Le 14 février 1898, Le Figaro publiait un dessin humoristique du caricaturiste Caran d’Ache. Dans la première case, tandis qu’un domestique apporte la soupe, le barbu qui préside le dîner familial prévient : « Surtout, ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ! » Dans la seconde, au-dessus de la légende « Ils en ont parlé », c’est le tohu-bohu : les chaises sont renversées, la vaisselle vole et les convives, hommes et femmes confondus, s’étripent à coups de fourchettes, de salières, de bouteilles ou à main nue.
Ce dessin est devenu le symbole des passions et dissensions suscitées par l’affaire Dreyfus qui, de part et d’autre de l’année 1900, a bouleversé la scène politique française. Il est curieux, fascinant même, d’observer combien l’histoire d’un homme condamné pour trahison – à juste titre pour certains, à tort pour d’autres –, et emprisonné pendant quatre ans sur une île lointaine, a pu diviser une nation. Le fracas s’en est propagé depuis les couloirs du tribunal ou les salles du Parlement jusque dans les meetings et dans les rues, en passant par les salons, les salles à manger et même les chambres à coucher. Il a mobilisé politiciens et intellectuels, officiers et hommes d’Église, catholiques, protestants, juifs, antisémites et nationalistes. Les questions qu’il a soulevées renvoyaient encore à la Révolution française et projetaient déjà vers l’Holocauste.
Trois récentes études sur l’affaire Dreyfus offrent trois manières différentes de traiter le sujet : comme un roman policier, comme un affrontement idéologique, comme un drame humain et social. Dans Why the Dreyfus Affair Matters (1), Louis Begley met en avant l’intrigue policière, avec ses relents d’antisémitisme ; les leçons qu’il en tire sont extrêmement pertinentes pour la société américaine de l’après-11-Septembre. Avec For the Soul of France. Culture Wars in the Age of Dreyfus (2), Frederick Brown replace l’affaire dans le cadre des conflits incessants qui agitaient la France depuis la Révolution. Enfin, Ruth Harris, qui a exhumé quantité de documents inédits, raconte l’Affaire comme un drame qui a non seulement bouleversé la vie d’un homme, de sa famille et de ses amis, mais aussi la société et l’État français.
Un père de famille aisé et heureux
Dans sa dimension policière, l’Affaire commence en septembre 1894, lorsqu’une femme de ménage également espionne à la solde de la Section de statistique (le service de contre-espionnage français) découvre dans la corbeille à papier de l’attaché militaire allemand à Paris un document – le fameux bordereau – qu’elle remet à ses supérieurs. Il contient plusieurs secrets, dont des informations sur un canon de 120 millimètres que les Français sont en train de mettre au point. L’armée n’est pas encore remise de sa défaite de 1870. Il lui faut de toute urgence attraper celui qui a transmis le document aux Allemands.
Les soupçons se portent sur un officier d’état-major de 35 ans, Alfred Dreyfus, d’origine juive. À l’époque, la plupart des armées européennes ne comptent pas d’officiers de cette confession, mais la France fait une exception – contestée – pour une élite de Juifs assimilés promus sur une base méritocratique. Père de famille aisé et heureux en mariage, Dreyfus n’a pas la moindre raison de vendre des secrets militaires, mais de hauts gradés font appel à des graphologues et le capitaine est arrêté. En réalité, le coupable est le major Ferdinand Walsin-Esterhazy, dont la personnalité et les motivations ne sont que trop claires. Comme l’explique Begley, ce rejeton de la branche française illégitime de cette illustre dynastie austro-hongroise est un inadapté social sans scrupule. Il ment, intrigue et escroque de manière obsessionnelle. Il est aussi chroniquement endetté ; sa femme, une aristocrate française qui l’a épousé en dépit des protestations véhémentes de sa famille, a dû prendre des dispositions légales pour mettre sa modeste fortune personnelle à l’abri des ravages de son mari.
