Ole avait découvert ce cinéma par hasard, comme c’était le cas pour beaucoup de choses dans sa vie. C’était à l’époque où il avait compris qu’il ne pourrait pas former un autre groupe, qu’il ne rencontrerait plus jamais un nouveau Frank ni un nouveau Malcolm ; à l’époque où il avait eu l’idée d’ouvrir un bar – parce que c’est une idée assez répandue chez tous ceux qui vont zoner dans les bars.
Il avait visité plusieurs endroits dans la ville avant de jeter son dévolu sur un ancien magasin de fringues.
Avant la guerre, c’était le siège luxueux de l’entreprise Karl Weisskopf, une maison fondée à Vienne, et tout l’immeuble appartenait à ses propriétaires. La femme de Weisskopf, une actrice célèbre, était devenue la star du théâtre local. Le couple n’avait pas d’enfants et comptait de nombreux amis parmi les sommités du coin, des acteurs, des réalisateurs, des metteurs en scène, des musiciens et des écrivains. C’est Frank qui avait raconté tout cela à Ole après l’avoir lu quelque part.
Pendant la guerre, les Weisskopf s’étaient volatilisés dans le silence assourdissant qui pesait sur la Pologne, et leur boutique était devenue le siège du Secours d’hiver pour les soldats envoyés successivement sur les fronts de l’Est, de l’Ouest, du Nord puis du Sud. Ça aussi, Frank l’avait lu quelque part. Après la guerre, on avait recommencé à y vendre des vêtements, mais bien moins élégants et de moins bonne qualité que ceux de monsieur Weisskopf. C’était une boutique de vêtements professionnels : pour les cuisiniers, les assembleurs, les sylviculteurs, les bouchers. Ole s’en souvient.
L’état de la maison se dégradait, et le commerce avait fini par fermer. Puis le vieil immeuble avait continué à se détériorer. Son emplacement, sur un large boulevard animé par le va-et-vient régulier des tramways, avait plu à Ole. Le bail était presque gratuit, comme partout dans la région à cette époque où, dans une partie de l’Europe, les Allemands recommençaient lentement à se mélanger entre eux, tandis que, ailleurs sur le continent, Serbes, Croates et Albanais kosovars voulaient à tout prix se séparer, et ce non seulement parce que tout est lié, mais aussi, comme le dit Frank, parce que le monde a besoin d’équilibre.
C’est donc là qu’Ole avait ouvert son bar, le baptisant Helsinki. Le nom de la ville où la tournée d’Automat aurait dû atteindre son apothéose, mais où ses membres n’étaient jamais parvenus. Ole avait atterri à cet endroit, et c’était son Helsinki à lui.
Il n’avait que des images floues de la Finlande, tirées de ce qu’il avait vu dans des films très lents et quasiment muets. Il connaissait aussi quelques groupes de musique. On lui avait raconté que les habitants des pays nordiques appréciaient le minimalisme et il s’en était inspiré : il ne servait que du café, de la bière, du vin, dix marques de vodka, quelques autres alcools forts et des boissons sans alcool. Il préparait aussi un cocktail maison à base de vodka : de la vodka allongée avec de l’eau minérale, une vieille recette finlandaise d’après ce qu’il avait entendu dire.
De temps en temps, un Finlandais débarqué par erreur dans cette ville atterrissait par erreur au Helsinki et prenait le bar en photo. Quand on demandait à Ole pourquoi le Helsinki s’appelait ainsi, il répondait inlassablement :
– C’est là-bas que je suis né.
– Alors vous êtes Finlandais ?
– Oui, mais j’ai oublié le finlandais.
C’était vrai, le Helsinki marquait le début de sa nouvelle vie. Sans son bar, peut-être aurait-il perdu la tête comme Frank. Y a-t-il une différence entre oublier une langue et oublier une vie ? Avant le Helsinki, son existence s’écoulait dans des reflets, la demi-obscurité et le demi-jour, la poussière et la fumée, il était là puis n’y était plus, et parfois, très rarement, il poussait un cri douloureux qui transperçait le brouillard.
Le bar était déjà ouvert quand Gabi en avait poussé la porte. Ole cherchait quelqu’un pour la cuisine, avait-elle entendu dire. Ce n’était pas le cas, mais le lendemain elle lui avait apporté une de ses soljanka (1) pour la lui faire goûter. Il avait d’abord refusé catégoriquement, cela lui avait grandement suffi, quand il était plus jeune, d’en retrouver dans son assiette chaque semaine à l’école, à la maison et à la brasserie. Mais il avait fini par y tremper ses lèvres. C’était excellent, doux et délicieusement relevé à la fois.
« Dans le train pour Moscou, même le secrétaire général m’a demandé la recette. Mais je ne la lui ai pas donnée, avait raconté Gabi. Il était furax. Le secret culinaire, c’est un peu comme le secret militaire ou un secret amoureux, non ? Il ne m’a pas dit, lui, si les Russes avaient des missiles nucléaires chez nous. Ni, du reste, s’ils en avaient. Parfois je me demande si tout ne s’est pas effondré parce que j’ai refusé de lui divulguer la recette de ma soljanka. Ce qui signifierait que j’ai bien fait de ne pas lui livrer. »
Gabi est à peine plus jeune que la mère d’Ole, et avant elle travaillait dans le wagon-restaurant des trains qui transportaient des touristes ouest-allemands en Bulgarie ou dans les Tatras (2). Elle avait appris à cuisiner les meilleures omelettes du monde et également la soljanka, ce petit miracle constitué de légumes et de restes de viande et de charcuterie, d’une tranche de citron et de crème fraîche, capable à coup sûr de faire un sort aux gueules de bois matinales. C’est là-dessus qu’Ole avait bâti la notoriété du Helsinki. On n’y sert aucun autre plat chaud ; pour ceux qui veulent manger froid, il y a toujours les rollmops marinés façon Gabi, et des beignets de la boulangerie au dessert.
