Charlemagne, le faux père de l’Europe

« Le père de l’Europe », c’est ainsi qu’un poète de son époque surnomme déjà l’empereur. « L’histoire de Charlemagne est celle de l’Europe », renchérit aujourd’hui l’historien Dieter Hägermann dans une récente biographie (1). Il y a 1 200 ans, dans l’entourage de ce « grand Européen », le concept si souvent évoqué ne jouait pourtant aucun rôle. Ni son biographe Eginhard, qui vécut plusieurs décennies à la cour d’Aix-la-Chapelle, ni les Annales de l’empire n’en disent mot (2). Il semble que ce furent avant tout des étrangers cultivés, irlandais et anglo-saxons, qui en parlèrent. Pas les Francs.

Pour l’Anglo-Saxon Alcuin, l’un des précepteurs de Charlemagne, la notion était au demeurant purement géographique. Il est vrai qu’un autre Anglo-Saxon, Cathwulf, exhorte l’empereur, dans une lettre écrite vers 775, à honorer le Seigneur en ces termes : « Dieu t’a élevé pour servir la gloire du royaume européen. » Quoi que cela ait signifié, il s’agissait avant tout d’un panégyrique, et non d’un programme émanant du centre du pouvoir carolingien.

 

Pas une année sans guerre

Le poète anonyme d’une épopée dont il n’est resté que des fragments, sans doute comme eux marginal à la cour, porta la métaphore à des sommets : « Maintenant, chante-t-il, [le doux vent du sud-est] accompagne ma course vers les cimes, là où le phare éclatant de l’Europe brille de toute sa clarté, là où le roi Charlemagne étend son renom jusqu’aux étoiles. Comme le soleil brille de tous ses rayons, David éclaire la terre de sa grâce. » C’est après ce passage qu’intervient l’expression susdite de « père de l’Europe ».

Les historiens modernes se réfèrent encore et toujours à ces vers, comme s’ils donnaient la clé pour comprendre l’empereur et son règne, sa pratique du gouvernement, ses croyances, l’attention qu’il portait à l’Église, ses efforts en faveur du développement des écoles et de la diffusion des connaissances. Mais ces expressions ne sont que métaphores : phare de l’Europe, soleil, David, lumière de la terre, père de l’Europe – c’est la grandeur de Charlemagne que le poète entend exalter, non un supposé projet politique. Aux yeux de l’empereur, l’Europe était un territoire, certainement pas une ambition ; il se préoccupait moins des millénaires à venir que du Jugement dernier. C’est pour le service de Dieu et de l’Église universelle qu’il fallait soumettre les païens à la vraie foi et imposer un ordre juste à travers l’empire.

Dès le début de son règne, il fit la guerre. D’abord contre les Saxons, justifiant son entreprise par la volonté de contraindre les païens au baptême. Mais le souverain entendait surtout écraser l’un des ennemis séculaires des Francs. La noblesse saxonne, qui avait depuis longtemps cédé aux sirènes de la civilisation occidentale, avait perdu toute velléité de résistance. C’est le peuple saxon qui se défendit, au nom d’une liberté dont le paganisme était devenu le symbole.

La guerre dura trente ans, jusqu’à ce que s’éteigne la dernière lueur de rébellion. Charlemagne eut recours aux mesures les plus brutales, qui devaient dissuader durablement les populations de se révolter : les exécutions de masse, comme lors du tristement célèbre « bain de sang » de Verden, où des milliers d’hommes moururent, furent déportés ou exilés ; les déplacements forcés de population ; la répression religieuse. Cette stratégie fut couronnée de succès. Au bout d’un siècle d’appartenance au royaume franc, les Saxons reconnurent en Charlemagne leur sauveur, le missionnaire céleste qui les avait conduits jusqu’au Christ.

À peine le front saxon était-il ouvert que le roi, encouragé par le pape, envahit la Lombardie, aux mains de son beau-père. En guise de déclaration de guerre, il lui renvoya sa fille. Après avoir pris la capitale, Pavie, il s’empara de l’Italie jusqu’aux frontières de l’Empire byzantin, prenant Rome au passage.

La conquête suivante, celle de la Bavière, le vit déchoir de ses droits son cousin Tassilon, un duc auréolé de victoires. On imputa à ce dernier des crimes forgés de toutes pièces, et notamment la félonie, passible de mort. Convoqué par le roi, Tassilon l’assura de sa soumission. Il n’en fut pas moins condamné à mort [après une tentative de rébellion] puis gracié, mais réduit à une vie misérable. Lui et son fils furent très probablement mutilés, rendus ainsi inaptes au gouvernement, et astreints à la réclusion dans un monastère. Le reste de la famille disparut aussi derrière les murs d’un cloître.

Il ne se passait pas d’année sans que le roi conduise son armée au combat. La Bavière était à peine conquise qu’apparut un nouvel ennemi, les Avars, peuple installé en Pannonie, sur le territoire de l’actuelle Hongrie. Ils furent eux aussi vaincus après plusieurs campagnes. Peu à peu, l’Empire carolingien absorba leur territoire, jusqu’à la Save, incluant même la Dalmatie et la côte nord de l’Adriatique.

Le puissant Charles connut malgré tout quelques revers. C’est en vain qu’il alla en Espagne combattre officiellement les « Maures », mais en réalité soumettre les Basques, peuple chrétien. Son arrière-garde fut anéantie, épisode que relate la célèbre Chanson de Roland. La dernière version, démonstration exemplaire de la façon dont on peut oublier et refouler un passé mal-aimé, raconte une histoire largement fictive en faisant de Charlemagne un croisé, un saint, un combattant de la foi.

C’est seulement deux décennies plus tard, en l’an 801, que le jeune fils de Charlemagne, Louis, parvint à avancer jusqu’à l’Èbre et à mettre en place la « marche d’Espagne ». Avec des conséquences importantes pour l’avenir de l’Europe. Pendant près d’un demi-millénaire, jusqu’au traité de Corbeil, en 1258, l’ancienne Catalogne fut placée sous la suzeraineté des rois de France.

 

Une épouse par traité de paix

L’empire s’étendait à présent de l’Èbre à l’Elbe, de la Manche à l’Adriatique, et jusqu’à l’Italie du Sud. « Toute l’Europe ou presque accourait vers celui qui régnait sur un peuple si nombreux », rappelle avec nostalgie Notker le Bègue deux générations après la mort de Charlemagne, alors que l’empire s’est effondré. Deux siècles et demi plus tard, Adam de Brême magnifie l’action de l’empereur qui « a soumis tous les royaumes européens ». Mais il ne faut pas accorder d’importance démesurée à ces louanges : l’Europe n’avait aucune signification institutionnelle ou culturelle. Il y aurait d’ailleurs manqué les Scandinaves, les Slaves, la Grèce et Constantinople. L’appellation « d’Occident » n’aurait pas convenu davantage : il y aurait manqué les Irlandais, les Bretons, les Anglo-Saxons, ainsi que les Basques.

En tant que monarque et empereur, Charlemagne, fidèle aux modèles antique et chrétien, assura la consolidation interne du royaume. Celle-ci commença par le choix de ses cinq ou six épouses légitimes, sans parler de ses nombreuses concubines. Chaque mariage correspondait à un traité, pacifiait la noblesse rebelle et unissait des parentèles concurrentes. La stabilisation fut aussi assurée par l’encadrement ecclésiastique et administratif, par la bonne marche de la justice, par la réforme de l’éducation, de la monnaie, de l’armée, par des mesures économiques et sociales, par la paix extérieure et intérieure. Charlemagne fut de ce point de vue l’un des plus grands personnages de l’histoire universelle. Il développa des instruments de gouvernement d’une importance inédite depuis l’époque romaine. Ceux-ci perdurèrent au-delà de son règne, dans les royaumes issus de l’empire, la Catalogne, la France, l’Allemagne, la Bourgogne et l’Italie.

En se faisant couronner empereur par le pape Léon III à Rome à la Noël de l’an 800, il légua à ses successeurs du Saint Empire romain germanique une tradition portant en germe de lourds conflits. Elle a entraîné les futurs détenteurs du trône dans de nombreux affrontements avec le pape, prétendant rival au pouvoir spirituel et même temporel, et dans des guerres incessantes avec presque tous les souverains du continent. La stature impériale a façonné le visage politique, religieux et intellectuel de l’Occident européen.

Sans que cela ait été un dessein de Charlemagne. Si le Franc devint un modèle pour les futurs monarques, ce ne fut pas en vertu de la cause européenne. La couronne acquise à Rome n’investissait son détenteur d’aucun sacerdoce continental. « Charles, sérénissime Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur, gouvernant l’Empire romain, et, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards », c’était ainsi que se faisait désormais appeler Charlemagne. Il aspirait à la reconnaissance du basileus byzantin, le seul « empereur romain » authentique, respectait le califat en Espagne et considérait que les régions réunies par lui étaient susceptibles d’être divisées entre ses héritiers. L’empire qui renaissait à l’Ouest était aux yeux de Charles « chrétien », pas « européen ». L’idée d’intégration flotterait encore dans les limbes pendant des siècles.

Son règne fut dur. Pour les vaincus comme pour sa propre famille, notamment son fils aîné, Pépin le Bossu, ou encore les fils de ses frères, qui furent mis à mort ou relégués dans des monastères. Mais trois ou quatre séries de mesures s’avérèrent particulièrement durables. C’est Charlemagne qui imposa à l’ensemble des populations assujetties de l’empire cette hiérarchie ecclésiastique pyramidale, allant de la paroisse à l’évêché, qui subsistera très longtemps. C’est aussi à son instigation que le système féodo-vassalique franc et une aristocratie étrangère s’installèrent dans les régions conquises, bientôt enserrées dans un maillage de comtés. Ces mesures unifièrent le territoire, créant une ossature solide qui perdurerait dans les royaumes et les principautés nés plus tard sur les décombres de l’empire de Charlemagne ou fondés par des conquérants qui en étaient originaires.

Avec le temps, et sous différentes formes, la vassalité et le système du comté atteignirent ainsi les îles Britanniques, l’Italie du Sud et la Sicile sous domination normande, l’Espagne et les royaumes croisés en Terre sainte. Les Scandinaves, les populations slaves et les Grecs échappèrent en revanche à cet ordre. Tout cela créa des valeurs communes à l’Ouest et définit ses frontières orientales et septentrionales. Il n’y avait là pas l’ombre d’une idée européenne.

L’empereur sut aussi apprendre des peuples soumis. À peine avait-il conquis l’Italie qu’il attirait ses professeurs à Aix-la-Chapelle. Ce guerrier, cette brute barbare, avait soif d’éducation, pour lui, pour la cour et pour l’ensemble du royaume. Il œuvra au renouveau des écoles et de la connaissance.

« David, s’entendait-il volontiers dire, veut avoir des professeurs à sa cour, des sages, pour la rendre plus brillante et pour la gloire du savoir universel, afin qu’y soit renouvelée avec ferveur la science des Anciens. » Voilà ce que chantaient les poètes, avec raison. L’empire de Charlemagne s’écroulera à sa mort, mais la culture et les écoles qu’il fonda ainsi que la persévérance qu’il exigeait de ses sujets favorisèrent l’émergence durable d’une société instruite et riche de potentialités.

À la cour, des Irlandais, des Anglo-Saxons, des Lombards, des Romains d’Italie et des Goths d’Espagne côtoyaient des Francs, des Alamans, des Bavarois, des Saxons. Ils se transmettaient leurs connaissances respectives, échangeaient des manuscrits, recopiaient les textes antiques, païens comme chrétiens, tout ce qui leur tombait sous la main, et créèrent sous l’égide de Charlemagne des écoles qui surent faire la synthèse entre leurs cultures vernaculaires et le savoir antique.

 

Aix-la-Chapelle, lieu de perdition

Ces hommes n’étaient pas amis. De profonds conflits traversaient leurs cercles. La rivalité, l’envie, la haine ouverte transparaissaient dans les combats qu’ils se livraient pour s’attirer la faveur de leur maître tout-puissant. Alcuin l’Anglo-Saxon raillait la petite taille du Franc Eginhard. Il affrontait le Wisigoth Théodulfe lors de joutes littéraires d’une violence mordante. On raillait les Irlandais : « Dis-nous, ivrogne et terrible Irlandais, dis-nous Fressack, dis-nous, aveugle, puant rejeton de l’âne, dis-nous, gibier sans cervelle, chèvre cornue, tête de pioche, toi le plus imbécile des poètes, être sans foi, dis-nous donc, profanateur profané du savoir… » C’est ainsi qu’on se gaussait de l’un d’eux, qui en resta bouche bée. Cela amusait Charlemagne. L’esprit était rustre, bien loin de cette « politesse » qui figure à partir du Moyen Âge classique dans les programmes d’éducation des princes européens.

La famille se mêlait à ces cercles, les fils comme les filles. Charlemagne n’en maria aucune, malgré l’amour qu’il leur portait, rapporte Eginhard. Sans doute craignait-il les revendications politiques d’éventuels gendres. Aussi ces demoiselles, belles et parvenues à l’âge mûr, vivaient-elles en union libre à la cour. Elles mirent au monde des rejetons illégitimes ne pouvant prétendre au trône, de même que les maîtresses de Charles lui donnaient sans cesse de nouveaux bâtards sans droits.

Son fils légitime Louis, homme pieux, s’horrifiait de ce lieu de perdition et, dès son arrivée au pouvoir, fit le ménage dans la maison de son père. Chaque courtisan dut passer en revue toute sa suite, le moindre de ses gens, et ne tolérer ni les bons à rien, ni les « prostituées ». On inspecta l’ensemble du domaine d’Aix-la-Chapelle, le logis de l’intendant, les appartements des marchands, les demeures de l’évêque, des abbés, des comtes et des vassaux en l’absence de leurs propriétaires. Les « prostituées » qu’on démasqua furent fouettées en public. Il envoya ses sœurs – des « prostituées », elles aussi ? – et ses demi-frères, nés d’une passion illégitime, au monastère.

Le latin et l’étude de sa grammaire constituaient le fondement de cette société de cour érudite. À cela s’ajoutaient la rhétorique et la dialectique qui, mises à l’honneur dans le programme d’éducation de Charlemagne et diffusées notamment dans les écoles, fondèrent le socle de la culture occidentale. L’empereur attendait d’Alcuin qu’il « traite », dans la rhétorique qu’il rédigeait à son intention, « des règles de la démonstration, qu’[il tenait] pour les plus importantes à tous égards, car elles permettent à chacun de défendre son point de vue ». Le principe d’une raison obéissant à ces règles de démonstration caractérisera, de fait, la civilisation occidentale naissante. Sa réforme du calendrier ouvrit, quant à elle, la voie à un développement inédit des sciences naturelles.

Malgré tant de réussites, Charlemagne n’est un héros qu’aux yeux des Français et des Allemands. On chercherait en vain parmi ses panégyristes un Danois, un Polonais, un Hongrois, un Grec ou un Russe, bien que dans les langues slaves les termes signifiant « roi », krol / kral, dérivent de son nom (ou de celui de son arrière-petits-fils). Quand l’idée de l’Europe s’est-elle donc emparée du Grand Charles ?

Forgée pendant l’Antiquité par les philosophes de la nature ioniens, la notion servit à désigner d’abord la moitié, puis un tiers du monde connu. Jamais pendant l’Antiquité ni au Moyen Âge ce concept savant ne désigna une unité politique ou culturelle. Alors, qui établit un lien indéfectible entre cette idée et Charlemagne ? La réponse est de celles qui dégrisent : c’est au romantisme allemand qu’on doit cette vision du roi des Francs et c’est par la propagande nazie qu’elle fut popularisée.

Lorsque les historiens et les philosophes commencèrent à concevoir l’Europe comme une unité politique et culturelle, après la guerre de Trente Ans et à l’époque des Lumières, il s’agissait d’abord de conjurer les velléités hégémoniques individuelles au profit de l’égalité des États. Le créateur de l’Empire franc ne pouvait guère faire figure de modèle à cet égard. Montesquieu, grand admirateur de ce fondateur d’État, et qui voyait en l’Europe une nation de nations, souligne la nécessité d’une coopération de la France ou de l’Angleterre avec la Pologne ou Moscou, et plus largement de chaque région avec ses voisines. Le roi franc n’était pas le père de cette Europe d’entités indépendantes. Ce n’est que plus tard qu’on reconnut dans l’empire multinational des Carolingiens, ou plutôt dans sa désintégration précoce, le berceau de l’Europe multinationale.

L’idée est esquissée pour la première fois en 1769 par l’historien de cour écossais William Robertson. Mais il faut attendre Napoléon pour que cette nouvelle conception se précise. « Je suis Charlemagne », déclara Bonaparte. À ceci près que, d’Europe, il n’était toujours pas question. Il semble que ce soit le romantique allemand Friedrich Schlegel qui ait tracé, dans son Tableau de l’histoire moderne de 1810, cette image de Charlemagne « législateur de toute l’Europe occidentale ». Peut-être l’empereur corse a-t-il secrètement influencé l’initiative. L’Europe, de l’aveu même de Schlegel, « est une idée ». Charlemagne lui donna corps, en fit une « alliance chrétienne de toutes les nations occidentales », et fonda une « république européenne ». Le jeune historien Leopold Ranke s’empresse, dans les années du congrès de Vienne et de la Sainte-Alliance, de reprendre la formule : « Mais si la vision qu’eut Charlemagne d’une république européenne n’était pas une chimère, alors il est possible que vous aussi, devenus un, que vous tous, peuples, de votre propre initiative, reconnaissiez et estimiez vos singularités et vos caractères propres respectifs. Que chacun vive comme il l’entend : les différentes existences auront quelque chose de commun : l’Europe. » Cette idée domina l’historien toute sa vie. Charlemagne, écrit Leopold Ranke dans son Histoire universelle, « n’est pas seulement le précurseur des rois qui lui succéderont, il est le patriarche du continent, dont les développements singuliers ont jailli du territoire qu’il a édifié (3). »

Quatre « idées directrices » seraient à l’œuvre dans l’histoire depuis Charlemagne : « 1. L’union de l’Église et de l’État ; 2. La formation des nationalités ; 3. L’alliance rassemblant le continent ; 4. La fondation d’une culture européenne sur ces fondements. » De ces quatre idées, à y regarder de plus près, aucune ne se révèle pertinente. L’Église et l’État étaient réunis depuis l’Antiquité, et c’est leur séparation qui caractérise les pays de la région à partir du Moyen Âge classique. Les nations, leurs « singularités et leur caractère propre » ne prennent leur essor que bien après le règne du Grand Charles. L’« alliance de toute l’Europe » se renforce à partir des XIe et XIIe siècles, notamment après la guerre de Trente Ans. Seule la fondation d’une culture commune peut à la rigueur se prévaloir de la paternité de Charlemagne. Mais cette vie intellectuelle a eu d’autres géniteurs et elle a connu de constantes mutations. Charlemagne ne serait donc pas le « patriarche du continent » ? De fait, les élèves de Ranke ne reprirent pas son jugement à leur compte. Pas plus que les auteurs français, anglais ou italiens.

Il fallut attendre le nazisme pour qu’un lien nouveau et renforcé entre le héros et l’idée d’Europe soit établi. Hitler, rencontrant de premiers succès dans ses guerres de conquête, voulut mettre l’image de Charlemagne au service de sa propre vision de l’histoire. Le juriste et sténographe Henry Picker, ancien employé du quartier général du Führer, rapporte comment, au cours des repas pris là, le leader nazi met en garde son idéologue Alfred Rosenberg de « ne pas peindre un héros tel que Charlemagne comme le boucher des Saxons, les événements devant toujours être envisagés du point de vue de l’époque où ils se déroulent (4) ». Car, peut-être dans mille ans, « je ne sais quel professeur de lycée dément » aurait l’idée de le décrire, « lui, Hitler, comme le boucher des populations de la “marche de l’Est” sous prétexte que, pour ramener l’Autriche allemande dans le giron du Reich, il avait écrasé tous ceux qui tentaient de s’opposer à son entreprise. Sans la violence, il n’aurait pas été possible, ni du temps de Charlemagne, ni à son époque, d’unifier les tribus allemandes, avec leur esprit buté et leur individualisme exacerbé ».

En 1943, Hitler fit créer un modèle d’assiettes plates en porcelaine de Sèvres, avec pour motif la célèbre statuette équestre du Franc conservée au Louvre ; elles portaient cette inscription en latin : « L’empire de Charlemagne, que ses petits-fils partagèrent, en l’an 843, Adolphe Hitler, avec le concours de tous les peuples européens, le défend en l’an 1943. » Les assiettes furent distribuées en priorité aux membres de la division SS Charlemagne, composée de volontaires français. L’image du grand empereur franc fut détournée au service de la politique européenne nazie, et devint un symbole fédérateur masquant son fantasme de domination.

Des historiens comme Theodor Mayer s’empressèrent de donner de la substance au mythe (5) : « Charlemagne a réuni en un seul État les peuples et les tribus germaniques, il a unifié le continent de l’Èbre et de l’Italie du Sud jusqu’à l’Elbe et l’Eider, et jusqu’à la Hongrie. » Cependant, seul « le noyau, l’Empire allemand, a toujours pensé à l’Europe, au sens d’ordre européen ». L’Allemagne seule, et non les « États périphériques » (comme, manifestement, l’Angleterre), avait vocation à servir de guide au continent. « La guerre mondiale à laquelle nous assistons a une signification positive, constructive. Elle doit être la dernière guerre entre les nations européennes et doit conduire à l’instauration d’un ordre régional, seul capable d’assurer la sécurité et la survie du continent et de ses peuples. »

L’image de Charlemagne est sortie indemne de l’effondrement du Reich en 1945 et est même plus forte que jamais. Mais l’Europe qui s’étend aujourd’hui des Orcades à Gibraltar, du Connemara à la Crète, l’Europe des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des musulmans et des juifs, peut-elle se satisfaire de cette unique paternité ?

 

Cet article est paru dans un numéro hors série du Spiegel en janvier 2002. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

La charité bien ordonnée de Saint Louis

Un gouvernant peut-il être un saint ? La morale privée ne saurait être le seul critère pour en décider. Les hommes politiques doivent prendre des décisions dans un monde cruel et compliqué, qui entache moralement jusqu’aux meilleurs arbitrages. La question est intemporelle. Nos ancêtres du Moyen Âge la tranchaient en accordant le statut de « saint » uniquement à certains types de personnes. Pour recevoir cet honneur, un roi des débuts de la période devait presque toujours avoir renoncé à l’exercice du pouvoir pour mener une vie exemplaire de piété, laissant à d’autres le sale boulot, ou être mort pour la foi chrétienne. Édouard le Confesseur [roi d’Angleterre mort de sa belle mort en 1066] appartient à la première catégorie ; Edmond [roi d’Est-Anglie], assassiné par les Vikings en 869 pour avoir refusé d’abjurer, relève de la seconde.

Cette distinction entre sainteté et royauté active était l’un des moyens permettant à la société de défendre un haut idéal moral dans un monde immoral. Il était interdit aux ecclésiastiques de tuer, d’avoir une vie sexuelle et de gagner de l’argent ; au-dessus d’eux (tout ceci en théorie), les moines vivaient reclus pour atteindre à la « perfection » morale ; les saints dominaient tout le monde, mais ils devaient être morts. À l’origine, d’ailleurs, on ne canonisait que des martyrs. C’est vers 400 qu’ils furent rejoints par des hommes consacrés, comme les évêques, puis par d’autres catégories, dont ces rois à la vie plus ou moins vertueuse.

Louis IX fut le premier grand monarque à être canonisé. Son règne, de 1226 à 1270, forme l’épisode intermédiaire d’une période de succès ininterrompu pour la monarchie française, période ouverte en 1180 par son aïeul Philippe Auguste et qui devait connaître son apogée avec son petit-fils Philippe IV le Bel, mort en 1314. La fusion des qualités de roi et de saint en la personne de Louis fut l’une des clés de cette réussite. Ses héritiers veillèrent à sa canonisation et, depuis qu’elle a eu lieu, en 1297, « Saint Louis » est une pierre angulaire de l’histoire nationale.

 

Un royaume de papier

L’excellente biographie de Jacques Le Goff, Saint Louis, qui date de 1996, paraît aujourd’hui [2009] en anglais et vient compléter l’offre disponible dans cette langue : Louis IX and the Challenge of the Crusade, de W.C. Jordan (1979), et le Saint Louis de Jean Richard (1). Si Jordan reste incontournable sur les réformes administratives du monarque, et Richard sur les subtilités de la politique dynastique française, Le Goff excelle par sa connaissance des sources biographiques, qu’il étudie à la lumière des mentalités européennes de l’époque, son terrain de prédilection. Nous apprenons ainsi, au passage, que les contemporains de Louis lisaient à voix haute plutôt qu’en silence, que les rois de France ont commencé d’être numérotés juste après Louis, et bien d’autres choses encore.

La seule description que nous ayons du physique de Saint Louis nous vient du chroniqueur franciscain Salimbene de Parme, qui rencontra le monarque en route pour la croisade, en 1248. Bien qu’il ait écrit longtemps après la mort du roi, survenue en 1270, il gardait de lui un souvenir précis. Louis était « mince et gracile, maigre et assez long » (subtilis et gracilis… macilentus convenienter et longus). Vêtu en pèlerin, sans son cortège de nobles, il « tenait plus du moine au cœur dévot que du chevalier armé pour la guerre ». Des propos authentiques de Louis ont aussi été retranscrits (une première pour un roi de France). La plupart apparaissent dans la Vie de Saint Louis de Joinville, chevalier de dix ans son cadet qui figura souvent dans sa suite. Joinville a peut-être noté ses impressions plus longtemps encore après la mort du roi – il n’aurait achevé l’ouvrage qu’en 1309, alors qu’il était octogénaire –, mais ses souvenirs restaient eux aussi très vifs (2).