Mais Esterhazy est catholique, aristocrate, et bien introduit auprès de la caste militaire qui domine l’état-major. C’est donc Dreyfus qui passe en conseil de guerre, est déchu de ses décorations et voit son épée brisée en deux lors d’une cérémonie qui se tient dans la vaste cour de l’École militaire. L’armée fait le jeu de la foule des spectateurs, pour qui un Juif ne peut pas être un patriote français. Ruth Harris cite le témoignage oculaire de l’écrivain nationaliste Maurice Barrès : « Judas ! Traître ! Ce fut une tempête. Ah ! non, certes, il n’est pas au monde un groupe d’hommes qui puissent accepter cet individu. Il n’est point né pour vivre socialement. Seule, dans un bois décrié, une branche se tend vers lui. Pour qu’il s’y pende (3). »
Dreyfus échappe à l’exécution et ne se suicide pas. Jugé coupable, il est condamné à la déportation et à l’emprisonnement à vie sur l’île du Diable, une terre ravagée par la malaria au large de la Guyane française. Enfermé dans une petite case entourée d’une haute palissade qui l’empêche de voir la mer, il est menotté la nuit à un lit métallique. Pour Begley, ces chaînes évoquent quelque chose d’autre : « Ces entraves – le “costume trois pièces” constitué de fers aux pieds, de menottes, d’une chaîne à la ceinture reliée par deux autres aux fers et aux menottes – sont toujours de rigueur à Guantánamo dès que les prisonniers sortent de leur cellule, en particulier lorsqu’ils se rendent à la “salle d’interrogatoire” ou en reviennent. »
Il était prévu que Dreyfus meure en prison, mais lui ne cesse de clamer son innocence, soutenu par les lettres de son épouse Lucie. À des milliers de kilomètres, en France, son frère aîné Mathieu, l’anarchiste juif Bernard Lazare et le journaliste et politicien juif Joseph Reinach entament une campagne pour la réouverture du procès. Ils doivent manœuvrer prudemment car la presse antisémite est prompte à dénoncer les machinations d’un « syndicat » juif. Mais ils possèdent un allié au sein de l’armée : le major Georges Picquart qui, dès son arrivée à la tête de la Section de statistique en 1895, soupçonne Esterhazy d’être le coupable. Begley cite la description de Picquart par le jeune diplomate Maurice Paléologue (4) : un homme « grand, mince, élégant, à l’esprit raffiné, à la fois avisé et caustique, qui s’abrite d’ordinaire derrière une réserve distante et un peu guindée. » C’est cet officier modèle, incarnant toutes les traditions de l’armée et de l’état-major – avec sa dose d’antisémitisme – qui devient le champion et le sauveur de Dreyfus.
Picquart fait part de ses découvertes au général Charles-Arthur Gonse, sous-chef d’état-major, mais celui-ci ne va pas laisser pareils détails faire obstacle aux convictions de l’armée. « Qu’est-ce que cela peut bien vous faire que ce Juif pourrisse sur l’île du Diable ? », demande-t-il à Picquart, qui est démis de ses responsabilités et envoyé en Tunisie pour une mission dangereuse.
Comme Dreyfus, Picquart était alsacien. La région avait été annexée par l’Allemagne en 1871 et la majorité de la population avait accepté l’autorité allemande. Cent soixante-quatre mille personnes, cependant, avaient abandonné biens et foyer pour rester français. Ceux-là étaient profondément patriotes, mais faisaient en permanence l’objet de soupçons de trahison du simple fait que la plupart des Alsaciens étaient restés sous administration allemande.
Ruth Harris décortique habilement l’« alliance alsacienne » qui anime la campagne pour la réouverture du procès Dreyfus. L’une des figures clés en est Auguste Scheurer-Kestner. Ce sénateur, issu d’une famille d’industriels de la région, avait été emprisonné pour ses convictions républicaines et était sorti de l’Assemblée nationale le jour de 1871 où celle-ci avait cédé l’Alsace à l’Allemagne. Cet homme d’État respecté instruit le président de la République Félix Faure de la probable culpabilité d’Esterhazy, mais rien n’y fait : en décembre 1897, le président du Conseil informe sans ambages l’Assemblée qu’« il n’y a pas d’affaire Dreyfus ».
Fabriquer une preuve irréfutable
Esterhazy passe en conseil de guerre en janvier 1897 uniquement pour calmer le jeu. Il est immédiatement acquitté. L’extrême fragilité des preuves contre Dreyfus embarrasse néanmoins l’armée. Le major Joseph Henry de la Section de statistique, dont le visage rougeaud, l’origine paysanne et l’esprit pataud contrastent avec l’élégance, la vivacité et l’intelligence de Picquart, est l’homme idoine pour tirer d’affaire ses supérieurs. Comme Begley l’explique, « ce qu’il fallait, c’était un nouveau dossier […]. Son élément central devrait être un document dans lequel Dreyfus serait explicitement nommé et désigné comme traître […]. Comme il n’existait rien de tel, il allait falloir en créer un. La tâche n’effraya pas Henry. Il fabriquerait une preuve irréfutable – “la massue” – qui pourrait ensuite être utilisée pour démolir quiconque émettrait des doutes quant à la culpabilité de Dreyfus ».
