Splendeur des rois perses

Le Shah Nameh ou « Livre des rois » compte parmi les ouvrages les plus célèbres de la littérature persane. Dans cet immense poème épique de 60 000 distiques, soit 120 000 vers (dix fois l’Odyssée…), Ferdowsi, qui vécut aux alentours de l’an mille, retrace l’histoire des rois perses, depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe et la mort de Yazdgard III, le dernier des souverains sassanides, en 651. « Ce chef-d’œuvre a contribué comme nul autre à définir la culture du pays, mais aussi ses valeurs éthiques, rapporte Charles Melville dans le Times Literary Supplement. Et, à partir du XIVe siècle, des centaines de copies illustrées en ont été faites, parmi lesquelles un certain nombre de travaux d’un raffinement exceptionnel. » Le critique salue ainsi la parution d’un ouvrage consacré à l’un de ces somptueux manuscrits, celui de Muhammad Juki en l’occurrence, du nom d’un petit-fils de Tamerlan à qui il était destiné. Élaboré vers 1444, il contient trente et une miniatures que la spécialiste Barbara Brend analyse avec soin. 

Tant qu’il y a de la vie ?

La question de savoir si les morts sont bien morts hante l’humanité depuis toujours. Dick Teresi, un journaliste scientifique chevronné, le rappelle dans ce livre dédié à « la vaste zone grise qui sépare la vie de la mort irréversible », ainsi que le résume le Globe and Mail. Car les apparences sont parfois trompeuses : « Tous les morts ne sont pas concernés par la rigidité cadavérique et il peut arriver, à l’inverse, que des personnes bien vivantes en présentent des signes, rappelle Elizabeth Royte dans le New York Times. Dans ce cas, comme dans celui d’une chute de la température corporelle ou de l’absence apparente de pouls et de respiration, les médecins, même les plus expérimentés, ne sont pas à l’abri d’une erreur de diagnostic. » Pour éviter tout malentendu fâcheux – l’histoire abonde de récits plus ou moins fantaisistes de morts enterrés vivants –, le corps médical a mis au point des protocoles, différents selon les époques et les cultures : couper un doigt aux défunts supposés (dans la Grèce antique), les frictionner à l’eau chaude pendant une heure (chez les Slaves) ou bien attendre pour l’enterrer que le corps entre en décomposition (chez les Hébreux). Puis, « à mesure que la science affinait sa compréhension du coma et de l’hibernation chez les animaux, on a donné aux trépassés de nouvelles chances de prouver qu’ils ne l’étaient pas, en les soumettant à des électrochocs, des piqûres au bout des doigts, des coups secs sur les genoux ou des substances caustiques pour tester leurs réactions cutanées », précise Royte.

Mais les choses se sont corsées au cours des dernières décennies, comme le constate le docteur Abigail Zuger dans un autre article du New York Times : de nos jours, « des machines permettent au cœur et aux poumons de certains malheureux de continuer à fonctionner indéfiniment », alors qu’ils ne manifestent plus aucun signe de conscience. Comment, alors, savoir s’ils sont morts ? En 1968, un comité de treize experts (des médecins, un juriste, un théologien et un historien) s’est réuni à Harvard pour établir les critères de la mort cérébrale, définie comme l’absence totale et définitive d’activité dans le cerveau. Pour Teresi, ce fut le point de départ d’une dérive qui conduit à « placer plus haut la barre de la vie et plus bas celle de la mort ». Outre que le diagnostic n’est pas infaillible – « dans de très rares cas, il peut arriver qu’un individu émerge d’un coma jugé irréversible », admet Zuger –, les critères de Harvard ont aussi, selon le journaliste, été appliqués de façon désastreuse : « La loi américaine de 1981 sur l’“établissement de la mort” ne dit rien de la manière dont doit être mesurée l’activité cérébrale », rapporte Royte. En conséquence de quoi « la plupart des médecins examinent le tronc cérébral, qui contrôle les fonctions cardio-respiratoires, mais pas le cortex, siège de la conscience ». Le sous-entendu est glaçant : faute de recherches assez poussées, les médecins américains prendraient chaque jour le risque de « débrancher » des patients encore conscients (1).

La charge de Teresi ne s’arrête pas là. Constatant que deux pionniers de la transplantation d’organes siégeaient dans le fameux comité de Harvard, il interroge : en autorisant les médecins à déclarer morts des êtres humains dont les organes sont encore irrigués, n’a-t-on pas avant tout voulu favoriser une activité lucrative (« aux États-Unis, l’industrie de la transplantation rapporte 20 milliards de dollars par an », lit-on dans le Globe and Mail) ? « Teresi décrit les chirurgiens comme des renards dans un poulailler, à l’affût du moindre organe disponible », raille Zuger, qui dénonce un propos caricatural et une thèse partiale. L’auteur, déplore-t-elle, n’aborde ni la question de la condition souvent pathétique des patients plongés dans un coma irréversible, ni celle des bénéfices de la transplantation.