La vie de Louis coïncida avec certains des événements les plus violents de l’histoire européenne : les Mongols atteignirent la mer Adriatique en 1241, l’empire des Hohenstaufen s’effondra en 1254 (3). Mais, pour en revenir à notre sujet, le territoire hexagonal que nous appelons aujourd’hui la France n’était encore qu’un royaume de papier. Louis dut, en somme, créer son héritage ; nous n’aurions jamais entendu parler de lui s’il avait renoncé. Ni, surtout, si sa mère l’avait fait en 1226, année où Louis accéda au trône, à l’âge de 12 ans (4). Car Blanche est l’une des fortes femmes de l’histoire. Fille d’Alphonse VIII de Castille (et donc petite-fille d’Henri II d’Angleterre), elle est désignée comme « la reine » par les chroniqueurs jusqu’à sa mort en 1252 tandis que la femme du roi, Marguerite, n’est que la « jeune reine ». Lors de son départ en croisade de 1248, Louis lui confiera de nouveau les rênes du royaume.

Les origines espagnoles de Blanche, qui avait grandi dans l’atmosphère fervente de la Reconquista, pourraient expliquer bien des attitudes de son fils, dont le christianisme était implacable. Il châtiait sévèrement le blasphème, parfois par la mutilation. Si Joinville entend médire de la foi, lui dit le roi, « il ne doit pas la défendre autrement qu’avec l’épée, dont il doit donner dans le ventre aussi loin qu’elle peut entrer ». La tradition castillane pourrait aussi nous éclairer sur l’attaque que mena le jeune monarque de 18 ans contre les évêques, qu’il dépouilla d’une grande partie de leurs prérogatives. Et la pire catastrophe du règne – qui suscita une crise religieuse dans toute la chrétienté, selon le chroniqueur de Saint-Albans, le bénédictin anglais Matthieu Paris (5) –, la capture du roi Louis par le sultan d’Égypte en 1250 (6), pourrait elle aussi avoir une dimension espagnole : les récents triomphes du neveu de Blanche, Ferdinand III, en Andalousie, auraient conduit Louis à sous-estimer la puissance musulmane.

L’un des devoirs des rois était d’avoir une descendance (Édouard le Confesseur l’avait négligé, d’où 1066 et la suite (7)). Louis se maria assez tard, à 20 ans, avec Marguerite, l’aînée des quatre filles du comte de Provence. Deux ans plus tard, Louis et sa mère favorisèrent l’union de la sœur de Marguerite, Éléonore, avec Henri III Plantagenêt, lequel était bien sûr le rival naturel du roi de France. Ce mariage posa les bases d’une politique déterminée – poursuivie à l’aide de quelques coups de bâton et de beaucoup de carottes – de stabilisation des relations avec la couronne d’Angleterre. Les deux autres filles de Provence épousèrent les frères des deux rois. Pour la Noël 1254, Louis réunit les quatre sœurs et leurs époux à Paris pour fêter avec lui la Nativité. Si la sainteté était affaire de famille, certains verraient en Marguerite une candidate aussi sérieuse à ce titre que son mari. Son existence auprès de lui ne fut pas sans douleur, outre ses onze maternités, tant sa belle-mère était une présence obsédante. Quand les époux étaient seuls durant la journée, ils devaient poster des gardes pour les avertir de l’arrivée de Blanche, afin que Louis puisse filer dans sa chambre par un escalier dérobé. Le roi ne délégua jamais d’autorité politique à sa femme et l’empêcha, après la mort de Blanche, d’exercer une influence analogue sur leur propre fils, le futur Philippe III. Pourtant, notamment pendant la captivité de Louis, Marguerite se comporta de manière héroïque. En 1252, quand la nouvelle lui parvint de la mort de Blanche, Joinville lui demanda pourquoi elle pleurait celle qu’elle haïssait. « Ce n’est pas sur elle que je pleure, répondit-elle, mais sur le roi mon époux pour le chagrin que lui cause la mort de sa mère. »

L’essentiel des basses œuvres royales avaient partie liée avec la guerre ou avec la justice, et Louis s’impliqua dans l’une comme dans l’autre. Il défendit la doctrine de la « guerre juste », telle que définie par ses amis les clercs de l’Université. Une fois qu’il eut consolidé ce qu’il tenait pour ses droits royaux en France, il fit beaucoup pour la paix, même au-delà des frontières. Quand il fallait combattre, cependant, il était toujours en première ligne. En 1242, il mena ainsi 24 000 hommes à la victoire contre Henri III ; Joinville, présent, établit clairement que le roi partagea tous les périls avec ses chevaliers sur le front. De fait, il fallut même parfois le retenir. Les bateaux croisés approchaient d’une fortification égyptienne en 1249 quand Louis sauta à l’eau, l’épée à la main, espérant donner l’assaut ; mais ses hommes, jugeant le moment mal choisi, l’en empêchèrent.

 

Un juge implacable

Les tâches les plus viles de la sphère judiciaire concernaient l’exécution des sentences rendues. Louis était très désireux de réformer le système français, surtout après les épreuves traversées pendant la croisade égyptienne. À son débarquement en Provence, en 1254, il fit la connaissance de Hugues de Digne, franciscain radical et charismatique, qui prêchait le besoin de justice en France. De retour à Paris, Louis remodela la structure judiciaire. Dans le nouveau système, des juges provinciaux, soigneusement choisis et constamment renouvelés, les baillis, supervisés par des équipes d’inspecteurs itinérants, les enquêteurs, imposèrent le respect d’un code de procédure plus rationnel et centralisé dans la quasi-totalité du pays. Les préoccupations religieuses du roi, à l’origine de ces réformes, eurent également pour effet d’accroître les maigres pouvoirs législatifs royaux. Il devint plus difficile aux conservateurs de protester quand les nouvelles lois, comme celles qui figurent dans ses Établissements de 1254, concernaient les questions morales ou religieuses, dont le blasphème, la prostitution ou le traitement des juifs (8). C’est de cette même année, 1254, que datent les minutes les plus anciennes du Parlement de Paris comme cour d’appel de dernier ressort.

Parmi les qualités supposément saintes du roi, sa passion de la justice était l’une des plus manifestement profitables à son règne. Elle entraînait, en outre, des actes peu ordinaires pour un saint. Une femme de haute naissance, qui s’était rendue coupable d’adultère et avait fait tuer son mari par l’amant, fut condamnée à mort. La reine Marguerite et d’autres nobles dames, épaulées par des frères mendiants, supplièrent Louis d’épargner sa vie. Il tint bon et elle fut brûlée vive. (Les lois de la chevalerie proscrivaient la pendaison ou la décapitation des femmes ; elles furent donc enterrées vives ou promises au bûcher jusqu’en 1449.) De même, Louis était plongé dans son livre d’heures un certain vendredi saint quand des amis vinrent intercéder pour un prisonnier condamné à la pendaison. Le Christ était mort ce jour-là, dirent-ils, et il avait pardonné au voleur sur la Croix. Glissant le doigt pour ne pas perdre sa page, Louis envoya chercher le prévôt de Paris, se fit lire l’acte d’inculpation, confirma la sentence, demanda qu’elle soit exécutée sur-le-champ, et retourna à ses prières. Que les condamnés, dans ces deux cas, fussent d’un certain rang ne les favorisa aucunement. Comme son descendant Louis XI, bien qu’avec moins de véhémence, Saint Louis était en guerre contre les prétentions de la noblesse féodale au monopole judiciaire. Son intervention la plus fameuse le vit à un cheveu de faire pendre le plus haut seigneur de Picardie parce que ce dernier avait lui-même fait pendre trois délinquants trois jours plus tôt, sans procès équitable.

Louis mourut en août 1270, peut-être du typhus, alors qu’il tentait une nouvelle fois de convertir ou conquérir le monde musulman. Durant les deux décennies suivantes, les religieux et les moines qui l’avaient entouré s’attachèrent à démontrer sa sainteté. Ils savaient comment y parvenir. Les guerres et la justice pénale passent alors à l’arrière-plan, la piété et la charité passent au premier ; Louis est constamment en prière, à pied ou à cheval, sitôt que sa charge et sa santé le lui permettent. Il se confesse fréquemment, se flagelle, assiste chaque jour à deux ou trois messes et écoute souvent des sermons. Dans son entourage, certains jugeaient cette piété excessive, et l’un de ses confesseurs parvint à le convaincre que porter une haire les jours de fête religieuse n’était pas digne d’un roi. Mais, habituellement, il se montrait inflexible. Quand les nobles se plaignirent du temps qu’il passait en prière, Louis répondit qu’il ne dépassait pas le temps qu’ils consacraient à leurs jeux futiles. Par ailleurs, toutes les sources en conviennent, la charité royale coulait à flots sur les pauvres et les malades, individus et organismes de charité confondus. On estime aujourd’hui que le roi dépensait pour cela une partie significative de ressources du royaume. Et l’argent n’était pas tout. Lors de ses visites dans la salle des malades de Royaumont (le monastère cistercien fondé par Louis et sa mère Blanche à la mémoire de Louis VIII, au nord de Saint-Denis) on pouvait voir le roi, tel saint François, étreindre un lépreux au visage purulent.

Le Goff est le plus lu des médiévistes européens, notamment parce qu’il peint à gros traits. Il se lit facilement et il dit ce qu’il pense. Blanche est « insupportable… et franchement odieuse », Matthieu Paris montre sa « perversité habituelle », Louis « avait du mépris pour les intellectuels » (en réalité, il participa à la fondation de la Sorbonne). Ce large pinceau cache des nuances qui – si elles étaient présentées – révéleraient que le règne de Saint Louis a une importance de long terme à laquelle il fait à peine allusion. Il mentionne plus d’une fois la « cupidité » de l’Église, comme si aucune réserve ne s’imposait. Au cours du règne, les revenus royaux furent multipliés par trois, en partie aux dépens des paroisses, qui financèrent notamment aux deux tiers les deux croisades avortées, au moment même où Innocent IV (descendant de banquiers génois) faisait tout pour obliger les évêques à tenir leurs comptes, sans dilapider leur patrimoine. Jusqu’au règne du grand-père de Louis, ceux-ci assumaient l’essentiel des fonctions gouvernementales, main dans la main avec une monarchie qu’ils avaient contribué à promouvoir. Mais les temps changeaient. Les villes, en plein développement dans toute l’Europe occidentale, souhaitaient un style de gouvernement plus en phase avec leurs besoins que celui offert par les églises au pied desquelles elles s’étaient constituées.

 

Un siècle de retard sur l’Angleterre

En France plus qu’ailleurs, la Couronne devint l’autorité à laquelle se rallièrent les « bonnes villes » du roi. Les évêchés perdirent donc non seulement des revenus, mais aussi et surtout du pouvoir. L’excommunication était la peine la plus sévère que puissent infliger les tribunaux ecclésiastiques. Mais ils ne pouvaient contraindre les récalcitrants que si les agents du roi les soutenaient. Jusqu’ici, ils l’avaient fait ; désormais, la centralisation judiciaire entreprise par Louis avait balayé tout cela, et l’on pouvait faire appel d’une sentence d’excommunication devant le parlement.

À mesure que la machine administrative royale se faisait plus efficace, le pouvoir des prélats faiblissait ; et, pour autant que l’histoire soit affaire de causes et d’effets, c’est bien pourquoi Louis fut canonisé. En 1297, son petit-fils Philippe le Bel – le roi qui ferait bientôt brûler les Templiers et kidnapperait un pape – imposa un nouvel impôt à tous les évêchés pour financer un regain d’hostilités contre l’Angleterre. Lorsque le pape Boniface VIII s’insurgea contre l’imposition des biens ecclésiastiques sans l’accord de l’Église, le roi riposta en interdisant l’exportation de métaux précieux, touchant ainsi les revenus du pape. Pour trouver un compromis, Boniface dut jouer son atout : il canonisa l’aïeul de Philippe.

Au moment de son inhumation à Saint-Denis en 1271, de nombreux Français tenaient déjà Louis pour un saint. Un Anglais présent à la cérémonie déclara qu’Henri III ne l’était pas moins. Ce n’était pas déraisonnable : la piété du roi d’Angleterre avait été aussi vive. Mais, s’il avait pu considérer objectivement l’histoire des deux pays, notre Anglais aurait compris qu’il n’y avait pas de contestation possible. La France était beaucoup plus grande, ce qui, au début du Moyen Âge, signifiait qu’elle était moins intégrée politiquement que sa rivale. C’est pourquoi la Normandie avait pu conduire sa propre politique étrangère et conquérir l’Angleterre en 1066, ce qui avait accru le déséquilibre, à mesure que les Normands puis les Angevins réformaient astucieusement une monarchie déjà avancée et unifiaient l’Angleterre. Les rois de France étaient très en retard et leurs domaines, dans les années 1170, étaient éclipsés par ceux de la Couronne anglaise en France. Puis tout changea. Vers 1200, ce fut au tour de la France de réaliser son potentiel. Et ce retard d’un siècle donna à sa monarchie son caractère particulier. Il explique par exemple pourquoi le Parlement anglais émergea pour contrôler la royauté tandis que son équivalent français émergea, lui, pour aider à l’instaurer. En raison de ce retard, toujours, la réussite capétienne coïncida avec une expansion considérable de la vie urbaine et du savoir. La Couronne favorisa et tira profit de l’une comme de l’autre. Les changements constitutionnels qui devaient nécessairement s’ensuivre furent aussi modelés par l’époque. Car cette période connut une autre efflorescence encore, celle de l’étude du droit romain, avec son lot de procédures prêtes à l’emploi pour gérer un pouvoir unifié. La plupart des gouvernements médiévaux finiraient par s’y intéresser, à l’exception de l’Angleterre, qui avait déjà construit sa monarchie. La France emprunta beaucoup, notamment pour définir la charge royale, au droit romain. Celui-ci tournait en effet autour du princeps, l’empereur. Il suffisait de remplacer le princeps par le rex pour disposer d’une nouvelle philosophie politique ad hoc. Le roi ne serait soumis à aucune autorité supérieure au sein des frontières du royaume. Sa charge revêtit dès lors une « majesté » bien supérieure à celle qui reposait sur les loyautés personnelles qui cimentaient dans la société féodale les monarchies primitives. C’est là qu’intervint la sainteté. Avant de désigner le saint chrétien, l’auréole avait orné le chef du princeps romain. En 1297, elle revenait à son point de départ.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 8 avril 2010. Il a été traduit par Guillaume Villeneuve.

L’énigme Jeanne « d’Arc »

Le flot de livres qui accompagnent traditionnellement la moindre commémoration de Jeanne d’Arc ajoute généralement peu de matière aux faits établis la concernant. La source essentielle reste en effet le compte rendu détaillé de son procès, publié avec un nombre considérable de documents annexes par l’historien français Jules Quicherat dans les années 1840 (1). En imprimant, dans toute leur franchise et leur ténacité, les paroles de la jeune fille, Quicherat fit à peu près autant pour Jeanne d’Arc que l’historien britannique Thomas Carlyle pour Oliver Cromwell en éditant ses lettres et discours dans la même décennie (2). Depuis, les chercheurs ont replacé le parcours de l’héroïne dans son contexte politique, mais ils en sont encore réduits aux conjectures face à certaines énigmes.

 

Chef ou mascotte du régiment ?

Par quel « signe » Jeanne a-t-elle pu convaincre Charles VII de sa légitimité, et pourquoi a-t-il été si prompt lui faire confiance (3) ? A-t-elle été un véritable chef de guerre ou une simple mascotte de régiment ? Pourquoi n’a-t-on pas fait plus d’efforts pour la racheter aux Anglo-Bourguignons après sa capture ? Et pourquoi avoir attendu les années 1450 pour la réhabiliter ? On peut concevoir des réponses rationnelles à toutes ces questions, mais sans aucune certitude d’être dans le vrai. Rappelons, par ailleurs, que la plupart des hypothèses les plus populaires sur Jeanne elle-même sont dénuées de fondement. On ne sait pratiquement rien de son apparence physique, par exemple ; quant au nom « d’Arc », dont elle ne s’est jamais servi, il lui a été attribué plus d’un siècle après sa mort.

De telles incertitudes ont assurément contribué à faire d’elle l’un des symboles les plus évocateurs et les plus malléables de l’histoire de l’humanité. Dans la mythologie moderne, Jeanne d’Arc est à la fois sainte catholique et martyre de la cause de l’individualisme anticlérical le plus vigoureux. Elle incarne à la fois l’innocence féminine et le combat pour l’émancipation. (Le cortège qui attendait Mrs. Pankhurst à sa sortie de la prison d’Holloway était conduit par une suffragette portant l’armure de Jeanne (4).) Emblème national français, elle n’est en aucune façon la propriété exclusive du pays. Son aventure a inspiré Schiller et Verdi, Tchaïkovski et Bernard Shaw. La peinture et la sculpture l’ont célébrée. Mark Twain l’a prise pour sujet d’un roman – le meilleur qu’il ait écrit, estimait-il avec une joie perverse (5) – et elle a fait l’objet d’essais et de biographies historiques trop nombreux pour être comptés.

Le livre de la médiéviste Frances Gies peut être conseillé sans réserve aux lecteurs qui cherchent un récit simple et sans prétention sur la carrière de Jeanne (6). L’auteure fait soigneusement la part des preuves concrètes et des racontars, et ne prêche – c’est agréable – pour aucune paroisse. Beaucoup plus ambitieux, l’essai de Marina Warner poursuit un double objectif. D’abord, « décoder » le contexte dans lequel Jeanne s’est épanouie et fut détruite : en rapprochant les déclarations et les actes de la Pucelle des modes de pensée du XVe siècle, l’auteur veut montrer ce qui, chez elle, attirait tant une partie de ses contemporains et révulsait tant les autres. Ensuite, expliquer l’extraordinaire puissance du mythe posthume dont a fait l’objet sa personne, en rattachant ses manifestations successives à l’éventail restreint des stéréotypes qui régissent la perception traditionnelle du comportement féminin. Jeanne l’intéresse particulièrement parce qu’elle échappe aux catégories qui ont le plus souvent permis aux femmes d’atteindre l’immortalité. Pour mener à bien sa tâche, Marina Warner a étudié les sources de l’époque, lu les meilleurs experts et exploré en profondeur la littérature et l’histoire de l’art. Son livre, riche d’intuitions fulgurantes, témoigne en outre d’un véritable talent d’écrivain.

La plupart des spécialistes s’intéressent d’abord à la dimension politique de la trajectoire de la Pucelle. Ils cherchent à découvrir quelle faction, au sein de la cour, a décidé d’exploiter les convictions naïves de Jeanne et analysent les groupes rivaux impliqués dans son procès, puis sa réhabilitation. Marina Warner n’est pas indifférente à ces questions, mais le cœur de son propos est ailleurs. Tout en convenant que « le principal problème […] est d’expliquer pourquoi cette jeune fille a été crue et suivie », elle préfère chercher la réponse dans l’« architecture des mentalités ». C’est la disposition de ses contemporains à se laisser convaincre par ses affirmations qui a donné à Jeanne son immense pouvoir.

 

Peut-être anorexique

Celui-ci puisait à plusieurs sources. Tout d’abord, la virginité. Dans « une culture terrorisée par le péché de chair », selon l’expression de Warner, l’image du corps immaculé avait une force considérable. Les chrétiens du Moyen Âge y voyaient un état de sainteté et d’innocence rappelant la condition de l’homme avant la Chute, et la chasteté était pour eux un préalable à l’accomplissement des miracles. Dans le cas de Jeanne, cette image était renforcée par les rumeurs affirmant qu’elle mangeait peu, n’avait pas de règles et n’inspirait aucun désir aux hommes, malgré sa beauté, ou repoussait vigoureusement leurs avances. (Un jésuite du XVIIe siècle rapporte admirativement que quiconque portait sur elle un regard lubrique devenait irrémédiablement impuissant.) Warner se demande, à bon droit, si Jeanne était anorexique. Elle soupçonne aussi qu’à force de longues chevauchées elle n’était sans doute plus vierge au sens clinique du terme ; mais les attentes psychologiques et culturelles de l’époque étaient telles, selon l’historienne, qu’on la reconnut néanmoins telle après examen (7).

Deuxième source de pouvoir : sa présumée inspiration divine. La chose n’avait rien d’exceptionnel. Les femmes mystiques possédant prétendument le don de prophétie étaient monnaie courante au Moyen Âge, et bien des paysannes illettrées se prétendaient porteuses de messages de Dieu pour les autorités. Après la capture de Jeanne, l’archevêque de Reims lui trouva d’ailleurs vite un remplaçant en la personne de Guillaume, jeune berger originaire des montagnes du Gévaudan, qui portait les stigmates du Christ. L’Espagne rurale du XVe siècle, comme le montre William A. Christian dans un essai fort intéressant (8), regorgeait aussi de profanes visités par des visions de la Vierge Marie ou d’autres saints ; si le témoin de l’apparition était une femme, il s’agissait presque toujours d’une vierge.

Mais les visionnaires espagnols recevaient des messages locaux, stéréotypés et pieux ; ils renforçaient des cultes circonscrits à un lieu et ne menaçaient en rien l’autorité politique. Les prédictions de Jeanne avaient ceci de singulier qu’elles touchaient à la politique nationale et non à la dévotion locale, et qu’elles étaient remarquablement prosaïques et précises, et non vagues et invérifiables. Des prophéties antérieures, annonçant que des vierges de Lorraine prendraient l’armure pour délivrer la France, lui auraient dit-on préparé le terrain. Mais Jeanne elle-même ne les invoqua jamais, se fiant uniquement à ses propres voix. Elle ne prétendait pas non plus accomplir de nouveaux miracles, même si le public était prompt à lui en attribuer. Comme le souligne Marina Warner, sa singularité était constamment occultée par la façon dont ses contemporains l’enfermaient dans un rôle.

Son mode de vie reproduisait pourtant, lui aussi, un stéréotype. Warner laisse entendre que Jeanne vivait sous l’emprise du roman de chevalerie. Son étendard personnel, ses vêtements somptueux, la foi jurée à son suzerain, ses appétits de croisade et son mépris téméraire du danger étaient autant de caractéristiques de ce modèle. En deux occasions seulement elle en bafoua le code : d’abord, quand elle lança une attaque (manquée) contre Paris un jour de fête religieuse (9) ; ensuite, quand elle autorisa l’exécution d’un prisonnier de guerre (10). En dehors de cela, toute sa conduite se conformait au mythe de la chevalerie, et c’est bien ainsi qu’elle était perçue.

Si Jeanne incarnait certains des idéaux les plus chéris de l’époque, elle les offensait tout autant. L’ascension spectaculaire d’une fille de fermier était en soi un défi aux principes hiérarchiques conventionnels, mais à cette première transgression la Pucelle en ajoutait deux autres, bien plus condamnables. D’abord son entêtement à soutenir l’authenticité de ses voix, quoi que pût en penser l’Église. Les sources supposées de ces appels étaient assez classiques : saint Michel était l’emblème de la résistance française, sainte Marguerite avait sa statue à Domrémy (son village natal), et sainte Catherine était la protectrice de l’église de Maxey, située sur l’autre rive de la Meuse. Mais le fait que la jeune fille ait d’emblée accepté de s’y soumettre, sans avoir au préalable obtenu l’aval de l’Église, portait en germe l’anarchie. À peine quinze ans auparavant, Prague avait brûlé Jan Hus, et, à l’époque du procès de Jeanne, la France comme l’Angleterre vivaient dans la crainte de l’hérésie. En prétendant s’élever au-dessus de l’autorité ecclésiastique, la jeune fille passait pour une dangereuse fanatique.

Pire, en suggérant que les saints entendus s’étaient incarnés, elle s’exposait aux accusations de sorcellerie. Comme l’écrit Marina Warner, « ses saints ont un corps, des vêtements, ils parlent français, elle peut les étreindre et les toucher. Elle ne voyait là aucune incongruité – pourquoi l’âme serait-elle privée d’yeux et d’oreilles ? En toute naïveté, elle enfreignait un axiome fondamental de la notion chrétienne de sainteté… Les abstractions devaient rester abstraites, et non revêtir des formes matérielles ».

Une fois ses ennemis persuadés que les voix de Jeanne n’étaient pas saintes mais démoniaques, tout s’expliquait. Le signe mystérieux donné au roi, l’épée, l’anneau et l’étendard magiques, ses prophéties, son invulnérabilité : autant de preuves de sa nature diabolique. Sa jeunesse et sa beauté ne lui étaient d’aucune protection, car on connaissait la propension du diable à revêtir des formes trompeuses. (Le beau prince Lucifer peint pour le duc de Berry vers 1413, avec « ses boucles blondes, son corps pâle dénudé, sa douce gravité juvénile, écrit Marina Warner, nous plonge au plus profond des anxiétés de l’époque ».)

 

Saintes travesties

L’accoutrement masculin de Jeanne était aussi lourd de sens que sa déférence envers ses voix. Le christianisme est la seule religion, souligne Marina Warner, qui prêche l’égalité des sexes, mais Jésus était un homme et, en pratique, l’Église est dominée par les hommes. Une femme n’avait que deux stratégies possibles pour surmonter les préjugés l’empêchant de s’affirmer, et Jeanne utilisa les deux. Sa virginité la délivrait de cette identification au corps qui jouait un rôle essentiel dans l’idée d’infériorité de la femme. Son travestissement exprimait le même déni de son identité sexuelle. Il symbolisait à la fois le renoncement à la chair et le rejet de la domination masculine.

