De l’affaire Dreyfus à Guantánamo

Le 14 février 1898, Le Figaro publiait un dessin humoristique du caricaturiste Caran d’Ache. Dans la première case, tandis qu’un domestique apporte la soupe, le barbu qui préside le dîner familial prévient : « Surtout, ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ! » Dans la seconde, au-dessus de la légende « Ils en ont parlé », c’est le tohu-bohu : les chaises sont renversées, la vaisselle vole et les convives, hommes et femmes confondus, s’étripent à coups de fourchettes, de salières, de bouteilles ou à main nue.

Ce dessin est devenu le symbole des passions et dissensions suscitées par l’affaire Dreyfus qui, de part et d’autre de l’année 1900, a bouleversé la scène politique française. Il est curieux, fascinant même, d’observer combien l’histoire d’un homme condamné pour trahison – à juste titre pour certains, à tort pour d’autres –, et emprisonné pendant quatre ans sur une île lointaine, a pu diviser une nation. Le fracas s’en est propagé depuis les couloirs du tribunal ou les salles du Parlement jusque dans les meetings et dans les rues, en passant par les salons, les salles à manger et même les chambres à coucher. Il a mobilisé politiciens et intellectuels, officiers et hommes d’Église, catholiques, protestants, juifs, antisémites et nationalistes. Les questions qu’il a soulevées renvoyaient encore à la Révolution française et projetaient déjà vers l’Holocauste.

Trois récentes études sur l’affaire Dreyfus offrent trois manières différentes de traiter le sujet : comme un roman policier, comme un affrontement idéologique, comme un drame humain et social. Dans Why the Dreyfus Affair Matters (1), Louis Begley met en avant l’intrigue policière, avec ses relents d’antisémitisme ; les leçons qu’il en tire sont extrêmement pertinentes pour la société américaine de l’après-11-Septembre. Avec For the Soul of France. Culture Wars in the Age of Dreyfus (2), Frederick Brown replace l’affaire dans le cadre des conflits incessants qui agitaient la France depuis la Révolution. Enfin, Ruth Harris, qui a exhumé quantité de documents inédits, raconte l’Affaire comme un drame qui a non seulement bouleversé la vie d’un homme, de sa famille et de ses amis, mais aussi la société et l’État français.

 

Un père de famille aisé et heureux

Dans sa dimension policière, l’Affaire commence en septembre 1894, lors­qu’une femme de ménage également espionne à la solde de la Section de statistique (le service de contre-espionnage français) découvre dans la corbeille à papier de l’attaché militaire allemand à Paris un document – le fameux bordereau – qu’elle remet à ses supérieurs. Il contient plusieurs secrets, dont des informations sur un canon de 120 millimètres que les Français sont en train de mettre au point. L’armée n’est pas encore remise de sa défaite de 1870. Il lui faut de toute urgence attraper celui qui a transmis le document aux Allemands.

Les soupçons se portent sur un officier d’état-major de 35 ans, Alfred Dreyfus, d’origine juive. À l’époque, la plupart des armées européennes ne comptent pas d’officiers de cette confession, mais la France fait une exception – contestée – pour une élite de Juifs assimilés promus sur une base méritocratique. Père de famille aisé et heureux en mariage, Dreyfus n’a pas la moindre raison de vendre des secrets militaires, mais de hauts gradés font appel à des graphologues et le capitaine est arrêté. En réalité, le coupable est le major Ferdinand Walsin-Esterhazy, dont la personnalité et les motivations ne sont que trop claires. Comme l’explique Begley, ce rejeton de la branche française illégitime de cette illustre dynastie austro-hongroise est un inadapté social sans scrupule. Il ment, intrigue et escroque de manière obsessionnelle. Il est aussi chroniquement endetté ; sa femme, une aristocrate française qui l’a épousé en dépit des protestations véhémentes de sa famille, a dû prendre des dispositions légales pour mettre sa modeste fortune personnelle à l’abri des ravages de son mari.

Mais Esterhazy est catholique, aristocrate, et bien introduit auprès de la caste militaire qui domine l’état-major. C’est donc Dreyfus qui passe en conseil de guerre, est déchu de ses décorations et voit son épée brisée en deux lors d’une cérémonie qui se tient dans la vaste cour de l’École militaire. L’armée fait le jeu de la foule des spectateurs, pour qui un Juif ne peut pas être un patriote français. Ruth Harris cite le témoignage oculaire de l’écrivain nationaliste Maurice Barrès : « Judas ! Traître ! Ce fut une tempête. Ah ! non, certes, il n’est pas au monde un groupe d’hommes qui puissent accepter cet individu. Il n’est point né pour vivre socialement. Seule, dans un bois décrié, une branche se tend vers lui. Pour qu’il s’y pende (3). »

Dreyfus échappe à l’exécution et ne se suicide pas. Jugé coupable, il est condamné à la déportation et à l’emprisonnement à vie sur l’île du Diable, une terre ravagée par la malaria au large de la Guyane française. Enfermé dans une petite case entourée d’une haute palissade qui l’empêche de voir la mer, il est menotté la nuit à un lit métallique. Pour Begley, ces chaînes évoquent quelque chose d’autre : « Ces entraves – le “costume trois pièces” constitué de fers aux pieds, de menottes, d’une chaîne à la ceinture reliée par deux autres aux fers et aux menottes – sont toujours de rigueur à Guantánamo dès que les prisonniers sortent de leur cellule, en particulier lorsqu’ils se rendent à la “salle d’interrogatoire” ou en reviennent. »

Il était prévu que Dreyfus meure en prison, mais lui ne cesse de clamer son innocence, soutenu par les lettres de son épouse Lucie. À des milliers de kilomètres, en France, son frère aîné Mathieu, l’anarchiste juif Bernard Lazare et le journaliste et politicien juif Joseph Reinach entament une campagne pour la réouverture du procès. Ils doivent manœuvrer prudemment car la presse antisémite est prompte à dénoncer les machinations d’un « syndicat » juif. Mais ils possèdent un allié au sein de l’armée : le major Georges Picquart qui, dès son arrivée à la tête de la Section de statistique en 1895, soupçonne Esterhazy d’être le coupable. Begley cite la description de Picquart par le jeune diplomate Maurice Paléologue (4) : un homme « grand, mince, élégant, à l’esprit raffiné, à la fois avisé et caustique, qui s’abrite d’ordinaire derrière une réserve distante et un peu guindée. » C’est cet officier modèle, incarnant toutes­ les traditions de l’armée et de l’état-major – avec sa dose d’antisémitisme – qui devient le champion et le sauveur de Dreyfus.

Picquart fait part de ses découvertes au général Charles-Arthur Gonse, sous-chef d’état-major, mais celui-ci ne va pas laisser pareils détails faire obstacle aux convictions de l’armée. « Qu’est-ce que cela peut bien vous faire que ce Juif pourrisse sur l’île du Diable ? », demande-t-il à Picquart, qui est démis de ses responsabilités et envoyé en Tunisie pour une mission dangereuse.

Comme Dreyfus, Picquart était alsacien. La région avait été annexée par l’Allemagne en 1871 et la majorité de la population avait accepté l’autorité allemande. Cent soixante-quatre mille personnes, cependant, avaient abandonné biens et foyer pour rester français. Ceux-là étaient profondément patriotes, mais faisaient en permanence l’objet de soupçons de trahison du simple fait que la plupart des Alsaciens étaient restés sous administration allemande.

Ruth Harris décortique habilement l’« alliance alsacienne » qui anime la campagne pour la réouverture du procès Dreyfus. L’une des figures clés en est Auguste Scheurer-Kestner. Ce sénateur, issu d’une famille d’industriels de la région, avait été emprisonné pour ses convictions républicaines et était sorti de l’Assemblée nationale le jour de 1871 où celle-ci avait cédé l’Alsace à l’Allemagne. Cet homme d’État respecté instruit le président de la République Félix Faure de la probable culpabilité d’Esterhazy, mais rien n’y fait : en décembre 1897, le président du Conseil informe sans ambages l’Assemblée qu’« il n’y a pas d’affaire Dreyfus ».

 

Fabriquer une preuve irréfutable

Esterhazy passe en conseil de guerre en janvier 1897 uniquement pour calmer le jeu. Il est immédiatement acquitté. L’extrême fragilité des preuves contre Dreyfus embarrasse néanmoins l’armée. Le major Joseph Henry de la Section de statistique, dont le visage rougeaud, l’origine paysanne et l’esprit pataud contrastent avec l’élégance, la vivacité et l’intelligence de Picquart, est l’homme idoine pour tirer d’affaire ses supérieurs. Comme Begley l’explique, « ce qu’il fallait, c’était un nouveau dossier […]. Son élément central devrait être un document dans lequel Dreyfus serait explicitement nommé et désigné comme traître […]. Comme il n’existait rien de tel, il allait falloir en créer un. La tâche n’effraya pas Henry. Il fabriquerait une preuve irréfutable – “la massue” – qui pourrait ensuite être utilisée pour démolir quiconque émettrait des doutes quant à la culpabilité de Dreyfus ».

Le « faux Henry » est le paroxysme du volet policier de l’affaire Dreyfus, ou plutôt de l’instruction, qui se déroula sur un fond clair-obscur de conspiration, d’invention pure et de mensonges. Mais l’Affaire peut aussi s’analyser comme une guerre d’idées, avec pour point de départ l’engagement d’Émile Zola, qui se passionna pour le sujet comme s’il s’agissait de l’un de ses romans, ou presque. À ceci près qu’il en sera, cette fois, le protagoniste. Ulcéré par l’acquittement d’Esterhazy, il écrit au président de la République une lettre ouverte intitulée « J’accuse ! », publiée à 300 000 exemplaires. Elle dénonce les manipulations dont Dreyfus a été victime et les innombrables dissimulations des hauts gradés : « Ah ! Certes, oui, l’armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple et nous n’avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s’agit pas d’elle […]. Il s’agit du sabre, le maître qu’on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non ! […] Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. »

Pour Frederick Brown, ce J’accuse relance le combat « pour l’âme de la France », qui, depuis la Révolution française, oppose les tenants des Lumières aux partisans de la monarchie et de l’Église catholique : « Pour tout le monde, l’inévitable point de référence, c’était 1789. » D’un côté, ceux pour qui la France trahirait le meilleur d’elle-même si elle était infidèle aux figures du XVIIIe siècle qui avaient fondé la République. De l’autre, les « intransigeants » qui chérissent l’idéal d’une monarchie catholique et vouent les Lumières aux gémonies. Pour eux, la grâce divine a abandonné le pays et ne pourra être regagnée qu’en expiant les péchés accumulés au cours des quatre-vingts années précédentes.

Brown suit ce combat de révolution en révolution – 1789, 1830, 1848, la Commune de Paris en 1871 – et à travers les restaurations subséquentes. Il oppose la Vie de Jésus d’Ernest Renan, qui présente Jésus comme une figure historique, au Sacré-Cœur de Montmartre, construit pour obtenir le pardon de Dieu pour les atrocités de la Commune. Après 1870, la République entreprend d’éradiquer l’influence de la religion dans l’éducation. Mais, alors même que s’éloignent les chances d’un retour de la monarchie, les défenseurs de l’ordre ancien placent leurs espoirs en l’Église et en l’armée, dont les officiers défendent d’identiques valeurs d’ordre, de hiérarchie et de tradition.

L’affaire Dreyfus offre aux catholiques et aux militaristes une occasion inattendue d’attaquer le régime, qu’ils disent régi par une bande de Juifs et de francs-maçons traîtres à la nation. Loin d’être salué comme un visionnaire, Zola est traduit à son tour en justice pour diffamation. À l’extérieur du tribunal, des groupes antisémites réclament du sang, et des émeutes antijuives éclatent en France et en Algérie. À l’intérieur, les généraux en quête de revanche viennent témoigner en masse. Le chef d’état-major Raoul Le Mouton de Boisdeffre défend vigoureusement l’armée : « Vous êtes le jury, vous êtes la Nation. Si la Nation n’a pas confiance dans les chefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d’autres cette lourde tâche. Vous n’avez qu’à parler. Je ne dirai pas un mot de plus. »

Vérité et justice n’éclateront pas au grand jour : Zola est condamné à un an de prison. Il fait appel, le perd, et s’enfuit en Angleterre. Sa cause est soutenue par des intellectuels qui signent des pétitions et font campagne dans la presse. L’un d’eux, Léon Blum, futur chef de gouvernement du Front populaire, se souvient : « Écrivains, lettrés, artistes, professeurs ! […] Ce témoignage d’“intelligence” nous a remplis de joie. »

Certains créent une Ligue pour défendre la France comme pays des droits de l’homme. Mais la Ligue de la patrie française se forme en réaction, devant laquelle Maurice Barrès déclare que le meilleur terreau du nationalisme est l’amour des ancêtres et des provinces, loin de l’univers oppressant et dissolu de Paris. L’Affaire donne des ailes à une nouvelle race de monarchistes, comme Charles Maurras, qui dénoncent les Juifs, les francs-maçons, les protestants et les étrangers à la tête de la République, affirmant que la France ne retrouvera sa grandeur qu’avec la restauration de la monarchie, comme l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie.

