Le livre manquant – Pourquoi la France n’a toujours pas d’université

Il n’existe pas de livre sur l’échec de la réforme Pécresse des universités. Le fait est pourtant avéré. Comme le faisaient remarquer récemment dans Le Monde deux des auteurs de Refonder l’université, ouvrage par ailleurs plutôt décevant, « seuls 10 % de ceux qui entrent à l’université accèdent en troisième année. C’est un immense gâchis (1) ». Mais ce n’est là qu’un aspect de la question. Il faudrait retracer la précipitation absurde dans laquelle la loi Pécresse a été préparée et votée, et décrire en détail ses conséquences néfastes sur la gouvernance universitaire, il est vrai déjà bien mal en point. L’ouvrage inscrirait ensuite cette réforme en trompe l’œil dans le sillage des réformes précédentes, pour montrer comment la nomenklatura de la haute fonction publique  s’y prend depuis des décennies pour entraver l’essor de cette institution capitale. Le titre suggéré pour ce livre manquant est : Pourquoi la France n’a toujours pas d’université

Olivier Postel-Vinay

1. Olivier Beaud et François Vatin, Le Monde, 29 mars 2012. L'ouvrage collectif Refonder l'université a été publié par La Découverte en 2010.

Casanova, gentleman séducteur

Dans l’imaginaire populaire, l’aventurier vénitien Giacomo Casanova est, avant tout, un beau parleur, l’archétype de l’« homme à femmes » – même si personne aujourd’hui ne pourrait raisonnablement croire pareil baratineur. À moins que…

La question de savoir si Casanova a vraiment fait tout ce pour quoi il est connu hante la réflexion critique autour de ce livre ensorcelant et d’une longueur inouïe qu’est l’Histoire de ma vie. Au fil du temps, ce fils de comédiens vénitiens se serait insinué dans les palais des cardinaux et entre les bras des courtisanes, aurait frayé avec des philosophes célèbres et des charlatans notoires. À 50 ans, Casanova – alias le chevalier de Seingalt, alias le maître occultiste Paralisée Galtinarde, alias l’espion Antonio Pratolini – avait déjà vécu à Venise, Rome, Istanbul, Corfou, Paris, Genève, Vienne, Marseille, Londres, Berlin, Madrid, Moscou, Varsovie et Trieste. Dix ans plus tard – ruiné, malade et apparemment abandonné par dame Fortune –, il accepta une sinécure de bibliothécaire sur le domaine d’un noble, à Dux, bourgade perdue au fin fond de l’Empire austro-hongrois. Là, de 1790 à 1798, pendant que le sang coulait dans les rues de Paris, Casanova noircit page après page, se rappelant des temps plus heureux, essentiellement pour son propre amusement et sa propre consolation. Il le confie dans une lettre : « J’écris treize heures par jour, qui me passent comme treize minutes. Quel plaisir que celui de se rappeler les plaisirs ! Mais quelle peine que celui de se les rappeler ! Je m’amuse parce que je n’invente pas. Ce qui m’ennuie est la nécessité dans laquelle je me trouve de travestir les noms, car je n’ai pas le droit de rendre publiques les affaires des autres. »

Les premiers chapitres de son histoire furent lus par le débonnaire prince de Ligne (surnommé le « Premier Gentilhomme de l’Europe »), qui les compara, pour leur franchise, aux Essais de Montaigne. Mais le livre lui-même ne fut jamais achevé. En juin 1798, l’auteur succomba à une infection de l’appareil génito-urinaire. (Ce qui n’est guère surprenant pour quelqu’un qui, de son propre aveu, avait connu au moins onze épisodes de « vérole ».) Selon plusieurs témoins, ses derniers mots furent : « J’ai vécu en philosophe, je meurs en chrétien. »

 

Un sentiment proustien

Les Mémoires de Casanova offrent bien davantage que quatre mille pages et quelques d’élégantes aventures sexuelles. Il s’agit d’une étude exhaustive du monde à la fois étincelant et loqueteux de l’Europe d’avant la Révolution française, depuis la douceur de vivre* (1) des aristocrates jusqu’au désespoir des gens de peu. Des auteurs aussi divers que Stefan Zweig, Edmund Wilson, et V.S. Pritchett en furent des lecteurs avides. En note d’une édition de référence, le spécialiste Peter Washington compare l’Histoire de ma vie de Casanova à La Recherche du temps perdu de Proust : « Les personnages sont récurrents ; les expériences se répètent dans de nouvelles circonstances, les lieux sont revisités, les philosophies évaluées, les aventures méditées, et tout cela avec une force cumulative […]. À mesure que l’auteur vieillit, des ombres viennent ternir la brillante surface du récit. Un sentiment proustien de passage du temps apparaît, combiné avec un besoin tout aussi proustien de comprendre la relation entre événements extérieurs et évolution personnelle. »

Le fait de comparer l’histoire de Casanova à un grand roman pourrait laisser entendre que cette autobiographie confine à la fiction. Après tout, même les souvenirs les plus banals font volontiers l’objet de menus embellissements. Les vies sont chaotiques, embrouillées et pleines de superflu, alors que l’art requiert de l’ordre, de la substance et une agréable variété, de manière à transformer le résidu de l’expérience en objet de beauté. La tentation de rehausser une anecdote peut être irrésistible. Où donc passe la frontière entre habileté narrative et fiction ?

La question de la fiabilité et de la véracité du récit de Casanova a été régulièrement posée. Considérons l’épisode le plus célèbre du livre : l’évasion rocambolesque de la prison des Plombs, à Venise, où Casanova avait été enfermé pour avoir corrompu la jeunesse et gêné des hommes puissants. Avec un compagnon de captivité, est-il réellement passé par le plafond de sa cellule à l’aide d’une longue tige métallique, avant de s’enfuir par les toits ? Ou son protecteur Matteo Bragadin a-t-il simplement soudoyé son geôlier ? En fait, presque tout indique que le récit contenu dans les Mémoires est dans l’ensemble véridique. L’évasion fit grand bruit du vivant de Casanova et, parce qu’il fut obligé de la raconter souvent, il publia même une courte relation, intitulée Fuite des prisons de la République de Venise qu’on appelle les Plombs (1788). Personne, à l’époque, ne mit en doute son authenticité. Le fait qu’il ait été le premier à s’évader de la fameuse geôle était de notoriété publique dans toute la cité. Aucun prisonnier avant lui – même de mieux protégés – n’avait réussi à acheter ses gardiens. Aujourd’hui, quasiment tous les spécialistes pensent que Casanova s’est pour l’essentiel échappé de la façon qu’il décrit.

Et qu’en est-il des longues conversations – tels ses échanges acerbes avec Voltaire – qui ajoutent tant de densité dramatique aux pages de l’Histoire ? La mémoire d’un homme peut-elle être si juste ? Dans le cas du philosophe* français, Casanova nous raconte qu’il consignait chaque soir sur le papier tout ce dont il pouvait se souvenir. Et l’éminent spécialiste de Voltaire Theodore Besterman était convaincu de l’exactitude globale du récit de ces rencontres. À plusieurs reprises, Casanova fait incidemment allusion à ses malles pleines de papiers. Les chercheurs supposent que ces memoranda, carnets et correspondances ont fourni la matière des Mémoires, même si une bonne part de ces écrits est aujourd’hui perdue.

En général, les spécialistes et les biographes, tel Rives Childs, admettent que certains éléments ont pu être enjolivés et deux épisodes parfois réunis en un seul, mais ils rappellent que les documents contenus dans les archives confirment l’essentiel de ce qui nous est dit de la carrière publique du Casanova aventurier, joueur professionnel et espion occasionnel.

