En septembre 2005, les enquêteurs de la police fédérale du district de Columbia (1) soupçonnaient Antoine Jones, propriétaire d’une boîte de nuit, de trafic de drogue. Sans mandat valide (2), ils ont alors installé un GPS sur sa voiture et l’ont suivi 24 heures sur 24 pendant quatre semaines. Cette surveillance a conduit à la découverte de quantités substantielles de cocaïne. Jones a été reconnu coupable et condamné à la prison à vie.
La cour d’appel du district a statué que cette filature par GPS, effectuée sans mandat, constituait une violation du IVe amendement, et a cassé la sentence (3). À la suite de quoi l’administration Obama a formé un recours auprès de la Cour suprême, estimant qu’une telle surveillance ne portait pas atteinte à la vie privée et, de ce fait, ne requérait ni mandat ni l’invocation de la « raison plausible » prévue par la Constitution, ni même la moindre suspicion spécifique d’infraction. Le 8 novembre 2011, la Cour a entendu les arguments de l’appel. [Le 23 janvier dernier, elle a donné tort à l’administration, considérant que l’installation d’un GPS sur un véhicule privé constituait une « fouille intrusive » comparable à une perquisition et justifiait un mandat.]
Les technologies aujourd’hui disponibles donnent à l’État la capacité orwellienne de suivre quasiment chaque mouvement de ses citoyens et chacune de leurs frappes sur un clavier d’ordinateur. Si, comme le souhaite l’administration Obama, le gouvernement pouvait exercer une telle surveillance sans avoir au préalable à étayer ses soupçons, la vie privée pourrait devenir une notion aussi « désuète » et « obsolète » que les conventions de Genève vues par Alberto Gonzales quand il était encore conseiller à la Maison-Blanche (4).
L’affaire Jones s’inscrit dans le cadre de la « guerre contre les drogues », qui a transformé les États-Unis en champion mondial du taux d’incarcération par habitant, provoqué une dilution considérable des protections offertes par le IVe amendement et très peu fait pour limiter la quantité de stupéfiants disponibles sur le marché. Mais les questions soulevées par cette affaire sont aussi essentielles au regard de cette autre « guerre » qui se poursuit, malgré l’abandon de la formule par l’administration Obama, la « guerre contre le terrorisme ».
L’exigence fondamentale du IVe amendement, qui oblige la police à obtenir un mandat fondé sur une « raison plausible » avant de mener une perquisition ou une fouille intrusive, est précisément celle qui protège l’intimité de nos foyers, de nos pensées et de nos relations contre le regard fouineur des autorités. Mais cette disposition constitue un défi tant pour la politique antidrogues que pour l’antiterrorisme. La notion de « raison plausible » est en général définie comme la « conviction motivée », soit qu’une personne a commis un délit, soit que les preuves d’un délit vont être trouvées. Les stupéfiants sont relativement faciles à dissimuler, et les trafiquants ou les terroristes s’efforcent d’éviter les projecteurs, ce qui complique la tâche des autorités en quête d’une telle « raison plausible ». Quand une « guerre » est déclarée, la vie privée apparaît bientôt comme un luxe par trop abstrait.
Jurisprudence difficilement lisible
La question précise posée par l’affaire Jones était la suivante : l’utilisation d’un GPS pour suivre les déplacements d’une voiture sur une longue période peut-elle être assimilée à une perquisition au sens du IVe amendement ? Mais, au-delà, il s’agissait aussi de la définition même de la vie privée à l’ère numérique.
Le fait que notre opérateur téléphonique connaisse et enregistre en permanence notre localisation signifie-t-il que l’État peut exiger la communication de cette information sans satisfaire aux exigences du IVe amendement ? [Lire ci-contre, « La surveillance en France ».] Le pouvoir qu’a depuis longtemps la police de fouiller un individu en état d’arrestation l’autorise-t-elle à examiner tous les SMS et courriels stockés dans son smartphone ? Le pouvoir qu’ont les douaniers d’inspecter les bagages s’étend-il aux ordinateurs portables, qui contiennent infiniment plus d’informations personnelles que la plupart des objets qui étaient susceptibles de voyager quand la « fouille à la frontière » a été mise en place ?
