Utopie brisée

« Au milieu du climat d’instabilité et de confusion qui règne dans les lettres chinoises, Ge Fei apparaît comme un maître et un sauveur », estime Fu Mei, professeur à l’université de Suzhou dans le Journal of Cangzhou Teacher’s College. Son roman, Une jeune fille au teint de pêche, qui a reçu le prix Ding Jun en 2005, est une réflexion sur l’histoire en même temps qu’un hommage aux grands textes littéraires classiques. Le titre fait explicitement écho à la Source aux fleurs de pêcher, chef-d’œuvre du grand poète taoïste du Ve siècle Tao Yuanming, qui décrit un village uto­pique. Et c’est précisément ce thème de l’utopie et de ses illusions que traite Ge Fei. Sa jeune héroïne, issue d’une famille de fonctionnaires au crépuscule de la dynastie Qing, va prendre part à la révolution de 1911 avant d’être trahie puis emprisonnée. « Plus qu’une simple fiction historique, cet ouvrage est une remise en cause philosophique du progrès de l’histoire », juge Fu Mei. 

La Hongrie à corps perdus

Un matin de 1989, peu après la chute du Mur, un corps est découvert dans le Tiergarten de Berlin. Une enquête commence, mais on n’en connaîtra jamais l’issue. Pas plus que le nom de la victime. Il sera de nouveau question de cette affaire, mais presque mille pages plus loin. Assez vite, on glisse dans la Budapest des années 1960, où se mêlent communistes, Juifs et espions. D’autres époques surgissent : l’inévitable année 1956 et son insurrection matée dans le sang par les chars soviétiques, les années 1944-1945 qui voient la déportation des Juifs de Budapest. On remonte ainsi jusqu’aux années 1930 : en Hongrie, les germes du nationalisme et de l’antisémitisme sont déjà bien présents, avec les Croix fléchées pronazies, tandis qu’à Berlin on suit le travail de l’Institut Kaiser-Wilhelm d’anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme. Ces histoires se croisent, se perdent, se reflètent, se chevauchent de nouveau, ou au contraire suivent un cours parallèle qui les empêche de jamais se rencontrer. En général, elles n’aboutissent nulle part : dans ses monumentales Histoires parallèles, l’écrivain hongrois Péter Nádas se fait un malin plaisir de décevoir systématiquement les attentes du lecteur. « Il n’y a pas de structure romanesque à proprement parler, pas d’intrigue, presque jamais de solution, pas de suspense, pas de début et pas de fin », note Philipp Oehmke dans le Spiegel. Mais il ajoute aussitôt que « ce roman repose sur des liens plus forts qu’une simple intrigue : les ravages de l’expérience totalitaire du XXe siècle, d’une part, mais surtout le vécu physique et sexuel des personnages. Derrière presque chacun d’eux s’ouvre une écluse qui déverse de la sensualité, de la sexualité, du corporel, comme on n’en a encore jamais décrit en littérature ». Nádas régale ainsi son lecteur d’une scène d’amour de 100 pages. « Mais, précise Oehmke, chez lui il ne s’agit pas de décrire du sexe, mais de décrire de la sexualité, ce qui est différent. La description de sexe n’est que platitude prosaïque, de la sexualité en revanche naît l’angoisse – avec toutes ses implications physiques et morales, son espoir de rédemption et ses désillusions. »

Histoires parallèles compte plus de mille pages. L’ouvrage a demandé dix-huit ans de travail à son auteur, plus de cinq à ses traducteurs. Il sort presque en même temps en France, en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, et l’on note de grandes différences dans sa réception. Outre-Rhin on crie au chef-d’œuvre, outre-Manche à l’ennui… Dans le Guardian, Tibor Fischer fustige la tendance de Nádas à nuire gratuitement au plaisir de lecture. Il accuse en outre les Allemands de surestimer systématiquement les écrivains hongrois (par « culpabilité historique », mais aussi, peut-être, parce que « les Hongrois sont presque les derniers à étudier encore la langue de Goethe »). Même s’il reconnaît la virtuosité de Nádas, Thomas Marks du Telegraph, estime quant à lui que son livre « a le défaut typique des petits jeunes de 18 ans : il se prend trop au sérieux »… 

Le Canada, un modèle pour l’Europe ?

