Un amour démesuré

« Cela faisait longtemps que j’avais envie d’écrire un roman d’amour », confiait l’écrivain mexicain Jorge Volpi au quotidien El Universo, après la sortie en mars dernier de La tejedora de sombras, lauréat du prix Planeta-Casa de América. « Une question m’obsédait », poursuivait cet auteur d’une quarantaine d’années, dont l’œuvre originale et exigeante s’est imposée dans le paysage littéraire mexicain : « L’amour existe-t-il ? Je voulais comprendre jusqu’où les rapports de force et de pouvoir cannibalisent la relation amoureuse. »

L’ouvrage, couronné de succès au Mexique et en Colombie, retrace la vie de Christiana Morgan, psychanalyste autodidacte, patiente et disciple de Jung, qui fut aussi l’amante du psychologue de Harvard Henry Murray, avec lequel elle mit au point l’un des tests  projectifs les plus utilisés dans la profession, le TAT (Thematic Apperception Test), fondé sur la lecture d’images par les sujets. « Une femme inspiratrice », disait d’elle Carl Gustav Jung, qui analysa de nombreux rêves et visions de Christiana dans ses séminaires ; l’« incarnation parfaite du féminin », dont la fonction était de « servir de muse aux grands hommes », selon le psychiatre suisse. « Elle a entretenu, pendant plus de quarante-deux ans, une liaison hors norme avec l’un des principaux professeurs de psychologie de Harvard, explique Volpi à El Universo. Chacun était marié – elle, avec un vétéran de la Première Guerre mondiale, lui avec une richissime héritière de Boston –, mais leur idylle, qu’ils vivaient comme une “expérience” et nommaient “la dyade”, dura jusqu’à leur mort. »

Cette expérience, dont le but était de savoir si la liberté absolue peut se conjuguer avec l’amour absolu, les deux amants la menèrent jus­qu’à ses ultimes conséquences : au mépris de toutes les conventions de l’époque, en dépit des souffrances infligées à leurs proches et à eux-mêmes, ils se soumirent entièrement l’un à l’autre, explorèrent toutes les pratiques sexuelles, inventèrent des rituels pour laisser libre cours à leur « imagination active », aux « archétypes de l’inconscient collectif » et autres « hallucinations psychotiques » chères à la théorie jungienne. « Ils allèrent même jusqu’à construire un temple à leur amour », raconte encore l’auteur. « Une tour de plusieurs étages : au sous-sol, Murray et Morgan se livraient aux expériences sadomasochistes ; au dernier étage, ils recherchaient l’illumination spirituelle. »

« La tejedora de sombras est un roman sur l’ambition dévastatrice d’un amour absolu, sur le besoin impérieux d’assouvir un désir ravageur, qui emporte tout et tout le monde », conclut de son côté le critique littéraire espagnol Ernesto Ayala-Dip dans les colonnes d’El País. « Peu importent les victimes collatérales, peu importent les souffrances. Seule compte cette expérience, qui pousse les sentiments humains jusqu’à la limite du supportable, tout au bord de l’abîme moral. »

Le poète et l’oiseau

« La conférence des oiseaux » s’ouvre comme La Métamorphose de Kafka : un matin au réveil, le poète Attar constate qu’il s’est transformé en huppe fasciée, oiseau à crête très commun en Europe. Mais le parallèle s’arrête là, puisque le bestseller de Petr Sís – qui vit aux États-Unis depuis 1982 – s’inspire surtout du Manuel de zoologie fantastique de Borges, que cet auteur tchèque de livres pour enfants avait illustré, et d’un poème du Persan Fariduddin Attar, à qui Sís a emprunté jusqu’au titre. Dans un monde rongé par l’uniformité et la paresse, le poète-huppe prend la tête d’une assemblée d’oiseaux qui se met en quête d’un roi, avant de prendre conscience que chacun  d’entre eux est à sa manière souverain. « Ce livre, que l’auteur a écrit et illustré lui-même, est  un cabinet des merveilles. Sís séduit une fois de plus avec un texte empreint de spiritualité, entre histoire et mythologie », commente le quotidien Dnes. L’ouvrage, qui enchante les lecteurs tchèques, a valu à son auteur (publié en France chez Grasset Jeunesse) le prix Hans Christian Andersen – surnommé le « petit Nobel » des livres de jeunesse – dans la catégorie « illustration ». 

Au plus haut de soi

« Peut-être le dernier et le plus grand gentleman voyageur de la vieille école. » C’est ainsi que Charles Allen, du Spectator, juge Colin Thubron dont le dernier ouvrage vient de paraître en français. Âgé de 74 ans, Thubron y décrit son « pèlerinage profane » autour du mont Kailash, dans l’ouest de l’Himalaya, seule voie de contact avec ce lieu vénéré à la fois par les bouddhistes et les hindous, et que la croyance interdit de gravir. « Certains lecteurs pourront être déçus par la minceur de ce volume, note Allen. Ils auraient tort : c’est sans doute l’ouvrage le plus profond que Thubron ait jamais publié. » À l’unisson des pèlerins qui viennent ici honorer leurs morts et expier leurs fautes, Thubron marche en effet habité par le deuil : celui de sa sœur Carol emportée par une avalanche à 21 ans et celui de sa mère, plus récent, qui l’a laissé unique survivant de sa famille. Le carnet de voyage se nourrit ainsi de réflexions sur la condition humaine qui lui confèrent une tonalité singulière. Destination Kailash « se lit davantage comme une élégie que comme un récit de voyage traditionnel », confirme Seth Faison dans le Los Angeles Times

La beauté du Bosphore en hiver

Si l’on en croit Zülfü Livaneli, la plupart des gens aiment le Bosphore en été. Lui avoue le préférer en hiver, et c’est à cette saison qu’il le décrit au début de son dernier roman, dans l’atmosphère affairée de ses bateaux, de ses ponts, de son peuple. « Ce jour-là, la descendante âgée d’une grande famille ottomane, une jeune fille aux cheveux partiellement teints en bleu et un élégant vieillard entrent dans la vie de l’écrivain », rapporte Nuray Soysal, du magazine Tempo. De cette rencontre initiale, le romancier tire une « histoire superbe ».

Bestseller en Turquie, réédité à près de cinquante reprises, La Maison de Leyla sort ces jours-ci en France. Le point de départ de l’intrigue est un « drame », explique Buket Asçı, du quotidien Vatan : « Imaginez que l’on vous expulse brutalement de la maison où vous êtes né et avez grandi […]. Leyla, qui est obligée de quitter le yali (villa en bois traditionnelle des rives du détroit) dans lequel elle a toujours vécu, se retrouve dans une ville qui a complètement changé. »

La vieille dame, le vieux monsieur et la jeune fille ne se connaissaient pas mais en viennent à dépendre les uns des autres. Ils vont se croiser au rythme d’une Istanbul en proie à une transformation vertigineuse, une métropole gigantesque qui mélange et entrechoque les riches et les pauvres, les paysans chassés des campagnes d’Anatolie et les descendants d’une bourgeoisie citadine. On a beau changer d’époque, changer de vie… votre existence dépend toujours de celles des autres. Tel est le propos de ce roman dont le personnage principal est peut-être la ville elle-même, ce trait d’union entre des individus a priori disparates, entre les représentants du passé et la jeunesse d’aujourd’hui.

« De nombreux thèmes sont abordés, de l’amour à notre relation à l’argent, du conservatisme au kémalisme, de la libération des mœurs aux traditions, remarque Abidin Parıltı dans Radikal. Sous la plume d’un autre écrivain, cela aurait pu donner lieu à de lourdes digressions, mais Livaneli intègre à merveille ces questions à son histoire. » « Ce qui m’enthousiasme le plus, ce sont les mots, beaux et précieux, que Livaneli a ressuscités », conclut, quant à lui, Mustafa Mutlu, du quotidien Vatan. L’écrivain est également musicien et ses phrases le font entendre.

Le petit théâtre de Kurt Gödel

Daniel Kehlmann a toujours eu un faible pour les grands savants. Dans Les Arpenteurs du monde (Actes Sud, 2007), roman qui l’a rendu mondialement célèbre, à 30 ans seulement, il racontait l’improbable rencontre du mathématicien Gauss et du géographe Alexander von Humboldt (lire Books, n° 7, juillet-août 2009, p. 9). Au centre de sa toute première pièce de théâtre, Les Esprits de Princeton, il ressuscite littéralement le grand logicien Kurt Gödel, un mathématicien génial mais détraqué, qui entendait des voix, voyait des fantômes et se laissa mourir de faim, persuadé qu’on voulait l’empoisonner. « La pièce s’ouvre sur son enterrement, explique Wolf­gang Höbel dans le Spiegel. Puis l’auteur  fait défiler, par une succession  de retours en arrière, les différents épisodes de sa vie : Gödel enfant, Gödel à Vienne, Gödel, âgé, aux États-Unis… » Le critique se réjouit notamment d’avoir appris, grâce à cette pièce, « que l’existence de Dieu est logiquement possible et que les voyages dans le passé sont, en théorie, tout à fait concevables »… 

Une autre histoire de la Méditerranée

En publiant, en 1949, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, monumentale monographie qui était simultanément le manifeste d’une nouvelle façon de faire l’histoire, Fernand Braudel a marqué la réflexion sur cette partie du monde d’une empreinte extraordinairement profonde. Durant des décennies, les vues développées dans ce qui était la thèse de doctorat du grand historien ont façonné l’idée que nous nous faisons de la plus fameuse mer intérieure du globe. À présent encore, elles continuent à fortement influencer l’image que nous avons de cette région. En décidant de s’attaquer à la Méditerranée, un historien prend donc toujours un risque énorme. Écrire sur la Méditerranée aujourd’hui, fait très justement remarquer David Gilmour dans son excellent compte rendu du livre du professeur de Cambridge David Abulafia The Great Sea. A Human History of the Mediterranean, c’est un peu comme écrire sur la chute de l’Empire romain après Edward Gibbon. Le défi n’a pas effrayé Abulafia, qui l’a relevé avec talent, éclat et panache, d’une manière qui devrait contribuer à modifier substantiellement notre représentation de l’histoire de la Méditerranée.   

Contrairement aux nombreux épigones de l’historien français, David Abulafia n’a pas cherché à prolonger les travaux de Braudel ou à étendre son approche à d’autres époques de l’histoire de la Méditerranée que celle qu’il a étudiée. Mais il n’a pas non plus voulu se livrer à un travail d’iconoclaste en s’employant à systématiquement critiquer et méthodiquement démolir les thèses de son célèbre prédécesseur. En nous racontant ce qu’on a envie d’appeler une « autre histoire de la Méditerranée », il a mené à bien une entreprise très différente de celle de Braudel, d’une forme incontestablement plus traditionnelle, mais tout aussi réussie et convaincante, dans une perspective qu’on pourra même trouver mieux adaptée à la vraie nature de son objet.  

