Souriez, vous êtes filmés !

En 1787, le philosophe Jeremy Bentham proposa de construire un « panoptique », un bâtiment circulaire composé de cellules adossées aux murs d’enceinte et une tour de guet centrale, la « loge du gardien », permettant, grâce à un système de stores et de cloisons, d’observer toutes les geôles sans que personne ne sache à un instant quelconque s’il était effectivement surveillé. Bentham estimait que ce modèle architectural convenait particulièrement aux prisons mais qu’il pouvait aussi être appliqué aux usines, aux hôpitaux, aux asiles psychiatriques et aux écoles. Non seulement il permettrait d’observer les prisonniers, les ouvriers, les malades, les fous et les élèves, mais également – si le responsable se rendait dans la zone de guet – les gardiens, les contremaîtres, les personnels soignants et enseignants. L’adoption progressive de ce « principe d’inspection » finirait par créer « un nouvel ordre des choses », prédisait Bentham, en créant un monde où l’on verrait « la morale réformée, la santé préservée, l’industrie revigorée, l’instruction répandue, les charges publiques allégées, l’économie fortifiée ».

Le panoptique moderne n’est pas un bâtiment et n’a pas besoin d’une présence réelle menaçante pour être efficace. Les avancées technologiques ont facilité la collecte, l’archivage et la diffusion de données concernant les individus, les entreprises et même l’administration. Avec les circuits de vidéosurveillance et les caméras numériques désormais connectés à Internet, nous avons les moyens d’appliquer le principe d’inspection de Bentham à bien plus grande échelle. Qui plus est, nous avons contribué à construire ce nouveau panoptique, en lui cédant une mine de données personnelles. Nous bloguons, tweetons et communiquons tout ce que nous sommes en train de faire, de penser et d’éprouver. Nous signalons à nos amis et relations, voire à des étrangers, l’endroit où ils peuvent nous trouver à tout moment. Nous bradons notre intimité en échange des agréments de la vie moderne, livrons à des entreprises les détails de notre situation financière et de nos dépenses, qui leur serviront ensuite à nous prendre pour cibles de leurs campagnes publicitaires et analyser nos habitudes de consommation [lire notre dossier « 500 millions d’amis », Books, n° 16, octobre 2010, p. 23-45].

Et c’est sans compter les informations collectées sans notre consentement. Depuis 2001, le nombre d’organisations gouvernementales américaines occupées à espionner les citoyens des États-Unis, sur le territoire ou à l’étranger, augmente à toute allure. La NSA intercepte chaque jour 1,7 milliard de courriels, appels téléphoniques, SMS et autres communications. Ce système héberge des données sur des milliers d’Américains, dont la plupart ne sont soupçonnés d’aucun méfait. Encore récemment, quand un agent de la circulation interpellait un conducteur, il devait contacter par radio le poste de police et attendre que quelqu’un vérifie le dossier. À présent, un petit appareil portable lui fournit sur-le-champ le numéro de sécurité sociale de l’individu, son permis de conduire, une liste de ses principales infractions, et même des photos. Le FBI peut aussi comparer vos empreintes avec les quelque 96 millions qui figurent dans ses archives numériques [lire « La surveillance en France », p. 26].

Pourtant, les surveillés se sont d’une certaine manière retournés contre leurs surveillants, en se servant d’organisations comme WikiLeaks qui, selon son fondateur Julian Assange, a diffusé plus de documents confidentiels que tous les autres médias du monde réunis. Quand Assange livra au Guardian 250 000 télégrammes diplomatiques, il les avait copiés sur une clé USB pas plus grosse que son petit doigt. Toutes les tentatives pour fermer le site WikiLeaks furent vaines, parce les fichiers sont reproduits sur des centaines d’autres [lire « Faut-il avoir peur de Wikileaks ? », Books, n° 17, novembre 2010, p. 77-86]. Et l’organisation n’est pas la seule à révéler des informations secrètes. Une multitude de groupes sont capables de sortir des affaires dans l’anonymat le plus complet. Les États, les entreprises et autres organisations soucieuses de protéger leurs données confidentielles tenteront de renforcer leurs systèmes de sécurité, mais elles devront aussi s’attendre parfois à voir échouer leurs stratégies de protection.

La perfection de la démocratie

Les nouvelles technologies ont permis une plus grande transparence, mais cette transparence est-elle à notre avantage ? Pour ceux qui considèrent le respect de la vie privée comme un droit inaliénable, la culture moderne de la surveillance vise à contrôler les comportements et à museler les opposants [lire « La vie privée a-t-elle un avenir ? », p. 25]. Mais, de la même manière qu’il place sous surveillance notre vie privée, le principe d’inspection, s’il était universellement appliqué, pourrait aussi se révéler la perfection de la démocratie, le moyen de savoir ce que font réellement ceux qui nous gouvernent, de garder un œil vigilant sur les abus des entreprises, de protéger nos libertés individuelles. En d’autres termes, cette technologie va-t-elle devenir une forme de tyrannie, ou va-t-elle nous délivrer de la tyrannie ? Va-t-elle mettre un terme à la démocratie ou la renforcer ?

Les normes établissant ce que nous voulons tenir secret et ce que nous voulons rendre public ne cessent d’évoluer. Au fil de l’histoire occidentale, le désir d’intimité s’est accru, peut-être comme symbole de rang social, puisqu’un paysan pauvre ne pouvait s’offrir une maison avec des chambres individuelles. Les Américains nantis d’aujourd’hui affichent leur rang non seulement en disposant d’une chambre pour chaque membre de la famille, plus une pour les invités, mais aussi d’une salle de bains pour chaque chambre, plus une pour les invités, ce qui évite d’exhiber les effets personnels de la famille. Il n’en a pas toujours été ainsi. Une estampe japonaise du XVIIe siècle montre un couple en train de faire l’amour pendant que sa fille agenouillée sur le sol s’exerce à la calligraphie. Les habitants de Tikopia, une île de Polynésie, « aiment dormir côte à côte serrés les uns contre les autres, auprès de leurs enfants ou leurs parents ou leurs frères et sœurs, sans distinction d’âge ni de sexe », écrit l’anthropologue Dorothy Lee dans Valuing the Self. Les Gebusis de Nouvelle-Guinée vivent dans des cases communes et passent pour « éviter la solitude », montrant même de la réticence à regarder des photos où ils sont seuls.

Selon certaines normes sociales, plus une pratique est répandue, moins elle est dangereuse pour un individu donné. Les premières femmes à porter des robes au-dessus du genou ont attiré des regards désapprobateurs et peut-être des attentions sexuelles non désirées ; mais dès lors qu’elles furent nombreuses à montrer leurs jambes, le péril diminua. Il en va de même pour l’intimité : quand des millions de gens sont prêts à faire circuler des informations personnelles, les risques qu’ils encourent individuellement s’amenuisent. Et cette transgression collective et à grande échelle de l’intimité a d’autres avantages, comme l’ont montré les dizaines de milliers d’Égyptiens qui se sont affichés comme fans de la page Facebook « Nous sommes tous Khaled Said », nom d’un jeune homme tabassé à mort par la police d’Alexandrie. Cette page est devenue le QG en ligne des manifestants qui ont renversé le président Hosni Moubarak.

Que Facebook et d’autres soient le miroir ou le moteur de l’évolution des normes sociales en matière d’intimité, le fait que le site compte aujourd’hui 900 millions d’usagers signifie que l’avantage d’être connecté, de partager des informations, d’étoffer son réseau, de faire son autopromotion, de flirter, de crâner, contrebalance largement à leurs yeux les atteintes à la vie privée que cela entraîne [lire l’encadré ci-dessous]. C’est quand cette perte ne relève pas d’un choix que les questions difficiles apparaissent. Le panoptique de Bentham est devenu un symbole d’intrusion totalitaire. Michel Foucault l’a décrit comme la « perfection du pouvoir ». Nous savons tous que la police peut obtenir les enregistrements de conversations téléphoniques quand elle cherche des preuves de complicité dans un crime, mais la plupart d’entre nous seraient surpris par la fréquence de telles requêtes. Verizon, le premier opérateur américain, reçoit à lui seul 90 000 demandes par an. Le renforcement récent des mesures de surveillance a engendré des abus. Un cas évident est celui de Brandon Mayfield, un avocat de l’Oregon converti à l’islam, incarcéré sur une suspicion de complicité dans les attentats de Madrid en 2004. Après son incarcération, Mayfield a porté plainte contre l’État et conduit un juge fédéral à déclarer inconstitutionnelles les dispositions du Patriot Act que le FBI avait invoquées pour enquêter sur lui. Mais, comme dans la plupart des cas d’abus de pouvoir de ce genre, la cause du problème n’est pas tant dans les moyens d’investigation accordés à l’État que dans l’interprétation erronée faite par l’administration des faits découverts, et dans le caractère arbitraire des détentions qui en résultent. Si ces mêmes pouvoirs étaient utilisés pour déjouer un nouveau 11-Septembre, la majorité des Américains approuveraient sans aucun doute.

Il existe toujours un risque de mésusage des données collectées – par un régime cherchant à faire taire l’opposition, par une entreprise cherchant à tirer profit d’une connaissance plus précise de ses clients potentiels. L’étendue et la sophistication technologique de cette collecte de données permettent aux autorités d’intercepter et d’archiver infiniment plus d’informations que n’ont jamais pu le faire les polices secrètes des États les plus totalitaires du passé. Et le grand nombre de personnes ayant accès à des données confidentielles accroît le risque de dérive (1). Comme pour toute activité humaine à grande échelle impliquant un certain nombre de personnes, il y aura toujours quelqu’un pour céder à la malhonnêteté ou à la malveillance. C’est l’un des inconvénients du phénomène, mais il pourrait bien être compensé par ses avantages. Nul ne sait combien de complots terroristes ont été déjoués grâce au recueil massif d’informations personnelles (2). Nous savons encore moins combien d’Américains soupçonnés de terrorisme n’ont pas été arrêtés, parce que le renforcement de la collecte de données autorisé par le Patriot Act a permis de convaincre les enquêteurs de leur innocence.

Le niveau de répression exercé par un État n’est pas proportionnel aux méthodes qu’il emploie pour obtenir des informations sur les citoyens ni à la somme des renseignements qu’il a engrangés. Quand un régime veut harceler ses adversaires ou étouffer l’opposition, il trouve toujours les moyens de le faire, avec ou sans données électroniques. L’administration Nixon utilisait les contrôles fiscaux pour harceler les personnes figurant sur sa « liste d’ennemis ». Un traitement relativement bénin comparé à la façon dont on traitait lesdits « ennemis » pendant les sales guerres d’Argentine, du Guatemala et du Chili, ou aux méthodes de la Stasi en Allemagne de l’Est. Ces gouvernements répressifs ont fait « disparaître » des dizaines de milliers de dissidents, et ils prenaient pour cible leurs adversaires avec des procédures de collecte, d’archivage et de tri d’informations qui nous semblent aujourd’hui affreusement laborieuses. Si de tels abus sont rares aux États-Unis, ce n’est pas parce que nous avons su empêcher l’État de numériser les données personnelles. Le seul mode de prévention efficace, c’est la mobilisation de citoyens vigilants et bien informés, animés par un sens profond du juste et de l’injuste, soucieux de préserver un État démocratique, ouvert, équitable et respectueux de la loi. Les innovations technologiques utilisées par les gouvernements et les entreprises pour contrôler les citoyens doivent aussi être utilisées pour assurer le contrôle desdits gouvernements et entreprises.

L’une des premières victoires de cette veille citoyenne fut remportée en 1991, quand George Holliday filma des agents de la police de Los Angeles en train de tabasser Rodney King. Sans sa vidéo, cette énième agression contre un Noir serait passée inaperçue. Au lieu de quoi le racisme et la violence dans les commissariats devinrent un sujet de débat national, deux gradés furent envoyés en prison, et King reçut 3,8 millions de dollars à titre de dommages et intérêts. Depuis, une quantité invraisemblable de crimes et d’injustices ont été filmés et photographiés, souvent par des téléphones portables. La surveillance inverse – ou « sous-veillance », selon l’expression de Steve Mann, un professeur d’ingénierie informatique qui recommande d’avoir toujours sur soi du matériel de prise de vue – est devenue une manière efficace d’informer le monde de tout abus de pouvoir.

Secrets d’état

Nous avons pu observer une fois de plus les bienfaits de la « sous-veillance » en 2011 au Moyen-Orient, où la diffusion de milliers de télégrammes diplomatiques par WikiLeaks a favorisé les soulèvements de Tunisie et d’Égypte, ainsi que les mouvements de protestation qui ont gagné les pays voisins. Pourtant, la plupart des gouvernants ont condamné avec vigueur la divulgation de secrets d’État. Hillary Clinton a déclaré que les révélations de WikiLeaks, portaient « atteinte au bon fonctionnement d’un gouvernement responsable ». En février 2011, elle est allée plus loin, affirmant que le site avait mis en danger les militants des droits de l’homme en contact avec des diplomates américains, et elle a rejeté l’idée qu’un gouvernement doive agir en toute transparence. À titre de contre-exemple, elle a cité les efforts faits par les États-Unis pour sécuriser le matériel nucléaire présent dans les pays de l’ancien pacte de Varsovie. Sur ce point, a-t-elle soutenu, la confidentialité est indispensable si on ne veut pas faciliter la tâche des terroristes et des criminels désireux de s’en emparer.

Hillary Clinton a raison, ce n’est pas une bonne idée de rendre publique la localisation d’équipements nucléaires mal sécurisés. Mais n’est-ce pas là un cas particulier ? Il existe peut-être des secrets d’État légitimes, mais ils sont certainement peu nombreux. L’ouverture devrait être la norme. En tout cas, quand Hillary Clinton affirme que WikiLeaks diffuse des documents « sans se soucier des conséquences », il s’agit d’une affirmation sinon délibérément trompeuse, du moins cruellement ignorante. Assange et ses associés n’ont cessé de se dire motivés par la conviction qu’une plus grande transparence gouvernementale aurait des effets bénéfiques pour tous et qu’organiser des fuites induit naturellement plus de justice. Il a exprimé cette opinion sur son blog en décembre 2006, le mois où WikiLeaks publia son premier document : « Plus une organisation est secrète ou injuste, plus des fuites peuvent susciter la peur et la paranoïa parmi ses dirigeants et la coterie qui la dirige… Puisque les systèmes injustes génèrent par nature une opposition, et que dans bien des cas ils peinent à avoir le dessus, la diffusion de fuites les rend extrêmement vulnérables à ceux qui veulent les remplacer par des formes de gouvernance plus ouvertes (3). » Assange pourrait désormais faire valoir que les révélations de WikiLeaks confirment sa théorie. Par exemple, en 2007, quelques mois avant une élection nationale, le site mit en ligne un rapport sur la corruption commandé mais non divulgué par le gouvernement kényan. Selon Assange, un officier du renseignement observa que le rapport avait fait changer d’opinion 10 % des votants, assez pour modifier le résultat de l’élection.

Deux ans plus tard, au lendemain de la crise financière mondiale, WikiLeaks diffusa des documents sur les activités de la banque islandaise Kaupthing, montrant que, peu avant sa faillite, elle accordait des prêts de plusieurs millions de dollars, parfois sans garanties, à ses principaux actionnaires. L’établissement, rebaptisé New Kaupthing après le sauvetage de l’État, obtint une ordonnance d’injonction interdisant à la télévision nationale de révéler ces informations, mais ne put les empêcher de circuler. Les révélations de WikiLeaks soulevèrent une vague de colère au Parlement islandais, qui vota alors à l’unanimité un texte renforçant la liberté de parole et la création d’un prix international récompensant la liberté d’expression. Les principaux dirigeants de la banque sont aujourd’hui menacés de poursuites pour actes délictueux.

Et bien sûr, en avril 2010, WikiLeaks mit en ligne une vidéo de trente-huit minutes classée secret défense enregistrée depuis le cockpit de deux hélicoptères américains survolant un faubourg de Bagdad. On y voyait l’équipage tirer sur un groupe de civils, faisant dix-huit morts, dont deux journalistes de l’agence Reuters, et blessant deux enfants. À la suite de cet événement, qui datait de 2007, Reuters avait réclamé en vain une enquête sur la mort de ses deux employés, ainsi que l’accès à cette vidéo. Les États-Unis avaient soutenu que les deux journalistes étaient morts lors d’une fusillade. Aucune poursuite n’a été engagée contre les soldats impliqués, mais si un jour l’armée contrôle mieux ses troupes quand des vies civiles sont en jeu, c’est qu’elle y aura été contrainte par la diffusion de documents comme celui-ci.