Le Vénitien a dissimulé l’identité des principales femmes qu’il a fréquentées, ce qui rend difficile l’identification des personnes cachées sous les initiales C.C., M.M., Madame de…, ou Mademoiselle XCV. Mais, comme Judith Summers le montre dans son excellent ouvrage Casanova’s Women (2), bon nombre d’entre elles ont été reconnues avec un degré de certitude raisonnable. (Par exemple, la cantatrice que Casanova remarque pour la première fois sous un déguisement de castrat et le nom de Bellino est très vraisemblablement Angiola Calori, future diva célèbre.) Casanova avait tendance à décrire les femmes plus jeunes qu’elles ne l’étaient – certaines tendres beautés étaient souvent plus proches de la trentaine que de l’innocence de leurs 16 ans. Aujourd’hui, l’intimité supposée de Casanova avec au moins cent cinquante femmes et certaines très jeunes filles constitue encore un palmarès impressionnant (ou répugnant, selon le point de vue), mais qui n’a rien d’extraordinaire au regard des performances d’un coureur de femmes* invétéré, d’une rock star ou d’un joueur de basket d’aujour­d’hui. La véracité d’ensemble du récit semble également attestée par l’empressement de l’auteur à mentionner ses nuits d’impuissance et les orgasmes simulés, à avouer ses sentiments (et actes) incestueux, ou à confesser le déclin substantiel de ses capacités sexuelles passé 30 ans.

La pure jubilation d’être en vie

S’il est évidemment impossible de vérifier les détails les plus intimes des Mémoires de Casanova, le livre apparaît aujourd’hui à la plupart des lecteurs et aux meilleurs experts comme le récit fiable d’une vie extraordinaire. Certains aspects de cette vie peuvent heurter les sensibilités modernes, mais elles sont conformes à ce que l’on sait des us du XVIIIe siècle. Peu de livres traduisent mieux la pure jubilation d’être en vie et dans la pleine force de la jeunesse que ces souvenirs. Comme leur auteur l’écrit dans sa préface, « cultiver les plaisirs de mes sens fut dans toute ma vie ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. »

Dans la fleur de l’âge, Casanova mesurait plus d’un mètre quatre-vingts ; d’une beauté ténébreuse, il était généreux, décidé et sûr de lui ; bon danseur, il était drôle, et passionnément attentif aux personnes qui l’intéressaient. Dès lors qu’il tombait amoureux d’une femme, sa reddition devenait l’ardent objet de toutes ses énergies, pensées et manœuvres. D’ordinaire follement épris, même provisoirement, Casanova fait souvent le projet d’épouser son inamorata du moment, bien qu’il ne puisse jamais au bout du compte se résoudre à abdiquer sa liberté. Même dans ce cas, il abandonne rarement la femme en question – il lui trouve plutôt un mari, la confie à un nouveau protecteur ou la renvoie chez elle couverte de cadeaux et d’argent. Jamais agressif ou brutal, il se refuse à tirer parti de l’ivresse d’une personne pour profiter d’elle et ne montre aucun goût pour le sadomasochisme ou le fétichisme pervers. Le sexe « sans amour » est vil, tient-il à nous dire. Bien que libertin, il aspire toujours à agir en homme d’honneur. À trois reprises au moins, il vient généreusement en aide à des femmes enceintes délaissées par leurs amants. En fin de compte, donner du plaisir, dit-il, est beaucoup plus important que d’en recevoir.

À vrai dire, le souci de donner du plaisir irrigue ces souvenirs. Alors qu’il sent l’ombre descendre sur lui, Casanova se transporte par l’écriture dans le monde heureux du passé. Ses amours n’occupent guère qu’un tiers de son récit, ce qui laisse beaucoup de latitude pour parler de ses aventures financières (la création d’une loterie, la direction d’une manufacture de soieries), des particularités des villes et des pays qu’il visite, ainsi que des aristocrates, gens de théâtre et autres escrocs avec qui il fraye. Surtout, il fait ce qu’il sait faire le mieux, même aujourd’hui – charmer son public.

Voyez la séduisante ouverture des Mémoires, évoquant les plus anciens ancêtres connus de Casanova. Elle pourrait facilement être prise pour une phrase de Gabriel García Márquez : « L’an 1428, D. Jacobe Casanova né à Saragosse capitale de l’Aragon, fils naturel de D. Francisco, enleva du couvent D. Anna Palafox le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux. » La surprise de la fin – « le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux » – est caractéristique du rythme de l’Histoire tout entière. Consciemment ou non, Casanova truffe son récit d’autant de coups de théâtre qu’en peut contenir la vie elle-même. Sa plus grande découverte en tant qu’autobiographe réside peut-être dans la démonstration que rien de ce que nous avons vécu n’est jamais tout à fait fini : les personnes les plus inattendues ne cessent de réapparaître et, chaque fois, elles ajoutent une nouvelle épaisseur à la relation.

Dans son enfance, Giacomo avait été destiné à la prêtrise, mais il avait renoncé à cette vocation pour tâter, l’une après l’autre, de différentes carrières : soldat, diplomate, violoneux, magicien, escroc, propriétaire de manufacture, mathématicien, joueur professionnel, espion, écrivain. En parcourant l’Europe, il fit montre d’un appétit aussi vorace pour le savoir que pour les vins et les femmes (seule la musique ne l’intéressait guère). Horace et l’Arioste étaient ses poètes préférés et il connaissait, semble-t-il, leurs œuvres par cœur. Il écrivit une histoire de la Pologne, traduisit l’Iliade en italien, produisit plusieurs études de mathématiques, et espéra trouver le succès avec un roman d’amour utopique en cinq volumes qui avait pour cadre une Terre creuse (Icosameron, 1788). Pour ce qui est de ses histoires d’amour non utopiques, il coucha avec des servantes, des actrices, des sœurs de plusieurs familles, des divas, des aristocrates françaises, au moins trois nonnes, quelques hommes, et sa propre fille.

Certaines de ces femmes apparaissent et réapparaissent au cours de ses pérégrinations. Dans sa jeunesse, Casanova passe ainsi quelques semaines sur un domaine de la campagne italienne, où il s’entiche d’une adolescente nommée Lucie. Mais elle est si candide et innocente qu’il ne tente jamais rien de plus qu’une étreinte passagère. C’est mal, mal, mal, nous dit-il – c’est l’un des pires péchés de sa vie. Pourquoi ? Parce qu’il a éveillé les désirs sexuels de Lucie sans les satisfaire. Quelques mois après le retour de Casanova à Venise, elle s’enfuit avec le coureur (3) d’un duc, « coquin célèbre ».

Quelques centaines de pages et dix-huit ans plus loin, Casanova se trouve à Amsterdam où, désœuvré, il se rend dans une sorte de boîte de nuit : « C’était un musicau (4). Une orgie ténébreuse dans un lieu vrai cloaque du vice, honte de la débauche la plus dégoûtante. Le son même de deux ou trois instruments qui formaient l’orchestre plongeait l’âme dans la tristesse. » Un personnage de « mauvaise mine » lui montre bientôt une Vénitienne dans la pénombre. Poussé par sa curiosité habituelle, Casanova s’installe sur une chaise à côté d’elle, mais il est difficile de distinguer ses traits. Il lui demande s’il est vrai qu’elle est vénitienne. On lui apporte une bouteille, qu’il paie avec un ducat ; il lui met dans la main la monnaie, et elle lui propose un baiser, qu’il refuse. Elle lui parle un peu de son passé : « Terre du Frioul, dix-huit ans, un coureur, je me sens ému, je la regarde attentivement, et je reconnais Lucie de Paesan […]. La débauche beaucoup plus que l’âge avait flétri sa figure et toutes ses adjacences. Lucie, la tendre, la jolie, la naïve Lucie, que j’avais tant aimée, et que j’avais épargnée par sentiment, dans cet état, devenue laide et dégoûtante, dans un bordel d’Amsterdam ! Elle buvait sans m’examiner, et sans se soucier de me demander qui j’étais. »