 

 

Le bon vieux temps des Bell Labs

Qu’ont en commun le transistor, les satellites de communication, la fibre optique et les téléphones portables ? D’être nés en grand partie du travail d’hommes et de femmes employés, entre les années 1920 et 1980, par Bell Labs, « l’organisation scientifique la plus innovante que la terre ait portée », selon le journaliste Jon Gertner. L’auteur ne tarit pas d’éloges sur cette « usine à idées » créée en 1925 par l’American Telephone & Telegraph Company (AT&T) – « et qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même, sous le contrôle d’Alcatel-Lucent », précise le Wall Street Journal. À travers une série de minibiographies des principaux protagonistes de l’aventure, Gertner entend « réfuter le préjugé selon lequel l’innovation serait l’apanage d’une poignée d’entrepreneurs futés et mus par l’appât du gain ». Bell Labs, qui n’avait rien d’une start-up, a employé jusqu’à 25 000 personnes. AT&T ayant bénéficié d’un monopole exceptionnel jusqu’en 1984, sa branche de recherche et développement disposait d’un budget confortable, sans subir la pression de la rentabilité. Mais, pour le New York Times, le secret des Bell Labs est aussi d’avoir su former « des équipes interdisciplinaires où les scientifiques purs et les ingénieurs travaillaient ensemble dans les mêmes bureaux ». Comme l’écrit Gertner, « il fallait que les chercheurs se côtoient. Le système n’aurait pas fonctionné s’ils avaient communiqué par téléphone seulement ». 

Au bonheur des sales gosses

Comme l’indique bien son titre, le livre commis par le romancier canadien Douglas Coupland – habitué des listes de bestsellers, il est notamment connu pour avoir forgé l’expression « génération X » – et l’illustrateur Graham­ Roumieu n’est « absolument pas pour les enfants ». Entendez : pas pour les enfants tels que se les représentent traditionnellement les parents. Les deux compères ont en effet pris un malin plaisir à détourner les codes de la littérature jeunesse au long de ces sept nouvelles complètement déjantées. « Les héros de ces histoires riches de dysfonctionnements, de névroses, de violence et de coups de théâtre, sont aussi bien des objets que des personnes », explique le Toronto Star. Parmi eux, citons « Donald, la brique de jus d’orange incroyablement hostile » qui blesse grièvement ses congénères à coups d’épingle à cheveux ; « Sandra, la baby-sitter qui fait vraiment peur » en abandonnant dans un cimetière les petits placés sous sa garde ; ou encore « Brandon, l’Action Man à problèmes », jouet-soldat de retour du front, victime du syndrome de stress post-traumatique. Au total, un livre à recommander aux sales gosses de tous âges, estime Sonnet L’Abbé dans le Globe and Mail : « Tous ceux, jeunes ou vieux, qui rêvent de s’abandonner à leurs désirs les plus sombres et antisociaux tomberont sous le charme de ces contes cruels. »

Apocalypse mode d’emploi

Avec sa cohorte de cavaliers vengeurs, de trompettes funestes et autres créatures démoniaques, l’Apocalypse de Jean – le dernier livre du Nouveau Testament – se démarque nettement des autres ouvrages canoniques que sont les Évangiles, les Actes des Apôtres et les Épîtres. « Près de deux mille ans après sa rédaction, le sens du texte et l’identité de son auteur font toujours l’objet d’un vif débat », constate la New York Review of Books.

Elaine Pagels, éminente professeure de religion à l’université de Princeton (1), expose dans ce petit livre érudit les thèses qui ont sa faveur. En bonne spécialiste du gnosticisme, elle ne manque pas de rappeler que l’Apocalypse est tout sauf un document singulier. Il relève au contraire d’un genre prophétique très en vogue à l’époque de sa rédaction (que Pagels situe en 90 après Jésus-Christ). Comme le précise Adam Gopnik dans le New Yorker, « le texte ne fut admis qu’in extremis dans le canon biblique, sur l’insistance de saint Athanase », sans qui il aurait sans doute été jeté aux oubliettes des hérésies.

L’Apocalypse est riche de références codées, que les historiens interprètent comme « de la propagande antiromaine camouflée », rapporte Ron Charles dans le Washington Post. « Le genre littéraire apocalyptique – les visions, les prophéties, les prédictions de cataclysme – a toujours eu des significations politiques, révolutionnaires comme réactionnaires, libérales comme conservatrices », renchérit Dale B. Martin dans le New York Times. Ce texte-ci ne fait pas exception. Ainsi, si l’on se réfère aux principes de la gématrie – procédé cher aux auteurs d’apocalypses consistant, entre autres, à attribuer à chaque lettre une valeur numérique –, le « chiffre de la bête », le fameux 666, renvoie au cruel empereur Néron.