Plusieurs mois avant le début du Printemps arabe, on a demandé à Assange s’il dévoilerait la masse de télégrammes diplomatiques qu’il avait, disait-on, recueillis. Il a répondu par l’affirmative, et pour la raison suivante : « Ce genre de choses révèle la véritable nature des États arabes et la réalité de leurs atteintes aux droits de l’homme. » Comme un jeune Tunisien l’a écrit au Guardian, ses compatriotes savaient depuis des années que leurs dirigeants étaient corrompus, mais ce n’était pas pareil que de lire le récit détaillé de certains épisodes, auréolé des commentaires de diplomates américains expliquant que la corruption maintenait un faible niveau d’investissements locaux et un taux élevé de chômage. Le succès de la révolution tunisienne a sans aucun doute influencé le reste du monde arabe et placé les représentants des États-Unis devant un dilemme inconfortable. Moins de trois mois après avoir accusé WikiLeaks de divulguer des documents volés « sans se soucier des conséquences », la secrétaire d’État Hillary Clinton était réduite à célébrer en termes chaleureux l’un de ces résultats : la vague de réforme au Moyen-Orient.

Les révélations de WikiLeaks ont de profonds effets, mais il est difficile d’estimer si ses conséquences sont globalement positives. Assange lui-même a reconnu dans le Guardian que la divulgation du rapport sur la corruption au Kenya et la violence qui a envahi le pays pendant les élections ont fait 1 300 morts et 350 000 déplacés ; mais, a-t-il ajouté, 40 000 enfants kényans meurent chaque année du paludisme et quantité d’autres sont victimes d’une pauvreté que la corruption entretient (4). Assange estime que les Kényans avaient droit aux informations contenues dans ce rapport, parce qu’« une prise de décision fondée sur le mensonge ou l’ignorance ne peut aboutir à une bonne conclusion. »

En affichant ce point de vue, Assange s’alignait sur une opinion largement répandue en théorie démocratique, qui est aussi un argument classique en faveur de la liberté d’expression : une élection ne peut exprimer la volonté du peuple que si celui-ci est assez bien informé des enjeux réels. Cela ne veut pas dire qu’une prise de décision fondée sur la vérité produit toujours de meilleurs résultats qu’une décision fondée sur l’ignorance. Rien n’oblige Assange à soutenir cette thèse, pas plus qu’un démocrate convaincu n’est obligé de soutenir qu’un mode de gouvernance démocratique aboutit toujours à de meilleures décisions qu’un régime autoritaire. De même, croire aux bienfaits de la transparence ne veut pas forcément dire que tout le monde doit savoir la vérité sur tout ; mais qu’être mieux informé s’avère généralement une bonne chose. Cela justifie les préventions à l’égard de la dissimulation de la vérité.

Du sang sur les mains

Que vaut la charge d’Hillary Clinton contre WikiLeaks, accusé d’avoir mis en danger les militants des droits de l’homme qui renseignaient les diplomates américains ? À la suite de la publication par le site de 70 000 documents relatifs à la guerre en Afghanistan, en juillet 2010, l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major des forces alliées, accusa Assange d’avoir du sang sur les mains. On n’a pourtant signalé aucune victime des fuites – sauf à compter les ambassadeurs contraints de se retirer par ces révélations embarrassantes. Quatre mois après la diffusion des dossiers, un responsable de l’OTAN a déclaré sur CNN que pas un seul Afghan n’avait eu besoin d’une protection pour cette raison. Bien sûr, c’était peut-être « juste un coup de chance », comme l’a dit Daniel Domscheit-Berg dans le New York Times en juillet après avoir quitté WikiLeaks. Assange a lui-même reconnu ne pouvoir garantir que les fuites ne causeraient pas de morts. Mais, à ses yeux, la probabilité qu’elles sauvent des vies justifie le risque.

WikiLeaks n’a jamais divulgué le genre d’information (sur le matériel nucléaire) invoqué par Clinton pour plaider la cause de la confidentialité. Cependant, d’autres groupes, comme le site anti-corruption russe Rospil.info, le site de l’Union européenne BrusselsLeaks, le PirateLeaks tchèque, Anonymous et bien d’autres, divulguent des documents avec beaucoup moins de scrupules. Il est bien possible que certaines fuites engendrent des effets regrettables pour tout le monde. Mais, étant donné que les révélations sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont montré que des dizaines de milliers de civils avaient perdu la vie en raison d’actions inutiles, absurdes voire perverses de membres de l’armée américaine, il est impossible d’écouter leurs dirigeants accuser WikiLeaks de mettre en péril des vies innocentes sans les imaginer déjà en train de balayer devant leur porte.

Dans le panoptique, bien entendu, la transparence ne serait pas réservée à l’action des autorités de l’État. Les défenseurs des droits de l’animal disent depuis longtemps que si les abattoirs avaient des parois de verre, le nombre de végétariens augmenterait. S’ils pouvaient voir les fermes industrielles qui produisent l’essentiel de la viande, des œufs et du lait que nous consommons, les gens seraient même encore plus choqués. Et pourquoi les clients des restaurants devraient-ils dépendre de visites intermittentes des services d’hygiène ? Quelques webcaméras dans les cuisines aideraient à vérifier les conditions sanitaires là où se prépare la nourriture que nous allons absorber.

Bentham avait peut-être raison quand il suggérait que si nous savions tous que nous pouvons à tout moment être observés, notre morale en sortirait réformée. Melissa Bateson et ses collègues de l’université britannique de Newcastle ont mis à l’épreuve cette théorie dans une cantine où les usagers sont invités à mettre l’argent de leur boisson dans une boîte, sans contrôle. Les chercheurs ont affiché une paire d’yeux au-dessus de la cagnotte. Face à ce regard, les usagers ont mis trois fois plus d’argent. La simple suggestion que quelqu’un les observait a généré plus d’honnêteté. (Partant du principe que les yeux ne les incitaient pas à surpayer, l’étude indique aussi un niveau alarmant de malhonnêteté coutumière).

Peut-être deviendrions-nous aussi plus altruistes. Dale Miller, professeur en sociologie des organisations à Stanford, estime que les Américains ont intériorisé une « norme d’intérêt personnel » qui fait paraître bizarre ou même irrationnelle toute conduite généreuse. La population des États-Unis fait pourtant constamment preuve d’altruisme, et ses gestes, s’ils étaient portés à la connaissance de tous, pourraient briser cette norme qui freine la générosité. À l’appui de cette hypothèse, des chercheurs de l’université de Pennsylvanie se sont aperçus que les gens donnent davantage à des stations de radio financées par leurs auditeurs quand on leur dit que d’autres ont fait des dons supérieurs à la moyenne. De même, quand les fournisseurs d’énergie envoient à leurs clients un état comparatif de leur consommation par rapport au voisinage, ceux qui dépassent la moyenne réduisent leurs dépenses.

Le monde d’avant WikiLeaks et Facebook paraissait peut-être plus sûr, mais il est bien difficile d’affirmer que c’était un monde meilleur. Au bout du compte, y aura-il moins d’enfants qui mourront de faim au Kenya parce que WikiLeaks aura divulgué le rapport sur la corruption ? La vie au Moyen-Orient sera-t-elle plus heureuse à la suite des révolutions auxquelles ont contribué WikiLeaks et les réseaux sociaux ? Comme disait le leader communiste Chou En-lai quand on lui demandait son avis sur la Révolution française, il est trop tôt pour en juger. Notre réponse varie selon que nous adhérons ou non aux convictions d’Assange, pour qui une prise de décision produit de meilleurs résultats quand elle se fonde sur la vérité plutôt que sur le mensonge et l’ignorance.

 

Cet article est paru dans Harper’s en août 2011. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

À surveiller de près

Paradoxe : le progrès technique, produit de l’homme, ne peut être arrêté par lui. C’est une force plus forte que celle qui la meut. Orwell ne pouvait imaginer que les pays les plus démocratiques se couvriraient de caméras de surveillance reliées à des ordinateurs centraux (trois millions chez nos voisins britanniques). Kafka ne pouvait anticiper que chaque citoyen figurerait, comme c’est le cas en France, dans quatre cents fichiers en moyenne. Peu de gens savent que l’on peut identifier une personne par la trace de son odeur ou capter l’iris de l’œil à vingt mètres, qu’un gravier jeté devant chez vous peut transmettre des informations sur vos allées et venues, qu’un policier prenant une photo avec son portable peut aussitôt confronter cette image avec une banque de données faciales. Bien sûr, le progrès technique peut être surveillé, contrôlé, encadré. C’est le rôle de la justice et du Parlement, au moins dans les pays disposant d’institutions indépendantes du pouvoir exécutif. Mais les choses vont tellement vite, la technique avance sur tant de fronts, que l’on est saisi de vertige. Surtout si l’on prend la mesure de l’étrange faveur dont cette évolution bénéficie auprès de l’opinion. Bien peu s’en inquiètent. Le phénomène est en phase avec l’air du temps. La surveillance est acceptée au nom de la sécurité, mais aussi parce que la transparence est appréciée et recherchée. Internet a mis en place un véritable panoptique virtuel, où chacun se montre et se regarde. Pensant n’avoir rien à cacher, les voyageurs se laissent suivre à la trace via leurs cartes de crédit et autres billets électroniques. Les consommateurs se laisseront bientôt poursuivre jusque chez eux par des puces intégrées aux marchandises achetées. On voit même des jeunes accepter de se faire injecter une puce dans le bras pour entrer dans une boîte de nuit et payer leurs consommations. Les pratiques les plus douteuses se répandent. Ainsi le site Internet Eyes offre une rémunération à ceux qui, en accédant depuis leur ordinateur à des caméras de surveillance, détectent un comportement suspect dans un magasin (le service est proposé en France).

« Le moyen de cacher un homme ? », demandait Jean-Paul Sartre citant Paul Valéry. Aujourd’hui, la question serait plutôt : que peut-on encore cacher d’un homme ? Et demain ?

 

 

Moisés Naim : « Ni le charbon ni le nucléaire ne sont près de disparaître »

 

Économiste de formation, ministre vénézuélien du Commerce et de l’Industrie de 1989 à 1993, Moisés Naím a assuré la rédaction en chef du magazine américain Foreign Policy de 1996 à juin 2010. Membre de la Commission latino-américaine sur les drogues et la démocratie, dont le rapport a été rendu en 2009, il est aujourd’hui en poste au Carnegie Endowment for International Peace, à Washington.

 

Aujourd’hui comme hier, il n’existe pas d’accord entre les experts sur l’avenir du pétrole. L’économiste d’Oxford David King a signé, dans Nature, un article affirmant que le pic pétrolier est atteint depuis sept ans et que nous sommes entrés dans l’ère de la pénurie (1). Daniel Yergin estime au contraire que les pessimistes se trompent. Où vous situez-vous dans ce débat ?

À vrai dire, je ne me sens pas plus proche de l’un que de l’autre. Je m’explique : je crois qu’il existe trois modèles intellectuels permettant d’appréhender la question des réserves pétrolières. Le modèle malthusien : la croissance de nos besoins est supérieure à celle de notre production. Le modèle marxiste : le vrai problème n’est pas la production mais la distribution, autrement dit la répartition entre les consommateurs finaux (et c’est vrai que cette question est fondamentale – n’oublions pas que les États-Unis, avec 5 % de la population mondiale, dépensent 25 % de l’énergie disponible, ou qu’un Allemand brûle vingt-cinq fois plus d’énergie qu’un Bangladais) (2). Enfin, il y a le modèle de marché : quoi qu’il advienne, le jeu de l’offre et de la demande favorisera les ajustements nécessaires. À mes yeux, les trois modèles ont tous raison à la fois. La récente expansion de la classe moyenne à travers la planète a clairement fait exploser la demande, faisant craindre que l’offre ne suive pas. Néanmoins, les marchés sont effectivement en train de réagir, notamment en valorisant de nouvelles sources de production. Le Brésil est ainsi en train de passer de la situation d’importateur à celle d’exportateur de pétrole, en commençant d’exploiter des réserves situées à plusieurs centaines de kilomètres de ses côtes et à plusieurs kilomètres de profondeur (3). Mais les marchés ne peuvent à eux seuls résoudre le problème : il faut s’efforcer de rééquilibrer la consommation finale à l’aide de réglementations intelligentes, en agissant notamment sur la fiscalité. Tout cela conduit à considérer avec méfiance la notion de pic pétrolier.

Pour certains, nous sommes entrés dans l’« ère du gaz naturel ». Le gaz de schiste, en particulier, serait promis à un bel avenir. Pour d’autres c’est le charbon qui redeviendra bientôt la principale source d’énergie. Pour d’autres encore, l’avenir est aux biocarburants… Que penser de ces prédictions ?

Ma conviction fondamentale, c’est qu’il n’y a pas une solution miracle, mais que tout doit être mis à contribution simultanément : le pétrole, le gaz, le charbon, les biocarburants, l’énergie solaire, l’énergie éolienne, l’énergie nucléaire. Tout ! Chaque technique ou chaque source d’énergie, prise individuellement, apporte quelque chose : voyez la Pologne qui, grâce à la technique du fracking (fracturation hydraulique), devrait pouvoir ne plus importer son gaz de Russie (4). De même pour le charbon : il n’est pas prêt de disparaître, notamment parce que l’on aura bientôt mis au point des systèmes vraiment efficaces pour limiter le relâchement de CO2 dans l’atmosphère.

 

sources energie planete

 

Est-ce vrai aussi du nucléaire ? La centrale de Fukushima Dai-ichi était un vieux modèle. La centrale Fuskushima-Daini toute proche, plus récente, s’est mise en sécurité dès de début du tsunami. Faut-il y voir un argument permettant d’envisager un nouvel essor de l’atome et que pensez-vous de cette option ?

C’est certain, le nucléaire n’est pas près de disparaître, lui non plus. Le problème, c’est que de nombreux pays sont demandeurs d’énergie d’origine nucléaire – mais à condition qu’elle ne soit pas produite chez eux… C’est l’effet NIMBY, « Not In My Back Yard » [« Pas dans mon arrière-cour »] : un phénomène terriblement puissant. Voyez l’Espagne ou l’Allemagne : ce sont d’avides consommateurs d’énergie électrique d’origine nucléaire, mais à la condition que celle-ci soit produite de l’autre côté de leur frontière, c’est-à-dire en France ! Cependant, en dépit de la mise à l’arrêt récent de toutes les centrales au Japon, je pense que l’atome a plus d’avenir qu’on le dit souvent.

 

L’augmentation du prix du pétrole est-elle appelée à se poursuivre et représente-t-elle une menace sérieuse pour les pays importateurs ?

La seule certitude concernant le prix du pétrole, c’est qu’il va continuer à fluctuer, mais probablement entre des limites raisonnables. On ne reverra jamais un baril au tarif étonnamment bas de 8 dollars, mais les nations s’arrangeront pour que le prix reste supportable. L’énergie est en effet devenue un service absolument indispensable. Regardez des pays comme l’Inde, ou la Thaïlande : leur croissance en est très gourmande, mais leurs options sont très limitées. À terme, il leur faudra ou bien trouver du pétrole, ou développer des alternatives, tout en encourageant les économies de consommation. Les experts affirmaient autrefois que le pétrole ne pourrait pas dépasser les 100 dollars par baril, mais il a atteint 150 dollars fin 2008 avant de revenir aujourd’hui aux alentours de 120 dollars, et les économies ne se sont pas effondrées – du moins, pas pour cette raison. On peut toujours redouter quelque chose de catastrophique, mais force est de constater que, jusqu’à présent, cela ne s’est pas produit.

 

Un nouveau choc pétrolier de l’ampleur de celui de 1973 peut-il se produire ? Un tel phénomène serait-il l’occasion de repenser les politiques énergétiques sur des bases plus saines ?

Ce choc était dû pour l’essentiel à l’effet de surprise et à l’impréparation. Des hausses du pétrole, on en a connu plusieurs depuis : celui de la première guerre du Golfe, puis de la seconde, celui entraîné par la crise financière de 2008, puis, en ce moment même, celui provoqué par la situation iranienne. Cela n’a provoqué ni catastrophe, ni remise en cause globale de l’industrie pétrolière. Il faut comprendre qu’une activité comme celle générée par les hydrocarbures est unique. Vous connaissez beaucoup d’autres secteurs où un bien qui coûte 3 dollars à la production est revendu 120 dollars ? Cela crée des entités économiques extrêmement puissantes, capables de défendre mordicus leur modèle.

