Meilleures ventes en Colombie – La guerre en face

1 Evelio Rosero, La carroza de Bolívar (« Le char de Bolívar »), Tusquets

2 Javier Moro, El imperio eres tú (« L’empire c’est toi »), Planeta

3 Juan Gabriel Vásquez, El ruido de las cosas al caer (« Le bruit des choses quand elles tombent »), Alfaguara

4 Tomás González, La luz difícil (« La lumière difficile »), Alfaguara

5 Jonathan Franzen, Libertad (Freedom ), Salamandra

6 Carlos Ruiz Zafón, El prisionero del cielo (« Le prisonnier du ciel »), Planeta

7 Sarah Lark, En el país de la nube blanca (« Au pays du nuage blanc »), Ediciones B

8 Paulo Coelho, Aleph, Planeta

9 Laurent Gounelle, No me iré sin decirte adónde voy (Les dieux voyagent toujours incognito), Planeta

10 Kenizé Mourad, De parte de la princesa muerta (De la part de la princesse morte), Espasa

Librería nacional de Colombia, le 5 mars 2012.

Chaque semaine, les quotidiens de Bogotá publient la liste des meilleures ventes de livres dans la principale chaîne de librairies de Colombie, la Librería nacional de Colombia. Ce palmarès, qui fait la part belle aux ouvrages historiques, montre à quel point les lecteurs sont désireux de revenir sur le passé violent du pays. Le succès remporté par La carroza de Bolívar (« Le char de Bolivar », voir Books, n° 31, avril 2012, p. 88), du romancier colombien Evelio Rosero, n’a rien d’anodin. Ce récit met en scène un historien amateur souhaitant faire défiler le héros des indépendances latino-américaines lors du carnaval de Pasto. Véritable entreprise de démythification, son projet va heurter les principaux acteurs locaux, depuis le maire de la cité jusqu’à la guérilla. Il faut dire que cette ville du sud-ouest de la Colombie, restée fidèle au roi d’Espagne, fut sans doute celle où le « mal nommé libérateur » montra son visage le plus sombre au cours d’un massacre qui fit des centaines de morts le 24 décembre 1822.

Quant au deuxième ouvrage de la liste, El imperio eres tu (« L’empire c’est toi ») de l’écrivain espagnol Javier Moro, il s’agit d’une épopée historique à dimension sentimentale, centrée sur le personnage de Pedro Ier, empereur du Brésil à la vie amoureuse mouvementée. Autre fiction historique, El ruido de las cosas al caer (« Le bruit des choses quand elles tombent », voir Books, n° 25, septembre 2011, p. 12), de Juan Gabriel Vásquez, revient sur l’époque du narcotrafic et la façon dont il a marqué toute une génération : « La peur était la principale maladie des habitants de Bogotá », affirme l’auteur. Seul La luz difícil (« La lumière difficile », voir Books, n° 32, mai 2012, p. 13), sixième roman du Colombien Tomás González, offre aux lecteurs un récit plus intime. Le personnage principal est un peintre qui se souvient des derniers jours de la vie de son fils aîné, victime d’un accident qui le diminue à tel point qu’il décide de mettre fin à ses jours.

Finalement, le marché colombien résiste plutôt bien aux poids lourds de l’édition internationale que sont, chacun dans leur genre, Freedom, de l’Américain Jonathan Franzen, El prisionero del cielo (« Le prisonnier du ciel »), troisième volet de la trilogie de l’Espagnol Carlos Ruiz Zafón, Aleph, le récit de la dernière quête spirituelle de Paulo Coelho, ou bien encore De la part de la princesse morte, le bestseller mondial de la Française d’origine turco-indienne Kénizé Mourad. 

Sophie Daviaud

Sophie Daviaud, maître de conférences à Sciences-Po Aix-en-Provence, est spécialiste de la Colombie. En 2010, elle a publié L’Enjeu des droits de l’homme dans le conflit colombien, aux éditions Karthala.

Ô gentillesse ennemie !

Daniel Glattauer est devenu un auteur à succès en 2006 avec son roman épistolaire numérique, composé d’échanges de courriels, Quand souffle le vent du nord (Grasset). La suite de cette histoire d’amour courtois à l’heure d’Internet, La Septième Vague, avait elle aussi séduit un large public. Dans Ewig dein (« À toi, pour toujours »), son nouvel opus, Glattauer reste fidèle au genre qui a fait sa popularité, la romance, mais y introduit un ingrédient nouveau : l’angoisse. « Judith semble avoir gagné le gros lot avec Hannes Bergtaler. C’est l’homme le plus gentil qu’elle ait jamais rencontré. Un homme peut-être trop gentil… », résume le Wiener Zeitung qui ajoute que tout l’art de Glattauer consiste à montrer « ce que la gentillesse peut cacher d’horreur ». La recette semble fonctionner. 

