Louis A. Sass est professeur de psychologie clinique à l’université Rutgers, aux États-Unis, où il est aussi chercheur au Centre de sciences cognitives et professeur de littérature comparée. Il travaille sur la schizophrénie depuis sa thèse de doctorat, à l’université de Berkeley, en Californie.
En quoi consiste la schizophrénie ?
Elle fait l’objet d’interprétations diverses selon les écoles. À mes yeux, elle se caractérise avant tout par une modification de la perception de soi dans sa forme la plus élémentaire – ce que l’on pourrait appeler la perception minimale de soi, le sens de la subjectivité. Le schizophrène en vient par moments à douter de sa propre existence comme sujet pensant, comme s’il mettait en doute le cogito de Descartes (« je pense »). Cette perturbation s’accompagne de ce que j’appelle une « hyperréflexivité », c’est-à-dire une propension à focaliser son attention sur des phénomènes d’habitude inconscients, automatiques, comme les sensations corporelles, la perception des mouvements. L’attention portée à la « voix intérieure », qui est le médium normal de la pensée, relève de cette même dynamique. Je suggère que la folie – mot souvent utilisé pour désigner la schizophrénie – est, dans certains cas du moins, le point d’aboutissement du processus que suit la conscience quand elle s’isole du corps, des émotions, du monde concret et social. La conscience se retourne sur elle-même en une sorte d’auto-apothéose perverse.
En quoi votre conception de la schizophrénie se distingue-t-elle des visions courantes ?
Contrairement à la tradition psychanalytique anglo-saxonne, je ne vois pas dans la schizophrénie une forme de régression vers des modes infantiles de conscience. Contrairement à la tradition médicale, je n’y vois pas non plus une forme de démence s’expliquant par un déficit des fonctions cognitives. Je ne partage pas davantage la vision de l’antipsychiatrie, pour laquelle la folie est une sorte de mal dionysiaque dans lequel les facultés supérieures se dissolvent dans les dérèglements de l’inconscient et des instincts (1). Aucune de ces conceptions ne rend compte de la complexité de la référence à soi ou du sentiment d’aliénation qui caractérisent la schizophrénie. Aucune de ces conceptions ne permet d’expliquer, par exemple, l’ironie particulière et souvent déconcertante dont font preuve certains patients qui souffrent de cette maladie.
Comment le schizophrène vit-il son délire ?
C’est l’un des problèmes fondamentaux de la psychiatrie. D’un côté, le schizophrène est absolument convaincu de la vérité de ses idées délirantes. De l’autre, il ne suit pas les injonctions de ces mêmes idées, il ne s’y conforme pas. Dans bien des cas, le schizophrène appréhende l’objet de son délire ou son monde délirant comme s’il savait bien que ses visions n’étaient vraies ou valables que pour lui seul, qu’il se rendait compte en quelque sorte que son délire était purement subjectif.
Le monde délirant du schizophrène peut-il être comparé à l’expérience mystique ?
Certainement. Comme le mystique, le schizophrène s’absorbe dans une concentration qui abolit perceptions et pensées, et donne aux objets une sorte d’hyperréalité, fragmentée, lumineuse, en tout cas étrange ; le moi tend lui aussi à se fractionner et à disparaître. Mais on relève également des différences. Au contraire du schizophrène, le mystique ne semble pas être privé de la conscience fondamentale de son moi, ni éprouver le même sentiment angoissant de désagrégation. Tandis que, dans le mysticisme, le moi se projette vers le monde pour s’y fondre, dans la schizophrénie, c’est plutôt l’inverse : d’une certaine façon, le monde se dissout dans le moi.
Le sentiment religieux a-t-il une parenté avec la schizophrénie ?
Les délires schizophréniques s’accompagnent souvent d’une thématique religieuse, qui va parfois jusqu’à des questionnements d’ordre métaphysique. Habituellement, les délires métaphysiques ne concernent pas seulement un fait empirique survenant dans un cadre normal, mais englobent l’univers entier et la totalité de la relation du moi au monde. Jaspers a parlé d’expériences schizophréniques traduisant à la fois la « désagrégation du moi » et la « fin du monde ». Dans certains cas, le schizophrène se croit le centre de l’univers, voire son créateur. Tel patient dit : « Je suis le Soleil. Qui suis-je ? » Ce n’est pas rendre justice à ce genre d’idées délirantes que de les ramener à de simples erreurs ou fantasmes. Ce serait du même ordre que de réduire l’intuition religieuse à une croyance magique élémentaire. Cela relève du même type de condescendance et de simplification. Mais délire schizophrénique et croyance religieuse ne sont pas non plus superposables. Le premier est solitaire, propre à un individu, alors que la seconde relève d’une émotion collective, partagée. Une doctrine religieuse est profondément intersubjective ; elle vise à fondre l’individu dans une communauté de croyants, à l’exact opposé du croyant solipsiste mégalomaniaque, qui se positionne au centre du tout. La personne religieuse peut entretenir une relation privilégiée avec la divinité, mais pas au point de nier l’existence ou la conscience d’autrui – alors que c’est parfois le cas chez le patient schizophrène.
Dans un livre précédent, vous rapprochiez l’expérience schizophrénique de certaines expériences artistiques ou littéraires (2). Maintenez-vous ce point de vue ?
