Dans l’imaginaire populaire, l’aventurier vénitien Giacomo Casanova est, avant tout, un beau parleur, l’archétype de l’« homme à femmes » – même si personne aujourd’hui ne pourrait raisonnablement croire pareil baratineur. À moins que…
La question de savoir si Casanova a vraiment fait tout ce pour quoi il est connu hante la réflexion critique autour de ce livre ensorcelant et d’une longueur inouïe qu’est l’Histoire de ma vie. Au fil du temps, ce fils de comédiens vénitiens se serait insinué dans les palais des cardinaux et entre les bras des courtisanes, aurait frayé avec des philosophes célèbres et des charlatans notoires. À 50 ans, Casanova – alias le chevalier de Seingalt, alias le maître occultiste Paralisée Galtinarde, alias l’espion Antonio Pratolini – avait déjà vécu à Venise, Rome, Istanbul, Corfou, Paris, Genève, Vienne, Marseille, Londres, Berlin, Madrid, Moscou, Varsovie et Trieste. Dix ans plus tard – ruiné, malade et apparemment abandonné par dame Fortune –, il accepta une sinécure de bibliothécaire sur le domaine d’un noble, à Dux, bourgade perdue au fin fond de l’Empire austro-hongrois. Là, de 1790 à 1798, pendant que le sang coulait dans les rues de Paris, Casanova noircit page après page, se rappelant des temps plus heureux, essentiellement pour son propre amusement et sa propre consolation. Il le confie dans une lettre : « J’écris treize heures par jour, qui me passent comme treize minutes. Quel plaisir que celui de se rappeler les plaisirs ! Mais quelle peine que celui de se les rappeler ! Je m’amuse parce que je n’invente pas. Ce qui m’ennuie est la nécessité dans laquelle je me trouve de travestir les noms, car je n’ai pas le droit de rendre publiques les affaires des autres. »
Les premiers chapitres de son histoire furent lus par le débonnaire prince de Ligne (surnommé le « Premier Gentilhomme de l’Europe »), qui les compara, pour leur franchise, aux Essais de Montaigne. Mais le livre lui-même ne fut jamais achevé. En juin 1798, l’auteur succomba à une infection de l’appareil génito-urinaire. (Ce qui n’est guère surprenant pour quelqu’un qui, de son propre aveu, avait connu au moins onze épisodes de « vérole ».) Selon plusieurs témoins, ses derniers mots furent : « J’ai vécu en philosophe, je meurs en chrétien. »
Un sentiment proustien
Les Mémoires de Casanova offrent bien davantage que quatre mille pages et quelques d’élégantes aventures sexuelles. Il s’agit d’une étude exhaustive du monde à la fois étincelant et loqueteux de l’Europe d’avant la Révolution française, depuis la douceur de vivre* (1) des aristocrates jusqu’au désespoir des gens de peu. Des auteurs aussi divers que Stefan Zweig, Edmund Wilson, et V.S. Pritchett en furent des lecteurs avides. En note d’une édition de référence, le spécialiste Peter Washington compare l’Histoire de ma vie de Casanova à La Recherche du temps perdu de Proust : « Les personnages sont récurrents ; les expériences se répètent dans de nouvelles circonstances, les lieux sont revisités, les philosophies évaluées, les aventures méditées, et tout cela avec une force cumulative […]. À mesure que l’auteur vieillit, des ombres viennent ternir la brillante surface du récit. Un sentiment proustien de passage du temps apparaît, combiné avec un besoin tout aussi proustien de comprendre la relation entre événements extérieurs et évolution personnelle. »
Le fait de comparer l’histoire de Casanova à un grand roman pourrait laisser entendre que cette autobiographie confine à la fiction. Après tout, même les souvenirs les plus banals font volontiers l’objet de menus embellissements. Les vies sont chaotiques, embrouillées et pleines de superflu, alors que l’art requiert de l’ordre, de la substance et une agréable variété, de manière à transformer le résidu de l’expérience en objet de beauté. La tentation de rehausser une anecdote peut être irrésistible. Où donc passe la frontière entre habileté narrative et fiction ?