Dans le secret des hommes illustres

Loin des ouvrages traditionnels de développement personnel, The Wonderbox, de Roman Krznaric, éveille l’intérêt aux antipodes. Plutôt que de collectionner les conseils psychologiques, Krznaric préfère évoquer la vie de personnages illustres qui ont réalisé des choses extraordinaires : Galilée, Tolstoï ou bien encore le funambule Philippe Petit. Tous ont en commun d’avoir osé sortir du moule : « Si nous voulons avoir une révolution galiléenne dans nos vies, il faut décider où pointer le télescope », écrit l’auteur, encourageant ses lecteurs à prendre des risques. Même le quotidien The Australian se laisse aller à l’enthousiasme, saluant là cette invitation à « agir de façon libre et imaginative, pour construire une vie meilleure ». 

Regarde un homme tomber

Trois ans après le succès retentissant du roman « Les Eltychev », qui relatait le déclassement d’une famille de Sibérie, le dernier livre du Russe Roman Sentchine s’intéresse à la nouvelle classe moyenne moscovite, apparue dans la Russie des années 2000. Son narrateur est un trentenaire qui mène un train de vie confortable grâce à son activité d’acheteur d’espaces publicitaires. Mais cette belle mécanique s’enraye le jour où il découvre la liaison que son épouse entretient avec un autre homme. Le personnage se voit inexorablement aspiré dans une spirale de drames personnels : victime d’une agression dans la rue en plein hiver, laissé pour mort, il évite de peu l’amputation. À sa sortie de l’hôpital, des problèmes l’attendent au travail, puis un litige surgit suite à l’achat précipité d’un appartement.

Informatsia fait la « chronique d’une lente dégradation, de la momification d’un individu vivant », résume le magazine Aficha au sujet d’un ouvrage dans lequel toute la critique russe a reconnu l’« esprit de la prose existentialiste », comparant le héros du roman à Antoine Roquentin, personnage emblématique de La Nausée

America, America

En 2010, le roman America du Libanais Rabee Jaber avait manqué de peu le Booker Prize arabe. Depuis, l’ouvrage s’est durablement installé parmi les meilleures ventes de plusieurs librairies beyrouthines et du premier site arabe de vente en ligne, Neelwafurat.com. En mars dernier, à 40 ans, Jaber s’est même vu consacré valeur sûre de la littérature arabe contemporaine en décrochant finalement la prestigieuse récompense avec un autre roman, intitulé « Druzes de Belgrade ».

Dans America, ce journaliste et écrivain prolifique, auteur de quelque seize romans, décrit l’attraction qu’exerça le Nouveau Monde sur les populations moyen-orientales du début du XXe siècle, « quand les puissances coloniales s’affrontaient pour savoir qui s’emparerait de notre région et exploiterait ses richesses », précise Haitham Hussein dans le supplément culturel du quotidien libanais As-Safir. Les « Turcos » ou « Syrios », comme les Américains appelaient à l’époque les immigrés de l’ancien Empire ottoman, rêvaient eux aussi de l’Amérique et s’embarquaient par milliers pour le nouveau continent, les États-Unis aussi bien que le Cône Sud.

Le roman s’ouvre sur la prière que récite Martha Hadad en apercevant au loin la statue de la Liberté sur le bateau qui l’amène à New York. Lasse d’attendre les lettres de plus en plus rares de son mari Khalil, parti quelques années plus tôt de leur village de Batater, dans la montagne libanaise, pour tenter sa chance en Amérique, la jeune femme l’a quitté à son tour, bien décidée à retrouver son amour.

Martha ne reverra jamais Khalil. Elle finira par apprendre qu’il s’est installé en Californie, a épousé une Américaine et se prénomme désormais Joe. Mais le parcours de l’héroïne, qui mourra à plus de 80 ans, permet à l’écrivain libanais de faire défiler toute l’histoire du XXe siècle. Car Martha passera aussi par Alexandrie, Marseille, Le Havre… « Dans America, explique le critique littéraire du quotidien As-Safir, Rabee Jaber s’attache à démolir les structures de l’espace, du temps, des mentalités en racontant un siècle ponctué par les drames des deux guerres mondiales. » Alternant la narration classique avec des échanges épistolaires ou la lecture de Mémoires, multipliant les allers-retours dans l’histoire et la géographie au gré des rencontres que fait Martha, Jaber souligne « l’influence des lieux et des époques sur les comportements humains », commente pour sa part Fatima Muhsen dans les colonnes du quotidien saoudien Al-Riyad.