De tels chocs sont récurrents d’un bout à l’autre de ses Mémoires. Un soir, Casanova assiste à un récital de chant, après quoi son attraction principale – un ancien béguin du nom de Thérésa Imer, connue par la suite sous le nom de Mrs. Cornelys – fait passer une assiette en argent en guise de chapeau. Selon son habitude quand il est en fonds, Casanova donne généreusement à la cantatrice, qu’il n’a pas vue depuis plusieurs années. Mais ensuite : « J’ai bien regardé une petite fille de quatre à cinq ans qui la suivait, et qui retourna sur ses pas quand elle fut au bout de la file pour venir me baiser la main. Je fus extrêmement surpris lorsque j’ai vu la tête de cette enfant avec ma même physionomie. J’ai pu dissimuler, mais la petite, attentive à me regarder, se tenait là immobile. »

Cette enfant, Sophie, deviendra l’une des raisons pour lesquelles Casanova voyagera en Angleterre. À Londres, il rencontre une beauté professionnelle appelée Marianne de Charpillon et se rend compte qu’il la connaît déjà. À Paris, six ou sept ans plus tôt, il avait eu une relation avec l’épouse d’un commerçant, qu’il avait emmenée, un après-midi, dans une joaillerie de luxe. Là, une jeune fille âgée d’une douzaine d’années, en compagnie de sa grand-mère, sanglote parce qu’elle n’a pas les moyens de s’offrir une paire de boucles d’oreilles. Pour impressionner sa nouvelle maîtresse, Casanova offre galamment les bijoux à l’adolescente – la future Charpillon. Désormais adulte, la séductrice l’avise de ne pas s’éprendre d’elle. C’est ce qu’il fait, au risque d’être tourmenté, utilisé comme un jouet, frustré, plumé, au point d’envisager le suicide. À la fin, Casanova, amer, acquiert un perroquet à qui il apprend à dire : « Miss Charpillon est plus putain que sa mère. »

 

« Tu oublieras aussi Henriette »

Cependant, de toutes les rencontres fortuites d’une vie bien remplie, aucune n’égale l’histoire romantique de la mystérieuse Henriette, le grand amour du grand amant. À propos des trois mois idylliques qu’ils ont passés ensemble à Parme, Casanova écrit : « Ceux qui croient qu’une femme ne suffise pas à rendre un homme également heureux dans toutes les vingt-quatre heures d’un jour n’ont jamais connu une Henriette. La joie qui inondait mon âme était bien plus grande quand je dialoguais avec elle pendant le jour que lorsque je la tenais entre mes bras pendant la nuit. »

Un jour, cependant, Henriette reçoit une lettre qui lui enjoint de rentrer chez elle en France. Casanova l’accompagne jusqu’à Genève. Ne lui ayant jamais révélé son vrai nom, elle lui demande de ne jamais chercher à la revoir. Une fois sa voiture disparue au coin de la rue, l’amant affligé regagne la chambre qu’ils avaient louée dans une hôtellerie appelée Les Balances – et remarque quelque chose. « J’ai vu écrit sur une des vitres des deux fenêtres qu’il y avait : “Tu oublieras aussi Henriette”. Elle avait écrit ces mots à la pointe d’un petit diamant en bague que je lui avais donnée. »

Mais ce n’est pas la fin de ce que le critique Edmund Wilson a appelé « l’une des plus poignantes histoires d’amour de toute la littérature ». De nombreuses années plus tard, Casanova passe par Genève, l’esprit chargé de souvenirs. Il prend sans réfléchir une chambre aux Balances : « C’était le 20 août 1760. M’approchant de la fenêtre, je regarde par hasard les vitres, et je vois écrit avec la pointe d’un diamant : Tu oublieras aussi Henriette. Me rappelant dans l’instant le moment dans lequel elle m’avait écrit ces paroles, il y avait déjà treize ans, mes cheveux se dressèrent. Nous avions logé dans cette même chambre quand elle se sépara de moi pour retourner en France. Je me suis jeté sur un fauteuil pour me laisser aller à toutes mes réflexions. Ah ! Ma Chère Henriette ! Noble et tendre Henriette que j’ai tant aimée, où es-tu ? Je n’avais jamais su ni demandé de ses nouvelles à personne. Me comparant avec moi-même, je me trouvais moins digne de la posséder que dans ce temps-là. Je savais encore aimer, mais je ne trouvais plus en moi la délicatesse d’alors, ni les sentiments qui justifient l’égarement des sens, ni la douceur des mœurs, ni une certaine probité ; et, ce qui m’épouvantait » – et on touche ici du doigt le réalisme casanovien – « je ne me trouvais pas la même vigueur. »

En fait, la Fortune n’en avait pas encore fini avec Casanova et Henriette. Car vient le jour où, alors qu’il voyage dans les environs d’Aix-en-Provence, la voiture du Vénitien a un accident près d’un château isolé, et un personnage emmitouflé dans un manteau apparaît… Mais au lecteur de découvrir ce qui arrive ensuite.

Peut-être plus importante qu’Henriette, ou que la délicieuse et innocente C.C., ou encore que cette jouisseuse vorace – une religieuse – appelée M.M., il y eut dans la vie de Casanova la marquise d’Urfé. Elle avait possédé la « plus belle gorge de France », mais c’était quarante ans avant qu’elle ne rencontre notre héros ; l’important, à présent, est qu’elle est immensément riche et tout à fait convaincue de la vérité de l’alchimie. Casanova s’est déjà fait passer plusieurs fois pour un mage. Il incite promptement Mme d’Urfé à croire qu’il est doué de pouvoirs immenses, un maître de l’occulte capable de renverser les nations sur un coup de tête. Il tient au premier chef ses pouvoirs d’un « esprit élémentaire » appelé Paralis, avec qui il communique via la kabbale des Nombres. Oui, la crédule est gracieusement autorisée à poser une question à Paralis : « Mme d’Urfé, tremblante de joie, fait sa question et la met en nombres, puis en pyramide à ma façon, et je lui fais tirer la réponse qu’elle met elle-même en lettres. […]. Sa surprise se peignait sur tous ses traits, car elle avait tiré de la pyramide la parole qui était la clef de son manuscrit. Je la quittai, emportant avec moi son âme, son cœur, son esprit et tout ce qui lui restait de bon sens. »

La comparse de Casanova, il va sans dire, prend régulièrement en charge ses dépenses (peut-être à hauteur d’un million de francs) dans l’espoir de profiter de son antique et profonde sagesse. Le rêve le plus cher de Mme d’Urfé est de transférer son âme dans le corps d’un jeune homme. Casanova, on s’en doute, connaît précisément le rituel qui permettra à Seramis, comme il l’appelle désormais, de donner naissance à elle-même, sous la forme d’un enfant mâle – ce qui requiert l’assistance d’une ondine (en fait, une petite délurée appelée Marcoline qu’il a vêtue de vert de pied en cap) et l’un des plus laborieux accouplements de la carrière de l’aventurier vénitien. Le fait que Casanova donne une telle description de lui-même dans le rôle d’un imposteur et d’un charlatan ajoute à la plausibilité de ses Mémoires.

