L’étrange fondateur de DHL

Au départ, la vie de Larry Hillblom a tout d’une success story à la Steve Jobs : dans les années 1960, un garçon pauvre de Californie finance ses études en convoyant des documents par avion pour le compte d’une petite société de courses (il récupère des plis en fin de journée à Oakland, embarque sur un vol pour Los Angeles, dort à l’aéroport et va le lendemain matin suivre ses cours à Berkeley). Un jour, il a l’idée géniale de monter sa propre entreprise de transport express. Il trouve deux associés – le « D » et le « L » de DHL, qui disparaîtront vite du paysage –, prend de vitesse ses concurrents sur ce marché à peine émergent, et se retrouve à la tête d’une petite fortune. L’histoire – qui est aussi celle de la mondialisation – aurait pu s’arrêter là, mais c’était compter sans le caractère excentrique du personnage : dans les années 1980, Hillblom se retire sur un îlot de Micronésie, où il s’adonne, raconte le New York Times, à « trois passions : la promotion immobilière ; les très jeunes filles ; et d’interminables batailles juridiques ». Cette existence peu recommandable de « rajah blanc » s’est achevée brutalement en 1995 dans un accident d’hydravion. Le corps de Hillblom n’a jamais été retrouvé, ajoutant au mystère.

Coup de cafard à Téhéran

En 2006, le dessinateur pour enfants Mana Neyestani a eu le malheur, dans l’une de ses caricatures, de représenter un cafard qui disait un mot en azéri, ce que cette minorité turcophone d’Iran a très mal pris : des émeutes ont eu lieu et le caricaturiste s’est retrouvé incarcéré. Au bout de quelques mois, il est parvenu à quitter le pays à la faveur d’une libération provisoire, direction Dubaï puis la Malaisie, pour être finalement accueilli par la Ville de Paris. Il relate ce périple dans Une métamorphose iranienne, récit kafkaïen qui explique comment ce cafard lui a porté une poisse infinie. Chaque case se fait le réceptacle de ses émotions, de ses angoisses et de ses espoirs. De sa quête d’identité, aussi, face à un système qui cherche à broyer son être. Qui est-il ? Est-il cet agitateur décrit par le régime, ce raciste haï des turcophones, un opposant politique comme le décrivent les étrangers ?

Son roman graphique lui permet de répondre à ces questions : il est un homme simple, qui aspire à la liberté, à une certaine idée de la liberté, plus large que celle qu’il est possible de concevoir dans ce type de régime. Au-delà de son histoire personnelle, il fait aussi la peinture d’un pays pétri de contradictions, à travers notamment des seconds rôles hauts en couleur. Ainsi du sinistre M. Maleki, fonctionnaire du ministère de l’Information, incarnation d’un système hypocrite qui contrôle le travail des journalistes en les menaçant constamment. Ou encore de cet Asqar, fraudeur professionnel, séducteur à la moustache soignée, qui fournit de la drogue aux prisonniers en échange de quelques faveurs sexuelles…

« Depuis son départ d’Iran, avec la publication quasi quotidienne de ses dessins sur les sites d’opposition, Mana n’a pas perdu le lien avec le public iranien. Au contraire, de plus en plus de gens ont découvert son travail », note Mahmoud Farjami sur le site de la BBC Persian. Une métamorphose iranienne n’a pu malgré tout, comme ses quatre précédents ouvrages, paraître dans le pays d’origine du dessinateur : il est sorti d’abord en France. Cet exil douloureux aura néanmoins eu un effet positif, à en croire le chroniqueur Rahyar Sharif sur Rooz on line, l’un des journaux en exil auquel collabore le caricaturiste : « Avant de se consacrer brièvement au dessin pour enfants, principalement pour éviter la censure, Mana était un dessinateur satirique politique. L’exil lui a permis de retrouver son ton. » 

Famille, te amo

Même si elle s’est beaucoup transformée, la famille fut et reste une valeur cardinale en Espagne. Tel est le constat des auteurs de cette somme (1 250 pages !) rédigée sous la direction d’un historien et d’un anthropologue. Les meilleurs spécialistes y retracent les grandes évolutions survenues depuis le Moyen Âge. D’abord patriarcale, sous la pression conjuguée des civilisations musulmane et chrétienne, la famille devient conjugale sous l’influence du modèle anglais, aux XVIIIe et XIXe siècles, puis davantage centrée sur la mère avec l’émancipation féminine des années 1970. À ceux qui s’inquiètent aujourd’hui de l’augmentation des divorces et du mariage homosexuel (légalisé en 2005), l’un des auteurs répond dans le journal La Opinion de Murcia : « La famille s’adapte aux choix des individus, mais ne va pas pour autant disparaître. » Elle est un soutien trop précieux dans un pays plongé dans la crise. 