Bestseller du passé – Le 1984 tchèque

Écrit après le printemps de Prague par le chef de file de l’underground tchèque, Egon Bondy, Invalidní sourozenci (« Frères et sœurs invalides ») fut longtemps considéré comme la « bible » du mouvement. Entre contre-utopie, satire et parodie d’anticipation, le récit plonge le lecteur dans les années 2600 de notre ère et se déroule sur le seul îlot épargné par un tsunami de déchets, dans une société divisée en quatre classes : officiers, sous-fifres, citoyens ordinaires qui « ne font que turbiner pour s’acheter un nouveau réfrigérateur » et « invalides », anciens intellectuels rejetés qui vivent entre eux dans l’humilité et la spiritualité. Un mode de vie également vain, puisqu’ils perdront eux aussi la conscience de l’histoire. « Invalidní sourozenci ne se laisse pas lire facilement, commentait le Frankfurter Allgemeine Zeitung à la sortie du livre en Allemagne, en 1999. L’imagination de Bondy est bien trop fantastique. » Pourtant, les Tchèques continuent à le dévorer. 

La politique des émotions

Pourquoi avons-nous tant de mal à convaincre ceux qui ne partagent pas nos opinions en matière de morale ou de politique ? Cela vient-il d’une quelconque faiblesse de notre argumentation ? Non, répond le psychologue américain Jonathan Haidt dans son ouvrage The Righteous Mind (« L’esprit vertueux »), qui s’est rapidement hissé au rang des meilleures ventes. Même face à une démonstration irréfutable de notre erreur, explique-t-il, notre premier réflexe est de camper sur nos positions. Et pour cause : nos convictions profondes, des intuitions issues du versant émotionnel de notre psyché, ne sont jamais le fruit d’un raisonnement. La raison ne fait que fournir après coup des justifications pour renforcer – et présenter sous un jour « objectif » – notre parti pris initial. « La raison, résume William Saletan dans le New York Times, ne travaille pas à la manière d’un juge évaluant impartialement les preuves. Elle fonctionne comme un avocat ou un porte-parole justifiant nos actes et nos opinions aux yeux d’autrui. »

Étayée par une quantité impressionnante de données expérimentales, cette thèse conduit Haidt à son véritable objet : expliquer pourquoi les conservateurs américains ont réussi à triompher sur le terrain des « valeurs » aux dépens des démocrates. Professeur de psychologie à l’université de Virginie, Haidt s’intéresse comme d’autres de ses collègues à l’application des neurosciences et de la psychologie évolutionniste au champ politique (lire « Le cerveau de l’électeur », Books, n° 31, avril 2012, p. 37-39). Pour lui, la grande réussite des conservateurs est de tenir un discours en phase avec la plupart des intuitions qui sous-tendent notre psychologie morale. Celles-ci se regroupent, selon lui, autour de six thèmes principaux : l’assistance à autrui, l’équité, la liberté, la loyauté, l’autorité et le sens du sacré. Éclectique, l’idéologie conservatrice en appelle à tous, tandis que les progressistes s’intéressent principalement à deux d’entre eux seulement : l’assistance aux personnes et la résistance à l’oppression.

« Voilà le message surprenant que Haidt adresse à la gauche américaine : sur le plan de la moralité, les conservateurs ont des vues plus larges que les progressistes. Leur menu est plus varié », note Saletan. Une autre erreur des démocrates serait de soutenir des politiques qui minent le « capital moral » de la société – entendez les normes et institutions qui, comme la religion et les valeurs familiales, encouragent la coopération et limitent l’individualisme. Haidt est ainsi préoccupé par « les programmes sociaux qui substituent l’aide publique au soutien conjugal et parental et sapent l’écosystème familial », résume Saletan. Ou par « les politiques éducatives qui, en permettant aux élèves de poursuivre en justice leurs professeurs, affaiblissent l’autorité dans la classe ». Aussi nobles soient-elles, ajoute-t-il, les campagnes en faveur de populations lointaines, comme celle du Darfour, contrarient selon lui notre tendance naturelle à privilégier ceux qui sont proches de nous et nos compatriotes – autre thème cher aux conservateurs. S’il admet que les traditions doivent parfois évoluer, il appelle les progressistes à la prudence quand il s’agit des piliers de la société. Haidt, qui se présente comme un ancien démocrate, affirme avoir conçu son livre comme un avertissement amical à leur égard : au lieu de disqualifier la posture moralisatrice des conservateurs en la jugeant « irrationnelle », mieux vaudrait tenter de comprendre pourquoi elle se traduit par des succès électoraux. 