À hauteur d’homme

La première différence de The Great Sea avec le maître-ouvrage de Fernand Braudel est qu’il contient une histoire complète de la Méditerranée. S’il déborde, en amont autant qu’en aval, des frontières temporelles du  règne de Philippe II étroitement définies (comme il effectue de fréquentes excursions au-delà de l’espace méditerranéen stricto sensu), et s’il évoque, parce qu’il octroie  une grande place aux aspects géographiques, de nombreuses caractéristiques quasiment « éternelles » de la région méditerranéenne, le livre de Braudel porte malgré tout sur une période précise. Le récit d’Abulafia s’étend par contre sur plusieurs milliers d’années, des premiers peuplements humains il y a 20.000 ans à la Méditerranée d’aujourd’hui, en passant par la révolution néolithique, l’âge des colonies grecques, l’Empire romain puis celui de Byzance, l’expansion de l’Islam, les croisades, l’Empire ottoman et l’affrontement des puissances continentales européennes pour le contrôle de cet espace maritime au XIXème siècle. Le livre est organisé en cinq grandes sections correspondant à autant d’époques en lesquelles il convient, selon Abulafia, de découper la longue histoire de la Méditerranée : des origines à la chute supposée de Troie, autour de 1200 av. J.-C ; de ce moment à la fin de l’Empire romain, vers l’an 500 ap. J.-C. ; du début du Moyen-âge à la grande peste du XIVème siècle ; de celle-ci à l’ouverture du canal de Suez en 1869 – une période marquée par les grandes découvertes et la montée en puissance de l’Atlantique ; enfin, l’époque contemporaine, durant laquelle la Méditerranée a d’abord été considérée comme un point de passage vers l’Océan indien avant de se transformer, durant la seconde moitié du XXème siècle, en un foyer de tourisme industriel.

The Great Sea se distingue de son illustre prédécesseur par plusieurs autres traits.  Comme on sait, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II a servi de banc d’essai à l’idée de Braudel que l’histoire relève d’une triple temporalité : le temps long d’une histoire «  presque immobile » qui est celle des rapports de l’homme avec son milieu géographique ; le temps « lentement rythmé » de l’histoire sociale des groupes et des groupements ; enfin, le temps rapide de l’histoire des individus et des actions individuelles. Braudel n’avait pas beaucoup de considération pour cette dernière, qu’il appelait « histoire événementielle » et qualifiait péjorativement comme le produit d’« une agitation de surface, les vagues que les marées soulèvent sur leur puissant mouvement ». Il était par contre fasciné par la « longue durée » et les influences géographiques (exercées par le relief, le climat, la végétation et l’allure des saisons), dans lesquelles il voyait le facteur le plus puissant de l’Histoire.

Abulafia, qui à côté de la Méditerranée, s’est également intéressé à l’impact culturel des premiers contacts des explorateurs européens avec les autochtones du Nouveau Monde à l’époque des découvertes, attribue par contre la plus grande portée aux agissements des individus et, davantage encore, des groupes (ethniques, sociaux et professionnels) dans l’Histoire. En conséquence, il installe résolument son récit dans le temps humain et le conduit à hauteur d’homme : « Ce livre ne nie pas l’importance des vents et des courants, mais il cherche à mettre à l’avant-plan l’expérience humaine  […] Le facteur humain a modelé l’histoire de la Méditerranée à un degré bien plus important que Braudel n’a jamais été prêt à l’admettre ». 

Une histoire centrée sur l’espace marin

L’histoire de la Méditerranée de David Abulafia est par ailleurs résolument centrée sur l’espace marin lui-même. Avant d’être une région, la Méditerranée est effet une mer, évidence que Braudel et ses élèves avaient presque tendance à oublier. Dans son Magnus Opus, ainsi qu’un ouvrage postérieur sur les premiers millénaires de l’histoire méditerranéenne intitulé Les mémoires de la Méditerranée (moins dans un des deux livres collectifs qu’il a dirigés sur le sujet, dont un chapitre est consacré à la mer), Braudel s’intéresse à ce qui se passe dans le bassin méditerranéen dans son ensemble, c’est-à-dire, essentiellement, sur la terre et le sol. Dans le même esprit, dans leur gros ouvrage The Corrupting Sea, Peregrine Horden et Nicholas Purcell étudient l’histoire agricole des pays situés sur les rives de la Méditerranée. David Abulafia a choisi, lui, de concentrer son attention sur ce qui se déroule à la surface ou à proximité immédiate de cette vaste étendue d’eau qui définit la région.

La Méditerranée de David Abulafia n’est donc pas celle de la culture de l’olivier (et encore moins celle de la tomate, de l’aubergine, du maïs, du riz ou de l’oranger, toutes espèces végétales inconnues d’Hérodote et importées en Méditerranée au cours des siècles, comme le rappelle l’historien Lucien Febvre, fondateur, avec Marc Bloch de cette École des Annales dont se revendiquait Braudel, dans un beau texte cité par ce dernier). C’est la Méditerranée des expéditions militaires et des batailles navales, celle des échanges commerciaux et des marchands, des raids corsaires et de la traite des esclaves, celle des côtes, des îles et des cités portuaires. En un mot, c’est la Méditerranée de tous ceux qui s’aventuraient sur la mer, la traversaient et vivaient d’elle. À l’exception notable des pêcheurs, sur la vie desquels, relève Abulafia, nous ne possédons que peu de données, mais sans que ceci ne prête vraiment à conséquence à son avis : parce que leurs bateaux retournaient toujours directement d’où ils étaient partis avec leur cargaison de poisson, les pêcheurs n’avaient pratiquement pas de ces contacts avec des représentants d’autres groupes qui, pour l’auteur de The Great Sea, comme on le verra, constituent la substance même de l’histoire de la région.

Depuis toujours, la Méditerranée a été un terrain d’expression privilégié de la volonté d’expansion des peuples et un lieu d’affrontement entre puissances. Abulafia retrace la succession des empires qui ont dominé la région et leurs multiples conflits. Il évoque sans trop s’attarder les grandes batailles navales qui ont émaillé l’histoire de la Méditerranée : la bataille de Salamine, où les Grecs battirent les Perses, celle d’Actium, qui vit la victoire d’Octave sur son rival Antoine à l’aube de l’Empire romain, la bataille historique de Lépante, en 1571, qui, grâce à la lourde défaite qu’y infligea la flotte chrétienne aux navires turcs, donna un coup d’arrêt à l’expansion de l’empire Ottoman en Méditerranée, ou celle d’Aboukir entre Anglais et Français, qui, en gratifiant la flotte de l’amiral Nelson d’une victoire sur celle de Napoléon, consacra la suprématie de la Royal Navy en Méditerranée. De manière générale, comme Robert Holland dans son récent ouvrage Blue-Water Empire, Abulafia s’emploie à mettre en lumière le poids de la présence anglaise dans la région au cours des deux derniers siècles et l’importance stratégique que lui a accordée la Grande-Bretagne à partir de l’ère napoléonienne : « Extraordinaire exemple d’expansion impériale d’un royaume sans côte méditerranéenne […] qui réussit à contrôler [cette mer] à un degré suscitant la colère et l’envie des pays qui […] la bordaient ».

The Great Sea revient fréquemment sur le phénomène de la piraterie, qui constitue une composante fondamentale de l’histoire de la Méditerranée : « Jusqu’à la disparition complète [au début du XIXème siècle] des corsaires barbaresques, la Méditerranée n’a été à l’abri des menaces de piraterie que sous la souveraineté romaine, en conséquence de la politique de contrôle exercée par Rome sur tous les rivages et les îles ». On sent ici chez Abulafia une certaine nostalgie de l’époque glorieuse de l’Empire romain, celle où la Méditerranée s’appelait Mare Nostrum (appellation aujourd’hui un peu discréditée par l’usage qu’en a fait Mussolini), qui a aussi été celle de sa plus grande unité : « C’était une unité politique ; mais aussi une unité économique, offrant aux commerçants la possibilité de traverser la Méditerranée dans tous les sens sans interférences ; c’était aussi une unité culturelle, assurée par la culture hellénistique, qu’elle s’exprime en grec ou en latin ». Abulafia nous rappelle qui étaient les « corsaires barbaresques » : des pirates basés sur les côtes africaines, qui  attaquaient et dépouillaient les navires marchands, rançonnaient les captifs et pourvoyaient en chair fraîche les marchés d’esclaves du monde musulman (les plus fameux ont été les deux frères Barberousse) ; il attire l’attention sur le fait qu’un certain nombre d’entre eux étaient d’origine chrétienne et provenaient parfois de régions géographiquement aussi éloignées de la Méditerranée que l’Angleterre ou l’Écosse.

Les marchands

Les principaux acteurs de l’histoire de la Méditerranée pour Abulafia, et les véritables héros de The Great Sea, ce sont toutefois les marchands. Au sein de la population méditerranéenne, ils constituaient un groupe au statut singulier. Bien qu’assurant un service indispensable et apprécié, parce qu’ils étaient étrangers et venaient d’autres contrées, ils étaient perçus comme une source de danger, un vecteur possible de contamination par des idées politiques ou religieuses condamnables ou subversives. Souvent, on leur demandait donc de mener leurs activités dans des conditions de relatif isolement, dans des communautés coupées du reste de la population mais jouissant d’une réelle autonomie et dont les membres bénéficiaient de certains privilèges, notamment la liberté de religion (Abulafia suggère qu’elles ont servi de modèle au Ghetto Juif de Venise).

Parmi les différentes catégories de commerçants navigateurs, The Great Sea accorde une importance toute particulière au groupe spécifique des marchands juifs, à qui le titre du livre rend implicitement hommage : « The Great Sea » est le nom donné à la Méditerranée par les Juifs. Lui-même descendant de Juifs séfarades, Abulafia a étudié avec un soin extrême  les milliers de documents d’archives dont nous disposons sur le négoce juif en Méditerranée. Ils mettent en évidence le rôle remarquable que ce dernier a joué dans la vie économique et, par voie de conséquence, dans les échanges culturels qui ont déterminé l’histoire de la région : « Parler des Juifs, c’est parler de commerçants possédant une capacité hors du commun de traverser les frontières entre cultures [grâce à] leurs connections trans et ultra-méditerranéennes [en exploitant] leurs relations familiales ou d’affaires ». Mais tous les commerçants n’étaient bien sûr pas juifs, et les Juifs eux-mêmes étaient dispersés sur le pourtour entier de la mer. Le commerce en Méditerranée était une réalité vaste, complexe et diversifiée, impliquant une constellation changeante de lieux et de groupes d’individus. Avec minutie, Abulafia reconstitue son histoire chatoyante et mouvementée : la domination successive ou simultanée exercée par les marchands catalans, pisans, génois et vénitiens, en raison de la supériorité de leurs connaissances maritimes, le rôle sous-estimé joué à cet égard par la région d’Amalfi,  etc.