Tout à fait. Giorgio De Chirico, le grand peintre présurréaliste, a décrit un phénomène très proche du vécu délirant schizophrénique dans ses représentations de paysages urbains, par exemple dans L’Énigme de l’oracle et dans L’Énigme de l’heure. Il suggère « de vivre dans le monde comme s’il n’était qu’un vaste musée de l’étrangeté ». Chez Francis Bacon, les corps qui se dissolvent évoquent l’impression de morcellement corporel que peut provoquer la schizophrénie. L’art minimaliste, sous bien des aspects, rappelle le retrait de la conscience de soi et l’exigence d’autonomie qui résultent de l’hyperréflexivité schizophrénique.
Et que nous dit la littérature ?
Deux des cas les plus intéressants sont Franz Kafka et Alain Robbe-Grillet. La personnalité de Kafka était très pathologique. Il vivait aux limites de la rupture psychotique. Sa personnalité se caractérisait par l’association paradoxale entre, d’une part, une hypersensibilité et un besoin effréné de contacts humains, et, d’autre part, une capacité d’être froid et distant, qu’il qualifiait lui-même de remarquable. Sa première nouvelle, Description d’un combat, permet de vivre une véritable expérience littéraire de psychose schizophrénique. À sa lecture, on éprouve un sentiment caractéristique de confusion entre sa propre identité et la réalité du monde extérieur. Avec Robbe-Grillet, c’est différent : il mène des expériences de distorsion de la forme narrative qui semblent procéder davantage d’intérêts théoriques que d’événements personnels ou existentiels. Toutefois, il explore dans ses écrits (je pense non seulement à ses textes de fiction ou de critique, mais aussi au scénario de L’Année dernière à Marienbad) des modes d’expérience et de représentation eux aussi typiques de la schizophrénie
Pourquoi Wittgenstein et Schreber se côtoient-ils dans le titre de votre livre ?
Schopenhauer a écrit que le solipsisme était une posture, une théorie qui n’avait jamais été sérieusement proposée en philosophie (3). Il disait qu’on ne pouvait trouver de vrais adeptes de cette théorie que dans un asile de fous, « car elle ne relève pas de la réfutation, mais de la cure psychiatrique ». Un siècle plus tard, Wittgenstein, le grand « anti-philosophe » de la tradition philosophique occidentale, considérera le solipsisme comme l’exemple le plus abouti de ce qu’il trouvait critiquable dans cette tradition, car il produit un désengagement extrême envers toute forme d’activité sociale ou pratique. Les écrits de Wittgenstein m’ont permis de développer une compréhension plus sophistiquée des anomalies de la conscience observées dans la schizophrénie. Quant à Daniel Paul Schreber, c’est un symbole, car c’est le plus célèbre patient de l’histoire de la psychiatrie. Son délire, qu’il a décrit minutieusement dans les Mémoires d’un névropathe, publiés en 1903, peut être assimilé à bien des égards au solipsisme décrit et critiqué par Wittgenstein.
Que pensez-vous du lien établi par Gilles Deleuze et Félix Guattari entre capitalisme et schizophrénie (4) ?
Deleuze et Guattari semblent avoir de la schizophrénie une vision romantique, voisine de l’antipsychiatrie. Ils considèrent les malades comme des individus doués d’une force vitale exceptionnelle, laquelle entrave leur raison et les empêche d’établir des compromis avec la société bourgeoise. Je pense exactement le contraire. Je suis notamment en désaccord complet avec leur analyse du cas Antonin Artaud. S’il y a un potentiel révolutionnaire dans la schizophrénie, il ne faut pas le chercher dans la fureur qui ébranle les remparts de l’ego bourgeois, mais plutôt dans la prise de distance qu’elle suscite, qui, à son point extrême, conduit à considérer toutes choses « à partir de nulle part ».
Vous êtes francophone. Que devez-vous à la tradition intellectuelle française ?
Je suis très fortement attaché à la littérature et à la culture françaises. Mes travaux doivent beaucoup à la pensée d’Eugène Minkowski, Merleau-Ponty, Sartre, Foucault. Artaud, Breton, Robbe-Grillet et d’autres grandes figures de la littérature française sont pour moi des références permanentes. J’ai été très heureux de pouvoir publier en 2009 un article dans Les Temps modernes, dans lequel j’ai analysé la théorie, brillante mais bien oubliée, développée par Foucault dans les derniers chapitres de son livre difficile, Les Mots et les Choses, sur les contradictions de la pensée moderne.
La pensée française exerce-t-elle une influence sur la psychiatrie et la psychologie clinique anglo-saxonnes ?
L’influence est faible, du moins sur le courant dominant. Ces disciplines sont très conservatrices d’un point de vue intellectuel ; elles privilégient le quantitatif et sont allergiques à la spéculation et à l’analyse philosophique. Mais, dès que l’on s’éloigne un peu de la pensée psy dominante ou que l’on s’aventure dans des domaines connexes comme l’histoire ou la philosophie de la psychiatrie – c’est-à-dire là où le médical et le conceptuel convergent –, on découvre que les idées fondamentales sont d’origine française ou allemande. L’Histoire de la folie de Foucault est un ouvrage très critiqué, mais qui reste le plus important du XXe siècle dans ce domaine. La pensée de Merleau-Ponty est aujourd’hui de première importance pour ceux qui développent une conception de la cognition humaine incarnée et enracinée dans le monde ; elle inspire de plus en plus souvent l’étude de différentes pathologies psychiatriques ou neurologiques. Quant à Lacan, si son influence reste minime auprès des psychiatres américains, il demeure la principale référence psychanalytique pour les spécialistes de littérature ou de sciences humaines.
Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.