Le cinéma

Ole avait découvert ce cinéma par hasard, comme c’était le cas pour beaucoup de choses dans sa vie. C’était à l’époque où il avait compris qu’il ne pourrait pas former un autre groupe, qu’il ne rencontrerait plus jamais un nouveau Frank ni un nouveau Malcolm ; à l’époque où il avait eu l’idée d’ouvrir un bar – parce que c’est une idée assez répandue chez tous ceux qui vont zoner dans les bars.

Il avait visité plusieurs endroits dans la ville avant de jeter son dévolu sur un ancien magasin de fringues.

Avant la guerre, c’était le siège luxueux de l’entreprise Karl Weisskopf, une maison fondée à Vienne, et tout l’immeuble appartenait à ses propriétaires. La femme de Weisskopf, une actrice célèbre, était devenue la star du théâtre local. Le couple n’avait pas d’enfants et comptait de nombreux amis parmi les sommités du coin, des acteurs, des réalisateurs, des metteurs en scène, des musiciens et des écrivains. C’est Frank qui avait raconté tout cela à Ole après l’avoir lu quelque part.

Pendant la guerre, les Weisskopf s’étaient volatilisés dans le silence assourdissant qui pesait sur la Pologne, et leur boutique était devenue le siège du Secours d’hiver pour les soldats envoyés successivement sur les fronts de l’Est, de l’Ouest, du Nord puis du Sud. Ça aussi, Frank l’avait lu quelque part. Après la guerre, on avait recommencé à y vendre des vêtements, mais bien moins élégants et de moins bonne qualité que ceux de monsieur Weisskopf. C’était une boutique de vêtements professionnels : pour les cuisiniers, les assembleurs, les sylviculteurs, les bouchers. Ole s’en souvient.

L’état de la maison se dégradait, et le commerce avait fini par fermer. Puis le vieil immeuble avait continué à se détériorer. Son emplacement, sur un large boulevard animé par le va-et-vient régulier des tramways, avait plu à Ole. Le bail était presque gratuit, comme partout dans la région à cette époque où, dans une partie de l’Europe, les Allemands recommençaient lentement à se mélanger entre eux, tandis que, ailleurs sur le continent, Serbes, Croates et Albanais kosovars voulaient à tout prix se séparer, et ce non seulement parce que tout est lié, mais aussi, comme le dit Frank, parce que le monde a besoin d’équilibre.

C’est donc là qu’Ole avait ouvert son bar, le baptisant Helsinki. Le nom de la ville où la tournée d’Automat aurait dû atteindre son apothéose, mais où ses membres n’étaient jamais parvenus. Ole avait atterri à cet endroit, et c’était son Helsinki à lui.

Il n’avait que des images floues de la Finlande, tirées de ce qu’il avait vu dans des films très lents et quasiment muets. Il connaissait aussi quelques groupes de musique. On lui avait raconté que les habitants des pays nordiques appréciaient le minimalisme et il s’en était inspiré : il ne servait que du café, de la bière, du vin, dix marques de vodka, quelques autres alcools forts et des boissons sans alcool. Il préparait aussi un cocktail maison à base de vodka : de la vodka allongée avec de l’eau minérale, une vieille recette finlandaise d’après ce qu’il avait entendu dire.

De temps en temps, un Finlandais débarqué par erreur dans cette ville atterrissait par erreur au Helsinki et prenait le bar en photo. Quand on demandait à Ole pourquoi le Helsinki s’appelait ainsi, il répondait inlassablement :

– C’est là-bas que je suis né.
– Alors vous êtes Finlandais ?
– Oui, mais j’ai oublié le finlandais.

C’était vrai, le Helsinki marquait le début de sa nouvelle vie. Sans son bar, peut-être aurait-il perdu la tête comme Frank. Y a-t-il une différence entre oublier une langue et oublier une vie ? Avant le Helsinki, son existence s’écoulait dans des reflets, la demi-obscurité et le demi-jour, la poussière et la fumée, il était là puis n’y était plus, et parfois, très rarement, il poussait un cri douloureux qui transperçait le brouillard.

Le bar était déjà ouvert quand Gabi en avait poussé la porte. Ole cherchait quelqu’un pour la cuisine, avait-elle entendu dire. Ce n’était pas le cas, mais le lendemain elle lui avait apporté une de ses soljanka (1) pour la lui faire goûter. Il avait d’abord refusé catégoriquement, cela lui avait grandement suffi, quand il était plus jeune, d’en retrouver dans son assiette chaque semaine à l’école, à la maison et à la brasserie. Mais il avait fini par y tremper ses lèvres. C’était excellent, doux et délicieusement relevé à la fois.