 

Imaginez que vous soyez en position de définir la meilleure politique énergétique possible pour la planète. Compte tenu des forces en présence, laquelle choisiriez-vous ?

À mes yeux, le facteur aujourd’hui le plus important sur le plan économique est le prix des émissions de carbone. Il est suicidaire de penser les politiques énergétiques sans penser en même temps les aspects environnementaux et le changement climatique. Il faut absolument trouver un moyen de réduire les émissions, même si cela ne se produira évidemment que sur longue période. L’une des décisions qui pourrait être prise à court terme, avec un énorme impact, consisterait à augmenter substantiellement les taxes sur l’essence aux États-Unis. Cela permettrait à la fois de réduire la consommation – et donc d’atténuer la dépendance dans laquelle se trouve le pays (5) –, les émissions de CO2 et le déficit budgétaire américain, ce qui serait tout bénéfice pour l’économie mondiale. Ce serait aussi un moyen (en créant un prix plancher) de stimuler la recherche et l’innovation.

 

Vous avez repris à votre compte le mot d’un de vos prédécesseurs, selon lequel le pétrole serait l’« excrément du diable », c’est-à-dire une malédiction pour les pays monoproducteurs (6). Êtes-vous toujours dans cet état d’esprit ?

Oui, mais il faut nuancer. Si l’on découvre du pétrole dans un pays doté de structures politiques et institutionnelles accomplies, il n’y a pas de problème : en Norvège, aux Pays-Bas, aux États-Unis, l’industrie pétrolière coexiste depuis longtemps avec la démocratie et avec le développement d’autres activités industrielles. En revanche, lorsqu’on trouve du pétrole à un stade trop embryonnaire du développement, oui, c’est une malédiction, comme au Venezuela : le pétrole y a été découvert en 1930, alors que l’État était encore naissant et ne produisait que du café ; son arrivée a eu un effet complètement destructeur. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’industrie pétrolière est extrêmement captatrice. Elle a tendance à absorber à son profit tous les talents, tout le capital et tout le pouvoir politique d’un pays. Comme les profits y sont considérables (notamment parce que l’extraction exige peu de main-d’œuvre), elle devient rapidement l’enjeu de la lutte pour le pouvoir politique. Voyez ce qui se passe en Russie : le pétrole et le gaz ont défini la structure économique, la dynamique politique, le taux de change, la balance commerciale, et décident du développement des autres secteurs industriels. La Russie est devenue un État pétrolier, avec tous les effets pervers que cela implique.

 

Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou

Les nabis, aventuriers du Kodak

Elizabeth Easton l’affirme à juste titre dans l’introduction de Snapshot : l’invention de l’appareil photo amateur et la manière dont on s’en servit à l’époque nous concernent au plus haut point en ce début de XXIe siècle. Le bouleversement technologique vécu par les utilisateurs d’un Kodak aux alentours de 1900 ne préfigure-t-il pas à bien des égards la révolution de la communication engendrée par le numérique ? Instantané, portatif, bon marché et facile à manipuler, l’appareil permettait à tout un chacun de se faire créateur d’images. C’est ainsi qu’a commencé de s’effacer la frontière entre les artistes et leur public, aujour­d’hui plus érodée encore. Composé de textes signés de spécialistes tels Todd Gustavson, Michel Frizot et Clément Chéroux, Snapshot explore le lien entre les peintures et les photos amateurs réalisées par les nabis et d’autres artistes postimpressionnistes (1). Et interroge la relation entre cette nouvelle civilisation visuelle et les créations des artistes qui vivaient en son sein.

On ne saurait résumer ladite relation en deux mots ; et il est tout à l’honneur des auteurs de ne s’y pas risquer. « Les effets de la photographie sur la peinture sont rarement directs et absolus, écrit Chéroux. Ils ont plutôt tendance à être diffus et multiples. » L’ouvrage examine donc ces « effets multiples » sur les peintres Pierre Bonnard, George Hendrik Breitner, Maurice Denis, Henri Evenepoel, Henri Rivière, Félix Vallotton et Édouard Vuillard. Cela passe par des textes érudits sur chacun d’eux et par de somptueuses reproductions, juxtaposant leurs peintures et leurs clichés, dont beaucoup sortent pour la première fois des archives. De ce point de vue, cet ouvrage est une malle aux trésors : enfants et animaux, épouses et maîtresses, scènes de plage et vues urbaines abondent, à mesure que se dévoile la vie privée des artistes. À l’époque, ces badines photos de famille ne quittaient pas les armoires et les albums. Il arrivait qu’elles inspirent une toile, mais ces images se contentaient souvent de retenir un aspect de la vie jusqu’alors condamné à l’éphémère. La possibilité d’immortaliser le quotidien en appuyant sur le déclencheur, et de le revisiter à l’infini, était peut-être ce qui intéressait le plus ces artistes.

Proust, leur contemporain, lui aussi obsédé par la mémoire, écrit que la photographie est « une rencontre prolongée », dont la magie consiste à faire durer le plaisir d’un instant réel en saisissant le rayon de lumière qui brillait sur un autre temps et un autre lieu pour en permettre la contemplation future. Les photographies permettent de contempler avec un regard distancié une expérience éprouvée hier sur le mode sensible ; on remarque alors un bouton sur une robe, un inconnu dans la foule, une expression étrange que n’avait pas retenue l’expérience initiale. Loin d’être seulement des re-visions, ces photographies sont plutôt, comme disait Roland Barthes, des « contre-souvenirs » – prolongés, repensés et revécus dans le tissu temporel du présent.

Les images personnelles de ces grands peintres obéissent souvent à des modèles photographiques très conventionnels, dictés non seulement par les limites de l’appareil mais aussi par les magazines alors publiés pour vanter une vie de loisir, de sport et de divertissement. Hier comme aujourd’hui, les artistes restaient des amateurs en matière de nouvelles technologies. Le sens visuel dans un domaine ne vaut pas nécessairement dans un autre. Le texte de Michel Frizot sur les « nouvelles vérités de l’instantané » discute de la place des magazines populaires comme L’Instantané et The Illustrated American, qui dispensaient modèles d’images et instructions écrites sur l’art de représenter une journée au bord de la mer ou une promenade à bicyclette, des standards alors bien connus des artistes.

Ce livre a l’habileté de reconnaître ces sources comme un élément de contexte, sans chercher pour autant à présumer de leur influence. Chaque peintre est présenté dans toute la complexité de son expression visuelle, avec des textes qui retracent le jeu aléatoire des relations entre les différents procédés artistiques. Ici, les photographies influencent peintures ou illustrations, là les toiles reflètent les clichés, ailleurs il n’existe aucun lien entre les unes et les autres. Ces artistes ont produit des images à la fois radicales et belles, tandis que d’autres paraissent beaucoup plus convenues. Les photos d’enfants de Maurice Denis, par exemple, sont charmantes, mais les activités qu’elles dépeignent – sauter à la corde, dessiner sur le sable avec un bâton, barboter dans la mer – étaient monnaie courante dans les magazines. C’est ici que l’individuel et le collectif ont commencé à se confondre ; l’invention du Kodak a coïncidé avec les balbutiements des médias de masse, et les publications populaires ont créé une image idéale de la vie moderne, aussi sûrement que le font aujourd’hui les réseaux sociaux et le culte des célébrités.

 

La vie en gros plan

Ce qui frappe, dans la juxtaposition des peintures et des photographies, c’est la similitude des sujets. Les unes comme les autres montrent souvent des scènes de la vie privée : êtres chers, intérieurs privés, vie quotidienne. Lors d’un séjour à Vasouy, près de Honfleur, Lucy Hessel, la compagne de Vuillard, est photographiée en plein travail de couture (comme la mère de l’artiste dans les peintures des années 1890), vêtue d’une robe blanche vaporeuse et d’un chapeau à rubans. Elle est de profil, souriante, clairement à l’aise, indifférente à l’appareil. Son buste est encadré à droite par un rideau, tandis que ses jambes ondulent vers le bas de l’image, à gauche. Vuillard a pris sa photo depuis un angle très bas ; Lucy occupe presque entièrement l’image, ce qui semble la rapprocher encore de nous. Les deux enfants souriants qui font face à la jeune femme parlaient avec elle et avec l’artiste, en 1904. En 2012, nous voici engagés dans la conversation, introduits dans cet espace privé grâce à la perspective figée dans le temps par le peintre.

Cette image intime de la muse de l’artiste, de la femme qu’il peignit et photographia constamment pendant les quatre premières décennies du XXe siècle, est emblématique d’une esthétique qui irrigue Snapshot de bout en bout. À l’époque des postimpressionnistes, on se représentait manifestement l’existence en gros plan. En ce sens, le livre d’Easton révèle l’homogénéité de ce moment historique – l’harmonie de ses images, et de ses conventions et inventions. Certaines caractéristiques formelles de l’instantané (distorsions optiques, fragmentation, effets d’ombre et de lumière, plongée ou contre-plongée) apparaissent dans les peintures. Mais les ressemblances ne sont pas décisives ; de fait, elles sont même trompeuses dans les pages de ce livre. Vus côte à côte dans une salle (c’est le cas dans l’exposition dont l’ouvrage est le catalogue), ces objets disparates forment un étrange attelage, car nous comparons en fait de minuscules tirages argentiques et de grandes peintures à l’huile très travaillées, aux couleurs souvent éclatantes.

Ces artistes étaient conscients des relations complexes entre leurs clichés et leurs toiles. Le Kodak était pour Bonnard et Vuillard ce que des gadgets comme l’iPhone et l’iPad sont pour nous : des jouets utiles qui nous emmènent (souvent à notre insu) là où se redessinent l’espace, le temps et la vision. Les peintres de cette fin de siècle – qui avaient pour la plupart reçu une solide formation esthétique dans les écoles reconnues ou dans les ateliers d’Europe – ne mélangeaient pas loisir et travail (même quand, dans le cas des scènes de plage de Maurice Denis, ou des extraordinaires nus de Bonnard, par exemple, les études photographiques servaient d’esquisses).

De leur point de vue, la peinture avait « l’avantage d’être faite à la main ». Les études de couleur, de perspective et de ligne ; l’épaisseur de la matière et les angles de vue soigneusement pensés ; les réglages visuels permettant d’harmoniser les détails avec la composition d’ensemble… Rien de tout cela ne pouvait être remplacé par une machine qui enregistre instantanément la lumière dans l’espace. Mais, derrière leur déférence publique envers les hiérarchies établies en matière artistique, les peintres étaient tenaillés par le doute : et si ces minuscules dessins formés par la lumière devaient un jour rendre totalement obsolète ce qu’ils estimaient le plus ? Vuillard exprimait ce soupçon dans son journal intime, lorsqu’il remarquait en 1939 : « Il est clair que le “Bien” et le “Beau” sont passés de mode – Quant au “Vrai”, la photographie en a montré la nature et les limites : l’enregistrement des phénomènes par un pur effet d’eux-mêmes, exigeant le moins d’Homme possible, tel est notre “Vrai”. » Par cette perception de ce que James Agee appellerait plus tard « la cruelle radiance de ce qui est », l’homme perdait son rôle de faiseur pour se limiter à celui de spectateur-récepteur.

Cette évolution est peut-être le principal enseignement du livre d’Easton, et la véritable raison de conserver et d’exposer les photographies amateurs récemment surgies à la conscience du monde de l’art. Quand le Metropolitan Museum de New York présenta les photographies d’Edgar Degas, lors de l’exposition de 1999, manifestation hypertrophiée qui se vantait de plus de valeur esthétique qu’elle n’en avait réellement, les commissaires avaient ouvert grand les portes à la photographie amateur, incitant les institutions à exhumer des milliers d’images entreposées dans les greniers et les caves, les placards et les albums. Mais cette évolution mit aussi à contribution les chercheurs qui travaillent sur les images ordinaires, personnelles et documentaires, obligeant à s’interroger sur leur valeur et sur la manière dont leur entrée dans les collections allait modifier la nature des musées et de la recherche. Pourquoi faudrait-il regarder les clichés pris par des artistes, a fortiori quand ils ont – comme c’est souvent le cas – une piètre valeur esthétique et un lien périphérique avec des toiles extraordinaires ? Avons-nous besoin de savoir à quoi ressemblaient en 1907 les enfants, les maîtresses et les vacances de ces hommes célèbres ? À moins que ces trésors visuels n’aient autre chose à nous apprendre, susceptible de révéler la naissance d’une nouvelle façon de regarder dont nous sommes les héritiers ?

De fait, l’enseignement le plus précieux de Snapshot est le suivant : la comparaison de ces peintures et de ces photographies vaut par leurs différences, non par leurs similitudes. Quand Vuillard exprimait la critique citée plus haut, sur l’obsolescence du Beau et son remplacement par le Vrai, il faisait écho aux lamentations formulées par des hommes comme Charles Baudelaire et Félix Nadar dans les années 1850. Au début de l’histoire de la photographie, les artistes comprirent que leurs tentatives d’expliquer et de façonner la réalité seraient sapées par la capacité du cliché argentique à la restituer. Les significations globales nées de la réflexion de l’artiste et de la réorganisation par sa main des données visuelles ont laissé la place à des fragments éphémères, hors du temps et de l’espace, incapables de former une histoire cohérente. S’éloignant des grands récits pour plonger dans le flot du temps, les photographes (même ceux qui avaient une formation de peintre) s’aventuraient en territoire inconnu.

Sans maîtriser le sens des événements qui se succédaient sous leurs yeux, ces artistes décidèrent de les fixer, de les conserver, et de les déployer dans l’avenir. Pour eux, c’était souvent un choix sentimental, de pure forme ou dicté par le simple amusement. Pour nous, leur geste prend une tout autre signification. Comme le soulignait en 1982 l’écrivain et critique d’art britannique John Berger, « la photographie privée est aujourd’hui traitée et appréciée comme s’il s’agissait de la matérialisation de ce regard par la fenêtre qui, au-delà de l’histoire, voit ce qui est hors du temps ». Aujourd’hui, bien des années plus tard, nous regardons dans les yeux d’Emma et Bé Hermsen, deux fillettes assises dans une pièce sombre, photographiées par Breitner vers 1905, et sommes bouche bée face à l’immédiateté de leur présence. Elles ne posaient pas pour l’histoire ; ce n’était pas un portrait officiel. Mais elles nous hypnotisent encore quand nous comprenons que ce que nous voyons, ce sont des rayons de lumière éclairant leur visage il y a plus d’un siècle. Aucune école des Beaux-Arts n’aurait pu préparer ces artistes à une révélation aussi simple et aussi bouleversante.

Dans son Journal intime, Baudelaire songeait qu’« il y a des moments de l’existence où le temps et l’étendue sont plus profonds et le sentiment de l’existence immensément augmenté ». Cette leçon – la nature complexe et changeante du temps – est peut-être celle qu’inculqua aux artistes l’avènement de la photographie, et celle que nous retenons en feuilletant ce livre. Dans À une passante, Baudelaire décrivait une rencontre de hasard, rencontre dont l’intensité suspendait le temps, arrêtait l’agitation de la ville et offrait un aperçu de l’éternité. Nombre des photographies reproduites dans Snapshot, par exemple celles de Rivière et d’Evenepoel, montrent également des villes. Des gens déambulent dans Paris, Florence ou Amsterdam ; ils entrent dans des bâtiments publics et marchent dans les rues ou sur les trottoirs bondés, immobilisés par un appareil Kodak alors qu’ils s’élancent dans l’impitoyable circulation des grandes métropoles du XIXe siècle. Si modeste que soit l’origine de ces images, elles aussi révèlent involontairement l’éternité de Baudelaire, cette atemporalité neuve et moderne qui nous parle à travers les ans. Finalement, Vuillard se trompait lorsqu’il affirmait que la photographie exigeait « le moins d’Homme possible ». Son erreur fut de ne pas comprendre qu’elle imposait la « mort de l’auteur » chère à Barthes. Il y a moins de Vuillard, mais d’autant plus d’Homme, ce héros de la vie moderne qui a su, avec des images minuscules, briser ce que Berger appelait « le monopole que l’histoire a aujourd’hui sur le temps ».