L’idée de l’unité européenne serait venue à Jean Monnet au cours d’un voyage qu’il fit au Canada en 1907, à l’âge de 18 ans. Il y venait pour vendre à la Hudson Bay Company le cognac de la propriété familiale. Le pays l’éblouit. « Comme le voyage de Tocqueville en Amérique en 1831 le persuada qu’il y voyait se dessiner l’avenir, celui de Monnet au Canada lui donna la quintessence de l’ambition de sa vie, celle d’une unité européenne supranationale », écrit Trygve Ugland dans le livre qu’il lui consacre. Ce que Monnet vit au Canada, il le raconte dans ses Mémoires : des immigrés venus du Vieux Continent entièrement acquis à la tâche de conquérir de nouvelles terres, entretenant des relations fondées sur la confiance, débarrassés de la mesquinerie soupçonneuse des Européens qu’ils laissaient derrière eux. Monnet revint plusieurs fois à Winnipeg au cours des sept années suivantes et l’idée du modèle canadien s’imprima dans le cerveau de celui qui, trente ans plus tard, devait fonder la Communauté européenne du charbon et de l’acier, première pierre de l’actuelle Union européenne. C’est en tout cas la thèse développée par Ugland. Elle ne convainc pas l’économiste canadien Mark Lovewell. Dans la Literary Review of Canada, il souligne le peu d’arguments solides avancés par Ugland. Nulle part Monnet ne formule explicitement ce souvenir. Il nous manque sa correspondance de l’époque, détruite par les nazis quand ils occupèrent sa maison de Cognac. Lovewell suggère que Monnet a peut-être trouvé son inspiration européenne non au Canada mais aux États-Unis, où il a vécu par la suite une bonne partie de son temps, d’abord comme banquier d’affaires puis pendant la Seconde Guerre mondiale lorsqu’il militait pour la cause de l’Alliance atlantique. 

La femme ou l’enfant : faut-il choisir ?

La traduction en anglais du dernier livre d’Élisabeth Badinter a relancé la querelle engagée par l’intellectuelle française sur le risque que ferait peser un trop fort investissement maternel sur la cause des femmes. Books avait déjà évoqué les réserves de l’anthropologue américaine Sarah Hrdy. Celle-ci soulignait les points suivants : 1) une étude de référence, non citée par Badinter, montre que le risque de négligence maternelle ou de mauvais traitements est près de cinq fois supérieur chez la mère qui n’allaite pas ; 2) la mère au travail n’est pas une invention récente ; dans les premières sociétés humaines, la mère « travaillait, jouissait d’une autonomie et d’une liberté de mouvement considérables et apportait au foyer jusqu’à 60 % des calories consommées » ; 3) le bébé n’est « le meilleur allié de la domination masculine » (Badinter) que si l’on admet que l’homme n’a pas à s’impliquer dans l’éducation des enfants ; or de nombreux indices permettent de penser que la coopération masculine était une donnée de base des sociétés primitives et rien n’interdit de voir cette fonction se développer dans la société contemporaine (lire Books, n° 24, juillet-août 2011, p. 87-88).

