Globo confidential

Pendant plus de trente ans, José Bonifácio de Oliveira Sobrinho, dit « Boni », a été le chef tout-puissant du groupe médiatique brésilien Rede Globo. Architecte de la stratégie qui a fait le succès de l’entreprise, Boni a réuni en une seule entité la production, le journalisme et le divertissement, autrefois séparés. Sous sa tutelle, la fameuse telenovela de la chaîne Globo s’est invitée dans tous les foyers brésiliens. Nul besoin de dire que son autobiographie, sortie en décembre dernier, était très attendue. « Si Globo capte aujourd’hui 45 % de l’audience et 72 % de la publicité télévisée, c’est à lui qu’elle le doit », résume Morris Kachani dans la Folha de São Paulo. Le journaliste se félicite que ce copieux volume de 400 pages élucide certaines polémiques, revenant notamment sur la complaisance de la chaîne à l’égard de la dictature militaire ou sur la décision de la rédaction en chef de désavantager Lula en 1989, lors du premier débat organisé pour une élection présidentielle. « Lecture obligatoire pour tous les professionnels du marketing », conclut Kachani, l’ouvrage tombe néanmoins dans l’écueil majeur de l’autobiographie, aussi inévitable qu’insupportable : « Être à soi-même sa propre source. » 

Les traductrices de Dickens

« À présent je n’autorise pas aucune traduction… et il me paraît que presque tout le monde étranger me fait l’honneur très flattant de regarder mes écrits comme une espèce de propriété publique… » Jusque dans les années 1850, les romans de Dickens étaient traduits ou adaptés en France comme aujourd’hui nombre de romans en Chine : sans paiement de droits ni égard pour le texte d’origine. Tout cela changea quand Louis Hachette passa un contrat avec le romancier pour entreprendre la traduction de ses œuvres complètes, passées et à venir. En guise de préface, Dickens s’adressait au « public français » en ces termes : « Jusqu’ici, moins heureux en France qu’en Allemagne, je n’ai pu être connu des lecteurs français que par des traductions isolées et partielles, publiées sans mon autorisation et sans mon contrôle, et dont je n’ai tiré aucun avantage personnel. La présente publication […] a été exécutée avec le plus grand soin […]. Elle a été dirigée par un homme distingué, qui possède parfaitement les deux langues, et qui a réussi de la manière la plus heureuse à reproduire en français, avec une fidélité parfaite, le texte original, tout en donnant à sa traduction une forme élégante et expressive. »

C’était du bon marketing mais ne reflétait qu’en partie la réalité : Dickens, dont le français était approximatif, ne prenait pas le temps de relire ces traductions. En 1856, il vint à Paris participer à un repas de trois heures organisé par l’éditeur avec les traducteurs. Le romancier y remarqua « une femme, jeune et jolie », sans doute Alix Bressant, qui traduisit Dombey and Sons à l’âge de 19 ans. Il y avait beaucoup de femmes parmi les traducteurs, car c’était à l’époque, pour les bourgeoises, l’un des rares moyens décents de gagner de l’argent, note Margaret Lesser dans le Times Literary Supplement. Mais la coordination de l’ensemble avait été confiée par Louis Hachette à l’un de ses anciens condisciples de l’École normale, Paul Lorain, en qui Dickens vit l’« homme distingué » évoqué dans sa préface. Lorain, qui était un ami de l’anglophile Guizot, avait été professeur à Louis-le-Grand et recteur de l’Académie de Lyon. Il avait publié un Tableau de l’instruction primaire en France et le terne Origine et fondation des États-Unis. Ces qualités offraient au moins la garantie que l’entreprise serait menée à bien en temps et en heure, sinon avec la subtilité requise.

Lorain traduisit lui-même Nicholas Nickleby et David Copperfield, et imposa aux autres traducteurs des règles strictes. Ils devaient laisser la moitié de chaque page blanche pour laisser de la place aux corrections. À tout seigneur tout honneur : le nom de Lorain apparaissait en grand sur la couverture (« sous la direction de »), celui du traducteur en petit au verso. Un lecteur du TLS signale que certains traducteurs avaient discrètement sous-traité : ainsi Charles Derosne, qui rendit une version assez médiocre des Grandes Espérances, se vit rappeler à l’ordre par une Mlle J. Florimond, qui lui écrivit ceci : « Monsieur. En me présentant cette semaine à la librairie Hachette pour réclamer mes droits résultant de la publication en volume de Jouets du destin, j’ai été fort surprise d’apprendre que vous en aviez touché la totalité. Je pouvais croire, en vous allouant les 2/3 des droits d’auteur – sur un travail que j’ai fait en entier, qui n’a été accepté que sur ma présentation et dont je reçois encore aujourd’hui les épreuves à corriger –, vous avoir fait la part assez belle pour éviter toute contestation. » Mlle Florimond reçut un chèque deux semaines plus tard.