 

L’œil du sociologue

Casanova est constamment en déplacement – certains spécialistes pensent qu’il travaillait comme agent secret pour les francs-maçons – et il observe son environnement avec l’œil du sociologue. Les passants à Vienne ont tous des rosaires, dit-il, de manière à pouvoir dire à la police qu’ils vont à la messe. À Madrid, il est choqué d’avoir interdiction de verrouiller la porte de sa chambre d’hôtel afin que la sainte Inquisition puisse le surveiller. De quoi, demande Casanova, peuvent-ils être si curieux ? « De tout. Par exemple, de savoir si vous mangez gras les jours de jeûne ; s’il y a plusieurs personnes des deux sexes dans la chambre ; si les femmes dorment seules ou avec des hommes ; et si des femmes qui dorment avec des hommes sont leurs épouses légitimes, et pour pouvoir les mettre en prison si leur certificat de mariage ne parle pas en leur faveur. Bref, la sainte Inquisition, señor Don Jaime, est chargée de veiller sans cesse au salut de nos âmes. »

Comme cet exemple le montre, Casanova possède un humour pince-sans-rire, qui frise parfois l’autodérision. Un jour, une Parisienne inconnue propose au jeune Vénitien de l’emmener chez elle à une heure avancée de la nuit, et les deux tourtereaux badinent ensemble dans le fiacre. Quelques jours plus tard, il l’aperçoit de nouveau dans un salon et lui demande poliment de le présenter à leur hôtesse. Elle lui répond que, malheureusement, elle ne le peut, n’ayant pas l’heur de connaître le sieur à qui elle parle. « Je vous ai dit mon nom, Madame. Ne vous souvenez-vous pas de moi ? » L’aristocrate répond alors froidement : « Je me souviens de vous parfaitement ; mais de telles escapades ne nous autorisent en rien à prétendre nous connaître. »

L’Europe de Casanova abonde de personnages aussi hauts en couleur. Il rencontre un gigolo surnommé comte Six Fois, passe une soirée avec ce charlatan charismatique qu’était le comte de Saint-Germain (qu’on ne voit jamais se nourrir et qui prétend être plusieurs fois centenaire), et même « découvre » la belle O’Murphy aux fesses roses, passée à la postérité grâce au portrait provocateur qu’en fit Boucher. À vrai dire, chaque jour semble apporter une nouvelle aventure. Casanova affronte en duel des aristocrates et discute fiscalité avec Frédéric le Grand (qui admire son corps). Il plaisante avec le pape et se promène dans un jardin avec Catherine de Russie. Au soir de sa vie, il conversera même avec Benjamin Franklin à propos du vol en ballon et avec le librettiste de Mozart, Lorenzo Da Ponte, au sujet de Don Giovanni (il lui aurait fourni, selon certains musicologues, quelques idées pour l’intrigue).

En dépit de l’allégresse de ses souvenirs, Casanova nous rappelle périodiquement qu’ils sont rédigés par un vieil homme déprimé, dans un château perdu au milieu de nulle part. Il confesse qu’après ses déboires avec la Charpillon la confiance de sa jeunesse a commencé de s’émousser. À la quarantaine, ses protecteurs et amis étaient déjà morts ou mourants, et il était moins bien accueilli dans le beau monde. Les femmes ne le courtisaient plus, et il devait souvent faire feu de tous ses talents pour s’attirer leurs faveurs.

Mais, dans ses Mémoires, il pouvait revivre certains des plus délicieux moments, et reconnaître qu’il avait eu son heure. Comme ces semaines folles où M.M. lui avait fait commettre toutes sortes d’excès. Elle possédait I Modi, le petit livre des « postures » de l’Arétin, l’édition avec les illustrations explicites de Giulio Romano. « Peut-être pourrions-nous en essayer quelques-unes ? », avait-il suggéré. « La pensée est digne de toi », avait-elle répondu, observant que « certaines sont inexécutables et même insipides ». « C’est vrai, mais j’en ai choisi quatre de très intéressantes. » Heureuse époque.

Giacomo Casanova a mené le type de vie chanceuse et aventureuse dont beaucoup rêvent dans leur jeunesse – et à laquelle ils renoncent pour leur carrière, leur famille, leurs enfants, leur respectabilité. Pas lui, ce séducteur joyeux, ce grimpeur d’échelle sociale amoral, mais triomphant. Il a parcouru le monde comme si c’était son propre théâtre, son sérail, pour ensuite nous dire que c’était merveilleux : « Ceux qui disent que la vie n’est qu’un assemblage de malheurs veulent dire que la vie même est un malheur. Si elle est un malheur, la mort donc est un bonheur. Ces gens-là n’écrivirent pas ayant une bonne santé, la bourse pleine d’or, et le contentement dans l’âme, venant d’avoir entre leurs bras des Cécile, et des Marine, et étant sûrs d’en avoir d’autres dans la suite. […] Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur. Il y a d’ailleurs des malheurs ; je dois le savoir. Mais l’existence même de ces malheurs prouve que la masse du bien est plus forte. Je me plais infiniment quand je me trouve dans une chambre obscure, et que je vois la lumière d’une fenêtre vis-à-vis d’un immense horizon. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 31 mai 2007. Il a été traduit par Philippe Babo.

L’énigme crétoise de la mer du Nord

Rungholt était une cité florissante de Frise du- Nord, en Allemagne. Elle fut engloutie par un raz-de-marée le 26 janvier 1362. Attiré par l’aura mythique de la région, l’ethnologue Hans Peter Duerr y a mené des fouilles en 1994, qui ont conduit à des découvertes tout à fait inattendues : des éclats de céramique, un sceau et des morceaux d’autres objets datant du XIVe siècle avant notre ère, en provenance de Crète. Rien de semblable n’avait jamais été retrouvé au nord des Alpes. Dans Die Fahrt der Argonauten, Duerr exclut que ces objets soient parvenus là par le simple jeu des échanges commerciaux : le sceau n’était pas un bien marchand, mais sacré (dédié à la déesse de la mer), ce qui atteste la présence de Crétois dans ces lointaines contrées. « L’hypothèse de Duerr est que ces navigateurs n’ont pas emprunté la longue et dangereuse route maritime qui passe par le détroit de Gibraltar et le golfe de Gascogne, mais traversé la France en remontant les fleuves, et en démontant leurs bateaux lorsque c’était nécessaire », rapporte Uwe Walter dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Théorie séduisante, juge le critique, mais qui soulève davantage de questions qu’elle n’en résout. Pourquoi, interroge par exemple Walter, n’a-t-on jamais retrouvé trace du passage de ces navires par voie terrestre ?

L’édifiante histoire de la scientologie

C’est l’étude empirique qui a conduit L. Ron Hubbard aux principes fondateurs de la scientologie. Jamais il n’a déclaré avoir eu la moindre révélation. Il a énoncé ses préceptes en 1950 dans La Dianétique, manuel de développement personnel à grand succès, où il présentait la rationalité comme un droit de naissance de l’humanité (1). L’esprit est un ordinateur parfait, y expliquait-il, corrompu par des « données inexactes ». Il exhortait ses lecteurs à méditer sur leur existence en se demandant : « Où est l’erreur ? » Avec l’aide d’un thérapeute amateur, appelé « auditeur », ils pouvaient mettre au jour les traumatismes de l’enfance – une mère ayant tenté d’avorter ou de mœurs trop légères – et devenir moins irrationnels : « La plupart des choses dont Freud avait soupçonné l’existence, comme la “vie dans la matrice”, le “traumatisme de la naissance”, nous les avons confirmées dans la dianétique. »

Hubbard soulignait alors que les principes de sa méthode n’avaient rien à voir avec « un galimatias de mysticisme, de spiritisme ou de religion ». « La dianétique est une science, assurait-il. En tant que telle, elle ne se prononce pas sur la religion, car les sciences reposent sur les lois de la nature. » Immédiatement, des clubs de dianétique se créèrent un peu partout aux États-Unis. Leurs membres s’aidaient les uns les autres à devenir « clairs », c’est-à-dire libres de toute compulsion, névrose ou illusion, capables de percevoir les couleurs avec une vivacité sans précédent, d’accomplir mentalement des calculs complexes et de se rappeler chaque instant de leur vie. Hubbard était tellement sûr des mérites de sa méthode qu’il invita l’American Medical Association à l’étudier. Mais le corps médical ne manifesta aucun intérêt. Dans The Nation, le psychiatre Milton Sapirstein ne trouva rien de plus aimable à dire sur l’ouvrage que ceci : « L’auteur semble croire sincèrement ce qu’il a écrit (2). »

 

Nouvelle forme de science chrétienne

Hubbard prit très mal ce rejet. Et se mit à reconsidérer la distinction qu’il avait opérée entre psychologie et spiritualité. En 1953, il écrivait dans un bulletin interne que le processus consistant à révéler des souvenirs refoulés à travers l’« audition » avait « peut-être un rapport avec la religion, était peut-être une pratique mystique, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’une nouvelle forme de science chrétienne ou d’une absurdité hubbardienne pure et simple ». L’année suivante, embrassant ce qu’il appelait l’« angle religieux », il ouvrit la première Église de scientologie à Los Angeles. L’électromètre, appareil utilisé pour détecter les traumatismes enfouis en mesurant la réaction électrique cutanée [à la manière d’un détecteur de mensonges], n’était plus un outil de diagnostic, mais « un instrument liturgique à part entière, utilisé dans des confessionnaux ».