Voilà donc l’affaire Dreyfus version guerre idéologique. Son manichéisme est gratifiant, mais c’est un manichéisme façonné par des historiens français qui se veulent les grands prêtres de la République. Le propos de Ruth Harris est bien plus subtil. À ses yeux, la société française d’alors est beaucoup trop complexe et plurielle pour pouvoir être réduite à une opposition entre lumière et ténèbres – de toute façon forgée par les combattants eux-mêmes. Ainsi, quand les écrivains et les universitaires lancent une pétition en 1898, Léon Blum ne doute pas que Maurice Barrès, en tant qu’auteur et dandy bien connu, signera. Il n’en fait rien et attaque les dreyfusards en inventant l’expression « manifeste des intellectuels ». L’intelligentsia, écrit Harris, ne se divise pas tant sur des questions fondamentales que sur ce que Freud appelle le « narcissisme des petites différences ». L’historienne démontre que les dreyfusards n’étaient pas tous des disciples des Lumières, ni tous les antidreyfusards des traditionalistes attardés. Mathieu Dreyfus a pour inspiratrice Léonie Leboulanger, une paysanne normande qu’il croyait investie du don de percer à jour les mensonges des militaires. Barrès prétend quant à lui que sa théorie nationaliste du sang et de la terre possède une base scientifique : Jules Soury, dont il suit les cours de dissection du cerveau, lui inspire l’idée que l’on peut mettre l’inconscient à contribution pour fournir l’énergie vitale et les souvenirs mobilisateurs sur lesquels bâtir une nation rajeunie.

Cela ne doit évidemment pas conduire à nier l’importance de l’affrontement idéologique. Harris, dont le livre précédent était consacré à Lourdes, dévoile l’influence décisive de l’Église catholique dans l’affaire Dreyfus et les passions qu’elle a déchaînées. Le père du Lac, un jésuite, avait dans son école Sainte-Geneviève préparé à Saint-Cyr nombre des officiers qui conspireront contre Dreyfus. Du Lac est aussi le guide spirituel d’Édouard Drumont, auteur de La France juive et journaliste antisémite, qui invente le slogan « La France aux Français », encore utilisé récemment par Jean-Marie le Pen. Dans son quotidien à grand tirage La Croix, l’ordre des Assomptionnistes orchestre une virulente campagne contre les Juifs, assassins du Christ. Selon Harris, l’affaire Dreyfus n’est rien de moins qu’une guerre de religions. Les protestants, qui, comme les juifs, se voient taxés de « cosmopolites » sans loyauté envers la France, craignent que la haine meurtrière des catholiques ne conduise à un nouveau massacre de la Saint-Barthélemy.

 

L’influence des mondaines

Au-delà du conflit lui-même, cependant, Harris montre que les deux camps recourent à la terminologie chrétienne du sacrifice et du martyre pour qualifier ceux qui se dévouent à leur cause. Lucie Dreyfus, qui a fait vœu de porter le deuil jusqu’au retour de son mari, reçoit des centaines de lettres de soutien, principalement de femmes. Bien que Lucie soit juive, observe Harris, « on lui prête des traits chrétiens qui l’associent aux souffrances de la Vierge. […] Une veuve lorraine catholique, d’une famille de militaires, explique que sa mère et elle ont suivi “avec une profonde et douloureuse empathie les dernières étapes de votre calvaire” […]. Une femme prie Lucie de lui envoyer une photo de son mari afin de lui donner “une place d’honneur près de notre Seigneur Jésus !” sur sa cheminée ».

En août 1898, le major Henry est reconnu coupable de contrefaçon, arrêté et emprisonné. Il se tranche la gorge et se voit aussitôt érigé par les nationalistes en martyr christique. Maurras écrit : « Sachez qu’il n’est pas une goutte de ce précieux sang, le premier sang français versé pendant l’affaire Dreyfus, qui ne soit encore chaude partout où bat le cœur de la nation. » La force du livre de Ruth Harris est d’appréhender l’affaire Dreyfus comme un drame social et humain. Alors que de nombreuses analyses se consacrent à la dimension publique et politique du débat, Harris – qui a lu des milliers de lettres personnelles – navigue avec aisance du public au privé, de l’intellectuel à l’émotionnel. Entre les dreyfusards, écrit-elle, « il règne un sentiment très fort d’amitié, presque d’amour ». L’avocat de la défense Fernand Labori propose bénévolement ses services à Lucie en dépit des menaces pesant sur sa famille et sur lui, victime d’une tentative d’assassinat.

Harris s’introduit dans les salons des femmes du monde, qui exercent leur influence politique en coulisse. Madame Arman de Caillavet, d’origine juive, est la maîtresse et protectrice du romancier Anatole France qui forme l’épicentre de son salon dreyfusard, tandis que Marie-Anne de Loynes, une ancienne courtisane, a placé au cœur de son salon antidreyfusard le dramaturge et critique Jules Lemaître, et l’a promu président de la Ligue de la patrie française. L’auteur donne aussi à voir la part sombre et enfouie de nombre des personnages : l’obsession de la folie héréditaire chez Édouard Drumont, l’obsession de la mère défunte chez Maurice Barrès, dont le nationalisme de l’inconscient pourrait bien s’expliquer en partie par ce deuil.

L’Affaire entre dans une nouvelle phase lorsque la Cour de cassation annule la condamnation de Dreyfus le 3 juin 1899. Il rentre en France pour être rejugé en août mais le nouveau procès a lieu loin de Paris, dans la capitale bretonne de Rennes où l’Église et l’armée sont toutes-puissantes ; et il s’agit encore une fois d’un conseil de guerre. Tout joue contre l’acquittement, notamment parce qu’après ses années d’emprisonnement sur l’île du Diable Dreyfus ne fait plus guère figure de héros. Au tribunal, Barrès rapporte qu’« on jetait en pleine lumière une misérable guenille humaine. Une boule de chair vivante, disputée entre deux camps de joueurs et qui, depuis six ans, n’a pas eu une minute de repos, vient d’Amérique rouler au milieu de notre bataille ».

Quoique les yeux du monde entier soient tournés vers Rennes, les juges militaires tiennent bon et condamnent à nouveau Dreyfus à dix années supplémentaires, en lui accordant bizarrement des « circonstances atténuantes ». Comme l’explique Harris, on sort de l’impasse par une manœuvre politique, mais au prix de l’unité de la coalition dreyfusarde. Tandis que les plus politiques veulent poursuivre la bataille juridique au nom des grands principes, Joseph Reinach et Mathieu n’ont qu’un seul souhait, celui de voir Alfred rendu à sa famille. Ils adressent dans ce but au président de la République un recours en grâce, qui sera accordé.

Pour prévenir tout coup d’État, le gouvernement adopte une loi d’amnistie protégeant de poursuites éventuelles quiconque a été impliqué dans l’Affaire. Les conspirateurs militaires ne seront jamais jugés. Et le gouvernement se retourne contre les « forces occultes » représentées par l’Église catholique, expulsant les Assomptionnistes de France et achevant la laïcisation de l’enseignement.

 

La fragilité des valeurs civilisées

« Pourquoi l’affaire Dreyfus importe-t-elle tant ? », s’interroge Louis Begley. Il n’y a pas de réponse unique et ces trois auteurs offrent des perspectives divergentes. Pour Frederick Brown, c’est une histoire qui finit bien : les droits de l’homme l’emportent sur la raison d’État, la raison sur l’obscurantisme, la République laïque sur ses ennemis. Il termine son livre sur l’inauguration en 1903 d’une statue d’Ernest Renan, dans son village natal de Tréguier, par le président du Conseil Émile Combes, déterminé à laïciser toutes les écoles catholiques. Combes déclare : « Comme libres-penseurs et à l’exemple de Renan, nous refusons de nous courber sous un enseignement quelconque, de nous soumettre à un symbole, d’abriter derrière une croyance les doutes de notre intelligence. Nous faisons profession de consulter et de suivre en toute chose les lumières de la raison. Mais nous n’affichons nullement la prétention d’imposer à autrui notre règle de conduite et notre méthode de raisonnement. […] Tout ce que nous demandons à la religion, parce que nous avons le droit de le lui demander, c’est de s’enfermer dans ses temples, de se limiter à l’instruction de ses fidèles et de se garder de toute immixtion dans le domaine civil et politique (5). »

C’est la définition classique de la laïcité, doctrine qui fait de la République un espace neutre du point de vue religieux, et de la pratique cultuelle une activité confinée à la sphère privée. C’est cette doctrine qui sous-tend l’interdiction du voile dans les écoles françaises. Ruth Harris voit là la veine autoritaire née de l’affaire Dreyfus : les militants des droits de l’homme mettent bientôt en place un système qui vise à éliminer la religion comme force politique dans la société française. L’entreprise culmine avec la séparation des Églises et de l’État en 1905. De nombreux universitaires français ont prétendu que la victoire des dreyfusards et de leur idéologie des droits de l’homme contre les forces de l’antisémitisme et de la réaction a en quelque sorte vacciné la France contre le fascisme qui balayerait l’Italie et l’Allemagne. Il n’y a pas eu de fascisme français, affirmait René Rémond dans son livre classique, Les Droites en France (6), en dehors de quelques déments isolés et du Parti populaire français, fondé par l’ancien communiste Jacques Doriot. La droite réactionnaire ne reviendra pas au pouvoir avant l’instauration du régime de Pétain après la défaite de 1940. Et, puisque ce gouvernement n’était qu’un pantin de l’occupant, on pourra mettre la législation anti­sémite de Vichy et la déportation de 75 000 Juifs de France sur le compte des pressions allemandes.

Mais Ruth Harris ouvre une tout autre perspective : après l’affaire Dreyfus, les antisémites et les nationalistes radicaux, loin d’être vaincus, restent une menace sérieuse. De son enfance à Philadelphie, elle se souvient de ce qu’on lui enseignait à l’école hébraïque : « Theodor Herzl, le père du sionisme moderne, n’a-t-il pas affiné ses vues après avoir couvert l’Affaire pour son journal viennois ? Si même la France, patrie de la Révolution, peut abriter le plus vil des antisémitismes, n’est-ce pas la preuve qu’il faut aux Juifs leur propre patrie ? »

Dreyfus lui-même survivra à une tentative d’assassinat en 1908 par un extrémiste de droite. Lucie Dreyfus devra se cacher dans un couvent sous un faux nom durant l’Occupation et mourra en 1945. Sa petite-fille, déportée pour ses activités de résistante plutôt que pour son statut de juive, mourra de typhoïde à Auschwitz en 1944. Maurras, quant à lui, qualifiera sa condamnation pour faits de collaboration en 1945 de « vengeance de Dreyfus ». Son nationalisme antisémite sera plus tard repris par Jean-Marie Le Pen, qui parviendra jusqu’au second tour de l’élection présidentielle française de 2002.

Le verdict de Louis Begley est encore plus tranché. Selon lui, l’affaire Dreyfus démontre la fragilité de la raison, des droits de l’homme et, de fait, des valeurs civilisées quand une nation se sent menacée par un ennemi extérieur ou intérieur. Dans la France des années 1890, la menace c’était l’Allemagne, et les traîtres juifs étaient perçus comme l’ennemi intérieur. Depuis le 11 septembre 2001, poursuit Begley, l’Amérique se sent menacée à son tour, et elle réagit en usant de pratiques comparables à celles mobilisées contre Dreyfus. Guantánamo Bay est l’île du Diable des États-Unis ; le recours à la justice militaire plutôt qu’à la justice civile fait écho aux conseils de guerre truqués imposés à Dreyfus ; certains officiers de l’armée américaine qui ont protesté contre ces méthodes voient leur carrière brisée, tout comme celle de Picquart. « Puisque chaque génération fait face aux atrocités commises en son nom, écrit Begley, les analogies avec les atrocités passées deviennent évidentes et éclairent le présent. […] Y aura-t-il dans cette génération des hommes et des femmes prêts à défendre les droits de l’homme et la dignité de la vie humaine contre les abus drapés dans les circonstances exceptionnelles et la raison d’État ? »

Pour Begley, les journalistes, juges et avocats qui défendent les détenus de Guantánamo contre « la torture et les parodies de procès » sont les dignes héritiers des dreyfusards. Quant à la volte-face du président Obama, qui est revenu sur sa décision de fermer Guantánamo Bay, elle montre clairement que le combat n’est pas terminé.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 juin 2010. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

L’étrange empire de la Légion

Le monde compte plus de désaxés, de sadiques, de masochistes et de têtes brûlées que nous ne voudrions parfois le croire. Comment expliquer, sinon, que la Légion étrangère française recrute bien au-delà de ses besoins (1) ? À une époque où la plupart des armées du monde s’efforcent de faire du métier militaire une expérience moins barbare et plus évoluée que par le passé, la Légion demande toujours à ses hommes de récurer les sols comme des forcenés, de ranger fourniment et uniformes avec un soin obsessionnel et de marcher, marcher, marcher.