Les paradis hollandais de Descartes

« Cogito erba sum. Et l’herbe de Hollande aida Descartes à trouver la méthode », titre allégrement le Corriere della Sera. Rendant compte du livre de Frédéric Pagès Descartes et le cannabis, récemment traduit en italien, l’écrivain Errico Buananno écrit qu’en allant vivre aux Pays-Bas, le philosophe a fait « ce que tous les Français sont toujours allés faire à Amsterdam : fumer ». Sauf qu’il ne s’agissait pas de cannabis, mais de tabac. Du moins à première vue. Dans une lettre du 5 mai 1632 à Guez de Balzac, Descartes se vantait d’habiter une ville où se trouvent « toutes les commodités et les curiosités que nous désirons », comme « les vaisseaux pleins de tout ce que les Indes produisent ». Et d’abord le petum, ou tabac, herbe du diable pour l’époque : le roi Jacques Ier d’Angleterre punissait les fumeurs de prison et la France avait interdit l’usage de la pipe dans les lieux publics en 1629.

Mais dans une autre lettre au même, Descartes faisait allusion à « ces magnifiques voyages » entre sommeil et rêve où lui venaient les meilleures idées. Du cannabis, alors ? Les indices historiques s’arrêtent là. Voilà en tout cas de quoi « piquer l’orgueil national des Français qui se sont toujours définis comme un peuple “cartésien” », écrit Buananno. Pour l’écrivain, cette fuite en Hollande rappelle surtout un passé français bien peu cartésien, celui de l’Inquisition, de la Contre-Réforme et des académies liées au pouvoir du cardinal de Richelieu. Et quand Pagès parle de cette « liberté belge » chère au Descartes du XVIIe siècle, il condamne en même temps « l’Europe actuelle qui attaque les volutes de la liberté, aveuglée par l’opium de son idée de grandeur ». 

Le linguiste et son double

Ferdinand de Saussure fut la coqueluche des structuralistes dans les années 1960. Son Cours de linguistique générale était sur la table de chevet des étudiants en anthropologie, en théorie littéraire, en psychanalyse et, bien sûr, en linguistique. Mais qui était-il et qu’a-t-il réellement apporté ? Un livre de plus de 700 pages entreprend de répondre à ces deux questions. Avec succès, estime Patrick Wilcken, auteur d’un ouvrage récent sur Claude Lévi-Strauss.

Même s’il alla jusqu’à contester la distinction entre voyelles et consonnes, sa pensée était moins originale que le personnage lui-même, résume Wilcken dans la Literary Review. Membre de la grande aristocratie genevoise, poète accompli, il enseigna d’abord dix ans à l’École des hautes études, à Paris. Il jouait aux courses à Longchamp et le soir aux cartes, notant ses gains et ses pertes sur un carnet avec deux en-têtes : « turf » et « poker », transcrits en grec. Entre 1906 et 1909, il rédigea 99 carnets de notes de recherche sur les anagrammes, « syllabogrammes » et autres « hypogrammes » dans la poésie classique. Dans ses cours à l’université de Genève, il considérait comme allant de soi que ses étudiants maîtrisent le grec, le latin, le français, l’allemand, l’anglais et l’italien. Il mit zéro à un devoir pour une seule faute, celle d’avoir confondu un a court avec un a long. Mais le plus étonnant fut son incapacité à publier quoi que ce soit de consistant après ses travaux de jeunesse sur le sanskrit et le système des voyelles dans le proto-indo-européen. Il écrivit des milliers de pages sur tous les aspects du langage, mais il fallut attendre sa mort pour que certains de ses étudiants s’attachent à compiler leurs notes et en faire le célèbre Cours de linguistique générale.