Pour un certain  nombre d’anthropologues, notamment anglo-saxons, il existe une «  identité méditerranéenne » consistant en ensemble de conditions d’existence, au départ matérielles et physiques, dont le partage définirait la Méditerranée : un même climat, des paysages semblables, des pratiques agricoles et des modes de vie très proches. Abulafia considère au contraire que ce qui caractérise de la façon la plus fondamentale la Méditerranée, c’est la diversité, plus précisément le fait que, durant des millénaires, elle a fourni à des populations variées de multiples occasions de se rencontrer, d’une manière qui en a fait «  le plus vigoureux espace d’interactions entre sociétés différentes [qui ait existé] à la surface de la terre » et lui a permis « [de] jouer dans l’histoire de la civilisation humaine un rôle qui n’a été surpassé par aucune autre mer ».

Cosmopolitisme

Dans ce processus, des protagonistes de premier plan ont été les grandes cités portuaires du bassin méditerranéen, plus particulièrement celles de sa partie orientale : Barcelone, Marseille, Gênes, Venise, Raguse et Trieste, mais surtout Beyrouth, Alexandrie, Smyrne et Salonique. Comme Philip Mansel dans son livre Levant, et Mark Mazower dans Salonica – City of Ghosts,  David Abulafia montre à quel point les grands centres maritimes de l’Est de la Méditerranée ont été des espaces cosmopolites dans lesquels coexistaient et interagissaient Juifs, Chrétiens (catholiques et orthodoxes), Coptes et Musulmans. Il consacre dans ce contexte de belles pages à la ville d’Alexandrie, dont ont éloquemment parlé avant lui de nombreux écrivains, de E.M. Foster à Daniel Rondeau et Olivier Poivre d’Arvor dans son magnifique Alexandrie Bazar. On y apprend notamment que le modèle du personnage de Nissim dans le célèbre Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durell n’était pas copte, comme dans le roman, mais bien juif.

À l’instar des deux historiens cités, Abulafia met en évidence, pour le déplorer, le processus fatal au terme duquel, sous l’effet de la montée des nationalismes au XXème, souvent dans des conditions tragiques, comme à Smyrne et Salonique, respectivement détruite par les Turcs et dévastée par les troupes nazies, ces villes portuaires ont radicalement perdu le caractère cosmopolite qu’elles avaient conservé durant des siècles, pour acquérir une identité unique et homogène exclusivement grecque, turque, égyptienne ou juive (dans le cas de Jaffa). Bien sûr, nous met en garde Abulafia, il convient de ne pas « romantiser » le passé de la Méditerranée. La cohabitation de toutes ces communautés ne s’est jamais déroulée sans tensions ni frictions. Plus généralement, l’histoire de la région ne manque pas d’épisodes sanglants et les manifestations de cruelle brutalité y étaient loin d’être rares. Mais avec le XXème siècle, une des caractéristiques qui faisait la richesse de la Méditerranée a bel et bien été perdue.

Cet appauvrissement est allé de pair avec le saccage progressif des rivages de la Méditerranée par le tourisme de masse, qu’Abulafia décrit sèchement sur un ton à la fois irrité, désolé et résigné dans un court chapitre de la fin de son livre. Et ce double développement s’inscrit lui-même dans le contexte d’un processus évolutif séculaire : l’inexorable déclin de l’importance de la Méditerranée à partir du moment des grandes découvertes, qui ont déplacé le centre de gravité du monde occidental dans l’Atlantique. Durant quelques dizaines d’années, la Méditerranée a conservé une signification stratégique comme corridor vers l’Asie par l’intermédiaire du  détroit de Suez. Mais, même cet atout, elle l’a perdu aujourd’hui : « Dans l’économie mondiale  du XXIème siècle, une Méditerranée intégrée possède une signification locale plutôt que globale. La facilité de contact à travers le globe – contact physique par le transport aérien, contact virtuel par l’intermédiaire d’internet -, fait que des relations politiques, commerciales et culturelles peuvent se développer rapidement à grande distance. En ce sens, le monde est devenu une immense Méditerranée ».    

À côté de la pêche et de la mer considérée dans sa réalité physique, un des grands absents de The Great Sea est la culture. Du fait même de l’approche qu’il a choisie, Abulafia n’évoque guère les manifestations de la culture intellectuelle, scientifique, artistique ou matérielle dans la région méditerranéenne. On cherchera en vain dans le livre de grands développements sur la philosophie et la statuaire antiques, l’habitat méditerranéen, la mythologie et le folklore de la région et sa place dans notre imaginaire, l’astronomie, la poésie et la calligraphie arabes, voire même sur les techniques de navigation, à l’exception d’une judicieuse remarque sur l’étonnante persistance de la galère à travers les siècles. Dans une annexe bibliographique, David Abulafia renvoie cependant opportunément au merveilleux Bréviaire méditerranéen du « yougoslave » (ainsi qu’il se qualifie) Predrag Matvejevitch, qui foisonne d’aperçus éclairants et de fines considérations sur tous ses aspects. Dans le même esprit, il aurait pu faire référence au très riche Méditerranée. Tumultes de la houle  de l’auteur catalan Baltasar Porcel. Abulafia mentionne par contre avec à-propos deux des meilleurs livres de voyage écrits sur la région, On the Shores of The Mediterranean d’Eric Newby et Les colonnes d’Hercule de Paul Theroux, qui, conformément à l’usage le plus répandu, ont tous deux tourné autour de la mer dans le sens des aiguilles d’une montre. Les deux écrivains-voyageurs mélangent descriptions, anecdotes, récits de rencontres avec des habitants et réflexions sur l’histoire des pays qu’ils traversent, comme le fait aussi Robert D. Kaplan dans Mediterranean Winter.   

Une splendide réussite      

The Great Sea n’est pas porté par l’ambition de révolution conceptuelle qui animait Fernand Braudel dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. En mettant en exergue l’influence du facteur humain dans l’histoire de la Méditerranée, David Abulafia revient en quelque sorte à une conception plus classique de l’histoire. Mais il le fait d’une manière intelligente et non caricaturale, sans la réduire à « l’histoire des rois, des batailles et des traités » à laquelle Braudel et ses disciples lui reprochaient de se résumer (ce que John Julius Norwich tend un peu à faire dans son Histoire de la Méditerranée, dont Abulafia dit qu’il n’est pas son ouvrage favori de cet auteur, et l’on comprend facilement pourquoi). En mettant au cœur de l’histoire de ce qui est d’abord et avant tout une mer, les échanges commerciaux maritimes et tout ce qui qui tourne autour de la navigation et de la vie des ports, on peut même affirmer que David Abulafia intègre dans la vision traditionnelle de l’histoire l’idée de Braudel d’un déterminisme géographique. Braudel concevait toutefois ce déterminisme comme presque totalement contraignant. Abulafia retient le principe sous une forme beaucoup moins rigide, en faisant une part considérable, prépondérante même, à ce qui revient à l’initiative des hommes, en plus grande conformité, est-on tenté d’affirmer, avec la façon dont les choses se passent dans la réalité.

Il est fréquent d’entendre louer le style de Fernand Braudel. Ses livres sont de fait rédigés dans une langue assez littéraire, un peu trop ornée et précieuse pour le goût d’aujourd’hui, cependant, et qu’on pourra même trouver par endroits exagérément ampoulée. Rien à reprocher de ce point de vue à David Abulafia, qui s’exprime dans un anglais simple, sobre, fluide et très élégant, exempt de ce lourd et prétentieux jargon pseudo-technique issu des sciences sociales et humaines qui rend ardue et pénible la lecture de tellement de textes d’histoire contemporains (par exemple ceux de Peregrine Horden et Nicholas Purcell, évoqués plus haut). Combinée avec le tableau très vivant qui nous est offert, cette qualité d’écriture rend la lecture de The Great Sea extrêmement agréable. «  Mon espoir », écrit Abulafia, « est que ceux qui s’empareront de ce livre éprouveront autant de plaisir à le lire que j’en ai eu à l’écrire ». On peut complètement le rassurer sur ce point. La valeur littéraire de l’ouvrage ne devrait cependant pas occulter ses mérites scientifiques : à bien des égards, The Great Sea   devrait faire date dans l’historiographie de la Méditerranée, et c’est sur tous les plans qu’il est une splendide réussite. Longtemps encore, assurément, prestige et habitude obligent, le nom de Fernand Braudel continuera à être rituellement cité dans tous les textes savants, les  discours politiques, les articles de presse et les documentaires télévisés au sujet de la Méditerranée. Dorénavant, celui de David Abulafia devrait l’être aussi, moins systématiquement, peut-être, mais à coup sûr très souvent, par tous ceux aux yeux de qui, pour paraphraser le commentaire d’une historienne à propos de son livre, la Méditerranée restera toujours davantage qu’un lieu de villégiature et une destination de vacances. 

Michel André

Retour vers le futur ou refonte de l’éducation ?

L’Éducation est au cœur des débats, les politiques éducatives françaises sont tantôt décriées avec force, tantôt défendues bec et ongles. En pleine effervescence politique, entre une élection présidentielle achevée et les futures législatives, les idées sur les orientations à suivre vont bon train.

Pourtant en surface, les politiques éducatives en France, menées depuis quelques années, ne se démarquent pas trop des autres modèles. Comme l’avait écrit Nathalie Mons en 2007, à l’instar des pays dits développés et émergents, « la décentralisation, l’individualisation de l’enseignement, et le libre choix de l’école » semblent, peu ou prou, être des orientations partagées.

Mais des moyens pluriels, hétérogènes, hybrides s’essayent déjà ou se profilent pour atteindre ces résolutions. Dans un monde pluriel, où l’homme est pluriel (Bernard Lahire), il existe une multiplicité d’initiatives, de décisions, voire de microdécisions, allant du global au local (jusqu’à la particularité de l’école d’un quartier). Les études comparatistes nationales et internationales sont alors un bon baromètre des tendances actuelles et surtout de ce qui fonctionne… ou pas. Mais ce qui est appliqué ailleurs ne se plaque pas ipso facto dans la réalité de la culture et de la société d’accueils. Ainsi ne faut-il pas confondre un modèle importé avec des idées inspiratrices.