« Dans le train pour Moscou, même le secrétaire général m’a demandé la recette. Mais je ne la lui ai pas donnée, avait raconté Gabi. Il était furax. Le secret culinaire, c’est un peu comme le secret militaire ou un secret amoureux, non ? Il ne m’a pas dit, lui, si les Russes avaient des missiles nucléaires chez nous. Ni, du reste, s’ils en avaient. Parfois je me demande si tout ne s’est pas effondré parce que j’ai refusé de lui divulguer la recette de ma soljanka. Ce qui signifierait que j’ai bien fait de ne pas lui livrer. »

Gabi est à peine plus jeune que la mère d’Ole, et avant elle travaillait dans le wagon-restaurant des trains qui transportaient des touristes ouest-allemands en Bulgarie ou dans les Tatras (2). Elle avait appris à cuisiner les meilleures omelettes du monde et également la soljanka, ce petit miracle constitué de légumes et de restes de viande et de charcuterie, d’une tranche de citron et de crème fraîche, capable à coup sûr de faire un sort aux gueules de bois matinales. C’est là-dessus qu’Ole avait bâti la notoriété du Helsinki. On n’y sert aucun autre plat chaud ; pour ceux qui veulent manger froid, il y a toujours les rollmops marinés façon Gabi, et des beignets de la boulangerie au dessert.

La soljanka est la seule chose au monde que Débrouille-Toi-Tout-Seul ne sait pas faire, parce que ce n’est pas le genre de recettes qu’il est prêt à étudier à fond. Ole le paie en bières et en soupes pour qu’il s’occupe occasionnellement de la maintenance du bar. Quelques années après l’ouverture du Helsinki, Ole avait décidé de rénover l’électricité ; c’est alors que, en faisant une saignée dans le mur du couloir, Débrouille-Toi-Tout-Seul avait fait tomber une brique. Il avait tapé à côté et une autre avait cédé. Petit à petit, il avait creusé une ouverture de la taille d’une porte et découvert une pièce cachée. À l’intérieur se trouvaient quelques tables, un divan, un projecteur, une toile qui servait d’écran et surtout, un tas de boîtes de films. Il y avait aussi un petit bar portatif garni de cognac de plus de soixante-dix ans d’âge.

Ole avait éclairé la pièce avec sa lampe électrique pour lever le voile sur tous les recoins de cet endroit oublié. Débrouille-Toi-Tout-Seul s’était chargé de dépoussiérer le projecteur, de déplier le câble, de remettre des fils neufs et de lancer l’un des films. Qui sait quels spectateurs venaient les regarder dans cet endroit dissimulé à l’arrière d’un luxueux magasin de mode, et quel genre de soirées y était organisé. Qui sait pourquoi monsieur Weisskopf avait condamné cette salle, faisant disparaître ce secret à jamais.

Le Mystère de la cave du château.
Un hiver dans un chalet de montagne.
Un été caniculaire en Afrique.
Noire.
Brune.
Toute de cuir vêtue.

Tels étaient les titres de ces films. Ou encore :

Trois vierges.
Une soirée dans un internat de jeunes filles.
Le Bateau de l’amour.
Mademoiselle Rose.
Deux amies.

Ces soirées clandestines devaient être particulièrement chaudes.
Ole décida de renouer avec la tradition. De temps en temps, il convie donc quelques amis et leur projette des films. Quand il y a une soirée cinéma, le Helsinki est fermé. Tous les invités ont fait le serment de ne jamais révéler l’existence de cet endroit, sous peine de provoquer l’arrêt définitif des séances.

Parfois, Ole se projette des films muets pour lui tout seul. Il se cale bien au fond d’un fauteuil avec un šnyt (3) et des cigarettes. Et il contemple ces pubis non rasés, ces moustaches interminables, ces bouches avides et ces pénis en action, tout droit sortis d’une époque révolue. Il se demande quel fut leur destin. Si ces hommes sont devenus des soldats qui ont, par exemple, mis le feu à des villages biélorusses, assassiné et violé des femmes. Ou bien si, au contraire, ils se sont dispersés en Pologne orientale comme Weisskopf et toute sa famille, après que leurs voisins eurent, eux aussi, décidé qu’ils ne voulaient plus les voir habiter à côté de chez eux.

Difficile de deviner, d’après ces prises de vue, si ces baiseurs-prestidigitateurs étaient devenus des nazis ou des victimes. Ou alors quelque chose entre les deux. Le porno efface les frontières et le temps, parce que c’est toujours la même chose.
Et ces femmes ? Ces belles poitrines opulentes, ces furies qui mettaient les hommes à genoux, où sont-elles aujourd’hui ?

C’est peut-être quand il est tout seul devant un film qu’Ole se sent le mieux : personne ne lui court après, personne ne le sollicite. C’est sans doute ici qu’Ole se sent le plus chez lui. Dans son cinéma privé. Parfois, il entend de légers craquements, semblables au bruit que l’on fait en marchant sur du verre brisé. Il regarde autour de lui mais ne voit personne. Encore un phénomène ordinaire dans cette ville en particulier, et en Allemagne plus généralement. Après l’Holocauste, tous les Allemands devraient croire aux esprits, comme le dit Frank.

Quand le film est terminé, il ne reste plus sur la toile blanche que ces deux yeux d’un bleu-vert tranchant qui l’avaient imploré de les suivre autrefois. Parfois, ils le laissent en paix. Cela avait été le cas pendant quelques années. Il avait essayé de les effacer, de les expulser hors de lui à tout jamais en jouant, en fumant, en se soûlant, en baisant… Mais ils étaient revenus. Même quand il ne les voyait pas, cette fille était toujours là, près de lui. Cette petite fille tchèque voulait simplement qu’il reste auprès d’elle. Parfois, quand il était bourré, il criait son nom. Mais, absorbé par les murs du cinéma, jamais il ne lui revenait en écho. Conclusion : elle était toujours là.