La tradition chrétienne compte plusieurs saintes travesties. Sainte Wilgeforte (sainte Uncumber, dans la tradition anglaise) avait même vu sa virginité préservée grâce à la croissance miraculeuse d’une longue barbe et d’une moustache ; elle devint ensuite la sainte tutélaire des épouses mécontentes souhaitant se débarrasser de leur mari. Au départ, Jeanne avait revêtu des vêtements masculins par commodité, pour monter à cheval. Mais elle continua de les porter pour des raisons symboliques. Ils représentaient, selon Marina Warner, un désir d’être neutre, de surmonter les inconvénients de la féminité. Elle aspirait à « cette androgynie qui dans la mystique chrétienne sert de métaphore à la pureté angélique ».

Mais selon ses ennemis, son habillement était une infraction flagrante aux interdits du Deutéronome (« Une femme ne portera pas un costume masculin (11) »). « Où était sa discrétion féminine, se demandait au XVIe siècle le chroniqueur anglais Edward Hall, quand elle revêtait des vêtements masculins et frayait avec le commun des soldats, offrant à tous les hommes l’occasion de la juger et médire d’elle et de ses actes ? » Marina Warner la compare à Jo, l’héroïne des Quatre Filles du Docteur March, et à tous les garçons manqués de la littérature qui tentent vainement de s’imposer dans un monde de mâles. A-t-on ou non poussé Jeanne dans un piège pour lui faire reprendre son costume masculin après avoir abjuré ? Impossible de le dire (12). Mais il est clair que son travestissement a contribué à sa chute.

L’importance accordée à Jeanne de son vivant a été amplifiée par les angoisses et les aspirations de ses contemporains, qui percevaient ses actes à la lumière des normes de l’époque. Son individualité propre restait amplement ignorée. Et elle sombra dans un oubli total après sa mort. Au cours des siècles suivants, suggère Warner, Jeanne devint l’équivalent humain de ce que les botanistes nomment un écotype, une plante qui voyage, s’adapte et se développe sous des formes diverses dans des milieux différents.

Sa première réhabilitation en 1456 fut un acte politique. Elle lavait Charles VII de tout soupçon d’hérésie ou de sorcellerie et elle rejetait fermement la responsabilité de son exécution sur les Anglais. (Des générations entières de patriotes français ont ensuite opportunément oublié que les plus fortes pressions pour l’envoyer au tribunal émanaient de l’Université de Paris, et que la majorité des participants au procès étaient français.) En 1456, il ne fut jamais question de sa sainteté, ni même de son orthodoxie. Mais Orléans chérissait sa mémoire et, au milieu du XVIe siècle, elle réapparut comme une figure nationale salvatrice, au même rang que Charlemagne, Roland ou Godefroy de Bouillon. On accola à son nom un « d’Arc » qui rappelait l’arc de Diane. On la peignit en Amazone, en guerrière de la Renaissance à la longue chevelure flottante, portant l’armure le temps d’une bataille ; oubliés, ses cheveux taillés courts et son habitude de s’habiller en homme.

Jeanne rejoignit ainsi les images admises de l’héroïsme féminin, qui étaient soit classiques soit bibliques : « Tu es une Amazone / Et combats avec l’épée de Déborah », lui dit le Charles VII de Shakespeare. Marina Warner nous livre des réflexions intéressantes sur le goût de la Renaissance pour la figure de l’Amazone : le concept incarnait selon elle la soumission implicite à la domination masculine, qui passait par l’ablation du sein gauche (pour faciliter le tir à l’arc), et se terminait souvent par la reddition érotique à un guerrier mâle supérieur. Dans la Jungfrau von Orleans de Schiller, Jeanne s’éprend d’un soldat anglais et meurt à ses côtés sur le champ de bataille ; dans l’opéra de Verdi, son amant est le dauphin en personne.

À la Renaissance, Jeanne se conforma aussi au modèle de la vertu féminine. Marina Warner souligne le paradoxe : même si les femmes étaient tenues pour inférieures et plus enclines au péché, peintres et sculpteurs représentaient habituellement les Vertus sous leurs traits. En 1602, l’allégoriste Cesare Ripa donnait pour consigne de peindre le Courage sous la forme d’une femme, non parce que les soldats devaient en imiter les comportements, mais parce que le combat armé conférait un honneur égal à celui d’une jeune fille défendant sa chasteté contre la tentation. Warner souligne à juste titre que le mode de vie et le costume de Jeanne se conformaient si exactement au modèle qu’ils corroboraient parfaitement sa propre prétention à la vertu.

Au début du XVIIe siècle, la dimension héroïque de la Pucelle fut renforcée de manière plus triviale, par l’ambition de ceux qui affirmaient descendre de ses frères, Pierre et Jean. Après sa mort, ce duo peu reluisant avait tenté de faire passer une autre jeune femme pour la Jeanne authentique, affirmant qu’elle avait été sauvée des flammes par une substitution de dernière minute. Ils avaient obtenu un blason, et adopté le titre nobiliaire de « du Lys ». C’est apparemment le désir de revendiquer un droit à leur titre de noblesse (13) qui conduisit en 1612 Jean Hordal à publier en latin une histoire de la noble héroïne Jeanne, puis un autre parent putatif, Charles du Lys, à faire paraître l’année suivante une impressionnante collection de témoignages en mémoire de la Pucelle qu’il avait obtenus d’une kyrielle de célébrités littéraires, dont Grotius et Scaliger.

Le statut de symbole national de Jeanne était à présent fermement établi, et suffisamment solide pour survivre, au XVIIIe siècle, aux assauts irrévérencieux de Voltaire : son épopée burlesque La Pucelle d’Orléans (1755) avait l’effronterie de tourner le sujet en dérision, un blasphème que nombre de Français ne lui pardonneront jamais.

 

Derrière les saints, cherchez leur mère

Au XIXe siècle, l’image de Jeanne prit trois aspects essentiels. Elle était d’abord l’enfant de la nature, touchant au symbole d’innocence primitive. Bien que née fille d’un fermier plutôt prospère, elle passait désormais pour une paysanne typique. Les démocrates l’érigeaient en preuve de la bonté foncière des gens du commun. Des poètes romantiques comme Robert Southey saluaient en elle une « âme élevée parmi les paysages les plus saints / De la nature immaculée ». Les sentimentalistes la tenaient pour l’héroïne de la domesticité, le modèle de la pure jeune fille. Jeanne était à peine moins âgée que certains chefs militaires de l’époque, mais les victoriens et les édouardiens, fascinés par sa jeunesse, multiplièrent les biographies avec des titres comme « La vierge guerrière », « La jeune soldate », « La petite Lorraine », ou « L’histoire d’une fillette courageuse ». Mark Twain l’identifia à sa propre fille Suzy, morte d’une méningite à l’âge de 24 ans ; pour lui, Jeanne était une sorte de gamine sur un poney : « Cette charmante petite silhouette, le torse penché sur l’encolure du cheval, chargeant à la tête des armées de France, les cheveux au vent. » Les dévots français racontèrent la vie domestique de la Pucelle à Domrémy, la représentant en train d’apprendre ses prières contre le giron maternel, et d’aider aux tâches ménagères. Il n’y a pas si longtemps, en 1961, la ville inaugurait d’ailleurs une statue de Jeanne et de sa mère dédiée « à la gloire des mamans » et portant cette inscription : « Derrière les saints cherchez leur mère. »

Elle était ensuite, plus que jamais, le symbole de la résistance française contre l’ennemi, l’objet d’un culte encouragé par Napoléon. Sa maison natale, attraction touristique depuis le XVIe siècle, fut officiellement ouverte au public en 1820. Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, puis la Première Guerre mondiale, les combats sur la frontière est donnèrent une résonance supplémentaire à la carrière de la petite Lorraine. En 1929, le maréchal Foch comptait parmi les neuf membres de l’Académie française qui publièrent un hommage à Jeanne d’Arc.

Elle représentait, enfin, la religion et l’Église. On avait réclamé sa canonisation depuis le XVIIe siècle au moins, mais il n’était pas si simple de convertir en sainte la jeune fille jugée pour hérésie. Des humanistes et des sceptiques comme Lamartine, Michelet ou Anatole France la considéraient comme une héroïne, non une sainte, et ils n’entendaient pas la confier à la garde exclusive des chrétiens et des monarchistes. Pour le poète socialiste catholique Charles Péguy, Jeanne incarnait la liberté de l’individu et son procès offrait un parallèle évident avec la persécution antisémite de Dreyfus. Pourtant, les antidreyfusards et l’Action française revendiquaient Jeanne comme symbole de la force militaire et de l’ordre national. C’est l’évêque conservateur d’Orléans, Félix Dupanloup, ennemi de l’école laïque, qui lança une pétition pour la faire canoniser ; en 1878, l’opinion s’était déjà tellement polarisée qu’il fallut interdire les manifestations rivales prévues le 30 mai pour célébrer, d’un côté, le 460e anniversaire de son exécution ; de l’autre, le centenaire du décès de Voltaire qui, ironie de l’histoire, mourut le même jour qu’elle.

Nulle part les diverses images de Jeanne n’apparaissent mieux que dans les deux groupes opposés de statues érigés à Domrémy même. L’un fut commencé en 1890 à la demande de Jules Ferry, positiviste et républicain ; il montre une Jeanne majestueuse, représentante de la nation, qui brandit vers le ciel une épée vengeresse. L’autre, d’inspiration plus pieuse, fait d’elle l’humble instrument de Dieu, une paysanne agenouillée devant trois saints catholiques. La béatification de Jeanne (1909) puis sa canonisation (1920) permirent au pape de répondre aux catholiques français qui le priaient de prendre fermement position contre l’essor de l’athéisme. Mais ces mesures pouvaient aussi s’interpréter comme des symboles d’unité nationale, transcendant les querelles partisanes. En 1979, non seulement les dignitaires de l’Église mais avec eux, le président Giscard d’Estaing assistèrent aux cérémonies célébrant le 550e anniversaire de la levée du siège d’Orléans. Entre-temps, comme nous le rappelle Frances Gies, Catherine et Marguerite, deux des voix de Jeanne, avaient été rayées du calendrier religieux et leur existence mise en doute.

Marina Warner est bien consciente de l’infantilisme implicite qui irrigue l’imagerie populaire de la Pucelle de Lorraine, et elle souligne la tendance sadomasochiste des chrétiens à exiger de leurs saints qu’ils meurent en martyrs. Elle conclut par quelques réflexions sur l’aptitude de l’art à remodeler la vie pour l’adapter à ses propres préoccupations, rappelant que la carrière de Jeanne fut trop irrégulière et fragmentée pour se conformer à un schéma unique. La jeune fille ne fut pas d’une fidélité sans faille à ses convictions ; sa tentative d’évasion fut peut-être une tentative de suicide, elle a brièvement abjuré et, à la fin, pleuré avec amertume. Mais, parce que les héros doivent se montrer inflexibles dans la poursuite de leurs objectifs, on passe souvent ces ratés sous silence. Nos catégories de pensée, qu’il s’agisse des héros ou des femmes, sont trop limitées, trop rigides, pour embrasser la réalité de l’expérience. Ou, plus simplement, l’histoire est une chose, la mythologie en est une autre.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 juin 1981. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Mes sorciers bien-aimés

Le duché de Lorraine, à l’aube de l’époque moderne, pouvait difficilement passer pour un État faible. Il n’en était pas fort pour autant. Dépourvu de véritable intégrité territoriale, desservi par une situation géographique malheureuse, il manquait de ressources. Ses dirigeants devaient manœuvrer avec prudence pour asseoir leur pouvoir. Or la stabilité et la modeste prospérité qu’ils finirent par instaurer furent brusquement anéanties par la guerre de Trente Ans, qui déchira l’Europe entre 1618 et 1648. Ils trouvèrent cependant le moyen de créer certains des documents historiques les plus extraordinaires que comptent les archives européennes : les dossiers d’abord soumis chaque année à la Chambre des comptes par les prévôts de la cinquantaine de districts administratifs du territoire, puis classés et enfermés dans l’une des tours du palais ducal de Nancy. Un système mis en place par Thierry Alix, président de la Chambre à la fin du XVIe siècle, un obsédé de la conservation des textes.

Parmi ces papiers, qui se trouvent aujourd’hui aux archives de la Meurthe-et-Moselle, figurent les minutes complètes de près de quatre cents procès en sorcellerie. Y sont transcrits, avec une précision stupéfiante, les dépositions, interrogatoires et confrontations des débuts de la procédure ; puis la progression de chaque affaire, du tribunal local au Change de Nancy, autre institution ducale dont l’avis sur la sévérité de la sentence et l’opportunité du recours à la torture devint obligatoire après 1569. Ces dossiers représentent environ un cinquième des procès en sorcellerie qui furent intentés dans le duché à l’apogée du phénomène, entre 1571 et 1630 ; ils permettent de reconstituer l’histoire d’une centaine de femmes et d’une cinquantaine d’hommes accusés de ce crime.

Mais si le duché créa ces archives, il ne créa pas les sorciers. Car ces personnes ne furent pas, fondamentalement, victimes du système judiciaire ou des intérêts politiques et religieux qu’il servait ; ni même, comme ce fut parfois le cas ailleurs en Europe, d’une campagne de répression savamment orchestrée. Mesurée à l’aune du nombre de procès ou d’exécutions pour mille habitants, la chasse aux sorcières de Lorraine fut, certes, l’une des plus féroces d’Europe. L’un des membres du Change de Nancy, le maître-échevin Claude Bourgeois, considérait la sorcellerie comme le crime par excellence dans la région. Mais cette répression sauvage ne devait pas grand-chose à la machinerie ou à la philosophie de l’État qui permit aux procès d’avoir lieu et aux archives d’être bien tenues. Les Lorrains de l’aube de l’ère moderne produisaient leurs propres sorciers, des sorciers du cru, pour ainsi dire, nés presque naturellement de la culture et des communautés de ce monde essentiellement rural.

 

Des rivalités personnelles meurtrières

Face à la richesse des documents et à la nature indigène du crime, l’historien est tenu de prêter la plus grande attention aux situations, et surtout aux conversations, d’où ont surgi initialement les accusations de sorcellerie. Et c’est bien dans cet esprit que, depuis près de trente ans, Robin Briggs explore les archives ducales de Nancy, replaçant la figure du sorcier dans l’évolution de ces petites sociétés paysannes et agricoles, où les relations et les rivalités interpersonnelles sont souvent meurtrières. Rares sont les chercheurs capables d’offrir un récit aussi finement ciselé et historiquement réaliste de l’impact qu’avait la sorcellerie sur le quotidien, ou de traiter avec autant d’empathie les personnes impliquées. Dans un précédent livre sur le sujet, Briggs exploitait déjà avec art les documents nancéiens, mais il tentait aussi d’appliquer son propos à l’Europe entière 1. Son ouvrage sur les sorcières de Lorraine vient à certains égards compléter cette étude antérieure, mais Briggs se consacre ici entièrement à « ces millions de mots qui dorment encore dans les archives », et qui « exigent et méritent à eux seuls une attention méticuleuse ». Voici donc le fruit de longues années passées à étudier un extraordinaire ensemble de documents, et une magnifique légitimation de cette entreprise.

Le résultat du travail acharné de Briggs relève d’une forme d’ethno­graphie historique. Au début, l’auteur affiche sa proximité avec les historiens-ethnologues de la sorcellerie, mais c’est du côté de l’anthropologie que son livre s’achève. Sorcellerie, oracles et magie chez les Azandé (Gallimard, 1972), un classique publié en 1937 par Evans-Pritchard, est cité comme une analyse modèle de la façon dont la sorcellerie est perçue au quotidien dans les sociétés où elle fait partie intégrante des croyances, des attitudes et des comportements. Dans les dernières pages, Briggs se fait l’écho d’une des plus célèbres affirmations d’Evans-Pritchard : dans le « tissu de croyances » d’un Zandé, écrit-il « chaque fil dépend d’un autre fil… » ; la toile dans son ensemble n’est « pas une structure externe qui enserre l’homme. C’est la texture de sa pensée et il ne peut imaginer que sa pensée soit fausse ». Dans Des théories sur la religion des primitifs (Payot, 2001), Evans-Pritchard mettait en garde : qualifier de « surnaturelle » la croyance selon laquelle les sorciers peuvent causer la mort, c’est risquer de ne rien comprendre, car pour les individus concernés rien ne saurait être plus naturel.

La sorcellerie semble également avoir fait partie du monde ordinaire des Lorrains du début de l’époque moderne, tant elle était imperceptiblement mêlée au reste de leur univers mental et social. Briggs fait notamment cette remarque éclairante : si les prétendus actes de sorcellerie étaient en soi assez précis – mauvaise récolte, maladie, décès –, le fait d’attribuer la malveillance à tel ou tel individu relevait de la déduction plutôt que de l’affirmation catégorique. De ce point de vue, les témoins d’un crime donné fournissent un matériau exceptionnel, faisant le récit détaillé des inflexions souvent subtiles de leurs relations de voisinage, remontant parfois de nombreuses années en arrière, qui permettaient de nourrir l’instruction.

Voici donc des milliers de gens ordinaires des XVIe et XVIIe siècles – entre dix et vingt-cinq témoins par affaire – qui parlent de leur vie et de leur communauté. Que nous disent-ils ? Hommes et femmes devaient être à l’affût de variations parfois infimes dans les actes, les gestes et surtout les discours, susceptibles de bouleverser l’alchimie complexe des relations familiales et communautaires, et de suggérer une forme de malveillance. Au besoin, il leur fallait prendre des mesures défensives qui étaient tout aussi subtilement jugées. Il est très frappant de voir comment les soupçons se formaient. Les accusations étaient formulées sur la base de simples nuances dans les paroles et dans les actes, dont l’importance s’amplifiait avec le temps. Le langage est au cœur même de l’analyse de Robin Briggs. La sorcellerie dépendait fondamentalement de l’interprétation du discours comme malveillant, même quand aucune insulte ou menace explicite n’était formulée ; et cela pouvait reposer, une fois encore, sur les plus subtiles variations de contenu ou de ton. Le fonctionnement complexe – Briggs parle de « structure profonde » – de la rumeur et des ragots jouait un rôle crucial dans la formation à long terme d’une réputation de sorcellerie, elle-même essentielle pour établir un lien entre malheur et malignité. Briggs évoque notamment le « maelström de bavardages » qui parcourait les villages de Lorraine, où les mots pouvaient réellement être meurtriers.

 

Recours routinier à la torture

Tout cela explique aisément l’apparition d’accusations officielles et de dépositions légales, quand les circonstances brisaient le processus social normal de gestion de la sorcellerie. Mais l’ouvrage de Briggs révèle – c’est son originalité – à quel point cette gestion informelle était généralement couronnée de succès. L’auteur nous demande d’envisager ce qui aurait pu se produire, mais n’a pas eu lieu. En vérité, seule une minorité de sorciers et sorcières ont subi des poursuites légales, puisque la moitié au moins des communes du duché n’ont jamais connu d’affaire, et que la plupart des autres en ont très rarement déclenché. Or cela ne s’explique pas par un éventuel scepticisme quant à la réalité du crime ; ni par une quelconque réticence à condamner un sorcier ou une sorcière, dès lors que le procès avait lieu, étant donné ce que nous savons du recours routinier à la torture et de l’acharnement des juges. Mais le rôle organique de la sorcellerie dans la vie locale décourageait l’action légale. Les Lorrains, écrit Briggs, « préféraient de toute évidence gérer les sorciers plutôt que de les éliminer ».

Cette réserve tenait en partie aux nombreux mécanismes anti-sorcellerie dont disposait leur culture, comme celle des Azandé. Des méthodes employées soit directement par les victimes, soit en leur nom par toutes sortes de guérisseurs locaux, rebouteux, devins et autres sages. Mais la circonspection était aussi le fruit d’un élément plus inattendu : manifestement, les sorciers faisaient eux-mêmes partie du système thérapeutique. Dans le duché, comme ailleurs en Europe, on croyait à l’identité de la cause et du remède : qui savait infliger la maladie devait savoir l’évacuer. Il était donc dans l’intérêt des victimes d’envoûtement de négocier leur guérison avec l’individu jugé responsable, une stratégie délicate mais qui a sans doute bien fonctionné, la plupart du temps. Cela excluait, ou du moins différait, le recours à une solution légale. Les sorciers étaient, dans cette mesure, une composante acceptée de la vie du village, et pas simplement « les victimes passives des préjugés et de l’hystérie ».

La démarche de Briggs a aussi pour conséquence bienvenue, comme il le dit, de prendre le sujet « à l’envers ». Au lieu de se focaliser sur le phénomène de la persécution en soi – certes atroce, mais qui n’avait rien de bien remarquable, dans le cas de la Lorraine –, notre attention est attirée sur l’univers bien plus intéressant, mais jusque-là caché, qui gît au-delà. Où la sorcellerie n’était pas dysfonctionnelle (ni peut-être illusoire ou fictive, comme il arrive parfois encore à l’auteur de l’écrire), mais faisait partie du système culturel du « sens commun » ; du système d’appréhension de l’expérience normale.

Briggs évacue aussi certains aspects bien connus des études récentes sur la sorcellerie. Il fournit en tout cas bien peu d’indices du lien supposé entre les procès et les stratégies de pouvoir au sein de l’État ou de l’Église, même si d’autres éléments laissent penser que la pression socioéconomique sur les Lorrains augmenta considérablement à cette époque, se traduisant naturellement par une concurrence accrue, des hostilités plus acharnées, et une recrudescence des étincelles qui causèrent tant de discussions sur la sorcellerie et, finalement, tant d’accusations et de témoignages.

Fait remarquable, étant donné l’intensité du débat récent sur cette question, la sexualisation de la sorcellerie est ici presque invisible. La tendance à associer ce phénomène aux attaques contre les enfants explique peut-être, suggère Briggs, pourquoi l’on parlait surtout de sorcières, au féminin. Mais les dizaines d’histoires « enchaînées » qu’il raconte tout au long de son livre se déploient indépendamment du sexe des protagonistes, laissant supposer que, homme ou femme, on était d’abord un être capable de sorcellerie.

Ce genre d’étude très située pose inévitablement la question de l’exemplarité, que l’auteur aborde avec le même soin méticuleux que toutes les autres. Après tout, ce sont des recherches de ce type qui ont révélé la grande diversité du phénomène à travers l’Europe. Briggs nous fait prendre conscience de toutes les particularités probables de la Lorraine – notamment l’absence de débat parmi les élites, la présence d’un système légal qui facilitait les procès plus qu’il ne les encourageait, et la forte capacité des villageois à contrôler la sorcellerie par la négociation – mais il répugne à juste titre à assimiler hâtivement la situation du duché et celle qui prévalait au-delà. Il nous offre néanmoins un livre riche de messages forts pour ceux qui travaillent sur d’autres terrains. Le principal est celui-ci : la meilleure stratégie, non seulement pour étudier les archives de Nancy, mais aussi pour étudier la sorcellerie en général, est sans doute de limiter l’analyse causale et de revenir à l’interprétation ethnographique. Après tout, si ces documents ne sont « pas très éclairants » sur les questions de causalité, en découvrirons-nous un jour d’autres qui le soient davantage ?

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 19 septembre 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.

Peut-on excuser Robespierre ?

Un nuage noir plane depuis toujours sur le nom du révolutionnaire français Maximilien Robespierre. Paris ne possède aucun monument à sa mémoire. Aucune artère de la capitale ne porte son nom, alors même que les rues Saint-Just et Robert-Lindet, ou encore le boulevard Carnot honorent plusieurs de ses collègues du Comité de salut public qui gouverna la France sous la Terreur en 1793 et 1794. Il existe bien une station de métro Robespierre depuis le Front populaire, mais au-delà du boulevard périphérique, dans la banlieue ouvrière de Montreuil. C’est comme si Paris – pourtant riche en lieux de mémoire – souffrait d’amnésie sur le sujet. Même dans sa ville natale d’Arras, observe Ruth Scurr dans sa nouvelle biographie, les symboles commémoratifs brillent par leur absence, et la maison Robespierre est si vide qu’elle donne au visiteur le sentiment que l’homme « est un personnage dont il faut avoir honte ».

Le leader révolutionnaire a cependant encore des admirateurs. La plupart des historiens qui en sont appartiennent à la Société des études robespierristes, fondée à Paris en 1907, qui se réunit régulièrement pour écouter des communications, éditer une revue, organiser des colloques et financer des publications académiques. Lors d’un séminaire organisé en 1988, Michel Vovelle, alors titulaire de la prestigieuse chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, prononça un discours intitulé « Pourquoi nous sommes encore robespierristes ». Ce titre faisait volontairement écho à une conférence prononcée en 1920 par Albert Mathiez (1), un ancien détenteur de la même chaire, dans laquelle il établissait des parallèles entre 1789 et la révolution russe de 1917.

Pour sa part, ce n’est pas par sympathie pour les bolcheviks que Vovelle était partisan de Robespierre. Sa vie valait d’être saluée parce qu’il était venu en aide aux plus démunis, avait défendu les opprimés, prôné un idéal de démocratie sociale et milité pour une société plus équitable. Il l’avait fait sans relâche et avec une intégrité sans faille qui lui avait valu dès les débuts de la Révolution son surnom, « l’Incorruptible ». Même si l’on résiste à la tentation courante de vouloir en faire un père fondateur du « modèle social » français, l’essentiel du programme que Vovelle lui prête trouverait sa place à l’horizon de la respectabilité politique contemporaine. En ce sens, on pourrait même dire que « nous sommes tous robespierristes aujourd’hui » (du moins en grande partie).