Une France très moyenne

Les « propositions » fusent actuellement chez nos hommes politiques : plus d’enseignants, plus d’heures travaillées, etc. Certes, et donc ? Que faire ? Alors que la violence scolaire – dont les micro-violences, ajouterait volontiers Éric Debarbieux – crée une atmosphère tendue qui est englobée, voire engluée, par une course scolaire (François Dubet), véritable compétition classante.

De plus, au regard d’une formation initiale universitaire qui envoie actuellement les enseignants dans le grand bain sans avoir appris réellement à nager, la coupe semble pleine. Cerise sur le gâteau, les enquêtes de l’OCDE (2009) classent la France dans les dernières places (22ème parmi 25 pays recensés) concernant la qualité de vie à l’école. Et sur le plan du stress ressenti par les élèves, elle est à la deuxième place derrière le Japon.

L’enquête de 2009 révèle aussi que le taux des meilleurs élèves augmente en France… Au détriment de ceux en difficulté ? Pour ne pas verser dans le catastrophisme, nous sommes placés dans le ventre mou de ce classement international ; on peut faire mieux, mais on pouvait faire aussi moins bien. Faut-il envier les premières places du Japon et de la Corée pour le bien-être de notre jeunesse ?

Les formules de réussite

Dans ces conditions, comment réussir le bien-devenir de notre jeunesse ? Bien sûr, il n’existe pas une réponse miracle, mais des réponses.

Les responsables du système scolaire doivent alors s’attacher à appréhender une équation simple et complexe à la fois – inspirée de celle du célèbre psycho-sociologue Kurt Lewin – pour faciliter le « métier d’élève » : CE = f (P x S). La conduite de l’élève (CE) est fonction de sa personne (P) et de la situation (S : tant sur le plan politique, économique, culturel, sociétal, etc., que sur celui des individus en interaction dynamique (enfants, parents, enseignants, institutionnels, etc.). Et ce pour permettre de viser la réussite de tous, ou plutôt la réussite de chacun. Car il n’existe pas une réussite, mais des réussites plurielles.

Si plusieurs facteurs s’articulent de façon interdépendante – le tout est plus que la somme des parties que le composent – la formation (initiale et continue) des enseignants est un élément fort, parmi d’autres, à considérer et à transformer dans le cadre des prochaines politiques éducatives.

La formation des enseignants, élément capital

Amener les futurs enseignants vers plus d’études n’est pas dénué d’intérêt (jusqu’au diplôme du Master 2), sauf que la mastérisation ainsi conduite a penché fortement vers le « hors contexte » : le métier d’enseignant s’apprend actuellement dans une formation trop théorique, de l’abstrait vers le concret, qui plus est, ponctuée par un concours. Et ce concret arrive brutalement. Exit donc, l’année de formation professionnelle post-concours (« rémunérante » pour les futurs enseignants).

Ce qui est gagné sur le plan économique par l’État est perdu sur le plan de la qualité de la professionnalisation des futurs enseignants. Et le suivi d’aide à l’enseignant débutant (quand il existe!), par un professeur référent ou un maître formateur, n’est qu’un pansement sur une jambe de bois : entre deux cours, le midi, après les cours, de façon ponctuelle ? Bref, la réalité économique a pris le pas…

Effectivement, comment à la suite d’une formation in vitro, un enseignant est-il capable d’enseigner in vivo, c’est-à-dire d’enseigner dans une classe face à des élèves ? Cela s’apprend aussi sur le terrain ! Par analogie, certains pourraient énoncer qu’autrefois on apprenait bien les techniques corporelles de nage sur un tabouret sans pour autant se noyer par la suite ! Mais les avancées de la connaissance ont fait évoluer les choses depuis. Tout autant, il ne faut pas réduire la professionnalisation à une série n de stages. Il s’agit plutôt d’une alternance « terrain/théorie et réflexivité » (pour faire court) qui s’enrichit de façon circulaire et non pas linéaire (dans un sens ou dans l’autre).

De surcroît, le paradoxe est porté à son paroxysme quand on sait que la formation initiale est sanctionnée par un concours et non pas par un examen. La nuance est d’importance. Les étudiants, comme les enseignants des masters, sont en plein dilemme : conjuguer une formation professionnalisante tout en préparant les étudiants à la réussite du concours avec au passage l’obtention d’un diplôme universitaire en poche. On est placé dans une situation d’entre-deux perpétuel. De fait, et c’est une lapalissade, la stratégie rationnelle, gagnante et optimale pour les étudiants en devenir est dès lors de privilégier l’obtention du concours, en se fondant sur les normes et standards de ce dernier, au détriment du métier d’enseignant. Celui-ci n’existant qu’avec la réussite du précédent.

Pour une école ouverte

Le métier d’enseignant s’apprend donc dans toutes les facettes qui le composent : la connaissance de différents contextes (milieux socioculturels variés, urbain ou rural, autres secteurs de formation, etc.), les relations aux autres (élèves, parents, enseignants, acteurs locaux, etc.), et bien sûr la mise en œuvre didactique et pédagogique de situations d’apprentissage. Bref, comprendre l’École et tous ses rouages en privilégiant l’adaptabilité (s’adapter à s’adapter) plus que l’adaptation. Or, le métier d’enseignant ne s’apprend pas en quelques mois, mais tout au long de la vie. Ce qui suppose de bien organiser la formation initiale sans négliger la formation continue si peu suivie comme le constate, entre autres, Philippe Meirieu.

Je terminerai sur le fait que les politiques éducatives ne peuvent se dessiner sans la contribution effective des usagers qui sont sur le terrain pour une école ouverte et non refermée sur elle-même : élèves, enseignants, directeurs, et tout intervenant professionnel, sans omettre non plus les parents, des partenaires potentiels peu sollicités alors que bon nombre d’études internationales révèlent que leur implication est un plus dans le « bien-vivre » de l’école.

À l’instar des hôpitaux où le(s) savoirs(s) n’étai(en)t réservé(s) qu’aux « blouses blanches », la loi Kouchner (4 mars 2002) – souhaitant répondre en partie aux revendications des usagers et des associations – a permis aux malades (et leurs proches) de (re)trouver leur place de citoyen dans l’hôpital (en étant partie prenante de leur prise en charge et acteurs dans leur maladie sans être réduits à un malade passif), tout en les associant à la réflexion sur les politiques de santé.

Par ailleurs, des patients partenaires formés (programme « Patients partenaires ») ou patients-formateurs, experts de leur maladie (sous divers angles) participent – sous l’œil bienveillant de certains professeurs – à la formation des étudiants en médecine.

Cette petite « révolution » dans le cadre médical peut servir d’exemple pour l’orientation des politiques éducatives et de leur efficacité. À l’impossible nul n’est tenu…

Éric Dugas

Vargas Llosa et l’avenir de la culture

Dans son ouvrage La civilización del espectáculo, qui rassemble des écrits de circonstance rédigés au cours des quinze dernières années, Mario Vargas Llosa soutient que la culture « au sens traditionnel de ce mot » est sur le point de disparaître et que le monde est engagé dans un irréversible processus de décadence intellectuelle et spirituelle. Présenté par son auteur comme un essai en bonne et due forme, le livre manque de l’unité et de la cohérence qui en feraient davantage qu’une collection de textes. Du fait de son principe de construction, il est entaché de fréquentes répétitions. Les idées exprimées dans ses pages, d’une teneur souvent critique et polémique, parfois nostalgique et mélancolique, sont rarement neuves ou originales. Beaucoup les trouveront de surcroît trop pessimistes, plutôt conservatrices et assez élitistes. 

D’un autre côté, il faut reconnaître que les critiques formulées par Vargas Llosa à l’endroit de la société contemporaine sont en grande partie fondées. Derrière les condamnations sévères qu’il prononce se lisent la force de sa passion pour les idéaux les plus nobles et son aversion pour la médiocrité, le mensonge et l’imposture. L’écrivain péruvien argumente avec intelligence, rigueur et brio, dans cette langue claire, carrée, robuste, riche et précise, moins poétique et mélodieuse que celle de Gabriel Garcia Marquez, mais d’une grande efficacité et d’une indéniable beauté classique avec laquelle nous ont familiarisés ses précédents ouvrages (un des plus fins stylistes vivants de la langue espagnole, Vargas Llosa use volontiers de phrases très longues, mais si bien construites et astucieusement charpentées qu’elles ne s’effondrent jamais en leur milieu). À plusieurs endroits, enfin, le livre résonne d’un accent personnel émouvant et touchant. Pour toutes ces raisons, et parce qu’il soulève des questions importantes, en dépit de ses faiblesses, La civilización del espectáculo mérite de retenir l’attention.  

Dans la plupart des pays du monde, Mario Vargas Llosa est avant tout connu pour ses romans : une quinzaine de titres, publiés tout au long d’une carrière de plus de cinquante ans, dont se détachent quelques ouvrages de jeunesse et de maturité particulièrement puissants : Conversation à la cathédrale, dont l’histoire se déroule au Pérou à l’époque de la dictature du général Manuel Odría (le roman que Vargas Llosa « arracherait aux flammes », s’il ne pouvait sauver qu’un de ceux qu’il a écrits), La Fête au bouc, qui décrit de l’intérieur la tyrannie de Rafael Trujillo en république dominicaine, et La Guerre de la fin du monde, nouvelle version de l’histoire d’une révolte paysanne au Brésil racontée une première fois cinquante ans plus tôt par Euclides da Cunha dans Os Sertões. C’est notamment à ces livres que songeaient les jurés du Prix Nobel de Littérature lorsqu’ils décidèrent, en 2010, de décerner à l’écrivain cette distinction « pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu ». À côté de ces récits à forte charge politique, Vargas Llosa a écrit des romans plus légers comme la fantaisie sentimentale autobiographique La Tante Julia et le scribouillard, inspirée par son premier mariage avec sa tante (après avoir divorcé de celle-ci, il épousera sa cousine). Depuis quelques années, conformément à un usage qui tend à se répandre, il compose des romans basés sur la vie de personnages ayant réellement existé : Paul Gauguin et la femme de lettres socialiste et féministe Flora Tristan dans Le Paradis : Un peu plus loin, Roger Casement, patriote irlandais qui prit la défense des indiens d’Amazonie et dénonça les atrocités de la colonisation belge au Congo à l’époque du roi Léopold II dans Le Songe du Celte.     