Le « faux Henry » est le paroxysme du volet policier de l’affaire Dreyfus, ou plutôt de l’instruction, qui se déroula sur un fond clair-obscur de conspiration, d’invention pure et de mensonges. Mais l’Affaire peut aussi s’analyser comme une guerre d’idées, avec pour point de départ l’engagement d’Émile Zola, qui se passionna pour le sujet comme s’il s’agissait de l’un de ses romans, ou presque. À ceci près qu’il en sera, cette fois, le protagoniste. Ulcéré par l’acquittement d’Esterhazy, il écrit au président de la République une lettre ouverte intitulée « J’accuse ! », publiée à 300 000 exemplaires. Elle dénonce les manipulations dont Dreyfus a été victime et les innombrables dissimulations des hauts gradés : « Ah ! Certes, oui, l’armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple et nous n’avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s’agit pas d’elle […]. Il s’agit du sabre, le maître qu’on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non ! […] Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. »
Pour Frederick Brown, ce J’accuse relance le combat « pour l’âme de la France », qui, depuis la Révolution française, oppose les tenants des Lumières aux partisans de la monarchie et de l’Église catholique : « Pour tout le monde, l’inévitable point de référence, c’était 1789. » D’un côté, ceux pour qui la France trahirait le meilleur d’elle-même si elle était infidèle aux figures du XVIIIe siècle qui avaient fondé la République. De l’autre, les « intransigeants » qui chérissent l’idéal d’une monarchie catholique et vouent les Lumières aux gémonies. Pour eux, la grâce divine a abandonné le pays et ne pourra être regagnée qu’en expiant les péchés accumulés au cours des quatre-vingts années précédentes.
Brown suit ce combat de révolution en révolution – 1789, 1830, 1848, la Commune de Paris en 1871 – et à travers les restaurations subséquentes. Il oppose la Vie de Jésus d’Ernest Renan, qui présente Jésus comme une figure historique, au Sacré-Cœur de Montmartre, construit pour obtenir le pardon de Dieu pour les atrocités de la Commune. Après 1870, la République entreprend d’éradiquer l’influence de la religion dans l’éducation. Mais, alors même que s’éloignent les chances d’un retour de la monarchie, les défenseurs de l’ordre ancien placent leurs espoirs en l’Église et en l’armée, dont les officiers défendent d’identiques valeurs d’ordre, de hiérarchie et de tradition.
L’affaire Dreyfus offre aux catholiques et aux militaristes une occasion inattendue d’attaquer le régime, qu’ils disent régi par une bande de Juifs et de francs-maçons traîtres à la nation. Loin d’être salué comme un visionnaire, Zola est traduit à son tour en justice pour diffamation. À l’extérieur du tribunal, des groupes antisémites réclament du sang, et des émeutes antijuives éclatent en France et en Algérie. À l’intérieur, les généraux en quête de revanche viennent témoigner en masse. Le chef d’état-major Raoul Le Mouton de Boisdeffre défend vigoureusement l’armée : « Vous êtes le jury, vous êtes la Nation. Si la Nation n’a pas confiance dans les chefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d’autres cette lourde tâche. Vous n’avez qu’à parler. Je ne dirai pas un mot de plus. »
Vérité et justice n’éclateront pas au grand jour : Zola est condamné à un an de prison. Il fait appel, le perd, et s’enfuit en Angleterre. Sa cause est soutenue par des intellectuels qui signent des pétitions et font campagne dans la presse. L’un d’eux, Léon Blum, futur chef de gouvernement du Front populaire, se souvient : « Écrivains, lettrés, artistes, professeurs ! […] Ce témoignage d’“intelligence” nous a remplis de joie. »
Certains créent une Ligue pour défendre la France comme pays des droits de l’homme. Mais la Ligue de la patrie française se forme en réaction, devant laquelle Maurice Barrès déclare que le meilleur terreau du nationalisme est l’amour des ancêtres et des provinces, loin de l’univers oppressant et dissolu de Paris. L’Affaire donne des ailes à une nouvelle race de monarchistes, comme Charles Maurras, qui dénoncent les Juifs, les francs-maçons, les protestants et les étrangers à la tête de la République, affirmant que la France ne retrouvera sa grandeur qu’avec la restauration de la monarchie, comme l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie.