 

Un parangon de vertu humaine

Mais parler de l’Incorruptible, c’est aussi parler de la Terreur. Membre important du gouvernement révolutionnaire de 1793-1794, il a justifié et bien souvent été l’instigateur de mesures terroristes destinées à sceller par la peur l’unité de la nation française et à repousser au-delà des frontières les armées européennes ennemies. Si le tristement célèbre Tribunal révolutionnaire n’était pas son invention, il fut son instrument. Témoin des attaques contre le catholicisme, il chercha à instituer une religion civile, le culte de l’Être suprême. Il fut renversé par un coup d’État le 27 juillet 1794 – le 9 thermidor de l’an II du nouveau calendrier – et guillotiné le lendemain.

S’il a encore des admirateurs, c’est en partie parce que la Terreur elle-même en a encore. Alors que certains sont tentés de mettre sur le même pied ce régime et ce qu’on appelle le terrorisme au XXIe siècle, ses partisans voient dans les mesures excessives, voire abominables, de 1793-1794 une réponse compréhensible à la situation catastrophique d’alors. La France nouvellement républicaine est ébranlée par les forces contre-révolutionnaires – l’Ouest rural du pays est sous la coupe des royalistes et bien d’autres régions se rebellent contre Paris. Aux frontières (et souvent aussi à l’intérieur), le régime affronte les troupes de toutes les têtes couronnées d’Europe, qui crient vengeance pour l’exécution du malheureux Louis XVI. Vovelle et ses collègues n’admirent pas seulement Robespierre pour son engagement contre les injustices sociales, mais aussi pour son patriotisme et sa fidélité républicaine. Dans ces circonstances extrêmes, on peut bien excuser ce parangon de vertu humaine d’avoir temporairement suspendu les libertés politiques pour sauver la Révolution.

Aujourd’hui comme hier, la Terreur divise. Parmi les historiens, la « thèse des circonstances » – cette tendance à considérer la période comme le produit d’une réaction nationaliste à une agression extérieure et à une menace de sédition intérieure – a depuis longtemps ses détracteurs. La plus importante attaque révisionniste à lui avoir été récemment portée est venue du regretté François Furet (2). La violence populaire était selon lui consubstantielle à la Révolution dès l’origine. Les conditions préalables à la Terreur étaient présentes bien avant les menaces, extérieures ou intérieures. La période n’a pas été le dévoiement fortuit et temporaire des principes de 1789, mais leur accomplissement. La Terreur était inscrite dans l’ADN de la Révolution depuis la prise de la Bastille. Selon la formule mémorable d’un autre révisionniste, l’historien Simon Schama, 1794, « c’était 1789, avec un plus grand nombre de cadavres (3) ». Furet met l’accent sur l’influence déterminante qu’eurent sur les choix ultérieurs les harangues politiques des débuts. Il souligne aussi le rôle de Robespierre dans la production et la diffusion de ce qui allait devenir le langage dominant de la violence. Pour Furet, l’Incorruptible n’est que la forme rhétorique la plus pure, la plus distillée du discours radical, et pour finir terroriste, de la Révolution.

« C’était la meilleure des époques, c’était la pire des époques », écrit Charles Dickens à propos de la Terreur au début de son passionnant roman, Un conte de deux villes (1859) (4). La grande énigme Robespierre tient précisément au fait que le pire et le meilleur de la nature humaine semblent réunis en une seule et même personne. Tout comme la Terreur peut être jugée par certains éminemment justifiable et radicalement injustifiable par d’autres, Robespierre est à la fois, observe Scurr, « l’apôtre inflexible du terrorisme et du totalitarisme », « le premier dictateur moderne », « l’inventeur et le chef d’orchestre de la Terreur qui envoya des milliers de gens à la mort », et un grand patriote ainsi qu’un parangon de vertu sociale-démocrate.

 

Un guêpier politique

Les historiens assez courageux pour entreprendre des recherches biographiques sur le personnage s’aventurent donc en terrain miné, sur le lieu d’une querelle historiographique majeure et non résolue, dans un véritable guêpier politique. Et comme si cela ne suffisait pas, il leur faut aussi faire face à d’épineux problèmes de sources. Le sang de Robespierre n’avait pas eu le temps de sécher que l’opprobre s’abattait déjà sur son nom. Le groupe disparate de conspirateurs à l’origine du coup d’État du 9 thermidor le couvrit immédiatement d’infamie, légitimant et exaltant ainsi leur décision de le renverser. Nombre d’entre eux avaient été ses alliés pendant la Terreur. Le présenter comme un pur et simple tyran était en partie une façon de se disculper – tactique courante dans les périodes « post » quelque chose. Les historiens qui cherchent à comprendre la nature et l’ampleur du rôle de Robespierre et de ses acolytes dans la Terreur doivent se faire à l’idée que l’essentiel des archives ont été perdues ou détruites, et que celles dont nous disposons sont irrémédiablement postérieures à Thermidor.

Il n’en est pas moins remarquable de constater à quel point les faits les plus élémentaires sur Robespierre et la Terreur restent obscurs et incertains, étant donné la quantité d’encre robespierriste et antirobespierriste déversée au cours des deux derniers siècles. La signification et l’usage antérieurs du terme même de « terreur » restent ainsi recouverts d’un épais mystère. Et nous devons encore nous en remettre aux calculs réalisés par Donald Greer en 1935 pour estimer le nombre de victimes (5). Greer compte de 30 000 à 40 000 personnes (dont 2 600 condamnations prononcées par le Tribunal révolutionnaire). En réalité, ce chiffre dépasserait certainement les 100 000 si l’on comptabilisait les morts de la guerre civile qui fit rage dans l’ouest de la France en 1793-1794. On ne peut s’empêcher d’avoir la désagréable impression que cette incapacité à dénombrer les victimes tient au fait que les chiffres actualisés pourraient être trop élevés pour les partisans mais trop faibles pour les adversaires de Robespierre.

De même, le rôle qu’il joua au sein des organes du gouvernement révolutionnaire est toujours loin d’être limpide. Comme Robert R. Palmer l’avait déjà remarqué en 1941 (6), Robespierre n’a signé que très peu de décrets du Comité de salut public – dont, il est vrai, il manqua les séances durant de longues périodes, probablement pour raisons de santé. Dans quelle mesure est-il donc personnellement responsable de la Terreur ? Autre mystère : bien que nous connaissions ses alliés au sein de la Convention, nous savons très peu de choses des relations qu’il entretenait avec eux, et encore moins de la façon dont il exerçait son pouvoir à la fois sur la ville de Paris et sur l’administration gouvernementale. Il y a quelques années, John Hardman a cherché dans sa biographie de Robespierre (7) à le dépeindre comme une sorte de chef de parti et à dessiner les grandes lignes d’une « machine de parti » robespierriste. Cette idée prometteuse n’a pas été reprise.

En outre, l’homme a lui-même parfait sa propre énigme. Nous disposons d’une excellente édition en dix volumes de ses œuvres complètes, qui rassemble ses écrits et ses discours à l’Assemblée nationale et au club des Jacobins. Il est extrêmement difficile de dire précisément ce qu’ils signifient. Robespierre s’exprimait et écrivait dans un style contourné et sibyllin mêlant les détails les plus intimes et les idées les plus abstraites, le pragmatisme tactique et l’idéologie mystique. Simon Schama parle à cet égard de « rhétorique de l’ego » : les sujets de portée historique sont abordés à travers son expérience et sa vie prétendument vertueuses, et le font valoir en conséquence.

« Je suis peuple moi-même », déclara-t-il typiquement (8). Cette affirmation grandiloquente offre à la fois une mise à jour démocratique de la formule apocryphe de Louis XIV, « l’État, c’est moi », et une référence claire à la souveraineté populaire dont il s’était fait le champion. Ses disciples ont fait leur miel de ce genre de formules, mais leur véritable sens échappait à la plupart de ses contemporains, au point que ses plus grands discours pouvaient provoquer la confusion, voire l’exaspération générale. Il ne donna jamais de feuille de route aux insurgés parisiens, pas plus qu’il ne désigna de cibles à la violence populaire. Si certains sont morts à la suite de ses déclarations, il pouvait toujours s’abriter derrière l’ambiguïté étudiée de ses discours. Ce qu’il disait et ce qu’on en retenait faisait deux – sinon plus. À cet égard, Furet manque l’essentiel en cherchant à extraire une idéologie terroriste de ses propos : Robespierre pouvait être un politicien retors sachant utiliser l’ambivalence delphique de ses paroles comme un instrument de pouvoir.

L’interprétation que donne Ruth Scurr du personnage s’écarte à maints égards de celle de Furet. Bien qu’elle s’appuie, comme lui, essentiellement sur ses œuvres publiées, son livre est tout sauf un exercice d’analyse du discours ; c’est l’étude de Robespierre la moins partisane qu’il nous ait été donné de lire depuis longtemps. Mais, comme Furet, elle place le leader au cœur de son analyse du cheminement vers la Terreur. Il a été, affirme-t-elle, « l’incarnation vivante de la Révolution sous son jour le plus sauvage ». À l’exception du qualificatif de « sauvage », Robespierre lui-même n’aurait pas dit autre chose. Mais il partageait à l’évidence ce point de vue avec bien peu de ses contemporains.

Fatal Purity est une tentative de comprendre l’homme dans toutes ses dimensions. Scurr est très au fait des horreurs auxquelles son héros a été associé. Mais elle perçoit aussi dans les écrits antirobespierristes une déformation insidieuse de son caractère. Plutôt qu’une biographie au sens conventionnel du terme, elle a voulu, écrit-elle, dresser un « portrait » de ce personnage unique et extraordinaire. Plutôt que de le condamner d’emblée, elle cherche à « être son amie et à voir les choses de son point de vue ». Elle tente de percer la personnalité de l’Incorruptible et de saisir sa psychologie. Appliquée à Adolf Hitler ou à Saddam Hussein, cette approche ferait tiquer. Mais, au-delà de ces questions éthiques, force est aussi de se demander dans quelle mesure une optique aussi resserrée peut nous aider à comprendre le contexte dans lequel vivait Robespierre et qui donnait sens à sa vie, ou à clarifier le tableau d’ensemble, particulièrement flou. Le personnage prend tellement de place dans Fatal Purity que le reste passe au second plan (ce qu’il aurait à coup sûr approuvé). Contrairement à ce que le sous-titre (« Robespierre et la Révolution française ») laisse entendre, l’ouvrage ne nous offre qu’un éclairage limité sur l’époque qu’il a à la fois reflétée et affectée. Les incidences plus larges de cette vie dédiée à la terreur politique restent elles aussi inexplorées. Étrangement pour un ouvrage écrit et publié après le 11-Septembre sur un terroriste qui se proclamait tel, ce n’est pas un livre sur la politique de la terreur. À notre grande déception, on n’apprend pas grand-chose sur les amitiés, les alliances ou les influences politiques qui se sont exercées sur Robespierre, ni sur le Paris où se déroule l’essentiel de l’action. Ses habitants sont représentés comme une « foule » indifférenciée à la Dickens, dont Scurr souligne la « dépravation ».

Le principal intérêt de Fatal Purity tient à sa manière subtile, perspicace et souvent originale de présenter le parcours de Robespierre comme un processus de construction de soi en figure révolutionnaire. Scurr s’intéresse davantage à sa trajectoire après 1789 qu’à ses origines et elle offre un récit très pénétrant et bien documenté de sa carrière. Quand il arrive à Versailles en 1789 pour siéger aux États généraux, Robespierre ressemble à tous les petits bourgeois qui peupleront la scène politique pendant les dix années suivantes. C’est un avocat modeste, établi dans une petite ville, et qui se livre aux activités de sa caste : il travaille dur, monte son cabinet, aime les promenades et les pique-niques à la campagne, tâte de la science, écrit des vers de mirliton (dont une ode sur l’art de cracher et de se moucher), participe à des concours littéraires, rédige des lettres d’amour dans le style de Jean-Jacques Rousseau (qui ne le faisait pas ?), et se cherche une épouse. Comme avocat, il s’honore de défendre les pauvres contre les riches. Même si cette approche relève de la rhétorique et de la sensibilité de sa génération, il s’apprête, comme nous le verrons, à en faire particulièrement bon usage.

Robespierre est né en 1758 à Arras, dans la province d’Artois, près de la frontière belge. Son père est un bon à rien qui abandonne sa famille et sa mère meurt quand il a 6 ans. Élevé par ses grands-parents, il doit sa carrière au soutien de l’Église, qui lui accorde une bourse lui permettant d’intégrer le collège Louis-le-Grand, au Quartier latin, où il rencontre de futurs camarades révolutionnaires comme le journaliste Camille Desmoulins, mais aussi des membres de l’aristocratie.

Il serait facile d’imaginer qu’une telle enfance ait doté le jeune Maximilien d’une très forte susceptibilité. Mais Scurr se retient d’imaginer quoi que ce soit de ce genre – et c’est probablement sage. Toute tentative d’étudier les influences prérévolutionnaires sur le Robespierre d’après 1789 vient immédiatement buter contre les graves problèmes de documentation déjà évoqués. Les principales sources d’information sur le jeune Robespierre sont des témoignages extrêmement partiaux. Les Mémoires de l’un de ses professeurs au collège, par exemple, le représentent comme un petit dur, assoiffé de revanche sociale et mû par la cruauté. Les Mémoires (peut-être apocryphes) de sa sœur Charlotte donnent au contraire du petit Maximilien une image de saint, défendant les plus faibles sur le terrain de jeux, ami des moineaux et des pigeons, pleurant la mort de l’un d’eux, qui lui était particulièrement cher. (Un autre récit le met en scène construisant une mini-guillotine pour couper la tête de ses oiseaux en cage.) Devant des témoignages aussi contradictoires, Scurr accorde prudemment un crédit relatif à la fois au noir et au blanc. Cette démarche a toutefois ses inconvénients. Danton affirma, par exemple, que Robespierre n’avait jamais fait l’amour de sa vie, mais un récit de ses débuts à Paris soutient qu’il maltraita cruellement l’une de ses maîtresses. Scurr accorde une part de véracité aux deux versions de l’histoire – comme si la virginité admettait des degrés.

Les événements de 1789 offrent à Robespierre un nouveau départ, l’occasion de se forger une nouvelle identité. Ses premiers écrits datés de la crise révolutionnaire, alors qu’il s’apprête à être élu comme représentant de l’Artois aux États généraux (bientôt rebaptisés Assemblée nationale), le montrent qui transforme son altruisme d’autrefois en une conception de la politique comme poursuite désintéressée d’un idéal philanthropique. C’est pourtant de manière plutôt intéressée qu’il cherche à séduire, bien plus ouvertement que ses pairs, les électeurs. Si sa littérature de campagne a beaucoup contribué à son image de défenseur des droits des indigents et des opprimés, elle martèle aussi sans détour le message « votez Robespierre », observe Scurr. Cette association entre son autopromotion et la cause du peuple est symptomatique de l’art subtil de la rhétorique qu’il développa après 1789. C’est cette approche – et non ses origines sociales plutôt banales – qui a fait de lui ce que Scurr appelle « un politicien à la verve singulière » dans l’atmosphère postrévolutionnaire. D’abord orateur faible et peu convaincant, il améliore progressivement sa technique rhétorique, compensant ses médiocres prestations à l’oral en fournissant aux journalistes politiques une version écrite de ses discours. Il affûte ses talents au club des Jacobins, un comité électoral de l’Assemblée et une machine de propagande pour la « gauche » – le mot est alors nouveau. Il se forge aussi un groupe de partisans à Paris et devient populaire parmi les sans-culottes – les manifestants radicaux issus du petit peuple parisien. Il se joint à leur appel au renversement de la monarchie en juin 1791, lors de la fuite manquée du roi, capturé à Varennes et ramené dans la capitale.

 

« Partagez ma peur »

La réputation d’altruisme du Robespierre d’avant la Révolution se mue alors en engagement uniforme pour les causes radicales. L’Incorruptible combat de manière désintéressée l’oppression et la corruption sous toutes leurs formes, plaide pour l’abolition de la peine de mort (sujet sur lequel il devait effectuer une spectaculaire volte-face en 1793, au nom de la défense de la République), protège les intérêts des classes les plus démunies, fustige les riches notoirement corrompus, dénonce les complots contre-révolutionnaires et milite pour le suffrage universel des hommes (et pas seulement des propriétaires). Au printemps 1792, il va en outre s’attirer bon gré mal gré le respect de certains de ses adversaires pour son opposition à la dérive guerrière de la France, sur la base de cet argument, fort sensé : « Personne n’aime les missionnaires armés. » Comme Scurr le montre brillamment, il semble avoir eu le génie d’asseoir sur cette réputation de non-conformiste au grand cœur une carrière politique habilement menée, même si elle est encore à ce moment-là mineure.

Sa défense des pauvres (population qu’il mythifie tout en l’estompant par sa formule du « peuple souverain ») et son plaidoyer pour les principes radicaux propagent sa renommée au-delà de l’Assemblée nationale. Cela lui vaut aussi la haine des riches, des possédants et des contre-révolutionnaires. Il se sent menacé – et il l’est, sans nul doute. Ses contemporains comme ses biographes, Scurr ne faisant pas exception, ont toujours fini par s’irriter de ses longs lamentos, dans le style pharisaïque qui était le sien, sur les supposées menaces personnelles dont il faisait l’objet. Mais il n’a pas tort de s’inquiéter. En appelant à la déposition de Louis XVI à l’été 1791, il prend le risque de se faire assassiner par la « droite ». « Le roi doit mourir pour que la nation vive », proclame-t-il selon une formule célèbre durant le procès du monarque – mais aussi, omet-il de dire, pour que lui-même ne meure pas.

Cet exemple est emblématique du style rhétorique qu’il était enfin parvenu à maîtriser, liant le thème de la patrie en péril aux dangers que ses discours audacieux lui font personnellement courir, un style de politique quasi paranoïaque, calculé et insidieusement fédérateur. « Partagez ma peur », intime-t-il aux Jacobins après la fuite à Varennes. À l’époque, la plupart de ses collègues politiciens déclinent l’invitation. Sous la Terreur, peu d’entre eux oseront regimber.

La chute de Louis XVI en août 1792 ouvre une nouvelle phase dans sa carrière. Sa stature nationale s’en trouve rehaussée, même si la plupart continuent de le considérer comme un franc-tireur. Si la déposition du roi entraîne la disgrâce, l’exil et l’emprisonnement de bon nombre de ses anciens ennemis, elle lui attire aussi de nouveaux adversaires. Dans l’interrègne qui précède la mise en place de la nouvelle Assemblée nationale, la Convention, on commence à voir en ce personnage au grand cœur un sanguinaire autant qu’un idéaliste. Beaucoup le tiennent pour responsable des massacres de Septembre, au cours desquels plus d’un millier de détenus généralement innocents sont sauvagement tués par les Parisiens, enfiévrés par la menace d’une invasion étrangère. Même certains de ses anciens alliés le soupçonnent d’avoir manœuvré en secret pour les livrer à la fureur de la foule vengeresse. En réalité, Robespierre semble ne porter aucune responsabilité directe dans ces événements. Mais, à la différence de ses ennemis politiques, il fraye librement avec les insurgés parisiens à l’origine du bain de sang. Et pendant toute la durée de cet interrègne troublé, il ne cesse d’introduire les délégations de ces individus à l’Assemblée nationale. À la tête de sans-culottes munis de piques, aussi déterminés à écraser la contre-révolution à Paris qu’à vaincre les ennemis extérieurs, il dicte sa loi à des députés terrifiés armé de son seul mouchoir.

Le pacifisme de Robespierre est devenu détermination féroce à poursuivre l’effort de guerre par tous les moyens, y compris l’alliance avec les sans-culottes et – surtout – la terreur. Il reste manifestement convaincu d’être toujours mû par ses principes et ne se départit pas de son éternelle tendance à l’autosatisfaction. « Cet homme ira loin car il croit tout ce qu’il dit », aurait déclaré Mirabeau au début de la Révolution. Avant 1792, son attachement rigide et narcissique aux principes l’avait fait juger un peu particulier. Il paraît désormais particulièrement effrayant.

Quand ses collègues députés l’élisent au Comité de salut public en juillet 1793, le pays est littéralement au bord de l’implosion. Qu’un tel franc-tireur ait pu être désigné témoigne du degré de déréliction alors atteint par le régime. Robespierre joue un rôle central dans l’équipe gouvernementale qui reprend les choses en main, au prix de l’instauration d’une violence d’État terrifiante. Il attire l’attention en prenant la responsabilité d’expliquer et de justifier la politique du gouvernement à la Convention et au pays tout entier.

Il explique et justifie, il faut le dire, des agissements détestables : la liquidation des paysans insurgés de l’ouest de la France, les représailles draconiennes contre des villes rebelles comme Lyon et Marseille, la répression contre les prêtres antirépublicains, l’intensification des activités du Tribunal révolutionnaire, le démantèlement de la frange la plus radicale du mouvement populaire parisien et les purges sanglantes contre certaines factions politiques de gauche et de droite (conduisant à la guillotine ses anciens alliés Danton, Desmoulins et Jacques Pierre Brissot).

Comme l’observe Scurr, Robespierre compense cette férocité intransigeante par des éclairs de relative modération, notamment en privé. Il s’efforce en coulisse de refréner les excès répressifs du comité rival, le Comité de sûreté générale, sorte de ministère terroriste de la sécurité intérieure. Il tente d’empêcher les députés ultrarévolutionnaires de s’aliéner la province par des politiques trop radicales. Il entreprend de contrebalancer la terreur par des programmes d’éducation et une politique éclairée d’aide aux défavorisés. Et, tandis que d’autres militent en faveur de l’abolition de la religion, il prône la tolérance : il instaure le culte de l’Être suprême moins contre le catholicisme que contre l’athéisme.

En restant proche de Robespierre dans le rôle de l’amie critique, Scurr restitue bien ses efforts désespérés pour résoudre la quadrature du cercle terroriste, et préserver la République tout en entretenant d’une certaine manière les valeurs qui la rendent digne d’être préservée. Elle ne fait guère sentir, en revanche, la part de responsabilité que pourrait avoir son héros dans la situation de la France. Par le passé, ses collègues députés lui reprochaient de semer la discorde, de parler le langage de la terreur, d’attiser le mécontentement et de nouer des alliances politiques dangereuses avec les factions les plus violentes des sans-culottes. À présent – pour la première fois de toute sa carrière politique –, les conceptions de cette « incarnation vivante » de la Révolution coïncident avec celle des autres députés. Mais si nombre d’entre eux ont l’impression de récolter la tempête déclenchée par Robespierre, ils acceptent son autorité à contrecœur, au nom de ce qu’ils ressentent comme une menace pour l’existence de la République. Certains en viennent à admirer son énergie politique inébranlable. D’autres sont trop effrayés pour renâcler.

 

Une petite clique de parasites

Cet exceptionnel moment d’alignement des vues de Robespierre et des autres députés est de courte durée. Au printemps 1794, le « politicien à la verve singulière » dont parle Scurr se transforme en un politicien singulièrement suicidaire. Ses nerfs le lâchent. Par son comportement, il commence à s’aliéner même ses amis. Il est devenu un collègue peu fiable, plus souvent absent que présent au Comité de salut public comme à la Convention. Il se réfugie sous l’aile protectrice de la famille Duplay, qui l’héberge à Paris, ruminant les affronts et cultivant son pharisaïsme vertueux. Les nouvelles du monde extérieur ne lui parviennent plus que par l’intermédiaire d’une petite clique assez sinistre de parasites. Il se prend pour le fléau du factionnalisme, sans paraître se rendre compte que, aux yeux des autres, son entourage ressemble précisément à l’une de ces factions qu’il n’a cessé de combattre. Le cours des événements lui échappe. Les victoires militaires françaises, qui réduisent, pour maints députés, la nécessité de la terreur, sont sans effet sur lui. Et tandis qu’il ressasse ses rancœurs, le reste du monde prépare sa chute.

Que Robespierre ait complètement et définitivement perdu tout sens des réalités ressort clairement de son emploi du temps du 8 thermidor de l’an II, la veille de son renversement. Il fait une apparition à la Convention pour annoncer que l’Assemblée doit expurger ses éléments contre-révolutionnaires, sans parvenir à les désigner par leur nom. Son discours décousu, laborieux, autosatisfait – l’une des plus longues lettres de suicide de l’histoire – donne tous les arguments à ses nombreux ennemis pour précipiter sa ruine. Le 9 thermidor, personne ne le soutient. Même ses anciens alliés sans-culottes brillent par leur absence.

Depuis le printemps 1794, Robespierre était devenu un personnage impossible. S’il était difficile pour ses contemporains de comprendre ce qu’il faisait, ça doit l’être plus encore pour son amie critique. Tout biographe court le risque de finir par croire à la propagande de son sujet. À mesure que Robespierre se replie sur lui-même, se marginalise et embrasse des idées de plus en plus coupées du réel, on se demande si Scurr ne court pas ce risque. Elle cherche à pénétrer toujours plus en profondeur l’esprit de son « ami », dans l’espoir que ce voyage intérieur finira par lui donner la clé du personnage. Mais ce qui se passait dans sa tête importe peu, désormais, au regard de la dynamique qui devait conduire à sa chute et de la signification de celle-ci pour la France et pour l’Europe. À force de considérer Robespierre comme l’« incarnation vivante de la Révolution », on se prive d’appréhender les nombreuses circonstances où il ne le fut pas.

Personne, pas même ses amis d’alors ou d’aujourd’hui, ne peut dire avec certitude quelles furent les intentions de Robespierre pendant la crise de Thermidor. La grande énigme reste pleine et entière. Sortir du schéma d’explication robespierriste/antirobespierriste est dès lors difficile. Une approche biographique de sa vie et de sa mort comme celle de Scurr peut nous apporter une vision plus précise et nuancée de cette personnalité complexe. Elle ne nous permet guère de comprendre, en revanche, ce que son ascension et sa chute ont signifié pour le commun des mortels, ni de progresser dans l’interprétation de la Terreur et du rôle qu’y a joué l’Incorruptible.

