux en poste au Danemark avaient – entre autres exactions plus classiques – transformé leur ambassade en tripot clandestin. La mission diplomatique nord-coréenne à Berlin a réussi pour sa part une habile spéculation immobilière sur ses propres locaux, transformés en hôtel. On ne compte plus les circonstances dans lesquelles un fonctionnaire d’ambassade de la DRPK a été compromis dans un trafic d’alcool, de cigarettes de contrebande, de drogue, de fausse monnaie, ou de corne de rhinocéros.

Dans les années 1990, les pratiques « anticapitalistes » du régime ont pris une tournure plus professionnelle, plus inquiétante aussi. Sous l’égide de Kim Jong-il, toutes les activités para-légales semblent avoir été concentrées au sein du fameux « bureau 39 », dont une commission dédiée du Sénat américain (2) scrutait les activités. La liste (non exhaustive) desdites activités comprend : la production et distribution de drogue sur une grande échelle (héroïne surtout – la Corée du Nord serait devenue le troisième producteur d’opium au monde) et de faux médicaments (notamment le Viagra) ; la fabrication de fausse monnaie, notamment les « Super Notes », que l’on appelle aussi « Super K », des billets de 100 dollars d’une qualité inégalée ; le blanchiment d’argent, via entre autres une banque autrichienne contrôlée par le régime, la Golden Star Bank (fermée depuis sous la pression américaine) ; des escroqueries bancaires de différents niveaux de sophistication ; des escroqueries aux réassurances (les agents du bureau 39 semblaient passés maîtres dans la récolte d’indemnisations frauduleuses, après des catastrophes de grande ampleur) ; la traite d’esclaves (ou, en termes moins brutaux, la fourniture de travail clandestin très faiblement rémunéré) ; la revente de métaux volés ; la revente de véhicules volés ; le commerce des armes (missiles, produits chimiques, bactériologiques, armes à feu et tous objets contondants) ; la contrebande de cigarettes ; le trafic d’ivoire ou de corne de rhinocéros ; et même le recyclage de vieilles statues de Kim Il-sung (l’une d’entre elles aurait été transformée en effigie de Kabila – grosso modo même corpulence, et mêmes principes de gouvernement – pour le bonheur des Congolais). Sans compter le chantage nucléaire, ou pour utiliser la terminologie officielle, la « monétisation de la capacité nord-coréenne de nuisance ».

Il semble que la toute-puissante armée de la DRPK (25 % de la population !), qui avait elle aussi pris de mauvaises habitudes (contrebande, bradage de matières premières), soit en train d’être reprise en main par le Kim de la troisième génération. Au profit du malheureux peuple nord-coréen ? Peu probable. Celui-ci ne semble pas tirer le moindre bénéfice de toutes ces acrobaties. Ah si, tout de même : il n’y a pas d’impôt en Corée du Nord. Rien. Zéro. La DRPK est le nec plus ultra du paradis fiscal !

Jean-Louis de Montesquiou

1. Bradley K. Martin, « Under the Loving Care of Our Faterly Leader », St.Martin Press, 2004.

2. Chairman’s Statement Sen. Tom Coburn, M.D. (R-OK) North Korea: Illicit Activity Funding the Regime April 25, 2006

Avignon 2012 (1/4) : Le In et le Off

En juillet Avignon tout entier est une scène, où chaque artiste a droit à son quart d’heure de public. Le festival In, héritage de Jean Vilar, est le moteur d’une énorme machine théâtrale. Dans les cafés où on se serre à l’ombre pour avoir frais, les courses d’obstacle prennent un ton de geste épique, on s’échange les bons plans et les bonnes adresses. Ceux qui n’ont pas pu obtenir de billet pour McBurney, Castellucci ou Ostermeier iront les écouter débattre ensemble de l’engagement politique du théâtre à l’invitation de Libé. Le festival Off en consolera d’autres pour qui le In est hors de portée, trop cher, trop intello, trop laborieux d’accès… Et la rue est offerte à tous. Marchez lentement – il fait quarante degrés – vous applaudirez sans entracte un numéro de claquettes effréné, les cabrioles d’une boule de cristal sur l’index d’un maître jongleur, l’autobus de Queneau chanté par un quatuor en rouge de travail, une scène de crime avec cadavre étendu sur l’asphalte brûlant, un régime de bananes dansantes, un plein catalogue d’uniformes et toute une arche d’animaux insolites, qui tous espèrent être remarqués par l’un des nombreux tourneurs venus pour l’occasion. Off et In ont tendance à s’ignorer, le public les rend solidaires et indissociables.

Une bonne partie de ce public vient des milieux enseignants, qui ne peuvent s’offrir qu’une maigre portion du In, une autre des acteurs entre deux performances. Le festivalier est tenace, connaisseur, éclectique, et plutôt bon enfant. Partout des files d’attente témoignent d’une patience et d’un appétit vigoureux. Oscar Wilde, Offenbach, Knock, HHhH (Himmlers Hirn heisst Heydrich), L’Asticot de Shakespeare, les humoristes, « comique déjanté » garanti, font salle comble. Pour son édition 2012, « le plus grand théâtre du Monde », comme s’autodésigne le Off, a réuni près de mille compagnies, en provenance de vingt-cinq pays étrangers (le double de l’an dernier). Sur le millier de spectacles proposés – à titre de comparaison, le Fringe d’Edimbourg en propose trois mille en marge du festival officiel – l’originalité est relative : arrivent en tête Shakespeare (une vingtaine, dont cinq Romeo et Juliette, trois Tempête) et Molière, suivis par Hugo, Beckett, Sarraute, Sophocle, et derrière eux Duras, Cocteau, Sartre… Au hasard d’une émission de France-Culture, on entend Pichette, interrogé sur le sens de « classique », proposer pour définition « ce qui a de la classe ». Les programmeurs du Off semblent partager son point de vue.

Avignon-sur-scène, c’est aussi un immense forum, unique en son genre. Edimbourg par exemple, malgré l’offre pléthorique, n’offre rien de comparable. Autour des spectacles, le commentaire occupe tout le temps libre, informel aux terrasses, ou organisé dans des rencontres avec les artistes et les professionnels de la culture. Comédiens et metteurs en scène s’y prêtent sans ménager leur peine. Après avoir joué tard dans la nuit ils sont au rendez-vous le lendemain matin la mine blême et le menton hirsute pour expliquer leur démarche devant une assistance nombreuse, convoquée par Théâtre des idées, Foi et culture, Rendez-vous Arts/Sciences, Rencontres européennes, Territoire cinématographique, Dialogue avec le public, Débat public, France-Culture en public… Autour de ces rendez-vous, un enchevêtrement de structures vertigineux réunit des centaines d’élus territoriaux et de représentants associatifs œuvrant à produire dans leurs propres communes ces festivals qui fleurissent désormais un peu partout en France. Au programme de l’Assemblée des départements de France, l’inscription des politiques culturelles locales dans les futurs programmes européens. L’université d’Avignon accueille le forum Libé, mais n’a pas jugé bon jusqu’ici de créer un département des arts du spectacle, alors que ce formidable potentiel attire des chercheurs de toute l’Europe, que non loin de là, à Montpellier, une équipe CNRS s’est donné pour spécialité la Renaissance et les Lumières, et que Shakespeare, dans le sillage de Jean Vilar, est l’un des auteurs favoris du In comme du Off.

Après des débuts houleux à la tête du In, Hortense Archambault et Vincent Baudriller semblent avoir rallié un large éventail de fidèles sans trop renier leurs ambitions : croiser le théâtre et la littérature, les arts visuels, la musique et la danse, inviter tous les langages, dépasser les frontières stylistiques, géographiques, linguistiques, garantir aux artistes un maximum de liberté, et des moyens financiers importants. Le festival In affiche cette année 93 % de remplissage, soit près de 140 000 places vendues, pour une quarantaine de productions dont un tiers en langues étrangères. Une enquête publiée l’an dernier montre que le nombre des lieux ouverts au spectacle ne cesse d’augmenter, qu’il peine à satisfaire la demande, et que les jeunes y viennent de plus en plus nombreux. Les commerçants qui font plus de la moitié de leur chiffre pendant le festival réclament une semaine supplémentaire. Quelques uns des spectacles de la cuvée 2012 enchaînent avec Edimbourg, la plupart des autres seront visibles à Paris et en tournée dès l’automne. Parmi ses traits récurrents, sinon neufs, les combats économiques ou écologiques, le questionnement sur les formes artistiques, le théâtre-document, encore peu développé en France, tirés d’événements d’actualité, de faits divers comme l’affaire Fritzl. La réflexion sur la place de l’art, plus particulièrement l’art du théâtre, dans la cité se signale par un retour en force du sacré et communie dans le souvenir des morts, ou comment s’en débarrasser.

Plaisir douloureux

« Tout chef d’œuvre est populaire », affirmait Vilar, et s’enorgueillissait de vendre les places les moins chères d’Europe. Au moment où la ville célèbre son centenaire, on peut se demander ce qu’il reste de ses ambitions à lui, ou celle de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous ». Fils de petit commerçant comme il le rappelait volontiers, Vilar voulait que le client soit content, mais pas question de lui offrir des divertissements médiocres, il fallait lui résister par un « théâtre de combat », lui donner « le plaisir douloureux de l’intelligence et du cœur ». L’objectif était de construire « d’abord un théâtre pour les classes laborieuses de France », ceux qui n’avaient pas pu faire d’études ou les avaient mal faites, rendre à un large public, de l’ouvrier à l’écrivain, cet art remontant aux cathédrales et aux mystères dont il n’aurait jamais dû être sevré. D’où l’importance attachée aux rencontres informelles entre spectateurs et comédiens, et au développement des Ceméa (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active). Au besoin Vilar forçait l’écoute, n’hésitant pas à reprogrammer les insuccès jusqu’à ce qu’ils rencontrent leur public. Ainsi Don Juan, Mère Courage avaient-ils fini par triompher des réticences, ainsi imposerait-il La Mort de Danton. Même avec un État plus généreux encore du denier de la culture, qui oserait aujourd’hui imposer pareille exigence contre l’audimat, quelle tranche de l’opinion le soutiendrait ?

Les propos commémoratifs citent souvent l’édition 1967 qui a vu la restructuration du festival, très peu 1968, où Vilar fut violemment contesté par une jeunesse radicale nourrie d’Artaud, et Paradise Now interdit par les autorités qui accusaient le Living Theater de poursuivre le spectacle dans la rue. Fin de l’utopie. Si la pédagogie reste un élément majeur du dispositif, l’humble plateau nu n’est plus qu’un souvenir, les acteurs sont équipés de micros, et les foules assoiffées de culture qui venaient entendre Gérard Philipe affronter le mistral ne comptent plus guère d’ouvriers. Peter Brook fut l’un des rares à emmener ses acteurs dans les quartiers pauvres d’Avignon, l’expérience n’a pas eu de suite. Mais peut-être reprendra-t-elle un second souffle avec un ambitieux chantier de démocratisation culturelle. La FabricA, lieu de répétition et de résidence d’artistes ouvert à un large public, va s’installer entre Monclar et Champfleury, juste à l’extérieur des remparts : « Une conquête de l’Ouest », annonce fièrement la députée-maire Marie-José Roig, « qui fait avancer la ville vers la culture. » Ou la culture vers la ville ? Les directeurs du festival s’y emploient depuis six ans. Les travaux viennent de commencer, le programme sera inauguré à la fin de leur mandat. Premier invité, le Groupe F doit créer des liens avec le quartier et ouvrir le festival 2013 par un spectacle de pyrotechnie, intégré dans son projet de recherche sur les Migrations. Prochains artistes associés : Dieudonné Niangouna et Stanislas Nordey.

Ombres tutélaires

L’artiste associé sert de fil conducteur à la programmation du In. Cette année, fait peu courant dans les annales, c’est l’Angleterre qui donne le ton, avec Simon McBurney. Autour de lui, John Berger, William Kentridge, Katie Mitchell, Forced Entertainment, et leurs merveilleux acteurs – en anglais le mot « versatile » n’a rien de péjoratif, il indique la souplesse, l’aptitude du comédien à changer de rôle et de medium, passer du high au low brow (hauteur de sourcil indiquant le niveau intellectuel requis chez les spectateurs). À côté des Britanniques, des fidèles du festival, Ostermeier, Castellucci, Nauzyciel, et au-dessus d’eux tous, ses ombres tutélaires. C’est dans l’école de Jacques Lecoq que McBurney a rencontré Kentridge et Christoph Marthaler, artiste associé en 2010, qui revient cette année avec Meine faire Dame. Dominique Reymond fut la Mouette de Vitez, elle interprète aujourd’hui Arkadina. Dans la nuit du 14 juillet, la compagnie d’intervention urbaine KompleXKapharnaüM investit le parvis du Palais des papes avec Place Public, un hommage à l’œuvre de Jean Vilar. Jacques Lasalle dirige la lecture d’une comédie inédite du fondateur, Dans le plus beau jardin du monde, et salue la présence de « l’esprit Vilar » dans la mise en scène de McBurney.

Familier du palais, Lasalle s’avoue « très impressionné par cette redécouverte de la Cour d’honneur et de cette formidable amplitude des images » qui viennent « recréer ce lieu mythique ». Bien que jugé par quelques critiques « trop consensuel » pour être dûment révolutionnaire, pas assez faustien, Le Maître et Marguerite enchante les foules. Trois histoires se croisent sur fond de Russie stalinienne, celle de Pilate et Jésus-Christ, celle du démoniaque Woland qui affirme les avoir bien connus, celle du Maître hanté par son chef d’œuvre maudit et de Marguerite qui l’aime à se damner. Alors qu’on a passé commande au poète d’une œuvre démontrant la non-existence de Jésus, voilà que Woland vient par son témoignage semer le trouble chez les tâcherons de la littérature soviétique. Sans détruire la complexité de l’œuvre, l’adaptation navigue avec une aisance éblouissante entre les époques, les espaces, les genres. Jésus et le Diable présentent chez McBurney deux versants de cette force « qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien », deux figures complémentaires de la compassion, offrant de fait une issue plus consolante que le romancier. Virtuoses, jamais gratuits, les effets visuels (paysages de Judée, plan satellite de Moscou, bombardement de Bagdad, chevaux ailés, avalanche de pierres) et sonores (Chostakovich, Rolling Stones) déploient les virtualités du texte, entre le réel et l’imaginaire, entre l’espérance chrétienne et le goulag ou l’asile, lançant personnages et objets comme en rêve à l’assaut du ciel. Sous le défilé somptueux des images le plateau est quasiment vide d’accessoires, quelques chaises, un lit d’hôpital, laissant le champ libre aux acteurs. Pour McBurney, comme le rappellent les vues de la guerre d’Irak, « Le monde dans lequel nous vivons est une fiction élaborée. Une construction imaginaire que nous prenons pour la réalité. Sans doute est-ce la fonction de l’art que de percer cette vérité. »

Dominique Goy-Blanquet

Histoire globale d’une rencontre manquée

Comment se fait-il que l'empire du Majapahit du XVe siècle nous soit inconnu alors qu'il avait atteint des niveaux de raffinement égalant ceux de l'Italie de la Renaissance ? C'est l'une des prémisses du livre de Romain Bertrand, directeur de recherche au CERI (Sciences-Po) : L'Histoire à part égales. Alors que l'"histoire globale" est en vogue, le "mépris" a fait place à "l'oubli" de l'Autre. Cette nouvelle venue est encore massivement écrite par des Européens et se concentre plus sur les arts que sur des domaines tels que la politique ou la philosophie.