Dans The Church of Scientology, l’une des rares études universitaires sur ce sujet, Hugh Urban s’intéresse moins aux pratiques des scientologues qu’aux processus juridiques et sémantiques à travers lesquels un ensemble de croyances devient un culte. Professeur d’études religieuses à l’université d’État d’Ohio, l’auteur s’intéresse au rôle du secret dans les religions. Il raconte ici comment Hubbard a réagi aux défis juridiques et politiques posés à son autorité, en essayant – souvent avec succès – de garder ses théories secrètes. S’il s’en était tenu à sa conception initiale de la dianétique, sa pratique aurait pu être étudiée et jugée selon des critères scientifiques. Une religion, en revanche, peut transformer des lieux communs du développement personnel en une ressource rare, réservée à un petit nombre ; et les critiques peuvent être rejetées comme des preuves d’intolérance ou des stratégies de persécution.

Comme toute thérapie, la scientologie attirait des individus à la recherche d’un récit expliquant pourquoi elles n’avaient pas tiré le meilleur parti de leur vie. Le reniement de la médecine par Hubbard n’exigeait que de légers ajustements. Il lui suffisait de remplacer le mot « cerveau » (et les vagues références à son architecture) par les termes « esprit » et « âme », et d’élargir sa conception du temps. Si un patient (qu’on appelle un « préclair ») ne se rappelait pas avoir subi de mauvais traitements, un « auditeur » l’encourageait à penser à son vécu dans le ventre maternel ; si aucun traumatisme ne surgissait là non plus, on le pressait de se remémorer ses vies antérieures, dans d’autres galaxies, sur plusieurs centaines ou milliers d’années. Par ces souvenirs retrouvés, les préclairs étaient initiés à la mythologie scientologique, dont la clé de voûte est l’histoire d’un dictateur intergalactique nommé Xenu qui collabora, il y a 75 millions d’années, avec des psychiatres pour massacrer une population d’extraterrestres dont les âmes torturées habitent aujourd’hui le corps des êtres humains.

La scientologie devint rapidement l’une des voix les plus sonores (et les moins claires) de l’antipsychiatrie des années 1960 : la première édition internationale du magazine du mouvement, Freedom, montrait des diables cornus en train de pratiquer des lobotomies. Pour les adeptes, les « psys » étaient des conspirateurs qui voulaient dominer le monde. La survie de la nouvelle Église reposait sur l’assurance – née du rejet et du dépit – que la religion était seule capable d’étudier l’esprit humain.

Mais Hubbard ne renonça jamais vraiment au rêve d’expliquer le monde par la science. Comme il manquait de crédibilité en la matière, il définit sa pratique dans les termes les plus vagues. Sa vie même prouvait l’efficacité de la scientologie. Dans son livre Mission into Time (3), Hubbard prétendait avoir triomphé de son inconscient ; il se rappelait désormais « avec certitude » chaque instant de son existence. « Les petits détails, comme ce que j’ai pris au petit déjeuner il y a deux trillions d’années, se perdent parfois, ici et là, mais pour le reste, ce n’est pas un mystère. »

Le fondateur de la scientologie avait commencé à explorer les possibilités rédemptrices de la science dans les années 1930 et 1940, alors qu’il rédigeait d’interminables nouvelles (il produisait près de 400 feuillets par mois) pour Astounding Science Fiction, le magazine alors le plus populaire du genre. Il se faisait une très haute idée de sa puissance créatrice, mais considérait de toute façon les artistes comme des êtres supérieurs, libérés de la croyance en une réalité unique.

 

L’exemption fiscale, aubaine financière

Le roman de Hubbard Typewriter in the Sky, publié en 1940, raconte l’histoire de Horace Hackett, un écrivain qui fait de son meilleur ami le personnage de son propre livre. Chaque fois que Hackett prend une décision créative, la réalité de son ami change : il évolue d’une scène à l’autre, impuissant, « emporté par une force entièrement invisible et intangible ». À la fin d’une longue journée de travail, Hackett songe, un verre de scotch à la main, que « les récits vous inspirent parfois un sentiment… quasi divin ».

Quand Hubbard se mit à interpréter ce pouvoir de manière littérale, bon nombre de ses collègues se détournèrent de son travail. Un extrait de La Dianétique fut publié en 1950 dans Astounding Science Fiction et, selon Judith Merril, collaboratrice régulière du magazine, cela marqua la fin de l’âge d’or : au lieu d’utiliser l’imagination pour poser des questions dérangeant les normes sociales, il prescrivait désormais des solutions fantastiques de moins en moins en phase avec le monde.

La religion créerait une espèce suprêmement rationnelle, capable de toutes sortes d’exploits stupéfiants : guérir les malades, communiquer avec les plantes, léviter. Après les avoir considérées comme une tare, Hubbard voyait désormais ses années d’auteur de SF comme une phase productive de « recherche ». Grâce à la science-fiction, il avait découvert un temps où les hommes pouvaient transcender les limites de l’univers physique.

On pourrait sans doute réduire la scientologie au projet d’une vanité démesurée, n’étaient ses vingt-six années de bataille avec le fisc américain. L’organisation a intenté plus de 2 200 procès à l’Internal Revenue Service (pour harcèlement et violation du Premier amendement sur la liberté de religion et d’expression, entre autres). Finalement, en 1993, l’IRS, saigné par les honoraires d’avocats, accorda à la scientologie l’exemption fiscale dont bénéficient les Églises, au terme d’un règlement d’un montant de 12,5 millions de dollars. Les autorités fiscales sont en somme devenues le test décisif permettant d’identifier la religion aux États-Unis. « Les batailles juridiques et extra-juridiques complexes opposant l’Église et le fisc, note Urban, ont joué un rôle central dans l’évolution de la définition de la religion elle-même. »

Urban ne se prononce pas sur le sujet ; à ses yeux, la religion est d’abord une forme de discours, domaine que l’Église maîtrise parfaitement. Par ses conférences, ses livres, ses émissions de radio et ses films de propagande, la scientologie s’est réinventée à grand renfort de références au surhumain et à l’éternel, même si le but de cette redéfinition était matériel. Le statut d’exemption fiscale fut une aubaine financière. La religion, déclara Hubbard, attirerait plus de « clients ». Tout au long des années 1960 et 1970, la scientologie s’est ainsi changée en secte chrétienne. Les bureaux, transformés en églises, affichaient désormais des « preuves visuelles » de spiritualité, telles que croix et autels. Les « auditeurs », rebaptisés « révérends », portaient costume noir, croix en argent et col ecclésiastique. Selon Hubbard, un ministre devait « s’habiller de manière à ne pas heurter l’idée qu’on se fait communément d’un pasteur ». L’Église lança aussi des « enquêtes messianiques » pour identifier les qualités que le public attendait d’un messie. De nombreux membres rechignaient à cette évolution, surtout les amateurs de science-fiction, mais Hubbard les assura qu’il interprétait la religion dans un sens large, humaniste : « Avant de dire “la religion, grrrr”, pensez à ceci : il s’agit d’une religion pratique et la religion est le plus vieil héritage dont l’Homme dispose. »

Contrairement à d’autres auteurs, Urban n’analyse pas cette mue en termes de simple manœuvre financière. Il situe Hubbard dans la lignée des auteurs de SF qui concevaient la réalité comme une « fiction collective créée par le fait que nous consentions à la considérer comme réelle ». Pour Hubbard, la faculté de forger sa propre réalité était une liberté d’essence divine ; il comparait cette « création et gestion d’univers » à « un écrivain assis à sa table ».