La soljanka est la seule chose au monde que Débrouille-Toi-Tout-Seul ne sait pas faire, parce que ce n’est pas le genre de recettes qu’il est prêt à étudier à fond. Ole le paie en bières et en soupes pour qu’il s’occupe occasionnellement de la maintenance du bar. Quelques années après l’ouverture du Helsinki, Ole avait décidé de rénover l’électricité ; c’est alors que, en faisant une saignée dans le mur du couloir, Débrouille-Toi-Tout-Seul avait fait tomber une brique. Il avait tapé à côté et une autre avait cédé. Petit à petit, il avait creusé une ouverture de la taille d’une porte et découvert une pièce cachée. À l’intérieur se trouvaient quelques tables, un divan, un projecteur, une toile qui servait d’écran et surtout, un tas de boîtes de films. Il y avait aussi un petit bar portatif garni de cognac de plus de soixante-dix ans d’âge.
Ole avait éclairé la pièce avec sa lampe électrique pour lever le voile sur tous les recoins de cet endroit oublié. Débrouille-Toi-Tout-Seul s’était chargé de dépoussiérer le projecteur, de déplier le câble, de remettre des fils neufs et de lancer l’un des films. Qui sait quels spectateurs venaient les regarder dans cet endroit dissimulé à l’arrière d’un luxueux magasin de mode, et quel genre de soirées y était organisé. Qui sait pourquoi monsieur Weisskopf avait condamné cette salle, faisant disparaître ce secret à jamais.
Le Mystère de la cave du château.
Un hiver dans un chalet de montagne.
Un été caniculaire en Afrique.
Noire.
Brune.
Toute de cuir vêtue.
Tels étaient les titres de ces films. Ou encore :
Trois vierges.
Une soirée dans un internat de jeunes filles.
Le Bateau de l’amour.
Mademoiselle Rose.
Deux amies.
Ces soirées clandestines devaient être particulièrement chaudes.
Ole décida de renouer avec la tradition. De temps en temps, il convie donc quelques amis et leur projette des films. Quand il y a une soirée cinéma, le Helsinki est fermé. Tous les invités ont fait le serment de ne jamais révéler l’existence de cet endroit, sous peine de provoquer l’arrêt définitif des séances.
Parfois, Ole se projette des films muets pour lui tout seul. Il se cale bien au fond d’un fauteuil avec un šnyt (3) et des cigarettes. Et il contemple ces pubis non rasés, ces moustaches interminables, ces bouches avides et ces pénis en action, tout droit sortis d’une époque révolue. Il se demande quel fut leur destin. Si ces hommes sont devenus des soldats qui ont, par exemple, mis le feu à des villages biélorusses, assassiné et violé des femmes. Ou bien si, au contraire, ils se sont dispersés en Pologne orientale comme Weisskopf et toute sa famille, après que leurs voisins eurent, eux aussi, décidé qu’ils ne voulaient plus les voir habiter à côté de chez eux.
Difficile de deviner, d’après ces prises de vue, si ces baiseurs-prestidigitateurs étaient devenus des nazis ou des victimes. Ou alors quelque chose entre les deux. Le porno efface les frontières et le temps, parce que c’est toujours la même chose.
Et ces femmes ? Ces belles poitrines opulentes, ces furies qui mettaient les hommes à genoux, où sont-elles aujourd’hui ?
C’est peut-être quand il est tout seul devant un film qu’Ole se sent le mieux : personne ne lui court après, personne ne le sollicite. C’est sans doute ici qu’Ole se sent le plus chez lui. Dans son cinéma privé. Parfois, il entend de légers craquements, semblables au bruit que l’on fait en marchant sur du verre brisé. Il regarde autour de lui mais ne voit personne. Encore un phénomène ordinaire dans cette ville en particulier, et en Allemagne plus généralement. Après l’Holocauste, tous les Allemands devraient croire aux esprits, comme le dit Frank.
Quand le film est terminé, il ne reste plus sur la toile blanche que ces deux yeux d’un bleu-vert tranchant qui l’avaient imploré de les suivre autrefois. Parfois, ils le laissent en paix. Cela avait été le cas pendant quelques années. Il avait essayé de les effacer, de les expulser hors de lui à tout jamais en jouant, en fumant, en se soûlant, en baisant… Mais ils étaient revenus. Même quand il ne les voyait pas, cette fille était toujours là, près de lui. Cette petite fille tchèque voulait simplement qu’il reste auprès d’elle. Parfois, quand il était bourré, il criait son nom. Mais, absorbé par les murs du cinéma, jamais il ne lui revenait en écho. Conclusion : elle était toujours là.
Cet extrait est tiré du roman La Fin des punks à Helsinki, paru chez Books Éditions le 2 avril 2012. Il a été traduit par Caroline Vigent et Morgan Corven.