Un intellectuel et un penseur

Dans le monde hispanophone, autant que comme un auteur de fiction Mario Vargas Llosa est considéré comme un intellectuel et un penseur. Parallèlement à ses romans, il a de fait publié au cours des trente dernières années une énorme quantité d’essais, d’articles et de textes de conférences sur la littérature, les arts et la culture, la politique, l’économie et les questions de société. Reprises par un grand nombre de journaux, magazines et sites internet espagnols et latino-américains, ses contributions bimensuelles au quotidien espagnol El País font de lui le commentateur le plus lu (et attaqué) de l’univers hispanique. Une grande partie de ses articles anciens ont été réunis dans une série de recueils, qui ont d’ailleurs été traduits en français (De sabres et d’utopies, La Vérité par le mensonge, Le Langage de la passion), comme l’ont été ses belles monographies sur trois auteurs qu’il admire, Gustave Flaubert (L’Orgie perpétuelle), Victor Hugo (La Tentation de l’impossible) et l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti (Voyage vers la fiction). 

La civilización del espectáculo est bâti autour de quelques textes récents parus dans la revue Letras Libres que dirige l’historien mexicain Enrique Krauze. L’un d’entre eux porte le même titre que l’ouvrage, qui s’est visiblement développé à partir de lui. Ils sont complétés par une série d’articles courts tirés de la chronique de Vargas Llosa dans El País. L’ouvrage s’ouvre sur la description de l’évolution de l’idée de culture au cours du dernier demi-siècle, de la conception aristocratique du poète T.S. Eliot au concept de la « culture mainstream » étudiée par Frédéric Martel  (la culture grand public des « industries créatives » à l’échelle mondiale – cinéma, médias, séries télévisées, musique populaire et jeux vidéo), en passant par les analyses de la culture « postmoderne » qu’ont proposées George Steiner et Gilles Lipovetsky. L’idée de la « civilisation du spectacle » qui sert de fil conducteur au livre fait écho aux thèses sur la « société du spectacle » énoncées à la fin des années 1960 par le penseur situationniste français Guy Debord, dont Vargas Llosa reconnaît qu’il partage l’intuition fondamentale que, dans la société d’aujourd’hui, la représentation de la vie s’est substituée à la vie elle-même, tout en n’en tirant pas les mêmes conclusions révolutionnaires au plan politique.

La civilisation du spectacle

La civilisation du spectacle est ce monde, précise Vargas Llosa, dans lequel « au sommet de la table des valeurs apparaît le divertissement, et où se distraire et échapper à l’ennui est la passion universelle ». La civilisation du spectacle donne naissance à une société où « les goûts, la sensibilité, l’imagination et les comportements » sont largement façonnés par la publicité. Une société de la confusion des genres et des valeurs dans laquelle la littérature la plus prisée est la littérature légère et facile, les créateurs de mode et les cuisiniers célèbres sont admirés au même titre que les écrivains et les philosophes, la valeur d’une œuvre d’art se mesure à son prix, des acteurs de cinéma peuvent devenir gouverneur de Californie ou président des États-Unis, des rencontres sportives et des concerts de musique rock prennent la dimension d’événements de portée mondiale et sont investis d’une signification transcendante. Mario Vargas Llosa regrette l’absence, dans le débat public contemporain, de figures d’un format comparable à celui des intellectuels qui ont servi de maîtres à penser aux générations précédentes (Bertrand Russel, Sartre et Camus, Moravia et Vittorini, José Ortega y Gasset et Miguel de Unanumo). Il  déplore l’ascendant pris par la définition sociologique de la culture qui fait parler de « culture de la pédophilie » ou de « culture de la marijuana »,  se plaint de la manière dont les événements de mai 68 en France, « carnaval divertissant » et « révolution des enfants chics […] la  fleur et la crème des classes bourgeoises et privilégiées », ont jeté le discrédit sur la notion d’autorité au meilleur sens du mot (« prestige et crédit reconnus à une personne ou une institution pour sa légitimité ou la qualité et sa compétence en quelque matière »). S’appuyant sur les analyses de Gertrude Himmelfarb, il raille le terrorisme intellectuel, le langage opaque, verbeux et prétentieux et les conceptions relativistes des philosophes et critiques littéraires « déconstructivistes », auxquels il oppose le style simple et accessible et la vision juste, riche, réaliste et généreuse de la littérature des grands critiques du passé comme Lionel Trilling ou Edmund Wilson.

La civilización del espectáculo contient aussi une série de réflexions sur l’érotisme, dont Vargas Llosa regrette la disparition progressive au profit de la pornographie, qui dépouille le sexe de ses rituels et de son mystère et le réduit à la réalité physiologique et la banalité fonctionnelle d’un accouplement. Il dissèque avec ironie et finesse les confessions de Catherine Millet dans son fameux ouvrage La Vie sexuelle de Catherine M. et commente en termes intelligents et sensibles une exposition des œuvres érotiques de Picasso, notamment celles, très nombreuses, de la fin de sa vie, dans lesquelles s’exprime, dit-il, « l’inconsolable nostalgie de la virilité perdue, l’amertume de se voir arraché par la fatidique roue du temps à l’immersion vertigineuse dans la source de la vie grâce à cette explosion de pur plaisir dans lequel l’être humain peut appréhender sa mortalité, que les Français, ironiquement, appellent “la petite mort” ». Sur le thème « Culture, politique et pouvoir », Vargas Llosa  stigmatise la presse à sensation « enfant pervers de la culture de la liberté », dénonce les ravages de la piraterie des œuvres artistiques, dont le développement reflète, affirme-t-il, le mépris général dont la loi fait aujourd’hui l’objet et, à propos de l’affaire WikiLeaks et de Julien Assange, approuve avec force la condamnation, par le philosophe Fernando Savater, de la divulgation d’informations que les États et les diplomaties doivent impérativement conserver secrètes pour pouvoir fonctionner, au nom d’un prétendu « droit de tous à tout savoir ».

Dans un chapitre à peine ironiquement intitulé « L’opium du peuple », Vargas Llosa, athée déclaré, défend avec vigueur le principe de la laïcité de l’État et exprime son soutien à la législation française interdisant le port public du voile islamique. Mais il plaide aussi, au nom de la liberté de croyance, en faveur du droit des sectes à l’existence, et, de manière générale, tend à souligner le rôle bénéfique qu’à côté des crimes et des excès auxquels conduit le fanatisme, les religions ont exercé dans l’Histoire et jouent encore à présent pour une grande majorité des gens dans le monde, en les aidant à donner un sens à leur existence souvent misérable, en comblant le vide spirituel que creuse une société matérialiste et en fournissant un cadre éthique et un corps de principes pour le fonctionnement de la société.  

«  O tempora o mores »

On a reproché à Vargas Llosa de faire un peu rapidement fi, avec de telles déclarations, de la capacité de l’humanisme rationaliste à fournir des idéaux de comportement individuel et des règles pour la vie en commun. Sur plusieurs autres points, les positions qu’il exprime appelleraient également à être nuancées. Dire du cinéma d’aujourd’hui qu’il couronne un homme comme Woody Allen « qui est à David Lean ou Orson Welles ce qu’Andy Warhol est à Gauguin ou Van Gogh et Dario Fo à Tchékhov ou Ibsen » est un peu cruel envers le réalisateur de Manhattan et les deux autres artistes contemporains. En mettant en exergue, dans son plaidoyer en faveur de l’érotisme, les idées de Georges Bataille, Vargas Llosa semble oublier qu’il existe, en Occident autant qu’en Orient, des formes d’art dans ce domaine qui ne sont nullement fondées sur la transgression et l’interdit. La civilización del espectáculo tend aussi à évoquer les pièges de la modernité et le culte de l’apparence et de la célébrité comme s’il était possible et facile, pour une élite éclairée, d’y échapper totalement. Comme le faisait judicieusement remarquer un commentateur, il est pourtant évident qu’« en ces temps de triomphe de la banalité et du spectacle médiatique, n’importe qui, même de grands intellectuels ou artistes, peut succomber aux pouvoirs de l’image et du marketing ».

Dans l’ensemble, les idées de Mario Vargas Llosa apparaissent travaillées par certaines tensions internes. Depuis Socrate, qui mettait en garde contre le développement de l’écriture aux dépens de la parole, et Cicéron, qui s’exclamait «  O tempora o mores », à chaque siècle des voix se sont élevées pour annoncer la fin de la civilisation et déplorer le retour à la barbarie. Il y a cinquante ans, dans son célèbre ouvrage La Crise de la culture, Hannah Arendt décrivait les coups portés par la modernité à ce que la tradition a de meilleur en matière politique et d’éducation. Dans le prolongement des réflexions pionnières de Daniel Borstin sur l’image, Neil Postman, dans Se distraire à en mourir, a fustigé l’abrutissement des masses par la publicité et la télévision, qui « déréalise » la vie, ainsi que le font aujourd’hui Chris Hedges dans Empire of illusion. The end of Literacy and the Triumph of Spectacle ou, en France, le critique Pierre Jourde dans C’est la culture qu’on assassine. Les dérives de l’art contemporain et les aberrations du marché de l’art ont été dénoncées  par le critique d’art Robert Hughes, l’historien de l’art Jean Clair dans L’hiver de la culture, et Carlos Granés dans El puño invisible, une histoire des avant-gardes artistiques au XXe que Mario Vargas Llosa, dans la recension qu’il en fait, présente comme « une fresque complète, lucide et animée » des fourvoiements des théoriciens et auteurs de manifestes des différentes écoles et mouvements qui se sont succédés au cours des dernières décennies.

Ceux qui s’emportent contre le déclin des valeurs morales et intellectuelles, la perte des usages, la vulgarité croissante des manières, la décadence des mœurs, l’écroulement des références et l’essor de la mentalité ludique, sont ou étaient le plus souvent des personnalités ouvertement conservatrices : le philosophe Alan Bloom aux États-Unis, en Grande-Bretagne son collègue Roger Scruton, l’historien Paul Johnson ou le critique social Theodore Dalrymple, en France les écrivains Alain Finkielkraut, Renaud Camus et Richard Millet, etc. Il y a bien sûr des exceptions : en France Pierre Jourde ou le critique des médias Jean-Claude Guillebaud, en Grande-Bretagne le sociologue d’origine hongroise Frank Furedi, qui défend une conception traditionnelle de l’éducation, sont des esprits progressistes qui mettent en cause le capitalisme. Et Philippe Muray, qui sous le terme pseudo-anthropologique de Homo Festivus a décrit avec une verve féroce la figure emblématique de l’homme « postmoderne » obsédé par la fête et les plaisirs, était un anarchiste.