En restant fidèle à sa lecture rapprochée au cours des derniers mois insensés de la vie de son personnage, Scurr prend le risque d’ignorer la situation globale aussi complètement que son héros. Elle laisse entendre que les autres députés avaient fini par se ranger à l’avis de Robespierre et voir en lui l’incarnation de la Révolution. Tout témoigne du contraire. Thermidor fut l’œuvre des révolutionnaires, pas des contre-révolutionnaires. Robespierre mort, on pouvait dire le 10 thermidor : « Vive la Révolution ! » Scurr nous rapproche du personnage et de ses obsessions, mais ce faisant, elle perd de vue la Révolution elle-même.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 20 décembre 2007. Il a été traduit par Hélène Quiniou.

La Révolution, « Phénix du monde »

« Connaissez-vous le mot écossais threep ? », demanda Thomas Carlyle à son ami John Sterling le 17 janvier 1837, cinq jours après avoir terminé le troisième et dernier volume de son histoire de la Révolution française. « J’avais pris la résolution (threep) de n’écrire à personne, de ne pas quitter Londres et de ne connaître ni repos, ni satisfaction, ni plaisir de la vie avant d’en avoir fini avec cette ignominie. » Londres était alors d’un froid glacial ; tout était gelé quand il se réveillait le matin, même ses vêtements, mais l’opiniâtreté de Carlyle n’avait pas été vaine. Au moment où il écrivait à Sterling, dans la maison qu’il louait à Chelsea sur Cheyne Row, son manuscrit était chez l’imprimeur. Passé quelques semaines, il espérait pouvoir s’en laver les mains « à tout jamais ».

Depuis 1834, il avait consacré toute son énergie à cet ouvrage : « C’est un livre sauvage et fou, une sorte de Révolution française à lui tout seul, que le monde – si la Providence le veut – ferait peut-être mieux de refuser. Il est sorti fumant du fond de mon âme, né dans les ténèbres, la tourmente et la peine. Nul n’a parlé dans une aussi complète solitude sous l’éternel azur, en sa seule qualité d’homme, ni ne parlera ainsi avant longtemps. Enfin, ce livre m’a arraché plus de vie que ne m’en fera perdre tout ce que j’entreprendrai dans les années qui viennent – ce qui est également un immense réconfort, et même le plus grand de tous. »

 

Un parti pris d’imagination

Le mot « épuisement » suffit à peine à décrire l’état dans lequel il se trouvait : il voulait pleurer et prier lorsqu’il posa sa plume mais il ne fit ni l’un ni l’autre, « du moins ne put-on le voir ni l’entendre ». Il était pauvre, il avait une femme malade à charge, et était lui-même d’une santé fragile. Il avait 42 ans et espérait depuis longtemps faire de l’écriture son métier, mais sa seule œuvre importante jusque-là, Sartor Resartus (un récit expérimental publié en feuilleton dans Fraser’s Magazine entre 1833 et 1834) avait déconcerté les lecteurs (1). Pour son livre sur la Révolution française, Carlyle avait un contrat aux « bénéfices partagés » avec son éditeur James Fraser, si bien qu’il ne pouvait attendre aucun revenu avant l’amortissement des coûts de production et d’impression. Alors seulement, la moitié des bénéfices lui reviendrait.

Il était quelque peu pervers, dans ces conditions, d’imaginer que le monde puisse refuser un livre auquel il avait consenti de tels sacrifices. Mais cela convenait à la conception que Carlyle et, après lui, la postérité se sont fait de la nature prophétique (ou transcendante) de son texte. Au nom de l’humanité, Carlyle rejoue la Révolution pour lui et ses lecteurs. Il était allé au plus près du chaos et de la violence, et il les avait laissés parler dans son style enflammé, passant sans répit d’un épisode dramatique à un autre, laissant à peine au lecteur le temps de respirer. Rien d’étonnant à ce qu’il n’ait pu s’arrêter, qu’il ait pris la résolution de tenir toute distraction à l’écart jusqu’à ce que son récit, comme la Révolution elle-même, s’achève brutalement à la mort de Robespierre.

Cette sensation d’être entraîné, de plus en plus vite, à travers des événements toujours plus sombres est connue de tous ceux qui travaillent sur la Révolution, et elle correspond également aux témoignages des survivants. Carlyle fut le premier historien à saisir cette trajectoire d’effroyable accélération vers la folie, le premier à la mettre au cœur de son récit. Son point de départ était un engagement simple et fort, un parti pris d’imagination. Il se demanda : comment était-ce pour ceux qui vivaient cela ? Les autres historiens rechignaient à se poser cette question. De l’Histoire de la Révolution française de Thiers (2), par exemple, Carlyle disait : « Un air superficiel d’ordre, de clarté, de calme candeur se répand dans toute l’œuvre ; mais intérieurement, elle est déserte, inorganique ; nulle tête humaine qui s’y applique un peu honnêtement ne peut concevoir la Révolution française ainsi. » Dans le livre de François Mignet (3), il avait noté « une compacité, une rigueur évoquant des barres de fer rivées entre elles. Cela donne aussi une idée du type de symétrie qui le caractérise : non pas la symétrie d’un arbre vivant né de la terre, mais celle d’un grillage bien ouvragé. Sans vie, sans couleur ni verdure… ». Quant aux ouvrages anglais, ils étaient pires encore, « riches non pas en faits, mais en réflexions sur les faits. […] Celui qui souhaite savoir comment un bon custos rotulorum (4), méditant sur son verre de porto après dîner, interprète les phénomènes de l’histoire universelle contemporaine, pourra consulter ces livres. Celui qui ne le souhaite pas s’en passera ».

Carlyle, lui, cherchait à écrire une histoire pleine de vie, dont la structure organique épouserait le déroulement des événements eux-mêmes. Il ne doutait pas de la difficulté de l’entreprise, au risque de rejoindre les rangs de ceux qui avaient relevé le défi de la Révolution uniquement pour délivrer, consciemment, « quelque méchante peinture de diverses choses » et, inconsciemment, une peinture d’eux-mêmes ; pendant ce temps, « le phénomène, pour sa part, demeure là, inchangé, prêt à être représenté autant de fois qu’on veut, sa signification entière ne pouvant tenir dans aucun tableau fait de main d’homme ».

L’idée de ce livre est née de son amitié avec le philosophe et économiste John Stuart Mill. En 1833, celui-ci avait publié dans le Monthly Repository une critique des deux premiers volumes de l’Histoire de l’Europe pendant la Révolution française d’Archibald Alison, et Carlyle lui écrivit à Paris pour saluer sa recension et l’encourager à développer plus amplement ses propres idées sur la Révolution : « Explique-moi tous ces troubles sectionnaires, ces harangues de la Convention, ces holocaustes à la guillotine, ces déconfitures de Bruns­wick ; épuises-en pour moi la signification ! Tu ne peux pas ; car c’est une réalité ardente ; les profondeurs de l’éternité nous guettent à travers les fissures de ce segment bouleversé du temps ; de même qu’à travers tous les segments du temps, de façon seulement moins visible à des yeux émoussés. Pour moi, il me semble souvent que la vraie histoire (cette chose impossible que j’appelle histoire) de la Révolution française est le grand poème de notre temps ; que l’homme qui pourrait dire le vrai à son sujet vaudrait à lui seul tous les autres chantres et écrivains. Si j’avais la chance de survivre moi-même, et si j’en avais les moyens, pourquoi ne préparerais-je pas également la voie d’une telle œuvre ? Je t’assure que l’essai me semble souvent à ma portée. L’essai peut être fait ; mais non pas réussi, même pour le plus grand talent et le plus grand effort, sinon sous la forme d’une approximation plus ou moins médiocre. Mais toute réussite n’est-elle pas approximative seulement ? Quoi qu’il en soit, je demeure extrêmement intéressé par le sujet et je collectionne avidement tout document qui s’y rapporte lorsque j’en trouve. »

Carlyle poursuivit ainsi avidement ses lectures sur l’événement. Même à ce stade précoce, les formules « troubles sectionnaires », « harangues de la Convention » et « holocaustes à la guillotine » annonçaient déjà la structure de son récit. Quand il commença à écrire en septembre 1834, Carlyle espérait terminer son histoire de la Révolution rapidement et en un seul volume. Au début 1835, il s’était rendu compte qu’il lui en faudrait trois, intitulés « La Bastille », « La Constitution » et « La guillotine ».

En février 1835, lorsque Carlyle parvint à la fin du premier, Mill proposa de le relire. Il n’avait cessé de lui fournir des ouvrages sur la Révolution et il proposa de reporter sur le manuscrit des commentaires qui pourraient être repris en note. Dans la nuit du 6 mars, Mill arriva chez Carlyle à moitié délirant et complètement affolé. À cause d’un accident domestique, le « malheureux manuscrit, à l’exception de quatre lambeaux de pages, avait été anéanti ! ». Un serviteur aurait pris « La Bastille » pour un tas de vieux papiers et l’aurait jeté au feu. Cette nuit-là, Carlyle éprouva les symptômes d’une crise cardiaque, rêva de mort et de tombes. Mais, au matin, il écrivit à son éditeur pour lui annoncer la nouvelle et décida de se remettre à l’ouvrage. Le travail de cinq mois acharnés avait « disparu irrémédiablement ; pire que s’il n’avait jamais existé ! ». Avec une résignation stupéfiante, Carlyle écrivit : « Je ne peux m’en prendre à personne ; car la tristesse de ceux qui y ont une part de responsabilité est bien plus profonde encore que la mienne : ce n’est que l’effet de la Providence et, par la grâce de la Providence, je dois m’efforcer de considérer l’accident sous ce jour. […] Ce premier volume (qui me satisfaisait plus que tout ce que j’ai pu faire jusqu’ici) ne peut être écrit de nouveau, car l’esprit qui l’animait n’est plus, mais je vais faire l’essai d’un autre premier volume. Et, même s’il ne sera peut-être ni meilleur ni aussi bon, je ferai tout mon possible. Cela seul est clair à mes yeux : je suis capable d’écrire un livre sur la Révolution française ; et, si j’ai la chance de vivre suffisamment longtemps, je le ferai. »

Au moment de l’accident, Carlyle avait presque fini la première section du deuxième volume, « La fête des Piques ». À la fin du mois de mars, elle était terminée, et il mit un point d’honneur à la faire lire à son ami Mill, en témoignage de la confiance qu’il continuait de lui porter. Puis, après avoir hésité un moment entre continuer et revenir en arrière, il opta pour la seconde solution et commença le redoutable travail de réécriture de ce qui avait été détruit. Cela l’occupa jusqu’à la fin septembre : six mois pour mener à bien « la plus ignoble tâche qui m’ait jamais été donnée ».

Après quelques semaines, Carlyle pensa qu’il ne pourrait continuer et s’écroula sur son canapé pour lire « une pile de romans médiocres ». Mais en août, il écrivait à un autre ami, George Ripley, pour l’assurer que « des feuilles nouvelles [avaient] jailli tant bien que mal des cendres brûlantes ». La rédaction du deuxième volume, « La Constitution », l’occupa de novembre 1835 à la fin avril 1836. Ensuite, pendant l’« interrègne », comme il appela le bref délai qu’il s’accorda avant d’entamer le troisième volume, Carlyle s’autorisa à écrire une recension de l’Histoire parlementaire de la Révolution française, comme il l’avait promis à Mill. Ce dernier la fit paraître dans la London and Westminster Review en 1837 (5). Carlyle y cite et commente les sources les plus importantes de son propre ouvrage. Parmi tous les écrits sur la Révolution, « dont le poids ferait couler un navire marchand », il n’en voyait que quatre qui « font vraiment progresser la connaissance de cette matière » : l’Analyse du Moniteur (avec l’index détaillé du journal Le Moniteur de 1789 à 1799 et la série de cent portraits qui accompagnait l’édition originale) ; le Choix des rapports, opinions et discours (près de vingt volumes d’allocutions et autres, avec un index extrêmement précis) ; un ensemble de Mémoires de la Révolution comptant plus de cent volumes, et en particulier deux tomes de Mémoires de prisonniers ; enfin, l’Histoire parlementaire dont il faisait la recension. À propos de cette dernière, Carlyle écrivait : « C’est le résumé le plus vivant de cette époque, avec son mouvement et son tumulte réels. »

 

Une « vision d’Ézéchiel réalisée »

Dans son compte rendu, Carlyle citait un long passage de l’Histoire parlementaire au sujet des massacres de Septembre qui ont suivi l’effondrement final de la monarchie en août 1792. Les victimes étaient surtout des prisonniers, arrêtés pendant la panique générale qui avait suivi la menace du duc de Brunswick, chef des forces émigrées, de marcher sur Paris. La « justice du peuple » fit couler à flots le sang d’hommes et de femmes coincés dans les geôles, tandis que la Commune de Paris – le gouvernement révolutionnaire – regardait sans rien faire. Dans l’Histoire parlementaire, Carlyle relevait un témoignage sur la justice du peuple en action : « Ils y courent, et cinq minutes après je vis amener les morts traînés par les pieds dans les ruisseaux. Un tueur (je ne puis dire un homme) vêtu très grossièrement et qui avait apparemment la commission spéciale d’expédier l’abbé Lenfant, craignait d’avoir manqué sa proie. Il prend de l’eau, en jette sur les cadavres couverts de sang et de poussière, frotte leurs figures ensanglantées, les retourne, et croit s’assurer enfin que l’abbé Lenfant est parmi eux. »

Pour Carlyle, c’est un bon exemple de la manière dont les scènes se succèdent dans l’Histoire parlementaire, « tantôt rose pâle, tantôt noires de soufre », dans un enchaînement toujours plus saccadé et onirique, comme dans une « vision d’Ézéchiel réalisée ». Dans la recension, il décrivait son expérience de lecteur ; dans son livre, il transforma cette expérience en prose frénétique censée communiquer l’effet que produisaient sur lui les sources originales. Après ce compte rendu, Carlyle commença la rédaction du troisième volume de son histoire, le plus sombre, « La guillotine ». Le titre de la première section était simplement « Septembre ». À partir de ce qu’il avait lu dans l’Histoire parlementaire et ailleurs, Carlyle s’imaginait l’irruption de Satan sur terre et « des actions d’une telle intensité qu’il n’y a pas d’exclamations assez puissantes pour elles » : « Voici le massacre de septembre, aussi appelé “la sévère justice du peuple”. Voici les “septembriseurs”, nom chargé de dignité et d’éclat, mais de l’éclat du feu infernal, bien différent de celui de nos héros de la Bastille, qui brillait comme un astre radieux du ciel. Quel chemin avons-nous parcouru depuis ! » En juillet 1836, Carlyle déclara n’avoir plus qu’une centaine de pages à écrire ; en novembre, il était « à quarante-cinq pages de la fin » et espérait finir au jour de l’an. Il y parvint tard dans la soirée du 12 janvier.

Dans son premier volume, Carlyle décrit la fameuse procession qui avait ouvert les États généraux du clergé de la noblesse et du tiers état à Versailles, le 4 mai 1789. Il invite le lecteur à jeter sur elle, comme lui, « un regard prophétique ». Il isole dans la foule les personnages auxquels la Révolution réserve un bel avenir. Parmi eux, les plus importants sont Mirabeau et Robespierre.

Honoré Gabriel Riquetti de Mirabeau devait devenir le leader officieux du tiers état. Contrairement à la plupart des députés qui le représentaient, sa renommée était antérieure à la Révolution : il avait été homme de lettres, journaliste, pornographe, grand séducteur et prisonnier aux côtés du marquis de Sade à la Bastille. La noblesse n’avait pas voulu de lui comme représentant et il s’était rangé du côté du peuple. Carlyle le suit de près et conseille à ses lecteurs de « bien le regarder ». Tout comme Louis XIV avait déclaré « L’État c’est moi », Mirabeau aurait pu dire « L’Assemblée nationale, c’est moi ». Le contraste avec l’obscur avocat d’Arras, Maximilien Robespierre, est délibérément souligné : « Mais, si Mirabeau est le plus grand, lequel de ces six cents pourrait être le plus misérable ? Signalerons-nous cet homme mince, âgé de moins de 30 ans, portant des lunettes, d’un aspect inquiet, insignifiant, les yeux ternes (lorsqu’il retirait ses verres), circonspects et attentifs, le nez en l’air, flairant avec anxiété l’incertitude des temps futurs ; le teint bilieux des hépatiques, dont la nuance finale pourrait être verdâtre. » Pour l’historien Richard Cobb, Carlyle « aborde la Révolution en quête d’un Héros (6) ». Mirabeau, bien qu’encore très loin de le satisfaire, est son meilleur candidat, jusqu’à sa mort brutale en 1791 ; mais Robespierre est pour lui l’antihéros par excellence.

Après la procession au début des États généraux, il évoque deux grands tournants des premiers temps de la Révolution : le serment du Jeu de paume, lorsque le tiers état se proclame Assemblée nationale avec pour mission de donner une nouvelle Constitution à la France ; et la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Celle-ci accable Carlyle, pour qui la tâche de la décrire « est peut-être au-dessus du talent des mortels » : après des lectures infinies, il peut à peine se figurer le plan du bâtiment. La phrase : « Que la conflagration fasse rage, et dévore tout ce qui est combustible » est poignante, quand on songe au manuscrit brûlé que Carlyle réécrivait. Il fait preuve d’un sens de l’image saisissant, passant par exemple de l’effusion de sang hors des murs de la prison à la grande horloge dont l’aiguille poursuit à l’intérieur son cours tranquille, « comme si rien d’extraordinaire ne se passait pour elle ou pour le monde ! ».

Quand tout est terminé, il s’interrompt pour examiner, « de manière un peu plus précise, ce que doivent signifier ces deux mots, Révolution française ; car, à bien considérer, il se peut qu’ils aient autant de significations qu’il y a de gens pour les prononcer ». Sa réponse est révélatrice de son propos : « Pour nous, nous répondrons que la Révolution française signifie ici la rébellion ouverte et violente, la victoire d’une anarchie libérée de ses chaînes sur une autorité corrompue et usée. La Révolution nous montre comment l’anarchie brise sa prison, s’élance des profondeurs infinies et déploie ses tempêtes, incontrôlable, immense, enveloppant le monde, à travers une succession d’accès de fièvre. Jusqu’à ce que la frénésie ait eu raison d’elle-même, et que se soient développés les éléments d’ordre nouveau qu’elle renfermait (comme toute force) : alors, l’incontrôlable fut, sinon remis en prison, du moins dompté, et ses forces démentes dirigées vers leur but comme des forces saines et réglées. »

D’Edmund Burke à Simon Schama, de nombreux exégètes de la Révolution l’ont décrite comme une erreur inutile et gratuitement sanglante. Ce n’est pas l’opinion de Carlyle. Pour lui, la Révolution est un phénomène transcendant, « le Phénix du monde, consumé dans le feu et renaissant dans le feu […] : la mort et la naissance d’un monde ». Se demander d’où elle venait et où elle allait, c’était poser des questions sans réponse. Au lieu d’analyser – tâche vaine, dans ces conditions, à ses yeux du moins –, Carlyle cherche à évoquer et à décrire. À la fin du premier volume, il dépeint dans des termes apocalyptiques, « le SANS-CULOTTISME, surgissant de la fumée des Enfers avec ses têtes multiples et son haleine de feu et demandant : “Que pensez-vous de moi ?” ». Il fait ainsi de la figure du sans-culotte un monstre inconnaissable.

 

Un mariage aussi tendre qu’insensé

Dans le deuxième volume, Carlyle décrit les célébrations à Paris du premier anniversaire de la prise de la Bastille : la fête de la Fédération au Champ-de-Mars, qu’il rebaptise « la fête des Piques ». Là encore, ses yeux s’attardent sur de petits détails révélateurs. Alors que Talleyrand, évêque d’Autun, monte les marches de l’autel de la Patrie pour célébrer l’office, le ciel s’assombrit soudain et un déluge de pluie s’abat sur Paris. Carlyle remarque les mousselines neigeuses de la foule éclaboussées et souillées, et une plume d’autruche, « réduite piteusement à la carcasse d’une plume » : il donne l’impression qu’il était présent, à contempler l’averse. Plus loin, il compare cette fête célébrant ouvertement l’acceptation de la Révolution par Louis XVI à un mariage aussi tendre qu’insensé devant lequel, au milieu des feux d’artifice et des réjouissances, les anciens hocheraient la tête d’un air entendu, conscients que l’union serait amère et malheureuse. Moins d’un an après la fête de la Fédération, les relations entre Louis XVI et la nation étaient devenues impossibles ; Mirabeau était le dernier espoir de réparation, et Mirabeau agonisait : il « ne put vivre une année de plus, pas plus qu’il n’aurait pu vivre encore pendant mille ans ». Il mourut le 2 avril 1791. Carlyle n’est ni le premier ni le dernier à imaginer que la Révolution aurait pris une tout autre tournure si Mirabeau avait survécu.

La monarchie constitutionnelle qui finit par entrer en vigueur à la fin septembre 1791 était le résultat de deux ans d’intenses débats, mais elle était malformée. Dès le début, il semblait tout à fait improbable que le nouveau corps législatif et Louis XVI coopèrent pour gouverner la France. Carlyle note qu’« on a vu des constitutions, même fortement atteintes de rhumatismes, capables de marcher et se tenir sur leurs jambes bien que difficilement et en chancelant, pendant de longues périodes, du simple fait que la tête est saine ». Il reproche à Louis XVI son indécision et sa confusion. Moins d’un an plus tard, le 10 août 1792, le régime s’effondre. Carlyle reproduit merveilleusement l’atmosphère de cette nuit : « Lecteur, ne crois pas, légèrement, qu’une insurrection soit chose facile. Il est difficile de se rebeller : chaque individu se méfie un peu de son voisin le plus proche et se méfie tout à fait des voisins éloignés ; il ignore sa force et celle qu’il affronte. Il n’est sûr que d’une chose : en cas d’échec, son lot sera le gibet ! »

Le parti pris d’imagination de Carlyle alla jusqu’à décrire la passion s’emparant d’un anonyme dans la foule qui envahit le palais des Tuileries, et l’indifférence d’un Parisien qui, au même instant, continue de dormir. Il embarque le lecteur dans un vol au-dessus des toits de Paris et l’invite à épier l’intérieur des bâtiments du haut d’une tour de Notre-Dame. Là, tout près du courage et de la peur, on rencontre la pure nonchalance, « ronflant paisiblement ». C’est toute la gamme des émotions humaines dans la Révolution qui l’intéresse, de la clameur hystérique de ceux qui sonnent le tocsin à l’insouciance joyeuse. Il ne cesse de poser la question : comment était-ce, pour ceux qui l’ont vécue ? Mais son point de vue change constamment, il entre et sort à toute vitesse des scènes révolutionnaires qu’il décrit, les observant d’au-dessus et d’en dessous, de tout près et de très loin, à travers les yeux des personnages célèbres et des oubliés. Après l’invasion du palais des Tuileries, lorsqu’il devient évident que la monarchie française n’est plus, Carlyle imagine « la rage intérieure des anciens constituants, architectes de la Constitution […], ces hommes qui croyaient que le texte fonctionnerait ». Il étudie les sentiments du vaincu comme ceux du vainqueur.

Le troisième tome du livre s’intitule fort à propos « La guillotine », puisque c’est après l’effondrement de la monarchie que l’instrument d’exécution est installé pour la première fois près du palais des Tuileries (soit sur la place du Carrousel, soit sur la place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde). La première utilisation publique de cette invention, qui doit son nom au docteur Guillotin, remonte au 25 avril 1792. Mais, ce jour-là, elle avait servi à exécuter un criminel devant l’Hôtel de Ville.

Ce déplacement de la guillotine à côté du palais des Tuileries recelait un symbolisme sinistre. Qu’allait-il arriver à Louis XVI ? « Il est malheureux, bien que naturel, note Carlyle, que l’histoire de cette période ait été si souvent écrite dans l’exaltation. Tout n’est qu’exagération, exécration, hurlements ; et par-dessus tout, obscurité. » On ne peut pas dire que lui-même ait fait beaucoup pour ramener le calme. Assurément, lui aussi exagère et embellit. Sur Robespierre en septembre 1792, il écrit : « L’incorruptible Robespierre n’y manque pas, maintenant que le fort de la lutte est passé ; l’homme au teint verdâtre y siège à la dérobée, ses yeux de chat sont excellents dans le crépuscule. »

« Pauvre Robespierre, notait Richard Cobb, qui pouvait à peine voir à la lumière du jour et qui devait porter des verres teintés. » D’où, si ce n’est de son imagination, Carlyle a-t-il tiré le détail d’un Robespierre qui, tel un chat, voyait mieux dans le noir ? Mais Carlyle est aussi capable d’une juste concision. Quand il exprime, par exemple, toute la complexité du vote de la Convention au sujet du sort de Louis XVI. Là aussi, il décrit les luttes intestines entre les Montagnards et les Girondins, deux regroupements informels de députés de la Convention engagés dans une lutte à mort sur l’avenir de la jeune République. La phrase : « À l’intérieur, cette mort du roi a divisé tous les amis, et à l’extérieur, elle a uni tous les ennemis » est un condensé brillant des conséquences du procès et de l’exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793.