Books en a déjà parlé

L’Autre Rive du monde, de Geraldine Brooks, trad. de l’anglais par Anne Rabinovitch, Belfond, 384 p., 20,50 €, voir Books, n° 26, octobre 2011, p. 13. Caleb, jeune Indien d’Amérique intègre l’université Harvard et  en sort diplômé en 1665, mais cette traversée de la culture indienne  à la culture occidentale mène  à la perte de ses racines. D’après une histoire vraie.

Lointain souvenir de la peau, de Russel Banks, trad. de l’anglais par Pierre Furlan, Actes Sud, 448 p., 23 €, voir Books, n° 26, octobre 2011, p. 20. Nous avions interviewé Russel Banks en octobre dernier à propos de ce roman où il se fait une nouvelle  fois l’explorateur des failles du  rêve américain. Sa cible ? Les nouveaux médias, qui assurent  l’omniprésence de la pornographie en même temps que la peur  de la délinquance sexuelle.

Les Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, de Timothy Snyder, trad.de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 720 p., 32 €, voir Books, n° 22, mai 2011, p. 90. Un livre qui rappelle le martyre de l’Europe de l’Est dans les années 1930-1940, entre les totalitarismes stalinien et nazi. Entre 1933 et 1945, 14 millions de personnes y ont été délibérément éliminées, compte non tenu des morts au combat.

De la Chine, d’Henry Kissinger, traduit de l’anglais par Odile Demange et Marie-France de Paloméra, Fayard, 576 p., 26 €, voir Books, n° 26, octobre 2011, p. 88. Par celui qui fut le grand artisan du rapprochement des États-Unis et de la Chine populaire au début des années 1970 et garde apparemment un bon souvenir des dignitaires maoïstes, notamment de Zhou Enlai.

Les Londoniens parlent aux Londoniens

Émanation de milliers d’heures d’entretiens menés par le journaliste Craig Taylor avec des centaines de Londoniens de tous âges, de tous horizons et de toutes conditions, ce livre s’inscrit dans la grande tradition de l’histoire orale des années 1970. On y entend Londres « se parler à elle-même », selon The Observer. Certaines rencontres ont été préparées des mois à l’avance, d’autres sont le fruit du hasard – comme cette conversation avec « une statue humaine à Covent Garden. Lorsque je lui ai demandé comment il faisait pour rester ainsi immobile, et il m’a répondu : “En Estonie, on apprend la discipline” », raconte l’auteur. Traders, toxicos, fonctionnaires, dominatrices SM, artistes… « Taylor a un don pour dénicher les bons interlocuteurs, installer une connivence entre eux et lui, puis filtrer le déluge de mots qui en résulte afin de révéler leur essence », remarque le Guardian.

La sagesse des poulets

Les mâles ne pondent pas d’œufs. Ils sont peu rentables. Des millions d’entre eux sont gazés chaque année. Des millions d’autres, pas moins heureux, sont broyés vivants dans des rotatives qui les « morcellent instantanément ». C’est faire fi des exceptionnelles facultés de cet animal, estime l’universitaire néo-zélandaise Annie Potts dans un livre jugé « brillant » par Barbara King dans le Times Literary Supplement. Les poulets sont « des créatures qui pensent et ressentent selon des voies complexes qui leur sont propres. Dans son chapitre “La sagesse des poulets”, Potts évoque leur prodigieuse capacité à mémoriser la physionomie de centaines de congénères, la faculté des poussins de trois jours de reconnaître des objets visibles seulement en partie. Quand un de ses amis meurt, l’animal peut exprimer du chagrin ». Selon Potts, il nous faut « respecter et prendre plaisir au caractère unique des poulets, à leur insondable mais charmante pouletitude, à leur monde complexe et amoureux de la nature ».

Louis Sass : « La schizophrénie n’est pas une régression »

 

Louis A. Sass est professeur de psychologie clinique à l’université Rutgers, aux États-Unis, où il est aussi chercheur au Centre de sciences cognitives et professeur de littérature comparée. Il travaille sur la schizophrénie depuis sa thèse de doctorat, à l’université de Berkeley, en Californie.