Reprenant des idées issues de la sociologie des sciences, Romain Bertrand propose une histoire "symétrique" d'une rencontre entre l'Orient et l'Occident entre les XVIe et XVIIe siècles, à savoir entre Malais, Javanais et Hollandais. La documentation est utilisée de façon équivalente : l'historien ne part pas du récit européen qu'il confronterait ensuite à son pendant oriental, le premier déterminant le cadre de compréhension du second. Pour ce faire, il convient d'étudier les "règles de la présentation de soi et du rapport à autrui" en vigueur à la fois dans les Provinces-Unies et à Java. "Égalité de traitement" n'équivaut pas à uniformiser les acteurs en présence. Au contraire, pour citer Romain Bertrand : "C'est […] prendre le temps de les contempler dans leurs discordances, et cartographier leurs lignes de fuite en s'abstenant de les réunir dans un horizon qui n'a jamais existé." Cette rencontre est ainsi une "improvisation" (Timothy Brook) où les règles du jeu, de la mesure, sont remises en cause.

Bertrand s'efforce de "ne pas penser leur rencontre à la place des acteurs : c'est à eux, et à eux seuls, qu'il appartient d'énoncer ce qui les unissait ou les séparait." Le but de la manœuvre est de remettre en cause l'idée de passivité de la réception de la "modernité européenne" par les Javanais, et d'affirmer la possibilité "d'une autre Histoire."

Des sociétés politiques complexes

Ce sont des considérations européennes qui conduisent les Hollandais à s'aventurer à Java : cherchant à se libérer du joug espagnol, alors allié avec le Portugal, ils s'attaquent à ces derniers en essayant de les concurrencer sur la route des épices, condiment alors objet de nombreuses convoitises. Ils débarquent à Banten le 22 juin 1596 et sont tout de suite confrontés à une "société politique complexe", où les rivalités entre classes nobiliaires mènent à la guerre civile. Cela ne perturbe pas pour autant cette société rodée aux échanges commerciaux, déroutée par les faux pas protocolaires des Hollandais, en l’occurrence des marchands se donnant des airs de noblesse. Cette première rencontre dégénère rapidement en violence, se solde par un échec, même si l’objet initial est atteint : "menacer l'Empire hispanique sur son flan asiatique". A leur retour, cette expédition est relatée par Willem Lodewijcksz dans un ouvrage d'un genre nouveau au croisement entre récit de voyage et histoire universelle. C'est un tournant dans la sphère de la connaissance : l'expérience du navigateur, même s'il est un homme simple, prime sur celle du lettré.

La mise en œuvre de la "commensurabilité" est un des enjeux primordiaux de cette rencontre : comment communiquer (traduire), mais aussi échanger en se mettant d'accord sur des poids, des mesures et une monnaie ? Romain Bertrand montre bien que la rencontre n'est pas binaire : les Hollandais s'appuient ainsi sur les Portugais déjà présents pour parler alors que les communautés chinoises sont des intermédiaires commerciaux. Les navires font appel aux savoirs des pilotes malais afin de longer les côtes, complétant ainsi leur savoir cartographique.

Cette commensurabilité doit aussi permettre de commercer, ce qui guide initialement l'arrivée des marchands hollandais. Les rapports des Javanais avec l'échange économique sont loin d'être neutres, leur aristocratie réprouvant "l'arrogance" des marchands, d'autant plus s'ils sont étrangers et que leur arrogance est perçue comme une "prétention illégitime au pouvoir". Cette attitude converge d'ailleurs avec le débat qui est en cours en Hollande à la même époque : la conciliation entre religion chrétienne et recherche du profit.

Romain Bertrand décortique aussi les représentations de l'Autre qui pré-existent à la rencontre entre Hollandais et Javanais. Outre la littérature, les Javanais ont déjà eu affaire aux Européens avec la présence portugaise – l'Estado da India est déjà implanté dans la région depuis quatre-vingts ans lorsque les Hollandais débarquent. Bertrand parle d'"affaire métisse" puisqu'une partie de la conquête portugaise est le fruit d'alliances avec les populations locales. L'arrivée des Portugais, adoptant le plus souvent un comportement violent, est considérée dans les chroniques locales comme une "calamité naturelle". Enfin, leur conquête est décrite comme le produit des ruses déloyales puisque sous prétexte de commercer, les Portugais amènent des soldats, stratagème que s'empressent d'imiter les Hollandais.

"Une radicale indifférence"

Si les Européens ont développé des représentations relatives aux Javanais, ces derniers pensent les précédents en référence au mythe d'Alexandre le Grand. Toutefois, Bertrand rappelle à plusieurs reprises que "l'attitude dominante, à l'égard des nouveaux venus, est une radicale indifférence." Les Hollandais sont d'abord perçus comme des marchands des "pays d'au-dessus les vents" et plus généralement comme des "Francs". Leur physionomie est rattachée au vice et à l'infériorité morale comme en témoignent les représentations graphiques qui sont produites d'eux. De même, des asiatiques rentrent parfois avec les expéditions et revenant au pays décrivent l'Europe à leurs compatriotes. Le choc n'est bien souvent pas tant culturel que naturel (découverte de la neige). La curiosité réciproque se manifeste dans le développement du commerce d'objets – exotica – entre les deux espaces. La passion classificatrice qui en découle n'est pas l'apanage de l'Europe.

Dans un chapitre particulièrement lumineux, Romain Bertrand remet en cause l'idée de rencontre religieuse entre le christianisme hollandais et l'islam javanais. L'angle religieux est peu présent dans les récits de l'époque : c'est l'indifférence qui caractérise le rapport à l'islam des Hollandais. Chaque religion est traversée par des luttes semblables contre l'hérésie, les conversions et les échanges sont plus fréquents qu'il n'y paraît, ce qui relativise l'idée selon laquelle l'attribut religieux primerait dans les identités. Ainsi, les Hollandais qui arrivent à Java se définissent avant tout par la municipalité dont ils sont originaires. L'identité musulmane est aussi loin d'être figée alors que les tenants de l'orthodoxie font la chasse à l'islam "mystique" et aux influences hindou-bouddhistes.

Romain Bertrand va plus loin dans sa remise en cause de la rencontre puisqu'en analysant les trois calendriers des acteurs en présence, des temporalités différentes émergent. Si cette "Première Navigation" est un événement historique pour les Hollandais, il n’est rien de tel pour les Javanais puisque cette arrivée ne colle pas à leur récit mystique alors en cours : "D'une certaine façon, donc, la rencontre entre les Hollandais et les Javanais n'a pas eu lieu – du moins pas sous la forme de la conscience partagée d'un fait passible de narration." Les lacunes dans les sources javanaises ne sont pas les conséquences d'une incapacité à enregistrer l'histoire mais d'un choix de ne pas considérer comme important certains événements. Mais ce n'est pas uniquement l'histoire que l’eurocentrisme dénie à ces sociétés : leur pensée politique est réduite au despotisme – par Montesquieu par exemple – alors qu'un ouvrage tel que le Taj-us Salatin est une réflexion sur le "constitutionnalisme" au même titre que des ouvrages de Bodin, Campanella ou Giordano Bruno, ces derniers mêlant dans leur œuvre philosophie politique et "magies naturelles". Ce n'est que le "tournant antimystique de l'Europe catholique" (Pierre Chaunu) qui occultera certains pans mystiques de l’œuvre de ces penseurs : "L’opération de compréhension ne relève par conséquent pas seulement du déplacement dans l'espace, mais aussi, et surtout, du bond dans le temps. […] c'est que le lieu de l'exotisme n'est pas le monde malais ou javanais, mais ce moment si particulier que fut, d'un bout à l'autre de l'Eurasie, la fin du XVIe siècle."

Dans les deux derniers chapitres de son livre, Romain Bertand revient sur les événements qui ont conduit à l'établissement de la domination européenne sur Java. La contingence et les concours locaux ont bien plus contribué à cet état de fait qu'une quelconque supériorité militaire. Les Hollandais doivent au souverain de Banten, au nom de la neutralité, leur "triomphe" sur les forces anglaises alors en compétition pour la suprématie de Java. Lors de l'affrontement "final" entre 1628 et 1629 avec le souverain du negara de Mataram, la chance joua un rôle non négligeable…

La formule "un livre qui fera date" est bien trop souvent galvaudée. Toutefois, avec L'Histoire à parts égales, elle est amplement méritée. Le pari de "l'histoire symétrique" est relevé avec brio. La somme d'informations réunies à partir de sources polyglottes est impressionnante et rendue avec style et précision. L'auteur continue avec ce livre l’œuvre de chercheurs tels que Jack Goody, auteur du Vol de l'histoire : Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde (Gallimard, 2010), tout comme il rappelle la démarche de C. A. Bayly avec La Naissance du monde moderne : 1780-1914. Toutefois, à la différence de ces deux dernières synthèses, Romain Bertrand offre un périmètre plus réduit qui permet de mieux saisir les potentialités de "l'histoire symétrique". Au niveau formel, le lecteur regrettera l'absence d'un index et le positionnement des notes en fin d'ouvrage. Cependant, si ces dispositions permettent d'élargir le lectorat de L'Histoire à parts égales, on ne pourra que s'en réjouir.
 

Benjamin CARACO
 

Une grande dame en Allemagne

Figure légendaire de l’histoire de la presse allemande au XXème siècle, Marion Dönhoff, qui est décédée en 2003 à l’âge de 92 ans, n’était pas très connue en dehors du monde germanophone. On ne s’en étonnera pas : même à l’ère de la communication planétaire, à l’exception des personnalités les plus fameuses du show business et du cinéma américain, la notoriété reste assez souvent nationale ou confinée à une aire culturelle et linguistique particulière. C’est notamment le cas de celle des journalistes, dont les noms et les visages constituent un élément important de l’univers mental de leurs compatriotes, mais sont rarement familiers au-delà des frontières de leur pays.

En Allemagne, par contre, Marion Dönhoff, sans doute la personne publique la plus louée et révérée des cinquante dernières années, était et demeure aujourd’hui encore une véritable institution. Membre de l’équipe fondatrice du prestigieux hebdomadaire Die Zeit, successivement responsable de la rubrique politique, rédactrice en chef, puis directrice de ce très respecté journal de tendance centriste libérale, elle a été un des protagonistes clés de l’histoire de la presse germanique dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Dans le paysage journalistique allemand, Marion Dönhoff occupait une place de premier plan, à côté d’une poignées d’autres fortes personnalités : pour la presse intellectuelle, Rudolf Augstein, fondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire d’investigation de gauche Der Spiegel et l’historien Joachim Fest, corédacteur en chef du quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung ; pour la presse populaire Henri Nannen, qui a inventé et dirigé le magazine Stern et Axel Springer, créateur du tabloïd Bild ainsi que l’empire éditorial qui porte son nom.

Journaliste extrêmement productive, Marion Dönhoff a écrit au cours de sa très longue carrière des centaines d’articles éditoriaux. Attendus, lus et commentés avec un intérêt qui ne s’est jamais démenti, ils sont à présent souvent cités dans les livres d’histoire et constituent autant de précieux témoignages des principaux épisodes de la vie politique allemande durant la seconde moitié du XXème siècle, sur le cours de laquelle ils ont eu une indéniable influence. Beaucoup d’entre eux ont été réunis en volumes, qui représentent une partie importante de la vingtaine de livres de Marion Dönoff publiés de son vivant ou à titre posthume. Dans leur prolongement, une nouvelle anthologie de quelques-uns de ses meilleurs textes est parue il y a six mois.

La conscience morale de la politique allemande

Intitulé Zeichen ihrer Zeit (« Symbole de son temps »), l’ouvrage rassemble, classés par décennie comme dans les précédentes compilations, une série d’articles sur des sujets de politique intérieure et internationale ainsi que des portraits de personnalités, des récits de voyage et des extraits de lettres et de son journal intime. Plusieurs de ces textes avaient déjà été publiés, mais d’autres sont inédits. Leur lecture aide à prendre la mesure de la sagacité et de la lucidité politique de Marion Dönhoff, de sa solide culture et de son sens historique. Mais elle ne permet de répondre que partiellement à une question qu’on ne peut manquer de se poser à son sujet. Marion Dönhoff était assurément une journaliste de talent exceptionnel. Ainsi que ses admirateurs eux-mêmes le reconnaissent, elle n’était cependant pas un penseur profond ou original. La langue claire, précise, sobre et classique, toujours efficace et fréquemment élégante dans laquelle elle s’exprimait, ne possède par ailleurs pas la qualité littéraire de celle d’écrivains comme George Orwell ou François Mauriac, pour prendre deux exemples fameux, dans leurs textes de réflexion ou de commentaire politique.

Pourtant, aujourd’hui encore, en Allemagne, Marion Dönhoff possède le statut d’une icône et fait l’objet d’un véritable culte. Trois biographies d’elle ont été publiées à ce jour, ainsi que plusieurs livres de témoignages à son sujet ; ses 75ème, 80ème et 90ème anniversaires ont été célébrés avec éclat, et à l’occasion du 100ème anniversaire de sa naissance, une pièce de monnaie a été frappée et un timbre postal imprimé à son effigie ; neuf lycées portent son nom ; un prix est décerné chaque année par la Fondation Dönhoff, et lorsqu’il pénètre dans les locaux du Zeit à Hambourg, le visiteur est accueilli par une grande photo de l’ancienne directrice suspendue au-dessus du comptoir de réception. Durant presque soixante ans, dit-on volontiers, Marion Dönhoff a été la conscience morale de la politique allemande. La formule est pertinente mais ne capture qu’incomplètement les raisons de l’aura qui entoure sa personne. Pour expliquer celle-ci, il faut en réalité invoquer, pour employer en l’adaptant un peu une célèbre formule de Sartre au sujet de Camus, la conjonction d’une histoire, d’une action et d’une personnalité.

L’histoire est celle de ce que l’on a souvent appelé, à la suite de l’intéressée elle-même, les « deux vies » successives de Marion Dönhoff. Comme l’indique son nom complet en allemand, Marion Gräfin Dönhoff était une aristocrate (« Gräfin » signifie « comtesse » – depuis l’abolition de la noblesse à l’issue de la Première Guerre mondiale, les titres nobiliaires, en Allemagne, sont intégrés dans le patronyme). Benjamine d’une famille de sept enfants, elle a vu le jour dans une des grandes familles de la noblesse de Prusse orientale, les « junkers » : avec les Donha et les Lehndorff, avec lesquels ils étaient apparentés, les Dönhoff étaient une des trois familles historiques de la noblesse terrienne de cette région, alors allemande mais qui est à présent partagée entre la Pologne pour la partie sud et la Russie pour la partie nord. Son père, qui avait 64 ans lorsqu’elle est née, avait été diplomate et député au Reichstag ; sa mère, protestante rigoureuse, était dame d’honneur de l’impératrice Augusta-Victoria, la femme de l’empereur Guillaume II. Dans son livre de souvenirs Une enfance en Prusse orientale, son livre le plus connu et apprécié, Marion Dönhoff raconte en termes souvent lyriques et élégiaques ses années d’enfance et de jeunesse dans le château et la vaste propriété de Friedrichstein, près de Königsberg, la ville du philosophe Emmanuel Kant, aujourd’hui Kaliningrad, dans l’enclave russe du même nom.