 

Cet extrait est tiré du roman La Fin des punks à Helsinki, paru chez Books Éditions le 2 avril 2012. Il a été traduit par Caroline Vigent et Morgan Corven.

Métaphysique des marionnettes

Voilà un livre qui examine enfin la « vaste littérature » des marionnettes, de la version originale de Pinocchio par Carlo Collodi – qui, en fait de mignon pantin, figure un gamin cruel (1) – au Théâtre de Sabbath, ce roman de Philip Roth construit autour d’un personnage de marionnettiste aux doigts perclus d’ar­throse, en passant par L’Homme au sable, un conte de E.T.A. Hoff­mann dont le héros tombe amoureux d’un automate. L’auteur, universitaire, dissèque tous les paradoxes de ces objets tantôt inertes, tantôt animés, à la frontière de la vie et de la mort, du monde de l’enfance enchantée et de celui des adultes manipulateurs. Son Puppet peut se lire comme un essai savant ou comme « un recueil de poésie dans lequel on pioche, et dont on savoure les intuitions à chaque page », commente le New York Times

1. Lire à ce sujet « Les deux vies de Pinocchio », Books, n° 4, avril 2009, p. 42.

La machine à jouir de Wilhelm Reich

Wilhelm Reich, le « père de la révolution sexuelle », a d’abord été un élève connu de Sigmund Freud, le père de la psychologie moderne. Il était encore un étudiant lorsqu’il fut admis au sein de la Société psychanalytique de Vienne, en 1920, avec déjà en tête une idée révolutionnaire : et si la sexualité, ce besoin fondamental mais longtemps si honteux de l’homme, était le remède à la plupart de nos maux, pour peu qu’on ne la réprime pas ? En affirmant que le plaisir sexuel est bénéfique, et que plus on a d’orgasmes, mieux on se porte, Reich heurtait de plein fouet l’idée pieuse selon laquelle faire l’amour dans un but non reproductif est un péché. Et ouvrait ainsi avec audace de nouveaux horizons humanistes. Comme l’écrit Christopher Turner dans Adventures in the Orgasmatron, « Reich émettait l’hypothèse excitante d’un lien entre émancipation sexuelle et changement social ». L’épanouissement des sens était en somme le plus court chemin vers la société harmonieuse.

George Boyce aurait certainement approuvé. Par les chaudes soirées de printemps, il aimait à écumer les rues en compagnie d’un ami, à la recherche de jeunes femmes à l’esprit large, avec qui partager des étreintes anonymes. La chasse était presque toujours fructueuse. En général, « il suffisait d’un regard un peu appuyé », raconte Deborah Lutz dans son livre Pleasure Bound (1). Comme si draguer n’était pas assez facile comme ça, Boyce et ses compères pouvaient aussi consulter des guides pratiques répertoriant les exploits d’autres damoiseaux et indiquant les lieux et les horaires les plus propices à leur quête. Pour ces jeunes gens raffinés, ardents partisans et praticiens du sexe furtif, l’époque était clairement à la libération. Au placard les interdits et les inhibitions d’antan ! Les individus sexuellement éclairés pouvaient s’adonner sans entrave ni culpabilité aux joies de l’« étreinte génitale » chère à Reich. Voilà qui complique le récit habituel de la révolution sexuelle des années 1960, en raison de cette légère bizarrerie chronologique : l’éveil libidinal ici décrit se déroulait aux beaux jours de l’Angleterre victorienne : « Comme il était facile d’avoir des aventures dans le Londres des années 1860 ! », s’exclame Lutz.

 

Ventilateur, grille-pain, vibromasseur

Alors que l’Anglais victorien reste dans l’imaginaire populaire un être désespérément prude, au désir refoulé, Lutz entreprend de dévoiler le bas-ventre frémissant de cette société. L’auteure fait surgir une époque où des hommes tels que Boyce et son ami le peintre Dante Gabriel Rossetti pratiquaient l’amour libre, tandis que de « respectables gentlemen » amateurs de plaisirs d’un autre genre « arpentaient la nuit les rues de Londres en quête de jeunes grenadiers prêts à s’offrir dans des toilettes publiques ». Le sexe n’était pas seulement un passe-temps fort couru, c’était aussi un sujet de conversation majeur, et un objet d’étude. L’écrivain, aventurier, traducteur et grand collectionneur de pornographie Richard Burton fonda ainsi en 1863 le Cannibal Club, dans le but d’offrir à ses amis un lieu où « analyser les pratiques “déviantes” et s’encourager mutuellement dans l’exploration des marges de la sexualité, que ce soit à tire personnel ou artistique », écrit Lutz. (Parmi les amis en question figuraient des artistes renommés tel le poète Algernon Swinburne, grand amateur de flagellation.) Ces incursions dans l’inconnu érotique s’accompagnaient invariablement de « vins rares, de steaks, de côtelettes de porc ou d’agneau, et de toutes sortes de mets ».