 

En quoi consiste la schizophrénie ?

Elle fait l’objet d’interprétations diverses selon les écoles. À mes yeux, elle se caractérise avant tout par une modification de la perception de soi dans sa forme la plus élémentaire – ce que l’on pourrait appeler la perception minimale de soi, le sens de la subjectivité. Le schizophrène en vient par moments à douter de sa propre existence comme sujet pensant, comme s’il mettait en doute le cogito de Descartes (« je pense »). Cette perturbation s’accompagne de ce que j’appelle une « hyperréflexivité », c’est-à-dire une propension à focaliser son attention sur des phénomènes d’habitude inconscients, automatiques, comme les sensations corporelles, la perception des mouvements. L’attention portée à la « voix intérieure », qui est le médium normal de la pensée, relève de cette même dynamique. Je suggère que la folie – mot souvent utilisé pour désigner la schizophrénie – est, dans certains cas du moins, le point d’aboutissement du processus que suit la conscience quand elle s’isole du corps, des émotions, du monde concret et social. La conscience se retourne sur elle-même en une sorte d’auto-apothéose perverse.

 

En quoi votre conception de la schizophrénie se distingue-t-elle des visions courantes ?

Contrairement à la tradition psychanalytique anglo-saxonne, je ne vois pas dans la schizophrénie une forme de régression vers des modes infantiles de conscience. Contrairement à la tradition médicale, je n’y vois pas non plus une forme de démence s’expliquant par un déficit des fonctions cognitives. Je ne partage pas davantage la vision de l’antipsychiatrie, pour laquelle la folie est une sorte de mal dionysiaque dans lequel les facultés supérieures se dissolvent dans les dérèglements de l’inconscient et des instincts (1). Aucune de ces conceptions ne rend compte de la complexité de la référence à soi ou du sentiment d’aliénation qui caractérisent la schizophrénie. Aucune de ces conceptions ne permet d’expliquer, par exemple, l’ironie particulière et souvent déconcertante dont font preuve certains patients qui souffrent de cette maladie.

 

Comment le schizophrène vit-il son délire ?

C’est l’un des problèmes fondamentaux de la psychiatrie. D’un côté, le schizophrène est absolument convaincu de la vérité de ses idées délirantes. De l’autre, il ne suit pas les injonctions de ces mêmes idées, il ne s’y conforme pas. Dans bien des cas, le schizophrène appréhende l’objet de son délire ou son monde délirant comme s’il savait bien que ses visions n’étaient vraies ou valables que pour lui seul, qu’il se rendait compte en quelque sorte que son délire était purement subjectif.

 

Le monde délirant du schizophrène peut-il être comparé à l’expérience mystique ?

Certainement. Comme le mystique, le schizophrène s’absorbe dans une concentration qui abolit perceptions et pensées, et donne aux objets une sorte d’hyperréalité, fragmentée, lumineuse, en tout cas étrange ; le moi tend lui aussi à se fractionner et à disparaître. Mais on relève également des différences. Au contraire du schizophrène, le mystique ne semble pas être privé de la conscience fondamentale de son moi, ni éprouver le même sentiment angoissant de désagrégation. Tandis que, dans le mysticisme, le moi se projette vers le monde pour s’y fondre, dans la schizophrénie, c’est plutôt l’inverse : d’une certaine façon, le monde se dissout dans le moi.

 

Le sentiment religieux a-t-il une parenté avec la schizophrénie ?

Les délires schizophréniques s’accompagnent souvent d’une thématique religieuse, qui va parfois jusqu’à des questionnements d’ordre métaphysique. Habituellement, les délires métaphysiques ne concernent pas seulement un fait empirique survenant dans un cadre normal, mais englobent l’univers entier et la totalité de la relation du moi au monde. Jaspers a parlé d’expériences schizophréniques traduisant à la fois la « désagrégation du moi » et la « fin du monde ». Dans certains cas, le schizophrène se croit le centre de l’univers, voire son créateur. Tel patient dit : « Je suis le Soleil. Qui suis-je ? » Ce n’est pas rendre justice à ce genre d’idées délirantes que de les ramener à de simples erreurs ou fantasmes. Ce serait du même ordre que de réduire l’intuition religieuse à une croyance magique élémentaire. Cela relève du même type de condescendance et de simplification. Mais délire schizophrénique et croyance religieuse ne sont pas non plus superposables. Le premier est solitaire, propre à un individu, alors que la seconde relève d’une émotion collective, partagée. Une doctrine religieuse est profondément intersubjective ; elle vise à fondre l’individu dans une communauté de croyants, à l’exact opposé du croyant solipsiste mégalomaniaque, qui se positionne au centre du tout. La personne religieuse peut entretenir une relation privilégiée avec la divinité, mais pas au point de nier l’existence ou la conscience d’autrui – alors que c’est parfois le cas chez le patient schizophrène.