La question de la fiabilité et de la véracité du récit de Casanova a été régulièrement posée. Considérons l’épisode le plus célèbre du livre : l’évasion rocambolesque de la prison des Plombs, à Venise, où Casanova avait été enfermé pour avoir corrompu la jeunesse et gêné des hommes puissants. Avec un compagnon de captivité, est-il réellement passé par le plafond de sa cellule à l’aide d’une longue tige métallique, avant de s’enfuir par les toits ? Ou son protecteur Matteo Bragadin a-t-il simplement soudoyé son geôlier ? En fait, presque tout indique que le récit contenu dans les Mémoires est dans l’ensemble véridique. L’évasion fit grand bruit du vivant de Casanova et, parce qu’il fut obligé de la raconter souvent, il publia même une courte relation, intitulée Fuite des prisons de la République de Venise qu’on appelle les Plombs (1788). Personne, à l’époque, ne mit en doute son authenticité. Le fait qu’il ait été le premier à s’évader de la fameuse geôle était de notoriété publique dans toute la cité. Aucun prisonnier avant lui – même de mieux protégés – n’avait réussi à acheter ses gardiens. Aujourd’hui, quasiment tous les spécialistes pensent que Casanova s’est pour l’essentiel échappé de la façon qu’il décrit.
Et qu’en est-il des longues conversations – tels ses échanges acerbes avec Voltaire – qui ajoutent tant de densité dramatique aux pages de l’Histoire ? La mémoire d’un homme peut-elle être si juste ? Dans le cas du philosophe* français, Casanova nous raconte qu’il consignait chaque soir sur le papier tout ce dont il pouvait se souvenir. Et l’éminent spécialiste de Voltaire Theodore Besterman était convaincu de l’exactitude globale du récit de ces rencontres. À plusieurs reprises, Casanova fait incidemment allusion à ses malles pleines de papiers. Les chercheurs supposent que ces memoranda, carnets et correspondances ont fourni la matière des Mémoires, même si une bonne part de ces écrits est aujourd’hui perdue.
En général, les spécialistes et les biographes, tel Rives Childs, admettent que certains éléments ont pu être enjolivés et deux épisodes parfois réunis en un seul, mais ils rappellent que les documents contenus dans les archives confirment l’essentiel de ce qui nous est dit de la carrière publique du Casanova aventurier, joueur professionnel et espion occasionnel.
Le Vénitien a dissimulé l’identité des principales femmes qu’il a fréquentées, ce qui rend difficile l’identification des personnes cachées sous les initiales C.C., M.M., Madame de…, ou Mademoiselle XCV. Mais, comme Judith Summers le montre dans son excellent ouvrage Casanova’s Women (2), bon nombre d’entre elles ont été reconnues avec un degré de certitude raisonnable. (Par exemple, la cantatrice que Casanova remarque pour la première fois sous un déguisement de castrat et le nom de Bellino est très vraisemblablement Angiola Calori, future diva célèbre.) Casanova avait tendance à décrire les femmes plus jeunes qu’elles ne l’étaient – certaines tendres beautés étaient souvent plus proches de la trentaine que de l’innocence de leurs 16 ans. Aujourd’hui, l’intimité supposée de Casanova avec au moins cent cinquante femmes et certaines très jeunes filles constitue encore un palmarès impressionnant (ou répugnant, selon le point de vue), mais qui n’a rien d’extraordinaire au regard des performances d’un coureur de femmes* invétéré, d’une rock star ou d’un joueur de basket d’aujourd’hui. La véracité d’ensemble du récit semble également attestée par l’empressement de l’auteur à mentionner ses nuits d’impuissance et les orgasmes simulés, à avouer ses sentiments (et actes) incestueux, ou à confesser le déclin substantiel de ses capacités sexuelles passé 30 ans.
La pure jubilation d’être en vie
S’il est évidemment impossible de vérifier les détails les plus intimes des Mémoires de Casanova, le livre apparaît aujourd’hui à la plupart des lecteurs et aux meilleurs experts comme le récit fiable d’une vie extraordinaire. Certains aspects de cette vie peuvent heurter les sensibilités modernes, mais elles sont conformes à ce que l’on sait des us du XVIIIe siècle. Peu de livres traduisent mieux la pure jubilation d’être en vie et dans la pleine force de la jeunesse que ces souvenirs. Comme leur auteur l’écrit dans sa préface, « cultiver les plaisirs de mes sens fut dans toute ma vie ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. »
Dans la fleur de l’âge, Casanova mesurait plus d’un mètre quatre-vingts ; d’une beauté ténébreuse, il était généreux, décidé et sûr de lui ; bon danseur, il était drôle, et passionnément attentif aux personnes qui l’intéressaient. Dès lors qu’il tombait amoureux d’une femme, sa reddition devenait l’ardent objet de toutes ses énergies, pensées et manœuvres. D’ordinaire follement épris, même provisoirement, Casanova fait souvent le projet d’épouser son inamorata du moment, bien qu’il ne puisse jamais au bout du compte se résoudre à abdiquer sa liberté. Même dans ce cas, il abandonne rarement la femme en question – il lui trouve plutôt un mari, la confie à un nouveau protecteur ou la renvoie chez elle couverte de cadeaux et d’argent. Jamais agressif ou brutal, il se refuse à tirer parti de l’ivresse d’une personne pour profiter d’elle et ne montre aucun goût pour le sadomasochisme ou le fétichisme pervers. Le sexe « sans amour » est vil, tient-il à nous dire. Bien que libertin, il aspire toujours à agir en homme d’honneur. À trois reprises au moins, il vient généreusement en aide à des femmes enceintes délaissées par leurs amants. En fin de compte, donner du plaisir, dit-il, est beaucoup plus important que d’en recevoir.