Avant les GPS, connaître les déplacements d’un individu pendant un mois obligeait à poster des équipes 24 heures sur 24 pour tenter de le suivre physiquement, une tâche au coût prohibitif et quasi impossible. Aujourd’hui, on se contente de fixer un appareil sur son véhicule, en s’assurant qu’il est équipé de piles longue durée. Parce qu’il est si bon marché et fonctionne sans intervention humaine, le GPS permet désormais les filatures au long cours.
La Cour suprême américaine n’a jamais été particulièrement prompte à s’adapter à l’évolution des technologies de contrôle. Il lui a fallu environ cinquante ans pour décider qu’une écoute téléphonique est une « perquisition ou saisie » relevant du IVe amendement. La Cour avait longtemps estimé que ce n’était pas comparable car il ne s’agissait pas d’intrusion physique. Elle a changé d’avis en 1967 : considérant que le IVe amendement protège « les personnes, non les lieux », elle a conclu que toute intervention des autorités déjouant une « attente raisonnable de respect de la vie privée » était assimilable à une « perquisition ou saisie ».
Depuis lors, cependant, la juridiction a souvent adopté une position difficilement lisible sur ce qu’est une « attente raisonnable de respect de la vie privée », rendant le IVe amendement de plus en plus inapplicable à la collecte de renseignements par l’État. Certains tribunaux ont par exemple estimé que le propriétaire d’une voiture ne pouvait se prévaloir d’aucune « attente raisonnable de respect de la vie privée » dans la mesure où un GPS enregistre uniquement des informations déjà publiques : les allées et venues d’un véhicule. La Cour suprême a accepté un raisonnement du même type en 1983 : la pose d’une balise électronique sur un container acheté par un particulier à une compagnie chimique, puis transporté jusqu’à une cabane isolée ne constituait pas une ingérence dans la vie privée, et ne nécessitait donc pas de mandat.
Dans l’affaire Jones, la cour d’appel du district de Columbia a conclu qu’il existait une différence de nature entre le fait de suivre une voiture pendant une journée d’un point A à un point B et le fait de surveiller ses moindres mouvements 24 heures sur 24 pendant quatre semaines : « Une personne informée de tous les déplacements d’une autre peut savoir s’il est un pratiquant assidu, un buveur invétéré, un habitué du club de gymnastique, un mari volage, un patient suivant un traitement hospitalier, un familier d’individus ou de groupes politiques particuliers – et elle ne connaît pas seulement un seul de ces faits, mais tous à la fois. » En outre, alors que la balise dans l’affaire du container n’avait fait qu’aider la police à suivre physiquement un véhicule d’un point A à un point B, le GPS permet une filature automatique sans limite et sans intervention humaine. Ainsi, alors que chaque mouvement de la voiture d’Antoine Jones aurait pu en théorie être observé sans assistance technologique, seul le GPS peut recueillir un tel ensemble d’informations. Ce qui va à l’encontre d’une « attente raisonnable de respect de la vie privée » et justifie qu’un mandat fondé sur une « raison plausible » soit exigé.
L’affaire Jones pourrait avoir des implications pour d’autres opérations de surveillance exploitant des technologies de pointe. La Cour suprême estime depuis longtemps, par exemple, que nous renonçons à nos attentes en la matière en ce qui concerne les informations que nous partageons avec des tiers. Suivant cette logique, la juridiction a autorisé la police à inspecter des déchets, à examiner des relevés bancaires et à équiper ses informateurs de magnétophones cachés sans motif objectif de suspicion ni contrôle judiciaire de la procédure.
Dans le monde contemporain, ce principe a d’importantes répercussions sur la vie privée. Car, à moins de vivre comme un ermite, nous sommes en permanence obligés de partager des renseignements avec un tiers – qu’il s’agisse d’une société de cartes de crédit, d’un fournisseur d’accès à Internet, d’une compagnie de téléphone, d’une banque ou d’une pharmacie. Les ordinateurs permettent à ces entités de conserver des relevés précis et facilement accessibles de ces opérations et aux autorités de recueillir et d’analyser ces données. À l’heure actuelle, le IVe amendement ne protège pas ces informations.
Il pourrait découler de la décision prise par la Cour suprême dans l’affaire Jones qu’on ne puisse extraire des renseignements d’un ordinateur sans autorisation judiciaire préalable : là aussi, l’État utilise des moyens technologiques pour réunir des masses d’informations non protégées et dresser un tableau précis des activités privées d’un individu. La fouille aux frontières des ordinateurs portables, ainsi que l’utilisation par la police de dispositifs de repérage des téléphones mobiles et des relevés de communications pourraient de la même façon tomber sous le coup du IVe amendement. Mais le risque demeure que ce dernier soit bientôt dépassé par le progrès technique. Et la question retient de plus en plus l’attention des juristes, des universitaires, des représentants de la loi et des journalistes.