Comme la nôtre, la révolution sexuelle des Anglais victoriens était portée par des innovations dans le domaine des idées, mais aussi de la technique. Les médecins avaient eu recours depuis des siècles aux « massages pelviens » pour traiter l’hystérie de leurs patientes. Mais, au début des années 1880, le premier vibromasseur électromécanique fut breveté par le docteur Joseph Mortimer Granville, contribuant à un développement considérable de cet acte médical particulier. (Notons que le vibromasseur serait autorisé à la vente sans ordonnance vingt ans plus tard, et figurerait parmi les premiers appareils électriques à entrer dans les foyers, juste après la machine à coudre, le ventilateur, le grille-pain, et la bouilloire. Il reste à ce jour le principal équipement de bien des ménages fonctionnels.)

Pour Lutz, tous ces hommes « avançaient à tâtons vers une nouvelle conception du corps sexuel ». Swinburne, en particulier, « faisait progresser à grands pas dans son art un nouveau questionnement hérétique : le culte des sens pouvait-il se substituer à la foi en Dieu ? ». Ce « nouveau paradigme de l’érotisme » dépassait alors de loin le cadre des virées nocturnes d’une poignée de libertins. Les sciences commençaient à éclipser l’autorité de l’Église et des Écritures ; certains libres-penseurs comme Edward Carpenter (philosophe et poète précurseur de la cause homosexuelle) ou Havelock Ellis (pionnier de la sexologie surnommé « le Darwin du sexe ») mentionnaient dans leurs écrits différents types de comportements qu’ils ne présentaient ni comme des actes contraires à la morale, ni comme des maladies ; des communautés socialistes se formaient, sortes de communautés hippies avant l’heure (le thé en plus). On pourrait être tenté d’en conclure que la libération sexuelle est en réalité née au XIXe siècle, et que Reich ne fit que poursuivre la route tracée par les sémillants Anglais de l’époque victorienne. Mais ce serait omettre que le XVIIIe siècle avait lui aussi connu sa révolution sexuelle…

Plus d’un siècle avant le Cannibal Club, les membres du Hell-Fire Club s’assignaient le même genre de mission : « La recherche des délices sensuels, du plaisir sexuel et d’une alternative à la religion », écrit l’historienne Evelyn Lord, qui a consacré un ouvrage à cet ensemble de sociétés secrètes où « l’hédonisme régnait en maître, dans une ambiance de sociabilité et de sexualité rampante (2) ». À l’instar du « Cannibal » Club, la dénomination « Hell-Fire » (littéralement « les flammes de l’enfer ») était provocante, ses honorables membres étaient issus des classes sociales supérieures et partageaient un certain scepticisme à l’égard de l’establishment religieux, assorti d’un culte du corps et de la nature.

Le Londres de la fin du XVIIIe siècle avait aussi son accessoire mythique : le « lit céleste », inventé par un certain James Graham, un Écossais qui avait abandonné ses études de médecine avant d’aller apprendre l’électricité auprès d’un collaborateur de Benjamin Franklin. À son retour des États-Unis, en 1781, Graham présenta son « merveilleux édifice » : un grand lit électrifié cerné par quarante piliers de verre. Surmontée d’un dôme (également en verre), la couche était inclinée à un angle supposément idéal pour la procréation, et reliée à une sorte d’orgue produisant des « sons célestes » pendant la copulation (le volume augmentant à mesure que l’acte gagnait en ferveur). Certes, le dispositif ne passa pas à la postérité comme le vibromasseur de Mortimer Granville ; mais il fut un temps le centre d’intérêt des connaisseurs londoniens. Parmi les usagers célèbres, on peut citer la duchesse de Devonshire, le duc de Richmond ou encore le journaliste et parlementaire libéral John Wilkes – également membre du Hell-Fire Club.

À chaque génération, il s’est trouvé des hommes et des femmes convaincus d’avoir découvert un secret inconnu de leurs ancêtres. Témoin, outre les illuminés de l’érotisme au XVIIIe siècle avec leurs orgasmes électrifiés et leur hédonisme débridé, les beaux esprits jouisseurs du XVIIe comme le poète libertin John Wilmot avec son célèbre vers « L’on avait bu beaucoup de vin, et tenu de graves discours / Sur qui baisait qui, et qui faisait pire », ou encore les rabelaisiens du siècle précédent. Et l’on pourrait remonter ainsi jusqu’à la célébration des perversions polymorphes par le poète latin Catulle, précédé en cela par quantité d’auteurs antiques. Chacun à son époque a pu s’imaginer en Cortez du coït contemplant un océan de ressources érotiques. Nous semblons éprouver un besoin étrange de croire que notre façon de faire l’amour – acte universel grâce auquel nous sommes tous sur cette terre – est sans précédent dans l’histoire. Cela rappelle notre fameuse incapacité à imaginer que nos parents copulaient. Cette répugnance à admettre que nos aïeux ont pu connaître et ressentir ce que nous connaissons et ressentons est précisément ce qui permet des révolutions sexuelles sans fin. Et pourtant, ce qui fut sera à nouveau et ce qui a été fait sera refait… Il n’y a rien de nouveau sous la couette.