 

L’évangile de Rousseau

Un an après l’effondrement de la monarchie, Paris se livre à une « nouvelle fête des Piques ». Carlyle atteint des sommets de raillerie dans le chapitre « Ô Nature », qui décrit les hideuses statues de plâtre représentant la Nature et la Liberté, espérant « se changer en métal », installées sur le site de l’ancienne prison de la Bastille, et sur la place de la Révolution. Se moquant de Jacques-Louis David, le portraitiste et décorateur de la Révolution, il écrit : « Grâce à David et au génie français, il paraîtra sous le soleil, ce jour-là, une fantasmagorie théâtrale sans pareille, dont l’histoire, fort occupée de fantasmagories réelles, ne parlera que peu. » Les « fantasmagories » étaient une sorte de théâtre d’ombres, projetées sur des écrans de fumée, populaires en France à la fin du XVIIIe siècle, et en Grande-Bretagne au siècle suivant. Carlyle n’était pas le seul à appliquer le concept à la Révolution. Un contemporain, John Wilson Croker, écrivait : « La figure la plus importante, et pourtant la plus mystérieuse, de la fantasmagorie de la Révolution française est Maximilien Robespierre. Il n’est personne au sujet duquel on ait tant dit et qui reste malgré tout si peu connu. » Carlyle est moins enclin que Croker à attirer l’attention sur le manque de faits étayant son récit ; d’une manière générale, il rassemble tous ceux qu’il peut trouver et leur donne vie avec assurance. L’idée d’une fantasmagorie réelle, et non fictive ou inventée, aide à jauger la démarche historiographique de Carlyle. L’histoire de la Révolution, telle qu’il la conçoit, est une « rouge et funeste fantasmagorie qui chemine vers le séjour des fantômes », mais néanmoins bien réelle et enracinée dans les faits.

Quand il en arrive à la Terreur, Carlyle aborde de front la difficulté d’en écrire l’histoire. À première vue, au sujet des « horreurs de la Révolution française », il y avait « beaucoup à dire et à hurler ». Mais ces horreurs ne sont, selon lui, que l’ombre du phénomène, et non le phénomène lui-même. Pour sa propre génération, il forme l’espoir que l’histoire cesse de vitupérer et « essaie d’intégrer à ses vieilles manières de dire et de penser cette chose si nouvelle et si étonnante ». Mais les historiens le déçoivent. Roux, l’un des auteurs de l’Histoire parlementaire tant estimée par Carlyle, avait suggéré peu de temps auparavant que la Révolution française avait tenté d’accomplir le christianisme. Carlyle en est indigné : « Hélas ! Non, monsieur Roux ! Elle est un Évangile de fraternité, bien éloigné des quatre évangélistes d’autrefois, qui appelaient les hommes à se repentir et à réformer leurs mauvaises vies pour gagner le salut. Cet Évangile, comme nous l’avons souvent donné à entendre, est l’œuvre d’un cinquième évangéliste, Jean-Jacques, qui appelle chacun à réformer la mauvaise vie du monde entier, et à gagner le salut en rédigeant une Constitution. »

La haine que Carlyle voue à Rousseau, et son mépris pour le rôle qu’ont joué ses idées et ses partisans dans la Révolution nourrissent l’ensemble de l’œuvre. Il conseillait à ses collègues historiens de reconnaître que la Révolution, phénomène sans précédent, avait dévoilé de nouvelles lois de la nature, impossibles à décrire avec les mots et les théories d’autrefois. Pour l’heure, les historiens devaient renoncer à la prétention de nommer ou de raconter de manière définitive la Révolution, et la regarder honnêtement, en ne nommant que ce qu’ils pouvaient, morceau par morceau. Il ne trouvait en elle rien de constructif, seulement l’évangile de Rousseau, théorème devenu credo, et dont l’application détruisit tout ce qui pouvait l’être : « Qu’est-ce que c’est donc que cette chose appelée “la Révolution”, qui, comme un ange de mort, plane sur la France, noyant, fusillant, combattant, portant des canons, tannant des peaux humaines ? La Révolution n’est qu’un assemblage de lettres, une chose sur laquelle on ne peut mettre la main, qu’on ne peut garder sous clef et serrure. Où est-elle ? Quelle est-elle ? Elle est cette folie qui siège dans le cœur des hommes. »

Le dernier chapitre commence par rappeler au lecteur que l’épopée d’Homère ne conclut pas, mais cesse seulement. De même, Carlyle ne cherche pas à conclure : il nous a déjà montré tout ce qu’il pouvait de la Révolution et il n’a plus rien à ajouter. Mais il ne peut s’empêcher de prendre congé affectueusement, en méditant sur le voyage que nous avons fait avec lui, un voyage épuisant mais sacré, car « quand la voix de l’homme parle à l’homme, n’est-elle pas là, cette source de vie d’où tout ce qui est sacré a jailli et jaillira encore ? » C’est parce que la voix de Thomas Carlyle parle si distinctement et si directement à travers son livre qu’il demeure le récit le plus passionnant jamais écrit sur la Révolution.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 14 avril 2010. C’est une version éditée de l’introduction d’une version abrégée de l’œuvre de Carlyle, parue aux éditions Continuum en 2010. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.

La révolution et ses pauvres

Généralement, les révolutions sociales sont censées profiter aux pauvres. Insinuer le contraire, c’est passer pour un singulier amateur de paradoxe. Après tout, les révolutionnaires affirment – sans doute de bonne foi – que leur nouvel ordre sera favorable aux plus fragiles. Mais la bienveillance des intentions ne dit rien des effets tangibles d’une politique. Même si, à long terme, il s’agit d’un changement pour le mieux, la phase de transition peut se révéler catastrophique pour les plus démunis avec son cortège de confusion, de perte de confiance économique et de maladresses de gestion. Quand le philosophe conservateur Edmund Burke évoquait l’impossibilité de fournir aux pauvres ces « choses nécessaires qu’il a plu à la divine Providence de leur refuser pendant un temps », il devait savoir que lesdits pauvres ne seraient peut-être plus là au moment où lesdites « choses nécessaires » redeviendraient disponibles (1). Même s’ils ne partagent pas les vues de Burke sur la Providence, les chefs révolutionnaires se réclament parfois de la même logique, pressant leurs partisans d’oublier les « chétives marchandises » dont parlait Robespierre et de sacrifier le présent sur l’autel d’un avenir radieux – pour les survivants du moins. En étudiant comment la Révolution française a réellement affecté les miséreux, l’historien britannique Alan Forrest nous offre l’occasion d’examiner de près un cas d’école.

Il existe deux manières de définir les « pauvres » : ceux dont le niveau de vie est jugé extrêmement faible par leurs contemporains eux-mêmes, et ceux qui sont incapables de subvenir à leurs propres besoins. Bien sûr, les deux catégories se recoupent. Les gens qui ne peuvent rien espérer de mieux qu’un revenu tout juste suffisant pour survivre glissent facilement de la pauvreté à l’indigence, pour peu qu’ils soient fragilisés par le nombre de leurs enfants, la maladie, la vieillesse, une mauvaise récolte, une crise économique ou la pure malchance. Cela étant, il faut garder à l’esprit ces deux catégories de pauvres, notamment parce que les gouvernements estimaient jusqu’à récemment ne rien pouvoir faire pour les premiers, tout en admettant avoir des responsabilités à l’égard des seconds.

Dans la France du XVIIIe siècle, plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient besoin d’une aide publique régulière. Mais les pauvres au sens large étaient bien plus nombreux. Créé par l’Assemblée constituante en 1790 et présidé par le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, le Comité de mendicité estima que 10 à 15 % des Français pouvaient nécessiter d’une aide ponctuelle, soit deux à trois millions de personnes (2). Les populations légèrement mieux loties, qui n’avaient pas pour autant les moyens de vivre décemment, étaient encore plus nombreuses.

 

Lunettes rousseauistes

Au regard des normes contemporaines, tous les pays de l’Europe préindustrielle étaient évidemment pauvres. Mais, selon l’agronome britannique Arthur Young, bon connaisseur de l’Hexagone, la France était beaucoup plus pauvre que l’Angleterre : « Cela me rappelle la pauvreté de l’Irlande », écrivait-il dans ses Voyages en France (3). La productivité agricole y était inférieure de moitié à celle de l’Angleterre, et le pays avait une démographie très au-dessus de ses moyens. Aucun gouvernement au monde n’aurait pu remédier à une telle situation sur le court terme, sauf à prier pour une succession de bonnes récoltes. À long terme, seule une politique économique capable de relancer la production de nourriture et de biens manufacturés susceptibles d’être échangés contre de la nourriture pouvait alléger ce fardeau trop lourd pour l’État. Se demander ce que la Révolution française a fait pour les pauvres, c’est donc fondamentalement se demander comment elle a affecté l’économie du pays.

La réponse n’existe probablement pas. Les révolutionnaires eux-mêmes avaient des conceptions radicalement divergentes. Les agronomes, s’inspirant de l’exemple anglais, partageaient avec Arthur Young la certitude qu’il fallait créer de grandes propriétés, exploitées de façon efficace par des fermiers prospères, aiguillonnés par la perspective de tirer un « bon » prix de leur travail. Mais, même en supposant – et l’hypothèse pourrait être hasardeuse – que ce type de solution fût compatible avec la nature de la propriété terrienne en France, acheter la productivité par un surcroît d’inégalité était étranger aux convictions les plus profondes des responsables de la Ire République de 1792-1794. Voyant la paysannerie à travers des lunettes rousseauistes, ils rêvaient d’une société de cultivateurs propriétaires et de cette autosuffisance spartiate qui hantait le philosophe.

Quoi que l’on puisse penser des avantages théoriques de l’une ou l’autre politique, force est de constater que la Révolution eut pour effet, en pratique, de détériorer la situation de la majorité de la population. Au cours des premières années, les propriétaires terriens profitèrent bien de l’abolition des dîmes et du cens seigneurial, ainsi que de la vente des biens de l’Église. Mais cette phase libérale laissa vite place à la réquisition du blé à vil prix, pour nourrir l’armée et les villes. Ces dernières avaient assurément besoin de toute l’aide possible : l’effondrement du marché du luxe, les obstacles mis par les Britanniques aux exportations et une inflation galopante avaient ravagé la vie des affaires et fort compliqué la tâche des sans-culottes.

On attribue fréquemment les tristes performances économiques de la Révolution à la guerre, qui arracha les chefs de famille à leur terre et priva de blé les villages, sema ses victimes – malades, blessés et endeuillés – à travers tout le pays, capta l’essentiel des ressources disponibles et amplifia les difficultés de tous du fait de l’inflation nécessaire à son financement. Il est donc tentant de voir en elle une sorte de diabolus ex machina, une malchance inouïe qui frustra la France de tous les bénéfices qu’elle aurait pu tirer de la Révolution si seulement les choses s’étaient passées « normalement ». L’histoire n’est peut-être, évidemment, « rien » de plus qu’une série d’accidents, mais ce n’est généralement pas l’idée que s’en font les plus fervents partisans des révolutions sociales. Que les nouveaux dirigeants français aient été ou non les premiers responsables de la guerre – après tout, ce sont souvent eux qui la déclarèrent –, ceux qui soulignent le défi que représentait la Révolution pour le vieil ordre européen ne peuvent être surpris qu’il ait conduit au conflit.

Essayer de répondre à la question de savoir pourquoi la Révolution a détérioré les conditions de vie des plus démunis revient ainsi à se perdre dans une interminable litanie de « si » et de « mais ». En revanche, l’historien peut montrer ce qui s’est réellement passé. Et Alan Forrest le fait très bien. L’Assemblée constituante prit plutôt un bon départ. L’initiative en revient – et ce n’est sans doute pas anodin – à certains députés conservateurs et non aux dirigeants de la gauche, trop occupés à leurs querelles politiques. En août 1789, Pierre Victor Malouet, l’un des chefs des royalistes, fit ainsi un remarquable discours « keynésien », expliquant qu’un déficit budgétaire pouvait être bénéfique à l’économie s’il stimulait la demande et créait de l’emploi. Quant à La Rochefoucauld-Liancourt, qui présidait le Comité de mendicité, il était duc.

 

Les aléas de la charité privée

Forrest reproche volontiers aux révolutionnaires d’avoir voulu résoudre le problème de la pauvreté en commanditant des enquêtes administratives et en votant des lois depuis Paris, plutôt que de s’en remettre à l’initiative locale. Mais on peine à imaginer ce qu’ils auraient pu faire d’autre. Ils ignoraient l’ampleur de la tâche avant de mener leurs enquêtes, mais étaient bien conscients des inconvénients que présentait la gestion antérieure du problème par l’Église : dépendant des aléas de la charité privée et de l’implantation hasardeuse des institutions religieuses sur le territoire, le système favorisait les villes au détriment des campagnes et les cités médiévales au détriment des cités modernes.

Le Comité de mendicité n’avait probablement pas d’autre option que d’utiliser le réseau existant des hôpitaux et des hospices de pauvres. Mais ces organismes, liés l’Église et partiellement dépendants des revenus féodaux, avaient vu leurs ressources considérablement affectées par l’abolition de la dîme, la vente des biens ecclésiastiques et la disparition progressive des impôts seigneuriaux. Une perte que l’Assemblée entendait compenser par une subvention annuelle, accordée aux départements en fonction de leur importance démographique. Mais, avant même le déclenchement de la guerre contre l’Autriche en 1792, les députés furent incapables de voter les fonds nécessaires. On lança un programme de travaux publics en 1790, mais les emplois proposés attirèrent peu de candidats et l’on entendit bientôt monter les plaintes sur l’oisiveté et l’indiscipline des bénéficiaires. Comme les autres institutions, les hôpitaux des enfants trouvés virent leurs ressources fondre, l’abolition du système féodal libérant les seigneurs de leur responsabilité ancestrale à l’égard des bébés abandonnés.

Le récit d’Alan Forrest donne le sentiment que le sort des pauvres a empiré dès les premières années de la Révolution. Mais tous les problèmes s’aggravèrent encore avec le début de la guerre, en 1792. L’inflation accrut l’ensemble des charges pour les hôpitaux, qu’il s’agisse des frais de personnel, d’approvisionnement ou d’entretien des bâtiments souvent anciens et délabrés. Et il y avait moins d’argent que jamais pour répondre aux besoins civils. Bientôt, le flot des blessés, des veuves et de leurs enfants augmenta la demande de ces services mêmes que la guerre empêchait de financer. Les autorités donnèrent la priorité aux blessés, mais négligèrent les veuves, dont la détresse entraîna une recrudescence des abandons d’enfants. Les appels des administrateurs d’hôpitaux se firent de plus en plus désespérés.

La radicalisation du pouvoir et l’importance croissante de l’idéologie se révélèrent à double tranchant. Institué en 1794, le grand livre de la bienfaisance – où étaient inscrits les pauvres secourus – voulait libérer l’assistance du stigmate de la charité. Il incarnait une volonté ambitieuse d’apporter une aide sociale aux personnes âgées et aux veuves sur l’ensemble du territoire. Les allocations prévues étaient généreuses, mais concernaient uniquement 0,5 % de la population rurale, et excluaient purement et simplement les habitants des villes. D’autres politiques révolutionnaires eurent des effets regrettables : on ordonna aux hôpitaux de liquider tous les biens de l’Église qu’ils avaient réussi à conserver, et la congrégation des Sœurs grises, qui fournissait la plupart des infirmières, fut chassée des établissements par la campagne de déchristianisation, avec des conséquences désastreuses pour les patients. Il est vrai que la situation s’aggrava encore après la fin de la Terreur en 1794, quand l’inflation devint incontrôlable, les blessés de guerre sans cesse plus nombreux et que les hommes au pouvoir durcirent leur attitude à l’égard des pauvres. La situation s’améliora peut-être sous le Directoire, qui transféra des responsabilités aux autorités locales et leur permit de lever des taxes sur les marchandises pour financer les hôpitaux, mais le manque de fonds avait été si aigu qu’on se demande comment un seul établissement avait pu survivre.

Alan Forrest raconte cette sombre histoire avec force exemples locaux. Il arrive même que ses arbres cachent sa forêt et que l’on peine à se forger une idée d’ensemble. Faute de données quantitatives permettant de juger de l’ampleur du problème et du succès des mesures prises pour le traiter, il ne peut qu’adopter une approche impressionniste. Lui-même fut probablement consterné par le résultat de ses recherches : « La dure vérité, c’est que les révolutionnaires ne sont jamais parvenus à stimuler l’économie de façon à produire le niveau de richesse dont ils avaient besoin pour réaliser leurs ambitieux rêves sociaux. » Mais ils n’ont pas seulement échoué à atteindre cet objectif irréalisable : ils ont à la fois accru la pauvreté et réduit les ressources disponibles pour la combattre. Alan Forrest le sait. Il l’avoue lui-même de temps à autre, mais toujours d’un air contrit et avec la réserve implicite que, d’une manière ou d’une autre, ces hautes aspirations ont été cruellement déçues en raison d’un malheureux accident de l’histoire. « Si l’on devait juger de la réussite de la Révolution à l’aune de ses intentions et de ses décrets, nous serions en droit de tirer fierté de ces préoccupations humanitaires nouvelles et de considérer la politique de la Révolution comme une contribution majeure au progrès humain. » Mais ce n’est pas porter atteinte à la pureté des intentions révolutionnaires que de les confronter à la situation qu’elles ont effectivement créée.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en août 1981. Il a été traduit par Jean-Christophe Napias.

Les cent jours qui ont fait la légende

La France, on l’a dit souvent, est une démocratie aux manières de monarchie absolue. Songez à la splendeur cérémonielle dont s’entourent ses présidents, au style hautain, distant, qu’ils ont tendance à adopter ou à la façon dont leur entourage politique reproduit, avec une délicieuse affectation, l’atmosphère d’intrigue et de favoritisme qui régnait à la cour de Versailles. Aucun chef d’État n’a, au cours des dernières décennies (monarques britanniques y compris), affiché un style plus royal que François Mitterrand, prétendument socialiste. Et rien n’est plus étranger à la démocratie française que le « populisme » à l’américaine pratiqué par des hommes comme Andrew Jackson, le septième président des États-Unis, ou George W. Bush. Le mot populiste est une insulte meurtrière, récemment utilisée par les chiraquiens comme par les socialistes contre quiconque osait interpréter le « non » à la Constitution européenne comme un vote de défiance à l’égard de l’élite du pays. Jean-Marie Le Pen est le seul véritable populiste dans la France contemporaine (1).

Ce trait singulier de la culture politique locale aide à comprendre pourquoi le pays reste à ce point divisé sur la mémoire de Napoléon Ier, ce monarque absolu aux manières de démocrate. Même si, bien sûr, il tenta de nier. Bonaparte fonda un empire et une cour impériale, se couvrit de mètres d’hermine, recruta une pléiade de poètes et de peintres chargés de l’acclamer comme le nouveau Charlemagne. Il fit ducs d’anciens tambours et instituteurs, roi de Naples un ci-devant commis d’épicerie, et épousa la nièce de Marie-Antoinette. Mais toute cette pompe ne parvint pas à produire l’effet désiré. Si Napoléon inspira loyauté et affection, même dans la défaite, ce ne fut pas en raison de ce prétendu éclat, mais parce que le peuple français continua de voir en lui, comme il l’avait toujours fait, le « petit caporal » qui partageait les risques et les inconforts de ses soldats, le provincial ambitieux à l’accent rustre et plus futé que les têtes couronnées d’Europe, l’amant de Joséphine. Parce qu’il resta en somme, malgré lui, un homme du peuple. Sudhir Hazareesingh ne laisse entendre qu’une seule fausse note dans sa splendide étude de la « légende » de Napoléon dans la France du XIXe siècle : quand il compare Bonaparte et de Gaulle. Il existe bien sûr de nombreux parallèles entre les deux généraux devenus « sauveurs de la nation », qui ont chacun essayé de s’élever au-dessus des compromis et des corruptions de la politique ordinaire. Mais ils diffèrent à la fois dans leur rapport à la République – que de Gaulle sauva, et que Napoléon détruisit – et par leur place dans la mémoire collective. De Gaulle, fondateur de la présidence monarchique de la Ve République, continue d’inspirer le respect, voire une certaine tendresse, mais rien de comparable aux passions que suscite encore Napoléon. À l’évidence, l’Empereur répond aux profonds regrets qui traversent la culture populaire française – non seulement la nostalgie d’une époque de grandeur révolue, mais aussi celle d’un dirigeant avec lequel on puisse se sentir un lien intime et personnel. Voilà le type de relation qu’il est difficile d’imaginer entretenir avec un de Gaulle distant et impérieux. En d’autres temps, un personnage comme celui-là aurait pu inspirer des poèmes épiques, mais Napoléon relève, lui, de l’intimité psychologique du roman. De fait, c’est probablement le personnage de l’histoire occidentale le plus évoqué dans la littérature, sans compter des films par centaines. À Sainte-Hélène, il eut d’ailleurs cette remarque célèbre : « Quel roman que ma vie ! »

 

Du cognac aux préservatifs

Combien de fictions a-t-on écrit sur de Gaulle ? Et combien de fois sa personnalité a-t-elle été employée à des fins commerciales ? L’image de l’Empereur, elle, a été utilisée par toutes sortes de produits, du cognac au chocolat, en passant par les préservatifs. Cherchez « Napoléon » sur eBay et vous trouverez près de 4 000 objets à vendre : films, livres, jeux, poupées, assiettes, verres, carreaux de céramique, bandes dessinées, flacons à xérès, bouteilles de cognac, cafetières, jeux d’échecs, et même des vieilles réclames vantant de la nourriture pour chien (nombre de ces dernières, il est vrai, ne viennent pas de France). Tapez « De Gaulle » et vous ne trouverez qu’une centaine d’articles, pour la plupart des timbres (2). Cette différence explique, au moins autant que le bilan des deux hommes, pourquoi l’élite française vénère de Gaulle, mais considère Napoléon avec une sorte de dédain embarrassé. Aucune grande place parisienne ne porte son nom, et la rue Bonaparte est relativement secondaire. Dans ce grand monument à la mémoire collective que sont Les Lieux de mémoire de Pierre Nora, il ne fait l’objet que d’un seul chapitre, évoquant l’émouvant retour de ses cendres en France en 1840. Autrement dit, l’ouvrage lui accorde à peu près la même place qu’à l’abbaye de Port-Royal ou au dictionnaire Larousse.

Pourtant, dans la culture au sens large, il fait encore l’objet d’une curiosité immense, pour ne pas dire obsessionnelle – quoique mâtinée de culpabilité –, et d’une bonne dose d’idolâtrie. Deux séries de romans français en témoignent. La brillante trilogie de Patrick Rambaud (La Bataille, Il neigeait et L’Absent) traite l’Empereur avec un mépris mêlé de fascination. L’action se déroule entre la terrible bataille d’Essling (1809), qui a vu périr 40 000 hommes en l’espace de trente heures, et les derniers jours de l’Empire à Paris en 1814, en passant par la désastreuse retraite de Moscou à l’automne 1812. Napoléon lui-même n’apparaît qu’occasionnellement, à travers le regard cynique d’autres protagonistes. Il apparaît en monstre vulgaire, fatigué, avachi et flatulent, presque totalement indifférent aux immenses souffrances qu’il a provoquées. Rambaud fait revivre les horreurs et la folie de l’époque, tirant les détails d’une masse impressionnante de recherches historiques. Le titre de son deuxième volume, Il neigeait, est tiré du grand poème de Victor Hugo sur Napoléon, L’Expiation. Mais Rambaud, à la différence de Hugo, nous donne à voir une guerre – et un empereur – d’où toute grandeur s’est désormais enfuie. Autrement dit, il nous livre une version puissante de la vulgate chère à la classe politique du pays, qu’avait résumée de Gaulle en personne : « Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’Europe de tombes, de cendres et de larmes (3). » La Bataille a remporté le prix Goncourt lors de sa sortie en 1997.

Vendue à un million d’exemplaires, la tétralogie de Max Gallo embrasse au contraire avec jubilation le mythe du « grand homme » sous sa forme la plus boursouflée. Si Rambaud se focalise moins sur Napoléon que sur les quidams qu’il engloutit dans son sillage, Gallo place l’homme au cœur du récit. La plupart de ses romans prennent la forme d’un monologue intérieur sans fin : l’Empereur se raconte à lui-même l’histoire de sa vie, à mesure qu’elle se déroule. Gallo a un penchant pour l’emphase napoléonienne, sans être véritablement capable de rendre la puissante personnalité qu’elle cache. Les maximes grandiloquentes se succèdent inlassablement. Dans les annales de la mauvaise fiction napoléonienne, la tétralogie de Gallo parvient même à surpasser des classiques tels que la pièce de théâtre coécrite en 1931 par Giovacchino Forzano et Mussolini sur les Cent-Jours, Campo di Maggio.

 

Son visage sur la Lune

Sans surprise, les historiens sérieux penchent aujourd’hui beaucoup plus massivement en faveur de la vision de Rambaud qu’en faveur de la vision de Gallo. Mais la répulsion les conduit malheureusement à sous-estimer l’influence de Napoléon sur la vie politique française après 1815. Dans la majorité des récits, Bonaparte et le bonapartisme disparaissent peu ou prou après Waterloo, ne revenant que pour combler le vide laissé par l’implosion de la révolution de 1848 – et cette fois comme farce plutôt que comme tragédie, pour rependre la formule de Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Le premier et le second Empire sont en général rejetés comme de simples dictatures, le soutien populaire dont Napoléon et son neveu auraient bénéficié s’expliquant une fois pour toutes par l’aspiration de la population à une stabilité postrévolutionnaire, ou par un sentiment de fierté chauvine à l’égard des conquêtes militaires. Pendant cinquante ans, l’inter­prétation la plus répandue de la Restauration fut celle de l’historien français Guillaume de Bertier de Sauvigny, qui faisait le portrait d’une France épuisée et dégoûtée par l’Empereur, prête à se rallier à la dynastie exilée des Bourbons. Et c’était une théorie plausible, s’agissant d’un homme qui avait sacrifié des millions de vies, ruiné le pays, qu’il avait laissé plus petit qu’il ne l’avait trouvé (à son arrivée au pouvoir en 1799, la Rhénanie, le Luxembourg et la Belgique actuelle faisaient partie de la France). En somme, sa popularité n’aurait pas survécu à sa défaite – pas plus que celle de Hitler, cent trente et un ans plus tard, ne survivrait à la chute du IIIe Reich.