 

Dans un livre précédent, vous rapprochiez l’expérience schizophrénique de certaines expériences artistiques ou littéraires (2). Maintenez-vous ce point de vue ?

Tout à fait. Giorgio De Chirico, le grand peintre présurréaliste, a décrit un phénomène très proche du vécu délirant schizophrénique dans ses représentations de paysages urbains, par exemple dans L’Énigme de l’oracle et dans L’Énigme de l’heure. Il suggère « de vivre dans le monde comme s’il n’était qu’un vaste musée de l’étrangeté ». Chez Francis Bacon, les corps qui se dissolvent évoquent l’impression de morcellement corporel que peut provoquer la schizophrénie. L’art minimaliste, sous bien des aspects, rappelle le retrait de la conscience de soi et l’exigence d’autonomie qui résultent de l’hyper­réflexivité schizophrénique.

 

Et que nous dit la littérature ?

Deux des cas les plus intéressants sont Franz Kafka et Alain Robbe-Grillet. La personnalité de Kafka était très pathologique. Il vivait aux limites de la rupture psychotique. Sa personnalité se caractérisait par l’association paradoxale entre, d’une part, une hypersensibilité et un besoin effréné de contacts humains, et, d’autre part, une capacité d’être froid et distant, qu’il qualifiait lui-même de remarquable. Sa première nouvelle, Description d’un combat, permet de vivre une véritable expérience littéraire de psychose schizophrénique. À sa lecture, on éprouve un sentiment caractéristique de confusion entre sa propre identité et la réalité du monde extérieur. Avec Robbe-Grillet, c’est différent : il mène des expériences de distorsion de la forme narrative qui semblent procéder davantage d’intérêts théoriques que d’événements personnels ou existentiels. Toutefois, il explore dans ses écrits (je pense non seulement à ses textes de fiction ou de critique, mais aussi au scénario de L’Année dernière à Marienbad) des modes d’expérience et de représentation eux aussi typiques de la schizophrénie

 

Pourquoi Wittgenstein et Schreber se côtoient-ils dans le titre de votre livre ?

Schopenhauer a écrit que le solipsisme était une posture, une théorie qui n’avait jamais été sérieusement proposée en philosophie (3). Il disait qu’on ne pouvait trouver de vrais adeptes de cette théorie que dans un asile de fous, « car elle ne relève pas de la réfutation, mais de la cure psychiatrique ». Un siècle plus tard, Wittgenstein, le grand « anti-philosophe » de la tradition philosophique occidentale, considérera le solipsisme comme l’exemple le plus abouti de ce qu’il trouvait critiquable dans cette tradition, car il produit un désengagement extrême envers toute forme d’activité sociale ou pratique. Les écrits de Wittgenstein m’ont permis de développer une compréhension plus sophistiquée des anomalies de la conscience observées dans la schizophrénie. Quant à Daniel Paul Schreber, c’est un symbole, car c’est le plus célèbre patient de l’histoire de la psychiatrie. Son délire, qu’il a décrit minutieusement dans les Mémoires d’un névropathe, publiés en 1903, peut être assimilé à bien des égards au solipsisme décrit et critiqué par Wittgenstein.

 

Que pensez-vous du lien établi par Gilles Deleuze et Félix Guattari entre capitalisme et schizophrénie (4) ?

Deleuze et Guattari semblent avoir de la schizophrénie une vision romantique, voisine de l’antipsychiatrie. Ils considèrent les malades comme des individus doués d’une force vitale exceptionnelle, laquelle entrave leur raison et les empêche d’établir des compromis avec la société bourgeoise. Je pense exactement le contraire. Je suis notamment en désaccord complet avec leur analyse du cas Antonin Artaud. S’il y a un potentiel révolutionnaire dans la schizophrénie, il ne faut pas le chercher dans la fureur qui ébranle les remparts de l’ego bourgeois, mais plutôt dans la prise de distance qu’elle suscite, qui, à son point extrême, conduit à considérer toutes choses « à partir de nulle part ».