Pagels explique par ailleurs que l’auteur de l’Apocalypse n’était pas Jean l’évangéliste, comme le croient certains, mais un autre Jean, juif également, qui s’exprimait dans un grec beaucoup moins châtié. Ce dernier aurait rédigé son texte sur l’île de Patmos­ (au large de l’actuelle Turquie) dans un esprit… antichrétien ! Selon Pagels, en effet, Jean de Patmos écrivait au moment où judaïsme messianique et christianisme ont divergé. Il s’agissait vraisemblablement d’« un disciple expatrié de Jésus, qui voulait que le mouvement reste inséré dans un cadre totalement juif, par opposition au “christianisme” tout juste inventé par saint Paul, qui acceptait les gentils sans exiger ni circoncision, ni alimentation kasher », précise Gopnik. Par une étrange ironie de l’histoire, écrit Charles, « Jean a perdu la bataille pour l’interprétation de son texte : l’Apocalypse est devenue le point d’orgue de l’eschatologie chrétienne, et ses références juives se sont vues réappropriées par une nouvelle secte qui a colonisé la Bible hébraïque, inféodé les prophètes d’Israël aux évêques de Rome et présenté les juifs comme des mécréants voués à l’enfer ».

1| Elaine Pagels a notamment écrit Les Évangiles secrets, Gallimard, 1982 (édition épuisée à ce jour).

La dernière reine de Hawaii

Hawaii, ses vagues, le surf, les colliers de fleurs… Mais qui connaît l’histoire de ce petit archipel du Pacifique annexé par les États-Unis en 1898, avant de devenir en 1959 le cinquantième État de l’Union ? Jusqu’à récemment, « on apprenait aux écoliers hawaiiens qu’au XIXe siècle les Américains avaient aidé un groupe d’hommes bien intentionnés à remplacer la monarchie par un système démocratique », constate le New York Times. La réalité fut infiniment plus compliquée.

Les premiers missionnaires ont débarqué en 1820. « Au cours des soixante-dix années suivantes, l’archipel allait être progressivement dépouillé de ses traditions, de ses terres et de sa souveraineté », poursuit le quotidien, saluant le livre que consacre à cette histoire la journaliste Julia Flynn Siler. On y découvre notamment Liliuokalani, la dernière reine de Hawaii, dont l’abdication forcée en 1893, au profit d’un gouvernement formé par des descendants de missionnaires et par de riches propriétaires blancs, a ouvert la voie à l’annexion. Si l’auteure raconte par le menu les manœuvres prédatrices de ces hommes, elle a aussi la finesse de ne pas exonérer les élites indigènes de leurs responsabilités dans l’affaiblissement de l’archipel : ainsi, Kalakaua, le frère et prédécesseur de Liliuokalani, « dépensait sans compter pour ses fêtes, ses cortèges et ses voyages. Il a légué au royaume une dette colossale, en grande partie détenue par un baron du sucre américain », souligne le Times. La monarchie n’en fut que plus facile à déposer.

Dans la tête d’une criminelle chinoise

C’est l’un des paradoxes dont la Chine a le secret : malgré la censure dont l’auteure est régulièrement victime, le roman de Zhang Yihe « Madame Liu » intéresse la presse chinoise. Spécialiste reconnue de l’opéra traditionnel, la romancière est aussi la fille de l’homme politique Zhang Bojun, l’une des principales cibles de la « campagne antidroitière » de Mao, en 1957 (1). Elle-même a été condamnée à dix ans de prison pendant la Révolution culturelle, « des années de terreur qu’elle s’efforce aujourd’hui d’exorciser par l’écriture », rapporte le magazine Shidai Zhoubao (Time Weekly). Son livre donne ainsi la parole à dix prisonnières imaginaires, des « sacrifiées », incarcérées comme Zhang Yihe durant ces années de violence extrême.

La plupart ont été arrêtées pour raisons politiques, mais certaines, comme « Madame Liu », ont commis des crimes de droit commun ou passionnels : cette dernière a tué son mari de sang-froid. « La violence du geste, son contraste avec la sensibilité féminine de la narratrice rendent le récit extrêmement troublant », observe encore l’hebdomadaire, dont le commentaire reflète le malaise des lecteurs face à ce portrait d’une femme meurtrière. Le thème est en effet très inhabituel dans la littérature chinoise. « L’écriture de Zhang Yihe est empreinte de compassion », remarque le Dongfang Zaobao (Oriental Morning Post), qui ajoute : « Au-delà de l’horreur que peut inspirer le crime de Madame Liu, c’est à une réflexion sur la dégradation de l’être humain par la répression que nous invite l’auteure. Comment les pressions, les tortures et l’enfermement subis par les victimes de la Révolution culturelle peuvent pousser aux actes les plus extrêmes. »

1| Un épisode que Zhang Yihe a relaté dans Un passé qui ne part pas en fumée, Éditions You-Feng, 2009.