Extraordinaire demande de contrôle
Dans son livre, Simon Chesterman affirme que la notion de vie privée est d’ores et déjà lettre morte. Il propose donc de chercher à réguler l’usage que fait l’État des informations qu’il recueille, plutôt que d’essayer en vain de maîtriser la surveillance elle-même. La crainte d’attaques terroristes de grande ampleur crée une extraordinaire demande de contrôle, soutient-il ; les avancées technologiques permettent en outre la collecte et l’analyse de quantité de renseignements jusque-là privés ; et, dans une culture transformée par les médias sociaux, où les citoyens divulguent volontiers leurs pensées et leurs actes les plus intimes, la confidentialité pourrait déjà être aussi anachronique que la chevalerie [lire ci-dessous « Facebook, Google, Twitter et la vie privée »].
Ces craintes sont fondées, au moins en ce qui concerne les États-Unis. En 2010, le Washington Post révélait que 1 271 organismes gouvernementaux et 1 931 sous-traitants privés travaillent pour la sécurité nationale, et que plus de 854 000 personnes sont dotées d’habilitations « top secret ». Ces protagonistes agissent, pour tout ou partie, à l’abri des regards, mais eux nous observent, soyons-en sûrs. Ils s’emploient en outre énergiquement à concevoir et utiliser la technologie la plus sophistiquée pour ce faire. Le président Bush avait ainsi autorisé secrètement la National Security Agency (NSA) à placer sous surveillance sans mandat les téléphones et les courriels de citoyens américains, en violation d’une loi pénale conçue pour protéger la vie privée. Et la NSA aurait utilisé des logiciels très élaborés pour passer automatiquement au crible des millions de communications, à la recherche de mots, de phrases ou de liens suspects. Dévoilé par le New York Times en 2005, le programme fut suspendu. Mais il a été réactivé après l’amendement par le Congrès du Foreign Intelligence Surveillance Act, qui a habilité les tribunaux à autoriser ce type de pratique.
D’autres règles concernant la surveillance ont été substantiellement assouplies depuis le 11 septembre 2001. Voté au lendemain des attentats, l’USA Patriot Act (5) a permis d’outrepasser les limites jusqu’alors fixées par la justice aux écoutes et aux perquisitions, chaque fois que les enquêteurs pouvaient prétendre s’intéresser aux « agents » de pays, d’organisations, ou de groupes terroristes étrangers. La même loi a étendu le pouvoir qu’a le FBI d’utiliser des « mandats de sécurité nationale » pour exiger des fournisseurs d’accès les relevés de navigation Internet de citoyens, sans aucun contrôle de la justice ni « raison plausible ».
De nouvelles règles devraient aussi bientôt permettre aux agents du FBI de faire les poubelles des Américains, fouiller les bases de données informatiques et affecter des équipes à la filature d’individus sans qu’aucun élément objectif ne permette de soupçonner les personnes en question d’avoir commis des infractions, et pour une durée indéterminée.
Persuadé qu’il est vain de s’opposer à la collecte par l’État de vastes quantités de données sur notre vie personnelle, Chesterman nous propose plutôt d’inventer un nouveau « contrat social » qui définirait clairement les conditions dans lesquelles les autorités peuvent exploiter ces informations. Le travail de renseignement devrait selon lui respecter trois principes : être mené par des institutions publiques plutôt que par des sous-traitants privés (6) ; être fondé sur le droit ; et l’État devrait rendre des comptes sur l’utilisation des informations. Il n’y a rien à redire à cela, mais un tel « contrat » résoudrait-il vraiment les problèmes de confidentialité posés à l’ère de la surveillance technologique ?
Fondamentalement, si nous renonçons à limiter la collecte des données, que restera-t-il de la vie privée ? Sa violation survient dès lors que les services de l’État ont accès à des informations dont nous estimons qu’ils n’ont pas à les connaître ; la manière dont ils les exploitent ensuite est moins une question de préservation de l’intimité que d’autres préoccupations : discrimination, représailles, non-respect des droits de la personne, etc.
