Plongé dans son Jacuzzi, le riche touriste visitant Matera, dans la région italienne de la Basilicate, peut contempler depuis sa grotte-spa l’un des plus beaux spectacles d’Europe : la dégringolade de maisons troglodytiques et d’églises le long des falaises des Sassi. Mais sait-il, le touriste béat, que la pièce où il se prélasse abritait, jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs générations d’une même famille, grands-parents, parents et enfants dans le même lit, les nouveau-nés suspendus au-dessus, les chèvres, les cochons, les poules, en dessous ? Ces paysans, alors sans doute les plus pauvres d’Europe, enduraient la faim, la malaria endémique et bien sûr, toutes sortes de zoonoses. Pas d’eau, pas de lumière, pas de pain, pas de chauffage, les détritus jetés directement dans la rue (sauf les excréments humains, utilisés comme engrais). Pauvre Mezzogiorno !
Or cette saisissante transformation d’un emblème de la pire misère en paradis touristique, c’est au roman Le Christ s’est arrêté à Éboli qu’on la doit. L’auteur, Carlo Levi, est un militant antifasciste de Turin que Mussolini a relégué, confinato, pour trois ans, dont un à Aliano (Gagliano dans le livre), un village non loin de Matera et tout aussi misérable. Confiné, Levi l’est même doublement, car il ne peut pas sortir des étroites limites du bourg. Pour employer ses mornes journées, il observe donc ses compagnons d’infortune, les peint (c’est un artiste), les soigne tant bien que mal (quoique diplômé de médecine, il n’a pas vraiment le droit d’exercer) et, surtout, les décrit dans son journal. Les bourgeois, les galantuomini (« gentilhommes »), l’entourent ; mais c’est avec leurs victimes, les cafoni (« paysans »), qu’il se lie. Bientôt ceux-ci l’adorent, fascinés même par son chien, offert par les habitants d’un autre village au début de son exil. Levi publiera en 1945 le récit de ses quatre saisons en semi-enfer. Ce sera un énorme succès – et un énorme scandale. L’Italie (du Nord) et Rome y découvriront avec honte l’horrible anachronisme qu’elles toléraient à leur porte, une enclave tiers-mondiste dans un pays fièrement engagé dans la prospérité industrielle. Indignation, gesticulations politiques, organisation de commissions. Les gens des Sassi – les grottes – sont relogés dans des HLM où ils tentent de préserver leurs traditions et leur solidarité séculaire. Mais c’est sur sa botte tout entière que l’Italie, humiliée, va déverser aides et subsides, notamment ceux qui proviennent du plan Marshall. Débarrassée des gueux, Matera se voit livrée à la spéculation, aux promotions hôtelières, aux innombrables tournages de films et même aux visites papales. Après avoir été la capitale de la misère, elle sera en 2019 celle de la culture européenne.
Si Carlo Levi a pu déclencher par son récit une telle frénésie politique, c’est parce qu’il s’est glissé pendant un an dans la vie et même dans la peau des paysans, ce qui lui a permis de décrire de l’intérieur un monde qui ne s’était jamais, au grand jamais, exprimé. En plus d’être illettrés, les cafoni ont en effet toujours été coupés de « Rome », c’est-à-dire de l’État, des institutions, des riches. Quand Levi fait soudain retentir dans tout le pays, voire toute la planète, la plainte de ces oubliés de l’Histoire, c’est un coup de tonnerre.
À vrai dire, les cafoni, eux, ne se plaignent même pas. Résignés, ils n’espèrent rien de cette vie et pas davantage du ciel – le Christ semble bel et bien s’être arrêté à Éboli, au pied de leurs montagnes. Voyez donc comme ils traitent leur pauvre poivrot d’archiprêtre ! Même la Vierge Marie, ici représentée avec un visage noir et des traits moraux encore plus sombres, « n’est ni bonne ni méchante pour les paysans, elle est bien plus que cela. Elle dessèche les récoltes et laisse mourir les êtres, mais elle les nourrit aussi et les protège, et il faut l’adorer », écrit Levi. La Bonne Mère se transmue en une sorte de déesse Kali, maléfique et indifférente. Heureusement, dans tous les foyers, troglodytiques ou non, on adore une autre divinité, bénéfique, elle : le président Roosevelt, dont l’image est clouée au mur, souvent accompagnée d’un billet de 1 dollar. L’Amérique est en effet le seul espoir des cafoni, leur seul exemple de modernité et leur seule source de richesse. Toutes les familles y avaient au moins un des leurs jusqu’à ce que la crise de 1929 renvoie chez eux les Americani et coupe ce vital pipeline.