Le cas de Mario Vargas Llosa est plus compliqué. Comme les autres écrivains de sa génération rassemblés avec lui sous l’étiquette du « Boom latino-américain », Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez et Julio Cortazar (collection de personnalités aux talents si différents que leur collègue colombien Alvaro Mutis affirmait sa conviction de l’inexistence objective d’un mouvement littéraire de ce nom), Mario Vargas Llosa, très marqué dans sa jeunesse  par l’idée de Sartre que la littérature n’est pas un exercice futile mais nécessairement l’expression d’un engagement à la fois personnel et politique, s’est forgé dans le creuset du combat intellectuel contre les dictatures militaires d’Amérique du sud. Après les années qu’il a passées en France, en réaction notamment à la politique du régime communiste de Fidel Castro à Cuba, envers lequel il conservera toujours une animosité particulière, il s’est cependant éloigné des idées des autres membres du groupe. Un éloignement idéologique qui s’est doublé, dans le cas de ses relations avec Gabriel Garcia Marquez, d’une querelle de caractère personnel, emblématiquement marquée par ce qui allait devenir le coup de poing le plus célèbre de l’histoire de la littérature du XXe siècle, administré par Vargas Llosa à Garcia Marquez pour des raisons qu’aucun des biographes des deux hommes n’a complètement éclaircies, mais dont on sait qu’elles étaient de nature privée et liées à la passe difficile que traversait le mariage du premier au moment des faits. La divergence des vues politiques de Carlos Fuentes et Vargas Llosa n’empêchera pas l’écrivain mexicain de consacrer un chapitre élogieux de son livre La gran novela latinoamericana aux deux romans de jeunesse de son ancien ami La maison verte et La ville et les chiens, témoignant envers lui d’une plus grande générosité que l’intéressé ne le fera à son égard lors de son décès, il y a quelques semaines.

Un héraut des idées libérales

Sous l’influence, notamment, de la lecture des philosophes Karl Popper et Isaiah Berlin, et de son ami Jean-François Revel, auquel il a rendu hommage dans plusieurs articles, Mario Vargas Llosa est donc devenu un héraut des idées libérales. Le libéralisme politique classique de Tocqueville, Burke et, au XXe siècle, Raymond Aron et José Ortega y Gasset (dont il a donné un remarquable portrait intellectuel), mais aussi le libéralisme économique de Friedrich Hayek et Milton Friedman. C’est au nom de son engagement pour la liberté que Vargas Llosa, qui tire légitimement fierté d’avoir combattu avec la même énergie les régimes autoritaires de droite et de gauche, s’est présenté sans succès aux élections présidentielles péruviennes de 1990 (une expérience qu’il raconte, en même temps que ses souvenirs d’enfance, dans son autobiographie Le Poisson dans l’eau), qu’il critique le colonialisme, défend les droits des Palestiniens à un État et ceux des homosexuels, prône (comme Milton Friedman le faisait), en invoquant de surcroît l’échec des politiques de répression, la légalisation de la consommation des drogues, mais aussi, toujours avec sincérité mais souvent sur un ton dogmatique, manifestait son soutien enthousiaste aux gouvernements de Margaret Thatcher et José Maria Aznar à l’époque où ceux-ci étaient au pouvoir, et exprime aujourd’hui ses sympathies envers le mouvement contestataire anti-étatique du Tea Party aux États-Unis.

En matière culturelle, les convictions libérales de Mario Vargas Llosa ne lui sont cependant pas d’un grand secours et pourraient même le gêner. Dans une large mesure, les phénomènes décrits dans La civilización del espectáculo et les tendances contre lesquelles s’insurge le livre sont en effet imputables à l’envahissement de la vie sociale par l’économie de marché et au  despotisme de la mentalité mercantile et de l’esprit de vénalité, qui tendent à priver de valeur tout ce qui n’est pas lucratif et transforment toute activité créative en source potentielle de profit. Vargas Llosa en est d’ailleurs bien conscient et le reconnaît : « Pour la nouvelle culture [planétaire] la production massive et le succès commercial sont essentiels ». Pour atténuer les frictions entre son attachement à la liberté économique et celui qu’il témoigne aux valeurs véhiculées par la culture et sur lesquelles celle-ci s’appuie, il invoque l’esprit des figures historiques du libéralisme : « Tous les grands penseurs libéraux, de John Stuart Mill à Karl Popper en passant par Adam Smith […] ont mis en avant que la liberté économique et politique pouvait assurer sa fonction civilisatrice […] seulement lorsque la vie spirituelle de la société est intense et est maintenue vivante par une hiérarchie de valeurs respectées et acceptées par le corps social. » Mais si ceci est exact, la question fondamentale, que le livre ne pose pas explicitement, devient : « Qu’est-ce qui peut assurer une semblable intensité de vie spirituelle et le partage des valeurs qui lui sont nécessaires par la société ? » En d’autres mots, si l’ultime explication de la disparition de la culture est, comme il est affirmé à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, « la généralisation de la frivolité », pourquoi sommes-nous devenus à ce point frivoles ?  Mario Vargas Llosa s’approche sans doute de la réponse lorsqu’il  évoque, parmi les facteurs à l’origine de la civilisation du spectacle, « le bien-être qui a suivi les années de privation de la seconde guerre mondiale ». S’il poussait l’analyse un peu plus loin, il arriverait peut-être à la conclusion que l’univers de valeurs dont relèvent la culture, mais aussi l’ensemble des valeurs morales, univers qui s’est développé dans un environnement caractérisé par la rareté, la lutte permanente avec la nature et un éventail de choix limité, éprouve de grandes difficultés à se maintenir au sein d’un monde d’abondance dans lequel la prospérité, la technologie et le développement de la liberté rendent la vie plus compliquée, peut-être, mais assurément moins dure ; un monde qui, compte tenu de la faiblesse humaine, encourage par conséquent le développement d’une société d’individus superficiels, égocentriques, narcissiques, infantiles, peu responsables et avides de gratifications immédiates.  

Dévouement quasi sacerdotal

La civilización del espectáculo se clôt sur quelques « réflexions finales » d’un ton personnel. À plusieurs reprises, Mario Vargas Llosa s’est expliqué sur les conditions dans lesquelles s’est formée, à un âge très précoce, sa vocation d’écrivain, et sur le rôle qu’ont joué dans son développement certaines circonstances de sa vie privée. Peu après leur mariage, ses parents se sont séparés. Élevé par sa mère et ses grands-parents, qui vivaient en Bolivie, il a eu le choc, à l’âge de dix ans, de découvrir que son père, qu’on lui avait présenté comme décédé, était en réalité vivant. Ses parents s’étant réconciliés, il dut quitter la famille maternelle, à laquelle il était très attaché, pour regagner le Pérou et vivre à Lima en compagnie d’un homme « très dur et qui [le] terrorisait », qui lui avait « volé [sa] mère » et avec lequel ses relations étaient détestables. « Dès que j’ai commencé à vivre avec mes parents », raconte-il dans le livre d’entretiens La Vie en mouvement, « écrire est devenu un acte de résistance ». Il avait toujours aimé lire. À partir de ce moment, dit-il, « la littérature devint le seul domaine où j’étais souverain […] dans ce domaine, là où [mon père] ne me voyait pas, là où il ne pouvait m’atteindre, quand je lisais, quand j’écrivais, j’étais indépendant ». La signification psychologique et existentielle fondamentale qu’a prise l’écriture pour Mario Vargas Llosa explique la place centrale qu’elle occupe dans sa vie et la discipline à laquelle il s’astreint sur ce plan. Dans leur portrait parallèle de Garcia Marquez et Vargas Llosa intitulé De Gabo a Mario, Ángel Esteban et Ana Gallego rapportent une remarque fine de Juan Carlos Onetti à cet égard. « Mario », disait l’écrivain péruvien, « ta relation avec la littérature est matrimoniale : une obligation quotidienne. La mienne, par contre, est comme la relation d’un homme adultère avec son amante : je la vois quand j’en ai envie […] sans arrangements ni horaires ».

Ce dévouement absolu, quasi sacerdotal, à la littérature, explique la productivité étonnante de Vargas Llosa. Dans sa biographie de l’écrivain, J.J. Armas Marcelo cite un propos que l’éditeur catalan Carlos Barral attribue à « un ami commun ». Vargas Llosa, disait (en français) cette personne, « c’est une bête à écrire ». Notamment parce qu’il est latin, la famille (celle qu’il a fondée davantage encore que celle dont il vient), et l’amitié (en particulier les amitiés littéraires),  jouent dans la vie de Vargas Llosa un rôle considérable. Mais ce qui, de son propre aveu, représente le pivot de son existence, c’est clairement l’écriture et la littérature. C’est par rapport à elles qu’il se définit et veut être perçu et jugé. «  Mario », aime apparemment à répéter sa femme Patricia, « tu n’es bon qu’à écrire » ; une formule que l’intéressé apprécie suffisamment pour la citer dans son discours de réception du prix Nobel sans le moindre embarras, et même avec fierté.

Un témoignage personnel

Les rapports qu’entretient Mario Vargas Llosa avec la culture ont un caractère tout aussi intime. Les questions soulevées dans ce livre qui se veut « un témoignage personnel », écrit-il à la fin de La civilización del espectáculo, « se réfractent dans ces pages à travers l’expérience de quelqu’un qui, du moment où il a découvert, grâce aux livres, l’aventure spirituelle, a toujours pris pour modèles ces personnes qui  se meuvent avec désinvolture dans le monde des idées et ont clairement à l’esprit les critères esthétiques qui leur permettent de décider avec assurance ce qui est bon et ce qui est mauvais, original ou copié, révolutionnaire ou ordinaire, en littérature, dans les arts plastiques, la philosophie, la musique ». « Très conscient des lacunes de ma formation », ajoute-t-il, « durant toute ma vie je me suis employé à les combler en étudiant, lisant, visitant des musées et des galeries, fréquentant les bibliothèques, les salles de conférences et de concert. Ce n’était nullement un sacrifice […] mais un immense plaisir. »

Les écrits non romanesques de Vargas Llosa portent la trace de cette entreprise. Dans le chapitre sur Mario Vargas Llosa de la belle galerie de portraits qu’il publiée sous le titre Cultural Amenesia,  le critique australien Clive James dit que le genre dans lequel réside sa véritable force n’est pas le roman, mais bien l’essai.  Tout le monde ne le suivra pas sur ce point, mais un tel jugement est loin d’être dépourvu de pertinence. En l’énonçant, James avait à l’esprit les essais des années 1962-1988 réunis dans les trois volumes de la série Contra viento y marea  (« Contre vents et marées »), dont une importante proportion porte sur des questions politiques et l’histoire de l’Amérique latine. Mais on pourrait faire le même éloge de ses articles sur beaucoup d’autres sujets.