Cette vision romantique de la création artistique contribua au recrutement de vedettes d’Hollywood – Tom Cruise, John Travolta, Juliette Lewis, Kirstie Alley, Peaches Geldof –, dont le rôle est d’attester que la scientologie rend « les gens doués encore plus doués (4) ». Même William Burroughs, durant son bref passage par l’Église, se vanta dans Freedom d’être devenu un écrivain plus imaginatif et nia que des artistes guéris de leurs névroses et compulsions puissent être privés d’inspiration. Il devint ensuite un critique de premier plan : « La scientologie est un modèle de système de contrôle, un État de fait, doté de ses propres tribunaux, de sa propre police, de son régime de récompenses et de châtiments. Elle s’appuie sur un noyau dur très fermé, comme la CIA. »

Hubbard avait souvent comparé la vie à un jeu, et il ne voulait pas « jouer une partie secondaire avec la scientologie. Ce n’est pas un truc amusant qu’on fait faute de mieux ». En l’espèce, il s’agissait de choisir ce que nous percevons comme « vrai », et de rejeter tout le reste comme illusoire. Cette religion postmoderne s’évertuait pourtant bientôt à en devenir une « vraie ». Les disciples de Hubbard – parmi lesquels on trouvait aussi bien des hippies que des jeunes gens instruits et ambitieux – le surprirent par l’intensité de leur foi. En 1954, à Philadelphie, le fondateur de l’Église déclarait à un groupe d’étudiants que ses adeptes étaient plus convaincus que lui par la cosmologie scientologique. « En général, je vous fais marcher. Je ne crois à aucune de ces choses et je ne veux pas qu’on y adhère […]. Tout ce que je demande c’est qu’on jette un œil à ces informations pour voir si nous ne pouvons pas être un tout petit peu en désaccord avec cet univers. »

Hubbard reconnaissait qu’il était facile de saper le sens des réalités des individus, puis de le remplacer, pratique qu’on appelle aussi « lavage de cerveau ». Urban n’aborde pas les controverses et les délits qui ont forgé l’image publique de la scientologie – considérant que ce n’est pas dans ses attributions –, mais il donne ce faisant une vision incomplète de la postérité de la « conception postmoderne du moi et de la réalité » qu’avait Hubbard. Au cours des vingt dernières années, de nombreuses enquêtes, fondées sur des entretiens avec des transfuges, ont montré l’horreur vécue par certains membres. D’anciens scientologues, dont beaucoup avaient signé avec l’Église un contrat les engageant pour plusieurs milliards d’années, l’accusent de violences physiques et psychologiques, de harcèlement, de kidnapping. Ils ont été isolés de force, astreints au travail et affamés.

La scientologie prétend réaliser ce fantasme de la psychologie moderne : accéder directement au contenu de l’esprit. Il faut constamment affronter et dissiper cette illusion omniprésente que l’on appelle la vie normale. Les membres prouvent leur dévotion en se soumettant à des « contrôles de sécurité », la main sur un électromètre : « Avez-vous parfois des pensées qui vous mettent mal à l’aise ? Êtes-vous coupable de quoi que ce soit ? Collectionnez-vous les objets sexuels ? Avez-vous un jour eu des pensées négatives à l’encontre de L. Ron Hubbard ou de la scientologie ? Êtes-vous hostile au fait que l’on s’immisce dans votre vie privée ? Méritez-vous d’être libre ?… »

L’Église a standardisé l’expression des individus par l’adoption d’un jargon scientifique. Les verbes furent « substantivés de force », selon l’expression de Hubbard. De nouveaux termes apparurent : l’amour fut rebaptisé « affinité », un être irrationnel « aberré », un être malfaisant « SP » (personne suppressive) (5) et les mauvais échos médiatiques « enthéta ».

 

« Méritez-vous d’être libre ? »

Urban décrit un Hubbard obsédé par la surveillance, et attribue sa paranoïa au climat de la guerre froide. Dans les années 1940 et 1950, il écrivait des lettres au FBI dans lesquelles il affirmait que des communistes allaient l’attaquer, que les Russes voulaient s’emparer de ses recherches, qu’un inconnu s’était introduit dans son appartement et lui avait infligé une décharge électrique de 100 volts. « Semble dément », nota un agent du FBI dans son dossier. Sa maladie donna naissance à un monde où rien n’était anodin. Le paranoïaque « intègre logiquement à son système tous les événements, toutes les personnes, toutes les remarques et tous les incidents fortuits », explique un personnage dans la nouvelle de Philip K. Dick Shell Game.

La croisade contre le fisc servit bientôt à justifier un éventail de délits qui ne firent qu’intensifier la paranoïa de l’Église. Les scientologues embauchèrent des détectives privés pour espionner les agents de l’IRS, dans l’espoir de découvrir des habitudes peu glorieuses à étaler au grand jour (alcoolisme, adultère, violation du code de la construction, etc.). Au milieu des années 1970, des fidèles s’infiltrèrent dans les bureaux du fisc – un scientologue y était devenu employé – et volèrent 30 000 pages de documents relatifs à l’Église, dont des rapports critiques sur Hubbard. L’un des dossiers dérobés portait sur une réunion durant laquelle les responsables de l’administration avaient envisagé de modifier leur définition de la religion, un tribunal ayant récemment statué que la scientologie remplissait les critères. Le larcin finit par être dévoilé et onze personnes furent incarcérées, dont la troisième épouse de Hubbard. Le fondateur, mentionné comme coconspirateur non poursuivi, vécut caché pour le reste de ses jours.

Urban a écrit ailleurs que les religions avaient au XXe siècle « privilégié les aspects mystiques, secrets, élitistes », au mépris des affaires de ce monde. Plus que tout autre nouveau culte, la scientologie a fait du secret une source de pouvoir et l’auteur montre qu’elle est mal armée pour relever les défis de l’ère Internet : « L’hémorragie d’informations en ligne, écrit-il, est la plus grande menace pour l’Église au XXIe siècle. » La doctrine officielle, incluant les révélations jusque-là réservées à ceux qui atteignaient le plus haut degré de formation scientologique (après avoir payé des centaines de milliers de dollars pour y parvenir), est désormais disponible gratuitement sur le Web et l’histoire de Xenu est très largement diffusée. Au cours des dix dernières années, selon l’American Religious Identification Survey, l’Église a perdu près de 20 000 membres (6). L’un des biographes de Hubbard, lui-même ancien adepte, a confié à Urban qu’on en était peut-être à « la dernière génération de scientologues ».