 

Vous êtes francophone. Que devez-vous à la tradition intellectuelle française ?

Je suis très fortement attaché à la littérature et à la culture françaises. Mes travaux doivent beaucoup à la pensée d’Eugène Minkowski, Merleau-Ponty, Sartre, Foucault. Artaud, Breton, Robbe-Grillet et d’autres grandes figures de la littérature française sont pour moi des références permanentes. J’ai été très heureux de pouvoir publier en 2009 un article dans Les Temps modernes, dans lequel j’ai analysé la théorie, brillante mais bien oubliée, développée par Foucault dans les derniers chapitres de son livre difficile, Les Mots et les Choses, sur les contradictions de la pensée moderne.

 

La pensée française exerce-t-elle une influence sur la psychiatrie et la psychologie clinique anglo-saxonnes ?

L’influence est faible, du moins sur le courant dominant. Ces disciplines sont très conservatrices d’un point de vue intellectuel ; elles privilégient le quantitatif et sont allergiques à la spéculation et à l’analyse philosophique. Mais, dès que l’on s’éloigne un peu de la pensée psy dominante ou que l’on s’aventure dans des domaines connexes comme l’histoire ou la philosophie de la psychiatrie – c’est-à-dire là où le médical et le conceptuel convergent –, on découvre que les idées fondamentales sont d’origine française ou allemande. L’Histoire de la folie de Foucault est un ouvrage très critiqué, mais qui reste le plus important du XXe siècle dans ce domaine. La pensée de Merleau-Ponty est aujourd’hui de première importance pour ceux qui développent une conception de la cognition humaine incarnée et enracinée dans le monde ; elle inspire de plus en plus souvent l’étude de différentes pathologies psychiatriques ou neurologiques. Quant à Lacan, si son influence reste minime auprès des psychiatres américains, il demeure la principale référence psychanalytique pour les spécialistes de littérature ou de sciences humaines.

 

Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.

Feu le brainstorming

C’était en 1948. Alex Osborn, gourou de l’agence de pub BBDO (Batten, Barton,  Durstine & Osborn), lançait un livre qui devait devenir un bestseller international : Your Creative Power (« Votre pouvoir créatif »). Le clou en était le chapitre 33 : « Comment organiser une équipe pour générer des idées ». La recette : faire en sorte que ses membres s’engagent dans un « brainstorm » (une tempête cérébrale). Autrement dit, « utiliser le cerveau pour agiter en tous sens un problème créatif – et le faire à la façon d’un commando ». Osborn expliquait, par exemple, comment un groupe de dix publicitaires était arrivé à produire en une heure et demie 87 idées pour un nouveau magasin, soit près d’une idée par minute. La règle d’or était de bien se garder de toute critique ou retour négatif. Personne­ ne devait craindre le ridicule. « Oubliez la qualité ; seule compte la quantité. » La méthode est vite devenue la technique créative la plus utilisée dans le monde et reste populaire encore aujourd’hui, note Jonah Lehrer dans le New Yorker. Problème : toutes les études menées par des psychologues universitaires depuis 1958 montrent que cela ne fonctionne pas. Plus précisément, il est toujours plus productif de demander aux membres du groupe engagé dans un brainstorming de faire appel à leur esprit critique… Il est même plus productif de demander aux gens de réfléchir seuls puis de confronter leurs idées. Tant le bon sens est la chose du monde qui se partage le mieux.

Un dîner presque parfait

Comme chaque année, Genevieve et Eric Lee, propriétaires d’une jolie maison dans la banlieue de Londres, organisent chez eux un « dîner alternatif ». Comprendre : une soirée à laquelle sont conviées des personnes « en léger décalage avec le cercle habituel de leurs amis », explique Alex Clark dans le Guardian. Les années précédentes, les Lee ont reçu – pour le plus grand divertissement desdits amis – « des musulmans, et même, un jour, un couple de Palestiniens et un autre de Juifs ». Cette fois, la liste des hôtes comprend un ménage d’universitaires noirs, les Bayoude, et un chercheur gay, Mark, venu accompagné d’un certain Miles, dont tout le monde pense (à tort) qu’il est son compagnon. À table, les Lee et leurs charmants amis débitent allègrement une litanie d’inepties – homophobes ou racistes, de préférence : « Avez-vous déjà vu des tigres chez vous ? », demande l’un d’eux aux Bayoude, qui vivent dans le Yorkshire. Jusqu’à ce que, entre la poire et le fromage, Miles monte s’enfermer dans la chambre d’amis. Il y restera des mois. Les protestations affolées de Genevieve et Eric n’y font rien : Miles ne veut plus sortir ; il s’hydrate et se lave dans la salle de bains attenante à la chambre, et se nourrit des tranches de