Au contact de la nature

La vie s’y déroulait « au rythme immuable des saisons » quasiment en autarcie. Lorsqu’à la mort de son père, son frère décida d’ouvrir la propriété à l’économie de marché en cessant de produire tout ce dont elle avait besoin, Marion Dönhoff, tout en reconnaissant qu’il avait raison, ne put s’empêcher de se sentir « consternée » par un tel changement, qui impliquait de dire adieu à une caractéristique qui constituait « un aspect unique » de ce microcosme. « Ce monde me manque », écrira-t-elle des années plus tard, « la campagne, le paysage, les animaux […] et les sons, les milliers de sons, indélébilement imprimés dans ma mémoire – tous les bruits que nous entendions au crépuscule lorsque nous étions assis sur la terrasse de la maison et observions les hirondelles filant autour de nous et la danse en zigzags des chauves-souris. »

Indépendante, peu soucieuse des convenances et de l’étiquette, se comportant en garçon manqué, Marion Dönhoff vivait au contact de la nature, chevauchant souvent à travers ce paysage de lacs, de prairies et de forêts de bouleaux qui est celui de la Prusse orientale. Elle passait aussi du temps dans la société de ses frères et sœurs et de ses cousins Lehndorff, ainsi que du personnel de la propriété, duquel elle affirmait avoir davantage appris que de ses précepteurs. En conformité avec les principes du protestantisme sévère de cette région (détenteurs d’immenses territoires, les junkers cultivaient le sens du travail et condamnaient le luxe et l’oisiveté), tous les membres de la famille, y compris les enfants, étaient en effet tenus de contribuer au fonctionnement de la propriété en accomplissant toutes sortes de tâches sous la supervision technique du personnel.

En contradiction avec la tradition, qui confinait les femmes à la vie domestique, Marion Dönhoff, qui lisait beaucoup et dans l’esprit de qui une conférence du philosophe Hermann Keyserling avait fait germer « une passion durable pour la vie intellectuelle », entreprit des études universitaires. À l’université de Stuttgart, dont beaucoup d’étudiants étaient d’ardents partisans du national-socialisme, elle fréquentait plutôt les jeunes socialistes et communistes (ce qui lui valut le surnom de « comtesse rouge »), non par sympathie pour leurs idées mais parce qu’ils étaient les seuls, répétera-t-elle souvent, à s’opposer ouvertement au mouvement nazi. Une fois celui-ci au pouvoir, elle achèvera ses études à Bâle, en soutenant un doctorat en économie préparé sous la direction d’Edgar Salin, économiste juif de la tradition humaniste, dont elle a laissé en beau portait dans son recueil Politische Portraits.

Un élément central de la légende de Marion Dönhoff est sa participation à la résistance intérieure allemande au nazisme et son implication indirecte dans l’attentat manqué contre Adolf Hitler préparé par un groupe de militaires d’origine aristocratique pour la plupart, dont l’exécutant fut le colonel Claus von Stauffenberg : le 20 juillet 1944, celui-ci déposait au pied de la table de réunion du quartier général d’Hitler établi en Prusse orientale (la Wolfsschanze, la « tanière du loup ») une bombe dont l’explosion ne fit que blesser légèrement le dictateur. Von Stauffenberg fut arrêté et passé par les armes, tous les officiers supérieurs qui avaient mené l’opération furent exécutés ou poussés au suicide, et au total 200 personnes périrent des suites de la conspiration. Parmi celles-ci figuraient des amis et connaissances de Marion Dönhoff, qui leur a postérieurement rendu hommage dans son ouvrage Um der Ehre – Erinnerung an die Freunde vom 20. Juli (« Pour l’honneur – Souvenirs des amis du 20 juillet »).

Ainsi qu’elle l’a toujours reconnu, Marion Dönhoff n’a pas directement pris part à la conception et la perpétration de l’attentat. Au sein du mouvement de résistance, son rôle consistait à préparer la succession du régime nazi en Prusse orientale, plus particulièrement en identifiant les personnes sur qui les opposants pouvaient compter et celles qui représentaient au contraire un danger. Après le 20 juillet, elle fût interrogée mais jamais arrêtée. Dans le livre qu’elle a consacré à ses amis disparus et chaque fois qu’elle a évoqué cet épisode, Marion Dönhoff a présenté l’action des conjurés de façon très idéaliste, s’aveuglant à l’évidence sur leurs motivations. C’est ce que met très bien en lumière Max Egremont dans Forgotten Land, son livre de réflexion sur l’histoire de la Prusse orientale après la Seconde Guerre mondiale, dont la comtesse est un des principaux protagonistes : « Marion Dönhoff relie [les auteurs du complot] à l’univers de valeurs de la vieille Prusse, l’honneur et le devoir, le sacrifice de sa personne pour le bien général. » Mais beaucoup parmi les conspirateurs, souligne-t-il (et à sa suite l’historien Neal Ascherson), étaient en réalité des nationalistes conservateurs qui, choqués par le désordre de la république de Weimar, avaient salué l’arrivée au pouvoir des nazis, en qui ils voyaient l’instrument de la restauration de l’honneur national. Ayant longtemps soutenu leurs idées, y compris l’antisémitisme, ils n’ont cessé d’éprouver de la sympathie à l’égard du régime qu’au terrible spectacle des désastres de la campagne de Russie. Ces sentiments n’étaient pas rares dans la noblesse prussienne. Deux des frères de Marion Dönhoff ont d’ailleurs adhéré au parti nazi, un fait sur lequel elle est toujours restée très discrète.

Un périple de plus de mille kilomètres.

Peu après ces événements, les alliés remportaient la guerre. En janvier 1945, les troupes Russes pénétraient en Prusse orientale. Comme plusieurs centaines de milliers d’habitants de la région, Marion Dönhoff choisit de fuir vers l’ouest. Dans Ces noms que plus personne ne prononce, elle décrit les circonstances de cette fuite, seule sur un cheval, dans un froid glacial, pour un périple de plus de mille kilomètres. N’emportant que quelques vêtements, papiers et photographies, elle laissait derrière elle tout ce qu’elle aimait et à quoi elle était attachée. Friedrichstein fut incendié, et conformément aux accords de Yalta et de Postdam, la Prusse orientale fut divisée entre l’Union soviétique et la Pologne.

Une fois arrivée à l’ouest, Marion Dönhoff, qui a toujours vécu la plume à la main, rédigea à l’attention des autorités de la zone d’occupation où elle résidait deux mémoranda sur l’histoire récente et l’avenir possible du pays. Ils attirèrent l’attention d’un petit groupe de personnalités occupées, à Hambourg, avec le soutien des Britanniques, à lancer un nouveau journal : Die Zeit (« Le Temps ») Parmi ceux-ci se trouvait le juriste et politicien Gerd Bucerius, qui deviendra un de ses amis les plus proches. Convaincue, comme eux, que pour reconstruire une Allemagne respectable il fallait produire un journal de qualité, elle rejoignit l’équipe de rédaction. Sa « seconde vie » commençait, et avec elle l’action qui l’a fait connaître.

Sans aucune expérience du journalisme, mais dotée de solides facultés d’analyse et écrivant avec facilité, Marion Dönhoff devint rapidement un pilier de l’hebdomadaire, qu’elle n’abandonnera qu’une seule fois au cours des cinquante années suivantes, dans des circonstances très révélatrices : Die Zeit avait décidé d’ouvrir ses colonnes au juriste Carl Schmitt, un homme qui avait été un membre actif du parti nazi. La comtesse menaça : si Schmitt écrivait dans Die Zeit, elle démissionnerait. Il le fit, et elle tint ses promesses. Durant six mois, Marion Dönhoff voyagea, puis séjourna à la rédaction de l’hebdomadaire anglais The Observer dirigée par son ami David Astor. Elle reviendra au Zeit une fois parti Richard Tüngel, le rédacteur en chef qui avait pris la responsabilité de publier l’article de Schmitt, pour prendre immédiatement la direction du service politique.

« Aimer ce qui ne vous appartient plus »

Les textes rassemblés dans Zeichen ihrer Zeit illustrent de façon représentative les grandes orientations de la réflexion politique de Marion Dönhoff et les principaux thèmes récurrents de sa production journalistique. Le premier est celui de l’Ostpolitik, dont elle a été une pionnière et qu’elle a soutenue avec obstination et détermination jusqu’à l’effondrement du communisme et la chute du rideau de fer et du mur de Berlin. Le chancelier Willy Brandt, concepteur et promoteur de cette politique, reconnaîtra d’ailleurs sa dette à son égard, en faisant valoir qu’elle avait largement préparé les esprits à un changement d’attitude vis-à-vis des pays communistes. Dès la fin de la guerre, Marion Dönhoff avait fait son deuil de la récupération des territoires attribués par les alliés à l’URSS et la Pologne, dont elle considérait l’acquisition par ces pays justifiée par les souffrances que l’hitlérisme et les armées allemandes leur avaient infligées. Son idée, pour reprendre la formule souvent citée qu’elle employait au sujet des lacs et des forêts de Prusse orientale, qu’elle pensait ne jamais revoir, était que les Allemands devaient apprendre à aimer ce qu’ils avaient perdu de « cette forme d’amour plus élevée [qui consiste à] aimer ce qui ne vous appartient plus ». En même temps, s’opposant à la ligne très dure à cet égard du gouvernement de Konrad Adenauer, elle préconisait la réconciliation avec le bloc communiste.

En 1962, dans un article (non repris dans le recueil) intitulé Lobbyisten der Vernunft (« Les lobbyistes de la raison »), elle apportait ainsi un retentissant soutient aux signataires du « Mémorandum de Tübingen », un appel lancé par huit intellectuels et savants protestants, dont les physiciens nucléaires Werner Heisenberg et Carl Friedrich von Weizsacker. Au beau milieu de la guerre froide, ils protestaient contre la décision d’équiper l’Allemagne d’armements nucléaires et plaidaient en faveur de la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse comme frontière entre l’Allemagne et la Pologne. Lorsque Willy Brandt se rendit à Varsovie pour signer le traité qui établissait le caractère définitif de cette frontière et actait la renonciation des deux États à toute revendication territoriale, après avoir un moment envisagé de l’accompagner, Marion Dönhoff ne put se résoudre à assister personnellement à un événement extraordinairement pénible pour elle, puisqu’il entérinait la perte de la région où elle était née et avait grandi. Mais sous le titre Ein Kreuz auf Preussens Grab (« Une croix sur la tombe de la Prusse »), elle publia dans Die Zeit un de ses plus fameux éditoriaux, qui exprimait son plein soutien au traité : « Personne ne peut plus espérer que ces territoires seront jamais allemands. Quiconque pense le contraire est déjà occupé à rêver de les reprendre par la force. Ce qui signifierait à nouveau un exode pour des millions de gens, ce que personne ne veut. »

Quand l’heure de la réunification du pays est arrivée, Marion Dönhoff s’est tout d’abord montrée réservée, craignant que la reconstitution d’une Allemagne puissante n’effraie le reste du monde et ne réveille de vieux démons. Pour cette raison, elle était réticente à l’égard de l’idée de transférer la capitale de Bonn à Berlin. Mais elle a fini par accepter un processus inévitable, en regrettant simplement qu’Helmut Kohl ait laissé penser à ses compatriotes qu’il n’y aurait pas de prix à payer pour cette décision historique.

Preuve de sa capacité à s’élever au-dessus de tout esprit de revanche, Marion Dönhoff s’est toujours intéressée de près au sort de la Pologne et des Polonais. Après avoir approuvé (comme Helmut Schmidt) la promulgation de l’état d’urgence par le général Jaruzelski, parce qu’il lui semblait que c’était la seule manière d’éviter une invasion soviétique, elle s’est rapprochée des leaders du syndicat Solidarnosc. Plus particulièrement de Bronislaw Geremek, Adam Michnik et Tadeusz Mazowiecki, nous apprend Haug von Kuenheim dans son petit livre sur la comtesse (factuel, compact et très bien structuré, la meilleure introduction à sa vie), parce que Lech Walesa la laissait sceptique en raison de son manque de sens du compromis. En 1989, Marion Dönhoff eut pour la première fois la possibilité de revoir la Prusse orientale à l’occasion d’une visite qu’elle fit à Kaliningrad/Königsberg pour y offrir à la ville une copie (achetée à ses frais) d’une statue d’Emmanuel Kant qu’elle avait accepté de mettre à l’abri dans la propriété de Friedrichstein à la fin de la guerre et qui, malgré d’intenses recherches, n’avait jamais été retrouvée. Une partie de ses articles sur la question germano-polonaise ont été rassemblés dans l’ouvrage Polen und Deutsche. En Pologne, où son nom, à sa grande fierté, a été donné à un lycée, Marion Dönhoff est une figure admirée.

Schmidt, Kissinger et Nehru

Plusieurs articles de Zeichen ihrer Zeit, dont un significativement intitulé Die Deutschen – wer sind sie ? (« Les Allemands – Qui sont-ils ? »), traitent d’une question, qui, on le sait, préoccupe beaucoup les Allemands : celle de l’identité allemande. On trouve aussi dans ce recueil un petit échantillon de ce que Marion Dönhoff a écrit sur la politique internationale. Parlant et écrivant parfaitement l’anglais, familière de la culture et de l’histoire de la Grande-Bretagne et des États-Unis, elle était une atlantiste attentive et critique. Reconnaissante envers les États-Unis du soutien décisif qu’ils avaient apportés à la reconstruction de l’Allemagne, elle pouvait aussi se montrer très sévère à l’égard de la politique extérieure américaine, lorsqu’il lui semblait qu’elle mettait en danger le processus de détente.

Marion Dönhoff, qui depuis son enfance a toujours beaucoup voyagé, s’est également intéressée à d’autres pays d’Europe ou d’autres continents comme l’Inde, les pays arabes et l’Afrique du Sud : opposée de longue date à la politique d’apartheid, elle a consacré un de ses portraits à Nelson Mandela. Le portrait est un genre qu’elle pratiquait volontiers et avec talent. Parmi ceux qui sont repris dans Zeichen ihrer Zeist figurent ceux de deux de ses amis, le diplomate et politologue américain George Kennan, père de la politique du containment de l’Union soviétique durant la guerre froide, et l’ex-chancelier Helmut Schmidt. Elle analyse avec pénétration le parcours politique et la personnalité de ce dernier, dans un texte dans l’ensemble très élogieux, mais lucide et sans complaisance : « Lorsqu’il ne peut pas souffrir quelqu’un, Helmut Schmidt peut être très grossier et abrupt. […] Il lui manque la légèreté, l’amabilité n’est pas son fort. »

Souvent, on a demandé à Marion Dönhoff son opinion au sujet des différents chanceliers qui se sont succédé après la guerre à la tête du gouvernement allemand. Tout en reconnaissant son rôle dans la reconstruction de l’Allemagne, elle s’est toujours montrée très critique à l’égard de Konrad Adenauer qui était à son opinion « colossalement anti-prussien, hostile aux Européens de l’Est et résolument occidental », et dont l’obsession à développer une relation privilégiée avec la France du général De Gaulle a, selon elle, ralenti le processus de construction européenne (de manière générale, contrairement à beaucoup de ses compatriotes, Marion Dönhoff n’était pas francophile). Willy Brandt, dont elle était politiquement et intellectuellement très proche, lui semblait trop idéaliste, et jamais elle n’a témoigné de beaucoup de sympathie et de considération pour Helmut Kohl. À ses yeux, ainsi qu’elle l’a déclaré à de nombreuses reprises, le seul véritable homme d’État qu’ait eu l’Allemagne au cours de la seconde moitié du XXème siècle était Helmut Schmidt, un homme dont, dit Klaus Harpprecht dans sa biographie de la comtesse, elle appréciait les « vertus prussiennes » : discipline, esprit rationnel, solidité de caractère. Au titre des politiciens qui l’avaient impressionnée au niveau international, elle mentionnait systématiquement Nehru et Henry Kissinger. Les raisons de son admiration pour Kissinger et Schmidt, fait remarquer l’historien Gordon A. Craig, ne sont pas difficiles à deviner : « Dans l’exercice de leurs fonctions, tous les deux se sont montrés des hommes très intelligents et énergiques, capables de définir des stratégies qu’ils mettaient en œuvre avec cohérence et détermination, […] des diplomates chevronnés guidés par des considérations d’intérêt national plutôt que le zèle idéologique. »

Cet attrait pour les politiciens adeptes de la realpolitik se combinait chez Marion Dönhoff avec le sentiment que le fonctionnement de la société et de l’économie devait impérativement être commandé par le respect de valeurs humanistes et spirituelles. Libérale par conviction, elle ne pouvait envisager une économie de marché réduite au seul jeu des intérêts. Elle s’insurgeait contre le matérialisme croissant du mode de vie occidental et condamnait les dérives d’un capitalisme triomphant laissé à lui-même, sans principes moraux et sans lignes directrices. Comme le résume très bien Christiane Hasse dans la revue Documents : « [Pour Marion Dönhoff], le vrai libéral […] a le devoir de diriger l’évolution du système [dans] le droit chemin. » On trouvera dans Zeichen ihrer Zeit quelques réflexions sur ce thème, dont une plus grande quantité ont été réunies dans un recueil significativement intitulé Zivilisiert den Kapitalismus (« Civiliser le capitalisme »).