Le fondateur avait anticipé la nécessité de contrôler l’histoire de sa religion, dont il avait fait un récit structuré, rythmé et sensationnel. Le seul moyen de gérer un journaliste est de « lui confier un sujet en le persuadant que c’en est un ». Suivant son exemple, l’Église cite à présent la longue histoire des menaces qui ont pesé sur elle (une sorte d’« inquisition ») comme preuve de son authenticité religieuse. Dirigée par David Miscavige, successeur de Hubbard [mort en 1986], l’Église a réagi de manière agressive à la publication en ligne de documents confidentiels, traitant la galaxie des hackers comme son nouvel ennemi, aussi menaçant que la psychiatrie. Elle présente les attaques contre ses documents secrets comme une atteinte à la liberté de culte. « Si nous sommes engagés dans une guerre qui nous paraît une question de vie ou de mort, nous nous battrons jusqu’au bout, a déclaré Miscavige dans l’une de ses rares interviews. C’est ce que ferait toute institution attachée à ses objectifs, en particulier une organisation religieuse. C’est l’histoire même de la religion. »

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 26 janvier 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Internet va-t-il tuer le plagiat ?

Loin de n’être qu’un objet d’opprobre ou de ridicule, le plagiat est presque consubstantiel à la littérature. Considérez la remarquable chaîne plagiaire qui relie Pyrame et Thisbé d’Ovide à West Side Story, en passant par Théophile de Viau et Shakespeare. Ou la description de Cléopâtre par Shakespeare, pompée mot pour mot chez Plutarque… Beaucoup des plus grands auteurs pratiquent en effet le plagiat sans vergogne, voire le revendiquent, comme Montaigne : « Parmi tant d’emprunts je suis bien aise d’en pouvoir dérober quelqu’un, le déguisant et difformant à nouveau service (1). » Car le plagiat, dans sa version légitime, est tentative de s’inscrire dans une lignée intellectuelle, à la façon d’Emerson qui, selon Proust, commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Les idées sont bel et bien « de libre parcours », comme disent les juristes, et se transmuent continuellement en passant de l’un à l’autre.

Certains, tel Schopenhauer, se moquent des plagiaires : « Seul celui qui prend directement dans sa propre tête la matière de ce qu’il écrit est digne d’être lu (2). » Mais d’autres, tel Michel Foucault, se moquent d’être plagiés (« Quel nom dites-vous ? Attali. Mais qui est ce monsieur ? Il a écrit un livre ? Je ne savais pas (3) »). En littérature, le « collage » façon Braque ou Matisse est parfois toléré. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est le copier-coller de l’ère numérique. Paradoxalement, Internet qui rend le plagiat si facile et tentant, le rend aussi fort dangereux, car le Web permet théoriquement de détecter le moindre emprunt inavoué. Quelques récentes victimes des outils de traque électronique (comme Turnitin.com) : Quentin Rowan, l’auteur d’Assassin of Secrets, livre entièrement fabriqué à partir des lambeaux d’au moins douze autres romans d’espionnage ; ou Pal Schmitt, le président hongrois, qui avait copié 200 pages sur les 215 de sa thèse… d’éducation physique. Sans oublier le très prometteur ministre allemand de la Défense, K.T. zu Guttenberg (alias baron zu Googleberg) ou le moins prometteur Saïf al Islam. Mais que les plagiaires amateurs se rassurent : le Web n’est pas (encore) infaillible. La preuve : ce texte lui-même, qui compte son bon lot de plagiats.

 

 

Éloge de la pensée lente

Contrairement à ce que dit l’adage, la première impression n’est pas toujours la bonne. Ni même d’ailleurs la deuxième, qui est souvent influencée par la première… On pourrait résumer ainsi l’œuvre de Daniel Kahneman, « probablement le plus grand psychologue de l’histoire », selon Janice Gross Stein du Globe and Mail. Kahneman est l’un des deux représentants de sa discipline à avoir reçu le Nobel d’économie, en 2002 (1). Avec feu son confrère Amos Tversky, il a réduit à néant le mythe de l’Homo economicus, cet agent supposé rationnel, garant de l’efficience des marchés,  qui dominait la théorie économique classique.

Dans Thinking, Fast and Slow – son premier ouvrage de vulgarisation –, Kahneman explique que nous possédons tous un double système de pensée, instinctive d’une part (ce qu’il appelle le « système 1 ») et  analytique de l’autre (le « système 2 »). Au système 1, l’intuition et les réflexes conditionnés ; au système 2, les raisonnements complexes et l’esprit critique. Cette présentation n’a évidemment pas vocation à décrire l’anatomie complexe du cerveau, mais offre « une métaphore qui aide à comprendre les processus mentaux », précise Christopher Shea, du Washington Post. « Le premier système, précise-t-il, intervient lorsque nous calculons 1 + 1, conduisons sur une route dégagée et raisonnons par stéréotypes. Le second nous aide à résoudre des opérations plus complexes, à remplir notre déclaration d’impôts et à ne pas envoyer promener notre patron lorsque cela nous démange. »

La pensée instinctive nous vient de la nuit des temps – « sans doute un héritage du cerveau de nos ancêtres mammifères, qui leur a permis de survivre dans un monde rempli de grands prédateurs reptiliens », explique le physicien Freeman Dyson dans la New York Review of Books. Elle est ultrarapide, mais pas toujours fiable : « Dans la jungle, mieux valait réagir de façon inappropriée, mais très vite, que correctement mais trop tard. » La pensée analytique, beaucoup plus sophistiquée, prend le relais en évaluant et corrigeant au besoin nos intuitions. Tout se passe bien tant que le système 1 propose et que le système 2 dispose. Mais le grand apport de Kahneman est d’avoir montré que, bien souvent, le système 2 se repose. Une raison à cela : « L’activation du système 2 demande un effort mental coûteux en temps et en énergie », explique Dyson. Or, « notre quotidien est organisé de façon à économiser la pensée ».

Mais le naturel paresseux du système 2 est lourd de conséquences. Expériences à l’appui, Kahneman a identifié une vingtaine de ces illusions courantes – les « biais cognitifs » – qu’engendre notre pensée la plus intuitive et émotionnelle. Ces schémas de pensée erronés et récurrents interviennent dans tous les domaines de l’existence. L’« illusion de validité » – notre tendance à surévaluer notre propre jugement – et le « biais de confirmation » – le fait de rechercher ou d’interpréter des informations renforçant ce que l’on pense déjà – ont par exemple une influence sur nos choix électoraux (lire le dossier « Pourquoi voter ? », Books, n° 31, avril 2012). Autre biais fameux, l’« aversion pour la perte » désigne la tendance à préférer éviter une perte plutôt que de réaliser un gain : « Les expériences montrent que la plupart des sujets préféreront être sûrs de recevoir 46 dollars plutôt que d’avoir 50 % de chances d’en obtenir 100, alors qu’ils devraient rationnellement choisir la seconde option », constate Businessweek. Sans doute parce que la douleur de la perte est bien plus grande que la joie du gain. On peut encore citer la « planification erronée », la sous-estimation presque systématique du coût d’un projet, qu’il s’agisse d’une nouvelle cuisine – une étude citée par le New York Times montre que  les Américains évaluent en moyenne cette réfection à la moitié de son coût réel ! – ou d’une centrale nucléaire. Tout cela, peut-on penser, est à désespérer de la raison humaine. Heureusement, The Economist se montre rassurant : « Le système 1 ne fonctionne en général pas si mal. Comme l’écrit Kahneman lui-même, “la plupart  de nos jugements et de nos actions sont corrects la plupart du temps”. »

 

Croissance

Comparées à la belle entrée « Croissance » du Grand Robert, les quelques malheureuses lignes du Littré font voir que cette notion a crû, elle aussi. De naturelle et tranquille elle est devenue à la fois indispensable, irrépressible et omniprésente – quasi divine. Theilhard dit que Dieu est « éternelle croissance ». De croissance à croyance, il n’y que l’espace d’un petit lapsus intellectuel. La danse du politique devant son totem de croissance relègue au rang du simple trémoussement celle de l’homme de lettres devant les honneurs. D’elle viendra la manne universelle : travail, santé, pouvoir, amour, gloire et beauté. La croissance est le sel de la vie, la clef de la voûte.