Au XXe siècle, cette illusion de la nouveauté érotique est devenue partie intégrante de la culture de masse. Le Dr Alex Comfort, l’auteur du bestseller international Les Joies du sexe paru en 1972, était persuadé que ses jeunes contemporains avaient inventé le sexe « ludique », avancée majeure « vers le bonheur de l’humanité ». Pour paraphraser le poète anglais Philip Larkin, certains baby-boomers s’imaginent encore que « les rapports sexuels ont commencé en 1963 », quelque part « entre la fin de l’interdiction de Lady Chatterley et le premier album des Beatles ».

Comme dans les époques précédentes, le rêve de l’émancipation érotique allait de pair avec celui de l’émancipation politique. Christopher Turner raconte que Wilhelm Reich forgea l’expression « révolution sexuelle » dans les années 1930, pour exprimer sa conviction marxisante qu’« une authentique révolution politique serait possible uniquement si l’on en finissait avec le refoulement sexuel, seule chose qui ait selon lui saboté les efforts des bolcheviques ». Après avoir étudié à Vienne avec Freud, Reich s’installa à Berlin, où il adhéra au Parti communiste allemand. Mais il était trop radical pour les Allemands et fut exclu du Parti en 1933. Un an plus tard, il était renvoyé de l’Association psychanalytique internationale, en raison de son militantisme politique, et parce qu’il invitait ses patients à suivre leurs séances en sous-vêtements. Comme Freud au début de sa carrière, il entrait en contact physique avec eux, appliquant des pressions sur leur « armure corporelle » dans l’espoir de faire céder les carcans et les résistances. Le but ultime de l’opération était de favoriser l’« orgasme réflexe », une convulsion incontrôlée de tout le corps, bien distincte d’un banal orgasme.

Non que Reich méprisât la jouissance ordinaire. Au contraire, le « but véritable de la thérapie » fut toujours pour lui clair et invariable : « Rendre le patient capable d’orgasme. » Le père de la psychanalyse ne le désavoua pas tout de suite mais, même quand il signait encore ses lettres à Reich « Votre dévoué Freud », il s’inquiétait de voir son disciple « se concentrer sur une seule chose à l’exclusion des autres, peut-être même au point de cultiver des dadas », comme il l’écrivait dans une lettre récemment découverte.

La théorie de Reich selon laquelle la révolution sexuelle avait le pouvoir de faire obstacle à la vague fasciste en Europe trouva néanmoins une audience aux États-Unis. Reich débarqua à New York en 1939, trente ans tout juste après la première visite de Freud à Manhattan. Et son principe de l’épanouissement sexuel comme préalable à l’épanouissement de la démocratie gagna du terrain dans l’après-guerre. Dans un article intitulé « La nouvelle génération perdue », l’écrivain américain James Baldwin a brossé le tableau d’une époque où les gens « troquaient l’idée de changer le monde par la politique pour l’idée de changer le monde par la régénération psychique et sexuelle ».

 

L’orgasme contre le cancer

Si la libération par la fornication avait été prônée par les avant-gardes des siècles précédents, l’apport de Reich résidait dans un appareil inédit, spécialement conçu dans ce but : une machine censée capturer la puissance thérapeutique de l’orgasme. Cet « accumulateur d’orgone », ou « boîte à orgone », ressemblait à une cabine téléphonique en bois, garnie de tôle et de laine d’acier. « Reich la considérait comme un instrument quasiment magique, capable de démultiplier la “force orgastique” de ses utilisateurs, améliorant ainsi leur état de santé, notamment mentale », écrit Turner. Elle devait selon lui intensifier les « flux mystérieux » susceptibles de venir à bout non seulement des barrières psychiques, mais aussi « du cancer, des irradiations et de toute une série de maladies moins graves ».

Comme le lit céleste, la boîte à orgone eut de célèbres adeptes : J.D. Salinger, Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs, Saul Bellow et Norman Mailer en étaient tous friands [lire Books, « Les utopies de la médecine communiste », n° 12, mars 2010]. Mailer en conservait d’ailleurs une petite collection dans sa maison du Connecticut. D’après l’un de ses amis, « elles étaient de très belle facture, l’une d’elles s’ouvrant comme un œuf de Pâques dont on refermait le couvercle après s’être glissé à l’intérieur ». James Baldwin écrirait que, « rétrospectivement, la découverte de l’orgasme – ou plutôt de la boîte à orgone – était la moins farfelue des méthodes proposées » à l’époque.