Voilà donc l’affaire Dreyfus version guerre idéologique. Son manichéisme est gratifiant, mais c’est un manichéisme façonné par des historiens français qui se veulent les grands prêtres de la République. Le propos de Ruth Harris est bien plus subtil. À ses yeux, la société française d’alors est beaucoup trop complexe et plurielle pour pouvoir être réduite à une opposition entre lumière et ténèbres – de toute façon forgée par les combattants eux-mêmes. Ainsi, quand les écrivains et les universitaires lancent une pétition en 1898, Léon Blum ne doute pas que Maurice Barrès, en tant qu’auteur et dandy bien connu, signera. Il n’en fait rien et attaque les dreyfusards en inventant l’expression « manifeste des intellectuels ». L’intelligentsia, écrit Harris, ne se divise pas tant sur des questions fondamentales que sur ce que Freud appelle le « narcissisme des petites différences ». L’historienne démontre que les dreyfusards n’étaient pas tous des disciples des Lumières, ni tous les antidreyfusards des traditionalistes attardés. Mathieu Dreyfus a pour inspiratrice Léonie Leboulanger, une paysanne normande qu’il croyait investie du don de percer à jour les mensonges des militaires. Barrès prétend quant à lui que sa théorie nationaliste du sang et de la terre possède une base scientifique : Jules Soury, dont il suit les cours de dissection du cerveau, lui inspire l’idée que l’on peut mettre l’inconscient à contribution pour fournir l’énergie vitale et les souvenirs mobilisateurs sur lesquels bâtir une nation rajeunie.
Cela ne doit évidemment pas conduire à nier l’importance de l’affrontement idéologique. Harris, dont le livre précédent était consacré à Lourdes, dévoile l’influence décisive de l’Église catholique dans l’affaire Dreyfus et les passions qu’elle a déchaînées. Le père du Lac, un jésuite, avait dans son école Sainte-Geneviève préparé à Saint-Cyr nombre des officiers qui conspireront contre Dreyfus. Du Lac est aussi le guide spirituel d’Édouard Drumont, auteur de La France juive et journaliste antisémite, qui invente le slogan « La France aux Français », encore utilisé récemment par Jean-Marie le Pen. Dans son quotidien à grand tirage La Croix, l’ordre des Assomptionnistes orchestre une virulente campagne contre les Juifs, assassins du Christ. Selon Harris, l’affaire Dreyfus n’est rien de moins qu’une guerre de religions. Les protestants, qui, comme les juifs, se voient taxés de « cosmopolites » sans loyauté envers la France, craignent que la haine meurtrière des catholiques ne conduise à un nouveau massacre de la Saint-Barthélemy.
L’influence des mondaines
Au-delà du conflit lui-même, cependant, Harris montre que les deux camps recourent à la terminologie chrétienne du sacrifice et du martyre pour qualifier ceux qui se dévouent à leur cause. Lucie Dreyfus, qui a fait vœu de porter le deuil jusqu’au retour de son mari, reçoit des centaines de lettres de soutien, principalement de femmes. Bien que Lucie soit juive, observe Harris, « on lui prête des traits chrétiens qui l’associent aux souffrances de la Vierge. […] Une veuve lorraine catholique, d’une famille de militaires, explique que sa mère et elle ont suivi “avec une profonde et douloureuse empathie les dernières étapes de votre calvaire” […]. Une femme prie Lucie de lui envoyer une photo de son mari afin de lui donner “une place d’honneur près de notre Seigneur Jésus !” sur sa cheminée ».