Cette insistance sur la nécessité de subordonner la politique et l’économie à des valeurs qui les transcendent doit être rapprochée des convictions profondes de Marion Dönhoff au sujet de ce qui constitue à son opinion le meilleur de l’esprit prussien. La Prusse est présente de deux manières dans l’esprit et les écrits de Marion Dönhoff. Au plan émotionnel et sentimental, la Prusse est, pour elle, la Heimat, le pays natal, le « chez-soi » (le terme n’a notoirement pas d’équivalent en un seul mot dans la langue française, « pays » et « patrie » n’en rendent qu’imparfaitement le sens et n’en restituent pas les fortes connotations dans la psychologie allemande). En réalité, il faudrait plutôt dire : « la Prusse orientale ». Comme le montre en effet très bien Christopher Clarke dans son histoire de la Prusse Iron Kingdom, à partir d’une réflexion sur les récits de voyage en Brandebourg du romancier Theodore Fontane, aux yeux de ses habitants, la Prusse, État de caractère composite et très régionalisé, était largement une construction artificielle. L’objet de leur sentiment d’appartenance, c’était la partie singulière du territoire prussien dans laquelle ils vivaient. Symptomatiquement, fait remarquer Clarke, à l’issue de la seconde guerre mondiale, les réfugiés des régions annexées par les communistes « se définissaient largement, non comme Prussiens, mais comme Prussiens de l’Est, ressortissants de la haute ou de la basse Silésie, Poméraniens ».

La Prusse des Lumières

D’un autre côté, au plan intellectuel, la Prusse représentait pour Marion Dönhoff la partie de l’Europe où s’était affirmé le plus résolument, avec une exceptionnelle vigueur, l’esprit des Lumières, un esprit de tolérance guidée par la raison. À l’idée de la Prusse, on associe volontiers des traits comme le nationalisme, le militarisme, l’intransigeance, la solennité, l’inflexibilité et la brutalité. Pour Marion Dönhoff, qui n’aimait guère les Hohenzollern et trouvait que Guillaume II avait les manières d’un parvenu, cette image de la Prusse est trompeuse et mensongère, parce qu’elle est liée à une période particulière de son histoire et ne reflète qu’imparfaitement la réalité. Dans un petit livre intitulé Mass und Masslosigkeit (« Mesure et excès »), à cette Prusse réactionnaire et immodérée dans les manifestations de son caractère, elle opposait la Prusse progressiste antérieure, dont les élites intellectuelles et dirigeantes étaient animées par le sens des proportions, de la mesure et de la modération. Sautant en quelque sorte, pour employer l’expression de Max Egremont, par-delà les années noires du nazisme (parfois considéré comme un prolongement du « prussianisme »), la république de Weimar et le règne de l’empereur Guillaume II et de son chancelier Bismarck, elle invitait à retrouver les idéaux des réformateurs de l’époque Frédéric II, le monarque éclairé. En Prusse, au XVIIème siècle, rappelait-elle ainsi dans un commentaire très critique d’une recension du livre de Daniel Golhagen Les bourreaux volontaires d’Hitler, dont la thèse centrale d’une antisémitisme endémique en Allemagne la choquait, les Juifs bénéficiaient d’un statut leur garantissant « droits égaux et égales obligations ». Les valeurs que la Prusse laisse en héritage à l’humanité, soulignait-t-elle avec insistance, sont la tolérance, le sens de la responsabilité, du bien commun, du devoir et de l’État.

Qu’en penser ? Assurément, il convient de nuancer le stéréotype du Prussien prétentieux, arrogant, rigide, bureaucrate et belliqueux. Et la Prusse de Frédéric le Grand n’était pas celle de Bismarck. Mais dans son effort pour réhabiliter la Prusse, Marion Dönhoff semble avoir projeté beaucoup de l’image qu’elle-même s’en faisait. La Prusse qu’elle décrit et vante dans un autre article très connu, Eine europäische Dimension Preussens ? (« Une dimension européenne de la Prusse ? ») est certainement inspirante, mais elle est le produit d’une vision idéalisée.

Enfin, il y a la personnalité de Marion Dönhoff. À côté de son histoire peu banale et du rayonnement de son travail journalistique, elle a sans conteste contribué à l’édification de sa légende. Dans ses mémoires, l’historien Fritz Stern a parfaitement décrit l’impact que son apparence et son caractère exerçaient sur tous ceux qui l’approchaient. De petite taille mais de port altier, d’une beauté « discrète et singulière », dit-il, dotée d’un visage lumineux qui irradiait d’une lumière intérieure, habillée avec cette élégance classique qu’on appelle en allemand Schlicht, elle avait un grand charme, mais son attitude « suggérait la distance et inspirait le respect, voire une crainte admirative ». À la rédaction de Die Zeit, personne ne l’appelait autrement que « la comtesse ».

Capable de se montrer attentive et chaleureuse, et même, d’après ses anciens collaborateurs comme son successeur à la tête de la rédaction Theo Sommer, de se laisser aller à rire de bon cœur, Marion Dönhoff, qui était de tempérament réservé et peu expansif, n’était en effet pas quelqu’un dans l’intimité de qui on pouvait entrer facilement. « Ses intérêts », souligne Fritz Stern, « étaient intenses et universels, politiques et personnels. Infailliblement elle allait au cœur des choses ». À de nombreuses reprises, ils ont donc eu des conversations profondes, d’un caractère par moments assez personnel. Mais ce n’est qu’au bout de vingt ans qu’elle lui a proposé d’abandonner le vouvoiement pour user, entre eux, du « du » familier. Avec Henry Kissinger, également un de ses amis les plus proches, il lui a fallu trente ans pour passer au tutoiement. On peut découvrir la manière dont Marion Dönhoff pouvait se livrer, ouvertement mais avec retenue, dans ses lettres. Elle était une épistolière prolifique. Des extraits de sa correspondance avec Gerd Bucerius et avec l’historien suisse Carl Jacob Burckhardt ont été publiés, ainsi qu’une sélection de lettres à tout un éventail de destinataires : outre les deux hommes cités, Helmut Schmidt et l’ancien président de la république fédérale Richard von Weizsäcker, George Kennan, Willy Brandt, Fritz Stern et plusieurs autres personnes, dont certains membres de sa famille. Un autre correspondant régulier de Marion Dönhoff était le philosophe Karl Jaspers, connu notamment pour ses réflexions sur la responsabilité collective des Allemands avant et après la Seconde Guerre mondiale. À ce jour, leurs lettres n’ont malheureusement pas été publiées.

Un cercle d’amis ostensiblement masculin

On notera ici une particularité frappante de ce que l’on peut appeler le « monde » de Marion Dönhoff : le très fort recoupement entre les personnes sur qui elle a écrit, celles à qui elle écrivait, celles qui ont écrit sur elle et le groupe de ses amis. Dans un article publié dans le Zeit à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, Elisabeth von Thadden a fait l’inventaire de ce cercle d’amis de Marion Dönhoff, qui, à côté des personnes citées, comprend aussi notamment Edgar Salin, le sociologue Ralf Dahrendorf, l’historien Ernst Kantorowicz et l’écrivain russe dissident Lev Kopelev. Elle souligne son caractère ostensiblement masculin. N’est-il pas étonnant, se demande-t-elle, que Marion Dönhoff n’ait pas été l’amie d’une autre intellectuelle qui a grandi en Prusse orientale, la philosophe Hannah Arendt ? D’après une lettre de cette dernière à son mari Heinrich Blücher, les deux femmes se sont rencontrées, et Arendt aurait trouvé la journaliste aimable et intelligente. Mais de toute évidence, Marion Dönhoff préférait la compagnie des hommes. « Elle aimait être la seule femme dans la pièce » dit Max Egremont, qui l’a trouvée « aguicheuse » même à l’âge avancé où il a fait sa connaissance.

À la rédaction du Zeit, la comtesse était entourée d’une bande de jeunes journalistes du sexe masculin, sur lesquels elle exerçait un très fort ascendant et qui affirment avoir appris d’elle leur métier. Un peu comme, en France, à la tête de l’Express, une autre légende du journalisme, Françoise Giroud. Celle-ci s’est cependant aussi employée à lancer dans le journalisme une escouade de jeunes femmes et, de manière générale, les deux rédactrices en chef se distinguaient clairement par leur origine sociale, leur caractère et leur style de vie et d’écriture. Mais en dépit de ces différences, il est tentant de les rapprocher. L’une comme l’autre étaient des femmes très intelligentes, déterminées et opiniâtres, des bourreaux de travail (Marion Dönhoff restait à son bureau du Zeit de 12 à 15 heures par jour), qui ne vivaient que pour leur journal, l’écriture, les idées et la politique. Toutes deux ont exercé sur leur profession, à laquelle elles servaient de modèles, une influence profonde et durable, et l’une et l’autre sont devenues des figures mythologiques dans leurs pays respectifs.

Marion Dönhoff était bien sûr consciente de ses pouvoirs de séduction et fière de l’effet qu’elle faisait sur les hommes. « Elle avait naturellement des admirateurs », relève un ancien collaborateur, Claus Jacobi, « mais si quelqu’un possédait son cœur, je l’ignore ». De fait, la vie sentimentale et amoureuse de la comtesse est toujours restée entourée d’un halo de mystère, parce qu’elle se montrait terriblement discrète en ces matières et que ses amis respectaient sa volonté à cet égard. Helmut Schmidt affirme qu’elle a perdu son grand amour durant la guerre (sans préciser de qui il s’agit), et dans sa biographie, Klaus Harpprecht insiste sur son amitié avec David Astor, allant jusqu’à affirmer, sans preuves à l’appui, que ses relations avec le rédacteur en chef de The Observer ont été ce qui a le plus profondément marqué sa vie avec le complot contre Hitler du 20 juillet 1944 et ses suites. Quoi qu’il en soit, elles ne débouchèrent pas sur une union durable, les deux partenaires étant l’un et l’autre très attachés à leur indépendance. Marion Dönhoff ne se maria jamais, mais éleva les enfants d’une de ses sœurs et d’un de ses frères après le décès de leurs parents, et elle resta toute sa vie très proche de ses nièces et neveux, plus particulièrement de l’un d’entre eux, qui devint pour elle une espèce de confident.

Vivant dans une petite maison remplie de livres (comme l’était son bureau du Zeit) à quelques kilomètres de Hambourg au milieu d’un paysage rappelant un peu celui de la Prusse orientale de son enfance, elle menait une existence, sinon austère, à tout le moins simple et frugale, avec pour seul luxe les voitures de sport, dont elle avait la passion : jusqu’à un âge avancé, elle s’est rendue quotidiennement dans les locaux du Zeit au volant de sa Porsche. Ainsi que le met en lumière un entretien avec celui de ses neveux auquel elle était la plus attachée, Marion Dönhoff était profondément religieuse. Elle croyait à la survie personnelle et affirmait être protégée par un ange gardien. En matière de santé, elle se montrait plutôt désinvolte : « La maladie, c’est pour les hypocondriaques » affirmait-elle péremptoirement. Les faits semblent lui avoir donné raison, au moins dans son cas, puisqu’elle est restée alerte et active pratiquement jusqu’à sa mort, continuant à écrire jusqu’à ce que ce que, dans ses derniers mois de vie, les conséquences d’un cancer qui finit par l’emporter lui interdisent l’usage de la main droite.

Un symbole de son temps

Combinée avec sa sûreté de jugement en politique et la hauteur de vue dont elle faisait invariablement preuve, la singularité de la personnalité de Marion Dönhoff, la façon dont sa vie et ses manières reflétaient ce que l’on se plait à considérer comme les vertus aristocratiques, qu’elle prônait et affirmait avoir été celles de la noblesse prussienne éclairée, expliquent certainement l’admiration unanime dont elle n’a cessé de faire l’objet (pas tout à fait unanime, en vérité : dans ses mémoires, une autre institution de la vie intellectuelle allemande, le célèbre critique littéraire Marcel Reich-Ranicki, ne mentionne pas une seule fois son nom, ce dont on s’étonnera d’autant plus qu’avant de devenir le critique attitré du Frankfurter Allgemeine Zeitung, il avait commencé sa carrière au Zeit).

Dans la transformation de Marion Dönhoff en légende vivante, d’autres facteurs ont toutefois incontestablement joué : le récit enchanteur qu’elle a fait de son enfance et de sa jeunesse, son histoire incroyablement romanesque qui mêle bonheur et succès, tragédie et malheur, sa trajectoire remarquable à une époque où peu de femmes entreprenaient des études universitaires et dans un univers politique et journalistique alors presque complètement masculin (un point auquel ne pouvait qu’être sensible sa biographe Alice Schwarzer, figure de proue du féminisme en Allemagne) ; le brio, aussi, avec lequel elle analysait la situation de l’Allemagne et articulait les espoirs et les regrets des Allemands, leurs attentes et leurs inquiétudes, leurs fiertés et leurs angoisses. Produit, par certains aspects de sa vie, de ce qui était arrivé de pire à l’Allemagne au cours des décennies précédentes, mais en même temps porte-parole éloquente de la volonté des Allemands de retrouver leur dignité et avocate infatigable de la reconstruction du pays dans la paix et la réconciliation avec ses voisins, elle était comme une image en miniature et un concentré de l’histoire allemande dans l’enveloppe physique d’une personne. Il n’en faut pas plus pour transformer un individu en symbole. Comme le résume très bien le titre de ce récent ouvrage posthume, Marion Dönhoff était « un symbole de son temps ».