Sa culture n’a guère changé depuis le début des années 1900, quand Erwin Rosen, une recrue allemande, écrivait : « On ne cesse de seriner au légionnaire qu’il n’a d’autre mission en ce monde que de marcher. Son estomac crie famine, une soif brûlante lui dessèche la langue ? Tant pis pour lui, ce n’est pas une raison pour s’arrêter de marcher ! Peu importe qu’il soit fatigué, exténué, au bord de l’épuisement – il ne doit pas interrompre sa marche. Ses chevilles saignent, il a la plante des pieds en feu ? C’est désolant – mais cela ne doit pas lui faire ralentir le pas. Ses sens peuvent bien se brouiller à force de marcher sous un soleil de plomb, il doit continuer (2). » Ceux qui ont assisté au spectacle impressionnant des légionnaires défilant de leur pas lent et majestueux n’en soupçonnent sans doute pas la genèse.

En 1914, l’Anglais J. Woodhall Marshall, l’un des 40 000 volontaires incorporés dans le régiment pour secourir la France en péril, écrivait à sa famille : « La Légion est l’idée la plus étrange qui ait jamais traversé l’esprit humain. Dans ma chambrée, il y a moi, un Irlandais ; mon plus proche voisin est un Américain ; il y a aussi un ancien officier d’une république sud-américaine, venu spécialement pour la guerre, et qui est mon meilleur ami, un avocat hollandais, un Juif russe, trois Cosaques, deux Italiens, un étudiant d’une université russe, un Anglais qui a toujours vécu à Paris et parle à peine anglais, un Espagnol, et d’autres individus mystérieux dont l’identité est tout à fait obscure. »

Les sous-officiers grisonnants d’Afrique du Nord chargés d’entraîner ce curieux ramassis d’humanité méprisaient leur idéalisme. L’un d’entre eux les sermonne d’un ton narquois : « Imbéciles ! Alors comme ça vous êtes venus vous battre pour la liberté et la civilisation ? Des mots, rien que des mots vides ! » Que fait-il donc là lui-même ? « Les ordres, bien entendu. Nous sommes des soldats professionnels. On se fout pas mal de ce pour quoi on se bat ! C’est notre boulot. On n’a rien d’autre dans la vie. Pas de famille, pas d’idéaux, pas d’amours ! »

 

Une personnalité indéfinissable

A.R. Cooper, un Britannique recruté dans l’entre-deux-guerres, formule plus tard cette hypothèse : « Bien des légionnaires prennent un plaisir masochiste à vivre une vie de malheur, ce qui est d’autant plus difficile à expliquer que la Légion réunit des hommes de nombreuses races, dont les origines, les sentiments et les idées sont totalement différents. C’est cela même qui confère au légionnaire cette personnalité indéfinissable qui le caractérise. »

Un Américain, Jaime Salazar, disait encore en 1999 s’être engagé par désir d’aventure, affirmant avoir ressenti un « soulagement indescriptible » une fois son contrat signé. L’image romanesque dont jouit depuis toujours la Légion tient particulièrement au fait que ses soldats se défont de leur nationalité, de leur identité et de toute responsabilité personnelle.

À certains égards, l’institution est pourtant moins exceptionnelle qu’on l’imagine parfois. La majorité des hommes qui s’engagent dans leur armée nationale ne sont ni plus ni moins mercenaires que les légionnaires. Bien peu s’enrôlent pour servir le drapeau ou l’honneur de la patrie. La plupart le font parce qu’ils n’ont pas trouvé de meil­leure façon de gagner leur vie et que les rigueurs du service des armes leur paraissent moins pénibles que les décisions et les choix quotidiens dont doit s’acquitter un civil. Les guerres de toutes les nations dotées d’armées de volontaires sont principalement menées par leur sous-prolétariat. Cela explique pourquoi tant de vétérans retombent dans la pauvreté, les problèmes psychologiques ou même la criminalité quand ils rendent l’uniforme.

La Légion étrangère a été fondée en 1831 en tant que force de combat coloniale. Seule différence avec les unités de mercenaires levées par les Britanniques, ses recrues étaient originaires d’Europe plutôt que d’Afrique ou d’Asie. L’Algérie a longtemps été son fief. Mais c’est du Mexique que s’est d’abord élevée sa légende, après la bataille de Camerone, en avril 1863, où une colonne de légionnaires résista presque jusqu’au dernier homme à l’assaut de soldats mexicains en nombre bien supérieur, dans le cadre d’une expédition impériale grotesque et sans espoir. La main de bois du capitaine Jean Danjou, le commandant tombé au champ d’honneur, demeure la relique la plus précieuse du musée de la Légion, à Aubagne.

Pendant le siècle et demi qui a suivi, le régiment a livré d’innombrables batailles en Indochine et à Madagascar, mais surtout en Algérie et au Maroc. L’Afrique du Nord a forgé des légionnaires une image d’Épinal : intrépides soldats de fortune en képi blanc et tunique bleue, défendant les murs crénelés de fortins contre les assauts de tribus berbères.

Une étude menée en 1896 a montré que 26 % des légionnaires venaient d’Alsace-Lorraine, 25 % d’Allemagne, 17 % de Belgique, 10 % de Suisse, 3,5 % d’Autriche, les autres nations représentant chacune moins de 1 % des effectifs. Quelque 11 % étaient jugés instruits. Si ces proportions ont quelque peu évolué depuis, le corps n’a jamais compté beaucoup d’Anglo-Saxons. Un nombre surprenant de recrues ont déjà servi dans leur propre armée. Une part significative s’engage pour échapper aux tracas de la vie domestique ou effacer un casier judiciaire, même si les Français cherchent désormais à s’assurer que les recrues n’ont pas commis de crime trop innommable.

P.C. Wren a ruiné le bonheur de plus d’une famille européenne de la haute société avec son roman Beau Geste, paru en 1924, en persuadant certains adolescents tourmentés qu’une destinée romantique les attendait dans les sables du désert. Martin Windrow consacre à Wren l’un des appendices de son excellente histoire des aventures coloniales de la Légion. Il montre que l’écrivain avait peu d’expérience militaire, rien ne prouvant qu’il ait jamais servi dans le régiment. Beau Geste est le seul bestseller, et même le seul roman digne de ce nom, que Wren ait jamais écrit.

Mais l’extraordinaire catalogue que dresse Windrow des expériences de la Légion à travers le monde montre que le livre de Wren est bien en deçà de la réalité. Témoin par exemple ce rapport rédigé par le caporal Jean Pfirmann en Indochine : « Dans la nuit du 22 au 23 juin 1889, le légionnaire Gatelet a été emporté par un tigre alors qu’il était de faction. Le tigre a dû bondir par-dessus le mur et les douves, le surprendre par-derrière alors qu’il était en train de rouler une cigarette – nous avons retrouvé le papier et le tabac près de son fusil tombé à terre –, et le traîner de nouveau dans sa gueule par-dessus le mur… Nous avons retrouvé ses restes le lendemain à 150 mètres de là. »

Et voici la description d’une bataille contre les Chinois dans le nord du Vietnam, en février 1896, par le commandant Hubert Lyautey, le futur maréchal : « Personne ne peut se représenter la scène : les tirs incessants se répétant en écho contre les rochers, les hurlements des Chinois, leurs cris de guerre et leurs cris de mort, le bruit ininterrompu de leurs fameuses trompettes… J’ordonne de faire sonner le clairon de la Légion. On lui répond !… Une salve à gauche – cette fois elle est pour nous… On ne voit rien, mais les balles s’écrasent contre la roche, déchirant les arbres… Combettes en face de nous a déjà deux morts et quatre blessés parmi ses hommes. »

Entre 1887 et 1907, la Légion n’a vu que 271 de ses soldats tomber au combat en Indochine, mais les morts de maladie ont été dix fois plus nombreux. Quand les Français prennent Madagascar en 1895, leurs pertes face à des défenseurs hovas complètement incompétents sont négligeables ; en revanche, un tiers des forces d’invasion succombe à l’une des nombreuses fièvres qui sévissent dans l’île.

En Algérie et au Maroc, les rebelles obligent pendant plus de trente ans la Légion à s’engager chaque été dans une campagne militaire. Durant l’entre-deux-guerres, les Français combattent au Maroc les tribus du Rif menées par les frères Abdelkrim lors d’opérations d’une ampleur bien supérieure à tout ce que les Britanniques ont pu connaître sur la frontière nord-ouest de l’Inde. La guerre du Rif avait éclaté en 1921 au Maroc espagnol, où plus de 13 000 soldats ibériques trouvèrent la mort. Lors de la défaite du général Manuel Fernández Silvestre à Anoual, en juillet, 5 000 hommes meurent au combat. Windrow compare ce chiffre à la perte insignifiante de 200 cavaliers sous les ordres du général Custer à Little Big Horn et à la dite « boucherie » d’Islanl­wana, où 1 360 soldats britanniques sont tombés contre les Zoulous en 1879. Quand la révolte du Rif se propage au Maroc français, le pouvoir colonial en paie cher la répression. La perte est de 11 000 hommes pour la seule année 1925, et Paris est obligé de porter ses effectifs à 155 000 soldats pour venir à bout de l’insurrection ; les frères Abdel­krim se rendent et sont envoyés en exil.

La Légion est en première ligne de presque toutes les batailles en Afrique du Nord. Et avec quelle prestance ! Voici de nouveau Hubert Lyautey, déployant ses forces lors d’un affrontement contre les Berbères en 1908 : « Il est quatre heures du matin et je suis posté à l’entrée d’un défilé. Une compagnie de la Légion vient à passer : “Bonjour, mes légionnaires”, lancé-je. “Bonjour, mon général – Tout va bien !”, me répondent en chœur deux cents voix… Avec un tel outil en main, je pouvais aller n’importe où. »

Windrow, déjà l’auteur d’un excellent récit de la bataille de Diên Biên Phu en 1954, sait raconter les petits détails militaires avec un art sans pareil. Il évoque la façon dont les tribus marocaines rechargeaient leurs cartouches de fusil avec de la poudre noire et des capsules fulminantes faites de têtes d’allumettes écrasées imbibées d’essence.

Il cite le caporal Frederic Martyn combattant les Amazones du Dahomey – une armée de femmes – en 1892. Le caporal passe ces femmes à la baïonnette avec son fusil Gras, long d’un mètre et demi, « les transperçant l’une après l’autre comme un fermier enfourchant du foin ». Les Dahoméens des deux sexes « se battent comme des démons déchaînés », et quand les Français voient leurs propres soldats mutilés par l’ennemi, les prisonnières amazones sont abattues sommairement avec les hommes.

 

Marcher, souffrir, combattre et mourir

Dans un langage réservé aux lecteurs qui ont le cœur bien accroché, Windrow soutient que les épées des guerriers arabes pouvaient infliger des blessures aussi abominables que tout ce que la technologie moderne a pu inventer : « Une première entaille dans le cuir chevelu pouvait provoquer un jet de sang instantané, aveuglant opportunément le soldat… Un coup de poignard ou une entaille plus profonde au cou pouvait lacérer la veine jugulaire ou la carotide, voire trancher la colonne vertébrale. Un violent coup de poignard à la poitrine n’avait pas besoin de pénétrer en plein cœur pour être efficace ; il pouvait aussi fracturer les côtes et transpercer les poumons. Un couteau dans le ventre déchirait généralement les intestins, le foie, la rate, les reins ou les artères. »

Les Français, de leur côté, étaient impitoyables. Seul le veto de Paris empêcha le maréchal Lyautey de recourir aux gaz toxiques dans le Rif. Il commença à utiliser le premier avion Blériot dès 1912 dans le cadre de ses opérations contre les rebelles, pour lâcher des sacs lestés contenant des messages sur les positions ennemies. Dans les années 1920, il déploya plusieurs escadrilles pour mitrailler les insurgés.

La Légion rendit de fiers services à la France dans ses guerres coloniales – en 1925, douze bataillons sont déployés au Maroc seulement. Windrow compare son rôle à celui de l’armée des États-Unis dans les guerres indiennes. Ses soldats n’étaient pas censés faire preuve d’initiative ou d’imagination. On leur demandait simplement de marcher, souffrir, combattre et mourir pour cinq centimes par jour, sans réfléchir et encore moins se plaindre. En 1900, une unité parcourut 1 825 kilomètres en soixante-douze jours au Maroc, pour un bilan de seulement six morts de maladie sur 4 000 hommes. Les autres parvinrent à rejoindre la caserne, leurs chaussures en charpie retenues par du fil de fer et de la ficelle.

La Légion a conçu et perfectionné en Afrique du Nord une technique nouvelle pour l’armée française, qui permettait d’augmenter la vitesse d’une colonne en marche en attribuant une mule pour deux hommes. Chaque bête portait le paquetage des deux soldats, et leurs propriétaires alternaient toutes les heures sur la selle. Une unité pouvait ainsi parcourir 80 kilomètres par jour, ou 50 sur terrain rocailleux.