En août 1898, le major Henry est reconnu coupable de contrefaçon, arrêté et emprisonné. Il se tranche la gorge et se voit aussitôt érigé par les nationalistes en martyr christique. Maurras écrit : « Sachez qu’il n’est pas une goutte de ce précieux sang, le premier sang français versé pendant l’affaire Dreyfus, qui ne soit encore chaude partout où bat le cœur de la nation. » La force du livre de Ruth Harris est d’appréhender l’affaire Dreyfus comme un drame social et humain. Alors que de nombreuses analyses se consacrent à la dimension publique et politique du débat, Harris – qui a lu des milliers de lettres personnelles – navigue avec aisance du public au privé, de l’intellectuel à l’émotionnel. Entre les dreyfusards, écrit-elle, « il règne un sentiment très fort d’amitié, presque d’amour ». L’avocat de la défense Fernand Labori propose bénévolement ses services à Lucie en dépit des menaces pesant sur sa famille et sur lui, victime d’une tentative d’assassinat.
Harris s’introduit dans les salons des femmes du monde, qui exercent leur influence politique en coulisse. Madame Arman de Caillavet, d’origine juive, est la maîtresse et protectrice du romancier Anatole France qui forme l’épicentre de son salon dreyfusard, tandis que Marie-Anne de Loynes, une ancienne courtisane, a placé au cœur de son salon antidreyfusard le dramaturge et critique Jules Lemaître, et l’a promu président de la Ligue de la patrie française. L’auteur donne aussi à voir la part sombre et enfouie de nombre des personnages : l’obsession de la folie héréditaire chez Édouard Drumont, l’obsession de la mère défunte chez Maurice Barrès, dont le nationalisme de l’inconscient pourrait bien s’expliquer en partie par ce deuil.
L’Affaire entre dans une nouvelle phase lorsque la Cour de cassation annule la condamnation de Dreyfus le 3 juin 1899. Il rentre en France pour être rejugé en août mais le nouveau procès a lieu loin de Paris, dans la capitale bretonne de Rennes où l’Église et l’armée sont toutes-puissantes ; et il s’agit encore une fois d’un conseil de guerre. Tout joue contre l’acquittement, notamment parce qu’après ses années d’emprisonnement sur l’île du Diable Dreyfus ne fait plus guère figure de héros. Au tribunal, Barrès rapporte qu’« on jetait en pleine lumière une misérable guenille humaine. Une boule de chair vivante, disputée entre deux camps de joueurs et qui, depuis six ans, n’a pas eu une minute de repos, vient d’Amérique rouler au milieu de notre bataille ».
Quoique les yeux du monde entier soient tournés vers Rennes, les juges militaires tiennent bon et condamnent à nouveau Dreyfus à dix années supplémentaires, en lui accordant bizarrement des « circonstances atténuantes ». Comme l’explique Harris, on sort de l’impasse par une manœuvre politique, mais au prix de l’unité de la coalition dreyfusarde. Tandis que les plus politiques veulent poursuivre la bataille juridique au nom des grands principes, Joseph Reinach et Mathieu n’ont qu’un seul souhait, celui de voir Alfred rendu à sa famille. Ils adressent dans ce but au président de la République un recours en grâce, qui sera accordé.
Pour prévenir tout coup d’État, le gouvernement adopte une loi d’amnistie protégeant de poursuites éventuelles quiconque a été impliqué dans l’Affaire. Les conspirateurs militaires ne seront jamais jugés. Et le gouvernement se retourne contre les « forces occultes » représentées par l’Église catholique, expulsant les Assomptionnistes de France et achevant la laïcisation de l’enseignement.