Mais un symbole, elle ne l’a été et ne continue à l’être que pour les Allemands. De la totalité de ses livres, quasiment seuls ses souvenirs d’enfance ont été traduits (en anglais, italien et portugais, ainsi qu’en français, il y a plus de vingt ans, mais l’ouvrage n’a jamais été réédité et est épuisé). Le récit de sa fuite devant l’avancée de l’armée rouge a également été traduit en français, son livre d’hommage à ses amis du complot du 20 juillet en italien, et l’un de ses livres sur l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre en anglais. Mais ses autres livres d’histoire, son recueil de portraits, sa correspondance et ses compilations d’articles et d’entretiens n’existent qu’en langue allemande, tout comme les trois biographies dont elle a fait l’objet. Peut-être un jour un producteur de cinéma s’avisera-t-il que la vie de Marion Dönhoff constitue un merveilleux sujet de film. Pour peu que celui-ci soit efficacement diffusé en Europe et dans le monde (un tel projet ne pouvant être conçu qu’en Allemagne), il permettrait à la grande dame de la presse allemande d’accéder brièvement à la notoriété internationale, avant que l’inexorable passage du temps n’estompe progressivement son souvenir, pour finir par entraîner son nom dans l’oubli même dans son propre pays. 

Michel André

Paradoxes albanais

Voilà un pays, l’Albanie, microscopique et ultra-pauvre, et qui va jusqu’à considérer la Grèce voisine comme un eldorado, où pullulent pourtant les Mercedes (en Grèce, quand on en voit passer une, on dit : « C’est ou bien un albanais, ou un de nos ministres ! »).

L’explication la plus classique : les activités mafieuses, notamment la prostitution. Il y aurait en effet 30 000 prostituées albanaises pour un peu plus d’un million d’habitants (elles exercent leurs talents principalement à l’étranger, « ce qui est normal, selon un interlocuteur local, car les femmes albanaises sont les plus belles d’Europe »). L’autre explication de cette richesse automobile, c’est le bétonnage sauvage de la magnifique côte Adriatique, où les terrains valaient encore il y a peu trois fois rien.

Voilà aussi une langue réputée barbare et impossible à apprendre, qui est en fait une des premières langues indo-européennes, et très proche grammaticalement du grec ancien (avec trois modes verbaux, et des déclinaisons à six cas).

Voilà un pays ultra communiste, longtemps demeuré une sorte de Corée-du-Nord européenne sous la férule d’un des derniers dictateurs rouges, Enver Hodja. Mais elle a enterré celui-ci avec tous les signes d’une grande affliction, en 1985, et semblerait même le regretter, aujourd’hui que l’Albanie est une « république démocratique » dominée par une droite musclée.

Voilà enfin un État qui avait pour religion officielle l’athéisme, il y a à peine plus de vingt ans, et qui se présente aujourd’hui comme un symbole de tolérance religieuse et de coexistence avec l’islam, aujourd’hui pratiqué par 80 % de la population. C’est pourtant ici même qu’au XVe siècle le fameux Skanderbeg a stoppé net la progression ottomane (« Sans lui, votre Europe aurait une allure très différente aujourd’hui », souligne le même interlocuteur). Et, ultime paradoxe, l’Albanie musulmane sert aujourd’hui de refuge à la secte islamo-libérale Bektashi, une branche du soufisme qui pratique avec enthousiasme le mysticisme et la consommation d’alcool, soit la paradoxale réconciliation du spirituel et des spiritueux.

Jean-Louis de Montesquiou

Turing, von Neumann et la naissance de l’ordinateur

Les commencements font l’objet d’une curiosité insatiable et susciteront toujours un intérêt passionné. Comme celle de la création d’Internet, l’histoire de la naissance de l’ordinateur a donc été racontée à de nombreuses reprises. Dans son ouvrage Turing’s Cathedral, George Dyson fait le récit d’un épisode demeuré jusqu’ici un peu dans l’ombre, qui a pourtant joué dans le processus de développement des ordinateurs un rôle important : la conception et la construction, à l’Institut des Études Avancées de Princeton, juste après la Seconde Guerre mondiale, par une équipe dirigée par le mathématicien d’origine hongroise John von Neumann, non du premier ordinateur (titre pour lequel il existe de nombreux prétendants), mais d’un des premiers à être basés sur l’architecture dite, précisément, « de von Neumann », qui est celle de tous les ordinateurs actuels et dont un des principes est le stockage des données et des instructions des programmes dans une mémoire unique. C’était aussi un des premiers ordinateurs dans l’authentique sens du mot, c’est-à-dire davantage qu’un simple calculateur électronique, une des premières machines à réaliser physiquement l’idée théorique d’une « machine universelle » formulée dix ans auparavant par le mathématicien et logicien britannique Alan Turing.

Le livre de Dyson n’a pas pour seul mérite de combler une lacune dans notre connaissance des premières étapes de l’histoire de l’informatique. Il met aussi particulièrement bien en lumière trois aspects importants de cette histoire : la façon dont les développements techniques qui ont conduit à la société de l’information et de la communication d’aujourd’hui s’appuient sur des travaux de logique mathématique extrêmement abstraits ; la force motrice déterminante qu’ont représentée dans l’essor de l’ordinateur les besoins militaires, plus particulièrement ceux liés à la cryptographie et à la conception de la bombe atomique et de la bombe à hydrogène ; enfin, le rôle décisif joué dans cette affaire par quelques personnalités d’exception, Turing et von Neumann, bien entendu, mais aussi d’autres savants et ingénieurs d’extraordinaire talent.

Du temps et un long détour

George Dyson avait d’excellentes raisons personnelles de s’intéresser à cet épisode. Frère d’Esther Dyson, célèbre commentatrice de la technologie, notamment des technologies de l’information, et chef d’entreprise dans ce domaine, il est surtout le fils de Freeman Dyson, physicien et mathématicien, et de Verena Huber-Dyson, mathématicienne et logicienne, qui se sont tous deux établis à Princeton en 1948, cinq ans avant sa naissance et deux ans après le lancement des travaux sur l’ordinateur de l’Institut. Sans avoir eu l’occasion d’interagir avec les principaux protagonistes de cette histoire (il était trop jeune), Dyson a néanmoins grandi parmi eux, dans un environnement marqué par leur forte présence et au milieu des traces matérielles du projet à la réalisation duquel ils étaient attelés (il jouait dans la grange où étaient stockés les surplus électroniques militaires utilisés pour la construction de l’ordinateur). Il lui a toutefois fallu un peu de temps et un long détour pour s’intéresser de près à cette entreprise. D’origine britannique, son père Freeman Dyson fait partie de ces touche-à-tout singulièrement doués dont on dit que s’ils n’ont pas eu le prix Nobel c’est parce qu’ils ont dispersé leurs talents entre trop de domaines et de sujets différents (si le règlement du prix Nobel ne limitait pas le nombre de lauréats à trois dans chaque discipline, il l’aurait sans doute tout de même obtenu, parce que c’est lui qui a démontré l’équivalence des formalismes proposés pour l’électrodynamique quantique par, d’un côté Richard Feynman, de l’autre Julian Schwinger et Sin-Itiro Tomonaga, qui, eux, ont été récompensés). Célèbre pour ses talents de vulgarisateur et sa dilection pour des sujets exotiques, par exemple la propulsion spatiale par l’énergie nucléaire, la fin de l’univers ou la vie et l’intelligence extra-terrestres, Freeman Dyson possède une puissante personnalité qui a profondément marqué son fils.

Dans un premier temps, celui-ci a toutefois décidé de mettre autant de distance que possible entre lui et l’univers savant dans lequel il avait été élevé. Durant vingt ans, il a vécu en Colombie britannique, travaillant à la conception et la fabrication de nouveaux types de kayaks et vivant au milieu de la nature. La contemplation de celle-ci, affirme-t-il, l’a ramené vers l’univers numérique, qu’il trouve comparable en bien des points à celui du vivant. Dans Darwin among the machines, son premier ouvrage d’histoire des sciences, George Dyson, sous couvert d’une histoire intellectuelle de l’informatique, présentait et défendait ainsi la thèse qu’une sorte d’intelligence organique collective est en train d’émerger de l’interaction à grande échelle de l’intelligence humaine et des systèmes informatiques distribués. Sans que le projet de Princeton y fût examiné en détail, beaucoup des thèmes et des personnages évoqués dans Turing’s Cathedral étaient déjà présents dans ce livre de 1997. Après avoir ensuite raconté, dans Project Orion, l’histoire du projet de véhicule spatial propulsé à l’aide de bombes nucléaires auquel son père a longtemps travaillé (projet abandonné en conséquence de l’adoption du traité partiel d’interdiction des essais nucléaires de 1963), Dyson, avec ce troisième livre, est revenu à l’histoire des ordinateurs.

Une abondante et passionnante correspondance

Visiteur scientifique à Princeton durant trois ans, grâce, notamment, au soutien de Marina von Neumann, économiste et fille unique du mathématicien, Dyson a eu la possibilité d’explorer en profondeur les archives de l’Institut. Il a notamment eu l’occasion d’exploiter l’abondante et passionnante correspondance échangée durant vingt ans par John von Neumann et sa (seconde) femme Klara, qui étaient souvent géographiquement éloignés l’un de l’autre par leurs obligations professionnelles respectives. Klara von Neumann, forte personnalité dont, dans un entretien, Dyson dit justement qu’elle mériterait qu’on lui consacre un livre entier, était une femme remarquablement intelligente (c’est elle qui a écrit les codes de la nouvelle machine), dotée de surcroît de grandes qualités d’observation et de réels dons d’expression littéraire : les nombreux extraits de textes d’elle que cite Dyson sont étonnants de pénétration et de clairvoyance. Quant à von Neumann, c’était un épistolier notoirement prolifique, noircissant frénétiquement entre deux réunions le premier morceau de papier venu qui lui tombait sous la main lorsque l’inspiration le visitait (c’est-à-dire à peu près en permanence), et capable de livrer en post-scriptum (procédé qu’il affectionnait) tout un train d’idées nouvelles, impeccablement formulées.

Les ordinateurs actuels, tablettes tactiles ou supercalculateurs d’une puissance de calcul de 16 pétaflops (16 millions de milliards d’opérations à virgule flottante par seconde – c’est le record mondial actuel) ont de nombreux ancêtres. Leur préhistoire va de l’abaque des anciens à la « machine à différences » de Charles Babbage en passant par la machine à calculer de Blaise Pascal, le métier à tisser à cartes perforées de Jacquard et les automates de Vaucanson. Leur histoire plus récente passe par les premières machines, non plus mécaniques, mais électromécaniques, puis les machines électroniques, équipées dans un premier temps de tubes à vide, ensuite de transistors, enfin de circuits intégrés et de microprocesseurs. Dans la marche vers les systèmes ultraperformants d’aujourd’hui, à côté des progrès réalisés en ingénierie, des développements théoriques ont également joué un rôle déterminant : l’invention de l’algèbre de Boole, qui a rendu possible le calcul numérique binaire (en base deux), et la solution apportée à une question liée au plus fameux théorème logico-mathématique du XXème siècle, le double théorème de Gödel.

Celui-ci s’inscrit dans le cadre des réflexions menées au début du XXème siècle au sujet des fondements des mathématiques. Soucieux d’asseoir cette discipline sur des bases inébranlables, le mathématicien allemand David Hilbert, dans le prolongement des efforts menés par Giuseppe Peano et Bertrand Russel pour formaliser les mathématiques et les réduire à la logique, entendait établir qu’il était possible de faire surgir l’édifice mathématique entier des quelques axiomes fondamentaux de l’arithmétique, en montrant que ceux-ci forment un système consistant (cohérent), c’est-à-dire exempt de contradictions. En 1931, dans deux théorèmes fameux qui constituent une version très sophistiquée du « paradoxe du menteur » d’Épiménide (un homme déclare qu’il ment : dit-il la vérité ?), Gödel ruina cet espoir en démontrant : premièrement que tout système consistant d’axiomes assez puissant pour qu’on puisse y formaliser l’arithmétique contient nécessairement au moins une proposition « indécidable », c’est-à-dire dont on ne peut démontrer, ni qu’elle est vraie, ni qu’elle est fausse ; deuxièmement que, sous le même genre d’hypothèses, la proposition établissant la cohérence de l’arithmétique ne peut pas être démontrée à l’intérieur de l’arithmétique elle-même. Le deuxième théorème est un corollaire du premier, est c’est lui qui mit irrévocablement fin aux ambitions du programme de Hilbert. (Est-ce la peine de préciser que l’impossibilité de fonder logiquement les mathématiques n’a pas empêché le moins du monde le savoir mathématique de continuer à progresser depuis lors, et même spectaculairement ?)

Un des mathématiciens qui ont immédiatement compris l’importance de la démonstration de Gödel est précisément von Neumann. Lorsque le premier théorème a été rendu public, il a même tout de suite vu qu’une de ses conséquences était ce que nous connaissons aujourd’hui comme le second. Il s’est empressé de porter cette découverte à l’attention de Gödel, qui l’a poliment remercié, en lui signalant toutefois qu’il était déjà arrivé lui-même à cette conclusion (« On peut imaginer le sourire grimaçant de Gödel lorsqu’il a communiqué cette information à ce titan intellectuel qu’était von Neumann » fait malicieusement remarquer Rebecca Goldstein dans son beau livre sur le logicien).

Le problème de la décision

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En liaison avec les deux questions de la cohérence des mathématiques et de leur caractère complet ou non (un système est dit « complet » lorsque tout énoncé valide y est démontrable), David Hilbert en avait soulevé une troisième, celle de la « décidabilité » des propositions mathématiques, c’est-à-dire de la possibilité de démontrer a priori si une proposition donnée est prouvable. Quelques années plus tard, alors qu’il travaillait sur ce problème connu sous le nom de Entscheidungproblem (problème de la décision), le mathématicien Alan Turing, qui avait fait la connaissance de von Neumann en Angleterre et allait bientôt rejoindre ce dernier à Princeton, où le mathématicien hongrois était installé depuis 1933, fut amené à imaginer, pour le résoudre, un dispositif qui avait pour caractéristique de constituer un équivalent mécanique (mais théorique) du dispositif logique de Gödel, et de traduire la démonstration de ce dernier en termes mathématiques.

Il s’agissait d’une version particulièrement élaborée (que nous appelons aujourd’hui « machine universelle de Turing »), d’une machine imaginaire (dite « machine de Turing ») constituée d’un ruban de longueur infinie dans les deux sens, divisé en cases contenant des symboles pouvant prendre deux valeurs (0 et 1), ainsi que d’une tête de lecture/écriture pouvant lire le symbole en face d’elle, le modifier et se déplacer le long du ruban. En fonction des instructions qui lui sont données, la machine peut procéder au calcul qu’on lui soumet sur la base des données figurant sur le ruban. Quand il est terminé, elle s’arrête. La « machine universelle de Turing », qui est un modèle parfait d’automate programmable, a pour caractéristique que ses instructions ne lui sont pas apportées de l’extérieur mais figurent dans les données. Sa caractéristique fondamentale est de pouvoir simuler le fonctionnement de n’importe quelle autre machine, y compris elle-même. Dans ce dernier cas, il est clair qu’elle ne s’arrêterait jamais de fonctionner, réalisant matériellement le type de situation intrinsèquement contradictoire que formalise le théorème de Gödel.

En imaginant ce dispositif, présenté dans un article historique intitulé On Computable Numbers (« À propos des nombres calculables »), Turing, sans l’avoir cherché, venait de définir le modèle théorique de ce que sont aujourd’hui les ordinateurs. « Avant Turing », souligne George Dyson, « on faisait des choses aux nombres. Après lui, les nombres ont commencé à faire des choses. En montrant qu’une machine pouvait être encodée sous la forme d’un nombre, et un nombre décodé comme une machine, On Computable Numbers a fait en sorte que les nombres […] sont devenus “calculables” d’une manière entièrement nouvelle ».