Dans les forts et les avant-postes de la Légion de tout l’Empire français, une absence d’insurrection tribale plongeait les soldats dans un état de profond vague à l’âme (le « cafard »), provoquant des épidémies de suicides. Attaquées, les garnisons ont souvent résisté à des sièges héroïques. En décembre 1884, à Tuyen Quang, sur la rivière Claire, en Indochine, 400 hommes firent front pendant trente-sept jours face à leurs féroces assaillants chinois, qui tiraient 6 000 balles par jour, faisaient exploser des mines sous les murs de la citadelle et narguaient les légionnaires en exposant la tête de leurs camarades tombés sur des piquets de bambou.

En 1908, le chef de file d’une troupe marocaine qui assiégeait un avant-poste de la Légion mit les Français au défi de sortir et de se battre comme des hommes. S’ils avaient été assez stupides pour accepter et perdre, ils l’auraient payé cher. Après une bataille dans les collines de l’ouest de l’Algérie, un rapport faisait état de la découverte de huit cadavres français, tous dévêtus sauf un : « L’un d’eux avait été mutilé : le sergent-chef Lovy, du régiment de tirailleurs, ne présentait aucune blessure par balle mais les signes d’un violent passage à tabac, et ses yeux avaient été arrachés au poignard. Plus chanceux, le lieutenant Deze trouva sur son chemin le soldat Maret, trente-six heures après le combat et à plus de quinze kilomètres du théâtre d’opérations. À moitié nu et victime d’un coup de chaleur, il avait survécu en mangeant des graines d’herbe et en buvant sa propre urine, mais on le trouva le fusil encore à la main et prêt à se battre. »

Passionnant, le livre de Martin Windrow décrit des personnages irrésistibles. Outre les vedettes telles que Lyautey, le colonel Paul Rollet ou le commandant Aage – prince du Danemark –, on y croise des figures comme le capitaine Zinovi Pechkoff. Ce soldat d’origine russe était le fils adoptif de Maxime Gorki. Il servit comme caporal dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale, puis au Maroc comme chef de bataillon à 35 ans. Il tomba amoureux du pays, et le légionnaire britannique Adolph Cooper le présente comme le meilleur officier qu’il ait jamais connu. L’un des exploits de Pechkoff consistait à sauter en selle, les rênes de son cheval gris entre les dents : « Nous sommes des pionniers, écrivait-il fièrement, nous qui ouvrons un pays nouveau [et] qui nous acquittons de la tâche la plus dure. Après la Légion, d’autres hommes viendront… Leurs noms seront connus de tous. Mais ce sont nos hommes de la Légion qui auront frayé la voie par leur labeur infatigable. Chaque chemin que nous traçons témoigne des peines de nos hommes. »

Dans son livre Voices of the Foreign Legion, Adrian Gilbert évoque l’adjudant-chef Max Mader, originaire du Wurtemberg, qui déserta une compagnie de sapeurs de l’armée impériale allemande en 1899 après un accrochage avec un sous-officier brutal, avant de devenir l’un des gradés les plus célèbres du corps. Il se battit contre ses propres compatriotes pendant la Première Guerre mondiale, se distinguant particulièrement lors d’une bataille en avril 1917 : « Rassemblant un groupe de dix légionnaires, il bondit hors de la tranchée, défiant la pluie de balles, et attaqua la casemate à revers, tuant ses défenseurs… Empoignant un nouveau sac de grenades, il chargea les autres casemates que leurs défenseurs saxons, décontenancés par cette attaque inattendue, abandonnèrent en ordre dispersé. Mader et ses dix hommes s’emparèrent d’une batterie d’artillerie allemande de six canons. »

 

Un corps d’élite parmi d’autres

Windrow rappelle que les Mémoires de soldats de la Légion étrangère, remplis de récits fantaisistes spécialement faits pour plaire aux crédules lecteurs anglo-saxons, sont à prendre avec précaution. Le court ouvrage de Gilbert se présente moins comme une histoire que comme une anthologie de souvenirs. Il a le mérite de couvrir l’intégralité du passé du régiment, du XIXe siècle à l’époque contemporaine.

Depuis l’Algérie, où la Légion a été impliquée dans la torture et les diverses atrocités qui ont sérieusement terni la réputation de l’armée française, elle s’est transformée en force de réaction rapide, déployée dans un certain nombre d’États africains pour défendre les intérêts supposés de Paris : au Tchad en 1969, à Kolwezi au Zaïre en 1978 et à Djibouti depuis les années 1970 (3). Les recrues servent désormais généralement pendant cinq ans, même si certaines peuvent supporter ce régime pendant quinze ans. Tout homme parvenu au bout de cette période est éligible à la nationalité française et reçoit un certificat assurant qu’il a rempli son devoir avec « honneur et fidélité ».

Gilbert cite un vétéran britannique actuel, Carl Jackson, qui revient sur ses années de service : « La Légion m’a rendu le respect de moi-même, car après l’échec de mon mariage j’étais sur une mauvaise pente. En entrant dans la Légion, j’ai renoué avec le travail et commencé à me sentir à nouveau un homme… Il n’y a rien de romantique dans la Légion, je vous assure. C’est physique, c’est dur, et c’est une expérience que, rétrospectivement, vous pouvez regretter ou pas. Moi je ne regrette rien. » En douze ans de carrière dans l’armée britannique, Jackson n’avait jamais servi ailleurs que sur le territoire national, en Allemagne et au Canada. Dans la Légion, il était basé en Corse et a voyagé en Guyane, à Djibouti, en Afrique centrale, au Rwanda et au Tchad : « Mais pour rien au monde je ne recommencerais les deux premières années. »

Qu’un homme puisse choisir volontairement l’aridité et la solitude implacable de la vie de légionnaire, plus austère que celle d’aucun autre soldat occidental, dépassera sans doute l’entendement de la plupart d’entre nous. Le sous-titre de Gilbert, qui qualifie ce régiment de « corps de combat le plus célèbre au monde », semble exagéré. La Légion n’est qu’un corps d’élite parmi d’autres, et sa philosophie a de nombreux points communs avec celle du British Parachute Regiment, des marines américains et des parachutistes.

La dureté et la nature impitoyable de la Légion sont indiscutables, mais rien n’indique que ses combattants soient pour autant meilleurs que ceux des autres unités d’élite. Les origines variées et le passé mystérieux de ses recrues font davantage que les prouesses militaires pour forger cet esprit de corps qui enflamme l’imagination des amateurs de romanesque militaire.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 14 octobre 2010. Il a été traduit par Hélène Quiniou.

D’un exode l’autre

Étrange exode, sans Terre promise ni Moïse. Pourtant, en ce mois de mai 1940, le terme d’« exode » s’est immédiatement imposé en France, en Belgique et aux Pays-Bas. Il paraissait sans doute le mieux à même de rendre les proportions bibliques de cette marée humaine. L’historienne Hanna Diamond parle à cet égard du plus important déplacement de population jamais observé jusqu’alors. Dès le 10 mai, au premier jour de l’offensive hitlérienne contre la France et le Benelux, les civils ont commencé à fuir les zones de combat potentielles. Et, au plus fort de la crise (entre la fin mai et la mi-juin 1940), il y avait environ 8 millions de réfugiés français, néerlandais, belges et autres sur les routes, même si aucun chiffre précis n’a jamais pu être établi. En comptant les témoins, les familles des déplacés et ceux qui leur ont porté secours, c’est la majorité de la population française qui fut directement ou indirectement concernée. L’embouteillage monstre qui se forma à partir de la mi-mai dans l’ouest de la France, mêlant piétons épuisés, charrettes bondées, tacots aux toits chargés de matelas, berlines de luxe et soldats en déroute, s’est révélé le symbole le plus saisissant de la débâcle du pays. Observant la scène depuis son avion, un certain Antoine de Saint-Exupéry, pilote de l’armée française, songea à un pressoir qui aurait « fait couler un peuple entier le long des routes, comme un jus noir ». Bientôt, une grande partie de ce peuple accueillerait avec soulagement la figure paternelle du maréchal Pétain.

Fleeing Hitler est le premier livre en anglais à offrir une vue d’ensemble de cet événement – et l’un des meilleurs qui lui ont été consacrés, toutes langues confondues (1). Hanna Diamond y affirme que l’exode de 1940 fut sans précédent. Par son ampleur et ses conséquences politiques, c’est tout à fait vrai. Mais les civils ont toujours fui les champs de bataille. Le spectacle pathétique des réfugiés tentant d’échapper aux armées ennemies, leur maigre bien sous le bras, appartient à l’imagerie de la souffrance humaine depuis la nuit des temps. Que l’on songe par exemple à 1812, avec l’évacuation de Moscou à l’approche de Napoléon, ou à la dévastatrice guerre de Trente Ans, commencée en 1618.

Mais, quand éclata la Première Guerre mondiale, les conflits avaient changé de dimension, impliquant désormais des régions bien plus vastes et engendrant des destructions bien plus considérables qu’avant. L’exode d’août et septembre 1914 – les journalistes de l’époque utilisaient déjà le terme –, qui vit les civils fuir l’invasion allemande en Belgique et dans le nord de la France, a atteint des proportions comparables à celles de 1940 : environ 1 million de Belges ont alors gagné la Hollande (pays neutre), dont 100 000 y sont restés pendant toute la durée de la guerre. 250 000 de leurs compatriotes ont rejoint l’Angleterre, tandis que d’autres sont passés en France, où la population locale est venue grossir leurs rangs.

 

Rumeurs de bébés mutilés

L’ardent désir de fuir était alimenté par la rumeur des atrocités que commettaient les soldats allemands, des bruits qui seront pour la plupart démentis et attribués à la propagande alliée après la guerre. John Horne et Alan Kramer, professeurs au Trinity College de Dublin, ont brillamment fait la lumière sur le sujet il y a quelques années dans leur ouvrage 1914, les atrocités allemandes. Les récits de viols de masse et de bébés aux mains coupées étaient pour la plupart – sinon tous – imaginaires, et les Alliés ont bel et bien instrumentalisé ces fables. Mais la violence des soldats allemands contre les civils de Belgique et du nord de la France est attestée. Persuadé que des civils armés (les francs-tireurs) avaient harcelé les troupes depuis l’arrière, en 1870, le haut commandement germanique avait préparé les hommes à rencontrer une résistance de la population et à réagir durement. Ce type de procédé étant contraire aux lois de la guerre, leur avait-on expliqué, ils pouvaient la réprimer en toute bonne conscience. Dans le feu et la confusion de la bataille, pensant qu’on leur tirait dessus depuis les greniers et les clochers, certains avaient incendié des villages et tué leurs habitants, parfois avec une rage décuplée par la panique.

Environ 6 000 civils belges et français ont ainsi péri entre août et septembre 1914, au cours de 129 incidents dits majeurs – ayant fait plus de dix morts – et d’une multitude d’incidents dits mineurs. Les soldats allemands protestants ont souvent désigné les prêtres catholiques comme les meneurs supposés. Mais ils n’ont pas épargné les femmes et les enfants, soupçonnés de mutiler les morts et les blessés ennemis. En 1945, les autorités du Reich accusaient encore le gouvernement belge d’avoir ordonné la résistance civile en 1914 et justifiaient au nom de la légitime défense les massacres de l’époque. Horne et Kramer n’ont trouvé aucun élément pour étayer cette thèse. Il semble que, dans certains cas, les tirs isolés à l’origine des incidents aient été le fait d’autres soldats allemands, parfois en état d’ivresse. Nous savons bien, aujourd’hui, que n’importe quel combattant sous n’importe quel drapeau – y compris la bannière étoilée – est capable de commettre dans un moment de panique des exactions contre un ennemi diabolisé.

Tout cela mérite qu’on s’y attarde, tant l’exode de 1940 fut directement lié à la mémoire collective des événements de 1914, comme le relève Diamond. Les habitants d’Orchies, un village du Nord incendié au début de la Grande Guerre, ont quitté leurs maisons tout juste reconstruites le jour même de l’invasion, alors que les combats étaient encore loin. Et Simone de Beauvoir raconte dans ses Mémoires que les macabres histoires de bébés aux mains coupées ont alors resurgi. La fuite a également été encouragée par les souvenirs – bien réels, ceux-là – de la quasi-famine qui avait frappé les zones occupées de Belgique et du nord de la France en 1914-1918, et de la déportation des hommes jeunes pour participer à l’effort de guerre allemand. Selon Diamond, une grande partie des réfugiés ont expliqué leur décision de partir par la peur du travail forcé. Les Juifs, bien entendu, avaient leurs propres bonnes raisons de ne pas vouloir vivre sous occupation nazie.