Mésentente cordiale

L’« amitié » franco-anglaise n’est qu’une longue suite de batailles, ou plutôt de défaites françaises : Crécy, Azincourt, Blenheim, Trafalgar, Waterloo… Stephen Clarke, l’auteur du fameux A Year in the Merde (1), récapitule avec délices mille ans d’avanies infligées par les Anglais. Et il enfonce le clou : nos malheurs ne seraient le plus souvent dus qu’à nous-mêmes, victimes de ce que Napoléon appelait « notre ridicule défaut national ». Les Anglais n’auraient eu qu’à exploiter les opportunités issues de notre passion pour la dissension – ou d’autres traits bien français, comme l’octroi des plus hautes responsabilités à des aristocrates ou des fonctionnaires incompétents. De fait, la liste des fauteurs de nos propres déboires est longue – de Robert d’Artois, instigateur de la guerre de Cent Ans, aux colons français s’entre-tuant au Nouveau Monde ou à Talleyrand mobilisant une coalition contre Napoléon.

L’exposé de Stephen Clarke, un journaliste anglais vivant en France et se disant « francophile », est érudit et « subjectif, certes, mais aussi plaisamment sarcastique », décrète le Malaysian Reader en une rapide absolution. Quoi qu’il en soit, nous serions bien avisés de préparer notre propre réplique, car la thématique est manifestement porteuse : le livre a longtemps figuré parmi les bestsellers en Grande-Bretagne, à la fois dans la catégorie « histoire » et dans la catégorie « humour », une performance !

La chronique franco-anglaise comporte en effet une forte dose de cocasserie, que l’auteur dé­busque à plaisir. « Il fait, selon Michael Simmins du Daily Mail, exploser tous les mythes français l’un après l’autre », en racontant notamment les efforts de nos historiens ou de notre inconscient collectif pour mettre au point, au fil des siècles, une version des faits bien à nous. Le cas Jeanne d’Arc en offre un bel exemple : victime de mauvaises façons à 100 % d’origine française (les Anglais ne servant que de paravent pour occulter la hargne de l’Église et la jalousie de Charles VII), la malheureuse donzelle a été rejugée après combustion, puis reconfigurée en héroïne nationale et même, sur le tard, en sainte. Voir aussi les catastrophes de Crécy et d’Azincourt, imputées à des causes exogènes, la pluie dans un cas, le soleil dans l’autre (alors que les Français auraient répété par deux fois les mêmes erreurs tactiques). Le livre d’histoire utilisé par le jeune Napoléon à Brienne ne qualifiait d’ailleurs pas ces batailles de défaites françaises mais de victoires gasconnes !

Et cette réécriture de l’histoire ne se limite pas au registre militaire. La « victoire morale » des bourgeois de Calais serait une supercherie (la ville n’a pas du tout été sauvée par leur sacrifice, d’ailleurs bien tardif). La « méthode champenoise » a été mise au point par un savant d’Oxford, Christopher Merret, et non par Dom Pérignon. La décapitation automatique, attribuée – contre son gré – au docteur Guillotin, était déjà utilisée à Halifax au XIIIe siècle. Même la Révolution serait fille d’Albion, via Voltaire et ses Lettres anglaises.

Enfin, l’Entente cordiale n’a rien réglé, mais simplement placé la rivalité hors du champ de bataille. Les Anglais continuent, en profitant de notre propension à nous tirer dans le pied, à nous tailler des croupières. Dernière en date, selon Stephen Clarke : la défaite de Paris aux Jeux olympiques, imputable aux gaffes de Jacques Chirac qui se serait aliéné les délégués finlandais du CIO en comparant leur cuisine à celle des Anglais ! 

1. Black Swan, 2004.

Le sens d’Intouchables

Intouchables est devenu en mars 2012 le film français le plus vu de tous les temps en Allemagne (depuis plus de trente ans, ce titre était détenu par Le Gendarme et les Extra-terrestres, avec Louis de Funès…). Mi-avril, il avait enregistré plus de sept millions et demi d’entrées. Résultat, les deux livres à l’origine du long-métrage sont devenus également des bestsellers. Le Second Souffle de Philippe Pozzo di Borgo, le riche tétraplégique qui a inspiré le personnage incarné par François Cluzet à l’écran, est actuellement l’essai le plus vendu outre-Rhin. Tu as changé ma vie d’Abdel Sellou, le voyou de banlieue devenu l’aide-soignant puis l’ami du premier, est lui aussi en tête des ventes, mais dans la catégorie livres de poche.

Pourquoi un tel engouement ?, s’interroge Elisabeth von Thadden dans Die Zeit. Elle rappelle que, lors de sa sortie en France, en 2001, l’ouvrage de Pozzo di Borgo n’avait connu qu’un succès d’estime. « Entre 2001 et 2011, nos vieilles sociétés surendettées et vieillissantes d’Europe ont connu une décennie de désillusion », estime la critique. La confiance dans un bonheur fondé avant tout sur la prospérité matérielle s’est effondrée. On assisterait dès lors à une revalorisation des biens immatériels, comme l’amitié et la solidarité… En Allemagne, près de dix millions de personnes, parmi lesquelles les handicapés, nécessitent des soins, et l’on voit se multiplier les mouvements d’entraide citoyens. « Ceux-ci ont peu à voir avec une morale du sacrifice, explique la journaliste. Pour la plupart, il s’agit comme pour Abdel Sellou, qui avait toujours refusé d’avoir un vrai travail, d’un mélange de libre disposition de soi et de désir de faire quelque chose qui ait du sens. » Autre ingrédient (plus inattendu) du succès d’Intouchables : le fait qu’un homme prenne soin d’un autre homme. « Imaginons, s’amuse Thadden, que l’un des protagonistes soit une femme, et soudain tout le charme s’évanouit. » 

Pauvre Balzac

En commentant la première édition des Lettres de Balzac, en 1876, Henry James exprimait ainsi sa déception : « Le caractère obsessionnellement et grossièrement professionnel de toute son activité, l’absence de loisir, de contemplation, d’expérience désintéressée, l’urgence de son furieux besoin d’argent, tout cela est exposé sans la moindre subtilité. » Dans le Times Literary Supplement, Graham Robb admet partager ce sentiment à la lecture de cette correspondance désormais dix fois plus volumineuse que celle à laquelle James avait accès. Il n’y a pas grand-chose à en tirer sur le plan littéraire, écrit-il. Il faut dire que ce second volume de La Pléiade concerne six années folles, au cours desquelles Balzac a écrit plus de trente romans et nouvelles, dont Le Curé de village, Ursule Mirouët et la plus grande partie des Illusions perdues. Il trouva aussi le moyen d’écrire et de mettre en scène une pièce de théâtre, Vautrin, et de publier l’un des tout premiers romans-feuilletons français, La Vieille Fille. Les chaises s’écroulaient en série sous le poids de ce romancier au physique de sumo, écrit Robb. Henry James y voyait « un homme presque tragiquement mal à l’aise. La face cachée disgracieuse de ce mal-être nous saute à la figure ». 

« L’Ingratitude »

« Un Rat, las de la vie des villes, et des cours […] ; un rat, que l’expérience avait rendu sage, enfin, un rat qui de courtisan était devenu philosophe, s’était retiré à sa maison de campagne (un trou dans le tronc d’un grand ormeau) où il vivait en ermite et dévouait tout son temps et tous ses soins à l’éducation de son fils unique.

Le jeune rat qui n’avait pas encore reçu de ces leçons sévères mais salutaires que donne l’expérience, était un peu étourdi ; les sages conseils de son père lui semblaient ennuyeux ; l’ombre et la tranquillité des bois, au lieu de calmer son esprit, le fatiguaient […].

Un beau matin, il se levait de bonne heure, il fit un petit paquet de fromage et de grain, et sans mot dire à personne l’ingrat abandonna son père et le logis paternel et partit pour des pays inconnus […].

Au bout de quelques heures il approcha une ferme, un odeur de cuisine l’attira, il entra dans la basse cour – là il vit une espèce d’oiseau gigantesque qui faisait un horrible bruit en marchant d’un air fier et orgueilleux. Or, cet oiseau c’était un dindon, mais notre rat le prit pour un monstre, et effrayé par son aspect, il s’enfuyait sur-le-champ.

Vers le soir il entra dans un bois, lassé et fatigué il s’assit auprès d’un arbre, il ouvrait son petit paquet, mangeait son souper et se couchait. S’éveillant avec l’alouette – il sentit ses membres engourdis par le froid, son lit dur le faisait mal ; alors il se souvenait de son père, l’ingrat rappelait les soins, et la tendresse du bon vieux rat, il formait des vaines résolutions pour l’avenir, mais c’était trop tard, le froid avait gelé son sang […]. »

 

Texte initialement paru dans la London Review of Books.