 

Cet article est paru dans BookForum en février-mars 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Ainsi disparaît Pékin

J’ai profité d’un récent week-end à Pékin pour me promener dans les venelles du quartier de Qianmen, l’ancien centre commerçant de la capitale dont les échoppes traditionnelles sont aujour­d’hui encore célèbres dans tout le pays. L’une des ruelles principales, la rue Dazhalan, a été transformée en fac-similé du Vieux Pékin : ses façades sont un peu trop rutilantes pour être vraies, mais on y trouve toujours les produits traditionnels – chaussures en coton, chapeaux, potions médicinales, confiseries – qui ont fait la réputation de ses boutiques. Malgré leur côté kitsch, les bâtiments sont plus ou moins d’origine. Clients et touristes venus de province continuent de s’y bousculer.

J’ai ensuite emprunté la rue Qianmen, la grande artère qui relie le sud de la place Tian’anmen au temple du Ciel. Je l’ai arpentée de bout en bout, complètement déboussolé. Les vieilles maisons qui la bordaient n’avaient, certes, jamais été belles, mais elles possédaient un je-ne-sais-quoi d’indéniablement authentique. Je n’en ai pas retrouvé une seule. À leur place s’élevait une sorte de décor de cinéma. Qianmen est aujourd’hui jalonnée de bâtisses flambant neuves et identiques de deux ou trois étages, avec des revêtements imitant la pierre grise traditionnelle. La tristesse de l’ensemble est exacerbée par la présence trop familière des grandes enseignes internationales (H&M, Zara et Rolex).

Arrivé au bout de la rue, je me suis retourné et j’ai regardé. Derrière les nouveaux immeubles, s’étendaient des terrains vagues jonchés des ruines des anciennes boutiques et maisons à cour carrée. Le dédale de rues et de venelles qui formait jadis l’un des quartiers les plus animés et pittoresques de la capitale avait été presque entièrement rasé. Je me tenais là, sur le trottoir, quand un couple est passé près de moi. L’homme au fort accent pékinois a demandé à sa compagne si elle avait la moindre idée de l’endroit où ils se trouvaient. Elle a répondu « Qianmen », et il s’est exclamé : « Pas possible ! Comment ce quartier a-t-il pu finir comme ça ? »

Répondre à cette question est précisément l’objet d’un livre récemment traduit en anglais : Beijing Record. Son auteur, le journaliste chinois Jun Wang, travaille pour l’hebdomadaire Liaowang Xinwen Zhoukan (Outlook Weekly), émanation de l’agence de presse officielle Xinhua. Cela peut paraître un drôle d’endroit pour un esprit indépendant. Mais sa position au cœur du pouvoir chinois a depuis longtemps fait de l’agence un refuge du journalisme d’investigation, en particulier sur les sujets que le Parti sait ne pas pouvoir ignorer. L’urbanisme est de ceux-là. Depuis vingt ans, les projets de rénovation urbaine sont une source permanente d’agitation sociale. Des dizaines de milliers de citoyens ont uni leurs forces pour faire annuler en justice des expropriations. Et, même si le pouvoir a fini par interdire ce type d’action de groupe, cette question reste très sensible dans le pays. Les prix de l’immobilier ont tant augmenté dans les grandes villes chinoises que le commun des mortels peut au mieux habiter dans une tour de banlieue.

J’ai rencontré Wang à la fin des années 1990, alors que je préparais un livre sur les troubles sociaux en Chine (1). Tous les deux ou trois mois, il exhumait des archives des documents riches d’enseignements sur les origines historiques des problèmes que connaît aujourd’hui Pékin. En bon journaliste, il cherchait avant tout à expliquer les événements présents, mais son enquête révélait aussi des dysfonctionnements plus structurels, comme la vision étroite qu’a le Parti de la modernisation du pays. Son livre est paru en 2003. Fait surprenant pour un ouvrage de cette nature, il est devenu bestseller et en est aujourd’hui à sa neuvième réimpression. En contribuant à changer le regard des habitants sur la ville, il a joué un rôle majeur pour le mouvement encore balbutiant de défense du patrimoine. Cet ouvrage n’est pas le premier à faire la chronique de l’agonie de la capitale mais il est l’un des seuls à être écrit par un Chinois pour des Chinois. Son succès en dit long sur l’intérêt croissant de la population pour sa propre histoire. Le livre (où figurent, chose rare, des clichés de la destruction de Pékin dans les années 1950) retrace principalement les tribulations de l’architecte et urbaniste Sicheng Liang. À travers l’histoire de cet homme qui se démena en vain pour sauver la vieille ville, Wang décrit non seulement l’assaut mené contre la capitale par ses nouveaux maîtres communistes, mais aussi la façon dont ces derniers ont dilapidé le capital de sympathie que les Chinois avaient placé en eux, représentants du premier gouvernement véritablement organisé depuis un siècle.

 

Folie des grandeurs

Liang avait été dans sa jeunesse un acteur du renouveau intellectuel et artistique qui marqua le début du XXe siècle chinois. Son père, Qichao Liang, était l’un des grands réformistes de l’époque Qing, ardent partisan de la monarchie constitutionnelle, de la liberté de la presse et de la modernisation du système éducatif. Comme lui, Sicheng Liang fit ses études à l’étranger, d’où il rapporta des techniques modernes qui révolutionnèrent la description et la datation des monuments historiques chinois. Certains des livres qu’il a publiés dans les années 1930 sont une mine d’informations. Ils contiennent notamment des dessins très précis de temples et d’édifices célèbres que Liang fut le premier à dater et analyser. À la même époque, il épousa une séduisante camarade rencontrée à l’université de Pennsylvanie, l’architecte et poétesse Huiyin Lin, avec qui il forma l’un des couples les plus en vue de l’ère républicaine. Au faîte de sa carrière, Liang fut désigné par le gouvernement de Tchang Kaï-chek pour le représenter au sein de la commission internationale chargée de concevoir le nouveau siège des Nations unies à New York.

Après la défaite des nationalistes, en 1949, il aurait pu fuir vers Taïwan, comme nombre de ses confrères. Mais sa femme et lui décidèrent de rester, espérant comme d’autres que les communistes poursuivraient la politique modérée qu’ils promettaient sans appliquer les idées radicales que leur prêtaient leurs adversaires. Au début, les deux parties essayèrent de collaborer. Le couple fut associé à la conception du quartier symbole de la Chine nouvelle, qui comprenait la porte de la Paix céleste (Tian’anmen), principale entrée de la Cité interdite d’où Mao avait proclamé la République populaire, ainsi qu’au monument aux Héros du peuple sur la place du même nom.

Mais les ennuis ne tardèrent pas. Liang était hostile à l’intégration de la porte de la Paix céleste dans le nouveau quartier, arguant que la vieille ville deviendrait alors le centre névralgique du pays et son cœur administratif. Il préconisait de bâtir les bâtiments gouvernementaux plus à l’ouest, afin de préserver le Vieux Pékin. Cette prise de position lui valut de subir une série d’attaques. Son projet était voué à l’échec, comme l’explique le sinologue américain Hung Wu dans Remaking Beijing (2). Le but des dirigeants communistes était en effet de reconstruire la ville à partir de zéro en déplaçant son épicentre du trône impérial (à l’intérieur de la Cité interdite) à l’espace qui s’étend devant la porte de la Paix céleste (la place Tian’anmen). Cela supposait de démolir un certain nombre de monuments, et de percer un gigantesque axe est-ouest à partir de la porte (l’actuelle avenue Chang’an) ; cela impliquait, surtout, d’installer l’appareil d’État à l’intérieur de la vieille ville, et non dans un quartier ad hoc.

Selon l’universitaire hongkongais Chang-tai Hung, même les conseillers soviétiques dépêchés sur place furent sidérés par la folie des grandeurs de leurs homologues chinois (3). Tout devait être gigantesque : la place Tian’anmen, l’avenue Chang’an et les « dix édifices monumentaux » sortis de terre à toute allure pour le dixième anniversaire de l’accession au pouvoir des communistes. Liang eut alors cette phrase prophétique : « Dans cinquante ans, on le regrettera. » La destruction du temple de la Célébration de la longévité (Qingshousi), vieux de huit siècles, fut l’une des pertes les plus déchirantes. En installant leur capitale à l’emplacement de l’actuel Pékin, au XIIIe siècle, les envahisseurs mongols avaient pourtant pris soin de déporter les murailles de la ville pour préserver ce temple bouddhiste à la double pagode si caractéristique. Mais les communistes y voyaient un obstacle à la réalisation de leur fameuse percée est-ouest. L’architecte ne put rien face aux ingénieurs de Mao et, en 1954, décision fut prise de le détruire. Liang tomba davantage en disgrâce, et sombra dans le désespoir.

Après le décès de sa femme en 1955, un nouveau coup lui fut porté : accusé d’être « droitier », il dut se soumettre à plusieurs séances d’autocritique humiliantes au cours desquelles il dénonça publiquement amis et collègues, sans que l’on sache clairement s’il le fit ou non de son propre chef. Pendant la Révolution culturelle, les Gardes rouges vinrent le harceler jusque dans sa chambre de malade (il souffrait d’une affection pulmonaire). Liang mourut en 1972, à l’âge de 70 ans.

Parallèlement à cette histoire, Wang raconte quantité d’anecdotes, notamment sur la destruction de la plus grande porte de Pékin (Xizhimen, la « Porte dressée de l’Ouest »). Il donne aussi à voir des photographies exceptionnelles des édifices dépecés, réduits à leur charpente avant destruction totale. Le sinologue belge Simon Leys a rendu compte de l’absurdité des démolitions dans un article de 1977 évoquant des responsables chinois incapables d’expliquer pourquoi ils détruisaient les portes (4). Mais il s’agissait tout bonnement de se conformer à la vision de plus en plus radicale de Mao, déterminé à faire table rase du passé. Comme l’écrit Leys, « on peut difficilement prédire la façon dont sera jugé le pouvoir maoïste dans les siècles à venir, mais une chose est certaine : le nom du régime restera associé à un attentat contre le patrimoine culturel de l’humanité : la destruction de la ville de Pékin ».

Comment a-t-elle été possible ? La Chine avait connu depuis le milieu du XIXe siècle un ensemble de traumatismes révélateurs de son impuissance à rivaliser sur le plan militaire et économique avec les pays occidentaux et le Japon. Des réformistes avaient bien essayé d’importer la technologie occidentale tout en préservant les traditions locales, mais sans succès. La rigidité du système impérial et les humiliations incessantes infligées au pays par les puissances étrangères sapèrent ces efforts, et les communistes, tenants d’un changement plus radical, finirent par s’imposer. Pour eux, la source du problème était le passé, tout le passé, incluant pêle-mêle la langue, l’art, l’architecture, la religion, la politique, les structures familiales, l’habillement, la musique, etc.

Or Pékin symbolisait mieux que tout ce passé honni. Chaque centimètre carré de la ville incarnait le système de croyances traditionnelles chinoises – depuis son plan, établi en accord avec la géomancie et la mythologie, jusqu’aux dizaines de milliers de maisons traditionnelles organisées autour d’une cour ombragée. Pour le chercheur australien Geremie Barmé, Pékin était « l’un des monuments les plus extraordinaires jamais érigés à la gloire d’une civilisation classique (5) ». La vieille ville devait disparaître, même si sa superficie empêchera les campagnes de démolition d’en venir complètement à bout. À la fin de l’ère Mao, Pékin restait reconnaissable. Lorsque je m’y suis installé pour la première fois, en 1984, la capitale était certes meurtrie, mais elle avait conservé des milliers de hutong – ces ruelles minuscules bordées de maisons à cour carrée –, et ses habitants ressemblaient toujours à ceux décrits dans les années 1960 par l’écrivain Yutang Lin (6). Ils mangeaient les mêmes plats, avaient les mêmes passe-temps, et parlaient avec le même fort accent. Tout n’était que vétusté et délabrement, mais on pouvait imaginer Pékin renaître de ses cendres à mesure que s’éloignerait le maoïsme.

 

Une ville dans un état épouvantable

Que s’est-il produit ? La haine du passé (ou tout du moins son ignorance) avait bien toujours cours, mais le Parti se posait désormais en protecteur de la culture chinoise. Officiellement, le gouvernement soutient aujourd’hui la préservation du patrimoine. Pourtant, les destructions se poursuivent au même rythme. Deux raisons sont souvent avancées. La première est qu’en Chine l’édifice physique importe moins que son idée. L’urbaniste américain Thomas Campanella rappelle qu’il existe dans ce pays, comme ailleurs en Asie, une longue tradition de reconstruction complète des bâtiments historiques, souvent sous des formes nouvelles (7). Les Chinois pourront vous parler d’un temple entièrement rebâti il y a à peine dix ou vingt ans comme s’il s’agissait d’un bâtiment millénaire. Cela explique pourquoi les urbanistes pékinois, qui ont rasé l’ancien quartier musulman de la Rue-du-Bœuf pour y édifier des tours, continuent à le qualifier sans ciller de quartier « historique ». Mais tous les Chinois ne souscrivent pas à ce discours. Beaucoup se sont battus pour préserver des bâtiments témoignant de la grandeur de la civilisation chinoise. Wang a publié des articles résolument hostiles au projet de Qianmen, et il est loin d’être seul dans son combat. Comme d’autres villes, Pékin peut compter sur un petit groupe de militants qui se battent pour la sauvegarde des bâtiments historiques et des modes de vie traditionnels. La presse officielle fait rarement entendre leur voix et leurs associations sont harcelées par le pouvoir, mais un nombre substantiel de citadins instruits partagent leurs idées.

Le second argument, celui que met en avant le pouvoir, postule qu’une ville comme Pékin a besoin d’être rénovée, quoi qu’il en coûte. Les constructions anciennes sont effectivement dans un état épouvantable. Dans certains quartiers où les tuiles tombent par centaines, il ne reste guère que des toits en tôle ondulée. Les habitants ont accès à l’eau courante, mais les latrines, le plus souvent collectives, ne leur laissent guère d’intimité. Seul progrès notable au cours du dernier demi-siècle : les radiateurs électriques ont remplacé le chauffage au charbon.
Tout cela n’explique pas pourquoi on chasse les pauvres plutôt que de moderniser leurs logements. Aux États-Unis, la rénovation urbaine avait pour but de se débarrasser des « taudis » et de faire revenir en ville les populations aisées qui avaient fui en banlieue [phénomène connu sous le nom de « gentrification »]. Mais, en Chine, les centres-villes sont déjà attractifs et la guerre de classe qui se déroule pour savoir qui en sera expulsé et qui y habitera dépasse de loin tout ce qu’on a pu observer dans l’Amérique de la « Grande Société (8) ». Prenons un cas typique de réaménagement urbain aux États-Unis : à Pittsburgh, la rénovation des quartiers de Golden Triangle et de Lower Hill a entraîné l’éviction de 28 000 habitants, pauvres pour la plupart. Campanella estime qu’un projet couvrant une superficie équivalente à Pékin entraînerait l’expulsion de 180 000 personnes. Or 180 000, c’est précisément le nombre de d’habitants de la ville qui ont perdu leur logement au cours de la seule année 2003. Comme l’écrit Campanella, « jamais on n’avait assisté à un tel cataclysme humain en dehors d’une période de guerre ou d’un épisode de catastrophe naturelle extrême ».

Les pauvres, dit-on souvent, accèdent ainsi à des logements plus décents. Et il est vrai que les nouveaux appartements situés en périphérie sont généralement équipés de toilettes et beaucoup mieux chauffés en hiver. Mais cette façon manichéenne de présenter le débat fait bon marché de la possibilité qu’avaient les autorités de moderniser la vieille ville, ou au moins une partie considérable de celle-ci, tout en y maintenant les habitants. Au lieu de quoi Pékin devient une capitale à deux vitesses, avec un centre réservé à l’élite cosmopolite, tandis que le petit peuple est repoussé à la périphérie.