À vrai dire, le souci de donner du plaisir irrigue ces souvenirs. Alors qu’il sent l’ombre descendre sur lui, Casanova se transporte par l’écriture dans le monde heureux du passé. Ses amours n’occupent guère qu’un tiers de son récit, ce qui laisse beaucoup de latitude pour parler de ses aventures financières (la création d’une loterie, la direction d’une manufacture de soieries), des particularités des villes et des pays qu’il visite, ainsi que des aristocrates, gens de théâtre et autres escrocs avec qui il fraye. Surtout, il fait ce qu’il sait faire le mieux, même aujourd’hui – charmer son public.
Voyez la séduisante ouverture des Mémoires, évoquant les plus anciens ancêtres connus de Casanova. Elle pourrait facilement être prise pour une phrase de Gabriel García Márquez : « L’an 1428, D. Jacobe Casanova né à Saragosse capitale de l’Aragon, fils naturel de D. Francisco, enleva du couvent D. Anna Palafox le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux. » La surprise de la fin – « le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux » – est caractéristique du rythme de l’Histoire tout entière. Consciemment ou non, Casanova truffe son récit d’autant de coups de théâtre qu’en peut contenir la vie elle-même. Sa plus grande découverte en tant qu’autobiographe réside peut-être dans la démonstration que rien de ce que nous avons vécu n’est jamais tout à fait fini : les personnes les plus inattendues ne cessent de réapparaître et, chaque fois, elles ajoutent une nouvelle épaisseur à la relation.
Dans son enfance, Giacomo avait été destiné à la prêtrise, mais il avait renoncé à cette vocation pour tâter, l’une après l’autre, de différentes carrières : soldat, diplomate, violoneux, magicien, escroc, propriétaire de manufacture, mathématicien, joueur professionnel, espion, écrivain. En parcourant l’Europe, il fit montre d’un appétit aussi vorace pour le savoir que pour les vins et les femmes (seule la musique ne l’intéressait guère). Horace et l’Arioste étaient ses poètes préférés et il connaissait, semble-t-il, leurs œuvres par cœur. Il écrivit une histoire de la Pologne, traduisit l’Iliade en italien, produisit plusieurs études de mathématiques, et espéra trouver le succès avec un roman d’amour utopique en cinq volumes qui avait pour cadre une Terre creuse (Icosameron, 1788). Pour ce qui est de ses histoires d’amour non utopiques, il coucha avec des servantes, des actrices, des sœurs de plusieurs familles, des divas, des aristocrates françaises, au moins trois nonnes, quelques hommes, et sa propre fille.
Certaines de ces femmes apparaissent et réapparaissent au cours de ses pérégrinations. Dans sa jeunesse, Casanova passe ainsi quelques semaines sur un domaine de la campagne italienne, où il s’entiche d’une adolescente nommée Lucie. Mais elle est si candide et innocente qu’il ne tente jamais rien de plus qu’une étreinte passagère. C’est mal, mal, mal, nous dit-il – c’est l’un des pires péchés de sa vie. Pourquoi ? Parce qu’il a éveillé les désirs sexuels de Lucie sans les satisfaire. Quelques mois après le retour de Casanova à Venise, elle s’enfuit avec le coureur (3) d’un duc, « coquin célèbre ».
