Un matin de 1989, peu après la chute du Mur, un corps est découvert dans le Tiergarten de Berlin. Une enquête commence, mais on n’en connaîtra jamais l’issue. Pas plus que le nom de la victime. Il sera de nouveau question de cette affaire, mais presque mille pages plus loin. Assez vite, on glisse dans la Budapest des années 1960, où se mêlent communistes, Juifs et espions. D’autres époques surgissent : l’inévitable année 1956 et son insurrection matée dans le sang par les chars soviétiques, les années 1944-1945 qui voient la déportation des Juifs de Budapest. On remonte ainsi jusqu’aux années 1930 : en Hongrie, les germes du nationalisme et de l’antisémitisme sont déjà bien présents, avec les Croix fléchées pronazies, tandis qu’à Berlin on suit le travail de l’Institut Kaiser-Wilhelm d’anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme. Ces histoires se croisent, se perdent, se reflètent, se chevauchent de nouveau, ou au contraire suivent un cours parallèle qui les empêche de jamais se rencontrer. En général, elles n’aboutissent nulle part : dans ses monumentales Histoires parallèles, l’écrivain hongrois Péter Nádas se fait un malin plaisir de décevoir systématiquement les attentes du lecteur. « Il n’y a pas de structure romanesque à proprement parler, pas d’intrigue, presque jamais de solution, pas de suspense, pas de début et pas de fin », note Philipp Oehmke dans le Spiegel. Mais il ajoute aussitôt que « ce roman repose sur des liens plus forts qu’une simple intrigue : les ravages de l’expérience totalitaire du XXe siècle, d’une part, mais surtout le vécu physique et sexuel des personnages. Derrière presque chacun d’eux s’ouvre une écluse qui déverse de la sensualité, de la sexualité, du corporel, comme on n’en a encore jamais décrit en littérature ». Nádas régale ainsi son lecteur d’une scène d’amour de 100 pages. « Mais, précise Oehmke, chez lui il ne s’agit pas de décrire du sexe, mais de décrire de la sexualité, ce qui est différent. La description de sexe n’est que platitude prosaïque, de la sexualité en revanche naît l’angoisse – avec toutes ses implications physiques et morales, son espoir de rédemption et ses désillusions. »
Histoires parallèles compte plus de mille pages. L’ouvrage a demandé dix-huit ans de travail à son auteur, plus de cinq à ses traducteurs. Il sort presque en même temps en France, en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, et l’on note de grandes différences dans sa réception. Outre-Rhin on crie au chef-d’œuvre, outre-Manche à l’ennui… Dans le Guardian, Tibor Fischer fustige la tendance de Nádas à nuire gratuitement au plaisir de lecture. Il accuse en outre les Allemands de surestimer systématiquement les écrivains hongrois (par « culpabilité historique », mais aussi, peut-être, parce que « les Hongrois sont presque les derniers à étudier encore la langue de Goethe »). Même s’il reconnaît la virtuosité de Nádas, Thomas Marks du Telegraph, estime quant à lui que son livre « a le défaut typique des petits jeunes de 18 ans : il se prend trop au sérieux »…