Les problèmes structurels du système politique chinois ne font qu’accentuer la tendance. Les municipalités n’étant pas habilitées à lever des impôts, elles dépendent pour leur fonctionnement des ressources que veut bien leur attribuer le pouvoir central. Or elles doivent prendre en charge un nombre croissant de programmes sociaux, parmi lesquels l’essentiel du dibao, le revenu minimum de subsistance mis en place pour pallier les effets de la restructuration économique. L’argent transféré par l’État ne suffisant pas à couvrir ces dépenses, les villes se tournent vers le marché immobilier : elles vendent des terrains à des promoteurs, utilisent une partie des gains pour dédommager les pauvres relogés dans de lointaines banlieues et utilisent le reste pour financer leurs actions. Selon une estimation récente, ces opérations représentent 76 % du budget des municipalités, ce qui signifie que les autorités locales ont tout intérêt à déloger les familles modestes et à les indemniser a minima. Elles se sont engagées récemment à se conformer aux prix du marché, mais leurs décisions n’étant soumises à aucun contrôle, on peine à croire qu’elles tiendront promesse. Réformer ce système impliquerait de modifier l’équilibre politique, ce qui paraît peu probable. Le pouvoir central répugne à donner plus d’argent aux autorités locales et ne souhaite pas non plus les autoriser à lever des impôts, arguant (à raison) qu’elles sont difficiles à contrôler et rongées par la corruption ; tout comme le pouvoir central lui-même.

 

Fonction rituelle

L’absence de contrepoids à l’État explique aussi l’incohérence des styles architecturaux que l’on rencontre à Pékin : au début des années 1950, le régime a fait ériger des bâtiments dans le plus pur style stalinien en signe de fidélité à son nouveau protecteur, l’Union soviétique. Plus tard, on a vu réapparaître des éléments typiquement chinois (en général, des tuiles vernies et des toits inclinés) sur certains édifices comme le palais de l’Assemblée du peuple – façon de montrer que le Parti avait rompu avec son grand frère. Aujour­d’hui, le régime s’offre le blanc-seing du capitalisme mondial en faisant appel à des stars de l’architecture comme le Néerlandais Rem Koolhaas pour le siège de la chaîne de télévision CCTV, haut lieu de la propagande d’État, ou le cabinet suisse Herzog & de Meuron pour le stade olympique, le fameux « Nid d’oiseau ».

Bien qu’elles diffèrent radicalement de celles des années 1950, ces réalisations reflètent toujours le besoin qu’a le Parti de tirer légitimité de grands projets spectaculaires. Leur fonction est quasiment rituelle, le but premier étant de glorifier l’État. De même que le palais de l’Assemblée du peuple n’abrite pas un vrai parlement, le Nid d’oiseau n’est pas un vrai stade : à peine les Jeux achevés, c’en était fini de son identité provisoire d’enceinte sportive. C’est aujour­d’hui un lieu de pèlerinage prisé des touristes chinois qui en font le tour en admirant tout un décorum célébrant les JO – précisément le genre d’hommage rendu au pouvoir d’État que recherchent depuis toujours les dirigeants de la République populaire. « Pour conserver leur emprise sur le peuple, les leaders communistes ont transformé la Chine en une énorme machine à propagande », écrit le Hong-kongais Chang-tai Hung.

Il existe une vieille tradition chinoise de déploration de la destruction des villes. L’auteur d’un ouvrage du XIIe siècle pleurait par exemple la disparition de Kaifeng, la capitale de la dynastie des Song du Nord. Et au XVIIe siècle, alors que Pékin était à son apogée sous les Qing, il se trouvait un livre pour regretter son âge d’or sous les Ming. Plus récemment, on a vu paraître une série d’ouvrages écrits par des Occidentaux, qui pour pleurer, qui pour simplement décrire la mort de Pékin. Ces œuvres font plus que nous mettre en garde contre la sensiblerie. Elles rappellent aussi que les cultures survivent sous d’autres formes. En y regardant de près, et avec un peu d’imagination, on s’apercevra que certains principes ancestraux continuent de régir Pékin. Ses rocades forment des cercles concentriques, le premier d’entre eux étant constitué par les murs d’enceinte de la Cité interdite ; le monument aux Héros du peuple et le Nid d’oiseau respectent l’ancien axe nord-sud qui partait du trône impérial et passait par les principaux édifices et portes du Vieux Pékin ; la ville continue de donner une impression d’ouverture et d’horizontalité, à la différence par exemple de Shanghai, beaucoup plus verticale et dense. Enfin, les Pékinois ont conservé les manières directes et brusques décrites par Lin Yutang avant la prise du pouvoir par Mao.

Le cœur communiste de la ville est lui aussi immuable, à sa façon. La place Tian’anmen a peu changé depuis l’érection du mausolée de Mao en 1977. Dans Remaking Beijing, Wu la qualifie de « centre conceptuel » de Pékin : c’est le théâtre des défilés de chars, des parades et de la comédie des minorités venues assister en costume à la session annuelle du « parlement » ; le lieu où des paysans en vacances se prennent en photo et où se déroulent parfois des manifestations. Pour le reste, l’endroit a conservé son atmosphère étrange et surnaturelle qui en fait une scène aussi artificielle que celle où se jouait autrefois la vie cérémonielle de la Cité interdite voisine.

Qui plus est, des hommes comme Wang contribuent à discréditer l’idée selon laquelle la Chine souffrirait d’un complexe d’infériorité incurable vis-à-vis de sa propre culture et que la destruction de Pékin représente l’ultime rupture avec des millénaires d’histoire. Beaucoup œuvrent en Chine à mettre en lumière le passé. Leurs succès sont d’autant plus précieux qu’ils sont rares. La demeure du grand héros de Wang, Liang Sicheng, était promise à la destruction­ avant que le journaliste organise la contestation contre les responsables locaux qui avaient approuvé sa démolition. C’est une modeste victoire (9), tout comme l’interruption du projet de destruction du quartier des Tours-de-la-Cloche et du Tambour. Alors, peut-être restera-t-il possible à l’avenir de plisser les yeux pour faire apparaître une ville certes perdue, mais pas encore entièrement disparue.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 23 juin 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.

Barbares ou civilisés

Les propos tenus pendant une campagne électorale ont pour but, non de chercher la vérité, mais de contribuer à la conquête du pouvoir. Il en allait ainsi de la déclaration de l’ancien ministre français de l’Intérieur : « Pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. » Si l’on se place dans la première perspective, celle de la vérité, les arguments convoqués par le ministre à l’appui de sa thèse sont irrecevables. Comment prendre au sérieux un politicien qui nous somme de choisir (comme si ce n’était déjà fait) entre défense et négation de l’humanité, liberté et tyrannie, amour et haine des autres ? En revanche, dans une perspective de combat pour le pouvoir, le propos n’est pas sans efficacité. Il permet de faire passer le débat public des thèmes sociaux et économiques, défavorables au gouvernement, aux sujets de morale collective, qui suscitent l’adhésion d’un grand nombre d’électeurs. Il flatte aussi la fibre égocentrique et ethnocentrique qui sommeille en chacun, en nous assurant que notre civilisation est la meilleure de toutes. Cet usage des mots et des concepts fait partie des armes éprouvées du populisme.

Pourtant, derrière ce propos sommaire, il y a une question réelle. Pour l’apercevoir, il faudrait se débarrasser du cadre opposant « nous » aux « autres », comme de l’idée qu’on pourrait évaluer les civilisations prises comme un tout. Les civilisations (ou les cultures) sont intrinsèquement incohérentes, elles changent constamment, les inscrire dans une hiérarchie immuable n’a aucun sens. « La ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais elle traverse le cœur de chaque homme et de toute humanité », écrivait Soljenitsyne (1) – et, ajoutera-t-on, de chaque culture. Pour autant, doit-on renoncer à tout jugement de valeur sur un fait de culture sous prétexte qu’elle n’est pas la nôtre ? Fuyant l’ethnocentrisme des racistes ou des colonialistes, de nombreux militants comme certains anthropologues ou historiens professionnels considèrent en effet que de tels jugements sont à bannir.

L’on s’accorde sans hésiter pour garder un cadre universel en ce qui concerne la science : les lois de la physique ne divergent pas d’un pays à l’autre. Les produits de la technologie ne relèvent pas du vrai et du faux, pourtant eux aussi recueillent facilement le consensus, pour peu qu’on sache quel est l’objectif visé. Une hache de fer est incontestablement supérieure à une hache de pierre – si le critère choisi est de couper le plus de bois dans le moins de temps. Une voiture est objectivement plus solide, ou plus rapide, ou plus confortable, qu’une autre. Un peuple pratiquant l’écriture peut se livrer à des opérations mentales inaccessibles aux peuples sans écriture. Aucune langue n’est en elle-même supérieure aux autres, mais l’une peut être plus riche que l’autre par rapport à tel besoin spécifique.

Et en morale ? Barbarie et civilisation sont des catégories d’origine particulière, mais dont l’application est potentiellement universelle. Toutefois, être civilisé ne signifie pas qu’on ait fait des études supérieures, c’est plutôt qu’on sache reconnaître la pleine humanité des autres, même s’ils sont différents de nous. Sont barbares, non ceux qui manquent de bonnes manières ou de bonnes lectures, mais ceux qui nient la pleine humanité des autres. Les sociétés esclavagistes et les régimes totalitaires, qui institutionnalisent l’inégalité entre les hommes, méritent d’être condamnés sous tous les cieux.

On n’est pas obligé de passer de l’ethnocentrisme – « je vaux mieux que les autres » – au nihilisme du « tout se vaut ». Ne voir la paille que dans l’œil d’autrui est le signe qu’il y en a au moins une dans le vôtre. À moins que ce ne soit une poutre.

 

Putains d’héroïnes

Peintes, chantées, filmées, sculptées et, surtout, écrites, les prostituées ont fait l’objet, au fil des siècles, de représentations variées dans les arts. Les uns en ont fait l’incarnation de la décadence morale d’une époque ; les autres ont vu en elles des femmes de pouvoir et d’habiles stratèges ; d’autres, enfin, ont loué leur fonction d’antidote à la frustration. Mondaine ou muse, le personnage de la prostituée s’étend sur un registre qui va de la femme libérée à la vile pécheresse, de l’influente courtisane à l’arriviste et cruelle manipulatrice.

La plupart du temps, loin du regard critique de la société, les écrivains ont normalisé, voire sublimé, la prostitution. Depuis la Marie-Madeleine biblique, délivrée par Jésus des sept démons selon l’Évangile de saint Luc, jusqu’à la Delgadina de Mémoire de mes putains tristes, de Gabriel García Márquez [Grasset, 2005], les catins émaillent l’histoire de la littérature. Une présence récurrente que vient rappeler la réédition, en Espagne, du Livre de Monelle, du Français Marcel Schwob. Une histoire tendre et terrible à la fois, qui lui fut inspirée par la toute jeune Monelle (Louise, de son vrai nom), une fille de joie dont la mort prématurée, des suites d’une tuberculose, avait brisé le cœur de Schwob.

Dans la littérature gréco-latine, explique Emilio Suárez, professeur d’histoire à l’université Pompeu Fabra de Barcelone, « il existe plusieurs façons de concevoir la prostitution selon qu’elle s’exerce dans les bas-fonds ou dans les hautes sphères ». À Athènes, les filles légères pouvaient aussi bien être des esclaves (certaines gagnaient ainsi leur affranchissement) que de puissantes hétaïres, à l’instar d’Aspasie, « qui eut une influence décisive sur Périclès et à qui Plutarque imputa même la guerre du Péloponnèse. Ces égéries n’étaient pas à proprement parler des prostituées, précise l’universitaire, mais des musiciennes et danseuses qui avaient accès, à la différence des autres femmes, aux réunions et banquets politiques strictement réservés aux hommes. Aux antipodes de ce monde, le Satiricon de Pétrone plonge dans l’univers sordide et vulgaire des lupanars romains ».

Après l’avènement du christianisme et le triomphe du pouvoir de l’Église, le Moyen Âge fut bien moins propice à l’évocation de thèmes érotiques, ce qui n’empêcha pas la prostitution d’apparaître ici ou là. Les Contes de Canterbury de Chaucer comme le Décaméron de Boccace mettent en scène des marchandes d’amour qui subjuguent leurs proies pour s’emparer de leur fortune. Et La Célestine de Fernando de Rojas fait émerger, sur le mode picaresque, entremetteuses et mères maquerelles.

« Le romantisme, époque charnière dans l’histoire des droits de la femme, adopta en revanche une vision idéalisée de la prostituée », relève pour sa part le professeur de littérature Javier Aparicio. « Dans le roman gothique anglais, par exemple, ces gourgandines étaient présentées comme maîtresses de leur destin et de leur corps. On les voyait en femmes libérées, à l’instar de la Clarisse Harlowe de Samuel Richardson. Le roman réaliste du XIXe siècle associait au contraire la prostitution au monde de la marginalité. Elle était, comme le montre la Nana de Zola, un produit de la corruption de la société. »

Ce regard n’allait pas tarder à s’inverser avec les débuts de l’avant-garde artistique au XXe siècle. « À partir des années 1930, l’image de la femme libérée revient avec force, explique Aparicio. Il ne s’agit pas nécessairement d’une professionnelle qui demande de l’argent en échange de ses services, mais plutôt d’une amante pour qui le sexe est le plus naturel des plaisirs, au mépris des règles de la bonne société bourgeoise. On peut penser à La Belle Romaine d’Alberto Moravia, aux Belles endormies de Yasunari Kawabata, au Pantaléon et les visiteuses, de Mario Vargas Llosa. »

« La littérature s’est toujours intéressée aux putains, conclut le jeune écrivain Rafael Reig. Sans doute parce que la prostitution et l’adultère,­ comme le disait Engels, loin de menacer le mariage bourgeois, en sont le prolongement. »

 

Cet article est paru dans El País en février 2012. Il a été traduit par Suzi Vieira.

19 faits & idées à glaner dans le numéro 33

• La ligne de partage entre le bien et le mal traverse le cœur de chaque homme.

• La méthode champenoise a été mise au point par un savant d’Oxford.

• La notion de pic pétrolier est à considérer avec méfiance.

• Tout le monde est coupable de quelque chose ou a quelque chose à cacher.

• Le désir d’intimité s’est accru au fil de l’histoire.

• Facebook stocke plus de 75 milliards de photos personnelles.

• Le niveau de répression exercé par un État n’est pas proportionnel aux méthodes qu’il emploie pour obtenir des informations sur les citoyens.

• Si nous savions que nous pouvons à tout moment être observés, notre morale en sortirait réformée.

• « Il y a des moments où le sentiment de l’existence est immensément augmenté. »

• Il existe une vieille tradition chinoise de déploration de la destruction des villes.

• Les interventions humaines les mieux intentionnées peuvent avoir des conséquences microbiologiques imprévisibles.

• L’idée selon laquelle le Coran prône le respect du judaïsme est une réinterprétation.

• La Russie n’a jamais procédé à l’évaluation morale des crimes du stalinisme.

• Un substitut sanitaire de la cocaïne est devenu la principale drogue illicite en Finlande.

• Chez les mormons, l’ascension des entrepreneurs à succès se poursuit après la mort, au paradis.

• Onze ans, c’est trop tôt pour évaluer le potentiel d’un élève.

• Tous les morts ne sont pas concernés par la rigidité cadavérique.

• Une pensée ne tire son sens que de ses conséquences pratiques.

• Ce qui est bien ou mal n’a pas forcément un rapport direct avec ce que nous percevons comme bien ou mal.

Les envoûtantes images d’Edward Hopper

Un snack-bar, la nuit, au coin de deux rues formant un angle aigu, totalement désertes. Deux immenses vitres se rejoignant en une pointe arrondie et la lumière crue de l’éclairage au néon qui tombe du plafond lui donnent l’air d’un aquarium triangulaire. Juché sur un tabouret et nous tournant son dos courbé, un homme trapu tient un verre. En face de lui, un couple silencieux semble tout droit sorti d’un film noir : lui a un nez busqué et le costume, le chapeau fedora et, entre les doigts, la cigarette d’un détective de Dashiell Hammett ; elle a de longs cheveux roux et porte une robe rouge aux manches ne couvrant que les épaules. À leur droite, devant deux grands percolateurs à café brillant de l’éclat de leur métal, le tronc penché en avant, un serveur coiffé d’un calot a les mains sous le comptoir (Nighthawks). Une haute maison de style second Empire ornée de colonnades, aux toits spectaculairement mansardés, à la physionomie presque humaine et à l’allure étrange et menaçante se dresse derrière une voie ferrée. On la voit en légère contre-plongée d’un peu plus bas que le talus, obliquement illuminée et baignant dans une lumière verdâtre (House by the Railroad). Dans une rue vide de toute présence, une longue façade couleur ocre formée par la répétition d’éléments identiques est frappée par les rayons du soleil du matin. À l’unique étage se succèdent des fenêtres aux stores levés ou à moitié tirés. Au rez-de-chaussée, les vitrines d’une série de boutiques, dont celle d’un barbier, reconnaissable au poteau multicolore placé devant elle ; il projette sur le trottoir une ombre très allongée, comme le fait quelques mètres plus loin une borne d’incendie (Early Sunday Morning).