C’est notamment sa durée qui confère un caractère sans précédent à l’exode de 1940. En septembre 1914, le front s’était rapidement stabilisé, tarissant le flot des déplacés. Mais, en juin 1940, les troupes allemandes ont poursuivi leur marche jusqu’à la signature de l’armistice, le 22 juin. Les réfugiés ont été contraints d’aller beaucoup plus loin et de rester plus longtemps sur les routes. C’est lors de la traversée de la Loire, bien au sud des régions touchées par les mouvements de population en 1914, que se produisirent les pires embouteillages et accidents.

Une autre différence majeure tient à l’impact politique du phénomène. La responsabilité de l’exode de 1914 avait été attribuée aux Allemands. En 1940, les réfugiés ont rejeté la faute sur leur propre régime, la IIIe République. Presque tous se sont plaints d’avoir été abandonnés par les pouvoirs publics. De fait, ce sont souvent les maires qui ont donné le signal du départ. La plupart des préfets sont également partis, expliquant parfois rétrospectivement qu’un représentant de l’État français ne saurait se laisser capturer par l’ennemi. Dans certaines communes, les pompiers se sont enfuis au volant de leur camion, et les policiers ont rejoint leurs compatriotes sur les routes. Même avec une administration intacte, l’exode ne serait pas allé sans confusion. Mais l’absence de nombreux responsables locaux a incontestablement aggravé la situation. Ce sentiment quasi général d’échec de la République explique en grande partie pourquoi les Français souhaitèrent si nombreux un nouveau type de gouvernement en juin 1940 et pourquoi ils se prononcèrent à près de 75 % en faveur du remplacement de cette IIIe République honnie lors du référendum organisé après la Libération, le 21 octobre 1945.

Enfin, autre différence majeure entre les deux exodes : en 1940, les villes ont été prises pour cibles de manière inédite. Le 6 août 1914, un dirigeable allemand avait lâché quelques bombes sur Liège, marquant une première historique. Mais, au début de la Seconde Guerre mondiale, Guernica avait instruit les Européens de ce qui les attendait : cette ville du Pays basque espagnol avait été pilonnée le 26 avril 1937, jour de marché, par les avions de la légion allemande Condor – qui repassèrent ensuite en rase-mottes pour mitrailler les civils en fuite. Même Hitler dut rassurer les Allemands en leur promettant qu’il ne laisserait jamais attaquer les villes du Reich (on sait ce qu’il en advint).

Varsovie puis Rotterdam furent les premières métropoles à subir un bombardement intensif. Après la destruction du centre du port hollandais, qui fit plus de 800 morts le 14 mai 1940, les habitants d’autres villes se sont préparés à abandonner leurs foyers. Jus­qu’alors, les réfugiés de guerre avaient toujours quitté les zones rurales où s’affrontaient les armées. En mai et juin 1940, les grandes cités aussi se sont vidées. L’évacuation de Paris – ordonnée le 10 juin pour les fonctionnaires et les travailleurs essentiels, spontanée pour des millions d’autres – occupe, à juste titre, une place centrale dans le livre de Diamond.

 

Sauver son service en porcelaine

Aucune histoire ne peut à elle seule résumer l’expérience de l’exode. Certains sont rentrés chez eux au bout de quelques jours, tandis que d’autres sont restés déplacés jusqu’à la fin de la guerre. Certains ont pu s’installer chez des amis et dans la famille, ou avaient eu la prescience de louer avant la guerre quelque chose « au cas où », mais d’autres sont partis à l’aveuglette vers le sud, sans but, dormant dans leur automobile ou sur le bord des routes. Certaines familles ont tout perdu, y compris des parents ou des enfants lors du mitraillage des colonnes de réfugiés par les avions ennemis, mais bien des adolescents ont gardé le souvenir d’une franche partie de rigolade, un genre de vacances improvisées en camping, où l’on pouvait faire fi des convenances comme pendant le carnaval. On a vu des scènes de lâcheté et de crime, les réfugiés se volant de la nourriture et des biens, mais autant de scènes de générosité, avec ces propriétaires qui ont ouvert la porte de leurs demeures et de leurs granges, ces villages et paroisses qui ont organisé l’aide. Les tensions de l’exode ont révélé tous les traits humains à la manière d’un miroir grossissant.

Il faut le talent d’un romancier pour rendre cette expérience dans toute son intensité. Suite française, d’Irène Némirovsky, est peut-être le récit fictif le plus évocateur sur le sujet (2). Le livre a été écrit en 1942, peu avant l’arrestation de son auteure par la police française et sa déportation à Auschwitz, où elle est morte. Diamond fait de son mieux pour raconter l’histoire des réfugiés à la première personne, en exploitant les sources classiques que sont les journaux intimes, les lettres et les entretiens, ainsi qu’une partie des rares archives officielles disponibles. Mais les auteurs de journaux et de lettres cachent toujours quelque chose. Seul le regard sardonique de Némirovsky permet d’imaginer les Parisiens nantis se débattre avec le choix des objets de valeur à sauver. Un sujet que les mémorialistes semblent n’avoir pas souhaité aborder. Chaque couche sociale a été confrontée au dilemme. Les paysans ont emporté avec eux outils et animaux, et leurs carrioles surchargées ont été copieusement photographiées. Leurs automobiles fermées ont, en revanche, permis aux riches d’être plus discrets quant à leurs possessions. L’un des personnages de Némirovsky réussit ainsi à préserver sa précieuse collection de porcelaines pendant tout son périple, avant de connaître une mort absurde de retour à Paris, en étant percuté par une voiture à un coin de rue. La romancière a aussi imaginé de troublantes scènes de dérèglement moral, comme celle, effroyable, où les garçons d’un orphelinat noient le prêtre qui les a accompagnés dans le Sud. Diamond n’a rien découvert d’aussi perturbant, mais elle montre comme était fort le sentiment d’effondrement de l’ordre civilisé.

Les pages consacrées aux images de l’exode et à leur utilisation sont parmi les meilleures du livre. Le régime du maréchal Pétain a habilement exploité le sentiment d’abandon et de déclin moral pour légitimer le remplacement de la IIIe République « décadente » par un nouvel État autoritaire. Mais ce grand déracinement a parfois abouti non à l’acceptation de la figure protectrice de Pétain, mais à la volonté farouche de le combattre en même temps que les nazis. De nombreux récits de résistance débutent par l’exode, première rupture avec la routine et le conformisme. Reste que les images de propagande nazie montrant des soldats allemands en train d’aider les réfugiés ont aussi remporté un certain succès, d’autant que Hitler avait cette fois donné l’ordre de traiter correctement les civils. La campagne de 1940 n’a pas entraîné d’atrocités comparables à celles de 1914, même si elles sont réapparues lors des massacres d’Ascq ou d’Oradour-sur-Glane en juin 1944, lorsque les soldats allemands se sentirent de nouveau menacés par les francs-tireurs.

Certaines questions restent sans réponse. La manière dont l’exode a commencé en est une. La fuite a-t-elle été spontanée ou ordonnée par les autorités françaises ? Les Allemands l’ont-ils provoquée pour exacerber le chaos et dégager le terrain devant leurs troupes ? Chacune de ces hypothèses contient bien sûr une part de vérité, selon le lieu et le moment considérés : le gouvernement français a fait évacuer les zones frontalières en appliquant des plans préparés à l’avance, d’autres départs ont été spontanés. Mais les archives de la Wehrmacht sont muettes sur la politique allemande en la matière. Une fois commencé, l’exode a suivi son propre élan. La colonne des réfugiés a eu tendance à inciter au départ les habitants de chaque nouveau village traversé.

On ne sait pas non plus si le phénomène a contribué à la défaite française en entravant l’ultime tentative du commandant en chef, le général Maxime Weygand, de défendre la Somme, au début du mois de juin. Il ne fait aucun doute que la présence de réfugiés sur les routes a compliqué les manœuvres.

Diamond se range ici à l’opinion d’éminents historiens français selon qui la bataille de France était déjà perdue, en raison de l’incompétence des généraux plutôt que de l’attitude des citoyens. Il n’en reste pas moins que Churchill a ensuite pris des mesures pour empêcher pareille situation de se produire en cas d’invasion de la Grande-Bretagne.

Que l’exode de mai et juin 1940 ait eu ou non des précédents, il n’a en tout cas pas été le dernier. Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands d’Europe centrale ont fui devant l’avancée des troupes soviétiques. Un phénomène auquel s’ajouta l’émigration forcée des populations germanophones de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Hongrie et de Roumanie (3). En tout, quelque 12 millions d’Allemands, chassés ou partis d’eux-mêmes, sont venus grossir la masse des Juifs et autres « personnes déplacées » – les conséquences du nettoyage ethnique se confondant avec celles de la fuite devant les combats. Après 1945, de nombreux civils ont été déplacés par des conflits et des guerres civiles dont le but était parfois précisément de chasser des populations entières. Le spectacle d’individus comme tout le monde jetés sur les routes, tant photographié en 1940, est devenu un cliché. Mais cela demeure une image très marquante. La vision de flots de New-Yorkais remontant Broadway le 11 septembre 2001, l’air hagard, sans autre but que de fuir le lieu de la destruction, a sans doute réveillé de vieux souvenirs en France. Ceci explique peut-être pourquoi la réaction d’empathie y fut particulièrement large et spontanée.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 novembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

L’URSS rêvée de M. et Mme Thorez

Rares sont les lecteurs britanniques, j’imagine, qui connaissent le nom de l’actuel dirigeant du Parti communiste français. Les choses ont bien changé depuis l’époque pas si lointaine où le PCF comptait parmi les principales forces politiques du pays (à son apogée, en 1946, il recueillait 28 % des voix aux élections). Tout le monde, alors, connaissait le nom de son secrétaire général : Maurice Thorez était, avec Palmiro Togliatti, son homologue italien, une star de la scène communiste mondiale. Écrire l’histoire du Parti, à l’époque, relevait de la gageure, tant il s’abritait derrière secrets et mensonges : faute d’accès aux archives, les seuls ou presque à publier sur le sujet étaient d’anciens militants déçus, qui utilisaient leur science des mécanismes internes de l’organisation, leurs propres investigations et leur intuition. C’est ainsi que procéda Philippe Robrieux, dont la biographie, parue en 1975, portait une charge implacable contre le mythe Thorez, révélant notamment que son père naturel n’était pas un mineur, contrairement à ce qu’affirmait la légende (comme si cela avait la moindre importance : la classe sociale ne se transmet certainement pas par les gènes) (1). Aujourd’hui, au contraire, les historiens croulent sous les sources nouvelles, notamment en raison de l’effondrement de l’Union soviétique. C’est ce qui a conduit l’historienne Annette Wieviorka à revisiter la vie de Thorez en se fondant, entre autres, sur son journal intime.

Son approche a ceci d’original qu’elle fait la biographie croisée de Maurice et de sa deuxième épouse, l’impitoyable Jeannette Vermeersch. Avec leurs quatre enfants, ils formaient la famille communiste modèle, ce qu’un de leurs fils, Paul, appelait de façon irrévérencieuse la « Sainte Famille ». Après 1945, ils siégèrent ensemble au Comité central du Parti et à l’Assemblée nationale. Mais, outre cet aspect public de la vie du couple, l’ouvrage de Wieviorka peut aussi se lire comme une émouvante histoire d’amour sur fond de passion politique partagée. Chaque année, Thorez notait scrupuleusement dans son journal la date anniversaire du « plus beau jour de [s]a vie » : le 19 mars 1932, lorsque, après avoir prononcé l’interminable discours de clôture du VIIe congrès du PCF, il était pour la première fois rentré chez à la maison avec Jeannette.

 

Un fils homosexuel

Elle avait d’abord dû rester dans l’ombre, car Thorez était encore marié avec sa première femme, Aurore. Les communistes de l’époque étant prudes et conventionnels en matière de mœurs, cette première union fut purement et simplement effacée de l’autobiographie à succès de Maurice (2). C’est seulement après le divorce, en 1947, que Jeannette put enfin s’afficher sous le nom de Vermeersch-Thorez. Les femmes – qui avaient obtenu le droit de vote en 1944 – étaient un électorat à courtiser, et la seconde épouse fut mise en avant, à dessein, comme une personnalité publique à part entière. Son caractère tranchant contrastait avec celui, plus rond, de Maurice. Elle conserverait sa vie entière le souvenir acéré des humiliations sociales subies dans sa jeunesse, quand elle avait été domestique, puis ouvrière dans une filature.

Dans l’univers machiste du communisme français, Jeannette était volontiers présentée comme une sorte d’Elena Ceausescu locale, bouc émissaire des choix les plus radicaux du Parti. Wieviorka détruit cette légende. Mme Thorez n’était par exemple pour rien dans l’« affaire Picasso » (la vigoureuse dénonciation d’un dessin réalisé par le peintre pour l’hebdomadaire d’obédience communiste Les Lettres françaises au lendemain de la mort de Staline, dans lequel le PCF vit une marque d’irrespect envers « l’homme que nous aimons le plus »). En réalité, Maurice et Jeannette étaient d’accord sur tout. Lorsqu’elle monta personnellement au créneau en 1956 pour s’opposer à un projet de loi visant à autoriser l’avortement et la publicité pour la contraception, elle était au diapason de la politique nataliste du Parti de l’époque. À ses yeux, l’accès au plaisir sexuel n’intéressait pas la classe ouvrière, à la différence de la bourgeoisie décadente, et « jouisseur » était son insulte favorite. L’homosexualité, aussi, était honnie. Quand Paul publia, après la mort de Maurice, un livre révélant son goût pour les hommes, ce fut pour sa mère un choc terrible. Elle annota son exemplaire de commentaires tels que « le dégoûtant ». Les communistes étaient mal préparés aux bouleversements culturels de la fin des années 1960.

