Même les inconditionnels de Nadine Gordimer l’admettent : l’écriture de la Nobel de littérature sud-africaine est devenue déconcertante. « La syntaxe chaotique de sa prose la plus récente, son phrasé troublant, obscur même, rendent sa lecture éprouvante », constate Boyd Tonkin dans The Independent. Et pourtant, les critiques sont unanimes : aujourd’hui comme hier, il faut lire Gordimer pour comprendre son pays. À bientôt 90 ans, l’auteure acclamée du Conservateur reste pour le Spectator « la conscience d’une nation ». Elle, la Blanche progressiste qui, en une quinzaine de romans, a scruté, déconstruit et dénoncé les mécanismes de la ségrégation raciale, dresse dans No Time Like the Present un tableau terriblement désenchanté.
Jabu et Steve, ses deux héros, ont passé le plus clair de leur vie adulte à combattre dans les rangs de l’ANC. Elle est la fille préférée d’un directeur d’école zulu (de confession méthodiste), lui le fils gâté (juif par sa mère) d’une famille de la bourgeoisie afrikaner. Tombés fous amoureux, ils se sont mariés alors que la loi l’interdisait encore. Et, un jour, l’apartheid a cessé. Jabu et Steve ont eu un enfant, puis deux, se sont installés dans une banlieue aisée de Johannesburg, ont trouvé un emploi stable, lui à l’université, elle comme avocate ; chacun à sa façon œuvre pour une société plus juste, en aidant des étudiants défavorisés ou en défendant des justiciables pauvres. Leur nouveau quartier a tout d’un havre de paix. Leurs voisins sont des amis, des « révolutionnaires devenus citoyens », comme eux. Ensemble, ils forment « une enclave où s’épanouit la variété humaine, un microcosme de la nation en transition », ou plutôt, précise Tonkin, « un microcosme de la fraction bourgeoise de cette nation, Noirs et Blancs confondus : car le roman montre comment la classe est devenue le principal clivage en Afrique du Sud ».
Si Jabu et Steve mènent la vie « normale » à laquelle ils ont tant aspiré, « ils sont déconcertés par les contradictions criantes de la société qu’ils ont contribué à forger », écrit David Medalie dans le Mail & Guardian de Johannesburg. Des proches se font cambrioler, d’autres sont victimes de violents « car-jackings » ; on entend parler d’un fermier blanc qui a pris un gamin noir « pour un babouin » et lui a tiré dessus ; Jabu plaide une affaire de viol commis sur une adolescente et s’interroge sur l’avenir de sa propre fille, Sindiswa ; quant à Steve, dépité par la déliquescence du savoir et de la conscience politique, il envisage d’émigrer avec sa famille en Australie.
Corruption, racisme, violence, petites et grandes lâchetés… « Le roman n’épargne rien ni personne », surtout pas ses personnages. Comme toujours chez Gordimer, ils sont frappants de complexité. « À l’époque des combats héroïques, Jabu et Steve savaient exactement qui ils étaient et ce qu’ils faisaient. Mais à présent que la bataille est finie, leur identité et les ressorts de leurs choix sont beaucoup moins clairs », observe Francine Prose dans le New York Times. Le couple doute, vacille. Sans se l’avouer, l’un et l’autre en viennent à s’interroger sur la façon dont la couleur de leur peau conditionne leurs perceptions respectives. « Il fallait tout le talent de Gordimer pour éclairer avec une telle profondeur la difficile transition dont elle et ses personnages ont été témoins », salue Prose. Son style compliqué n’est peut-être finalement qu’une manière de servir une histoire qui ne l’est pas moins. Comme l’analyse Tonkin, « la prose noueuse de Gordimer n’est certes pas la plus élégante, mais elle fait jaillir toute une dialectique de sentiments, d’idées et d’intuitions qui permet de sentir l’histoire en marche, non seulement dans les esprits, mais aussi à fleur de peau, dans la chair de chacun. Avec Gordimer, c’est le corps politique qui s’écrit ».