Reich avait aussi ses détracteurs, en particulier Albert Einstein qui, après quinze jours de tests, déclara que la boîte n’était d’aucune utilité. Reich lui rendit la monnaie de sa pièce en considérant que « l’énergie atomique, dont la crainte perturbait la psyché américaine dans les années 1950, interférait avec l’orgone, ce qui expliquait pourquoi le traitement ne guérissait pas tous les patients ». Le marxisme affiché de Reich et ses accointances passées avec les communistes lui valurent d’être placé sous surveillance peu après son arrivée sur le sol américain. Son dossier au FBI allait s’étoffer, jusqu’à compter 789 pages. En 1954, suite à une enquête de la Food and Drug Administration (l’agence fédérale chargée des autorisations de mise sur le marché des produits alimentaires et des médicaments), un tribunal lui interdit de louer ou de vendre ses boîtes à orgone. Ayant refusé de se soumettre au jugement, Reich fut condamné à deux ans de prison. Il mourut d’une crise cardiaque à l’âge de 60 ans, pendant son incarcération dans un pénitencier de Pennsylvanie, en 1957. Il avait alors sombré dans la paranoïa, persuadé que des ovnis étaient en train d’attaquer la Terre.

La théorie de l’orgone lui survécut. Selon Turner, « Reich avait sans doute, plus que tout autre philosophe du sexe, donné à l’engouement érotique des années 1960 une justification intellectuelle et jeté les bases théoriques de la nouvelle ère ». En janvier 1964, Time qualifiait Reich de « prophète », affirmant que l’Amérique ressemblait désormais à « une boîte à orgone géante… Plus besoin de rester plié en quatre pendant un temps donné. La machine englobe tout le continent et fonctionne en continu ». Le phénomène souleva une nouvelle série d’inquiétudes, autour des pressions du puritanisme inversé, dont le même article se faisait l’écho : « Le grand péché aujourd’hui n’est plus de céder au désir, mais de ne pas s’y abandonner pleinement ou de ne pas en retirer une satisfaction suffisante. » La même année, le Vatican dénonçait la pilule contraceptive – craignant peut-être que « l’orgasme ne remplace la Croix comme symbole de l’accomplissement et de l’aspiration suprême », ainsi que le formula l’écrivain catholique Malcolm Muggeridge en 1966.

Il s’avéra, cependant, que la couleur politique de l’orgasme n’était pas aussi définie que l’imaginait Reich. Son successeur désigné, Elsworth F. Baker, directeur de l’Orgone Institute Diagnostic Clinic (et plus tard fondateur de l’American College of Orgonomy), était un conservateur invétéré. Il se mit à insister pour que ses patients de gauche se convertissent aux idées de droite dans le cadre de leur thérapie. L’un d’eux a ainsi confié à Turner : « Baker soutenait que les conservateurs étaient en meilleure santé, car les progressistes reproduisaient un schéma de rébellion infantile contre l’autorité parentale. » Dans un ouvrage de 1967 intitulé L’Homme pris au piège, Baker affirmait que « seule une odieuse déformation de la vérité orgonomique » permettrait d’associer « l’œuvre, la pensée et les aspirations de Reich pour l’humanité à celles des progressistes, gauchistes et beatniks d’aujourd’hui qui essaient tous plus ou moins de se réclamer de l’orgonomie ». De son point de vue, les jeunes ne faisaient que se vautrer dans l’anarchie et la promiscuité, détournant à des fins anti-américaines – « Faites l’amour, pas la guerre », etc. – le pouvoir libérateur « découvert » par son mentor. Reich était lui-même devenu sur le tard un républicain enthousiaste. D’après l’un de ses anciens patients, « il avait fini par penser que l’humanité n’était pas encore prête pour la liberté ».

John Wilkes, du Hell-Fire Club, avait vécu le même genre de dilemme en 1780, lorsqu’une manifestation anticatholique dégénéra en émeute à Londres (les « Gordon Riots »). Cette débauche d’incendies et de pillages reflétait selon Geoffrey Ashe, l’auteur d’une histoire du Hell-Fire Club publiée en 1974 (3), l’« abolition des contraintes » prônée par le club – laquelle « débordait désormais les salons des gentlemen pour se transformer en soulèvement des masses ». Wilkes, qui avait entre-temps été élu lord-maire de Londres, « ne pouvait esquiver le problème. Devant le spectacle des flammes et de la violence, il décida que cela n’avait rien à voir avec la liberté [et] prit la tête de la répression ». Sa conclusion était à peu près la même que celle d’Elsworth Baker ou de Wilhelm Reich à la fin de sa vie : « La liberté sans entrave ne peut fonctionner qu’à l’intérieur d’un club exclusif. » Tous les étendards n’étaient pas bons à brandir ; certains méritaient plutôt d’être brûlés. Après tout, la bonne vieille théorie trotskiste de la révolution permanente repose sur l’idée que les forces de la contre-révolution sont elles aussi permanentes. Et c’est certainement vrai des libérations sexuelles, quelle que soit l’époque : elles ont autant de chances de dévorer leurs enfants que d’être dévorées par eux. Le besoin de transgresser les règles n’existe pas sans celui de les édicter. Ce qui explique sans doute pourquoi même le pire des débauchés peut finir notable.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 19 septembre 2011. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