Grâce à Hazareesingh, cette thèse n’est plus tenable. Dans La Légende de Napoléon, il démontre brillamment la persistance du bonapartisme populaire bien après Waterloo. S’appuyant sur une abondance de sources de première main, notamment des archives policières de la France entière, il montre que Napoléon est resté une idole politique pendant l’essentiel du XIXe siècle. Après la Restauration, le courant bonapartiste fut déclaré hors la loi et les signes ostensibles de fidélité à l’Empereur devinrent passibles d’emprisonnement. Mais son image n’en était pas moins omniprésente. Hazareesingh a ainsi découvert un florissant commerce d’objets napoléoniens de toute sorte : pièces de monnaie, dessins, caricatures, jeux de cartes, tabatières, mini-statuettes. La tentative de dissimulation d’une de ces figurines dans un verre de vin conduisit même un jour à l’ingestion accidentelle de la chose : après avoir failli s’étouffer avec l’Empereur miniature, le bonapartiste malchanceux termina en prison. Hazareesingh révèle aussi qu’un paysan prétendit voir le visage de Napoléon sur la Lune. Des rumeurs quant à son deuxième retour en France circulaient sans cesse, confortées par l’apparition régulière d’imposteurs prétendant à la pourpre impériale – dans les années 1840, plus de fous français se prenaient pour Napoléon que pour n’importe quel autre personnage, à l’exception de Jésus-Christ. D’autres exprimaient leur espoir en arborant des violettes au revers de leur redingote : Napoléon était revenu de l’île d’Elbe en mars 1815, le mois où elles fleurissent (4). Son nom et son image restèrent importants pour les mouvements antimonarchistes clandestins, et dans la période qui suivit immédiatement les Cent-Jours et la seconde abdication de l’Empereur, les tentatives du nouveau pouvoir de punir les responsables bonapartistes provoquèrent des troubles. L’anniversaire de Napoléon, le 15 août, qui avait été la fête nationale de la France sous l’Empire, continua d’être célébré sous la forme de ce qu’Hazareesingh nomme joliment une « anti-fête » : un jour d’exubérance populaire débridée et de défiance à l’égard d’un Louis XVIII goutteux et fort peu charismatique, replacé sur le trône par les alliés victorieux.

Hormis Bertier de Sauvigny, Hazareesingh a une cible plus éminente à l’esprit : le regretté François Furet. Dans son œuvre, l’historien ignore en effet passablement la rémanence du bonapartisme, tout en postulant la survivance d’une tradition révolutionnaire indomptée qui coule, telle un puissant fleuve souterrain, à la fois sous l’Empire et sous la monarchie restaurée, pour rejaillir à l’air libre en 1848 (et à nouveau en 1871, après la chute du second Empire). Hazareesingh fait valoir sans ménagement qu’il était absurde de la part de Furet, dont les travaux majeurs portent essentiellement sur la période 1789-1794, d’affirmer que le courant révolutionnaire avait pris sa forme définitive dès cette époque, et qu’il aurait très peu changé tout au long des deux décennies suivantes. Hazareesingh soutient au contraire que ce courant était dans une large mesure enclos dans le bonapartisme ; et, après 1815, les deux traditions s’enchevêtrèrent inextricablement. Napoléon a peut-être mis fin à la République, mais non sans préserver le legs révolutionnaire de l’égalité civile, de la souveraineté populaire, de la tolérance religieuse, de la confiscation des terres de l’Église et du drapeau tricolore. Quand il déclara, après le coup d’État du 18 brumaire, « Je suis la Révolution », il n’avait pas tout à fait tort.

Certes, à l’époque de sa première reddition et de son abdication en 1814, les lettres de créances révolutionnaires de Napoléon étaient devenues quasiment illisibles, en raison de ses prétentions impériales toujours plus grandioses, et parce qu’il avait créé une nouvelle noblesse, rétabli l’esclavage aux Antilles et épousé une Habsbourg. S’il était resté en exil sur l’île d’Elbe, il ne serait probablement jamais devenu un symbole aussi puissant de lendemains révolutionnaires toujours possibles. Comme le fait remarquer avec perspicacité Hazareesingh, les Cent-Jours changèrent tout. Lors de ce fameux épisode pendant lequel il revint de l’île d’Elbe, et rallia la France derrière lui une nouvelle fois – avant de perdre la bataille de Waterloo face à Wellington et de s’embarquer à bord d’un vaisseau de guerre anglais, le Bellerophon, pour un exil définitif à Sainte-Hélène –, Napoléon adopta une nouvelle Constitution libérale et renonça ouvertement à ses vieux projets de conquête. Il séduisit Benjamin Constant, son détracteur le plus fervent du camp libéral, au point d’en faire un collaborateur (5). Et à Sainte-Hélène, à force de subir les humiliations mesquines infligées par son geôlier anglais, sir Hudson Lowe, le personnage vaguement comique prit un visage tragique : cet homme jugé pitoyable jusqu’alors apparaissait désormais profondément émouvant. Cette transformation fut définitivement scellée par la publication de ses souvenirs, recueillis par Emmanuel de Las Cases sous le titre Mémorial de Sainte-Hélène et publiés en 1822, dont le succès populaire assura la gloire posthume de Napoléon bien davantage qu’aucune de ses victoires. À vrai dire, le virage libéral des Cent-Jours ne fut guère plus qu’un stratagème politique de dernière minute. Mais il permit à l’opinion française d’associer étroitement le nom de Bonaparte à la Révolution – au moins jusqu’au coup d’État de Louis Napoléon en 1851, qui l’assimila de nouveau, et pour de bon, à la tyrannie.

Aventures étrangères

L’une des réussites du livre, et non des moindres, est de rendre plus intelligible l’ascension de Louis Napoléon. Comment ce pâle épigone de son oncle dominateur, auteur de deux coups d’État ridiculement calamiteux en 1836 et 1840, a-t-il pu s’emparer du pouvoir et fonder un second Empire plus durable encore que le premier ? Si le bonapartisme pesait après 1815 aussi peu que l’ont prétendu Bertier de Sauvigny et Furet, l’ascension de Louis Napoléon ne pouvait s’expliquer que comme un signe de désespoir, de crédulité ou de faiblesse du peuple. Hazareesingh montre au contraire que Louis Napoléon disposait d’un soutien solide, et put exploiter l’association du nom de Bonaparte avec les principes de la Révolution. En fait, cette exploitation astucieuse de l’héritage l’a non seulement propulsé à la tête de l’État, mais l’a aidé à s’y maintenir jusqu’à la catastrophe de la guerre franco-prussienne en 1871, malgré le coup d’État amplement condamné de 1851 et une série d’aventures étrangères allant du douteux au désastreux (une absurde tentative, en 1860, de transformer le Mexique en un État vassal). Hazareesingh explore ces thèmes plus avant dans son autre ouvrage, d’une portée moins générale mais tout aussi instructif, La Saint-Napoléon. Quand le 14 juillet se fêtait un 15 août (6). Les lecteurs commenceront peut-être par se demander si l’existence d’un Napoléon dans le panthéon des saints catholiques leur avait échappé, et il est vrai que personne n’avait entendu parler d’un tel personnage avant 1805, quand l’Empereur demanda au pape de canoniser un nouveau saint à l’occasion de son anniversaire. Rome étant sous le contrôle des armées françaises, le pape « découvrit » comme par hasard un martyr romain du nom de Neopolis (il est quasiment certain qu’il n’a jamais existé). Qualifié de saint patron des guerriers, Neopolis-Napoléon devint le prétexte à la plus éhontée des propagandes jamais produites par un régime qui s’était déjà surpassé dans ce domaine (songeons à la colonne Vendôme (7)), multipliant les images d’un saint Napoléon auréolé et présentant une ressemblance d’une douteuse exactitude avec son homonyme. De 1806 à 1813, l’anniversaire de l’Empereur et le jour du saint remplacèrent le 14 juillet en tant que fête nationale – et ce fut de nouveau le cas après l’instauration du second Empire en 1852.

Hazareesingh s’en prend ici à un personnage encore plus éminent que Furet : Alexis de Tocqueville, qui fustigeait le second Empire, dans lequel il voyait un despotisme grossier dénué de tout esprit civique. Or, si elle a fini par reconnaître que le régime avait pris un tournant libéral dans ses dernières années, la communauté des historiens a largement fait sienne la vision tocquevillienne, tout comme le jugement cinglant de Victor Hugo sur l’empereur qu’il surnommait « Napoléon le Petit ». Seule la IIIe République, lit-on généralement, aurait réussi à installer une véritable culture civique en France et à fondre en une seule nation ses diverses provinces et populations (dont la moitié parlait encore le patois). Si l’on en croit cette perspective, les célébrations de la Saint-Napoléon sous le second Empire auraient dû être fort tristes. Hazareesingh montre qu’il n’en était rien en s’appuyant sur des archives méconnues. Dans la plupart des cas, les Français fêtaient le 15 août avec un véritable enthousiasme, et en masse. Cette manifestation devint le principal moment d’expression patriotique et offrit à l’État français un moyen supplémentaire d’affirmer son autorité spirituelle face à celle de l’Église. L’anniversaire de Napoléon tombait en effet le jour de l’Assomption, et la coïncidence permit d’enserrer les célébrations religieuses dans la fête nationale.

Si les livres d’Hazareesingh ont un défaut, c’est parfois leur absence d’esprit critique par rapport aux archives officielles. Les officiers de police de la Restauration, qui savaient tous à quoi s’en tenir sur la légitimité douteuse du régime, étaient hypersensibles au moindre soupçon de résurgence bonapartiste, surtout après les Cent-Jours. Leurs signalements méticuleux d’incidents mineurs témoignent peut-être davantage d’un excès de prudence que d’autre chose. En l’absence de données fiables sur l’état général de l’opinion publique française, il reste difficile de dire avec certitude dans quelle mesure les bonapartistes d’Hazareesingh étaient d’authentiques nostalgiques. De même, il sous-estime sans doute l’intérêt qu’avaient les fonctionnaires locaux, les journalistes et la police à forcer le trait, chaque 15 août, en exagérant­ dans leurs comptes rendus l’ampleur de la participation et de l’enthousiasme populaires.

D’une manière plus générale, on ignore dans quelle mesure ces preuves supposées d’un engouement populaire pour les deux Napoléon allaient nécessairement de pair avec une sympathie politique à leur égard. Le marché des objets de collection bonapartistes relevait certainement, dans les années 1820, d’un phénomène de curiosité comparable à celui qui anime aujourd’hui les ventes sur eBay. En ce qui concerne le second Empire, un souci très apolitique du sort des forces françaises engagées à l’étranger (dans les guerres de Crimée, puis d’Italie) a probablement poussé les républicains à prendre part aux manifestations patriotiques, de la même manière que des Américains haïssant Bush placardaient il y a quelques années sur leurs pare-brise des autocollants « Soutenons nos soldats ! ».

Mais si Hazareesingh trouve des preuves inattendues d’admiration pour Napoléon dans la France du XIXe siècle, l’historien américain Stuart Semmel a fait, de façon plus surprenante, la même découverte pour l’Angleterre. Dans l’ouvrage Napoleon and the British (8), il démontre en effet que, même au plus fort des guerres napoléoniennes, quand la plupart des Anglais traitaient l’Empereur d’« Ogre corse », une partie non négligeable de l’opinion lui gardait sa sympathie. Et ce n’est pas le seul point sur lequel les deux historiens se rejoignent. Semmel voit lui aussi dans les Cent-Jours le moment crucial qui a décidé de la réputation de Napoléon : en Angleterre presque autant qu’en France, l’épisode a fait de lui un personnage capable d’émouvoir les foules, et une idole des libéraux. Les autorités britanniques en avaient à tel point conscience qu’elles ordonnèrent au Bellerophon, en route pour Sainte-Hélène en 1815, de quitter les eaux territoriales, probablement par crainte qu’un magistrat compatissant excipe de la loi d’Habeas corpus pour garder Napoléon sur le sol anglais.

 

L’« empereur de Garrat »

À première vue, ce fond d’admiration britannique semble constituer la principale nouveauté du livre. Semmel fait preuve de moins d’originalité quand il décrit comment le pays est passé d’un enthousiasme initial à cette phase finale de sympathie, après avoir traversé une période de haine intense entre 1808 et 1815, quand les soldats anglais combattaient les Français dans la péninsule Ibérique. Mais ce qui distingue son ouvrage, c’est là aussi l’extraordinaire richesse de son analyse et la masse des matériaux exhumés. Prenez l’« empereur de Garrat ». Au XVIIIe siècle, la commune de Garrat, au sud de Londres, « élisait » régulièrement un ouvrier ou un artisan à la charge de maire ou de membre du Parlement. Ce rituel constituait ce qu’Hazareesingh appellerait une « anti-fête » : un défi tapageur et symbolique à l’autorité constituée. Jusque-là, on pensait qu’il avait disparu dans les années 1790, mais Semmel a découvert que les électeurs s’étaient de nouveau réunis en 1804, cette fois pour nommer empereur un vendeur de muffins du nom de Harry Dimsdale, avec un bol à punch en guise de couronne. La principale cible de la cérémonie était Napoléon, lequel allait être en décembre 1804 à Notre-Dame de Paris le protagoniste d’une version plus fastueuse de cette même célébration. Semmel a également retrouvé la trace d’un millénariste dingo qui tenta désespérément d’assimiler Napoléon à la Bête de l’Apocalypse en couchant sur le papier les abréviations latines des titres de général, consul et empereur napoléoniens (DVX, CL, I), et en expliquant que la somme était égale à 666. Sans oublier l’histoire du journaliste Lewis Goldsmith, qui travaillait pour Napoléon à Paris et publiait une revue de propagande en anglais. Une fois de retour en Angleterre, Goldsmith publia un livre de révélations sensationnelles contre Napoléon et devint son plus virulent détracteur.

D’autres accomplirent le parcours idéologique inverse, tel le journaliste et homme politique William Cobbett, qui passa d’un conservatisme nourri de haine envers l’Empereur à un radicalisme « napoléonophile » obsessionnel. En septembre 1815, Cobbett publia une ode à l’Empereur exilé : « Et pourtant, comme votre crépuscule est resplendissant / Transportée dans une tombe vivante […] / Votre gloire vit encore dans le cœur de chaque homme libre. »

Les spécialistes d’histoire cultu­­relle ont tendance, aujourd’hui, à traiter les textes étudiés comme des jeux de mots sophistiqués, négligeant les émotions qu’ils exprimaient et inspiraient. Semmel se laisse parfois aller à ce travers, mais il effectue pour l’essentiel un excellent travail en faisant revivre les peurs et les espoirs de cette période de guerre totale. Certes, il est difficile de prendre au sérieux certaines des angoisses de l’époque, comme celle de savoir comment l’Angleterre aurait supporté l’occupation française si, par exemple, la bière brune et le fromage anglais avaient été interdits et remplacés par la « soupe maigre » et la « liqueur de boyaux de rat ». Et si Londres avait été rebaptisé « Bonapartopolis » ? Comparé à ce que Hitler aurait pu faire, cela semble assez bénin. Mais Semmel insiste à juste titre sur le fait qu’ayant vu Napoléon étendre son empire à l’ensemble de l’Europe continentale et menacer le commerce anglais et les Îles elles-mêmes, de nombreux Britanniques pensaient leur mode de vie en sursis.

Du fait de l’intensité de ces angoisses et de ces doutes, la persistance d’un courant favorable à Napoléon tout au long des diverses guerres menées contre ses troupes paraît des plus étonnante. Semmel colle si étroitement aux textes qu’il ne prête pas vraiment attention à cette anomalie et ne se donne même pas la peine d’enquêter sur les menaces et le harcèlement que des auteurs comme Cobbett et le poète Leigh Hunt eurent à subir pour avoir soutenu le chef d’une puissance ennemie. Mais les éléments qu’il présente ont le mérite de nous rappeler que l’Angleterre de l’époque était plus ouverte à un vrai débat politique qu’elle ne l’est aujourd’hui (et on en dira autant de n’importe quel autre pays occidental). Quand un auteur américain éprouvant des sympathies pour les ennemis de la nation a-t-il pour la dernière fois possédé ne serait-ce qu’une part de l’influence qui fut celle de Cobbett pendant les guerres napoléoniennes ? Pris ensemble, les travaux de Semmel et Hazareesingh soulèvent une autre question troublante. Même si les Anglais étaient à l’évidence beaucoup plus hostiles à Napoléon que les Français, l’éventail des opinions était étonnamment semblable dans les deux pays, surtout après les Cent-Jours. Presque chaque écrivain anglais avait un équivalent français, et ces similitudes témoignent éloquemment de l’esprit cosmopolite des élites européennes au lendemain des Lumières. À cette époque, les milieux les mieux éduqués d’Angleterre et de France (mais aussi d’Italie, d’Allemagne ou des États-Unis) avaient une meilleure connaissance de leurs cultures respectives que leurs homologues d’aujour­d’hui, à l’ère supposée de la mondialisation. Ils lisaient davantage les mêmes ouvrages et participaient à plus de débats communs. Ni la guerre, ni même l’internement par Napoléon de milliers d’Anglais surpris sur le sol français après la rupture de la paix d’Amiens en 1803 n’ont interrompu ces contacts. Napoléon était peut-être l’empereur des Français, mais il était la propriété culturelle du monde occidental tout entier.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en juin 2005. Il a été traduit par Philippe Babo.

Napoléon III, empereur de roman

Le 5 août 1840 au matin, un paquebot à vapeur affrété par un Français franchit le London Bridge. Les propriétaires de l’Edinburgh Castle s’étaient montrés étonnamment peu curieux de son utilisation. La veille, on avait pourtant monté à bord des armes et des munitions, une pile de proclamations, une importante somme d’argent, une soixantaine d’uniformes et des chevaux. Quant aux passagers, même habillés en civils, ils ne partaient manifestement pas en pique-nique.

L’Edinburgh Castle met le cap sur Gravesend, où l’on achète sur le quai un vautour apprivoisé. Puis il traverse la Manche jusqu’au port de Wimereux, à cinq kilomètres au nord de Boulogne. Là, les soixante hommes revêtent leur uniforme et marchent sur la caserne du 42e régiment, précédés du drapeau tricolore et du volatile promu aigle impérial. Il est cinq heures du matin. L’un des membres de l’expédition, qui est lieutenant dans ce régiment, fait réveiller et rassembler les soldats, puis proclame son chef, le prince Louis Napoléon, neveu de Napoléon Bonaparte, nouveau souverain de la France. Quelques « Vive l’Empereur ! » fusent. Depuis l’annonce du retour des cendres de Napoléon Ier de Sainte-Hélène, le bonapartisme est florissant, notamment dans l’armée. Le moment semble parfaitement choisi pour un coup d’État. Hélas ! le capitaine de la gar­nison refuse de reconnaître le neveu et lui vole la vedette en hurlant : « Tuez-moi si vous voulez, mais je ferai mon devoir ! »

Le nouvel empereur en puissance, qui pointait son pistolet sur les soldats, blesse alors accidentellement l’un d’eux au visage. Paniqués, les conjurés décident de battre en retraite. Bien résolu à marcher envers et contre tout sur la ville haute – « C’est ici que je dois mourir », aurait-il déclaré en refusant de s’enfuir –, Louis Napoléon doit être emmené de force. Lorsque la petite troupe atteint le rivage, l’Edinburg Castle a disparu et le canot sur lequel on tente de filer chavire. L’un des hommes est abattu. Les autres pataugent jusqu’à la rive où ils sont appréhendés sans peine.

Quand les cendres de Napoléon Ier rejoignent enfin les Invalides après avoir été présentées devant la foule la plus impressionnante qu’ait jamais vue Paris, son neveu a déjà purgé ses deux premiers mois de prison à perpétuité au fort de Ham, dans les marécages de la Somme. Boulogne est son second coup d’État manqué. Le premier, à Strasbourg en 1836, avait été tout aussi lamentable, se soldant par sa déportation en Amérique (1).

Le futur Napoléon III, Louis Napoléon Bonaparte (1808-1873), troisième fils de Louis Bonaparte et d’Hortense de Beauharnais, s’estime promis à un grand destin. Il a été élevé en Bavière, en Italie et en Suisse, où il a servi comme capitaine d’artillerie. Sa mère, fille du premier mari de Joséphine de Beauharnais, lui a inculqué cette vision napoléonienne et toute pragmatique de l’histoire : « Personne ne l’étudie et tout le monde y croit. Chacun est libre de l’arranger à sa guise (2). » Une conception bien peu héroïque ! Louis Napoléon semble d’ailleurs parfois contempler son « destin » comme le ferait l’héritier d’une assommante affaire familiale. Quand, en rêve, il se voit au sommet de la colonne Vendôme à la place de la statue de son oncle, il est assailli par un sentiment de solitude et non de gloire, souligne ainsi David Baguley dans l’ouvrage qu’il lui consacre.

Durant son séjour au fort de Ham, le futur empereur rédige un opuscule sur L’Extinction du paupérisme (3), où il explique en substance combien tout irait mieux si on le laissait procéder tranquillement à son coup d’État. Il expose un projet d’essence dictatoriale et socialiste pour « initier les masses à tous les bienfaits de la civilisation » : ne plus taxer les pauvres, économiser sur le budget de la défense et de la construction pénitentiaire, et préparer le peuple à la démocratie en créant une nouvelle classe de représentants, les prud’hommes, élus à raison d’un pour dix ouvriers. Les prud’hommes devaient créer et posséder des « fermes modèles » ou « colonies agricoles ». Comme dans l’industrie sucrière, les travailleurs partageraient leur temps équitablement entre l’usine et les champs. Et quand toutes les terres à bas prix auraient été colonisées, des « succursales » seraient créées en Algérie et en Amérique, jusqu’à peut-être « un jour envahir le monde ».

Ce projet de domination sans douleur représente sans doute la solution parfaite au « problème de destinée » de l’auteur. Le nouveau Napoléon serait un despote épris de paix, et l’extinction du paupérisme justifierait son coup d’État. C’est tout juste s’il prend la peine de masquer l’opportunisme de ses prétentions humanistes. « Aujourd’hui, écrit-il, on ne peut gouverner qu’avec les masses. » Il est donc essentiel de les rendre heureuses : « La pauvreté ne sera plus séditieuse, lorsque l’opulence ne sera plus oppressive, les oppositions disparaîtront. »

 

Une prose pompeuse et ridicule

David Baguley fait à juste titre de cette brochure un exemple typique du réformisme utopique des années 1840 : un mélange d’ambition démesurée, d’intérêt personnel, et de détails incongrus, tels que l’épaisseur des murs des baraquements, les quantités de fumier nécessaires ou les recettes prévisionnelles des ventes de pommes de terre et de légumes. Elle est aussi typique du futur Napoléon III : comme la plupart de ses actes et de ses paroles, elle parvient à être à la fois ennuyeuse, pompeuse, ridicule et sinistre, sans pour autant donner d’indication claire sur sa personnalité.

En 1846, l’homme qui croit en son destin s’échappe du fort de Ham vêtu d’un bleu d’ouvrier, le visage caché derrière une planche de bois (4). Il gagne Londres, où il s’engage comme auxiliaire de police et participe à la maîtrise des manifestations chartistes (5). Après la révolution de 1848, il rentre en France, bien décidé à prendre en main la nouvelle république – « toujours en plein rêve » selon sa cousine Marie. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il obtient 74,2 % des suffrages à l’élection présidentielle de décembre 1848. Comme le souligne Roger Price dans The French Second Empire (6), c’est la première fois que l’ensemble de la population masculine d’un grand pays européen peut voter. Que les électeurs aient choisi un Bonaparte reflète bien l’état de fragilité politique, économique et sociale de la France des années 1840. Car le bonapartisme est une sorte d’auberge espagnole, et le flou des idées de Louis Napoléon lui permet d’incarner les espoirs de catégories très différentes. C’est, comme le dit Tocqueville, « un nain sur le sommet d’une grande vague (7) ».

En 1851, au terme de son mandat, Louis Napoléon aura réduit le corps électoral d’un tiers, huit départements seront sous loi martiale, la gauche sera fragmentée et ouvertement suspectée de projets révolutionnaires. La machine répressive sera en place. Ayant échoué à s’assurer le soutien de l’Assemblée nationale pour sa réélection, Louis Napoléon Bonaparte prononce sa dissolution et réalise son propre coup d’État, le 2 décembre 1851. Cette fois, il reste en coulisse. Nul ne sait exactement où il se trouve quand l’armée arrête trois cents députés et ouvre le feu sur plusieurs centaines d’insurgés et de passants massés sur les grands boulevards.