Même si le livre se présente comme une biographie croisée, il parle davantage de Maurice que de Jeannette. Le Parti communiste des années 1920 offrait à un jeune homme l’opportunité de monter rapidement en grade. À 30 ans, Thorez en était déjà le secrétaire général. Une promotion qu’il devait tout à la fois à ses origines ouvrières apparemment irréprochables, à son intelligence et à son extraordinaire mémoire (il fut toute sa vie un lecteur avide), à son zèle et à ses talents d’organisateur, à son amabilité et à son charme, ainsi qu’à son éloquence. Mais, surtout, Maurice avait très vite compris que la voie du succès passait par Moscou. Il renonça très tôt à la tentation juvénile de manifester la moindre indépendance d’esprit, et s’aligna docilement sur le Komintern, la IIIe Internationale. Au début des années 1930, cela voulait dire adopter la stratégie politiquement suicidaire du « classe contre classe », qui faisait des socialistes les ennemis et vaudrait aux communistes français de sortir laminés des élections de 1932. Mais Thorez ayant scrupuleusement appliqué la consigne, il était encore en place en 1934 lorsque le Komintern prit un virage à cent quatre-vingts degrés en faveur de la politique de Front populaire.

Le jeune secrétaire général était désormais dans son élément, parfaite incarnation d’un Parti new look. En 1929, un journaliste avait écrit sa surprise de se retrouver face à un jeune homme au visage poupin, yeux bleus et joues roses ; à mille lieues de l’« homme au couteau entre les dents » hirsute, censé incarner la menace rouge. Thorez fit preuve de zèle dans l’application de la politique de Front populaire. Il avait pour cela le complet soutien de l’envoyé du Komintern en France, l’intellectuel slovaque Eugen Fried. À la fin des années 1930, le PCF, jadis bonnet d’âne de la classe communiste, était devenu le meilleur élève de tous, à l’extérieur de l’URSS. Après le pacte germano-soviétique d’août 1939, Thorez déserta les rangs de l’armée française. Le Parti organisa son transfert à Moscou, où sa présence était un secret bien gardé : Maurice se laissa pousser la barbe et adopta le pseudonyme Ivanov. Il lui fallut ensuite ronger son frein jusqu’en 1944 car, même après l’entrée en guerre de l’Union soviétique, ni les Britanniques ni la France libre n’étaient prêts à laisser un déserteur rejoindre le maquis – d’autant qu’une rumeur infondée insinuait que Thorez avait aussi passé du temps en Allemagne. Sa guerre peu héroïque n’empêcha pas le leader communiste de revenir en France en décembre 1944 et d’entretenir le mythe selon lequel il était entré dans la clandestinité pour diriger la Résistance depuis Moscou.

Produit discipliné de la bolchevisation des années 1920, Thorez était un cadre plus fiable pour l’URSS que les nouvelles personnalités communistes issues du combat. Staline le laissa d’autant plus facilement reprendre sa place que l’autre candidat possible, Jacques Duclos, organisateur des activités clandestines du Parti sous l’Occupation, avait plus l’air d’un épicier que d’un leader crédible (il était si petit qu’il devait monter sur un cageot lors des meetings).

L’immédiat après-guerre offrit à Thorez sa seconde heure de gloire. Nommé ministre dans plusieurs gouvernements après la Libération, il demeura un personnage d’envergure nationale et internationale, même après que la guerre froide l’eut renvoyé dans son ghetto. Objet d’un extraordinaire culte de la personnalité, il était couvert de cadeaux lors des réunions du Parti et pour son anniversaire. Les militants lui envoyaient des vivres (des poulets, des truites, des terrines, des bouteilles de vin), des livres, des lampes, des vases, des broderies, des jouets pour ses enfants, etc.

En 1950, âgé de 50 ans à peine, Thorez fit une attaque cérébrale, et il ne fut probablement jamais plus le même. On a le sentiment qu’une sclérose rampante de son esprit avait succédé à la paralysie partielle et temporaire de son corps. À la différence de Togliatti, il n’accepta jamais vraiment la déstalinisation impulsée par Khrouchtchev après 1956. À ses yeux, le soulèvement hongrois était l’œuvre de « contre-révolutionnaires fascistes ». Thorez mourut en 1964, mais rien ne permet de penser qu’il aurait agi en 1968 différemment de Jeannette, qui démissionna du Comité central pour protester contre les critiques émises par le PCF après l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie.

Un point intrigue particulièrement Wieviorka : comment cet homme, à bien des égards honorable, a-t-il pu ne jamais manifester le moindre doute sur la cause politique quelque peu ternie à laquelle il avait consacré sa vie ? Une explication émerge de l’un des passages les plus intéressants du livre : son statut de « permanent » du PCF a très vite formé autour de Thorez une sorte de cordon sanitaire qui l’isola chaque jour davantage du monde extérieur. À partir de 1936, il avait vécu dans une charmante maison à Ivry – la ville dont il était le député – et disposé de son propre chauffeur ; après 1945, le Parti lui fournit une résidence encore plus huppée à Choisy, et une luxueuse Delahaye 180 pour ses déplacements.

 

Revanche sociale

Le communisme représentait donc pour la famille Thorez une forme d’ascension et de légitimation sociales, également manifestes dans le plaisir que trouvait Maurice à fréquenter artistes et intellectuels. Parmi eux figurait Picasso qui, malgré l’« affaire » de 1953, devint bientôt relativement proche du couple. En 1955, au moment où Thorez se piqua de rédiger quelques articles « prouvant » la véracité des prédictions de Marx sur la paupérisation du prolétariat, il en savait en réalité très peu sur la condition ouvrière de l’époque. Ces articles étaient probablement inspirés du milieu que Jeannette et lui avaient laissé derrière eux une quarantaine d’années plus tôt.

Mais la foi inébranlable des Thorez dans le communisme ne peut se comprendre qu’à l’aune de leur admiration sans bornes pour l’Union soviétique. L’histoire d’amour entre Maurice et Jeannette se confondait avec celle que le couple entretenait avec le pays. Lui s’y était rendu pour la première fois en 1925 et y retourna ensuite presque tous les ans. Son premier séjour à elle datait de 1929, et c’est au cours de ce voyage que la jeune femme fit la connaissance de Thorez. Ils passèrent ensemble presque toute la durée de la guerre en URSS. Lorsque Maurice eut son attaque, il fut aussitôt envoyé à Moscou pour y être soigné, car l’on ne pouvait évidemment pas faire confiance aux médecins occidentaux (L’Humanité fit même un gros titre annonçant que les Américains avaient tenté d’abattre son avion). Il passa les trois années suivantes en convalescence dans la capitale russe : bien plus longtemps que nécessaire, apparemment parce que Staline caressait l’idée d’en faire un témoin du fameux complot qu’il prétendait traquer juste avant sa mort. La lente guérison de Thorez serait elle aussi attribuée à la trahison des médecins qui cherchaient à empoisonner Staline (3).

Après cela, Maurice et Jeannette passèrent la plupart de leurs étés en Union soviétique, le plus souvent sur les bords de la mer Noire, où ils fréquentaient la famille Khrouchtchev. Le couple voyagea à plusieurs reprises à bord d’un paquebot de croisière soviétique, et Jeannette ne manqua pas de souligner que les activités culturelles y contrastaient avec les plaisirs décadents offerts à bord des navires capitalistes, bourgeois, du même genre : il n’y avait aucun domaine où l’URSS ne fût pas supérieure. C’est au cours de l’une de ces croisières, en route pour l’Union soviétique, que Thorez mourut, à Istanbul, en juillet 1964.

La foi du couple dans le communisme ne résultait donc pas d’un manque de contact avec le pays où le socialisme était censé se construire. Mais que savaient-ils, que voyaient-ils vraiment de cette contrée idéalisée ? Concernant Jeannette, Wieviorka souligne à juste titre que la considération et le respect marqués à son endroit en tant que membre – même subalterne – d’un parti communiste occidental lui donnaient un sentiment d’importance qui contrastait avec l’existence misérable de ses jeunes années en France. Dès lors, elle était toute prête à voir dans l’Union soviétique ce qu’elle voulait y voir. Quand elle s’étonnait du grand nombre d’enfants non accompagnés arpentant les rues de Moscou, elle croyait bien volontiers l’explication officielle, selon laquelle ils s’étaient enfuis de leurs orphelinats, quand en vérité la terrible famine de 1921 les avait privés de leurs parents (même si l’explication officielle n’était guère flatteuse pour les orphelinats soviétiques). Les visiteurs occidentaux pouvaient d’autant plus facilement s’aveugler qu’ils étaient la plupart du temps coupés de la population. Comme les autres invités du Komintern, Thorez descendait invariablement à l’hôtel Lux, situé à quelques pas du siège de l’organisation et de l’hôtel Métropole, où l’on croisait les dignitaires du régime. Les contacts avec les citoyens ordinaires étaient rares. Bien sûr, le couple était conscient des souffrances effroyables endurées par les Russes durant la guerre. À leur retour en 1944, la France parut d’ailleurs à Jeannette un pays de Cocagne, ce qui décupla encore sa passion pour le peuple russe.

Comme l’écrivit Paul, le fils rebelle né à Moscou en 1940, l’URSS était souvent mentionnée à la maison, comme « un être cher, une sorte de parent ». Thorez était certainement sincère en déclarant à Staline, en 1947, qu’il était un patriote français avec « l’âme d’un citoyen soviétique », et que selon lui « le peuple français aurait accueilli l’armée Rouge avec enthousiasme » en 1945. L’amour de ce couple pour l’Union soviétique avait quelque chose d’innocent et de presque enfantin. À la fin de chaque séjour, ils faisaient emplette de petits souvenirs. Après l’une de ces virées dans les boutiques, en septembre 1959, Thorez confia à son journal : quand Jeannette marche dans les rues, « son cœur déborde d’amour pour chaque citoyen soviétique, pour les pionniers de la vie heureuse dans un monde vraiment libre, le monde du socialisme ». Quelques mois avant sa mort, il écrivit dans le même journal qu’il avait téléphoné à Jeannette le jour de son anniversaire pour lui raconter un songe : « J’avais rêvé la nuit que nous discutions tous deux… avec Lénine. »

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 9 septembre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

La dernière guerre franco-anglaise

Quand la France tomba en juin 1940, un reste de son armée et de sa marine se trouvait en Angleterre. La plupart des hommes choisirent de regagner l’Hexagone, où le gouvernement s’apprêtait à capituler. Bien peu de soldats et presque aucun marin ne reconnaissaient en Charles de Gaulle leur chef. S’étant rangé aux côtés de la Grande-Bretagne, il leur paraissait avoir bien plus gravement trahi que ne le faisait Philippe Pétain en recherchant un compromis avec l’Allemagne. Le Maréchal, au moins, était resté sur le sol français pour partager l’humiliation nationale plutôt que de s’allier à un vieil ennemi au risque de sacrifier d’autres vies dans une guerre qui semblait irrémédiablement perdue. Le 18 juin, le lendemain du jour où Pétain annonça sa décision de demander un armistice qui obligerait à coopérer avec la Wehrmacht, de Gaulle s’adressa à la nation par l’intermédiaire de la BBC : « J’invite tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l’air, j’invite les ingénieurs français spécialistes de l’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui pourraient y parvenir, à se réunir à moi. J’invite les chefs, les soldats, les marins, les aviateurs des forces françaises de terre, de mer, de l’air, où qu’ils se trouvent actuellement, à se mettre en rapport avec moi. J’invite tous les Français qui veulent rester libres à m’écouter et à me suivre. »

 

Anglophobie universelle

Peu de gens entendirent la phrase aujourd’hui enseignée à l’école : « La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre. » Ils furent encore moins nombreux à y répondre. La défaite avait été absolue : plus de 90 000 morts, 200 000 blessés au combat, près de 2 millions de prisonniers ; une armée en déroute et démoralisée ; une population sans défense. La plupart des Françaises et des Français n’avaient aucune confiance dans la Grande-Bretagne, qu’ils accusaient d’avoir entraîné le pays dans une guerre à laquelle il n’était pas préparé, et d’avoir lésiné sur sa contribution militaire à la cause alliée : Paris avait envoyé soixante-sept divisions sur la ligne de front, Londres cinq (Berlin en avait cent sept). « L’anglophobie semble presque universelle dans l’armée française », note l’intellectuel Claude Jamet dans son journal (1). Quand le pays s’effondra, un Américain qui vivait à Paris écrivit à propos de De Gaulle : « Il faut reconnaître qu’un officier qui cherche refuge loin de la situation qu’il a lui-même abandonnée, qui est nourri, vêtu et financé par un État qui a rarement, au cours de l’Histoire, manifesté d’affection envers sa patrie, est plutôt mal placé pour évaluer la situation qu’il a fuie. »