Dans son livre « Rien à cacher », Daniel J. Solove, autre professeur de droit, partage les inquiétudes de Chesterman [lire l’article de Daniel J. Solove, p. 31]. La première partie de son ouvrage discrédite efficacement les arguments qui ont contribué à la disparition de la vie privée, notamment l’idée fausse selon laquelle nul n’a rien à craindre de la surveillance s’il n’a rien à cacher. Le respect de la sphère intime, nous rappelle-t-il, est un aspect essentiel de l’existence humaine et d’une démocratie libérale en bonne santé – un droit qui protège l’innocent, pas seulement le coupable. Sans un sanctuaire où nous retrouver seuls avec nous-mêmes, nous ne pouvons jouir pleinement de l’intimité nécessaire à une existence accomplie, ni entretenir le type de relations et d’échanges confidentiels nécessaires à une critique politique vigoureuse. Pour reprendre les termes de la question posée par le juge Breyer lors des plaidoiries du procès Jones, « à quoi ressemblerait une société démocratique si un grand nombre de personnes pensaient réellement que le gouvernement surveille leurs moindres mouvements sur de longues périodes » ?
En 1956, à l’apogée du maccarthysme, le sociologue Edward Shils écrivait dans The Torment of Secrecy [« Le supplice du secret »] qu’une démocratie libérale passe par le respect de la vie privée des citoyens et la transparence du gouvernement. La population ne peut manifester librement son opposition si l’État ne cesse de la surveiller, et son jugement ne sera pas informé convenablement si le pouvoir agit sous le voile du secret. Mais aujourd’hui, c’est la vie des citoyens qui est de plus en plus transparente, tandis que l’action de l’État baigne dans une atmosphère de secret.
La solution de Solove consiste à proposer une nouvelle interprétation du IVe amendement. Les tribunaux ne devraient plus se demander si l’accès à l’historique de navigation d’un internaute, par exemple, va à l’encontre d’une « attente raisonnable de respect de la vie privée », mais s’il « entraîne des problèmes significatifs », expression délibérément vague conçue pour englober, entre autres, la prise pour cible d’opposants politiques. Toute action gouvernementale posant de tels « problèmes » devrait être soumise à la justice au titre du IVe amendement, indépendamment de toute référence à la notion de vie privée.
Solove considère à juste titre que la conception qu’a la Cour suprême du respect de la sphère personnelle est dépassée et inexplicablement restrictive. Mais il est peu probable que cette même Cour voie d’un bon œil sa proposition d’appliquer le IVe amendement à toute opération de renseignement entraînant des « problèmes significatifs ». Le texte exige seulement que les « perquisitions et saisies » – et non toute action des autorités – soient fondées sur des « raisons plausibles ». Inviter la Cour à contrôler tous les « problèmes significatifs » n’est pas une option assez précise, réaliste ou convaincante.
« Attentes raisonnables »
La critique incisive que fait Solove de la jurisprudence relative au IVe amendement incite à trouver une meilleure réponse. Une approche plus nuancée, à mon avis, retiendrait le souci qu’a la Cour de veiller au respect des « attentes raisonnables en matière de vie privée », mais reconnaîtrait que la notion doit être étendue aux informations que le gouvernement ne pourrait obtenir sans recours à des technologies qui permettent une surveillance large sans intervention humaine – telle, dans le cas du procès Jones, une localisation précise sur une longue durée.
De même, le fait qu’en surfant sur Internet ou en envoyant un courriel nous partagions des renseignements avec Google ne devrait pas impliquer que nous consentons automatiquement à les partager aussi avec l’administration. L’État, à la différence de Google, peut nous priver de notre liberté, et est plus à même de réprimer les voix discordantes. Réformer notre interprétation du IVe amendement, en d’autres termes, ne passe pas par l’abandon complet du concept de respect de la vie privée, mais par son actualisation, comme l’a fait en 1967 la Cour à propos des écoutes téléphoniques.
C’est précisément ce qu’a décidé un juge du district de Columbia, Nicholas Garaufis, le 22 août dernier : même si les utilisateurs de téléphones portables transmettent automatiquement leur localisation à l’opérateur, a-t-il statué, on ne saurait en déduire que cette information ne relève pas de la sphère privée, moyennant quoi les services de sécurité doivent solliciter un mandat pour obtenir les relevés. Comme l’a écrit le juge Garaufis, « il faut rejeter la fiction selon laquelle la grande majorité des Américains accepte que l’administration ait accès sans mandat à des informations sur une grande partie de leurs faits et gestes en “choisissant” d’avoir un téléphone portable. À la lumière des évolutions technologiques considérables, la théorie jurisprudentielle relative au IVe amendement doit évoluer pour préserver les attentes raisonnables des utilisateurs de ces appareils quant au respect de leur vie privée ».