Enigma

Le contexte qui a accéléré la traduction de ces considérations très spéculatives en applications concrètes et a conduit à la réalisation des premiers ordinateurs est celui de la Seconde Guerre mondiale. Une première impulsion est venue des besoins du décryptage. Au cours du conflit, l’armée allemande utilisait pour ses communications une version particulièrement puissante d’une machine de cryptage appelée Enigma, initialement conçue à des fins commerciales pour protéger les échanges d’information entre banques. Enigma était une machine électromécanique constituée d’une série de rotors équipés de 26 contacts électriques, une pour chaque lettre de l’alphabet, reliés de telle manière qu’un signal entrant sous la forme d’une lettre dans la machine en sortait sous la forme d’une autre lettre. À chaque frappe, un mouvement d’entraînement faisait tourner les différents rotors, avec pour conséquence que la même lettre n’était jamais codée deux fois successivement de la même façon. Chaque utilisateur d’Enigma disposait de plusieurs jeux de rotors. La configuration de la machine (le choix des rotors, leur position initiale et l’ordre dans lesquels ils étaient placés) était changée régulièrement, jusqu’à plusieurs fois par jour dans certains cas. Les premières versions d’Enigma étaient dotées de trois rotors seulement, ce qui permit à des mathématiciens polonais travaillant pour les services secrets de leur pays de décoder des messages envoyés par ce moyen à l’aide de méthodes dites de « force brute », basées sur la reproduction rapide de toutes les combinaisons possibles.

Mais l’armée allemande mit en service des versions plus sophistiquées d’Enigma. Celle qu’utilisait la marine de guerre pour communiquer avec les fameux sous-marins U-Boats, qui constituaient une terrible menace pour les navires alliés dans les eaux de la Manche et de l’Atlantique, comportait quatre rotors et avait été rendue plus performante encore par une série de raffinements de fonctionnement. Pour casser les codes ainsi produits, qui impliquaient un nombre astronomique de combinaisons possibles, les services secrets anglais ont fait construire au centre de recherche de Bletchley Park ce qui est souvent présenté comme un des premiers ordinateurs, la machine Colossus. Parmi les plus brillants esprits rassemblés à Bletchley Park (dont l’histoire a récemment été racontée par Sinclair McKay) figurait précisément Alan Turing, dont la contribution au décryptage des codes d’Enigma fut significative. Colossus était une machine entièrement électronique, une « machine de Turing » physique (mais pas une « machine universelle »), d’une taille impressionnante – elle occupait une pièce entière et pesait une tonne. À la fin de la guerre, dix machines Colossus étaient en fonction. Grâce à elles, les alliés purent décrypter les messages codés à l’aide d’Enigma. Cryptographes et ingénieurs anglais et américains travaillaient de concert. Entre novembre 1942 et mars 1943, Turing était aux États-Unis, et de février à juillet 1943, von Neumann séjourna en Angleterre. Mais tous deux étaient en mission secrète, on ne sait rien de leurs activités exactes et on ignore s’ils ont eu des contacts durant cette période. C’est peu probable.

L’architecture de von Neumann

À peu près au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, l’armée américaine faisait construire pour ses besoins en matière balistique (le calcul des tables de tir) la deuxième des machines mentionnées au titre d’ancêtre direct des ordinateurs contemporains. Conçu par le physicien John Mauchly et l’ingénieur John Eckert, et réalisé à l’Université de Pennsylvanie, ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer) était un monstre de plusieurs tonnes comprenant quelque 17 000 tubes à vide et consommant 150 kilowatts de puissance. Comme sur Colossus, pour programmer un calcul, il fallait configurer physiquement la machine en conséquence, en procédant chaque fois au câblage nécessaire, travail long et fastidieux. Suite à la rencontre, en 1943 (sur le quai de la gare d’Aberdeen, dans le Maryland, où ENIAC avait été transféré), d’Herman Goldstine, un mathématicien qui assurait la liaison avec le département de la Défense, et de John von Neuman, ce dernier, qui était à ce moment impliqué dans les travaux de conception de la bombe atomique menés au centre de Los Alamos sous la direction de Robert Oppenheimer (il était responsable des calculs de modélisation de l’explosion) se joignit au projet.

Des améliorations furent apportées à ENIAC, mais rapidement, von Neumann, Mauchly et Eckert décidèrent de construire une autre machine, basée sur un concept différent et appelée EDVAC (Electronic Discrete Variable Automatic Computer). Dans un document rapidement devenu célèbre, intitulé First Draft of a Report on the EDVAC, von Neumann, qui signait seul cette note, introduisit l’idée de ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’« architecture de von Neumann ». Son principe est l’organisation de l’ordinateur en trois éléments distincts : une unité de commande, qui orchestre la séquence des instructions, une unité arithmétique, qui exécute celles-ci, et une unité de mémoire, qui contient à la fois les données et les instructions de programme. La conséquence de ceci est qu’un programme peut être traité comme une donnée par un autre programme, possibilité qui réalise la caractéristique définissant la machine universelle de Turing. Estimant qu’ils avaient été dépouillés du crédit qui leur revenait, et en conflit avec Goldstine au sujet de questions de propriété intellectuelle, Mauchly et Eckert abandonnèrent le projet et EDVAC ne devint opérationnel qu’en 1951. Entretemps, deux machines conçues sur la base de l’architecture de von Neumann avaient été fabriquées, mais en Grande-Bretagne : Mark 1 à Manchester, réalisé sous la direction de Maxwell Newman, ancien mentor d’Alan Turing et l’homme à l’origine des machines Colossus, et EDSAC à Cambridge. Dyson dit un mot du prototype de la première de ces deux machines, la Small-Scale Experimental Machine (SSEM), qu’on doit considérer comme le premier ordinateur à architecture de von Neumann au monde, et mentionne en passant la seconde. Parallèlement, von Neumann décidait de réaliser sur la base de son modèle sa propre machine, à l’Institut de Princeton. Tel qu’il est présenté dans deux éloquentes lettres envoyées à quatre jour d’intervalle par von Neumann à Lewis Strauss, officier de marine de réserve, membre du conseil d’administration de l’Institut et futur Commissaire à l’énergie atomique, l’ordinateur de Princeton était censé contribuer au progrès des connaissances dans une série de domaines d’intérêt direct pour la marine américaine : aérodynamique, hydrodynamique, électrodynamique, météorologie, cryptographie, etc. L’élan décisif vint cependant du projet de mise au point de la bombe à hydrogène.

La « Super »

Dans l’atmosphère des premières années de la guerre froide, une partie des scientifiques qui avaient œuvré au développement de la bombe atomique à Los Alamos, hostiles au communisme soviétique, plaidaient en faveur du développement d’une arme de destruction massive bien plus puissante encore, qui exploiterait l’énergie de fusion nucléaire. À leur tête figurait un compatriote de von Neumann, Edward Teller, un des hommes qui, comme on sait, avec von Neumann lui-même, Werner von Braun et l’analyste militaire Herman Kahn, a servi de modèle au Docteur Folamour de Stanley Kubrick dans le film du même nom. (Les conditions dans lesquelles a été inventé ce personnage composite sont expliquées par P.D. Smith dans Doomsday Men). La conception de cette bombe surnommée la « Super » nécessitait de longs calculs complexes que von Neumann, qui comptait au nombre de ses partisans, entendait bien confier à l’ordinateur de Princeton. Ce qui fut fait. Sur la base d’un concept initialement proposé par le mathématicien polonais Stanislaw Ulam et amélioré par Teller, la bombe à hydrogène vit le jour et put être testée avec succès sur un atoll corallien du Pacifique. George Dyson nous raconte comment, en un récit encapsulé dans l’histoire de l’ordinateur de Princeton qui constitue, comme le dit très justement John Gribbin dans sa recension de Turing’s Cathedral, un compte rendu particulièrement clair et synthétique de cet épisode, raconté en détail par Richard Rhodes dans son gros livre de 700 pages Dark Sun.

La réalisation d’un ordinateur aussi performant à l’aide de matériel et de technologies électroniques qui restaient rudimentaires posait d’énormes problèmes d’ingénierie. Pour les résoudre, von Neumann, sur les conseils du père de la cybernétique Norbert Wiener, avait fait appel à un ingénieur de génie, Julian Bigelow. Dans une trentaine de pages passionnantes au cœur de Turing’s Cathedral, Dyson décrit les multiples obstacles que les concepteurs de la machine durent surmonter et l’ingéniosité qu’ils déployèrent pour y parvenir, sans jamais rien inventer de nouveau, pour gagner du temps, et en exploitant imaginativement le matériel disponible et les composants existants. Ces pages sont un hommage mérité à Julian Bigelow, dont von Neuman, un an avant la mise en service de l’ordinateur, disait que celui-ci « [avec] ses caractéristiques exceptionnelles, dans sa réalité physique [était] l’accomplissement de Bigelow bien plus que de n’importe qui d’autre ».

Dans Darwin among the machines, se conformant à l’usage général, Dyson se référait à l’ordinateur de Princeton sous le nom de « IAS Machine ». Tout au long de Turing’s Cathedral, il l’appelle MANIAC (Mathematical and Numeric Integrator and Calculator), ce qui peut donner lieu à confusion. MANIAC, qui était le nom initialement (et ironiquement) donné à ENIAC, est en effet aussi celui d’une troisième machine, également basée sur l’architecture de von Neumann, construite au même moment à Los Alamos.

« Il comptait tout sauf les calories »

Les découvertes et les inventions ne se produisent pas par hasard à un certain moment, et les innovations reposent toujours sur des idées « qui sont dans l’air » et n’attendent que le moment d’être concrétisées. Compte tenu de l’état des connaissances, des techniques et des besoins dans les années trente et quarante, la réalisation d’une machine comme l’ordinateur était quasiment inévitable. Ceci ne signifie pas que la personnalité et les dons intellectuels des protagonistes de cette histoire n’ont joué aucun rôle dans le succès de l’entreprise. La principale figure émergeant de Turing’s Cathedral est celle de John von Neumann. Beaucoup de scientifiques du XXe siècle ont été décrits un peu facilement comme des génies. Si quelqu’un mérite d’être qualifié de la sorte, c’est incontestablement von Neumann. Né, comme plusieurs autres scientifiques de talent qui ont émigré aux États-Unis pour fuir le nazisme, dans une famille juive de Hongrie, von Neumann a été un enfant prodige et est devenu un des mathématiciens les plus doués et imaginatifs de tous les temps. Son talent particulier consistait à s’emparer des idées ou des intuitions des autres pour les reformuler avec une clarté supérieure et les pousser beaucoup plus loin qu’ils n’auraient pu le faire eux-mêmes. Von Neumann a apporté des contributions importantes à pratiquement tous les domaines des mathématiques (« à l’exception de la théorie des nombres et de la topologie » disait son collègue Eugene Wigner). À côté de réalisations dans des domaine ésotériques comme la théorie ergodique (qui relève de la statistique), la théorie des opérateurs (algèbre) et celle des treillis (théorie des ensembles), ainsi que de ses travaux pionniers en informatique, il est principalement connu pour son axiomatisation de la mécanique quantique, la théorie des jeux et une série de découvertes en économie mathématique qui ont fait dire à l’économiste Paul Samuelson qu’il était le seul mathématicien à avoir fait significativement progresser les connaissances dans ce domaine. L’esprit de von Neumann fonctionnait à toute vitesse et les légendes abondent au sujet de ses prodigieuses capacités mentales et de mémoire. Dans son excellente biographie de l’homme, Norman Macrae a fait justice de certaines exagérations au sujet notamment de sa mémoire « photographique », qui était en réalité sélective et stupéfiante seulement lorsque le sujet l’intéressait (il retenait des pages entière de livres qu’il avait lus mais oubliait aussitôt les visages). Ce qui subsiste une fois le mythe détruit reste toutefois terriblement impressionnant. On attribue à Edward Teller et Hans Bethe l’affirmation que s’il existait une espèce « suprahumaine », von Neumann en aurait été le représentant.

Les anecdotes abondent au sujet de von Neumann, qui était à bien des égards un personnage très pittoresque. Attaché à la qualité de sa mise, au milieu de savants en tenue décontractée il était habillé comme un banquier, et on possède une photo de lui excursionnant dans le Grand Canyon juché sur une mule en costume trois pièces. Extrêmement sociable, il organisait chez lui des parties jusqu’à plusieurs fois par semaine, régalant son auditoire d’histoires juives. Il conduisait très vite, mais très mal (parce qu’il était absorbé dans ses calculs) et a détruit dans des accidents plusieurs des Cadillacs qu’il affectionnait (à quelqu’un qui lui demandait pour quelle raison il achetait systématiquement ces puissantes voitures, il répondit : « Parce que si je demandais un char d’assaut, on ne me le vendrait pas »). Von Neumann n’avait rien d’un ascète et adorait la cuisine grasse et sucrée de l’Europe centrale. « Il compte tout, sauf les calories » disait sa femme Klara. Il était aussi, disait-elle « aussi maladroit de ses mains qu’adroit avec son esprit ». Dans l’ensemble, sa personnalité a toujours conservé pour ceux qui le connaissaient quelque chose de déconcertant et d’impénétrable. Même Klara, relève Dyson, qui était plus proche de lui que n’importe qui, avouait n’avoir jamais complètement compris cet homme « étrange, contradictoire et controversé ; enfantin et de bonne humeur, sophistiqué et sauvage, brillamment intelligent mais doté d’une capacité très limitée et d’un manque d’habileté presque primitif à contrôler ses émotions ». Au plan scientifique, dit-elle, il n’était pas moins insaisissable : « Les mathématiciens affirment qu’il est devenu un physicien théoricien ; les physiciens théoriciens le regardent [comme un expert] en mathématiques appliquées et […] dans certains milieux gouvernementaux, il est possible qu’on le considère comme un physicien expérimentaliste, voire comme un ingénieur. »

John von Neumann est mort à l’âge de 53 ans d’un cancer qu’il a peut-être contracté en assistant de près au test de la bombe H sur l’atoll de Bikini. Sa fin a été très triste. Du fait de métastases au cerveau, les derniers jours, il perdit la stupéfiante vivacité mentale qui le caractérisait et dont il était fier. Or l’exercice de son intellect était ce dont il tirait le plus de plaisir dans l’existence. « Cela brisait le cœur de voir sa frustration » a dit Eugene Wigner, et Edward Teller n’hésita pas à affirmer un peu emphatiquement : « Lorsque son esprit n’a plus voulu fonctionner, von Neumann a souffert davantage que je n’ai jamais vu personne souffrir. » Peu avant de mourir, cet agnostique déclaré s’est converti au catholicisme, sans doute parce qu’il ne pouvait pas envisager un monde où il ne serait plus là pour penser et s’était mis à rêver à une forme de survie.

L’autre figure qui domine le livre de George Dyson est bien sûr celle d’Alan Turing. Elle le fait toutefois essentiellement à la manière d’une grande ombre, Turing étant beaucoup moins présent dans l’ouvrage que ne le donne à penser son titre (l’idée sous-tendant celui-ci, qui est venue à l’esprit de Dyson alors qu’il visitait les installations de la société Google, est que la société de l’information dans laquelle nous vivons est un peu comme une cathédrale collectivement bâtie sur le fondement des intuitions de Turing). En dehors de leur passion commune pour les ordinateurs, fait remarquer Dyson, on ne peut pas imaginer deux personnes plus différentes que von Neumann et Turing : « [Von Neumann] s’exprimait de façon fluide avec une grande précision ; Turing avait une élocution hésitante comme si les mots n’arrivaient pas à suivre ses pensées. Turing descendait dans des hôtels [ordinaires] et était un coureur de marathon obsessionnel ; von Neuman était résolument non-athlétique et dormait dans des hôtels de première catégorie. Von Neumann regardait les femmes, Turing s’intéressait aux hommes. » Comme le résume Jim Holt dans son excellent compte rendu de Turing’s Cathedral, en dépit de leur proximité intellectuelle, les deux hommes étaient, en matière de caractère et d’apparence, à l’opposé l’un de l’autre : « le plus âgé [von Neumann] un sybarite corpulent, bien habillé, prisant la vie sociale et qui aimait le pouvoir et l’influence ; le plus jeune [Turing] un ascète (homosexuel) timide, de tenue négligée, rêveur et féru de puzzles intellectuels, de problèmes mécaniques et de course à pied ».