Louis Napoléon a su très habilement se présenter comme meilleur que la démocratie. Les rumeurs de « rouges » assoiffés de sang ont durablement marqué l’opinion, surtout dans les campagnes. Après la tourmente révolutionnaire de 1848, la perspective d’une autocratie modérée paraît plutôt séduisante. En tout cas, comme le souligne Roger Price, personne ne se sent prêt à risquer sa vie pour tenter de déposer un homme qui promet de rétablir le suffrage universel. Le gigantesque « oui » au plébiscite qui se tient à peine trois semaines après le coup d’État a tout d’un extraordinaire vote de confiance en faveur d’une canaille politique. Mais la question exacte à laquelle 7,5 millions d’électeurs [92 % des suffrages exprimés] répondent par l’affirmative était celle-ci : « Le peuple veut-il le maintien de l’autorité de Louis Napoléon Bonaparte et lui déléguer les pouvoirs nécessaires pour établir une Constitution ? »

Le 2 décembre 1852, Louis Napoléon devient l’empereur Napoléon III. L’homme s’arrange pour rester insondable et arborer en permanence un air absent. On raconte qu’il peut rester des jours entiers sans dire un mot. Baguley et Price approchent ce mystérieux ectoplasme sous des angles différents. David Baguley se plonge dans l’ensemble des sources pour explorer les « visions et interprétations contradictoires » du personnage. Son livre « ne défend aucune thèse particulière », sinon que Napoléon III n’est réductible à aucune explication unique. Il tend dès lors à privilégier des descriptions qui embrouillent plus qu’elles ne clarifient : Flaubert est loué pour l’« imprécision » de son « propos décousu, hanté par le caractère fondamentalement inénarrable et incompréhensible de l’histoire » ; Victor Hugo est taquiné et décrié pour ses portraits mélodramatiques de « Napoléon le Petit » et ses « certitudes tonitruantes ».

Le résultat est un récit précieux sur Napoléon III et son régime, particulièrement sur la construction puis le démantèlement de l’image de l’empereur, pendant et après le second Empire. David Baguley montre à quel point tout ce que nous croyons savoir relève soit d’œuvres de demi-fiction tendancieuses, soit de la propre propagande de l’empire. Bien après la fin du régime, la figure de Napoléon III sera encore manipulable à merci. L’historien Henri Guillemin ira jusqu’à faire du coup d’État le sujet d’un livre pour enfants de 1944, mais ses écrits pour adultes sont tout aussi inventifs : « Louis Napoléon laissa un sourire discret s’insinuer sous la moustache qui recouvrait sa bouche. Et dire que ces bougres d’idiots le prenaient vraiment au sérieux ! »

Une thèse finit tout de même par émerger de cet enchevêtrement d’approches subjectives : Louis Napoléon était un homme démodé mais bien intentionné, qui était plutôt comique au quotidien et héroïque seulement en temps de catastrophe. Si, comme l’affirme David Baguley, « le second Empire possédait une dimension fondamentalement romanesque », il est logique que l’empereur ait été au meilleur de son énergie et de son talent pendant qu’il travaillait à son Histoire de Jules César (en 1865-1866), coordonnant des équipes d’experts, organisant des fouilles, et faisant même construire une galère romaine à bord de laquelle il fera avec l’impératrice Eugénie une brève promenade sur la Seine.

 

Une « médiocrité grotesque »

Baguley s’accorde d’ailleurs lui-même quelque plaisir romanesque, surtout lorsqu’il s’attache à Eugénie, dont la coûteuse lingerie faisait dire à son époux, cet irréductible optimiste économique, qu’elle était une « source de richesse pour les ouvriers ». Même si l’histoire est « inénarrable », Baguley prouve par ses fioritures romantico-ironiques (« Mais le véritable amour n’est jamais de tout repos. Non que le prince manquât d’ardeur ! ») que la narration est un mal nécessaire, y compris dans une histoire déconstructionniste comme la sienne (8).

L’empereur « signifiant fluctuant » de Baguley ressemble à s’y méprendre au mythe du bonimenteur cher aux républicains. À la dernière page de son livre, il explique ainsi que « Napoléon III restera sans aucun doute l’un des personnages historiques les plus indéfinissables et les plus controversés, résistant à jamais au jugement définitif ». Mais est-ce un signe du caractère fondamentalement romanesque et inénarrable du second Empire, ou un témoignage de la rouerie de l’empereur ? Le problème, comme le dit l’auteur dans son chapitre sur la vie amoureuse de Napoléon III, reste une affaire « de véracité historique, avec des lacunes béantes dès qu’il s’agit de la vie privée des hommes célèbres ».

Roger Price adopte une approche plus directe. Pour lui, Napoléon III est un problème doté d’une solution. Les aspects les plus simples du personnage sont en fait les plus révélateurs. Il trouve par exemple dans les Mémoires de Charles de Rémusat une explication plausible des succès initiaux du personnage : « Il lui manque tant des qualités d’un homme de mérite ordinaire… Mais cet idiot est doté d’une faculté rare et puissante… Celui qui fait intervenir son imagination dans les affaires du monde… possède je ne sais quel don de hardiesse et de force qui… le met au rang des personnages historiques. » Sa « médiocrité grotesque » (dixit Karl Marx), alliée à son penchant pour les coups d’État, le voue au succès. C’était aussi l’avis de Baudelaire : « La grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu peut, en s’emparant du télégraphe et de l’Imprimerie nationale, gouverner une grande nation. »

Dans l’histoire vue par Roger Price, Napoléon III est toujours « indéfinissable » mais pas complètement impossible à « évaluer de façon définitive ». Son « indolence naturelle » et son peu de goût pour les tâches administratives expliquent l’inefficacité de son gouvernement, surtout vers la fin de l’Empire, quand sa mauvaise santé l’éloigne des affaires. Napoléon Ier tenait des réunions tout en s’habillant ou en prenant son bain, ne restait jamais plus de vingt minutes à table, et sacrifiait tout à son ambition : « Quand j’ai besoin de quelqu’un, je n’y regarde pas de si près, je le baiserais au cul (9). » Il est bien difficile de prêter une pensée similaire à Napoléon III. Napoléon Ier sollicitait de nombreuses opinions extérieures et prenait parfois le parti du plus sot des « experts » dans le seul but d’enrichir le débat. Son neveu, au contraire, déteste les divergences d’opinions et impute toujours ses échecs – c’est-à-dire, dans son esprit, son impopularité – aux autres. Des notes qu’il a rédigées pour un article à faire passer en douce dans les journaux subventionnés révèlent ainsi une auto­satisfaction pathétique : « Au lieu d’imiter la bienveillance manifestée par le chef de l’État, tout comme sa modestie et sa simplicité, les représentants du gouvernement sont devenus imbus des pouvoirs qui leur sont délégués. »

Le livre de Roger Price permet de mieux distinguer Napoléon III des actions de son gouvernement. Il était apparemment sincère dans son désir d’introduire un régime plus libéral, mais n’a sans doute jamais remis en question sa légitimité à gouverner. En 1858, en congédiant son ministre de l’Intérieur, il lui explique dans une lettre : « Les ministres sont un rouage important de l’appareil de l’État et j’en change chaque fois que je trouve cela nécessaire pour le bien public… Quand je me sépare de l’un d’entre eux, je n’ai pas besoin de lui fournir une quelconque explication, sauf à le remercier de ses services (10). »

Cette inflexibilité a créé un paradis pour les espions et les potentats locaux. Roger Price est attentif aux situations délicates où se trouvaient les individus et évite le ton moralisateur adopté par certains historiens du second Empire. Cependant, bien des personnages secondaires de son récit apparaissent réellement déplaisants – le maréchal de Castellane, par exemple, qui aimait chevaucher près de groupes d’ouvriers lyonnais, convaincu que même s’ils le détestaient, « ils ôteraient poliment leurs casquettes, car ils avaient peur de [lui] ». Dans le livre de Baguley, Victor Hugo semble avoir poussé la distorsion acrimonieuse à son extrême, alors que dans celui de Price la description hugolienne du régime comme un ramassis d’escrocs paraît tout à fait réaliste. Lors des élections, tous les fonctionnaires – maires, enseignants, postiers et colleurs d’affiches – avaient pour consigne de réprimer non seulement l’opposition mais même la simple neutralité à l’égard du pouvoir. Les policiers arrachaient les affiches des opposants, aisément repérables puisque seuls les candidats officiels avaient le droit d’imprimer sur du papier blanc. Les gendarmes, d’anciens soldats pour la plupart, étaient à l’affût de toute rumeur de réunion secrète et surveillaient le moindre propos subversif des paysans pris de boisson. De nombreux démocrates préféraient raser leur barbe et arrêter de porter du rouge. Le duc de Morny, qui avait été le principal organisateur du coup d’État, en plaisantait avec le président du Conseil d’État : « En ce moment, la police fait preuve d’un zèle si incroyable… que je ne serais pas étonné d’être moi-même arrêté ! »

 

Le ralliement de Théophile Gautier

Les fermes modèles de Louis Napoléon ne virent jamais le jour. L’« extinction du paupérisme » fut abandonnée aux œuvres de charité et aux hypothétiques bienfaits de la modernisation économique. Les catalogues des bibliothèques étaient passés au crible, les correspondances ouvertes, les pièces censurées et le nombre de places dans les théâtres réduit (une mesure anti-rassemblements déguisée en règlement de sécurité). Les journaux étaient obligés de s’autocensurer en raison d’une loi interdisant les articles non signés. La plupart des écrivains s’inclinèrent et beaucoup se couchèrent. Roger Price a déterré une embarrassante ode de Théophile Gautier pour le baptême du prince impérial en 1856 : « C’est un Jésus à tête blonde qui porte en sa petite main… la paix du monde et le bonheur du genre humain. » Les 150 pages que Roger Price consacre à « la montée de l’opposition » – monarchiste et libérale, mais aussi républicaine – montrent que coercition­ et corruption n’étaient pas l’apanage des fonctionnaires du gouvernement. Les journaux critiques étaient « financés » et les électeurs « gratifiés » : la compagnie minière d’Anzin a par exemple aidé Adolphe Thiers à gagner les élections en menaçant ses employés de licenciement et en leur payant à boire le jour du scrutin. Pour réussir en politique sous le second Empire, il était plus important de jouir d’une bonne position sociale que d’être favorable au pouvoir. « Qu’il s’agisse des candidats d’opposition ou des candidats officiels, le vote était majoritairement déterminé par la crainte, le respect et la déférence qu’induisent des relations de dépendance. »

Le renouveau républicain radical se verra contrarié par la prospérité économique et la libéralisation prudente du régime – l’accroissement des pouvoirs du corps législatif et le rétablissement du droit de grève et de réunion. Ces mesures constituent moins une faveur faite aux républicains qu’une concession à la droite libérale, qui comptait dans ses rangs de nombreux monarchistes. À la fin de l’Empire, les divisions entre républicains seront plus fortes que jamais, surtout après le plébiscite dévastateur de 1870 où Louis Napoléon illustrera une fois encore son talent pour les questions pièges en demandant aux électeurs : « Approuvez-vous les réformes libérales introduites par la Constitution depuis 1860 ? » Ce à quoi presque 68 % de la population répondra par l’affirmative.

Si Napoléon III n’avait pas déclaré la guerre à l’Allemagne et tenté de « rendre à la France le rang qui était le sien » en Europe, le pays aurait fort bien pu rester gouverné par un Bonaparte jusqu’à la fin du XIXe siècle. La chute du second Empire n’était pas inéluctable. Pour reprendre les propos d’un de ses ministres des Affaires étrangères, Napoléon III a été défait par « l’immensité de ses désirs et la limitation de ses capacités ». Et si la « destinée » provoque sa chute, c’est seulement parce qu’il y croyait.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 19 juin 2003. Il a été traduit par Christine Auché.

Un épouvantable forfait

Dans ce livre très court sur un meurtre très long, Alain Corbin revient aux « paysans de [sa] jeunesse (paysans d’archive s’entend) ». Et il y revient avec une sensibilité inédite, modelée par des outils méthodologiques neufs. Écoutant « d’une oreille nouvelle » ses acteurs ruraux, il cerne l’« alchimie » d’un événement violent, le « dernier des massacres nés de la fureur paysanne » dans l’histoire de la France moderne. Comme Le Grand Massacre des chats, de Robert Darnton (1), Le Village des cannibales confirme à quel point l’anthropologie culturelle et l’étude du discours politique populaire sont devenues familières aux socio-historiens, dans le sillage de l’école des Annales. Qu’elle s’applique à l’écorchement d’un chat ou, comme chez Corbin, à l’assassinat sordide d’un aristocrate de province, cette histoire-là est construite sur le brouillage des genres et l’analyse approfondie du contexte. À la populace bestiale, aussi impénétrable qu’instinctive, chère à Taine, Zola et autres Le Bon, a succédé une ribambelle de Français mécontents dont les différentes cultures et les « mécanismes psychologiques » spécifiques sont intelligibles au chercheur pluridisciplinaire moderne. En décortiquant les actes de violence du 16 août 1870, Corbin cherche à analyser la « psychose collective » de la paysannerie.

La petite commune de Hautefaye, au nord-est de la Dordogne, connut sous le second Empire une certaine prospérité : le prix du bétail augmentait, les zones de basse altitude continuaient à produire des châtaignes en abondance et toutes les petites mines et forges du Périgord n’avaient pas encore été victimes de la concentration industrielle qui verrait son apogée à la fin du siècle. Dans les années 1860, un tiers de la population parlait encore le patois, ne sachant ni lire ni écrire le français. Mais les villageois, toutes langues confondues, avaient pleinement conscience de ce que leur avait apporté l’Empire. Louis-Napoléon Bonaparte avait renversé la IIe République, et c’était bon débarras aux yeux des paysans, pour qui ce régime éphémère avait d’abord été synonyme de lourde imposition. Alors que la population d’autres bourgades rurales s’était élevée contre le coup d’État de 1851, les habitants de Hautefaye et des environs accueillirent le neveu comme ils se rappelaient avoir salué l’oncle. La mémoire sélective avait fait son œuvre : Waterloo était oublié, Napoléon avait défendu la France contre la menace prussienne.

Soulignant l’importance des réseaux bonapartistes locaux et de la méfiance envers les républicains et les « Prussiens » (terme que les Périgourdins appliquaient aussi aux Français suspects), Corbin étudie également le violent héritage de l’Ancien Régime et des premiers temps de la Révolution. Dans l’ensemble du Sud-Ouest, nous rappelle-t-il, les paysans haïssaient depuis longtemps la noblesse. Les contes populaires, encore puissants en 1870, peignaient les aristocrates en êtres cupides et cruels – l’un de ces récits disait les châteaux de la région bâtis avec du « mortier de sang », le sang des paysans. Les prêtres n’étaient pas moins honnis. Même les dévots de Hautefaye craignaient les relations conspiratrices unissant le clergé à l’aristocratie.

La peur est le leitmotiv de cette histoire, la peur et les rumeurs qui l’alimentent. « Échauffés » par la bourgeoisie rurale, qui cherchait à « canaliser les antagonismes sociaux » pour « les détourner de la richesse et de la possession de la terre », les paysans redoutaient un retour des aristocrates. Les brigands de 1789 étaient prêts à frapper de nouveau (davantage, disait-on) et un mouvement de panique né de cette résurgence de la Grande Peur (2) s’était emparé de la région lors des crises agraires qui accompagnèrent les révolutions de 1830 et, plus encore, de 1848. Les années d’opulence du second Empire avaient désamorcé la tension, mais la prospérité ne pouvait effacer la mémoire et, en août 1870, la prospérité semblait avoir fait son temps.

Une pléiade de crises vint alors raviver les vieilles haines : six mois de sécheresse eurent un effet désastreux sur les récoltes, le bétail et les nerfs de la population ; les nouvelles de la guerre contre la Prusse, déclarée quelques semaines auparavant, étaient mauvaises, et les défaites de Wissembourg et Fröschwiller suscitèrent une véritable crise d’« espionnite » ; la conscription, ranimant le spectre des conflits antérieurs, menaçait de décimer la population mâle. Quand on apprit que l’empereur avait rejoint le front, dans l’Est, les paysans furent pris d’une panique digne d’une « nouvelle Grande Peur ». Le protecteur napoléonien et les avantages qu’il avait apportés au Périgord étaient en danger.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, Corbin abandonne la toile de fond pour observer le devant de la scène, relatant avec un beau talent de conteur et un sens aigu de la dramaturgie l’« épouvantable forfait » qui allait transformer Hautefaye en symbole de sauvagerie aux yeux du « monde civilisé », celui des villes et des idées éclairées. Poussés par les rumeurs rassemblant « dans le réseau imaginaire d’un terrible complot le noble, le curé, le républicain et le Prussien » (les suspects habituels), les paysans réunis pour le marché déversèrent leur rage sur un malheureux jeune noble, Alain de Monéys. « Dans la région, on le dit avenant et généreux », précise Corbin, mais il a commis l’erreur d’arriver sur le foirail peu après son cousin méprisé, Camille de Maillard. Ce dernier, accusé par la foule d’avoir crié « vive la République », provocation suprême sur cette terre bonapartiste, courut se mettre à l’abri, aidé par ses bottes de cuir légères alors que les paysans à ses trousses étaient ralentis par leurs sabots. Peu après, la foule reportait son hostilité sur Alain de Monéys, dont elle ignora les serments d’allégeance à l’empereur. Son martyre, long de deux heures, commença. Cette explosion de colère se produisit en milieu d’après-midi, au grand jour, quand la plupart des attaques menées par des bandes villageoises se déroulaient à la faveur de la nuit.

 

Le choc de deux cultures

Légitimiste convaincu, Maillard n’avait en réalité jamais crié son soutien à la République, pas plus que Monéys n’avait dit quoi que ce soit permettant de justifier l’agression. C’est précisément la question. L’événement « résiste à l’analyse menée à la lumière de la science politique », nous dit Corbin : ce fut le « choc de deux logiques, de deux cultures politiques ». Les rumeurs de conspiration trouvaient un terrain fertile chez les paysans qui craignaient l’effondrement économique et l’invasion ennemie, et convoquaient naturellement la noblesse, les républicains et les étrangers dangereux (« les Prussiens ») en « un rassemblement des figures de l’hostilité » C’est ce que Corbin appelle l’« équation victimaire ».

La longue torture et la non moins longue agonie de Monéys – il fut d’abord frappé à coups de gourdin et d’aiguillon à bestiaux, après quoi son corps fut brûlé (peut-être vif) sous la paille et les branches de noyer – rivalisent d’horreur avec des exemples plus connus, comme le supplice de Ravaillac ou l’interminable exécution de Calas. Pour en saisir l’atrocité, Corbin utilise les minutes du procès et les mémoires : « Il convient ensuite de fouler le bûcher – et le corps – pour réussir un bon feu. Debout sur les fagots, Chambort “tasse le bois avec ses pieds” et se “balance en piétinant”. […] Campot jeune “chauche” lui aussi, et lève les bras, en criant : “Vive l’Empereur !” […] Tout autour du bûcher, précise l’acte d’accusation, s’exprime une “joie féroce”, tandis que les plus proches s’efforcent d’attiser la flamme. Dans le massacre, se déploie une libération joyeuse des pulsions dionysiaques. La profanation de la victime, l’outrage, l’injure, la plaisanterie qui la stigmatisent, l’héroïsation proclamée des acteurs, la participation festive de la foule, la ritualisation, même dégradée, le distinguent radicalement de l’assassinat […]. »

L’immense majorité de la foule, que la foire avait fait venir des alentours, ne connaissait pas la victime. Les hommes qui rouèrent de coups et immolèrent Monéys agirent dans un « relatif anonymat » et étaient sans « attaches locales ». Mais ils ne rencontrèrent pas non plus l’opposition des habitants de Hautefaye. Un prêtre, un scieur de long et un ou deux métayers firent preuve de courage en tentant de libérer la victime, mais le silence complice des autres scella le destin de Monéys.

Les forces de l’ordre ne vinrent pas davantage à la rescousse. En fait, elles restèrent invisibles en ce 16 août – signe, selon Corbin, de l’effondrement de l’autorité aux derniers jours de l’Empire. La géographie joua aussi son rôle. Situées aux frontières régionales pour attirer les colporteurs, certaines foires se déroulaient hors du parcours des gendarmes de village. La police était absente, de même que les moyens de maintenir l’ordre dans l’« économie morale » de la campagne. Si Monéys avait été la cible d’un charivari nocturne, s’il avait enfreint le droit coutumier aux yeux des villageois qui le connaissaient, il aurait fini humilié mais sans doute vivant. En l’absence totale de contrainte émanant de l’État ou de la communauté, l’anarchie l’emporta et quelques invectives purent dégénérer en actes meurtriers. Corbin a raison : l’intervention de quelques citoyens « aurait suffi à cantonner l’affaire dans le domaine de la rhétorique ».

Cette rhétorique violente et grossière était certes pleine d’allusions au massacre qui allait horrifier les journalistes et les juges, mais ses termes n’avaient rien de bien surprenant dans des communautés où le sang des animaux coulait des boucheries et des tanneries, où la castration du bétail était monnaie courante et où les porcs remplissaient de nombreux usages, culinaires et linguistiques. Quand un fermier s’achetait un remplaçant pour le service militaire, il disposait d’un « cochon vendu », et quand on leur demandait pourquoi ils préféraient une monarchie à une république, les paysans répondaient par un proverbe ancré dans leur réalité : « Il vaut mieux engraisser un cochon que d’en nourrir cinq. » Écoutez un ouvrier agricole décrivant les derniers instants de Monéys : il « agita les bras et les jambes et poussa des cris comme ceux d’un porc auquel on passe le couteau dans le cou ». Une fois la victime frappée avec les bâtons employés pour assommer les bêtes et une fois son corps incinéré, la foule se vanta d’avoir « rôti un Prussien ». Dans le Périgord, écrivit Eugen Weber (3), « tuer tel ou tel jour » signifiait qu’un festin s’ensuivrait : « Tuer signifiait tuer un cochon. »

Les habitudes d’abattage donnèrent forme à l’assaut, les habitudes de beuverie lui donnèrent libre cours. Craignant peut-être de faire écho aux préjugés des historiens du XIXe siècle qui condamnaient l’ivresse et la débauche des foules révolutionnaires, Corbin aborde la question avec des pincettes. Il décrit les visiteurs fréquentant les auberges et les cafés avant le meurtre (« la chaleur assèche les gosiers »), mais il ne cherche pas à savoir jusqu’où leur ivresse brisa les tabous et libéra la rage. Orgiaque et anarchique, le meurtre de Monéys, si logique qu’en soit l’inspiration, eut tout d’une bacchanale.

La foule de Hautefaye, contrairement à celles de la Révolution ou des émeutes du pain qui disparurent presque entièrement après les années 1860, était exclusivement masculine. Le commerce du bétail conduisait à un « relatif effacement du féminin », et « la poignée de filles et de femmes du village se trouve perdue au milieu de centaines d’hommes assemblés sur le foirail ». Contrairement à la célèbre scène de Germinal (qui se déroule également en province, sous le second Empire), aucune des femmes de Hautefaye n’était « assoiffée de sang » ni ne souhaitait la castration de leur victime ; aucune pétroleuse au regard fou n’incendia les maisons comme elles le feraient des appartements parisiens sous la Commune, quelques mois plus tard.

 

Pulsions dionysiaques

Dans un magistral chapitre de conclusion, « L’hébétude des monstres », nous découvrons l’impact qu’eut cette tragédie sur le monde au-delà du foirail. Ce crime barbare est un « démenti au XIXe siècle », déclara le président des assises de Périgueux lors du procès des agresseurs (4). « L’horreur et la colère, le désarroi et l’hébétude qu’il suscite permettent d’éprouver la rapidité des processus en cours depuis l’aube du siècle », ajoute Corbin, qui examine pour cela les représentations des « violences d’animalisation » depuis les guerres de Religion jusqu’aux guerres révolutionnaires. Il montre que la violence quotidienne propre à une autre époque – le cannibalisme de la Saint-Barthélemy, l’écartèlement choquant des criminels condamnés, les têtes coupées que les foules de sans-culottes plantaient sur des piques – n’était plus tolérée par une civilisation qui s’était découvert l’âme sensible. Dans la France du Roi-Soleil ou de Robespierre, le meurtre de Hautefaye serait passé inaperçu. Son importance tient à sa date tardive. Vers le milieu du XIXe siècle, l’assassinat d’Alain de Monéys était devenu un « acte de barbarie atroce » perpétré par des « cannibales (5) […] ivres de sang ». Rien n’indique que la foule périgourdine ait consommé sa proie, mais aux yeux du monde extérieur, ces « scènes de sauvagerie » ne pouvaient se produire que dans un « village de cannibales ».

Les observateurs de l’époque, comme les historiens ultérieurs, ne trouvèrent rien de « politique » dans les événements du 16 août : ces rappels troublants d’un passé sauvage avaient leur place au musée des horreurs folkloriques. Corbin, lui, arrache le meurtre d’Alain de Monéys à l’histoire des actes irrationnels et en pénètre les nombreux « mécanismes ». Mais peut-il tous les révéler ? Les « pulsions dionysiaques » de la foule ne résistent-elles pas à bien davantage que la « science politique » ? Reconnaissant la cruauté des paysans, Corbin affirme que leur comportement n’eut rien d’irrationnel ; ce ne fut pas un « déchaînement de forces primi­tives », mais une réaction logique pour « exorciser la peur ». Le fait que les assassins de Monéys ne se laissèrent pas aller à des « mutilations cérémonieuses » confirme aux yeux de Corbin l’émergence d’une « nouvelle sensibilité », la preuve que « l’humanitarisme des Lumières est à l’œuvre ».

À l’auteur accompli de cette histoire des extrêmes et des excès, il faut accorder le droit d’en commettre quelques-uns. Mais après avoir suivi Alain de Monéys sur la via dolorosa de son village natal, on se demande si la véritable « énigme » de Hautefaye réside dans « cette tension entre l’horreur et la rationalité politique », comme le conclut Corbin, ou dans quelque domaine inaccessible même au plus interdisciplinaire des chercheurs contemporains. Étude irrésistible, Le Village des cannibales recrée un monde de rage contenue et de violence collective qui, vu de notre propre fin de siècle, ne paraît éloigné que dans le temps.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 19 novembre 1992. Il a été traduit par Laurent Bury.