Dans le magazine australien The Monthly, l’éditorialiste Anne Manne, auteure d’un livre sur la maternité, prend à revers le discours de Badinter en se plaçant non du point de vue de la femme mais du point de vue de l’enfant. Elle s’étonne du tableau très élogieux qu’elle fait du XVIIIe siècle français, quand la coutume aristocratique de placer les enfants chez une nourrice lointaine s’était étendue à « toutes les couches de la société urbaine » et l’allaitement­ considéré comme « ridicule ». Les femmes se sentaient libérées : « Car, outre que le petit enfant est un obstacle à leur vie sexuelle, il est aussi, à tout âge, une gêne à leurs plaisirs et à leur vie mondaine […]. Mieux valait ne rien faire du tout plutôt que de paraître occupée d’objets aussi insignifiants », écrit Badinter. Puis, sans transition (souligne Anne Manne) : « Résultat : à l’époque où n’existait nul substitut du lait maternel et où les conditions d’hygiène étaient effroyables, les petits mouraient comme des mouches. » Badinter reconnaît que « les enfants gardés et nourris par leur mère mouraient deux fois moins que ceux mis en nourrice » mais enchaîne aussitôt pour vanter à nouveau cette époque où « la Française des classes les plus favorisées est avec l’Anglaise  la femme la plus libre du monde ». Commentaire de l’Australienne : « Badinter n’a rien de plus à dire sur le sujet de tous ces bébés morts.  Sa prose se referme sur leur sort aussi tranquillement et froidement que la mer  sur la tête  des noyés. » Évoquant les critiques enthousiastes qu’elle a lues par ailleurs sur Le Conflit, elle pose cette question à leurs auteurs : « Comment auraient-ils réagi à un livre soutenant que le commerce des esclaves, au XVIIIe siècle, offrait aux Blancs les moyens d’une vie plus facile ; que, certes, les esclaves noirs mouraient comme des mouches, mais que l’essentiel était le surcroît de liberté dont bénéficiaient les Blancs ? »

Revenant à notre époque, Anne Manne pose une autre question : si l’allaitement est une menace pour le travail des femmes et donc leur liberté, comment expliquer que les mères des pays scandinaves, où l’allaitement est aussi répandu qu’il est rare en France, aient un taux d’emploi aussi élevé que les Françaises ? Elle voit un élément de réponse dans l’attitude de l’homme, qui consacre beaucoup plus de temps aux enfants dans les pays scandinaves qu’en France. Ironisant sur ce « bon vieux temps » du XVIIIe siècle, elle conclut : « Badinter se voit en révolutionnaire et fait des avocats de l’enfant des réactionnaires. Mais qui sont les vrais réactionnaires, sinon ceux qui cherchent à revenir au passé ? » 

Le buste de la discorde

Pièce emblématique du Neues Museum de Berlin, le superbe buste de Néfertiti est un sujet de tension récurrent entre l’Égypte et l’Allemagne. Jusqu’à sa démission il y a quelques mois, le responsable des Antiquités égyptiennes du régime Moubarak, Zahi Hawass, a continué d’exiger en vain sa restitution. Dans son nouvel ouvrage, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, qui enseigne outre-Rhin, montre que cette querelle d’apparence purement égypto-allemande possède une dimension française méconnue. Comme le rappelle Joachim Güntner dans le Neue Zürcher Zeitung, « même après que l’Égypte fut passée sous domination britannique en 1882, les fouilles archéologiques continuèrent à être supervisées par la France, pays qui, depuis le déchiffrage par Champollion de la pierre de Rosette, occupait une position dominante dans le domaine de l’égyptologie ».

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les relations entre archéologues de différentes nationalités restèrent néanmoins cordiales. Ainsi, lorsqu’en décembre 1912 l’Allemand Ludwig Borchardt découvre sur le site de Tell el-Amarna (l’ancienne capitale du pharaon Akhenaton) une tête de femme qu’il ne parvient pas tout de suite à identifier, Gaston Maspero, qui dirige le service des Antiquités égyptiennes, ne fait aucune difficulté à ce que la pièce soit envoyée à Berlin. La règle veut alors que le découvreur puisse garder la moitié de ce qu’il exhume, l’autre moitié restant en Égypte. En contrepartie de cette « tête colorée », comme on l’appelle alors, un très bel autel représentant Akhenaton et sa famille prend la direction du Caire. Mais, en 1924, le buste, dont on sait désormais qu’il représente l’épouse d’Akhenaton, Néfertiti, est exposé pour la première fois, à Berlin, et fait sensation : on en découvre soudain la valeur inestimable.