Tout le monde a vu ces images, tout le monde se souvient d’elles et beaucoup d’entre nous en connaissent l’auteur : ce sont des tableaux du peintre américain Edward Hopper. Comment expliquer l’emprise qu’elles exercent sur tous ceux qui les ont eues sous les yeux ? Pourquoi s’impriment-elles de cette façon dans notre mémoire ? Pour quelle raison, même après les avoir vues cent fois, continue-t-on à rester fasciné par elles et à tenter de déchiffrer leur sens ou d’élucider leur mystère ? Dans son livre Un théâtre silencieux : l’art d’Edward Hopper, Walter Wells a essayé de répondre à ces questions. Publié en 2007, réédité en 2011, écrit dans une langue élégante et remarquablement traduit en français, l’ouvrage n’est ni une vraie biographie d’Hopper, ni une analyse de son œuvre à la manière systématique et chronologique des livres d’histoire de l’art – une discipline qui n’est d’ailleurs pas celle de Wells. Spécialiste de langue anglaise, de littérature et d’histoire de la culture américaine, Walter Wells aborde Hopper en essayiste.

Abondamment illustré de reproductions d’excellente qualité, le livre est structuré en une suite de réflexions sur quelques thèmes récurrents de l’œuvre de Hopper, qui correspondent à autant d’aspects de sa vision du monde, de sa conception de l’art et de sa personnalité : les fenêtres (omniprésentes dans sa peinture, dont les portes sont quasiment absentes), la nudité et le nu, les rails et le chemin de fer (qui apparaissent souvent sur ses toiles), la mer et les marines, l’architecture des maisons et des immeubles urbains, le théâtre, enfin, thème qui sert de fil conducteur à l’ouvrage. Comme l’indique le titre,  l’idée de Wells est en effet que l’œuvre de Hopper peut être définie comme un théâtre silencieux  : « théâtre », parce que chacune de ses toiles est comme une mise en scène ; « silencieux », parce que le silence est ce que « presque tout le monde […] perçoit immanquablement dans chacun de ses tableaux ». Silence des rues désertes, des maisons isolées, des chambres vides, des trains immobiles, des routes de campagnes perdues, des motels loin de tout, des usines à l’arrêt, des couples qui ne se parlent pas, des petits groupes de gens muets et des personnes solitaires (le plus souvent des femmes) qui peuplent les peintures de Hopper. Un silence si dramatisé, dit Joseph Anthony Ward dans son bel essai American Silence, et sur lequel l’accent est mis si fort,  qu’il en devient « le sujet et le thème même des œuvres ».

Pour expliquer l’effet des tableaux de Hopper, Walter Wells, lorsque c’est nécessaire, fait appel à des considérations techniques sur la palette utilisée, la  composition, la perspective et l’organisation de la toile. Pour en dégager la signification, il s’appuie sur les éléments pertinents de l’histoire culturelle américaine et de la biographie de l’artiste. Son ouvrage se veut un dialogue avec les spécialistes de Hopper, tout particulièrement avec Gail Levin, auteur d’une biographie du peintre qui a significativement modifié l’image que l’on se faisait de lui.

Extraordinairement taciturne

Né en 1882 à Nyack, petite ville de l’État de New York, dans une famille de classe moyenne et très religieuse de Protestants baptistes, Hopper était un homme puritain, conservateur en politique,  de tempérament mélancolique et dépressif, introverti, extraordinairement taciturne, chroniquement fatigué et quasiment asocial. Parce qu’il dessinait avec talent, ses parents l’avaient encouragé à devenir illustrateur. Durant sa jeunesse, pour parfaire sa formation artistique, il fit trois séjours à Paris qui le marquèrent pour son existence entière. Il y découvrit les impressionnistes, plus particulièrement Manet et Degas, la littérature française, qu’il aima toute sa vie, et l’univers du plaisir et de la sensualité, auquel sa morale rigoureuse lui rendait toutefois difficile de prendre part sans arrière-pensées. De retour aux États-Unis, il vécut plusieurs années en produisant des illustrations commerciales et pour les magazines, ainsi que des affiches. Au début des années vingt, sa vie prit un double tournant. Pour la première fois, il exposa des œuvres personnelles dans une galerie d’art et en 1924, à l’âge de 42 ans, il se maria avec une femme d’un an plus jeune que lui, Josephine Nivison, également peintre. Durant le reste de leur longue vie, Edward et Jo Hopper allaient vivre ensemble quasiment coupés du monde, inséparables mais se disputant sans arrêt, pathologiquement dépendants l’un de l’autre, enfermés dans ce qu’un témoin a appelé « un délire à deux ».

Ni l’un ni l’autre n’avaient un caractère facile. Coincé par son puritanisme et victime de ses forts préjugés, Edward Hopper était un mari autoritaire, souvent brutal et d’humeur presque toujours maussade. Tout au long de leurs quarante-deux ans de vie commune, Jo Hopper a tenu un journal dans lequel elle relatait les faits de leur vie, décrivait minutieusement la préparation et l’état d’avancement de chacune des toiles de son mari et faisait état de ses multiples doléances à son égard. Jo reprochait en particulier à Hopper de ne pas accorder de valeur à son propre travail artistique et de ne pas la soutenir dans ce domaine, de ne pas l’autoriser à conduire leur voiture (il ne s’y résoudra qu’après des années), ainsi que son égoïsme dans leurs relations physiques, qui étaient commandées par les exigences de son seul plaisir (leur mésentente sur ce plan était apparemment totale).

Dans sa biographie de Hopper, Gail Levin exploite abondamment le contenu de ces journaux, qu’elle tend à prendre à la lettre, ce dont on lui a fait grief. Les relations intenses mais pénibles du couple Hopper, dont on peut trouver un reflet déformé dans les œuvres d’Edward, étaient paradoxales et compliquées. Moins douée artistiquement que son mari, comme Levin le reconnaît elle-même, Jo semble curieusement avoir perdu beaucoup de son talent au moment où elle a commencé à vivre avec Hopper. Son ressentiment envers lui s’accompagnait d’une volonté de s’immerger complètement dans sa vie. Hopper et sa femme n’avaient pas d’enfants, et Jo faisait volontiers référence aux tableaux d’Edward comme à sa progéniture. Elle avait aussi exigé d’être la seule à poser pour lui comme modèle : à partir du moment où ils se sont rencontrés, toutes les femmes représentées dans les œuvres de Hopper, nues ou habillées, jeunes ou plus âgées, ont été peintes d’après Jo, transformée pour les besoins de la cause jusqu’à en devenir parfois très difficile à reconnaître (à 70 ans, elle servit de modèle pour des personnages de femme nettement plus jeunes). Edward Hopper et sa femme vécurent toute leur vie dans un petit appartement sans confort situé à Greenwich Village à New York, au sommet d’un immeuble dépourvu d’ascenseur, auquel on accédait par 74 marches qu’ils grimpèrent quotidiennement jusqu’à leur mort, à un an d’intervalle, à 85 ans tous les deux, lui avant elle. Ils ne le quittaient que pour passer l’été dans leur petite propriété de Cap Cod, sur la côte de Nouvelle-Angleterre, région que Hopper aimait « viscéralement », comme le dit la romancière Anne Proulx dans son beau portrait du peintre. À quelques reprises, ils l’abandonnèrent aussi pour des excursions touristiques, notamment  dans l’ouest des États-Unis et au Mexique.  

Une sorte de littérature visuelle

Walter Wells met bien en évidence la place que tenait la littérature dans la vie de Hopper, l’influence qu’ont pu exercer ses lectures sur sa peinture et la dimension littéraire de ses œuvres. Solitaire et appréciant peu la compagnie, Hopper, comme Jo, lisait beaucoup, en anglais et en français. Ralf Waldo Emerson et Henry David Thoreau, les penseurs de la Nouvelle-Angleterre,  figuraient parmi ses  auteurs préférés, ainsi que,  notamment, Herman Melville, Sherwood Anderson, Walt Whitman, Ernest Hemingway,  Henrik Ibsen, et, pour les français, Montaigne et Paul Valéry (parce que Hopper rapporte avoir beaucoup aimé la nouvelle de Hemingway Les tueurs, Gail Levin soutient qu’elle a inspiré la scène représentée dans Nighthawks, mais ceci est pure conjecture).

Du fait de cette forte culture littéraire, la peinture de Hopper, n’hésite pas à avancer Walter Wells, s’apparente à une sorte de « littérature visuelle ». « Dans chacune de ses tableaux », écrivait John Updike, Hopper « semble sur le point de raconter une histoire ». Walter Wells est encore plus précis : « Dans ses tableaux, quelque chose se passe, silencieusement. Et s’il ne se passe rien, c’est qu’il est arrivé quelque chose ou que quelque chose est sur le point de se produire ». Hopper et Jo avaient d’ailleurs pour pratique de donner des noms aux différents personnages représentés sur les toiles, et de leur inventer une vie et des habitudes.

Une vue superficielle de la peinture de Hopper et des raisons pour lesquelles elle retient l’attention est qu’elle est réaliste et dépeint la vie américaine, plus particulièrement la vie américaine des années trente. Qu’Edward Hopper ait façonné l’image que les Américains eux-mêmes et le reste du monde se font des États-Unis est incontestable. Comme le dit Robert Hughes dans sa belle histoire de la peinture américaine : « Ses images sont devenues une composante du grain et de la texture de l’expérience américaine, et même aujourd’hui […] il est impossible de voir l’Amérique autrement que réfractée par elles. […] L’« effet Hopper » est particulièrement prononcé à New York, où des Hoppers sont partout : un homme regardant par la fenêtre, un rayon de soleil sur une corniche, le lobby d’un hôtel de troisième classe ». Et de toutes les Amériques, celle que les toiles d’Edward Hopper semblent avoir le mieux capturé est celle de la Nouvelle-Angleterre de l’entre-deux guerres, où ce qui subsistait de la tradition luttait contre l’irrésistible montée de la modernité.

La peinture d’Edward Hopper n’est est pas moins très différente de celle des grands réalistes américains comme Winslow Homer ou Thomas Eakins, a fortiori des œuvres d’un illustrateur comme Norman Rockwell – trois  artistes auxquels on l’a parfois comparé. (S’il fallait rapprocher Hopper d’un peintre réaliste, ce serait plutôt Charles Burchfield, qu’il admirait et dont les tableaux baignent dans une atmosphère de mystère qui n’est pas sans rappeler celle de ses œuvres). Hopper détestait d’ailleurs l’expression de « scène américaine » employée par les critiques à son propos et se défendait de vouloir peindre la réalité des États-Unis. Interrogé au sujet des raisons qui le  déterminaient à choisir un sujet plutôt qu’un autre, il répondit un jour : « Je ne sais pas exactement, sinon qu’ils sont les meilleurs médiums pour la synthèse de mon expérience intérieure ». De fait, le monde que montrent les toiles de Hopper est moins le monde tel qu’il est réellement que l’image mentale que nous produisons dans notre esprit sur la base des sensations et des émotions que son spectacle suscite en nous.

Hopper a toujours été peu loquace, elliptique et ambivalent au sujet de ses toiles et de leur signification. « Cette histoire de solitude a été exagérée », dit-il ainsi à une occasion. Et à propos d’un de ses dernières œuvres, Sun in an Empty Room, qui comme son titre l’indique, montre une pièce vide dont un mur est illuminé par le soleil : « Quand j’étais à l’école […] nous nous demandions à quoi pouvait ressembler une chambre quand il n’y avait personne pour la voir ». « Plutôt que de représenter des individus posant et grimaçant », avouait-il   quelques années auparavant à Lloyd Goodrich, auteur de sa première biographie, « ce que je voulais était peindre la lumière du soleil sur le mur d’une maison ». C’est ce qu’il a fait dans cette peinture, ainsi que dans une autre, antérieure, dont on la rapproche naturellement, Rooms by the Sea, qui représente deux pièces ouvertes sur la mer, sur les murs et le sol desquels se déverse le soleil.

Dans ses explications, Hopper soulignait aussi parfois certains éléments de ses tableaux au détriment d’autres. Avec Nighthawks, il affirmait ainsi avoir « sans doute inconsciemment voulu représenter la solitude des grandes villes » (cette solitude  de la « foule solitaire » du sociologue David Riesman, souvent cité à propos de Hopper). Ce n’est pourtant là qu’une dimension du tableau. Comme le fait justement remarquer Walter Wells, le snack-bar illuminé peut être considéré comme un de ces « lieux de refuge » que mettent fréquemment en valeur les toiles de Hopper : refuges contre les périls de la nuit urbaine, mais aussi la sauvagerie d’une nature présentée comme hostile (chez Hopper, les arbres et la forêt ont toujours un air un peu effrayant).   

Un art de la soustraction

Plusieurs créations de Hopper évoquent les œuvres de peintres surréalistes comme René Magritte ou Paul Delvaux, et les images des phares de Cap Cod qu’il aimait peindre font venir à l’esprit les tours désolées et les paysages urbains fantastiques de Giorgio de Chirico. Influencé par la peinture d’intérieur hollandaise de Vermeer, Pieter de Hooch et Jan Steen, ainsi que les œuvres romantiques de David Caspar Friedrich, Hopper, qui à la fin de sa vie se disait impressionniste, était en réalité très éloigné de l’approche intellectuelle des surréalistes. Mais il partageait avec eux l’habitude de composer des images essentiellement inventées. Un des procédés qu’il utilisait à cette fin, bien mis en lumière par Walter Wells, est la simplification. Toujours très dépouillées, les images de Hopper ne comprennent que peu d’éléments, et jamais aucun qui soit purement décoratif ou ornemental : à une exception près, les pièces de ses maisons ne contiennent pas de fleurs, et ses personnages féminins ne portent jamais de bijoux. L’art d’Edward Hopper, dit très bien le critique Morris Dickstein, est un art de la soustraction.

Une autre caractéristique des images de Hopper est qu’elles sont toujours le produit de la fusion d’éléments existants, retravaillés par le souvenir et l’imagination. Ceux qui sont partis à la recherche du snack-bar ayant servi de modèle à celui de Nighthawks, par exemple, sur la base des renseignements assez vagues donnés par Hopper, sont revenus bredouilles et déçus. Si un établissement de ce type a bien existé aux environs de l’endroit mentionné par Hopper, ce n’était pas exactement à l’emplacement indiqué, et il n’avait que peu de points communs avec le diner qui figure dans le tableau. De même, la salle de cinéma au décor kitch de velours rouge et de colonnades torsadées du très beau New York Movie, qui montre une ouvreuse appuyée sur le mur et perdue dans ses pensées tandis que l’on projette un film non identifiable devant une poignée de spectateurs, est une synthèse de quatre cinémas de Manhattan. « À quoi bon, alors », fait justement valoir Alain Cueff dans son récent essai sur le peintre, « chercher à identifier tel lieu précis dans New York ou ses environs qui pourrait correspondre à tel ou tel tableau ? Le monde subjectif n’est que la somme des perceptions passées et actuelles ». C’est son monde intérieur que peignait avant tout Hopper, et comme l’écrit John Updike, « s’il ne s’était pas tourné vers sa réalité intérieure, Hopper n’aurait pas peint des Hoppers ».   

Certains ont affirmé qu’Edward Hopper était un mauvais peintre, qu’il ne savait notamment pas rendre les visages.  Hopper « ne peignait pas bien les gens », a par exemple écrit John Updike, et Clement Geenberg a fameusement déclaré : « Il se trouve que Hopper n’est pas un bon peintre ». Il ajoutait toutefois : « S’il était meilleur peintre, il ne serait sans doute pas un artiste aussi supérieur ».  Walter Wells s’inscrit en faux contre de tels jugements. Hopper était un artiste lent et parcimonieux. En plus de soixante ans de vie active, il n’a produit que quelques centaines de toiles et de dessins. Toutes ses œuvres étaient longuement préparées, précédées de multiples esquisses et il pouvait rester de longs mois sans rien achever, surtout à la fin de sa vie. Mais c’était un créateur qui maîtrisait parfaitement sa technique, tout à fait capable, par exemple, de restituer fidèlement les traits d’un visage. Lorsqu’il les laissait dans l’indistinction, c’était de propos délibéré, et s’il lui arrivait de violer les règles de la perspective, c’était en pleine connaissance de cause, à des fins dramatiques.