Les femmes du président

Que n’a-t-on dit ou écrit sur le Watergate, ce scandale qui coûta son fauteuil au président Richard Nixon en 1974 ? Quarante ans tout juste après le cambriolage des locaux du Parti démocrate, à l’origine de l’affaire, un romancier réussit pourtant à captiver les critiques avec un énième livre sur le sujet. Il est vrai que le Watergate de Thomas Mallon ne creuse pas les sillons habituels. Il mentionne à peine les légendaires Bob Woodward et Carl Bernstein – les journalistes qui ont « sorti » l’affaire –, s’attarde en revanche longuement sur des protagonistes oubliés, comme Fred LaRue, l’homme de l’ombre républicain chargé d’acheter le silence des cambrioleurs. Surtout, Mallon met en lumière les « femmes du Watergate », actrices ou témoins du scandale : la stoïque épouse du président, Pat Nixon ; Rose Mary Woods, sa loyale secrétaire, accusée d’avoir effacé des enregistrements compromettants pour lui ; ou encore l’inénarrable Alice Roosevelt Longworth, fille du président Teddy Roosevelt et confidente de Nixon, dont les bons mots acides sont restés célèbres à Washington. Cette galerie de personnages forme selon le Washington Post un récit « plein d’esprit et chaleureux ».

Quiz spécial éducation

1) Dans la Crète antique,  l’un des rites initiatiques pour  un adolescent consistait à :

A – manger sans marquer de pause tout le contenu d’une tête de taureau, tout juste décapité.
B – traverser à la nage la distance  qui sépare Cnossos de l’île de Dia.
C – commettre un simulacre de viol sur un autre garçon, puis vivre reclus avec lui pendant plusieurs mois avant de retourner au sein  de la communauté.

2) Pour devenir excellent dans l’accomplissement d’une tâche complexe, il faut :

A – 1 000 heures de pratique.
B – 10 000 heures de pratique.
C – 20 000 heures de pratique.

3) Selon le sociologue allemand Hartmut Rosa, l’une des spécificités  de la modernité est que :

A – nous acquérons de plus en plus les connaissances essentielles auprès de nos pairs et de moins  en moins auprès de nos aînés et des personnes âgées.
B – la transmission du savoir au sein de la famille est, au contraire, renforcée.
C – les professeurs vont être peu à peu remplacés par des robots adaptés au profil de chaque élève.

Réponses dans le prochain numéro et dans les numéros 8, 15 et 28 de Books.

Réponses du quiz précédent : 1) B (lire « Le silence est d’or », Books, n° 14, p. 16) ;  2) B (lire « Le cerveau musicien », Books, n° 14, p. 18) ; 3) C (lire « Des pathologies  peu ordinaires », Books, n° 14, p. 21).

La Suisse sans Guillaume Tell

Guillaume Tell n’était pas suisse, et son existence même est incertaine, rappelle un récent ouvrage de l’universitaire Volker Reinhardt. Un historien helvète du XVIe siècle, Aegidius Tschudi, s’est probablement inspiré d’une légende danoise pour faire de ce personnage un symbole de la résistance des cantons face aux Habsbourg à la fin du XIIIe siècle. Le récit édifiant de ses exploits – dont le fameux épisode de la pomme – fut ensuite popularisé par le dramaturge allemand Friedrich von Schiller, à qui l’on doit selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung « cette image idéalisée et toujours prégnante de la formation de la Confédération : l’histoire d’une conjuration de paysans épris de liberté qui se soulèvent contre des princes despotiques pour instituer une république populaire entre égaux ». Mais, en réalité, « les cantons n’ont cessé de se diviser au cours des siècles : montagnards contre citadins, catholiques contre protestants, francophones contre germanophones… ». À en croire Reinhardt, le jeu des puissances voisines de la Confédération fut pour beaucoup dans la préservation de son unité : son territoire offrant un passage stratégique entre le nord et le sud de l’Europe (et un précieux réservoir de mercenaires), personne ne voulait risquer de le voir tomber entre des mains ennemies. Signe de cet intérêt commun pour la stabilité de la Suisse, les traités de Westphalie ont garanti sa totale indépendance en 1648. 

Les enfants boomerangs

On connaissait les « Tanguy » – ces grands enfants au surnom inspiré par le personnage d’un film d’Étienne Chatiliez – qui approchent tranquillement des 30 ans sans avoir jamais quitté le cocon familial, soit qu’ils achèvent de longues études, soit qu’ils n’ont pas encore trouvé un emploi stable. Mais voilà qu’apparaissent les « enfants boomerangs » : des trentenaires, le plus souvent, qui reviennent vivre chez leurs parents après un licenciement, un divorce ou la perte de leur logement. Ce phénomène symptomatique de la crise est perçu très différemment d’un pays à l’autre ; tel est en tout cas le constat de la sociologue américaine Katherine S. Newman, qui a interrogé des centaines d’« enfants boomerangs » et leurs parents à travers le monde. Au Japon, ces jeunes gens sont considérés comme des « parasites », dont la situation est « stigmatisante pour l’ensemble de la famille », explique le Boston Globe. En cause : le rejet des « explications abstraites sur la récession économique » au profit d’un discours mettant l’accent sur la responsabilité individuelle. Le retour au bercail est en revanche très bien vécu en Italie, un pays où 37 % des hommes âgés de 30 ans n’ont de toute façon jamais quitté le nid… Quant aux parents américains, « ils apportent en général leur soutien à un enfant qui a un projet, que ce soit un complément de formation ou un stage. Mais ils s’opposent à ce que leur foyer serve de refuge face au monde ». 