Presque aussitôt, Pierre Lacau, le successeur de Maspero à la tête du service des Antiquités égyptiennes, crie au scandale et demande sa restitution à l’Égypte. « Son argumentation était solide : que cette tête ait pu être envoyée à Berlin en 1913 était dû à une erreur du service des Antiquités, qui s’était mépris sur sa valeur. Soit Borchardt était conscient de cette erreur d’évaluation et en avait profité, ce qui le rendrait désormais persona non grata sur les sites de fouilles. Soit il s’était lui-même trompé, et l’Allemagne devait se montrer prête au compromis sur la question d’une restitution », rapporte Joseph Hanimann dans le Süddeutsche Zeitung.

La BD ne franchit pas la Manche

La mort de Jean Giraud, alias Mœbius, fait resurgir « cette idée peu originale que certaines choses se refusent à traverser la Manche », écrit « J.C. », l’éditorialiste anonyme du Times Literary Supplement. « Johnny Hallyday ; les intestins de cochon ; et les bandes dessinées (BD). En France, on peut acquérir quelque savoir sur Proust en lisant une bande dessinée » (drawn strip, s’amuse-t-il à traduire en anglais). « Il est jugé littérairement respectable en France de lire des bandes dessinées, tandis que, dans le monde anglophone, c’est vaguement déroger. L’Écosse nous a donné des comics (Dennis the Menace…) et aux États-Unis il y a les comix, le “x” suggérant peut-être une forme plus accomplie. Mais le “roman graphique” reste le goût d’une minorité. »

Richelieu maître du poker

« Richelieu est considéré comme l’un des fondateurs majeurs de l’État moderne en France », nous dit Wikipédia. Ce faisant, l’encyclopédie en ligne se contente de refléter un consensus aujourd’hui dépassé, écrit Daniel A. Bell dans Foreign Affairs. Consensus alimenté par les historiens français et adoubé par Kissinger, qui fait du rusé cardinal « le père du système de l’État européen moderne ». C’est une fiction, soutient Daniel Bell, qui s’appuie sur la dernière biographie du personnage, publiée aux États-Unis par l’historien d’origine canadienne Jean-Vincent Blanchard. L’Europe moderne est née après la paix de Westphalie, six ans après la mort du cardinal, et l’État moderne est dû à Louis XIV et à Colbert, pas au couple précédent formé par Louis XIII et Richelieu.

Ce dernier doit plutôt être considéré comme l’un des grands maîtres du poker politique de l’histoire, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. « Moins remarquable par ce qu’il a fait que par la manière dont il l’a fait », écrit Bell, racontant le brio avec lequel il a joué à plusieurs reprises son va-tout, parfois au risque de sa vie, manipulant son dangereux entourage et trouvant le moyen de rebondir en se sortant de situations désespérées. Comme lorsque, au début de sa carrière, protégé du principal conseiller de Marie de Médicis, Concino Concini, il assista à son assassinat perpétré par le jeune Louis XIII, alors âgé de 15 ans, et n’échappa à la foule en furie qu’en faisant crier par sa suite « Vive le roi ! ». Daniel Bell regrette que le biographe ne fouille pas davantage les raisons de l’emprise exercée par Richelieu sur Louis XIII, qui envisagea sans doute deux fois de le faire assassiner mais se laissa subjuguer. Le cardinal, il est vrai, veillait à ce que le souverain soit toujours entouré de bien jolis garçons.

La revanche d’Ésope

Ésope est un auteur un tantinet marginalisé dans les études universitaires. Pourtant, rappelle Edith Hall dans le Times Literary Supplement, « ses fables ont été l’un des textes les plus diffusés de l’histoire ». Elles sont antérieures à l’Enquête d’Hérodote, qui passe pourtant pour le premier ouvrage en prose d’Occident. Et comptent parmi les tout premiers textes imprimés (dès 1484). Enfin, « on continue à les offrir aux enfants partout à travers le monde, dans presque autant de langues que la Bible ».