La croissance est-elle nécessaire à la santé économique, et la santé économique au bonheur des hommes ? Peut-être. C’est possible.  Il faudrait vérifier. Mais on ne sache pas que pendant les Trente Glorieuses­ (1945-1973), où la croissance française était de 5 %, avec des pointes à 7 %, l’on se soit gobergé tous les jours dans le bidonville de Nanterre. Passons.

Il fut un temps où l’on défendait la croissance zéro, et même la décroissance (qu’on nomme aujour­d’hui, litotement, « croissance négative ») ; mais c’était le fait de vilains barbus vêtus de peaux de bête qui sentaient mauvais. Ceux pour qui nous votons, avons voté, voterons, sont tous d’accord sur deux postulats : il faut porter costume, cravate ; il faut chercher la croissance avec les dents. Voilà une douteuse unanimité. (Toutes les unanimités sont douteuses, sans doute l’avez-vous remarqué. Derrière le concert de l’unanimité, on entend le bruit des bottes. Par exemple, le flic est très unanime.) L’économiste Alfred Sauvy a gagné, qui célébrait la politique de natalité, attaquait les syndicats et enseignait au Collège de France. Mort en 1990, Alfred Sauvy a désormais son prix Alfred-Sauvy, ses lycées Alfred-Sauvy. Il a même eu son centenaire, Alfred Sauvy, en 1998, gage paradoxal d’immortalité. Il faut des jeunes, disait Sauvy. Beaucoup de jeunes, de plus en plus. Il avait remarqué que les êtres vivants, pour peu qu’on les y pousse, avaient tendance à se reproduire. Il s’en émerveillait.

Il y en a plein la Chine, des jeunes. Nous sauveront-ils ? Et la croissance chinoise peut-elle se déployer autrement qu’en nuisant à la nôtre ? La croissance résout-elle plus de problèmes qu’elle n’en pose ? Croissez et multipliez, disait Dieu. Il paraît que « croissez » est une mauvaise traduction, et qu’il faut entendre « fructifiez ». C’est déjà plus subtil. Mais quant à la multiplication, qu’on prend pour de la croissance, il semblerait qu’on ait obéi à la lettre.

N’oublions pas que la science a prouvé qu’il était impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages. Les jeunes, il faut les nourrir, éventuellement avec des fraises venues de Chine, et des haricots verts kényans. Les chauffer, les éclairer, faire rouler leur voiture. Et si possible les occuper à un travail prenant et rémunérateur. Les loger, fût-ce dans des conteneurs transformés en appartements, ou des capsules à la japonaise, empilées, de deux mètres sur un, et dans lesquelles on entre à quatre pattes. On ne va tout de même pas loger les étudiants de la Sorbonne dans les alentours : le prix du mètre carré, dans le quartier, est en pleine croissance.

 

Desencuentro

« Ils avaient tout pour se plaire et tout les destinait à se rencontrer. Même jour, même heure, même seconde, ils se croisèrent entre le soixante-quinzième et le soixante-seizième étage de l’Empire State Building, lui grimpant avec l’ascenseur A, elle descendant avec le B. Ce fut le desencuentro le plus désolant de l’universelle épopée amoureuse. »

Desencuentro est un substantif espagnol désignant le fait de manquer ou rater une rencontre.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant ». Il désigne un enfant et plus rarement un adulte qui n’arrête pas de poser des questions.

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Aux racines du mal algérien

La sélection de « La poupée de feu » parmi les finalistes du « Goncourt arabe » a redonné une visibilité bien méritée à ce livre paru en 2010 (1). Cinquième roman du journaliste et écrivain arabophone Bachir Mefti, il dresse une fresque saisissante des décennies 1970 et 1980 en Algérie – une période charnière, à mi-chemin de l’indépendance et de la guerre civile. « Le livre plonge aux racines du mal qui a consumé à cette époque tout ce qu’il y avait de beau chez l’individu algérien, le transformant tantôt en démon assoiffé de pouvoir et de richesses, indifférent au sort des autres, tantôt en pauvre hère courant après une bouchée de pain », commente le site culturel Ferdjioua Forum.

La « poupée de feu » du titre désigne le personnage principal, Réda Chaouech ; un homme qui, comme l’expliquait l’auteur dans un entretien à La Tribune d’Alger en 2010, a l’impression d’être « devenu la marionnette de forces occultes qui l’utilisent pour servir leurs intérêts ». Originaire d’un quartier populaire de la capitale, Réda a grandi sous la coupe d’un père cruel, un gardien de prison qui torturait dans ses geôles les opposants au régime de Boumediene, et à qui il s’est promis de ne jamais ressembler. Jeune homme, il s’éprend de Rania, une femme plus âgée que lui, amoureuse d’un autre. Ne supportant pas qu’elle repousse ses avances, Réda se consume de rage, jusqu’au jour fatal où il la viole. Alors il comprend que « sa destinée ne différera pas de celle de son défunt père » ; il se met à suivre ses traces, prêtant main-forte à la machine répressive qui précipitera son pays dans la « décennie de sang » des années 1990.

À cette histoire, Mefti superpose celle d’un écrivain – un certain Bachir Mefti – qui reçoit un jour un courrier de Réda, un ancien étudiant dont il a perdu la trace depuis dix ans. Le courrier contient le manuscrit de ses Mémoires, que Réda lui demande de publier. L’occasion pour l’auteur de développer une réflexion sur le rôle politique des intellectuels, mais aussi une façon de tenir le lecteur en haleine : « Je fais partie de ceux qui pensent que la réalité est parfois plus insolite que la fiction, confiait Mefti à La Tribune. C’est ce qui a motivé mon choix de présenter le roman comme s’il s’agissait des aveux d’un personnage réel, alors que j’ai tout imaginé. »

Cette construction rappelle au poète et critique palestinien Jihad Hadib celle du Loup des steppes, chef-d’œuvre de Hermann Hesse dans lequel le narrateur se retrouve en possession d’un étrange manuscrit, où il croit reconnaître des fragments de sa propre vie : « Les Mémoires retrouvés par Harry Haller dans Le Loup des steppes ressemblent à ceux laissés par Réda Chaouech dans “La poupée de feu”, à cette différence près que Hermann Hesse n’apparaissait pas derrière son narrateur, alors que Bachir Mefti [laisse croire qu’il] reçoit lui-même le manuscrit de son héros », constate Hadib dans les pages d’Al-Ittihad, le quotidien des Émirats arabes unis. Chez Mefti, « le romancier-narrateur livre le manuscrit de Réda dans sa version brute, sans y apporter de modifications, tandis que le narrateur de Hesse intervient dans le récit pour en combler les vides et réorganiser des événements dépourvus d’ordre chronologique […]. Dans les deux cas, toutefois, nous sommes en présence d’un personnage vivant sous l’emprise du passé. Tandis que Harry Haller incarne l’anéantissement de l’individu par la machine de guerre en Europe, Réda Chaouech passe pour une victime du pouvoir autoritaire et de l’appareil répressif algérien ». Mefti ne cherche pourtant pas à dédouaner ce Réda qui dénonce sans cesse des crimes dont il se rend lui-même coupable : « Par moments, je voulais tuer mon personnage, avant qu’il perde son âme à tout jamais », lit-on dans le même entretien, où l’écrivain expliquait s’interroger sur la « nature du système » algérien, sa capacité supposée à « conditionner nos psychologies, faisant de nous des personnes paralysées, incapables d’assumer la moindre responsabilité et préférant imputer nos fautes à des hommes de l’ombre ». 

1. Le Prix international de la fiction arabe a été décerné en mars à l’écrivain libanais Rabee Jaber pour son roman « Les Druzes de Belgrade » (Al-Markez al-Thaqafi al-Arabi, non traduit en français).

Le mot du mois

« Les livres ont conduit les uns à la science, les autres à la folie. »

Pétrarque, De la réputation des écrivains, 1356.