David Shipler n’est pas juriste, mais journaliste. Là où Chesterman et Solove proposent de nouveaux concepts juridiques, il nous raconte dans un livre la manière bien réelle dont le respect de la vie privée a été sacrifié (7). Certaines des affaires qu’il évoque sont connues dans leurs grandes lignes, telle l’arrestation de l’avocat musulman Brandon Mayfield (8), dont les empreintes « collaient » à tort avec celles retrouvées lors des attentats de Madrid en 2004. Mais Shipler relate ces histoires avec une profusion de détails inédits. On a l’impression de vivre avec les membres de la famille Mayfield confrontés aux irruptions répétées des agents de l’administration, aux écoutes téléphoniques et, finalement, à l’arrestation arbitraire du père.
Des fouilles d’une légalité contestable
D’autres affaires sont moins connues. Les chapitres les plus troublants du livre décrivent les rondes nocturnes de Shipler en compagnie d’agents d’une « unité de récupération d’armes » dans les quartiers à forte criminalité du district de Columbia. Des quartiers situés à quelques kilomètres à peine de la Cour suprême, mais qui se trouvent en pratique, écrit Shipler, comme dans un « autre pays ». Le journaliste décrit un monde totalement étranger non seulement aux juristes de la Cour suprême, mais à la plupart des Américains, où la police soumet régulièrement de jeunes Noirs à des contrôles intrusifs et à des fouilles d’une légalité contestable. Exploitant les moindres failles que la justice a volontairement ou involontairement créées, les méthodes des agents susciteraient des cris d’orfraie si elles étaient employées contre les habitants de secteurs plus bourgeois. Mais les jeunes Afro-Américains qui en sont chaque nuit la cible n’ont guère d’autre recours qu’un sourd ressentiment.
L’objectif de Shipler n’est pas de reformuler les règles du droit, mais de nous montrer les limites au-delà desquelles les règles cessent d’avoir cours. Nous vivons dans un monde où un juge fédéral du District peut dire, résigné : « Je pense qu’il ne reste plus grand-chose du IVe amendement dans le droit pénal. »
S’il existe encore un espoir de changement, c’est parce que la protection des droits se développe toujours avec la prise de conscience des abus. La révolution internationale des droits de l’homme fut en partie une réaction aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale ; l’égalité des droits fut définie aux États-Unis en réponse à l’esclavage, à la guerre de Sécession, à la ségrégation. La réforme se produit seulement quand l’opinion l’exige, et l’opinion l’exige seulement quand les dérives sont rendues publiques – comme on l’a vu dans les années 1970, quand une commission du Congrès présidée par le sénateur Frank Church révéla que le gouvernement espionnait les groupes pacifistes et les militants pour l’égalité raciale. La principale contribution de ces trois livres est précisément de dévoiler et de diagnostiquer le problème. À nous d’exiger une solution.
Nous avons déjà connu de tels moments de résistance depuis le 11-Septembre. De nombreux citoyens se sont opposés à un projet de l’administration Bush visant à recruter comme espions des livreurs à domicile, et le Congrès a interdit le financement de la mesure. Les inquiétudes exprimées à propos du Patriot Act ont conduit à réformer la « règle du bâillon » qui interdisait de fait aux bibliothécaires et aux entreprises de faire état des demandes d’information des services de sécurité sur leurs usagers et clients. La révélation du programme d’espionnage de la NSA, évoqué plus haut, a incité le Congrès à exiger le contrôle de la justice. Et le récent scandale déclenché à Londres par la révélation du piratage des messages téléphoniques de victimes ordinaires de tragédies extraordinaires par un journal de l’empire Murdoch pourrait bien entraîner d’autres réformes. Si le droit au respect de la vie privée doit survivre, il le fera parce que des citoyens, révoltés par des affaires du genre de celles que relate Shipler, auront reconnu qu’il ne suffit pas de hausser les épaules et de dire : « Je n’ai rien à cacher. »
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 décembre 2011. Il a été traduit par Philippe Babo