Une machine peut-elle penser ?

Moins divers que celui de von Neumann, le génie de Turing était tout aussi incontestable. À côté de son concept de « machine universelle » et de ses contributions à la cryptographie, Turing a notamment jeté les bases de l’intelligence artificielle (qu’il appelait « intelligence mécanique »), dans un article fameux publié en 1950 dans la revue Mind qui s’ouvrait sur la question « Can a machine think ? » (« Une machine peut-elle penser ? »). Pour y répondre, il proposait une procédure connue aujourd’hui comme le « test de Turing » : un observateur à qui on soumet les réponses faites par un être humain et un ordinateur à une série de questions peut-il identifier celles qui sont fournies par la machine ? Combien de temps celle-ci peut-elle faire illusion ?

La vie de Turing a été racontée en détail par Andrew Hodges dans ce qui est unanimement considéré comme une des meilleures biographies de scientifique jamais écrites. Son existence a été difficile, et il a eu une fin tragique. Homosexuel à une époque où l’homosexualité était encore un crime en Grande-Bretagne, accusé d’outrage aux mœurs, contraint de choisir entre une peine d’emprisonnement d’un an et la castration chimique, il opta pour cette dernière, parce qu’il ne pouvait ni ne voulait abandonner ses recherches. Déprimé par les effets, sur son corps, des injections d’œstrogènes auxquelles il était soumis, surveillé par la police dans le climat psychologique de paranoïa qui était celui de la guerre froide, il se suicida en croquant une pomme trempée dans du cyanure. Cette mort spectaculaire à l’âge de 42 ans, présentée par certains comme un accident, n’a pas manqué de frapper les imaginations et a conféré à Turing une aura de martyr. La façon étrange dont il s’est administré la mort lui aurait été inspirée, dit-on, par le film Blanche Neige et les sept nains, qu’il aimait beaucoup et a vu à plusieurs reprises. Comme le dit en une belle formule le romancier américain David Leavitt dans une biographie bien écrite et correcte au plan scientifique, mais qui n’ajoute pas grand-chose à celle d’Andrew Hodges, Turing avait décidé « d’investir son départ d’un monde qui l’avait traité misérablement d’un peu de l’éclat gothique, angoissant et coloré d’un film de Disney ». En écho aux idées que Turing, bien qu’athée, nourrissait apparemment au sujet de la survie personnelle, Leavitt ajoute que, dans le conte de fées, la pomme empoisonnée ne tue pas Blanche Neige mais la plonge dans un profond sommeil, d’où la tirera le baiser du prince.

À côté de ces deux héros majeurs de l’histoire, de nombreux personnages peuplent ou traversent les pages de Turing’s Cathedral, figures fameuses ou moins connues que Dyson a tirées de l’oubli : outre Eugene Wigner, Norbert Wiener, Edward Teller, Julian Bigelow, Klara von Neumann, Stanislaw Ulam et sa femme Françoise, on entrevoit notamment Richard Feynman, Albert Einstein et le mathématicien Oswald Veblen (neveu de l’économiste Thorstein Veblen), qui furent les deux premiers savants de Princeton, ainsi que Robert Oppenheimer, directeur de l’Institut des Études Avancées à l’époque où MANIAC a été mis en service. Abraham Pais dans son livre sur Oppenheimer, et Kai Bird et Martin Sherwin dans leur biographie du physicien, citent tous deux de longs extraits de la déposition faite par von Neumann devant la commission des activités anti-américaines du Congrès devant laquelle Oppenheimer dut comparaître en raison de ses sympathies communistes dans le passé. Les deux hommes n’étaient pas d’accord au sujet de la bombe à hydrogène, auquel Oppenheimer était opposé. Dans son intervention, von Neumann manifesta cependant beaucoup de compréhension envers Oppenheimer. À l’époque où on l’accuse d’avoir fait état d’informations classifiées à un informateur communiste, faisait-il valoir, personne ne savait exactement ce qu’il fallait entendre par cette expression. Mais ces propos modérés ne suffirent pas à sauver Oppenheimer, enfoncé par le témoignage accablant de Teller, qui n’hésita pas à le présenter comme un danger pour la sécurité des États-Unis. Oppenheimer fut en conséquence dépouillé de sa « certification de sécurité ». Contrairement à de nombreux physiciens, von Neuman ne répudia pas pour autant Teller, et demeura son ami.

Dans Turing’s Cathedral, Dyson fait aussi une place importante, qu’on pourra trouver disproportionnée, à un curieux personnage nommé Nils Barricelli. Mathématicien d’origine italo-norvégienne arrivé à Princeton en 1953, Barricelli était un chercheur non-conformiste et marginal qu’on considère comme un des pionniers des recherches sur la vie artificielle. Ses travaux, qui annoncent un peu ceux de Steven Wolfram aujourd’hui, portaient sur la modélisation numérique de la duplication d’organismes vivants et la simulation de leur évolution. Barricelli était déjà un des héros de Darwin among the machines, et on sait depuis la parution de ce livre combien est chère à Dyson l’idée d’une parenté profonde des organismes vivants et des entités numériques. Une bonne partie de la fin de Turing’s Cathedral est donc consacrée à des réflexions sur ce thème. Les idées de Dyson sur l’identité du code génétique et des codes numériques ne sont pas ce qu’il y a de plus convaincant dans son livre. On retiendra plutôt de ces pages ce qu’il dit de l’intérêt qu’a manifesté von Neumann à la fin son existence pour la question de la vie artificielle. Moins passionné que Turing par l’intelligence artificielle (dans son ouvrage posthume Le cerveau et l’ordinateur, il tend plutôt à mettre en évidence la manière très différente dont l’un et l’autre traitent l’information), von Neumann était par contre préoccupé par la question de l’auto-reproduction des machines, dont il a traité dans Théorie générale et logique des automates (également posthume).

Le pouvoir croissant des machines

Un autre thème évoqué à la fin de Turing’s Cathedral est celui de l’avenir de l’informatique. Si Turing et von Neuman revenaient parmi nous, ils seraient sans doute très étonnés de constater que les millions d’ordinateurs qui fonctionnent aujourd’hui sont toujours basés sur les principes qu’ils ont formulés il y a respectivement presque 80 et 70 ans. D’un autre côté, ni l’un ni l’autre n’avaient anticipé le développement d’Internet ou celui de l’ordinateur grand public. Von Neumann, dont l’estimation de la puissance des futures machines sous-estimait celle-ci de cinq ordres de grandeur par rapport à ce qu’elle est actuellement, considérait même qu’un petit nombre de superordinateurs très performants utilisés par les seuls scientifiques suffirait à répondre à tous les besoins. Ceci montre à quel point l’avenir de l’informatique reste peu prévisible. Dyson, qui a hérité de son père une espèce de détachement résigné (ou de résignation détachée) face à l’histoire, ne voit pas nécessairement cet avenir en termes très radieux. Convaincu, comme il le dit depuis Darwin among the machines, que l’humanité a donné naissance à une sorte de super-organisme à présent largement autonome, il semble penser qu’elle n’en n’a plus le contrôle. « Nous avons créé un monstre dont l’influence va changer l’histoire, pour peu qu’il y ait encore une histoire » s’est exclamé von Neumann en s’dressant à Klara au cours d’une nuit d’angoisse. Il parlait à l’évidence de la bombe atomique. Dyson est curieusement d’avis qu’il songeait plus largement « au pouvoir croissant des machines ».

De manière générale, toute cette histoire – l’histoire elle-même et la manière dont Dyson la raconte, surtout à la fin, baigne dans une atmosphère un peu triste et nostalgique : l’affaire Oppenheimer et les controverses autour de la bombe H ont donné lieu à des déchirements sanglants et douloureux, ce qui reste d’une incroyable aventure dort dans une cave de Princeton, et beaucoup de ceux qui ont pris part à ce projet sont morts. Turing et von Neuman sont décédés à un moment de leur vie où ils auraient encore pu apporter beaucoup ; Klara s’est suicidée en 1963 à l’âge de 52 ans (on l’a découverte noyée tout habillée sur une plage), et de nombreux autres protagonistes ont disparu.

Reste cependant ce qu’ils ont accompli, et qui méritait incontestablement d’être raconté. L’histoire complète de l’ordinateur reste encore à écrire. Mais il ne manque pas d’aperçus partiels de l’aventure de l’informatique. L’an dernier, avec The Information, James Gleick nous en livrait un très réussi, qui prenait pour fil conducteur l’idée d’information, en mettant en lumière le rôle joué par Claude Shannon, créateur de la théorie de l’information. George Dyson nous en gratifie ici d’un autre, également de grande qualité, en attirant brillamment l’attention sur une partie de cette histoire qui gagnait à être exhumée. Il se trouve que c’est loin d’être la moins captivante, et la découvrir ne la rend que plus fascinante : quand ils sont de cette nature, et impliquent des personnalités de cette trempe, les commencements sont encore plus intéressants une fois qu’on les connaît.

Michel André

La saga du baclofène (4) – La servilité du Quotidien du Médecin

Lors du scandale du Médiator, le rôle de la presse médicale a été fortement critiqué. Accusée d’être le porte-flingue de l’industrie pharmaceutique, elle a été épinglée dans le rapport sénatorial de la commission d’enquête sur le Médiator en ces termes (p. 191-192) : « Une lecture critique de la presse médicale montre un désintérêt manifeste, qui peut confiner à de l’aveuglement, sur les effets indésirables des médicaments. Ceci accrédite ainsi le procès fait par certains d’une véritable « mise sous influence » de cette presse. [ …] Force est cependant de constater […] que la liberté de la presse est à la presse médicale ce que le fair play est au sport professionnel, un objectif lointain et inaccessible, que l’on se fixe pour sauver les apparences. » L’équilibre financier de nombreux organes de cette presse repose sur les publicités qu’ils reçoivent de l’industrie pharmaceutique, qu’il faut donc ne pas contrarier.

Auditionnés devant cette commission, les principaux représentants de la presse médicale ont été mal à l’aise et, disons-le, assez peu convaincants. Alors qu’on lui demandait pourquoi son journal n’avait pas rendu compte du livre d’Irène Frachon sur le scandale du Médiator, le président-directeur général du Quotidien du Médecin avait répondu fort élégamment qu’il ne faisait pas « les chiens écrasés ». Le syndicat national des journalistes avait à cette occasion rappelé les pratiques non éthiques d’une presse asservie à des intérêts commerciaux dans un communiqué daté du 13 avril 2011. Le SNJ appelait « l’ensemble des rédactions de la presse médicale à un sursaut déontologique, salvateur en pleine crise de confiance des lecteurs pour leurs organes de presse et du public pour l’industrie du médicament. » Hélas, nul sursaut ! Rien n’a changé !

En effet, dans son édition du 29 mai 2012, le Quotidien du Médecin, sous la plume de monsieur Chiens-Ecrasés, son président-directeur général, est intervenu dans le débat suscité par le baclofène sous le titre « Des miracles hors AMM ? » et dans ces termes :

 « Le Nouvel Observateur l’a mis en couverture de son dernier numéro : « On a trouvé un remède contre l’alcoolisme! » Ah bon? Ils savent déjà qu’à la rentrée 2012 pourrait sortir une nouvelle molécule, le nalméfène, qui semble, après trois études contrôlées de phase III, efficace et bien tolérée dans le traitement de la dépendance à l’alcool? Pas le moins du monde! Il s’agit du baclofène, dont les supporters enthousiastes poussent à une large utilisation hors AMM, en l’absence d’études contrôlées dans l’indication de la dépendance à l’alcool et malgré de sérieux doutes sur la tolérance à une large échelle de cette molécule.

La pression de prescription, relayée par les médias grand public, prend des proportions dont on peut s’étonner que nos autorités, promptes à dénoncer le scandale de la prescription hors AMM du Mediator, laissent faire… Pourtant, la surcharge pondérale ne constitue-t-elle pas un facteur de risque aussi sévère que l’alcoolisme? Ne devait-on plus, promis, juré, laisser utiliser à une telle échelle des produits hors AMM sans preuves sérieuses, dans un cadre rigoureux, de la tolérance et de l’innocuité du produit? Y aurait-il deux poids deux mesures permettant dans un cas de condamner avant de juger et dans l’autre de décider sans savoir?

N’y a-t-il donc plus de lanceurs d’alerte?

Qui sera condamné lorsque surviendront des accidents sévères, voire des morts?

En tout cas, au « Quotidien », on la lance, l’alerte! »

Qui s’étonnera que cette publication fasse la promotion du laboratoire Lundbeck et de l’un de ses produits en voie de commercialisation, le nalméfène, et cherche à intimider ceux qui prescrivent son principal concurrent, le baclofène. Se prétendre lanceur d’alerte quand on fait la propagande d’une entreprise qui vous finance ne manque pas de sel. Surtout, chaque phrase ou presque de ce texte contient une contre-vérité. Il est indispensable de rétablir certains faits.

La formule « efficace et bien toléré », usée jusqu’à la corde car employée pour chaque sortie d’un nouveau médicament, s’applique-t-elle vraiment au nalméfène ? En réalité, c’est un traitement peu efficace puisqu’il permet seulement de réduire dans de très modestes proportions la consommation d’alcool, en moyenne d’un verre dans les essais en double aveugle contre placebo. La première demande d’autorisation de mise sur le marché n’a pas été accordée à ce médicament en raison de sa faible efficacité et des problèmes méthodologiques que pose sa demande d’enregistrement. Le nalméfène traite-t-il la dépendance à l’alcool ? Certainement pas. Il est une sorte de double d’un produit déjà commercialisé depuis longtemps, la naltrexone, et dont l’efficacité est très réduite. Il ne s’agit donc pas d’une avancée thérapeutique, contrairement au baclofène, qui lui, ne fait l’objet d’aucune promotion par l’industrie pharmaceutique.

Le président-directeur général du Quotidien du Médecin oublie de dire qu’on dispose sur le baclofène de données d’efficacité et de tolérance suffisantes pour que les pouvoirs publics, dont il dénonce à tort l’inertie, aient souligné son intérêt dans la prise en charge de l’alcoolo-dépendance et donné un feu vert à son utilisation dans cette indication, même s’il ne s’agit pas d’une autorisation de mise sur le marché en bonne et due forme (voir le point d’information de l’Agence nationale de sécurité du médicament en date du 24 avril 2012). L’ANSM déclare aussi que les données de pharmacovigilance sont rassurantes. On rappelle qu’aucun mort lié à l’utilisation du baclofène n’est à ce jour à déplorer et qu’en cas d’absorption massive, le baclofène seul est sans danger.

Par un curieux raisonnement, Le Quotidien du Médecin dit qu’il ne faudrait pas prescrire le baclofène parce qu’il risquerait d’y avoir des morts, alors qu’il n’y en a pas, et fait un parallèle avec l’affaire du Médiator. S’il y a un parallèle, il se trouve dans la constante servilité de cet organe de presse à l’égard de ceux qui lui assurent ses bénéfices.