Edith Hall se réjouit donc de la sortie d’un livre de Leslie Kurke, professeur à Berkeley, qu’elle espère voir contribuer à la réhabilitation savante d’Ésope. Selon elle, la marginalisation du père des fables tient à « la nature hétérogène du texte lui-même. Comme pour Homère, il est probable qu’il n’y a pas eu un seul et unique auteur de l’ouvrage ». Mais, contrairement à l’Iliade et l’Odyssée, les Fables n’ont jamais été véritablement harmonisées pour devenir un texte canonique. « Au lieu de cela, nous avons une série de recueils, certains réunis par  le Grec Babrius (qui vécut  vers le IIe siècle de notre ère), d’autres traduits en vers latins par Phèdre, d’autres enfin transmis via le syriaque ou l’hébreu, parfois par l’intermédiaire de traductions en grec byzantin. »

Kurke avance une seconde raison à l’ostracisme qui frappe celui que la tradition présente comme un esclave phrygien boiteux et difforme. Une raison idéologique. Selon elle, « les Fables adoptent le point de vue des pauvres,  des marginaux,  des esclaves, par contraste avec le point de vue de l’élite qui s’exprime dans les genres littéraires plus nobles. Ésope est le représentant de cette sagesse archaïque et populaire qui a préexisté à toutes  les écoles de philo­sophie ». Et en a influencé plus d’une : Socrate lui devrait beaucoup et, selon Hall, ce n’est assurément pas un hasard si, attendant son exécution, il s’occupe en mettant en vers les fables d’Ésope…

15 faits & idées à glaner dans le numéro 32

L’Inde reste un pays où l’on ne peut pas critiquer publiquement les riches et les puissants.

Seuls six pays africains sur cinquante-trois connaissent un régime démocratique au sens plein du terme.

Si les Africains sont pauvres, c’est parce que leur gouvernance est pauvre.

Les statistiques africaines sur lesquelles se fondent les économistes sont fantaisistes.

Entre 250 000 et 1 million de Chinois sont présents en Afrique.

Certaines ONG sont de pures entreprises de racket.

Le vibromasseur fut l’un des premiers appareils électriques à entrer dans les foyers anglais.

La moitié des Américains qui entrent à l’université ne finissent pas leurs études.

Voici 40 000 ans vivait en Sibérie une espèce humaine différente.

Les comédies de mœurs de Molière sont des tragédies dans lesquelles on rit.

Au quotidien, nous sommes tous des conformistes endurcis.

Nous vivons à l’ère de l’homogénocène.

Nous sommes les seuls animaux à éprouver du dégoût.

La France n’a toujours pas d’université.

Il est impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages.

Pétrarque, chansonnier du moi

Le Canzoniere de Pétrarque est paru en 1470. Son titre original Rerum vulgarium fragmenta indiquait non seulement qu’il était composé en langue « vulgaire », le toscan en l’occurrence, mais qu’il traitait de thèmes qui n’avaient rien de noble ni d’héroïque. Dans l’esprit de Pétrarque, ce n’était là qu’une œuvre secondaire, certainement pas celle qui le rendrait immortel. Le poète pensait passer à la postérité pour son épopée en hexamètres dactyliques latins Africa. Ce dernier ouvrage est aujourd’hui oublié, et le Canzoniere considéré comme l’une des œuvres les importantes de la littérature occidentale, une œuvre matricielle, qui a notamment popularisé une forme poétique promise à un destin prodigieux : le sonnet. Sans elle, pas de Ronsard, ni de Shakespeare… Mais cet ensemble de 366 poèmes (dont 317 sonnets) « a-t-il encore quelque chose à nous dire ? », se demande Christiane Pöhlmann dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, à l’occasion de la sortie d’une nouvelle traduction allemande de l’ouvrage.

Pöhlmann rappelle que le Canzoniere « tourne autour de l’amour jamais satisfait du poète pour Laure », qu’il aurait d’abord rencontrée le 6 avril 1327, et dont la mort le laissa inconsolable. La critique juge que ces poèmes peuvent lasser le lecteur moderne : « Même les spécialistes de la littérature reconnaissent aujourd’hui que le texte peut être parfois un peu monotone. » Malgré la longueur de l’ouvrage, l’histoire d’amour n’est pas vraiment détaillée. Mais c’est parce qu’« il s’agit avant tout pour Pétrarque de peindre les sentiments et pensées complexes d’un moi », note Pöhlmann. À ce titre, le Canzoniere marque une étape décisive dans la « constitution de l’individu moderne en littérature ».