Quelques centaines de pages et dix-huit ans plus loin, Casanova se trouve à Amsterdam où, désœuvré, il se rend dans une sorte de boîte de nuit : « C’était un musicau (4). Une orgie ténébreuse dans un lieu vrai cloaque du vice, honte de la débauche la plus dégoûtante. Le son même de deux ou trois instruments qui formaient l’orchestre plongeait l’âme dans la tristesse. » Un personnage de « mauvaise mine » lui montre bientôt une Vénitienne dans la pénombre. Poussé par sa curiosité habituelle, Casanova s’installe sur une chaise à côté d’elle, mais il est difficile de distinguer ses traits. Il lui demande s’il est vrai qu’elle est vénitienne. On lui apporte une bouteille, qu’il paie avec un ducat ; il lui met dans la main la monnaie, et elle lui propose un baiser, qu’il refuse. Elle lui parle un peu de son passé : « Terre du Frioul, dix-huit ans, un coureur, je me sens ému, je la regarde attentivement, et je reconnais Lucie de Paesan […]. La débauche beaucoup plus que l’âge avait flétri sa figure et toutes ses adjacences. Lucie, la tendre, la jolie, la naïve Lucie, que j’avais tant aimée, et que j’avais épargnée par sentiment, dans cet état, devenue laide et dégoûtante, dans un bordel d’Amsterdam ! Elle buvait sans m’examiner, et sans se soucier de me demander qui j’étais. »
De tels chocs sont récurrents d’un bout à l’autre de ses Mémoires. Un soir, Casanova assiste à un récital de chant, après quoi son attraction principale – un ancien béguin du nom de Thérésa Imer, connue par la suite sous le nom de Mrs. Cornelys – fait passer une assiette en argent en guise de chapeau. Selon son habitude quand il est en fonds, Casanova donne généreusement à la cantatrice, qu’il n’a pas vue depuis plusieurs années. Mais ensuite : « J’ai bien regardé une petite fille de quatre à cinq ans qui la suivait, et qui retourna sur ses pas quand elle fut au bout de la file pour venir me baiser la main. Je fus extrêmement surpris lorsque j’ai vu la tête de cette enfant avec ma même physionomie. J’ai pu dissimuler, mais la petite, attentive à me regarder, se tenait là immobile. »
Cette enfant, Sophie, deviendra l’une des raisons pour lesquelles Casanova voyagera en Angleterre. À Londres, il rencontre une beauté professionnelle appelée Marianne de Charpillon et se rend compte qu’il la connaît déjà. À Paris, six ou sept ans plus tôt, il avait eu une relation avec l’épouse d’un commerçant, qu’il avait emmenée, un après-midi, dans une joaillerie de luxe. Là, une jeune fille âgée d’une douzaine d’années, en compagnie de sa grand-mère, sanglote parce qu’elle n’a pas les moyens de s’offrir une paire de boucles d’oreilles. Pour impressionner sa nouvelle maîtresse, Casanova offre galamment les bijoux à l’adolescente – la future Charpillon. Désormais adulte, la séductrice l’avise de ne pas s’éprendre d’elle. C’est ce qu’il fait, au risque d’être tourmenté, utilisé comme un jouet, frustré, plumé, au point d’envisager le suicide. À la fin, Casanova, amer, acquiert un perroquet à qui il apprend à dire : « Miss Charpillon est plus putain que sa mère. »
« Tu oublieras aussi Henriette »
Cependant, de toutes les rencontres fortuites d’une vie bien remplie, aucune n’égale l’histoire romantique de la mystérieuse Henriette, le grand amour du grand amant. À propos des trois mois idylliques qu’ils ont passés ensemble à Parme, Casanova écrit : « Ceux qui croient qu’une femme ne suffise pas à rendre un homme également heureux dans toutes les vingt-quatre heures d’un jour n’ont jamais connu une Henriette. La joie qui inondait mon âme était bien plus grande quand je dialoguais avec elle pendant le jour que lorsque je la tenais entre mes bras pendant la nuit. »
Un jour, cependant, Henriette reçoit une lettre qui lui enjoint de rentrer chez elle en France. Casanova l’accompagne jusqu’à Genève. Ne lui ayant jamais révélé son vrai nom, elle lui demande de ne jamais chercher à la revoir. Une fois sa voiture disparue au coin de la rue, l’amant affligé regagne la chambre qu’ils avaient louée dans une hôtellerie appelée Les Balances – et remarque quelque chose. « J’ai vu écrit sur une des vitres des deux fenêtres qu’il y avait : “Tu oublieras aussi Henriette”. Elle avait écrit ces mots à la pointe d’un petit diamant en bague que je lui avais donnée. »