Quant à Rome, ne viennent de ce côté-là que mobilisations pour des guerres incompréhensibles, impôts – et discours. Réunis de force sur la place du village, les cafoni écoutent dans le froid les vociférations de Mussolini ou du cauteleux podestat qui le représente à Aliano, accablés par la perte d’une journée de travail. « On eût dit qu’ils n’entendaient pas les fanfares optimistes de la radio, qui venaient de trop loin, d’un pays d’activité facile et de progrès, qui avait oublié la mort au point de l’évoquer en plaisantant, avec la légèreté de celui qui n’y croit pas. » Levi n’exagère pas : lorsqu’il tente de mobiliser la préfecture avec un projet clair et réalisable de lutte contre la malaria, son rapport est prestement enterré… Qu’on s’étonne qu’il écrive alors que « la civilisation paysanne est une civilisation sans État et sans armée. Ses guerres ne peuvent être que des sursauts de révolte et aboutissent toujours nécessairement à des défaites irrémédiables, mais elle va cependant son chemin éternellement, donnant aux vainqueurs les fruits de la terre et leur imposant ses mesures, ses dieux terrestres et son langage […]. Toute l’Histoire a glissé sur eux sans les entamer. »
Oubliés de l’Histoire, oubliés de Dieu, oubliés de l’État, les cafoni et leur vision du monde se réduisent à la lutte contre la nature, ici vraiment ingrate, et contre les galantuomini. Levi a lui aussi maille à partir avec ces derniers : les médecins ignares qui veulent l’empêcher de soigner gratuitement, le podestat qui scrute son courrier, les riches propriétaires implacables, évidemment tous fascistes. « Les seigneurs, je les connaissais déjà trop et je sentais avec répulsion le contact gluant de l’absurde toile d’araignée de leur vie quotidienne, nœud poussiéreux et sans mystère d’intérêts, de passions misérables, d’ennui, d’impuissance avide, de misère. Maintenant, comme demain et toujours, en passant par l’unique rue du village, je les reverrai sur la place et écouterai sans fin leurs plaintes haineuses. Qu’étais-je venu faire ici ? » Mais Levi n’est pas manichéen ; il détecte de braves gens parmi les bourgeois aussi. Quant aux cafoni, beaucoup sont des descendants de brigands et admirent encore ces protomafieux qui luttaient contre l’État avec les mêmes armes que lui. Une lutte qui ne demande qu’à se réveiller quand l’injustice est trop forte. Comme lorsque le lâche podestat tergiverse longuement avant d’autoriser Levi à sortir du village pour soigner une péritonite : quand il peut enfin y aller, le malheureux est déjà à l’agonie, et le village s’enflamme. Pourtant, Levi s’efforce avec succès de calmer les esprits. À quoi bon une révolte ? Les paysans « se reconnaissent a priori une infériorité qui demanderait au moins à être vérifiée. Si l’on considère la civilisation paysanne comme une civilisation inférieure, tout devient sentiment d’impuissance ou esprit revendicateur ; et impuissance et revendication n’ont jamais rien produit. »
Quand, en 1936, Carlo Levi se retrouve inopinément amnistié (en l’honneur de la prise d’Addis-Abeba par les Italiens), les villageois sont effondrés. Ils lui suggèrent, pour le garder à Aliano, d’épouser la plus jolie et la plus riche célibataire du cru. Levi repart dans le Nord, mais, après son départ, il leur procurera encore un grand bienfait en publiant ses souvenirs. Touchés au vif, les hiérarques politiques – De Gasperi, Andreotti, Colombo – se pencheront alors sur le Mezzogiorno, entreprendront des grands travaux et une réforme agraire. L’écart entre le Nord et le Sud se réduira (un peu), une réconciliation s’esquissera. Quelle prouesse pour un roman !
Ce n’est certes pas la première fois qu’une œuvre littéraire déclenche un mouvement politique ou social. Les interactions entre littérature et politique ont souvent été examinées, notamment par le philosophe Jacques Rancière à propos de Flaubert, Zola, Dos Passos, Brecht… Pourtant, ce qu’un (bon) écrivain parvient à provoquer chez ses lecteurs, ce n’est qu’une prise de conscience, empathique mais strictement individuelle, quoiqu’elle puisse se muer parfois en émotion collective. Don Quichotte aurait ainsi, selon Milan Kundera, eu plus d’impact sur la société occidentale que tout Descartes. L’impact du roman de Levi, en revanche, est direct, instantané, palpable – un phénomène littéraire qui n’a guère de précédents. Sauf peut-être celui de La Case de l’oncle Tom, qu’Abraham Lincoln, dit la légende, considérait comme une des causes majeures de la guerre de Sécession. Les cafoni doivent une fière chandelle à Carlo Levi et à la littérature. Et la littérature, elle, doit une fière chandelle à Carlo Levi.
— J.-L. M.
Extrait :
« Je regardais en passant et j’apercevais l’intérieur des grottes, qui ne voient le jour et ne reçoivent l’air que par la porte. Certaines n’en ont même pas, on y entre par le haut, au moyen de trappes et d’échelles. Dans ces trous sombres, entre les murs de terre je voyais les lits, le pauvre mobilier, les hardes étendues. Sur le plancher étaient allongés les chiens, les brebis, les chèvres, les cochons. Chaque famille n’a, en général, qu’une seule de ces grottes pour toute habitation et ils y dorment tous ensemble, hommes, femmes, enfants et bêtes. Vingt mille personnes vivent ainsi. Des enfants, il y en avait un nombre infini. Dans cette chaleur, au milieu des mouches et de la poussière, il en surgissait de partout, complètement nus ou en guenilles. Je n’ai jamais eu une telle vision de misère […]. Je rencontrai d’autres enfants aux petits visages ridés de vieillards squelettiques et affamés, la tête pleine de croûtes et de poux. Mais la plupart avaient de gros ventres enflés, énormes, et de pauvres visages jaunes de malaria. Les femmes qui me voyaient regarder par les portes m’invitaient à entrer : j’ai vu dans ces grottes sombres et puantes des enfants couchés par terre, sous des couvertures en lambeaux, qui claquaient des dents, en proie à la fièvre. D’autres se traînaient à peine, à qui la dysenterie n’avait laissé que la peau sur les os. D’autres avaient des visages de cire et me semblaient souffrir d’une maladie encore plus grave que la malaria, quelque maladie tropicale peut-être, comme le kala-azar, la fièvre noire. Les femmes, maigres, leurs nourrissons sous-alimentés et sales accrochés à leurs seins flétris, me saluaient avec une gentillesse triste et résignée : il me semblait, sous ce soleil aveuglant, être tombée [c’est la sœur du narrateur qui parle] au milieu d’une ville frappée par la peste. »