Athènes, vraie ou fausse démocratie ?

La fameuse oraison de Périclès dans La Guerre du Péloponnèse de l’historien Thucydide est « l’un des textes fondateurs de la démocratie occidentale », rappelle Giorgio Ierano sur le site Fatto quotidiano. Kennedy, pour ne prendre que cet exemple, avait écrit son discours d’investiture sur le modèle de cet hommage aux soldats tombés à Sparte, vibrant éloge des institutions athéniennes. Il n’empêche, Athènes était loin d’être une démocratie au sens où nous l’entendons, rappelle aujourd’hui Luciano Canfora. Le philologue poursuit dans Il Mondo di Atene le travail de déconstruction du « mythe d’Athènes » amorcé dans La Démocratie. Histoire d’une idéologie (Seuil, 2006). Sa relecture critique des textes anciens dessine l’image d’une cité en proie « à la violence de classes, à la corruption et au clientélisme », rapporte La Stampa. Même Thucydide écrit, à propos du système de gouvernement sous Périclès (au Ve siècle av. J.-C.) : « En apparence c’était la démocratie, en réalité le gouvernement d’un seul. » 

Une philosophie du dégoût

Quel est le sens profond du dégoût ? Le philosophe britannique Colin McGinn propose dans The Meaning of Disgust une passionnante exploration de cette émotion trop souvent réduite  à sa dimension biologique : « McGinn admet que le dégoût a pu, dans un lointain passé, avoir pour fonction d’empêcher l’ingestion de substances toxiques. Mais il est selon lui devenu beaucoup plus sophistiqué », explique Thomas Nagel dans la New York Review of Books. Pour le philosophe, ce n’est pas un hasard si les êtres humains, seuls animaux à savoir qu’ils sont condamnés à mourir, sont aussi les seuls à éprouver du dégoût. En dressant la liste des objets dont le caractère repoussant semble universel (« les cadavres en décomposition, les plaies suppurantes, la morve, le pus, le vomi, les excréments », etc.), McGinn arrive à cette conclusion : ce n’est pas la mort elle-même qui nous dégoûte, mais la manifestation de « la mort au milieu de la vie, la transition de l’une à l’autre qui se fait jour, par exemple, dans les cadavres en décomposition ». On comprend ainsi mieux pourquoi nos substances corporelles nous semblent si répugnantes : à travers notre dégoût pour elles, nous éprouvons « la tragédie de la dépendance où se trouve  notre conscience à l’égard d’un corps mortel » – une réalité  que les odeurs et autres suintements nous rappellent en permanence. 

Haro sur les inégalités culturelles

C’est l’un des leitmotivs du Tea Party : les Américains pauvres sont restés fidèles à la religion et aux valeurs morales traditionnelles, tandis que les classes aisées s’en sont écartées. Rien n’est moins vrai, souligne le politologue conservateur Charles Murray. Dans Coming Apart, il reprend à son compte le diagnostic, souvent fait, d’une fracture sans précédent au sein de la population blanche américaine. Une fracture selon lui culturelle et morale, davantage qu’économique.

Malgré leurs idées progressistes, les bourgeois de la côte Est ou de Californie ont en effet un mode de vie plutôt conservateur : ils vont à la messe, travaillent dur et divorcent peu. Du côté du prolétariat blanc, le contraste est net : « Moins d’un enfant sur trois est élevé par ses deux parents biologiques. Une proportion hallucinante d’hommes réclame une pension d’invalidité. Et le recul de la pratique religieuse érode le capital social que procurait hier l’appartenance à une Église », résume Nicholas Confessore dans le New York Times.

Mais, en isolant la question des valeurs, Murray néglige délibérément les facteurs économiques. Dans ce livre, note Confessore, « vous entendrez parler de la paresse de la classe ouvrière, mais peu du déclin des syndicats ou de l’essor d’une économie de services fondée sur le travail à temps partiel ». Comme si le chômage des travailleurs peu qualifiés s’expliquait seulement par leur manque de goût pour l’effort. « Parler mariage et valeur travail ramène le débat sur un terrain confortablement conservateur », juge Jonathan Chait sur son blog du New York Magazine.

D’autant que, selon Murray, la nouvelle élite économique américaine est aussi et surtout une élite du QI : « Les Américains à forts QI ont tendance à se marier entre eux et à avoir des enfants qui ont statistiquement plus de chances d’être eux-mêmes intelligents », résume Confessore. Cette insistance sur le caractère génétique de la réussite s’inscrit dans le droit fil des thèses que défendait Murray en 1994 dans The Bell Curve, ouvrage très controversé coécrit avec le psychologue Richard Herrnstein. Les auteurs y expliquaient essentiellement la différence de destin des Noirs et des Blancs par l’infériorité intellectuelle innée des premiers. Aujourd’hui pour les Américains blancs comme hier pour les Noirs, aucune politique sociale ne saurait donc répondre à la dislocation de la société américaine. Seule solution : que l’élite libérale prêche ouvertement ces valeurs qui lui réussissent si bien.