Mais ce n’est pas la fin de ce que le critique Edmund Wilson a appelé « l’une des plus poignantes histoires d’amour de toute la littérature ». De nombreuses années plus tard, Casanova passe par Genève, l’esprit chargé de souvenirs. Il prend sans réfléchir une chambre aux Balances : « C’était le 20 août 1760. M’approchant de la fenêtre, je regarde par hasard les vitres, et je vois écrit avec la pointe d’un diamant : Tu oublieras aussi Henriette. Me rappelant dans l’instant le moment dans lequel elle m’avait écrit ces paroles, il y avait déjà treize ans, mes cheveux se dressèrent. Nous avions logé dans cette même chambre quand elle se sépara de moi pour retourner en France. Je me suis jeté sur un fauteuil pour me laisser aller à toutes mes réflexions. Ah ! Ma Chère Henriette ! Noble et tendre Henriette que j’ai tant aimée, où es-tu ? Je n’avais jamais su ni demandé de ses nouvelles à personne. Me comparant avec moi-même, je me trouvais moins digne de la posséder que dans ce temps-là. Je savais encore aimer, mais je ne trouvais plus en moi la délicatesse d’alors, ni les sentiments qui justifient l’égarement des sens, ni la douceur des mœurs, ni une certaine probité ; et, ce qui m’épouvantait » – et on touche ici du doigt le réalisme casanovien – « je ne me trouvais pas la même vigueur. »
En fait, la Fortune n’en avait pas encore fini avec Casanova et Henriette. Car vient le jour où, alors qu’il voyage dans les environs d’Aix-en-Provence, la voiture du Vénitien a un accident près d’un château isolé, et un personnage emmitouflé dans un manteau apparaît… Mais au lecteur de découvrir ce qui arrive ensuite.
Peut-être plus importante qu’Henriette, ou que la délicieuse et innocente C.C., ou encore que cette jouisseuse vorace – une religieuse – appelée M.M., il y eut dans la vie de Casanova la marquise d’Urfé. Elle avait possédé la « plus belle gorge de France », mais c’était quarante ans avant qu’elle ne rencontre notre héros ; l’important, à présent, est qu’elle est immensément riche et tout à fait convaincue de la vérité de l’alchimie. Casanova s’est déjà fait passer plusieurs fois pour un mage. Il incite promptement Mme d’Urfé à croire qu’il est doué de pouvoirs immenses, un maître de l’occulte capable de renverser les nations sur un coup de tête. Il tient au premier chef ses pouvoirs d’un « esprit élémentaire » appelé Paralis, avec qui il communique via la kabbale des Nombres. Oui, la crédule est gracieusement autorisée à poser une question à Paralis : « Mme d’Urfé, tremblante de joie, fait sa question et la met en nombres, puis en pyramide à ma façon, et je lui fais tirer la réponse qu’elle met elle-même en lettres. […]. Sa surprise se peignait sur tous ses traits, car elle avait tiré de la pyramide la parole qui était la clef de son manuscrit. Je la quittai, emportant avec moi son âme, son cœur, son esprit et tout ce qui lui restait de bon sens. »
La comparse de Casanova, il va sans dire, prend régulièrement en charge ses dépenses (peut-être à hauteur d’un million de francs) dans l’espoir de profiter de son antique et profonde sagesse. Le rêve le plus cher de Mme d’Urfé est de transférer son âme dans le corps d’un jeune homme. Casanova, on s’en doute, connaît précisément le rituel qui permettra à Seramis, comme il l’appelle désormais, de donner naissance à elle-même, sous la forme d’un enfant mâle – ce qui requiert l’assistance d’une ondine (en fait, une petite délurée appelée Marcoline qu’il a vêtue de vert de pied en cap) et l’un des plus laborieux accouplements de la carrière de l’aventurier vénitien. Le fait que Casanova donne une telle description de lui-même dans le rôle d’un imposteur et d’un charlatan ajoute à la plausibilité de ses Mémoires.