Comment oser dire enfin qu’il n’y a pas de preuves sérieuses d’efficacité du baclofène ? Certes le niveau de preuve de l’efficacité du baclofène n’est pas celui des essais en double aveugle contre placebo. Le premier essai de ce type vient de démarrer après beaucoup de tergiversations de la bureaucratie sanitaire française. Le niveau de preuve, plus faible mais néanmoins acceptable, repose principalement sur une étude de cohorte portant sur 181 malades suivis plus d’un an. Elle montre que si on comptabilise les perdus de vue (49 patients) comme des échecs du traitement, ce qui n’est pas forcément le cas, le taux d’abstinence ou de consommation modérée à un an est de 58%. Comme tous les témoignages des patients le confirment, ce traitement est beaucoup plus efficace que tout ce qui existe par ailleurs dans le traitement de la dépendance à l’alcool. C’est bien parce que les pouvoirs publics ont compris l’intérêt du baclofène pour aider les alcoolo-dépendants qu’ils en facilitent l’usage. Ceux qui cherchent à le freiner ont en vue d’autres intérêts que celui des malades.

Bernard Granger

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

22 faits & idées à glaner dans le numéro 34

Plus de 530 milliards de dollars ont été dépensés dans le conflit afghan depuis le début de l’intervention américaine.

L’anorexie est le symptôme d’un désir de perfection absolue.

L’inculture historique des nouvelles générations s’est accentuée.

Charlemagne n’est un héros qu’aux yeux des Français et des Allemands.

En 1230, la France n’était encore qu’un royaume de papier.

Saint Louis fit brûler vive une femme de haut rang pour adultère.

Le Parlement anglais émergea pour contrôler la royauté, le Parlement français pour la conforter.

Le christianisme est la seule religion qui prêche l’égalité des sexes.

Jeanne d’Arc sombra dans un oubli total après sa mort.

Les Lorrains vivant sous Louis XIV avaient plus d’un trait commun avec les Azandé.

Robespierre écrivit une ode sur l’art de cracher et de se moucher.

La Révolution chassa les Sœurs grises, privant les hôpitaux de la plupart des infirmières.

Hambourg et Lübeck ont appartenu au département français des Bouches-de-l’Elbe.

Et si Londres, conquise par Napoléon, avait été baptisée Bonapartopolis ?

Mieux vaut engraisser un cochon que d’en nourrir cinq.

Le « costume trois pièces » de Dreyfus sur l’île du Diable était le même que celui des prisonniers de Guantánamo.

Il faut être prêt et autorisé à lire tout ce que Céline a écrit.

L’affaire Dreyfus a alimenté le projet sioniste.

Les guerres de toutes les nations dotées d’armées de volontaires sont principalement menées par leur sous-prolétariat.

Seul le veto de Paris empêcha le maréchal Lyautey de recourir aux gaz toxiques dans le Rif.

Lors de l’exode de 1940, des pompiers se sont enfuis au volant de leur camion.

De Gaulle pose un énorme problème à ceux qui refusent l’idée que l’histoire est modelée par les grands hommes.

Fiers de notre force

Le sommet de l’OTAN, en mai 2012, a proclamé le « retrait irrévocable » des troupes étrangères d’Afghanistan, d’ici à la fin de 2014. Ce serait la fin d’une des guerres les plus longues depuis un siècle, treize ans, 2001-2014, dépassée en durée uniquement par celle des États-Unis au Vietnam (1959-1975) ; l’une des plus chères aussi : on avance le chiffre de 530 milliards de dollars déjà dépensés. Les victimes se comptent par milliers du côté de la coalition, par dizaines de milliers dans la population afghane. Les grandes puissances n’aimant pas admettre qu’il leur arrive de se fourvoyer, ce retrait nous sera sûrement présenté comme un succès politique. On préfère ne pas s’apercevoir que les guerres asymétriques modernes ne sont pas gagnables, que les peuples rejettent l’occupation étrangère même si on leur explique qu’elle est au service de leur bien. Il est assez probable que, comme après la conclusion de la paix au Vietnam, le retrait sera suivi par l’effondrement du gouvernement mis en place. Les années d’engagement, les victimes, les dépenses n’auront servi à rien, même pas à apprendre une leçon pour les années à venir.

Il en va déjà ainsi de l’intervention de 2011 en Libye. Le récent changement de majorité en France n’a été l’occasion d’aucune critique de la participation du pays à la guerre. Son principal promoteur au gouvernement, Alain Juppé, ministre d’abord de la Défense, ensuite des Affaires étrangères, a déclaré en quittant le pouvoir : « Je suis fier de ce que nous avons fait en Libye », et il a accueilli l’approbation des députés socialistes comme des éditorialistes dans les journaux de gauche. Pourtant, le choix de cette politique est contestable en amont comme en aval : on pouvait restaurer la paix par d’autres moyens, et le résultat actuel est loin d’être glorieux.

Les dirigeants des puissances occidentales, qui aiment croire qu’ils expriment l’opinion de la « communauté internationale », ne semblent pas être conscients du principal présupposé de leur politique. À savoir que, comme au bon vieux temps du colonialisme, c’est à eux de décider de la destinée des peuples sans protecteurs, en particulier en Afrique et en Asie. Ces peuples-là, doivent-ils se dire, sont condamnés à rester éternellement mineurs, et nous avons la lourde responsabilité de décider pour eux. Comment s’expliquer, sinon, qu’ils trouvent légitime de destituer par les armes les gouvernements de tant de pays, de la Côte d’Ivoire à l’Afghanistan, alors même que ces gestes ont si souvent des effets contre-productifs ? Cette mentalité est du reste partagée par quelques ressortissants des anciennes colonies, qui s’indignent : mais qu’attend l’Occident pour venir nous libérer de notre tyran ?

Les interventions sont d’autant plus problématiques que le contraire d’un mal n’est pas nécessairement un bien. Un pouvoir tyrannique peut être remplacé par un autre qui ne l’est pas moins. On voit aujourd’hui la complexité de la situation en Syrie, pour laquelle se multiplient les appels à l’aide. Le gouvernement réprime ses adversaires dans le sang, mais s’agit-il de simples manifestants pacifiques ou de combattants armés qui cherchent à prendre le pouvoir ? Le régime orchestre sa propagande, mais doit-on croire toutes les nouvelles diffusées par la chaîne Al-Jazira ou par l’autoproclamé Observatoire syrien des droits de l’homme ? Faut-il interpréter l’événement comme un conflit entre amis et ennemis de la démocratie ou comme un affrontement entre majorité sunnite et minorités d’autres obédiences religieuses, ou encore comme une lutte d’influence entre l’Arabie saoudite et l’Iran ?

Certaines situations politiques, comme du reste certaines configurations personnelles, ne se laissent améliorer par aucune intervention radicale. C’est en cela qu’elles sont, à proprement parler, tragiques.

Tzvetan Todorov

Sudhir Hazareesingh : « L’histoire de France reste un récit volontariste »

 

Professeur de sciences politiques à Oxford, Sudhir Hazareesingh a récemment publié chez Gallimard Le Mythe gaullien (2010). Il a aussi publié La Légende de Napoléon (Tallandier, 2006) et « Traditions politiques de la France moderne » (1994, non traduit).

 

« Les morts vivent plus longtemps en France que partout ailleurs », avez-vous écrit. Que vous inspire l’exploitation du 600e anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc lors de la récente campagne présidentielle ?

L’instrumenta­lisation des héros nationaux est un passe-temps favori des responsables politiques en France. Jeanne d’Arc a été cuisinée à toutes les sauces idéologiques, du nationalisme au communisme, en passant par le pétainisme, le catholicisme et le gaullisme. Cela étant, la ferveur historique des hommes publics est tombée. Pour plusieurs raisons : le déclin des grandes idéologies françaises, qui puisaient abondamment dans le passé ; la fragmentation de la mémoire nationale depuis la fin du XXe siècle ; et, surtout, l’inculture historique de la nouvelle génération. Pendant la présidentielle, à l’exception notable de Jean-Luc Mélenchon, l’absence de références au passé dans le discours des candidats était frappante.

 

Tout le monde sait qu’il y a une gare d’Austerlitz à Paris et une gare Waterloo à Londres. On sait moins que les Anglais ignorent Fontenoy et que les Français n’ont jamais entendu parler de Blenheim, où Marlbrough détruisit l’armée de Louis XIV en 1704. Sommes-nous particulièrement doués pour l’autocélébration et l’occultation des points noirs ?

Particulièrement, peut-être pas. Mais les Français ont tendance à minimiser les zones d’ombre. La grandeur de la France est exaltée dans le schéma gaullo-communiste d’après guerre, dans lequel le pays se berce encore. Il a fallu des décennies pour prendre la vraie mesure du régime de Vichy. Les Américains sont bien moins complaisants avec eux-mêmes. Je ne mets pas les deux guerres sur le même plan, mais comparez le mémorial à la guerre du Vietnam, à Washington, et celui de la guerre d’Algérie quai Branly, à Paris : quel contraste !

 

« Charlemagne peut être considéré comme le père de l’Europe », lit-on sur Wikipédia en français, trois références à l’appui. L’histoire de France que nous avons en tête est-elle pétrie de légendes ?

« La France est ravagée par les mythes », disait de Gaulle à Malraux. Le phénomène commence vraiment avec la Révolution, qui promeut l’idée que la France a une vocation, une destinée. Chacun a sa version de cette téléologie, mais tous les grands courants politiques la portent, du messianisme républicain aux lendemains qui chantent du communisme, sans oublier le providentialisme gaullien, qui ne fait lui-même que reprendre l’héritage bonapartiste. Napoléon, justement, se voyait comme le continuateur de l’œuvre de Charlemagne.

 

Napoléon est précisément à vos yeux le plus grand mythe politique de tous les temps. À l’échelle mondiale, donc ? Pourquoi ?

L’épopée napoléonienne fascine non seulement en raison de la réputation martiale de l’Empereur (il est le dieu de la Guerre), mais aussi de sa légende noire : la diabolisation est un vecteur important du mythe politique. N’oublions pas non plus la dimension territoriale : ce grand roman est physiquement porté par la Grande Armée jusque dans les coins les plus reculés de l’Europe. Il y a aussi l’extraordinaire trajectoire personnelle de Bonaparte, de l’anonymat corse à la gloire absolue, puis au dénuement complet, qui inspire le romantisme et la tradition littéraire occidentale du XIXe siècle, de Manzoni à Tolstoï. Enfin, la plasticité de cette légende joue un rôle essentiel. Elle s’adapte parfaitement aux modèles héroïques préexistants, ce qui donne souvent des formes hybrides cocasses : Napoléon en guerrier samouraï, en empereur de l’Orient, ou encore en descendant de Gengis Khan.

 

« Républicanisme », « laïcité », aversion pour le libéralisme économique, goût pour le centralisme étatique… Nombre de spécificités françaises intéressent particulièrement les historiens étrangers. Plus que les historiens français ?

Ceux-ci font, il est vrai, assez peu de comparatisme. Les débats sur la laïcité sont donc analysés en France dans leur dimension hexagonale plutôt qu’au regard d’autres cultures politiques contemporaines (par exemple, l’Inde). C’est parfois regrettable. Les étrangers, pour leur part, se tournent vers la France parce que son « modèle » semble vouloir résister aux tentatives d’intégration politique et économique à l’œuvre dans la mondialisation. Pour ceux qui refusent de se résigner à l’hégémonie néolibérale, l’Hexagone représente toujours une alternative intéressante. Mais l’universalisme républicain français est moins bien coté aujourd’hui : les révolutions du monde arabe, par exemple, s’y sont finalement peu référées.

 

Vous avez écrit récemment : « Le marxisme a été l’idéologie française dominante du XXe siècle. » Comment expliquez-vous cette influence ?

Le marxisme a été l’« horizon indépassable », comme l’a dit Sartre, parce qu’il a été porté au niveau politique par le communisme, qui prend en quelque sorte le relais du républicanisme dans l’entre-deux-guerres. Ces deux idéologies partagent certaines caractéristiques communes : rationalisme, volontarisme, confiance dans le progrès, et un certain mysticisme téléologique. Mais le marxisme devient dominant parce qu’il reprend des éléments plus profonds de la culture politique nationale : le refus de l’individualisme, l’anticapitalisme, et la critique des pouvoirs établis, qui est en quelque sorte l’idéologie instinctive des intellectuels en France depuis l’affaire Dreyfus. Et, même si le marxisme s’étiole quelque peu à la fin du XXe siècle, il reste influent à travers des figures comme Pierre Bourdieu, le Gramsci français, ou encore le philosophe Alain Badiou.

 

À quel point les historiens étrangers peuvent-ils inviter les historiens français à revoir leur copie, comme l’a fait Paxton sur Vichy ?

C’est assez rare qu’un étranger puisse changer le paradigme, mais cela peut arriver. L’historiographie du second Empire a été transformée par les Anglo-Saxons (notamment par Theodore Zeldin et Vincent Wright). Mais la question se pose en d’autres termes aujourd’hui : certaines institutions (l’EHESS, Sciences-Po) recrutent des historiens venus d’ailleurs, les champs de recherche sont mieux intégrés et les étrangers participent de plain-pied aux débats de leurs collègues français (par exemple, sur la Révolution française). Ils apportent des concepts et des problématiques qui sont repris et assimilés par les historiens du cru, parfois avec bonheur comme avec l’ouvrage de Romain Bertrand L’Histoire à parts égales, qui se situe dans la tradition postcoloniale – mais parfois aussi avec des résultats inégaux, comme dans le champ des gender studies.

 

Pourquoi le mot « révisionnisme » n’a-t-il pas le même sens en anglais et en français ?

Revisionism est un concept plus large, et moins idéologiquement connoté : en Angleterre et aux États-Unis, l’histoire avance grâce à un processus de réexamen quasi permanent des orthodoxies. En France, cet usage général existe : dans l’historiographie de la Révolution, Furet peut légitimement être considéré comme un révisionniste, car il renverse le schéma marxiste dominant. Mais la démarche « révisionniste » en France est plus sulfureuse, moins légitime ; c’est encore un legs du marxisme, où le révisionnisme est perçu comme une déviation à la norme. C’est pour cela que le concept renvoie surtout au négationnisme, aux historiens qui ont cherché à nier ou à relativiser les crimes nazis. Ce glissement conceptuel traduit deux manières différentes de concevoir la pratique de l’histoire : la vision française est plus monumentale, moins ouverte au questionnement.

 

Pourrait-on concevoir un manuel d’histoire de France qui valoriserait systématiquement le point de vue des autres ?

C’est théoriquement faisable, mais difficile pour deux raisons. D’abord, il existe un certain nombre de questions où la version dominante franco-française serait complètement renversée par un regard extérieur : pensons à la libération de la France ou encore à la guerre d’Algérie. Mais il y a aussi et surtout le poids de ce qu’on pourrait appeler la tradition lavissienne : malgré l’émergence de conceptions plus critiques (« révisionnistes » au sens anglo-saxon), l’histoire en France reste un récit national positivant, empreint de nostalgie conservatrice, qui sert à conforter la particularité française et le sentiment d’appartenance. Le tournant mémoriel des historiens à la fin du XXe siècle s’inscrit dans la continuité de cette tradition, et on la retrouve dans le récent projet sarkozyste – qui va, je l’espère, finir aux oubliettes – d’une Maison de l’histoire de France.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay