L’« amitié » franco-anglaise n’est qu’une longue suite de batailles, ou plutôt de défaites françaises : Crécy, Azincourt, Blenheim, Trafalgar, Waterloo… Stephen Clarke, l’auteur du fameux A Year in the Merde (1), récapitule avec délices mille ans d’avanies infligées par les Anglais. Et il enfonce le clou : nos malheurs ne seraient le plus souvent dus qu’à nous-mêmes, victimes de ce que Napoléon appelait « notre ridicule défaut national ». Les Anglais n’auraient eu qu’à exploiter les opportunités issues de notre passion pour la dissension – ou d’autres traits bien français, comme l’octroi des plus hautes responsabilités à des aristocrates ou des fonctionnaires incompétents. De fait, la liste des fauteurs de nos propres déboires est longue – de Robert d’Artois, instigateur de la guerre de Cent Ans, aux colons français s’entre-tuant au Nouveau Monde ou à Talleyrand mobilisant une coalition contre Napoléon.
L’exposé de Stephen Clarke, un journaliste anglais vivant en France et se disant « francophile », est érudit et « subjectif, certes, mais aussi plaisamment sarcastique », décrète le Malaysian Reader en une rapide absolution. Quoi qu’il en soit, nous serions bien avisés de préparer notre propre réplique, car la thématique est manifestement porteuse : le livre a longtemps figuré parmi les bestsellers en Grande-Bretagne, à la fois dans la catégorie « histoire » et dans la catégorie « humour », une performance !
La chronique franco-anglaise comporte en effet une forte dose de cocasserie, que l’auteur débusque à plaisir. « Il fait, selon Michael Simmins du Daily Mail, exploser tous les mythes français l’un après l’autre », en racontant notamment les efforts de nos historiens ou de notre inconscient collectif pour mettre au point, au fil des siècles, une version des faits bien à nous. Le cas Jeanne d’Arc en offre un bel exemple : victime de mauvaises façons à 100 % d’origine française (les Anglais ne servant que de paravent pour occulter la hargne de l’Église et la jalousie de Charles VII), la malheureuse donzelle a été rejugée après combustion, puis reconfigurée en héroïne nationale et même, sur le tard, en sainte. Voir aussi les catastrophes de Crécy et d’Azincourt, imputées à des causes exogènes, la pluie dans un cas, le soleil dans l’autre (alors que les Français auraient répété par deux fois les mêmes erreurs tactiques). Le livre d’histoire utilisé par le jeune Napoléon à Brienne ne qualifiait d’ailleurs pas ces batailles de défaites françaises mais de victoires gasconnes !
Et cette réécriture de l’histoire ne se limite pas au registre militaire. La « victoire morale » des bourgeois de Calais serait une supercherie (la ville n’a pas du tout été sauvée par leur sacrifice, d’ailleurs bien tardif). La « méthode champenoise » a été mise au point par un savant d’Oxford, Christopher Merret, et non par Dom Pérignon. La décapitation automatique, attribuée – contre son gré – au docteur Guillotin, était déjà utilisée à Halifax au XIIIe siècle. Même la Révolution serait fille d’Albion, via Voltaire et ses Lettres anglaises.
Enfin, l’Entente cordiale n’a rien réglé, mais simplement placé la rivalité hors du champ de bataille. Les Anglais continuent, en profitant de notre propension à nous tirer dans le pied, à nous tailler des croupières. Dernière en date, selon Stephen Clarke : la défaite de Paris aux Jeux olympiques, imputable aux gaffes de Jacques Chirac qui se serait aliéné les délégués finlandais du CIO en comparant leur cuisine à celle des Anglais !
1. Black Swan, 2004.