Jean Monnet (2), l’un des hommes d’État français les plus respectés, écrivit à de Gaulle, le 23 juin à Londres : « Je partage complètement votre volonté d’empêcher la France d’abandonner la lutte. […] Mais ce n’est pas de Londres qu’en ce moment peut partir l’effort de résurrection. Il apparaîtrait aux Français sous cette forme comme un mouvement protégé par l’Angleterre, inspiré par ses intérêts, et, à cause de cela, condamné à un échec qui rendrait plus difficiles les efforts ultérieurs de ressaisissement. »

La méfiance entre Anglais et Français était profonde. La marine de chacun des deux pays avait baptisé ses navires en souvenir des héros d’une guerre menée contre l’autre. Le HMS Hotspur rendait hommage à Harry Percy, qui avait combattu les Français au XIVe siècle et avait été gouverneur de Bordeaux ; le HMS Keppel honorait la mémoire d’Augustus Keppel, amiral qui avait vaincu en 1759 une flotte française dans la baie de Quiberon ; la même année, George Rodney, qui donnait son nom au cuirassé HMS Rodney, pilonna Le Havre pendant deux jours et deux nuits. De même, la marine française rendait hommage à Jean Bart qui, prisonnier des Anglais en 1689, s’évada et traversa la Manche à la rame avec vingt de ses hommes pour regagner la Bretagne, avant de raser un château écossais l’année suivante ; le sous-marin Béveziers rappelait une victoire navale sur les Anglais en 1690 ; et aucun nom n’évoquait davantage la ferveur anti-anglaise que le Surcouf, un sous-marin lancé en 1929 en empruntant le nom du « roi des corsaires » qui, au cours de sa longue carrière, captura plus de quarante navires de Sa Majesté.

Avant l’armistice du 22 juin, de Gaulle et Churchill avaient exhorté les autorités françaises à engager leur imposante flotte et les 400 000 hommes de l’armée coloniale contre l’Allemagne. Pétain avait refusé, allant jusqu’à ordonner l’arrestation de parlementaires partis en toute bonne foi poursuivre la guerre à Alger. L’armistice laissait la marine et l’empire aux mains des Français tant que l’une et l’autre observeraient une rigoureuse neutralité. La politique de Vichy fut une vaine tentative pour maintenir l’outre-mer à la fois hors des griffes des Britanniques et des forces de l’Axe. Les hostilités avec l’Allemagne prirent fin le 25 juin. Une semaine plus tard, la France se retrouvait à nouveau en guerre… contre le Royaume-Uni cette fois.

L’amiral François Darlan, commandant de la marine française, avait assuré Londres qu’il saborderait ses bâtiments si les Allemands ou les Italiens tentaient de s’en emparer, mais Churchill doutait de sa parole. Les forces du Reich pouvaient prendre n’importe quel prétexte pour se saisir des navires français et les utiliser dans l’invasion de la Grande-Bretagne. Le Premier ministre ordonna à la Royal Navy de réquisitionner ou détruire les vaisseaux français dans les ports qu’elle pouvait atteindre. Le plus gros de la flotte était à l’ancre en Afrique du Nord, en Extrême-Orient, aux Caraïbes et, sous la menace des canons britanniques, en Égypte. Deux cuirassés, quatre croiseurs légers, deux cents vaisseaux légers et plusieurs sous-marins, dont le Surcouf, étaient à quai en Grande-Bretagne. Le 3 juillet, des fusiliers marins et des marins anglais en armes montèrent à bord des bâtiments amarrés à Devonport. Un lieutenant français tira au pistolet sur les officiers qui exigeaient la reddition du Surcouf, et un premier maître britannique riposta avec des balles de « 455 aussi grosses que des balles de mousquet avec son revolver à barillet et canon de six pouces­, qui avait été livré à l’armée près d’un demi-siècle plus tôt ». Une fusillade rapprochée s’ensuivit, tuant trois Anglais et un Français. « Ce furent les premiers coups de feu échangés entre des représentants officiels des deux armées depuis Waterloo, 125 ans auparavant », écrit Colin Smith. Ils ne furent pas les derniers.

 

Un combat engagé à contrecœur

À Alexandrie, les commandants de marine présents sur place négocièrent un gentlemen’s agreement sans l’approbation de leur hiérarchie. Rien de tel ne se produisit à Mers el-Kébir, en Algérie. L’amiral Dudley North avait navigué depuis Gibraltar pour inviter son homologue Marcel Gensoul à remettre ses navires à la Grande-Bretagne. Gensoul refusa, mais informa North qu’il avait fait des préparatifs pour saborder ses bâtiments plutôt que de les laisser tomber aux mains de l’Axe. North parut satisfait et rentra à Gibraltar. Un hydravion britannique survola Mers el-Kébir les jours suivants sans être visé par les Français.

Pendant ce temps, une armada britannique, la Force H, filait vers la Méditerranée pour compenser le désengagement des navires français du conflit. L’amiral James Somerville reçut l’ordre d’adresser un ultimatum à ses anciens alliés : remettre les navires au Royaume-Uni ou les voir détruits. « Jamais, au cours de la longue histoire de la marine britannique, un amiral n’avait engagé le combat autant à contrecœur, en tout cas contre des Français », écrit Colin Smith. Les relations de Somerville avec les Français « avaient toujours été […] amicales. Encore tout récemment, à Dunkerque, lui et l’amiral Bertram Ramsay avaient, aux côtés de l’amiral Jean Abrial », réussi à empêcher 366 000 soldats de tomber aux mains des Allemands (sept des seize grands navires de guerre coulés pendant l’évacuation étaient français). Somerville fit alors « quelque chose que seuls des officiers tenus en haute estime, conscients de leur propre valeur et indifférents au qu’en dira-t-on, sont capables de faire à la veille d’une importante opération : il contesta l’ordre reçu […] et proposa de négocier sans la menace de la force ». L’amirauté modifia alors sa position et offrit plusieurs options aux commandants français : se joindre à la Royal Navy et se battre à ses côtés ; conduire les navires dans des ports britanniques, après quoi les équipages seraient rapatriés ; gagner les Antilles françaises, où les bâtiments, neutralisés, pourraient attendre la fin de la guerre.

« Si vous refusez ces propositions raisonnables, écrivit Somerville à Gensoul, je me verrai obligé, à mon grand regret, de vous demander de couler vos navires dans un délai de six heures. » Faute de quoi, la Royal Navy utiliserait « toute la force nécessaire pour empêcher vos bâtiments de tomber entre les mains de l’Allemagne ou de l’Italie ». Les négociations se poursuivirent toute la matinée du 3 juillet, et Somerville repoussa l’heure limite de la décision française de 13 h 30 à 15 h 00. Le délai fut encore prolongé quand Gensoul accepta de recevoir un capitaine de la Royal Navy sur son vaisseau amiral pour des discussions approfondies. L’officier quitta le Dunkerque sans être parvenu à un accord. Gensoul pensait disposer encore d’un peu de temps mais, une demi-heure plus tard, les Britanniques attaquaient.

La plupart des navires français, coincés dans le bassin de Mers el-Kébir, avaient aussi peu de chance de s’en sortir que la flotte américaine du Pacifique n’en aurait un an et demi plus tard quand le Japon la bombarderait sans sommation. Colin Smith raconte les détails dramatiques de cette première bataille navale anglo-française en s’appuyant non seulement sur les archives officielles et des journaux intimes, mais aussi sur des récits de témoins dont il a retrouvé la trace. Il est difficile de ne pas partager les sentiments du commandant du HMS Keppel, qui se surprit à goûter un combat qu’il ne voulait pas livrer : « C’était un beau spectacle, sans doute rare dans cette guerre, que de voir deux flottilles de contre-torpilleurs précédant une escadre de combat, lancés à la poursuite de l’ennemi. […] Seulement, c’était le mauvais ennemi, au mauvais endroit et au mauvais moment. »

La destruction par la Grande-Bretagne des navires de son ancien allié fit 1 297 morts et 350 blessés français, et suscita l’hostilité de la marine et de la population de l’Hexagone. « Nous nous sentons tous souillés et honteux de ce que notre premier affrontement ait dû être une affaire comme celle-là, écrivit Somerville à sa femme. Je sens bien que l’on m’accusera d’avoir salopé le travail et je pense que je l’ai effectivement salopé. Mais, à toi, je peux bien confesser que j’y allais à contrecœur et qu’on ne peut pas bien gagner une bataille dans ces conditions. »

En réponse, le gouvernement de Vichy rompit les relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne ; il fut pratiquement impossible à de Gaulle de convaincre les marins français, où qu’ils se trouvent, de rallier son mouvement de la France libre dans le pays qui avait tué plus d’un millier de leurs camarades. Et, à Paris, les pronazis comme Marcel Déat et Jacques Doriot avaient maintenant la preuve que la France serait mieux inspirée de s’allier avec l’Allemagne que de rester neutre.

Le lendemain de Mers el-Kébir, Churchill informa la Chambre des communes de cette « action attristante » que la Grande-Bretagne avait tenté d’éviter, tout en assurant les parlementaires que l’opération « suffisait à mettre fin une fois pour toutes aux mensonges et rumeurs selon lesquels nous aurions la moindre intention d’entamer des négociations avec l’Allemagne ». Les députés se levèrent comme un seul homme pour applaudir son opiniâtreté, mais ils acclamaient moins l’attaque de la Grande-Bretagne contre les Français que la détermination renouvelée de leur pays à combattre les nazis. « La Chambre est tout d’abord affligée par cette odieuse attaque, mais fortifiée par le discours de Winston », écrivit Harold Nicolson.

Dans leur conflit avec le régime de Vichy, les Britanniques n’eurent pas toujours la partie aussi facile. L’assaut suivant se déroula en septembre à Dakar. Son but, comme en Algérie, était essentiellement naval : priver les sous-marins allemands d’une base bien placée dans l’Atlantique pour couler les navires marchands. Cela allait être une véritable entreprise de conquête, non un raid éclair. La résistance du commandant des forces françaises et un débarquement de commando raté par de Gaulle aboutirent à la première victoire vichyste sur l’envahisseur britannique (3). En représailles, les avions de guerre français lâchèrent cent cinquante bombes sur Gibraltar.

Après le retrait de la marine britannique, l’un des aviateurs qui avaient bombardé Dakar écrivit : « Je me pris à penser que c’était une drôle de guerre dans laquelle nos alliés d’antan, les Français, nous tiraient dessus depuis des avions fabriqués par les Américains, lesquels semblaient être de notre côté. Mais je suppose que c’est nous qui avons commencé. » C’est un assez bon résumé de la guerre naissante entre les deux anciens alliés. Les premiers maîtres et les sergents chantaient en partant : « On est allés à Dakar avec le général de Gaulle / On a fait des ronds dans l’eau et bien merdé. »

Les mois suivants, la Grande-Bretagne fit le blocus des importations non alimentaires dans les ports français de Méditerranée. La Royal Navy saisit près de deux cents navires marchands français et coula un paquebot de ligne. Les événements survenus ensuite en Irak et à Vichy conspirèrent à faire de la Syrie et du Liban – sous mandat français – le nouveau théâtre des opérations.

Après un coup d’État perpétré à Bagdad en avril 1941 par des officiers indépendantistes, le Premier ministre Rachid Ali al-Gillani menaça de chasser les Britanniques de leurs bases dans le pays pour y accueillir les Allemands. Pour soutenir les nationalistes, ces derniers demandèrent à utiliser les aérodromes syriens et libanais. Darlan, devenu chef du gouvernement de Pétain en février, rencontra Hitler à Berchtesgaden, en mai, pour accéder à la demande allemande. La Grande-Bretagne envahit la Syrie et le Liban depuis la Palestine. Colin Smith décrit la rude offensive menée par les forces britanniques, australiennes et arabes, qui mirent cinq semaines à déloger les Français, au prix de 1 092 vies dans l’armée vichyste (4). L’Irak avait été protégé et les Allemands n’avaient pas pu entrer en Syrie ni au Liban. Mais la campagne de recrutement menée par de Gaulle auprès des militaires français dans la région lui rallia 5 668 hommes seulement, tandis que 32 032 restèrent loyaux au régime de Pétain.

 

Un certain malaise

C’est à Madagascar qu’eut lieu le conflit suivant, la Grande-Bretagne craignant que la marine japonaise suive le conseil d’Hitler et utilise l’île comme base pour mener des opérations contre le canal de Suez et les eaux britanniques en Afrique. Les avions larguaient sur les forces vichystes des tracts destinés à leur rafraîchir la mémoire : « À ceux d’entre vous qui ne veulent rien avoir à faire avec tout ceci, souvenez-vous qu’à Saigon des officiers français doivent saluer les Japonais de rang inférieur. » L’assaut commença le 5 mai 1942 et la bataille fut plus sanglante que les Britanniques ne s’y attendaient : ils perdirent plus de cent hommes pendant la première phase. Et il fallut six mois de plus pour soumettre toute l’île. Le commandant capitula le 5 novembre.

