Dans une lettre à son amie Delfina Bunge, Victoria Ocampo écrit : « Je n’arriverai à rien dans le roman. Je dois écrire à bâtons rompus quand je veux et comme je veux. » Issue d’une famille de la grande aristocratie de Buenos Aires, Victoria était l’aînée de six filles (dont l’une, Silvina, devint l’une des poétesses les plus extraordinaires du XXe siècle argentin ; lire « Le bateau ivre de Silvina Ocampo », Books, n° 26, octobre 2011, p. 87). Belle-sœur de Bioy Casares, amie intime de Borges et Tagore, amante de Drieu la Rochelle, éditrice d’Onetti et d’Octavio Paz, traductrice de Gide, Malraux et Virginia Woolf, Victoria Ocampo fut elle-même une immense femme de lettres, bien qu’elle souffrît d’une « espèce très particulière de complexe d’infériorité », précisait en 2000, dans un entretien au quotidien La Nación, son ami Eduardo Paz Leston, lors de la parution à Buenos Aires de En témoignage. Cette sélection de textes est aujourd’hui traduite par les Éditions des femmes. « Plus qu’un écrivain, c’était un témoin, une chroniqueuse. Elle était hantée par une telle exigence de vérité qu’elle ne pouvait qu’entrer en conflit avec l’artifice de la fiction. » Chacun de ses essais, articles, lettres offre une façon de voir unique. Victoria Ocampo est si personnelle dans l’écriture de ce qu’elle voit, de ce qu’elle ressent, que ses « témoignages » constituent non seulement le portrait d’une époque, mais surtout la quintessence de sa pensée et de sa sensibilité. Elle disait, en imitant Montaigne : « Je suis la matière de mon livre. »
Fondatrice de la mythique revue littéraire Sur, puis des éditions du même nom, l’essayiste, traductrice et éditrice a ouvert son pays à la littérature mondiale de la plus haute qualité. Pendant plus d’un demi-siècle, elle est allée à la découverte des œuvres et des auteurs, aux États-Unis, en France, en Inde. Elle les a fait connaître, les a aidés matériellement, a sauvé le philosophe Julien Freund durant l’Occupation, a accueilli les écrivains de la France libre dans la revue Lettres françaises, dont elle offrit la direction à Roger Caillois, a légué sa demeure, la prestigieuse villa Ocampo, à l’Unesco et est devenue la première femme à entrer à l’Académie des lettres argentines. Féministe avant l’heure, elle a milité dès 1935 pour le droit de vote. En 1953, accusée d’être une « opposante au régime péroniste », elle fut conduite à la prison du Buen Pastor de Buenos Aires, puis libérée au bout d’un mois, après que des personnalités du monde entier (notamment la poétesse mexicaine Gabriela Mistral et le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru) eurent fait pression sur Juan Domingo Perón.
Victoria Ocampo voulait changer la société, avec la culture pour seule arme. Paul Valéry, l’un de ses nombreux correspondants, l’avait baptisée « la Dame-Phénix ». À sa mort, en 1979, Borges, dans un discours en son hommage à l’Unesco, écrivait : « Dans un pays et à une époque où les femmes n’étaient qu’un genre, elle eut le courage de se poser en individu. Elle a consacré sa fortune, qui était considérable, à l’éducation de ce pays et de ce continent. Personnellement, je dois beaucoup à Victoria, mais je lui dois encore plus en tant qu’Argentin. »