Ali Smith tisse à partir de cet événement complètement farfelu un roman non moins cocasse, narré par quatre personnages plus ou moins liés au « héros ». Ce n’est pas la première fois que la romancière écossaise décline le motif de l’invité non désiré : son précédent livre, La Loi de l’accident (L’Olivier, 2007), mettait déjà en scène une inconnue déboulant dans la vie d’un foyer en apparence banal. Mais, « alors que dans ce cas la famille était au centre de l’histoire, les Lee restent cette fois à la périphérie du récit », constate Sylvia Brownrigg dans le New York Times. Ce qui n’empêche pas Smith de s’adonner avec eux à une satire grinçante de la bourgeoisie anglaise et, au-delà, de notre époque. La maîtresse de maison se montre par exemple très inquiète pour les portes de la chambre où s’est retiré Miles, dont « on pense qu’elles datent du XVIIIe ». Pas question, donc, de faire venir un serrurier, et encore moins la police, qui risquerait de détruire le bel ouvrage à coups de bélier… Genevieve et Eric préfèrent alerter les proches de Miles, et signer dans un grand journal une tribune au titre dramatique : « Un inconnu vit sous notre toit contre notre volonté ». Très vite, « une foule se met à camper à l’extérieur de la maison, espérant apercevoir Miles à la fenêtre ; on allume des bougies et on dépose des peluches ; des marchands ambulants font leur apparition, ainsi que des manifestants brandissant des pancartes “Miles pour la Palestine” et “Miles avec les enfants menacés d’Israël” », lit-on dans un autre article du New York Times. Sous des dehors comiques, la fable de Smith « s’interroge sur l’histoire, le temps et la narration », rapporte Sarah Churchwell dans The Observer, pour qui « le résultat est un roman joyeusement sérieux, ou sérieusement amusant, plein d’esprit et de plaisirs de lecture ». 

Marx intime

« La postérité intellectuelle de Marx est telle qu’on en oublierait presque qu’il y avait un homme derrière ses livres », constate le site Salon. C’est précisément à Marx l’ami, l’amant, et le père de famille que s’est intéressée la journaliste Mary Gabriel. Elle décrit dans Love and Capital un personnage ambivalent, chaleureux et aimant, mais aussi caractériel et terriblement égoïste. À la lire, on ne peut qu’admirer l’abnégation de madame Marx – née Jenny von Westphalen –, une belle aristocrate prussienne qui renonça par amour à une vie de confort (1). En effet, le ménage, ballotté d’une capitale à l’autre au gré des démêlés politiques de Marx, a longtemps tiré le diable par la queue. Son radicalisme lui ayant fermé les portes de l’université, Karl n’était rémunéré que pour ses livres et ses articles ; mais il était « incapable de tenir un délai ou de respecter les exigences d’une commande », raconte Gabriel. Un exemple parmi d’autres : le premier tome du Capital parvint à son éditeur seize ans après la date convenue… Les Marx pouvaient heureusement compter sur la générosité de leurs amis (au premier rang desquels l’indéfectible Engels) et sur les subsides que Jenny allait mendier auprès de leur famille. Mais cela ne suffisait pas toujours, comme en témoigne l’épisode tragique de la mort de la petite Franzisca, l’un des trois enfants Marx décédés en bas âge : dans l’incapacité de lui offrir une sépulture décente, Karl et Jenny durent garder la dépouille sous leur toit, le temps de réunir l’argent nécessaire. Le livre revient aussi sur l’infidélité notoire de Karl, et rappelle qu’il eut un fils avec sa bonne – un bâtard qu’Engels (encore lui) finit par reconnaître afin de couper court aux rumeurs embarrassantes pour son ami. 

1. Françoise Giroud lui a consacré une biographie, Jenny Marx ou la femme du diable (Robert Laffont, 1992), épuisée à ce jour.