Lorsqu’elles ne sont pas consacrées à des questions politiques ou de société, ou à l’évocation, toujours pittoresque et souvent émouvante, du Pérou qu’il a connu dans sa jeunesse, les chroniques de Mario Vargas Llosa traitent volontiers de sujets littéraires ou culturels. Depuis toujours, il aime commenter les livres d’autres écrivains, du passé ou contemporains. Souvent, ses critiques prennent la forme de portraits. Dans les recueils d’articles publiés à ce jour, on en trouve de nombreux auteurs, de Joseph Conrad à Antonio Tabucchi, en passant par James Joyce, Ernest Hemingway,  Boris Pasternak, Thomas Mann,  Jorge Luis Borges, André Malraux, Arthur Koestler, Günter Grass et bien d’autres. Avec le temps, l’éventail de ses intérêts s’est étendu à d’autres domaines que la littérature. Dans les chroniques d’El País de ces dernières années, on relève ainsi, pour ne citer que quelques exemples, des portraits de l’essayiste italien Claudio Magris et de la romancière Irène Némirovsky, un hommage au théâtre de Comédie française, un petit essai sur Piranèse dans lequel il salue en passant le beau texte de Marguerite Yourcenar sur le graveur, un compte rendu d’une visite de la dernière maison dans laquelle a vécu Dostoïevski à Saint-Pétersbourg, des commentaires sur la mythologie wagnérienne et le culte rendu au compositeur à Bayreuth, et des réflexions, sévères et judicieuses, sur la tendance malheureuse, dans la conception des musées contemporains, à accorder la prééminence à la mise en valeur de l’architecture du bâtiment sur celle de son contenu, sur la base d’une comparaison du musée du quai Branly à Paris et du musée royal d’Afrique centrale de Bruxelles dont ce dernier sort immédiatement vainqueur.

Flamme de curiosité et d’intérêt

La littérature d’Amérique latine et les connaissances de jeunesse de Vargas Llosa sont présentes par l’intermédiaire de recensions d’un livre de souvenirs de Pilar Donoso, fille de l’écrivain chilien José Donoso, ainsi que d’une réédition  des essais de son ami décédé Luis Loayza. En contraste avec ce que La civilización del espectáculo inciterait à penser de l’opinion de Vargas Llosa au sujet de la culture populaire, on découvre aussi, sous le titre « Lisbeth Salander doit vivre », un commentaire enthousiaste de la trilogie Millénium de Stieg Larson, décrite comme une histoire « formellement imparfaite » et « mal écrite » mais aussi passionnante que les romans d’Alexandre Dumas et Dickens,  un éloge inattendu de la série télévisée The Wire, qui peint de manière réaliste les démêlés de policiers désabusés et de truands et trafiquants de drogues sans envergure dans les faubourgs noirs de Baltimore, et une appréciation bienveillante du spectacle théâtral Cheval de guerre tiré du roman de Michael Morpurgo (adapté à la scène avant de l’être à l’écran par Steven Spielberg),  magnifique réalisation,  affirme Vargas Llosa « plus proche [toutefois]  du Cirque du Soleil que de la  meilleure production concevable d’une pièce de Shakespeare [ou] Ibsen ». Dans chaque cas, Vargas Llosa évoque son sujet en termes très clairs et à la manière didactique (scolaire diront certains), de celui qui, pour arriver à faire comprendre ce qui fait l’intérêt et la valeur d’une œuvre ou la richesse d’une personnalité, a d’abord dû se l’expliquer à lui-même.

La civilización del espectáculo est l’expression de la déception de Mario Vargas Llosa face à la façon dont va le monde, de son dépit et de sa tristesse à la perspective de voir s’engloutir dans le néant tout un univers de valeurs qu’il considère indispensable à la vie civilisée. Le livre est un lamento résigné davantage qu’un appel à la mobilisation, moins un cri d’alarme qu’un chant de désespoir. Rien n’indique qu’en le publiant son auteur ait eu l’espoir ou l’ambition d’enrayer si peu que ce soit une tendance contre laquelle, à juste titre, il semble penser qu’on ne peut rien : si la culture « au sens traditionnel de ce mot » est effectivement condamnée, il est évident qu’un pamphlet comme La civilización del espectáculo n’est pas de nature à retarder d’une seule seconde le processus de son annihilation progressive. Mais une autre vérité est tout aussi incontestable : tant qu’il y aura des millions de gens pour souhaiter conférer à leur existence, sinon un peu plus de sens, en tous cas une dimension supplémentaire par le moyen de la contemplation de la beauté et de la réflexion, les analyses dont Mario Vargas Llosa nous gratifie au sujet des livres qu’il lit, des expositions qu’il visite et des spectacles auxquels il assiste, et les portraits qu’il brosse des artistes et des écrivains qu’il admire, aideront à garder brillante la flamme de curiosité et d’intérêt qui fait vivre cette culture dont, un peu imprudemment,  il prophétise la disparition imminente.  

Michel André

Londres au cinéma

« Une rumeur sous une fumée », disait Victor Hugo. Alors que Londres s’apprête à s’imposer sur les écrans du monde entier à l’occasion des Jeux Olympiques, l’ambition de World Film Location London, dirigé par l’écrivain et journaliste Neil Mitchell, est d’interroger la diversité des images véhiculées sur la capitale anglaise par un média structuré esthétiquement et narrativement : le cinéma. Comment les différents réalisateurs travaillent-ils le récit et le lieu ? Quelles images structurent leurs représentations de la ville ? Enfin : jusqu’à quel point les représentations cinématographiques de Londres reflètent-elles son histoire, sa puissance, ses mutations ?

Abondamment illustré, l’ouvrage revient sur cinquante scènes de films tournés à Londres, depuis The Lodger (Hitchcock, 1929) jusqu’aux Promesses de l’Ombre (Cronenberg, 2007), en passant par Passport to Pimlico (Cornelius, 1949), My Fair Lady (Cukor, 1964), ou encore Blow-Up (Antonioni, 1967). Abordés chronologiquement et situés sur une carte, les films choisis révèlent la variété des représentations de la ville et invitent tout autant le promeneur à retrouver les lieux, que le cinéphile à découvrir de nouveaux territoires cinématographiques.

Une sélection d’essais de critiques et d’universitaires dégage les tendances de fond du traitement cinématographique de Londres : des bas-fonds brumeux du Londres victorien (Oliver Twist) jusqu’au Londres british très stylé de Love Actually (Curtis, 2003), sans pour autant exclure les aspects liés à la modernité politique et géopolitique d’une capitale mondiale (Le Monde ne Suffit pas, La Mort dans la Peau). À chaque genre de film correspond un traitement cinématographique singulier de la ville : une gamme chromatique, une attention particulière à certains monuments, une atmosphère urbaine influant sur l’esthétique générale du film et complétant notre construction mentale de l’espace urbain.

À la lecture, on est frappé devant la permanence de la représentation du Londres victorien, une véritable valeur sûre au cinéma : la ville de Jack l’Éventreur (Jack the Ripper, 1976 ; From Hell, 2001), de Sherlock Holmes (les deux films de Guy Richie) et de Dickens (Oliver Twist, adapté par David Lean en 1948, Oliver Reed en 1968 ou encore Roman Polanski en 2005) est un long brouillard peu tranquille, dégageant une esthétique de film noir et historique. Depuis sa reconstitution en studio (les décors d’Oliver d’O. Reed ont été élevés dans les studios de Sheperton), jusqu’à sa construction digitale chez Richie, en passant par le maquillage de Prague dans le film de Polanski, la ville victorienne est aussi une ville reconstruite, fantasmée, travaillée pour alimenter l’imaginaire populaire (Sweeney Todd de Tim Burton). Mais de nombreux cinéastes cherchent  aussi à construire le mystère de la ville à partir de la matière urbaine même, comme David Lynch situant Elephant Man dans certains quartiers industriels de Londres.

Il demeure évidemment qu’un seul film ne peut contenir l’entièreté d’un espace urbain, ni sa vérité. Si l’on considère le fameux quartier de Notting Hill, on voit qu’il apparaît tantôt comme un melting-pot fameux pour sa population caribéenne (Pressure, Ove, 1976), tantôt comme un quartier dégradé (The Squeeze, Apted, 1977), ou encore comme un bastion de l’englishness (Coup de foudre à Notting Hill, Michell, 1999). Paradoxalement, l’image faussée du film de Michell contribue à nourrir un imaginaire touristique qui, à son tour, conduit à des évolutions de la forme urbaine et de son peuplement (gentrification, esthétisation).

C’est sans doute aujourd’hui dans le thriller et le film d’action que se révèle le mieux la réalité éclatée du Londres contemporain : l’utilisation du système de télésurveillance dans la gare de Waterloo fournit à La Vengeance dans la Peau (Greengrass, 2007) une de ses meilleurs scènes ; David Cronenberg utilise dans Les Promesses de l’Ombre les espaces liminaires de la ville et interroge les mutations du système mafieux mondial ; et Le Fils de l’Homme (Cuarón) construit un Londres dystopien à partir de sa réalité architecturale contemporaine.

Au fil de ses essais pertinents, dont une étonnante approche du métro londonien comme creuset de monstruosités fantasmées (Death Line, Creep), cet ouvrage ne manque pas d’enrichir substantiellement notre regard sur la capitale britannique, et son cinéma.

Axel Scoffier

Les vraies origines du sida

Que sait-on des origines du sida ? Si l’on n’est ni un spécialiste ni l’une des nombreuses personnes directement touchées par la maladie, la réponse risque fort de s’en tenir aux idées reçues habituelles : « Hum… La presse a commencé d’en parler au début des années 1980, comme d’une maladie bizarre apparue chez les homosexuels de San Francisco. Ça existait et se propageait sûrement depuis un bout de temps… Un steward canadien l’a attrapé quelque part en Afrique pendant l’un de ses voyages – comment s’appelait-il déjà ? Le “patient zéro”, certains l’appelaient comme ça… » Mais ce steward importe-t-il vraiment ? A-t-il rapporté quelque chose d’Afrique, ou d’ailleurs ? Si c’est d’Afrique, comment le sida est-il apparu là-bas, depuis combien de temps existait-il et comment a-t-il commencé sa mortelle progression ? Voilà les questions que les spécialistes étudient depuis maintenant trois décennies, mais il a fallu attendre le travail de Jacques Pépin, épidémiologiste à l’université de Sherbrooke, au Québec, pour découvrir toute l’histoire, avec ses dérangeantes implications sur le fonctionnement de la médecine contemporaine.