Anatomie d’un krach

Toute la presse britannique a salué le roman de John Lanchester, brillante chronique du Londres des années 2000, « digne du meilleur Dickens », selon Claire Tomalin dans The Observer. Avec ce récit d’une année (décembre 2007-décembre 2008) dans la vie des habitants d’une rue imaginaire du sud de Londres, Lanchester, qui a couvert comme journaliste la crise financière de 2008, raconte la folie du marché immobilier, l’enrichissement soudain des propriétaires, l’emballement de l’économie, jusqu’à l’explosion de la bulle. Véritable « fable morale sur l’argent », Capital s’offre comme « la chronique aussi habile que lucide de la société londonienne sordide, incertaine et fragmentée d’aujourd’hui, qui a presque remplacé la religion par le shopping ». 

La rage du torero

« L’écrivain espagnol Francisco Umbral disait que l’on écrit mieux dans la rancœur. On pourrait en dire autant pour le toreo », note Javier Villán dans les pages d’El Mundo à propos de la parution en Espagne de l’autobiographie d’une légende de la corrida, Joselito, José Miguel Arroyo de son vrai nom. Alors que s’ouvre la saison de tauromachie dans la péninsule déchirée par les débats sur le sujet, l’ouvrage connaît un immense succès. Il faut dire qu’il s’inscrit « dans le droit fil de la tradition picaresque espagnole », poursuit Villán : « La vie de Joselito, c’est l’histoire d’un orphelin rebelle, agressif, qui passera son temps à vouloir régler ses comptes avec notre société bourgeoise. » Et le critique aficionado de conclure que « le torero est l’expression primaire de la lutte des classes, comprise du point de vue du lumpenproletariat ». 

Vous avez dit marginal ?

« Mais où sont donc dans ce livre les vagabonds, les danseuses du ventre, ou les adeptes du kung-fu ? », s’interroge Kavarna, le supplément littéraire du quotidien tchèque MFDnes. « Et pourquoi consacrer un chapitre aux hooligans quand il y en a déjà un sur les skinheads ? », demande de son côté le site d’information de Radio Wave. Kmeny (« Tribus »), qui présente en textes et photos les différentes sous-cultures de Prague, a provoqué un engouement général et un vaste débat en République tchèque. « L’aide d’un sociologue a été déterminante en ce qui concerne la terminologie, explique le rappeur Vladimir 518, à l’origine du projet, dans les colonnes de IN Magazín. Nous avions commencé à faire une liste à rallonge avant de réaliser que nous ne voulions pas écrire une encyclopédie. Voilà pourquoi nous avons sélectionné vingt-cinq groupes. »

Punks, métalleux, néohippies, bikers, fans de tuning, de tatouages, ou de culture pop japonaise (les « otaku »), collectionneurs (de chaussures de sport !), queers, gamers, hipsters, skateurs, skins, culturistes ou même gens du cirque font ainsi partie des heureux élus. Un représentant de chaque communauté a ensuite été chargé d’écrire un texte de présentation – style, musique, langage, mythologie, raison d’être. Parmi eux, le culturiste Fila : « Il y a peut-être dans cette aspiration à être toujours plus grand et plus fort quelque chose du désir enfantin de devenir adulte le plus vite possible. » Ou le skinhead Bukvicak : « Tu fais des trucs que tu aimes et tu ne les fais pas seul. Tu as une bande et c’est ça qui compte. »

Chez tous, on trouve les mêmes mobiles : le désir d’échapper à un monde hostile, d’appartenir à un groupe et, surtout, une recherche d’authenticité et de singularité. Reste, estime le Literární noviny, qu’en « mettant en scène ces sous-cultures, Kmeny devient le tombeau de leur authenticité, puisque l’invisibilité est une condition nécessaire à la survie des communautés alternatives, comme l’a expliqué l’anarchiste américain Hakim Bey ». Et l’hebdomadaire de citer le credo de ce qu’il appelle le « marketing tribal » : « Combiner les valeurs de l’originalité avec une offre de masse. »

Voilà pourquoi la quête d’in­dividualité revendiquée par les vingt-cinq participants de l’ouvrage n’est qu’un leurre, conclut IN Magazín, persuadé que toutes ces tribus « se coulent aujourd’hui dans un même moule, en une sorte de mélange indistinct » : « À une époque où tout est à portée de clic, chacun peut construire son propre microcosme, infime poussière dans une sous-culture globale. Dès lors, il ne s’agit plus de savoir à quelle communauté on appartient, mais de se poser la question qui résonnait déjà dans le Paris de 1968 : êtes-vous des consommateurs ou des acteurs ? »