La fragilité des valeurs civilisées
« Pourquoi l’affaire Dreyfus importe-t-elle tant ? », s’interroge Louis Begley. Il n’y a pas de réponse unique et ces trois auteurs offrent des perspectives divergentes. Pour Frederick Brown, c’est une histoire qui finit bien : les droits de l’homme l’emportent sur la raison d’État, la raison sur l’obscurantisme, la République laïque sur ses ennemis. Il termine son livre sur l’inauguration en 1903 d’une statue d’Ernest Renan, dans son village natal de Tréguier, par le président du Conseil Émile Combes, déterminé à laïciser toutes les écoles catholiques. Combes déclare : « Comme libres-penseurs et à l’exemple de Renan, nous refusons de nous courber sous un enseignement quelconque, de nous soumettre à un symbole, d’abriter derrière une croyance les doutes de notre intelligence. Nous faisons profession de consulter et de suivre en toute chose les lumières de la raison. Mais nous n’affichons nullement la prétention d’imposer à autrui notre règle de conduite et notre méthode de raisonnement. […] Tout ce que nous demandons à la religion, parce que nous avons le droit de le lui demander, c’est de s’enfermer dans ses temples, de se limiter à l’instruction de ses fidèles et de se garder de toute immixtion dans le domaine civil et politique (5). »
C’est la définition classique de la laïcité, doctrine qui fait de la République un espace neutre du point de vue religieux, et de la pratique cultuelle une activité confinée à la sphère privée. C’est cette doctrine qui sous-tend l’interdiction du voile dans les écoles françaises. Ruth Harris voit là la veine autoritaire née de l’affaire Dreyfus : les militants des droits de l’homme mettent bientôt en place un système qui vise à éliminer la religion comme force politique dans la société française. L’entreprise culmine avec la séparation des Églises et de l’État en 1905. De nombreux universitaires français ont prétendu que la victoire des dreyfusards et de leur idéologie des droits de l’homme contre les forces de l’antisémitisme et de la réaction a en quelque sorte vacciné la France contre le fascisme qui balayerait l’Italie et l’Allemagne. Il n’y a pas eu de fascisme français, affirmait René Rémond dans son livre classique, Les Droites en France (6), en dehors de quelques déments isolés et du Parti populaire français, fondé par l’ancien communiste Jacques Doriot. La droite réactionnaire ne reviendra pas au pouvoir avant l’instauration du régime de Pétain après la défaite de 1940. Et, puisque ce gouvernement n’était qu’un pantin de l’occupant, on pourra mettre la législation antisémite de Vichy et la déportation de 75 000 Juifs de France sur le compte des pressions allemandes.
Mais Ruth Harris ouvre une tout autre perspective : après l’affaire Dreyfus, les antisémites et les nationalistes radicaux, loin d’être vaincus, restent une menace sérieuse. De son enfance à Philadelphie, elle se souvient de ce qu’on lui enseignait à l’école hébraïque : « Theodor Herzl, le père du sionisme moderne, n’a-t-il pas affiné ses vues après avoir couvert l’Affaire pour son journal viennois ? Si même la France, patrie de la Révolution, peut abriter le plus vil des antisémitismes, n’est-ce pas la preuve qu’il faut aux Juifs leur propre patrie ? »
Dreyfus lui-même survivra à une tentative d’assassinat en 1908 par un extrémiste de droite. Lucie Dreyfus devra se cacher dans un couvent sous un faux nom durant l’Occupation et mourra en 1945. Sa petite-fille, déportée pour ses activités de résistante plutôt que pour son statut de juive, mourra de typhoïde à Auschwitz en 1944. Maurras, quant à lui, qualifiera sa condamnation pour faits de collaboration en 1945 de « vengeance de Dreyfus ». Son nationalisme antisémite sera plus tard repris par Jean-Marie Le Pen, qui parviendra jusqu’au second tour de l’élection présidentielle française de 2002.
Le verdict de Louis Begley est encore plus tranché. Selon lui, l’affaire Dreyfus démontre la fragilité de la raison, des droits de l’homme et, de fait, des valeurs civilisées quand une nation se sent menacée par un ennemi extérieur ou intérieur. Dans la France des années 1890, la menace c’était l’Allemagne, et les traîtres juifs étaient perçus comme l’ennemi intérieur. Depuis le 11 septembre 2001, poursuit Begley, l’Amérique se sent menacée à son tour, et elle réagit en usant de pratiques comparables à celles mobilisées contre Dreyfus. Guantánamo Bay est l’île du Diable des États-Unis ; le recours à la justice militaire plutôt qu’à la justice civile fait écho aux conseils de guerre truqués imposés à Dreyfus ; certains officiers de l’armée américaine qui ont protesté contre ces méthodes voient leur carrière brisée, tout comme celle de Picquart. « Puisque chaque génération fait face aux atrocités commises en son nom, écrit Begley, les analogies avec les atrocités passées deviennent évidentes et éclairent le présent. […] Y aura-t-il dans cette génération des hommes et des femmes prêts à défendre les droits de l’homme et la dignité de la vie humaine contre les abus drapés dans les circonstances exceptionnelles et la raison d’État ? »
Pour Begley, les journalistes, juges et avocats qui défendent les détenus de Guantánamo contre « la torture et les parodies de procès » sont les dignes héritiers des dreyfusards. Quant à la volte-face du président Obama, qui est revenu sur sa décision de fermer Guantánamo Bay, elle montre clairement que le combat n’est pas terminé.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 juin 2010. Il a été traduit par Hélène Hiessler.