Avec sa cohorte de cavaliers vengeurs, de trompettes funestes et autres créatures démoniaques, l’Apocalypse de Jean – le dernier livre du Nouveau Testament – se démarque nettement des autres ouvrages canoniques que sont les Évangiles, les Actes des Apôtres et les Épîtres. « Près de deux mille ans après sa rédaction, le sens du texte et l’identité de son auteur font toujours l’objet d’un vif débat », constate la New York Review of Books.
Elaine Pagels, éminente professeure de religion à l’université de Princeton (1), expose dans ce petit livre érudit les thèses qui ont sa faveur. En bonne spécialiste du gnosticisme, elle ne manque pas de rappeler que l’Apocalypse est tout sauf un document singulier. Il relève au contraire d’un genre prophétique très en vogue à l’époque de sa rédaction (que Pagels situe en 90 après Jésus-Christ). Comme le précise Adam Gopnik dans le New Yorker, « le texte ne fut admis qu’in extremis dans le canon biblique, sur l’insistance de saint Athanase », sans qui il aurait sans doute été jeté aux oubliettes des hérésies.
L’Apocalypse est riche de références codées, que les historiens interprètent comme « de la propagande antiromaine camouflée », rapporte Ron Charles dans le Washington Post. « Le genre littéraire apocalyptique – les visions, les prophéties, les prédictions de cataclysme – a toujours eu des significations politiques, révolutionnaires comme réactionnaires, libérales comme conservatrices », renchérit Dale B. Martin dans le New York Times. Ce texte-ci ne fait pas exception. Ainsi, si l’on se réfère aux principes de la gématrie – procédé cher aux auteurs d’apocalypses consistant, entre autres, à attribuer à chaque lettre une valeur numérique –, le « chiffre de la bête », le fameux 666, renvoie au cruel empereur Néron.
Pagels explique par ailleurs que l’auteur de l’Apocalypse n’était pas Jean l’évangéliste, comme le croient certains, mais un autre Jean, juif également, qui s’exprimait dans un grec beaucoup moins châtié. Ce dernier aurait rédigé son texte sur l’île de Patmos (au large de l’actuelle Turquie) dans un esprit… antichrétien ! Selon Pagels, en effet, Jean de Patmos écrivait au moment où judaïsme messianique et christianisme ont divergé. Il s’agissait vraisemblablement d’« un disciple expatrié de Jésus, qui voulait que le mouvement reste inséré dans un cadre totalement juif, par opposition au “christianisme” tout juste inventé par saint Paul, qui acceptait les gentils sans exiger ni circoncision, ni alimentation kasher », précise Gopnik. Par une étrange ironie de l’histoire, écrit Charles, « Jean a perdu la bataille pour l’interprétation de son texte : l’Apocalypse est devenue le point d’orgue de l’eschatologie chrétienne, et ses références juives se sont vues réappropriées par une nouvelle secte qui a colonisé la Bible hébraïque, inféodé les prophètes d’Israël aux évêques de Rome et présenté les juifs comme des mécréants voués à l’enfer ».
1| Elaine Pagels a notamment écrit Les Évangiles secrets, Gallimard, 1982 (édition épuisée à ce jour).