Le journaliste américain Vincent Sheean, qui avait vécu dans l’Hexagone et parlait bien la langue, évoqua l’impact auprès de la population de ces campagnes généralement triomphantes du Royaume-Uni (5) : « Plus tard, une très grande partie des Français se laissa convaincre de considérer de Gaulle comme un traître qui avait tiré sur des troupes de la République à Dakar, à Madagascar et en Syrie ; l’opinion le découvrit pour la première fois en 1942, dans le rôle d’un rebelle au moment où son pays traversait la plus rude épreuve possible (6). » Les États-Unis cherchèrent ailleurs – jusque chez les collaborateurs au sein du gouvernement de Vichy – un dirigeant français qui serait plus acceptable aux yeux de ses compatriotes. À la fin de 1942, Roosevelt espérait encore que Pétain lui-même se rangerait aux côtés des Alliés et unirait le pays contre l’Allemagne.

L’animosité française envers la Grande-Bretagne était devenue si forte que Robert Murphy, l’habile diplomate envoyé par Roosevelt en Afrique du Nord pour préparer le terrain en vue du prochain débarquement allié, se garda d’informer les Français dont il escomptait le soutien que des soldats britanniques devaient participer à l’opération américaine. Quand les troupes débarquèrent au Maroc et en Algérie, le 8 novembre 1942, la méfiance des Anglais vis-à-vis des Français était telle que la Royal Navy fit arriver bon nombre de soldats sur des plages non prévues – pour éviter de rejoindre les combattants de la Résistance qui les attendaient. Et ni les Britanniques ni les Américains ne faisaient suffisamment confiance à de Gaulle pour l’informer qu’ils étaient sur le point d’envahir le territoire français. Quand il découvrit la vérité, il dit : « J’espère que ces gens de Vichy vont les jeter à la mer. »

Ces gens de Vichy succombèrent à une force supérieure ou comprirent soudain qu’il était sage de rejoindre la cause alliée. À Casablanca, le général Noguès, qui commandait l’armée française en Afrique du Nord, opposa une très forte résistance à Patton, mais finit par changer de camp. Hitler fit plus que tout autre pour réconcilier l’armée française régulière avec les Alliés en envahissant la zone « libre » le 11 novembre 1942 et en plaçant l’ensemble du territoire de métropole sous le régime de l’occupation. Le changement de statut de Pétain, collaborateur devenu prisonnier, délivra l’armée française d’Afrique du Nord du serment sacré de loyauté qu’elle avait envers lui. Darlan, collaborationniste entre tous, rendait par hasard visite à son fils en Algérie quand l’invasion commença. Il ne tarda pas à collaborer avec les Britanniques et les Américains, suscitant chez certains d’entre eux un certain malaise ; mais, la nuit de Noël 1942, la balle d’un assassin leur épargna plus d’embarras. La guerre anglo-française était finie. Les Forces françaises libres et l’ancienne armée de Vichy se joignirent au combat contre les Allemands en Tunisie, en Italie et, en juin 1944, dans leur propre patrie. Ils se battirent courageusement, contribuant ainsi à éviter une guerre civile dans la France libérée, redoutée aussi bien par de Gaulle que par Laval. Roosevelt, dont l’antipathie envers le Général ne se démentit jamais, n’accorda au dirigeant des Forces françaises libres qu’un commandement partagé en Afrique du Nord, aux côtés du général Giraud. Ce dernier, un soldat courageux mais simple, fut possédé par ce maître politique, qui roulerait également ses bienfaiteurs britanniques dans les accords d’après guerre.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 17 décembre 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Le juteux commerce de la douleur

« Être un papillon », cela signifiait, pour la philosophe italienne Michela Marzano, « se soustraire au poids du devoir » : « Comme papa était trop lourd, pendant des années, j’ai tout fait pour devenir plus légère », écrit-elle dans un essai autobiographique également paru en France, où elle vit depuis 1999. Cette spécialiste de bioéthique s’y livre à une réflexion fondée sur sa propre expérience de l’anorexie, où elle voit le « symptôme du désir de perfection absolue ». De Penser le corps (PUF, 2002) à La Pornographie ou l’Épuisement du désir (Hachette, 2007), Michela Marzano a toujours fait du rapport au corps le fil rouge de son œuvre, et de la maladie un problème philosophique. Il n’en est pas moins fascinant, pour Daria Galateri, de La Repubblica, de revisiter rétrospectivement la vision du corps qui irriguait déjà ses précédents ouvrages : le sujet y était sans cesse « désincarné », « dématérialisé », « en cage ».

Le ton de « confession intime » qu’emprunte Légère comme un papillon est sans doute pour beaucoup dans l’immense succès que rencontre le livre en Italie. Force est aussi de reconnaître que Marzano y fait preuve d’une « honnêteté totale » et qu’elle « sait écrire pour le grand public », admet Stefano Bartezzaghi dans un autre article du quotidien. Mais, pour l’essentiel, ce journaliste et auteur s’agace du récent essor de la « littérature de la souffrance », dont la bonne fortune de l’ouvrage est aussi le reflet.

Sous le titre « Quand la douleur personnelle fait vendre », Stefano Bartezzaghi revient ainsi sur le succès de Fai bei sogni (« Fais de beaux rêves »), où l’écrivain Massimo Gramellini évoque sa mère suicidée, et de Profezia (« Prophétie »), le récit offert par le dramaturge Sandro Veronesi sur l’agonie de son père. Certes, le thème de la mort est depuis toujours au cœur de la culture occidentale. Mais, « au temps de Primo Levi, la littérature était le langage par excellence permettant d’exprimer la douleur. Le roman permettait de mettre sur la place publique un indicible que seule la littérature pouvait formuler ». Depuis, la souffrance s’affiche à la télévision, dans des émissions qui usent et abusent des récits personnels. Elle est devenue un argument de vente : « L’industrie du témoignage conçoit le livre comme un tremplin. “J’écris la détresse, comme ça j’irai à la télé pour parler de mon livre” », s’irrite Bartezzaghi. Dès lors, « la souffrance est tout simplement offerte en spectacle, sans la médiation qui s’opérait autrefois par l’écriture : on se contente d’étaler ses viscères, sans dépasser ce récit brut. Des livres inachevés, en somme ».

Une guerre tue-l’amour

Les chroniques de « Sara la vieille fille », comme on la surnomme dans son quartier de Bagdad, ont été publiées entre 2009 et 2010 par épisodes sur plusieurs sites irakiens. L’auteure, la journaliste Kalchan Al-Bayati, s’était fait connaître en 2006 pour son engagement contre l’occupation américaine du pays, qui lui avait valu un mois en prison.

Dans « Journal d’une jeune Irakienne en lutte contre le célibat », elle décrit avec humour et insolence le quotidien dont est fait l’Irak en guerre : « Les chars qui sillonnent Bagdad ; les avions qui lancent leurs missiles sur les maisons ; les cadavres en décomposition jetés dans les égouts », rapporte le site d’information Al-Mansour.com. Un quotidien peu propice à l’épanouissement sentimental. Mettant en exergue de l’un de ses billets les mots du poète palestinien Samih Al-Qassem, « Sans l’occupation, nous aurions été des poètes de l’amour et de la nature », Kalchan Al-Bayati accuse l’attaque américaine d’avoir ruiné sa vie personnelle, et celle de bon nombre de ses compatriotes.

Meilleures ventes au Québec – La belle province du livre

1 – Kim Thúy, Ru, Libre Expression
2 – Elizabeth Gilbert, Mange, prie, aime, Livre de poche
3 – Marie Laberge, Revenir de loin, Boréal
4 – Philip Kerr, La Trilogie berlinoise, Livre de poche
5 – André Cédilot et André Noël, Mafia Inc., Les Éditions de l’Homme
6 – India Desjardins, Le Journal d’Aurélie Laflamme, t. 7, Intouchables
7 – Jean-François Lépine, Janine Sutto. Vivre avec le destin, Libre expression
8 – Roger Hargreaves, Monsieur Madame, n° 1, Hachette
9 – Patrick Sénécal, Contre Dieu, Coup de tête
10 – Katherine Pancol, Les Yeux jaunes des crocodiles, Livre de poche

Observatoire de la culture et des communications du Québec, université de Montréal.

Publiée début 2012 par l’Observatoire de la culture et des communications de l’université de Montréal, la liste des meilleures ventes d’ouvrages en français au Québec pour l’année 2010 (tous genres confondus) témoigne d’abord du dynamisme du marché du livre dans la province francophone du Canada. En dépit de la concurrence des grandes maisons françaises, on y retrouve en effet, dans un palmarès dominé par la fiction, six ouvrages édités sur place.

En outre, les œuvres écrites par ou sur des femmes sont fortement représentées. En tête de la liste, Ru, de la Québécoise d’origine vietnamienne Kim Thúy, réunit plusieurs textes courts, entre récits autobiographiques et nouvelles. Dans les années 1970, les Québécois avaient été particulièrement touchés par le drame des boat people vietnamiens et s’étaient alors mobilisés pour les accueillir. Kim Thúy était du nombre et rappelle ici avec grâce et délicatesse cette histoire. Suivent dans cette liste Mange, prie, aime, le succès mondial de l’Américaine Elizabeth Gilbert, et Revenir de loin, de la romancière et dramaturge québécoise Marie Laberge, qui entretient une relation privilégiée avec les lecteurs canadiens francophones depuis l’immense succès de sa trilogie Le Goût du bonheur, vendue à plus de 600 000 exemplaires. Elle est aussi familière des listes de bestsellers que la romancière française Katherine Pancol, en dixième position. Quant à India Desjardins, son tome 7 du Journal d’Aurélie Laflamme a bénéficié de la sortie, en avril 2010, d’une première adaptation cinématographique de cette série pour adolescents. Mentionnons enfin Jean-François Lépine et sa biographie de la grande comédienne Janine Sutto, aujourd’hui âgée de 91 ans, figure incontournable de la scène théâtrale et télévisuelle québécoise depuis le milieu du XXe siècle.

Cela étant, la littérature de genre reste dominée par les auteurs masculins. Aux côtés de grands succès internationaux comme La Trilogie berlinoise et un coffret de livres pour les tout-petits de la série Monsieur Madame, du  Britannique Roger Hargreaves, on retrouve le maître québécois du roman d’horreur, Patrick Sénécal. Le seul essai de la liste, Mafia Inc. – une enquête sur la mafia sicilienne de Montréal –, a bénéficié pour sa part d’une conjoncture « favorable » en 2010, quand les présomptions de financement occulte des partis politiques et les cas de malversations dans le secteur du bâtiment ont défrayé la chronique. Ces affaires avaient mobilisé l’opinion, obligeant le gouvernement de la Province à créer en 2011 une commission d’enquête publique sur le sujet.

Michel Houle

Consultant dans le domaine des industries culturelles et des communications au Québec, Michel Houle vit à Montréal.

Au nom du père

Dans son nouveau recueil de nouvelles, l’auteur à succès Zakhar Prilepine met en scène de jeunes hommes mis à l’épreuve. Ainsi la nouvelle « Interrogatoire » s’attarde-t-elle sur deux amis accusés à tort de meurtre et passés à tabac au poste de police avant d’être relâchés. Le récit intitulé « Huit », inspiré de la propre expérience de l’écrivain, décrit quant à lui les déboires de quatre recrues des forces de l’ordre qui cherchent à en découdre avec une bande criminelle. « À première vue, dans cette galerie de personnages masculins, il y a ceux qui cognent et ceux qui sont cognés, ceux qui s’affirment et ceux qui subissent, note le quotidien en ligne Gazeta.ru. Mais au fil du texte, les souvenirs d’enfance font apparaître le véritable sujet du livre : la difficile relation père-fils, et ce manque d’amour qui fait souffrir les uns et les autres. » 

L’Histoire fantastique

Le dernier roman de l’écrivain chinois Li Er aurait aussi bien pu s’intituler « Ceci n’est pas un corbeau blanc », tant il emprunte des accents magrittiens. Entre surréalisme et vaudeville, l’ouvrage, qui a du succès en Chine, rassemble des « récits pleins d’humour, d’étrangeté et d’absurdité », s’enthousiasme le Beijing News. « Li Er se fait ici démystificateur, ajoute le journal. Chaque nouvelle suit le même schéma narratif, qui consiste à découvrir un fait du réel à partir de réalités imaginaires. » « Li Er n’a pas son pareil pour déformer l’Histoire avec un grand H, explique de son côté le China Daily, et la tirer du côté du fantastique, pour inventer des êtres fictifs auxquels il fait jouer un rôle crucial dans la grande Histoire. »