Que s’est-il passé à Miedzianka ?

N’étaient les souvenirs de ses anciens habitants, on pourrait croire que Miedzianka n’a jamais existé. Cette petite ville de Basse-Silésie a été littéralement rayée de la carte il y a quarante ans, sans que l’on sache exactement pourquoi. Pour la tirer de l’oubli, Filip Springer, archéologue de formation, est allé recueillir la parole de ceux – Polonais et Allemands – qui y ont vécu. À travers eux, il raconte le temps de la prospérité au début du siècle dernier, puis celui des tragédies qui ont marqué l’histoire de cette bourgade sise aux confins des territoires allemand, tchèque et polonais : la montée du nazisme, l’extermination des Juifs, puis l’expulsion sanglante des populations germanophones lors de la rétrocession de la région à la Pologne, en 1945.

Miedzianka n’était pas pour autant au bout de ses peines. Le sous-sol qui avait fait sa richesse (on extrayait du cuivre et de l’argent dans les environs) allait causer sa perte : après la découverte d’un gisement d’uranium, les Soviétiques creusent une mine qui expose les habitants à une radioactivité élevée. L’exploitation cesse en 1952 ; la ville est évacuée dans la foulée. Les bulldozers viendront déloger les derniers réfractaires vingt ans plus tard. Pourquoi Miedzianka a-t-elle été rasée ? « À cause des effets de l’uranium sur la santé ? Quel secret cache cette ville ? », interroge le quotidien polonais Dziennik Wschodni. « Le récit polyphonique de Springer laisse certaines questions en suspens, répond la Gazeta Wyborcza. Mais il parvient à immortaliser la mémoire de Miedzianka. C’est l’œuvre d’un très grand reporter. » 

Des musulmanes parlent d’amour

Elles sont vingt-cinq à avoir accepté de témoigner pour ce recueil dont l’idée a germé, cinq années durant, dans l’esprit de deux amies désireuses de raconter sans tabous ni stéréotypes la vie sentimentale et sexuelle de musulmanes qui s’estiment bien dans leur peau et dans leur époque. Vingt-cinq Américaines, donc, nées dans ou converties à la religion islamique, issues de générations et de milieux différents, qui tenaient à rappeler, dans le climat islamophobe de l’après-11-Septembre : « Nous avons nous aussi des sentiments, nous aimons et vivons des chagrins d’amour », comme le confie l’une d’elles au Washington Post. Résultat, leurs voix « sont aussi diverses et inattendues que toutes celles qui racontent par ailleurs la recherche de l’âme sœur », relève John Emrys Eller dans le Brooklyn Rail. Il est ainsi question de rencontres (sur Internet, dans des bars), de désillusions (la découverte d’une double vie, l’intolérance d’un compagnon à l’égard de l’islam), d’interrogations (sur la virginité et les unions arrangées) et de grands bonheurs (le début d’une histoire homo ou hétérosexuelle, le mariage, la naissance des enfants). Pari gagné, estime le critique, pour qui « ces récits transcendent les clichés de façon drôle et émouvante ».

New York, journal intime

Un jour de mai 1947, Simone de Beauvoir se trouvait à New York. Des amis lui proposèrent de l’herbe. C’était la première fois qu’elle en fumait, et la chose ne lui fit pas grand effet ; elle préférait encore un bon verre de whisky. Cette anecdote figure – avec quantité d’autres petits moments de vie drôles, banals ou tragiques – dans ce qui constitue, aux yeux de Dwight Garner (New York Times), « la plus chaleureuse et la plus originale des histoires de New York ». Son éditrice, une journaliste du Village Voice, a sélectionné des centaines d’extraits de journaux intimes et de blogs écrits dans ou à propos de la ville depuis l’expédition de l’explorateur Henry Hudson, il y a 400 ans. À chaque jour de l’année correspondent des témoignages ou pensées d’hommes et de femmes qui ont vécu ou séjourné à New York, parfois à des décennies de distance. Ainsi se forment des alliances totalement incongrues, comme celle du 18 janvier, qui a beaucoup amusé Garner : « À cette date, on trouve George Washington qui se plaint de ses gencives irritées, en 1790, et Tennessee Williams aux prises avec ses morpions, en 1943. »