L’œil du sociologue
Casanova est constamment en déplacement – certains spécialistes pensent qu’il travaillait comme agent secret pour les francs-maçons – et il observe son environnement avec l’œil du sociologue. Les passants à Vienne ont tous des rosaires, dit-il, de manière à pouvoir dire à la police qu’ils vont à la messe. À Madrid, il est choqué d’avoir interdiction de verrouiller la porte de sa chambre d’hôtel afin que la sainte Inquisition puisse le surveiller. De quoi, demande Casanova, peuvent-ils être si curieux ? « De tout. Par exemple, de savoir si vous mangez gras les jours de jeûne ; s’il y a plusieurs personnes des deux sexes dans la chambre ; si les femmes dorment seules ou avec des hommes ; et si des femmes qui dorment avec des hommes sont leurs épouses légitimes, et pour pouvoir les mettre en prison si leur certificat de mariage ne parle pas en leur faveur. Bref, la sainte Inquisition, señor Don Jaime, est chargée de veiller sans cesse au salut de nos âmes. »
Comme cet exemple le montre, Casanova possède un humour pince-sans-rire, qui frise parfois l’autodérision. Un jour, une Parisienne inconnue propose au jeune Vénitien de l’emmener chez elle à une heure avancée de la nuit, et les deux tourtereaux badinent ensemble dans le fiacre. Quelques jours plus tard, il l’aperçoit de nouveau dans un salon et lui demande poliment de le présenter à leur hôtesse. Elle lui répond que, malheureusement, elle ne le peut, n’ayant pas l’heur de connaître le sieur à qui elle parle. « Je vous ai dit mon nom, Madame. Ne vous souvenez-vous pas de moi ? » L’aristocrate répond alors froidement : « Je me souviens de vous parfaitement ; mais de telles escapades ne nous autorisent en rien à prétendre nous connaître. »
L’Europe de Casanova abonde de personnages aussi hauts en couleur. Il rencontre un gigolo surnommé comte Six Fois, passe une soirée avec ce charlatan charismatique qu’était le comte de Saint-Germain (qu’on ne voit jamais se nourrir et qui prétend être plusieurs fois centenaire), et même « découvre » la belle O’Murphy aux fesses roses, passée à la postérité grâce au portrait provocateur qu’en fit Boucher. À vrai dire, chaque jour semble apporter une nouvelle aventure. Casanova affronte en duel des aristocrates et discute fiscalité avec Frédéric le Grand (qui admire son corps). Il plaisante avec le pape et se promène dans un jardin avec Catherine de Russie. Au soir de sa vie, il conversera même avec Benjamin Franklin à propos du vol en ballon et avec le librettiste de Mozart, Lorenzo Da Ponte, au sujet de Don Giovanni (il lui aurait fourni, selon certains musicologues, quelques idées pour l’intrigue).
En dépit de l’allégresse de ses souvenirs, Casanova nous rappelle périodiquement qu’ils sont rédigés par un vieil homme déprimé, dans un château perdu au milieu de nulle part. Il confesse qu’après ses déboires avec la Charpillon la confiance de sa jeunesse a commencé de s’émousser. À la quarantaine, ses protecteurs et amis étaient déjà morts ou mourants, et il était moins bien accueilli dans le beau monde. Les femmes ne le courtisaient plus, et il devait souvent faire feu de tous ses talents pour s’attirer leurs faveurs.
Mais, dans ses Mémoires, il pouvait revivre certains des plus délicieux moments, et reconnaître qu’il avait eu son heure. Comme ces semaines folles où M.M. lui avait fait commettre toutes sortes d’excès. Elle possédait I Modi, le petit livre des « postures » de l’Arétin, l’édition avec les illustrations explicites de Giulio Romano. « Peut-être pourrions-nous en essayer quelques-unes ? », avait-il suggéré. « La pensée est digne de toi », avait-elle répondu, observant que « certaines sont inexécutables et même insipides ». « C’est vrai, mais j’en ai choisi quatre de très intéressantes. » Heureuse époque.
Giacomo Casanova a mené le type de vie chanceuse et aventureuse dont beaucoup rêvent dans leur jeunesse – et à laquelle ils renoncent pour leur carrière, leur famille, leurs enfants, leur respectabilité. Pas lui, ce séducteur joyeux, ce grimpeur d’échelle sociale amoral, mais triomphant. Il a parcouru le monde comme si c’était son propre théâtre, son sérail, pour ensuite nous dire que c’était merveilleux : « Ceux qui disent que la vie n’est qu’un assemblage de malheurs veulent dire que la vie même est un malheur. Si elle est un malheur, la mort donc est un bonheur. Ces gens-là n’écrivirent pas ayant une bonne santé, la bourse pleine d’or, et le contentement dans l’âme, venant d’avoir entre leurs bras des Cécile, et des Marine, et étant sûrs d’en avoir d’autres dans la suite. […] Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur. Il y a d’ailleurs des malheurs ; je dois le savoir. Mais l’existence même de ces malheurs prouve que la masse du bien est plus forte. Je me plais infiniment quand je me trouve dans une chambre obscure, et que je vois la lumière d’une fenêtre vis-à-vis d’un immense horizon. »
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 31 mai 2007. Il a été traduit par Philippe Babo.