Plusieurs grands théoriciens de la complexité affirment que, pour s’occuper de problèmes simples, comme la structure des virus, on peut se contenter des données « factuelles » des laboratoires ; pour les questions plus difficiles, comme la mise en place de programmes de vaccination, on peut construire des modèles mathématiques et informatiques ; mais, pour comprendre la richesse de la vie sur terre, pour mettre en résonance cas individuels, données de laboratoire et effets de la mondialisation, pour suivre les conséquences involontaires d’interventions bien intentionnées, nous avons besoin de narration. Pépin l’a parfaitement compris.

Son récit se lit comme un roman tragique, qui prend soin de mêler à un impressionnant volume de données scientifiques l’évocation de la mégalomanie coloniale et ses souvenirs personnels. Pépin remonte aux origines biologiques du VIH : le virus d’immunodéficience simienne (VIS). Les chimpanzés, qui vivent tous en Afrique, sont les plus proches parents vivants de l’espèce humaine ; nous sommes donc particulièrement sensibles aux infections qu’ils transportent. La transmission du VIS d’une sous-espèce de chimpanzé, Pan troglodytes troglodytes, à des chasseurs (par l’intermédiaire de blessures) s’est produite régulièrement, mais rarement, pendant des siècles. Puis les choses ont changé.

 

Le patient zéro apparaît vers 1920

La pandémie mondiale du sida est née de la rencontre de plusieurs phénomènes : le changement technologique (la disponibilité des armes à feu, qui a conduit au développement de la chasse) ; l’évolution sociale (les opérations militaires coloniales et les projets de développement, comme la construction de chemins de fer et de villes, avec ce que cela signifie de concentration humaine et de prostitution généralisée) ; la mobilité internationale des individus (généralement liée à l’aide économique, militaire et technique) ; et le développement de programmes de santé publique agressifs, paternalistes, mais bien intentionnés (la vaccination contre différents maux comme la maladie du sommeil, la syphilis et la lèpre, ainsi que l’usage de produits sanguins pour le traitement de l’hémophilie). Comme dans toute tragédie, la bonne volonté, l’orgueil démesuré, la cupidité, la pauvreté et l’ignorance jouent ici les premiers rôles.

L’explosion initiale, à partir d’un chasseur isolé (le vrai patient zéro) vers la population humaine en général, a eu lieu dans les années 1920, quand les autorités sanitaires des territoires africains administrés par la France ont lancé de vastes programmes de lutte contre la maladie du sommeil, provoquée par un parasite transmis par le sang. Le seul traitement était une injection à base d’arsenic, dans un contexte où l’on manquait d’aiguilles et de seringues, où il n’existait aucun moyen de stérilisation simple sur le terrain, et où l’on comprenait encore mal le mode de transmission des virus par un matériel contaminé. Une fois répandu dans l’ensemble de la population (et non plus seulement chez les chasseurs), le virus a gagné les territoires voisins par le biais à la fois des campagnes sanitaires et de la prostitution – activité inséparable de l’entreprise coloniale.

Mais comment le VIH est-il passé d’Afrique en Amérique du Nord, où il a fait de tels ravages ? Au début des années 1960, Haïti a envoyé plus de mille techniciens et enseignants pour aider à la reconstruction du Zaïre après le départ des Belges. L’un d’eux (le vraisemblable patient zéro pour l’Amérique du Nord) a rapporté l’infection en Haïti. Au même moment, le commerce planétaire des produits sanguins connaissait un développement rapide, notamment pour traiter l’hémophilie. En Haïti, Luck­ner Cambronne, le leader des redoutables « tontons macoutes » du dictateur François Duvalier, non content d’assassiner les opposants politiques et d’exporter leurs cadavres vers les facultés de médecine américaines, se livrait aussi au trafic de produits sanguins, ce qui lui valut son surnom de « vampire des Caraïbes ». La multiplication des dons effectués par des déshérités, dans un contexte où l’équipement était mal stérilisé, a facilité la propagation du virus dans cette population. De là, via les exportations de plasma et le tourisme sexuel, la maladie a gagné l’Amérique du Nord.

Après avoir raconté comment le VIH s’est transmis à travers des programmes de collecte de sang dans différents pays, Pépin s’interroge : « Qu’ont en commun toutes ces histoires ? Des populations pauvres, en quête d’une source de revenus rapides et prêtes à vendre fréquemment leur sang. Des centres de collecte à but lucratif, où quelques-uns cherchent à gagner autant d’argent que possible en réduisant les coûts, grâce à la réutilisation des aiguilles, seringues et éprouvettes, inconscients du risque de transmission des virus – à moins qu’ils y aient été indifférents. Un marché lucratif pour ces produits. Et, en dernier lieu, un “patient zéro” qui introduit l’agent infectieux. »

Le grand mérite de Pépin est de ne proférer aucune affirmation gratuite. Il s’appuie sur l’analyse détaillée de la colonisation européenne des régions d’Afrique où le sida est apparu, de la répartition géographique des primates non humains, de la décolonisation, des études phylogénétiques des virus, de la biologie moléculaire, du comportement humain. Il combine l’intuition, le bon sens et l’épidémiologie. Il ne néglige pas le rôle des héros (ou antihéros), de la guerre, du commerce et des préjugés. Il propose enfin toutes sortes d’hypothèses alternatives, avant d’examiner vigoureusement tous les éléments susceptibles de les corroborer ou de les réfuter. Et quand il ne dispose que de preuves indirectes (comme sur ce qui s’est réellement produit en Haïti), il reconstitue l’explication la plus convaincante à partir de sources différentes. Le matériau est dense, mais Pépin le manie habilement. Il ne se prive pas de commentaires sarcastiques, parfois simplement à travers le choix de la ponctuation. Exemple : au Congo belge, dans les années 1930 et 1940, les patients qu’on pensait atteints de gonorrhée « recevaient des injections de lait (!) et de vaccin contre la typhoïde (!) ».

Selon Pépin, la plupart des leçons à tirer des particularités de l’épidémie VIH l’ont déjà été. Mais « s’il est un nouveau message à retenir de cette histoire, telle que l’envisage ce livre, c’est celui-ci : les interventions humaines les mieux intentionnées peuvent avoir des conséquences microbiologiques désastreuses et imprévisibles ». Lire cela me réjouit et m’afflige à la fois. D’un côté, je suis ravi qu’un médecin ait, enfin, cette perspicacité. Mais cela m’attriste aussi, car le phénomène est depuis longtemps bien connu de ceux qui étudient le rapport entre bien-être humain et systèmes socioécologiques complexes. Malheureusement, de nombreux chercheurs en biomédecine l’ont oublié, concentrés qu’ils sont sur l’image au bout de leur microscope. Le neurologue Oliver Sacks, dans son merveilleux livre L’Œil de l’esprit, prétend qu’« on n’accorde pas à notre vision périphérique le respect qu’elle mérite ». Cette remarque s’applique bien sûr à l’expérience individuelle, mais certains d’entre nous estiment que les tâtonnements désorientés d’une science médicale ultra-spécialisée témoignent d’une absence collective – et d’une perte pathologique – de respect pour cette vision périphérique. Heureusement, Pépin témoigne d’une sorte de guérison.

L’attention scrupuleuse qu’il prête aux données lui permet de remarquer quelques phénomènes inattendus, voire, au premier abord, aberrants. Par exemple, il est capable de constater, sans céder à une fausse culpabilité politiquement correcte, que, pour « certaines femmes d’Afrique centrale, se prostituer est une forme de libération. Elles partent s’installer en ville, loin de leur famille, des contraintes et des valeurs de leur société, libres de se conduire à leur guise ». Ce passage m’a rappelé une discussion avec une collègue sur notre recherche en Amérique centrale. Je m’indignais des méfaits des maquiladoras, ces usines textiles détenues par des groupes coréens ou chinois ; elle m’a répondu que ces ateliers de misère offraient à bon nombre de ces jeunes femmes la première occasion de gagner leur vie de manière indépendante, si maigre soit le salaire, et donc d’échapper à leurs communautés patriarcales et à leurs foyers violents. Toute histoire est prise dans un faisceau d’effets positifs et négatifs. Obtenir ce que l’on souhaite le plus – ou se débarrasser de ce que l’on déteste – est toujours à la fois une perte et un gain.

 

Une épidémie d’origine médicale

Nous avons ainsi construit des barrages pour faciliter l’irrigation, augmenter la production alimentaire et fournir de l’énergie à l’industrie, alors même que leurs impacts négatifs potentiels ou connus étaient (parfois tragiquement) sous-estimés, mal compris ou mal gérés. En Égypte, où la bilharziose – une infection causée par un parasite du conduit urinaire, du foie et des intestins – sévit depuis près de cinq mille ans, l’irrigation permanente des terres arables dans les décennies qui ont suivi la construction du premier barrage d’Assouan en 1902 a provoqué une dramatique progression de certaines formes de la maladie. Quand le haut barrage a été édifié (1), suscitant la crainte d’un nouveau développement du mal, l’Égypte a organisé une campagne sans précédent de traitement de la bilharziose : on a administré chaque année plus de 2 millions de vaccins à 250 000 personnes. Mais, comme le raconte Pépin, à la fin de la campagne, plus de 20 % des Égyptiens âgés de 10 à 50 ans avaient contracté l’hépatite C à cause de seringues mal stérilisées – la plus grande épidémie d’origine médicale de l’histoire.

Hélas, la leçon des « conséquences involontaires » n’est pas entendue par ceux qui en ont le plus besoin. En outre, qui souligne le fossé entre notre capacité technologique et notre connaissance scientifique risque de passer pour un ennemi du progrès. Selon l’OMS, la réutilisation de seringues dans les pays en développement provoque encore chaque année 22 millions de nouveaux cas d’hépatite B, 2 millions de nouveaux cas d’hépatite C, et 260 000 nouveaux cas de sida. Nous avons les connaissances et la technologie, mais il n’y a pas assez d’argent à gagner dans l’organisation d’injections sans risque dans les pays pauvres.

Voilà un fossé d’un autre genre dans notre paysage planétaire escarpé, un fossé moral, que des considérations financières ont ouvert et laissent ouvert. Cet abîme, où s’enchevêtrent maladie, éthique, business et phé­nomènes écologiques et sociaux complexes, est notre nouvelle frontière sanitaire. Pépin nous offre un excellent point de départ pour cette expédition périlleuse mais cruciale.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada en janvier-février 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.