Le mystère de l’Iliade

Au mois de janvier dernier, l’universitaire américain Edward Luttwak se trouvait à l’aéroport de San Francisco lorsqu’il fut pris d’une envie subite : trouver une traduction de l’Iliade. Il en trouva non pas une, mais dix… Dans la London Review of Books, cet historien et spécialiste de stratégie militaire s’interroge du coup sur l’immense popularité dont jouit ce texte fondateur. Des deux épopées homériques, et alors même qu’elle peut sembler plus difficile d’accès que l’Odyssée, l’Iliade a toujours été la plus diffusée : « Sur 590 frag­ments de papyrus concernant l’œuvre d’Homère, retrouvés jusqu’à aujour­d’hui en Égypte, 454 sont des passages de l’Iliade », relève Luttwak. Après avoir tordu le cou à une nouvelle traduction, d’un certain Stephen Mitchell, qui a cru bon de moderniser le texte, y introduisant par exemple d’élégants « fils de pute d’Agamemnon », l’historien tente d’expliquer le succès persistant de cette « chronique longue, répétitive et macabre de combats qui se sont déroulés à l’âge de bronze ».

L’art narratif d’Homère, sa façon de commencer son récit au cœur de l’intrigue, n’y est sans doute pas étranger. Mais cette technique se retrouve aussi dans l’Odyssée. La spécificité de l’Iliade est ailleurs, dans cette manière d’offrir, par contraste avec la tragédie de l’inévitable fin des hommes, des épisodes tragi-comiques mettant en scène des dieux, certes immortels, mais méprisables. « Le succès de l’Iliade tient  à cette vision qu’elle offre  de la dignité humaine. Les dieux ont le pouvoir, mais aucune autorité morale. » Celle-ci est l’apanage d’êtres mortels dont la dignité est plus intacte que jamais. Ni les dieux, ni les rois ne sauraient l’entamer. Ainsi Achille est-il contraint de laisser sa chère Briséis à Agamemnon, mais en aucun cas de faire preuve d’une quelconque déférence à l’égard de ce plus puissant que lui. Et lorsque sa colère le pousse à se retirer des combats, personne ne songe à le qualifier de déserteur… 

Le nazisme au quotidien

Friedrich Kellner était un homme des plus communs. Certes, ce fils de boulanger, né en 1885, milita avec une certaine ferveur au sein du SPD, le parti socialiste allemand, il avait lu Mein Kampf et fait preuve d’une certaine clairvoyance sur le péril qu’un tel programme pouvait représenter (il considérait que ce livre faisait honte à Gutenberg) mais, dans l’ensemble, sa vie fut celle d’un petit-bourgeois comme des millions d’autres… À ceci près qu’entre 1939 et 1945, ne pouvant plus s’opposer de front aux autorités nazies, il tint un journal qui se voulut d’emblée un témoignage pour les générations futures et un antidote contre le retour d’une telle barbarie.

« Sur plus de 900 pages, on peut y lire comment un citoyen non nazi a vécu à partir de septembre 1939. Et ce que l’on pouvait savoir quand on voulait savoir… », note Elke Schmitter dans le Spiegel, qui se réjouit qu’un document aussi exceptionnel soit enfin publié. On y trouve des coupures de presse et des extraits de discours soigneusement analysés d’un œil on ne peut plus critique. « Kellner confronte les annonces officielles aux faits. En ressort une image nouvelle de l’Allemagne nazie. Ces notes montrent que la population était au courant de la guerre d’extermination menée à l’Est, des crimes contre les Juifs, de la terreur exercée par le parti et de la politique eugéniste », rapporte Schmitter.En juillet 1941, Kellner écrit : « Les sanatoriums sont devenus des centres d’assassinat. » Une famille qui avait retiré son fils malade mental d’un tel centre reçoit quelque temps plus tard, par méprise, un courrier annonçant sa mort… « Le bureau avait oublié de rayer son nom de la liste des personnes à éliminer, explique Kellner. C’est ainsi qu’a été révélée cette entreprise d’assassinats prémédités. »