Obsédé par la lumière

Un point sur lequel personne ne conteste son extraordinaire talent est le traitement de la lumière. Hopper était obsédé par la lumière, qu’il identifiait à la vie même. Dans ses tableaux, elle est omniprésente, si ostensiblement mise en avant qu’il la décrivait lui-même souvent (un peu trop rapidement et succinctement, à sa manière laconique habituelle) comme leur véritable sujet. De Second Story Sunlight, par exemple, qui met en scène deux femmes, l’une jeune, l’autre plus âgée, sur la terrasse d’une maison au toit triangulaire exposée au soleil, il a déclaré qu’il était « une tentative […] de peindre la lumière du soleil dans la mesure du possible sans pigment jaune ». À un critique qui l’interrogeait au sujet de l’extraordinaire Summer Evening, « un des tableaux les plus réussis de Hopper » décrète avec justesse Walter Wells, qui représente un jeune couple dans une situation de grande tension psychologique sous le porche éclairé d’un bungalow par une chaude soirée d’été, Hopper, peut-être il est vrai en partie pour éluder la question embarrassante de la signification réelle du tableau, mais en des termes très révélateurs, affirma que le seul intérêt qu’il lui voyait était « la lumière qui ruisselle et la nuit tout autour ». Lumière oblique jaune et vive du matin, douce et orangée du crépuscule, lumière verticale de midi ou chaude de l’après-midi, dans tous les tableaux de Hopper, on sait toujours à quel moment de la journée on se trouve. Et dans les vues d’intérieur et les images nocturnes, la lumière artificielle (lumière brutale des tubes à fluorescence, plus douce des ampoules à incandescence), ses effets sur les murs et les planchers, comme ses reflets dans les vitres, sont constamment traités avec la même attention respectueuse et quasiment amoureuse.

Dans l’ensemble, Walter Wells analyse les tableaux d’Hopper avec beaucoup de pénétration et de finesse. L’organisation du livre par grand thèmes, et les multiples rapprochements éclairants de tableaux d’époque parfois très éloignées qu’elle permet, contribuent à faire saisir l’unité d’inspiration de l’œuvre de Hopper et aident beaucoup le lecteur à entrer dans l’univers psychologique, mental et imaginaire si particulier du peintre. La principale faiblesse de l’ouvrage, mais elle est de taille, si grave en vérité qu’elle gâche presque le plaisir de sa lecture à de nombreuses pages, est le recours déroutant et exaspérant régulièrement fait par Wells à ce qu’il faut bien appeler des interprétations psychanalytiques bon marché, si grotesques qu’on les dirait parodiques. Hopper avait lu et apprécié Freud et Jung, il attribuait beaucoup d’importance à la vie mentale inconsciente, sa personnalité était à bien des égards un nœud de problèmes psychologiques et, sous une forme le plus souvent oblique et allusive, la sexualité est très présente dans ses œuvres. Mais identifier systématiquement, comme le fait Wells, chaque objet long (poteau, colonne ou phare) avec un phallus, et chaque trou, cavité ou tunnel avec un vagin ; faire référence à n’importe quel propos à la figure de la mère et au conflit œdipien mal résolu, c’est tomber dans des caricatures d’explication tellement réductrices et ridicules qu’il faut une énorme dose de bonne volonté pour ne pas refermer immédiatement le livre.  

Hitchcock et Wim Wenders

Wells évoque bien entendu les relations notoirement étroites qu’entretiennent l’œuvre de Hopper et le cinéma. Grand amateur de films (comme Jo, il appréciait aussi beaucoup le théâtre), Hopper a fortement été marqué par le cinéma, notamment le cinéma expressionniste allemand et les films de gangsters américains des années trente. Et ce que le cinéma lui a donné, selon la formule consacrée, il le lui a rendu avec intérêt. De tous les peintres du vingtième siècle, Hopper est celui qui a le plus profondément influencé le septième art.

La fréquentation des salles obscures a renforcé le goût spontané qu’avait Hopper pour le format horizontal. Au cinéma, Hopper a notamment emprunté ses cadrages, ce qu’on est tenté d’appeler ses « angles de prise de vue » (beaucoup de ses tableaux sont peints en plongée ou en contre-plongée), la technique des éclairages et des jeux d’ombre, ainsi que des thèmes et des situations. Ces mêmes éléments, comme certaines atmosphères, font partie de ce que le peintre a transmis en retour aux cinéastes. Plusieurs  toiles de Hopper, à commencer par Nighthawks, ont clairement contribué à définir l’esthétique du film noir. L’influence la plus fréquemment mentionnée est bien sûr celle que Hopper a exercée sur le cinéma d’Alfred Hitchcock, pleinement reconnue par l’intéressé. Comme on sait, la maison de Norman Bates (joué par Anthony Perkins) dans Psychose est identiquement l’inquiétante bâtisse représentée dans House by the Railroad (qu’on retrouve d’ailleurs dans Géant, le dernier film de James Dean et dans Les moissons du ciel de Terrence Malick, et qui a inspiré la maison hantée du dessin animé La famille Adams et celle de Disneyland).

Mais il y a bien d’autres exemples, y compris dans Psychose. La vue plongeante d’un immeuble surgissant d’un paysage urbain sur laquelle s’ouvre le film, évoque ainsi irrésistiblement une autre toile de Hopper intitulée The City. Fenêtre sur cour est tout entier une espèce d’hommage aux nombreux tableaux voyeurs de Hopper, où le regard pénètre dans l’intimité d’un intérieur domestique ou de bureau par une fenêtre éclairée. L’influence de Hopper sur Hitchcock a également été relevée dans Vertigo, et Alain Cueff en a trouvé des traces dans Marnie, L’ombre d’un doute et même La corde, dont l’action, filmée en un plan-séquence unique, se déroule entièrement dans une pièce située au dernier étage d’un building new-yorkais.

Détresse métaphysique

Un autre réalisateur revendiquant ouvertement l’influence de Hopper est Wim Wenders, qui s’est souvent exprimé avec chaleur à son sujet et dont plusieurs films, notamment ses films « américains », contiennent des références ostensibles à sa peinture. On dira la même chose des réalisations de David Lynch, dont les images rappellent souvent celles de Hopper, en plus morbide toutefois, Lynch tendant à y introduire une ambiance trouble absente des modèles dont il s’inspire. Mais la liste ne s’arrête pas là. Des échos des tableaux de Hopper apparaissent aussi chez Michelangelo Antonioni et Jim Jarmusch ; l’adaptation à l’écran, par Robert Siodmak, de la nouvelle de Hemingway censée avoir inspirée Nighthawks comporte une scène qui se passe dans un décor rappelant clairement le tableau ; le critique de cinéma Philip French affirme avoir relevé la présence des œuvres de Hopper derrière « pratiquement chaque plan » de Picnic de Josuah Logan, qui décrit la désespérante monotonie et l’ennui profond de la vie dans une petite ville du Middle West, ainsi que dans Road to Perdition de Sam Mendes, dont l’action se passe à l’époque de la prohibition. L’astucieux analyste d’images Alain Korkos a de surcroît documenté l’influence de Hopper sur le cinéma d’Andrzej Wajda et celui de Woody Allen. L’inventaire pourrait se poursuivre longtemps, tant nombreux sont les réalisateurs et chefs-opérateurs, par définition hommes d’image, que les œuvres  de Hopper ont impressionnés. Ce n’est pas le fruit du hasard. Entre Hopper et le cinéma existait une affinité profonde. Comme le fait pertinemment remarquer le critique Peter Schjeldahl : « Ses tableaux ne sont pas ceux d’un observateur du monde visible mais d’un metteur en scène propulsé par son imagination […] Hopper a compris la métaphysique du cinéma comme aucun autre artiste jusque, peut-être, Andy Warhol, et mieux que tous les réalisateurs, sauf les plus grands ».

L’œuvre de Hopper a également eu un certain impact sur la photographie. Par leur apparent réalisme, leur contenu psychologique et sociologique, leur caractère très construit et le rôle qu’y jouent les angles de prise de vue, les cadrages, les ombres et les lumières, ses tableaux évoquent les œuvres de photographes contemporains. « De  Hopper », va jusqu’à écrire l'essayiste anglais Geoff Dyer, « on pourrait affirmer qu’il est le photographe américain le plus influent du XXème siècle, bien qu’il n’ait jamais pris lui-même la moindre photographie ». Des traces de l’influence de Hopper sont évidentes dans les photos en noir et blanc de Robert Adams et celles, en couleur, de William Eggleston et de Stephen Shore : carrefours déserts, routes bordées de poteaux téléphoniques qui se perdent au loin, stations-service sous le soleil.

On a également suggéré que l’esprit de Hopper est présent chez Walker Evans, Robert Frank et Diane Arbus. Si c’est le cas, c’est de manière moins manifeste. Dans les images de ces photographes proches de la tradition documentaire et du reportage, l’élément social et humain tend en effet à prendre une place centrale qu’il n’occupe pas dans les tableaux du peintre. Un photographe à propos duquel on évoque systématiquement le nom de Hopper est Gregory Crewdson (davantage que photographe, Crewdson devrait en réalité être baptisé un metteur en scène d’images fixes, parce que ses compositions très calculées sont réalisées avec tous les moyens techniques, la logistique et la méticulosité de plans de cinéma). Derrière les similitudes superficielles, on a cependant affaire à deux univers substantiellement différents. Des images de Crewdson émane une impression de sordide totalement absente des œuvres d’Edward Hopper. Hopper ne peint jamais des placards béants, des matelas éventrés, des intérieurs kitchs, vétustes et saccagés ou des caravanes rouillées. Il est le peintre de la détresse métaphysique et de la misère affective, pas celui de la pauvreté matérielle, de la déchéance physique ou de l’indigence culturelle. Dans ses tableaux, les chambres sont propres et fraîches et les pavillons en bon état ; les protagonistes sont le plus fréquemment des personnes issues de la classe moyenne, leur maintien est toujours exempt de laisser-aller et on les voit souvent en train de lire.  

Une trompeuse apparence de simplicité

À côté de cet héritage sérieux, les images d’Edward Hopper ont donné lieu à de nombreuses récupérations humoristiques et citations parodiques. C’est tout particulièrement le cas du plus emblématique de ses tableaux, Nighthawks, dont il existe de multiples versions fantaisistes – l’une d’entre elles met en scène Humphrey Bogart, James Dean, Marilyn Monroe et Elvis Presley. Les tableaux de Hopper ont par ailleurs servi à illustrer des centaines de couvertures de livres, plus particulièrement de romanciers américains, on en a fait d’innombrables affiches et elles ornent souvent les calendriers. Cette multiplication, autour de nous, d’échantillons de l’univers d’Edward Hopper ou de références à sa peinture explique en partie pourquoi ses images nous semblent si familières. Mais l’effet puissant que ces images  continuent à faire sur nous, la profondeur à laquelle elles sont enracinées dans notre imaginaire, la difficulté que l’on éprouve à s’en détacher, tiennent à d’autres raisons, bien identifiées et longuement décrites par Walter Wells : leur perfection formelle, leur charge émotionnelle, leur éloquence muette, leur puissance dramatique, leur caractère énigmatique, sous une trompeuse apparence de  simplicité.

Un théâtre silencieux se referme symboliquement sur une reproduction du dernier tableau peint par Edward Hopper, lui-même éminemment symbolique. Intitulé Two Comedians, il représente deux acteurs costumés en Pierrot et Pierrette, les fameux personnages de la Commedia dell’arte, debouts au bord d’une scène de théâtre, vus du parterre en contre-plongée, se tenant par la main et s’inclinant légèrement pour saluer le public. Rappel de la plus remarquable toile de jeunesse de Hopper, Soir bleu, au centre de laquelle apparaît, assis en compagnie louche à la table d’une terrasse de café, une cigarette aux lèvres, un clown outrageusement fardé en tenue de scène et collerette blanches qui présente une forte ressemblance avec le peintre, le tableau, qui fait aussi écho au Pierrot de Watteau et aux images du film Les enfants du paradis de Marcel Carné, est à la fois une évocation de l’existence singulière et solitaire des artistes et un hommage de Hopper à celle qui a été sa collaboratrice, au titre de son modèle, durant plus de quarante ans. À 83 ans, Hopper livrait avec cette œuvre d’adieu l’ultime de ces dizaines de tableaux « simples bien que mystérieux, banals bien que poétiques, familiers bien qu’insondables » (Walter Wells), dont il nous a gratifiés, la dernière de ces images envoûtantes et impossibles à oublier dont il a enrichi notre univers visuel. 

Michel André

L’ignorance de l’électeur

À chaque campagne présidentielle, on voit resurgir les sempiternels articles de presse sur les indécis. Pour ceux qui s’identifient fortement à un parti, ces électeurs flottants passeraient presque pour des extra-terrestres. De leur point de vue, voter à droite, c’est voter pour une certaine conception du gouvernement, et voter à gauche, c’est voter pour une philosophie clairement distincte. Cette différence leur semble tellement évidente qu’ils ne comprennent pas comment il est possible de ne pas la percevoir, de se décider en fonction de la personnalité d’un candidat ou du simple fait que sa position sur telle ou telle question paraît « se tenir » ou pas. Pour l’indécis, en revanche, l’électeur qui opte toujours pour le même parti, en toutes circonstances, a des allures de dangereux fanatique. Quel est le plus rationnel et le plus responsable de ces deux types de citoyen ?

Tous les professionnels, dont le métier est d’appâter le poisson, vous le diront : la philosophie politique n’est pas le meilleur hameçon. Un manuel politique, « Gagner une élection », conseille ainsi aux hommes de l’art de ne pas s’imaginer que les positions prises par leur candidat puissent faire la différence (1). « Dans un climat politique concurrentiel, les citoyens bien informés sont tout à fait susceptibles de se prononcer pour tel ou tel candidat en fonction des grands enjeux. Mais les électeurs peu informés ou indécis choisiront souvent le candidat dont le nom et l’emballage sont les plus frappants. Pour être sûr que le citoyen aura bien votre candidat à l’esprit au moment crucial, il faut commencer par avoir un logo fort. » Et présenter son poulain dans un langage que les électeurs comprennent, comme les couleurs. « Le bleu est une couleur positive pour les hommes, il évoque l’autorité et la maîtrise. Mais c’est une couleur négative pour les femmes, qui la jugent froide et lointaine. Le rouge est une couleur chaude et sentimentale pour les femmes et un signe de danger et de colère pour les hommes. Si vous utilisez la mauvaise couleur pour la mauvaise cible, vous envoyez un message contradictoire.»

Seuls 10 % des citoyens ont une opinion structurée

Mais, enfin, l’issue d’un scrutin ne dépend tout de même pas de facteurs comme la couleur des badges ! Si ? Lorsque les électeurs se retrouvent dans l’intimité de l’isoloir et regardent la liste des candidats, se disent-ils vraiment : « C’est le type au logo rouge. Beaucoup de colère en lui. Et si je tentais ma chance avec l’autre ? » Dans un cours d’éducation civique élémentaire, l’électeur modèle est un citoyen capable de comprendre les conséquences de ses choix, et l’addition de ces choix individuels rationnels permet de dégager la volonté du peuple. Mais à quel point cette représentation est-elle juste ?

Le doute sur la compétence des masses à se gouverner est vieux comme le gouvernement des masses lui-même. Pourtant, la réalité a fait frémir à peu près tout le monde lorsqu’on a commencé à mesurer statistiquement cette compétence, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est le politologue Philip Converse qui a donné l’interprétation la plus intéressante des chiffres dans un article sur « la nature des systèmes de conviction des masses », publié en 1964. Quarante ans plus tard, ses conclusions continuent d’alimenter la sociologie du comportement électoral.

Selon Converse, seuls 10 % des citoyens possèdent ce qu’on peut appeler un système de conviction politique. Il les a appelés les « idéologues », non pour rendre compte d’un quelconque fanatisme mais pour caractériser leur compréhension de « ce qui va avec quoi » – de la manière dont un ensemble d’opinions forme une philosophie politique cohérente. Il peut arriver aux non-idéologues d’employer des termes comme « progressiste » ou « conservateur » mais, aux yeux de Converse, ils ne savent fondamentalement pas de quoi ils parlent et leurs convictions se distinguent par un manque de « contrainte » : ils ne voient pas en quoi une opinion (il y a trop d’impôts, par exemple) devrait logiquement en exclure d’autres (il faut plus de programmes sociaux, par exemple). Environ 42 % des électeurs, selon ces enquêtes réalisées en 1956, votent non pas en fonction d’une idéologie constituée, mais de ce qu’ils perçoivent comme leur intérêt personnel. Tous les autres s’appuient sur leur perception positive ou négative de l’époque (environ 25 %), ou de facteurs indépendants de toute problématique politique perceptible. Converse met 22 % de l’électorat dans cette catégorie. En d’autres termes, il y a à peu près deux fois plus de citoyens totalement dénués de vision politique que d’électeurs dotés d’un système de conviction cohérent.

Mais ce n’est pas parce que les opinions d’un individu ne correspondent pas à ce qu’un politologue qualifie d’idéologie que ces opinions ne sont pas cohérentes au regard d’un système de conviction plus personnel. Hélas ! Converse a trouvé des raisons de douter aussi de cette possibilité. Lorsque les enquêteurs demandent aux sondés leur avis sur tel ou tel sujet, ces derniers se sentent généralement obligés d’en avoir un. Leur réponse est dûment enregistrée et devient une donnée dans une enquête d’« opinion ». Mais, après avoir analysé les résultats d’enquêtes successives, où les gens avaient tendance à donner des réponses différentes et incohérentes aux mêmes questions, Converse a conclu qu’« une partie très substantielle de l’électorat » a des opinions totalement dénuées de sens – des réponses toutes faites à des questions auxquelles ils n’avaient jamais réfléchi avant, qui ne reposent sur aucun système de valeurs sous-jacent. Ces gens pourraient tout aussi bien fonder leurs choix sur le temps qu’il fait. D’ailleurs, c’est ce que font bon nombre d’entre eux.

Entre 1952 et 2000, quand on a interrogé les électeurs sur leur intérêt pour le résultat des élections présidentielles, 22 à 44 % d’entre eux ont répondu « Ne m’y intéresse pas » ou « Ne sais pas ». En 2000, 18 % ont affirmé avoir fait leur choix au cours des deux dernières semaines de campagne, et 5 % – assez pour faire basculer le scrutin – s’étaient décidés le jour même. 70 % des Américains ne connaissent pas le nom de leur sénateur ou de leur député. 49 % pensent [à tort] que le président a le pouvoir de suspendre la Constitution. Environ 30 % seulement expliquent leur vote par un enjeu politique et 20 % seulement ont des opinions cohérentes dans le temps. Le fait de reformuler les questions des sondages révèle que bien des citoyens ne comprennent pas les sujets sur lesquels ils viennent de donner leur avis. Selon des enquêtes réalisées entre 1987 et 1989 [les deux dernières années de la présidence Reagan], par exemple, entre 20 et 25 % seulement des personnes interrogées pensaient que l’État ne consacre pas assez d’argent à la protection sociale, tandis que 63 à 65 % considéraient qu’on ne dépense pas assez pour l’aide aux plus pauvres. En outre, les électeurs imputent apparemment aux hommes politiques la responsabilité des catastrophes naturelles. Dans une étude publiée en 2004, Christopher Achen et Larry Bartels, politologues à Princeton, écrivaient : « 2,8 millions d’électeurs ont voté contre Al Gore en 2000 parce que leur État avait reçu trop ou pas assez de pluie » au cours de l’année. Les deux chercheurs estiment qu’ils ont fait perdre à Gore sept États : un seul lui aurait suffi pour remporter l’élection.

 

Autopsie d’une illusion

Tous les systèmes politiques fondent leur légitimité sur une théorie, qu’il s’agisse de la royauté de droit divin ou de la loi d’airain de l’histoire. Mais droit divin et loi d’airain ne se vérifient pas empiriquement. Voilà pourquoi la démocratie a toujours semblé jouir d’une légitimité supérieure. Or ces sondages et enquêtes d’opinion suggèrent que la croyance au cœur de la foi démocratique, qui veut que les élections expriment les préférences véritables du peuple, est peut-être tout aussi illusoire. Quand on plonge dans ce que Converse a appelé les « strates de croyance » de l’opinion, on voit vite les candidats séparés de l’idéologie et des grands enjeux, pour être rattachés, dans l’esprit des électeurs, à des ensembles singuliers d’idées et d’atti­tudes. Le fait le plus connu sur George Bush père, en 1992, était son dégoût des brocolis. Et 86 % des citoyens savaient que son chien s’appelait Millie. Mais seuls 15 % étaient conscients que Bush et Clinton étaient tous deux favorables à la peine de mort. Ce n’est pas que les gens sont ignorants, c’est simplement que leurs connaissances n’ont pas de rapport avec les questions politiques.

À la lumière de cette réalité, trois théories ont vu le jour. Selon la première, l’issue d’une élection, en tant qu’expression de la « volonté générale », est fondamentalement aléatoire. La fraction de l’électorat qui réagit à des arguments politiques réels est très largement supplantée par celle qui réagit à des 
slogans, à la désinformation, aux « surprises » des dernières semaines de campagne, et au hasard d’intuitions et d’associations propres à chacun. Même quand les gens sont persuadés d’analyser les candidats en fonction de leur positionnement sur les grandes questions, ils agissent généralement derrière un voile d’ignorance. Ils ne comprennent tout simplement pas, concrètement, ce que signifie être « fiscalement conservateur » ou avoir « foi dans le secteur privé », ou mener une « politique étrangère interventionniste ». Ils ne parviennent pas à faire le lien entre des positions et des politiques.

Du point de vue de la théorie démocratique, l’histoire américaine n’est qu’une promenade à l’aventure à travers une série d’options électorales. Parfois, ça vire à droite, parfois à gauche.
Selon la seconde théorie, les citoyens ont beau n’avoir pas toutes les cartes en main en termes d’information et de convictions, leurs préférences n’en sont pas moins dictées par quelque chose, et ce quelque chose est l’opinion de l’élite. En ce sens, les campagnes électorales sont fondamentalement une lutte interne à l’élite, cette microscopique fraction de l’électorat qui possède la connaissance et les outils idéologiques nécessaires à la compréhension des différences substantielles entre les candidats et au débat sur leurs conséquences politiques. Ceux-là communiquent leurs préférences à tous les autres par différents signaux, expressions et images simplifiées (des couleurs chaudes, par exemple), auxquels les citoyens peuvent se rapporter. Ce sont ces signaux qui déterminent l’issue du scrutin. Les démocraties sont, en somme, des oligarchies à visage populiste.

 

Maudits tamales !

Selon la troisième théorie, les signaux auxquels répondent la plupart des électeurs constituent, à vrai dire, des bases pertinentes de formation des préférences politiques. Les gens utilisent des raccourcis pour se faire une opinion sur les candidats et, dans l’ensemble, ces raccourcis sont aussi efficaces que la route longue et sinueuse de l’ensemble des devoirs civiques – lire les programmes, suivre les débats entre les candidats, etc. Les électeurs utilisent sans le savoir ce que Samuel Popkin, l’un des tenants de cette théorie, appelle la « rationalité faiblement informée » – en d’autres termes, ils raisonnent avec leurs tripes. Et cette forme intuitive de jugement reflète tout aussi efficacement la volonté populaire que le jugement fondé sur une « bonne information ».

On pourrait comparer ce processus à l’achat d’un bien de valeur, comme une chaîne hi-fi. Un tout petit nombre de consommateurs possèdent les connaissances requises pour se repérer dans toute la gamme des appareils disponibles et faire un choix rationnel fondé sur le coût et la performance. Pour la plupart, nous nous en remettons à l’avis de deux ou trois amis ayant effectué un achat comparable, peut-être à quelques opinions glanées sur Internet, et enfin au discours du vendeur. On regarde le produit, le nom de la marque nous inspire des associations mentales, et on choisit d’instinct. Et lorsqu’on fait appel à la sagesse des « experts », nous en attendons surtout une validation « objective » de notre désir instinctif d’acheter le truc qui paraît le plus génial. En général, on en est content. Le calcul implicite est que l’utilité marginale d’une recherche plus poussée est moindre que le bénéfice de l’achat immédiat.

Selon cette dernière théorie, il en va à peu près de même avec les candidats : les électeurs n’ont ni le temps ni l’envie de les évaluer en profondeur et ils s’en remettent à l’avis d’experts – commentateurs politiques, militants –, qu’ils conjuguent avec leurs propres intuitions pour prendre leur décision. En général, ils en sont contents. S’ils avaient passé le temps nécessaire à un examen complet des candidats, ils n’auraient sans doute pas fait un choix différent. Certains électeurs se seront peut-être trompés, choisissant le progressiste quand ils auraient préféré le conservateur mais leur erreur est compensée par celle des électeurs qui choisissent à tort le candidat conservateur. La volonté du peuple ne s’exprime peut-être pas très clairement mais c’est bien elle qui finit par se dégager. Cette théorie est la plus séduisante des trois, puisque c’est celle qui sauve le mieux les valeurs démocratiques du naufrage électoral décrit par Converse.

Popkin ouvre son fameux livre sur le sujet, « L’électeur de raison », sur un exemple datant de la campagne de 1976. En visite dans un quartier mexicain-américain au Texas, le républicain Gerald Ford (célèbre pour ses gaffes) a commis l’erreur d’essayer de manger un tamale sans enlever les feuilles de maïs dans lesquelles il est traditionnellement servi. Cette bévue a fait la une des journaux. Quand on lui a demandé la leçon qu’il tirait de sa défaite à la présidentielle face à Jimmy Carter, Ford a répondu : « Toujours enlever l’enveloppe des tamales. » Même si la familiarité avec la cuisine mexicaine n’est pas indispensable pour envisager des mesures favorables à la communauté, les Chicanos avaient des raisons de penser qu’un homme incapable de manger un tamale serait sans doute peu enclin à satisfaire au premier chef les besoins de leur communauté. Le raisonnement est illogique : Ford n’était pas candidat à un poste de cuisinier, et c’est à partir de ses positions qu’on pouvait déduire ce qu’il ferait pour les Mexicains-Américains s’il était élu. Mais les Chicanos sentaient « au fond d’eux-mêmes » que Ford n’était pas leur homme, et cela suffisait.

 

Une incapacité à percevoir ses propres intérêts

Le principal « raccourci » utilisé par les électeurs pour choisir un candidat est, bien sûr, le parti politique. Même les électeurs de l’élite y ont recours quand, dans l’isoloir, ils se retrouvent face à des noms totalement inconnus. Chaque fois que l’information manque ou est incertaine, un raccourci vaut mieux que rien. Mais le raccourci n’est pas simplement une façon plus rapide de faire ses calculs, c’est une façon de l’éviter. L’intuition qui me dit que la chaîne hi-fi qui me paraît la plus géniale est la meilleure ne reflète pas ma compréhension intuitive de l’électronique. Lorsque j’achète une chaîne, mon intérêt est de trouver le meilleur rapport entre la qualité sonore et le prix, de même que lors d’une élection, mon intérêt est de choisir le candidat qui mènera les politiques les plus à même de m’être profitables. Mais presque personne ne réfléchit d’une manière aussi abstraite. Même les électeurs qui ont soutenu Michael Dukakis en 1988 admettaient volontiers qu’il avait été ridicule lors­qu’il avait fait un tour sur un tank avec ce casque grotesque sur la tête, et beaucoup de ces gens ont senti que cette image, qui venait s’ajouter à d’autres éléments de son style personnel, n’était pas totalement sans rapport avec la substance de sa campagne (2). George Bush père a connu une mésaventure similaire en 1992 lorsqu’il fut surpris en train de découvrir l’existence des scanners optiques aux caisses des supermarchés. L’épisode a ravi ses adversaires, qui y virent un moyen simple et rapide d’estimer les conséquences prévisibles de sa politique économique.

Quand les politologues interprètent ces réactions instinctives comme le signe de la rationalité des électeurs, et en concluent que le gouvernement représentatif reflète bien la volonté du peuple, ils procèdent de fait, eux aussi, à un raccourci. Ils n’en fournissent pas la preuve. Il faudrait pour cela montrer que les jugements intuitifs des électeurs sont à peu près ceux auxquels les conduirait une véritable analyse des politiques promues par les candidats. Et voilà bien une démonstration difficile à faire. Un des raccourcis utilisés par les électeurs, avec généralement l’approbation de l’élite, est le vote « du porte-monnaie ». S’ils se sentent en fonds, ils votent pour le sortant ; s’ils se sentent à court, ils choisissent l’alternance. Mais, comme le souligne Larry Bartels, le coauteur de l’article sur Gore et la météo, le vote du porte-monnaie n’est rationnel que si l’on peut démontrer que l’alternance améliore bel et bien, en moyenne, la situation économique. Sinon, un vote fondé sur l’état de son porte-monnaie n’est pas plus rationnel qu’un vote fondé sur l’état de sa pelouse. C’est une intuition.

Bartels a aussi découvert que les citoyens sont souvent incapables de percevoir leur propre intérêt, dès qu’il s’agit d’une politique précise. Il a mené une étude sur l’attitude de l’opinion à l’égard de la suppression des droits de succession proposée par George W. Bush. Les deux tiers se déclaraient favorables à cette mesure qui ne concerne pourtant qu’une infime partie de la population – les 1 ou 2 % les plus riches. 98 % des Américains ont un patrimoine trop modeste pour être soumis à cet impôt. Mais les citoyens avaient l’impression – ce que Bartels appelle un « intérêt personnel non éclairé » – qu’ils gagneraient à l’abrogation de cette taxe. Le plus étonnant, c’est que cette opinion n’est absolument pas liée à d’autres convictions. L’abolition des droits de succession est soutenue par 66 % des Américains qui pensent que le fossé entre les riches et les pauvres s’est accru au cours des dernières décennies et que c’est une mauvaise chose. Elle est aussi soutenue par 68 % de ceux qui disent que les riches ne paient pas assez d’impôts (3). La plupart des Américains ne font simplement pas le lien entre la politique fiscale et la situation économique du pays. Quel que soit le raccourci qu’ils utilisent, il ne leur permet pas de construire un raisonnement. Voilà comment l’électorat de la plus grande démocratie du monde peut « choisir » inlassablement de transférer toujours plus de richesse à une fraction toujours plus restreinte de la population.

Mais l’absence de convictions véritables, que souligne Converse, ne relève pas d’un manque d’intelligence ; elle relève d’un manque d’intérêt. « La performance mentale du citoyen moyen baisse dès qu’il entre sur le terrain politique, écrivait l’économiste Joseph Schumpeter en 1942. Il argumente et il analyse d’une manière qu’il reconnaîtrait volontiers comme infantile dans la sphère de ses intérêts réels. Il redevient un primitif. Sa pensée est associative et affective. » Et le politologue Robert Putnam de renchérir : « La plupart des gens ne sont pas des animaux politiques. Le monde des affaires publiques n’est pas leur monde. Il leur est étranger – parfois amical, plus souvent menaçant, mais presque toujours étranger. La plupart ne s’intéressent pas à la politique. La plupart ne participent pas à la vie politique. »

 

Un acte social avant tout

L’homme n’est peut-être pas un animal politique, mais il est à l’évidence un animal social. Les électeurs réagissent certes aux signaux des observateurs et des militants, mais uniquement quand ils font écho à leur groupe social. Pris individuellement, les électeurs ne sont ni des calculateurs rationnels de leur propre intérêt (personne ne l’est vraiment) ni, peut-être, des utilisateurs très cohérents des raccourcis analytiques. Mais cela ne fait pas d’eux pour autant des particules aveugles qui se réverbèrent sur les parois de l’isoloir. En y entrant, les électeurs portent l’empreinte des espoirs, des peurs et des préjugés de leur famille, de leurs amis et de leurs voisins. Pour la plupart des gens, le vote a sans doute plus de sens comme acte social que comme acte politique.

Qu’il soit difficile de convaincre certains citoyens avec des arguments idéologiques ne signifie pas qu’ils ne peuvent l’être. Cela signifie simplement que les informations susceptibles de les convaincre – des choses comme « quel candidat est le plus optimiste » – rendent malades les idéologues. Pour de nombreux progressistes, il était sans doute consternant d’écouter, lors de la Convention démocrate de 2004, John Kerry et John Edwards s’enflammer pour énoncer des platitudes comme « le soleil se lève » ou « les jours meilleurs sont devant nous (4) ». Mais c’est précisément ce qu’un très grand nombre d’électeurs veulent entendre. S’ils y croient, ils donnent leur voix. Les idées ne comptent pas, pas plus que la couleur des badges.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 30 août 2004. Il a été traduit par Camille Fanler.