Les étudiants sont entassés dans le Grand Pavillon de l’université du Ghana, dans les environs d’Accra. Ils ont pris place sur les chaises en plastique alignées face à un lutrin en bois richement sculpté, et envahi les couloirs autour de l’auditorium. Il règne une chaleur étouffante, et un ventilateur a été placé de manière à souffler de l’air en direction de l’orateur, Mo Ibrahim, un milliardaire d’origine soudanaise qui a bâti l’un des premiers réseaux de téléphonie mobile du continent africain. Il se tient seul sur l’estrade, entre quatre colonnes dorées. Son discours est intitulé : « Prendre ses responsabilités. Comment remédier au désordre où se trouve l’Afrique ? »
Trapu et rondouillard, avec un nez épaté, des yeux globuleux et un crâne brillant, au teint cuivré, Ibrahim surprend son auditoire en demandant : « Mes amis, pourquoi sommes-nous en costume-cravate ? » Il retire alors sa veste et la jette au sol. Puis il dénoue sa cravate d’un coup sec, et les étudiants l’acclament. Dans son anglais familier, qu’il parle avec un fort accent, il critique ensuite les idées reçues ayant cours tant chez les Africains que chez les Occidentaux.
« Nous sommes un continent très riche, le deuxième au monde par la taille, avec une végétation luxuriante et abondance de ressources. Nous avons tout. Et cependant, nous sommes les plus pauvres de la Terre. Après cinquante ans d’indépendance, je ne pense pas que nous puissions continuer à rejeter la faute sur le colonisateur. » Dans ce discours, comme dans d’autres, il prend soin de vanter les vertus de l’Afrique et de ses peuples, notant qu’à la fin de la période coloniale « ce pays, le Ghana, mon pays, le Soudan, l’Égypte et de nombreuses nations du continent avaient un PIB supérieur à ceux de la Chine, de l’Inde, de la Corée du Sud, de la Malaisie et de Singapour ». Les problèmes apparus depuis sont dus à « un déficit catastrophique de leadership et de gouvernance. Il n’y a pas d’autre explication. Nous avons eu de très mauvais dirigeants en Afrique : trop de dictateurs, trop de mégalomanes, trop de voleurs, qui ont saigné ce continent dans leur intérêt et celui de leurs familles ». Avant d’ajouter : « Tous ces gouvernants adorent la culture occidentale quand il s’agit d’onéreux vins français, de voitures américaines hors de prix, de téléphones portables, d’air conditionné, d’avions, tout ce que vous voudrez. Mais dès que vous parlez des droits de l’homme, ils vous disent : “Non, non, non. Ça, ce sont des valeurs étrangères.” »
Après avoir discouru pendant une heure, il échange avec le public une heure et demie durant. Ses interlocuteurs l’appellent Mo, comme tout le monde. À la fin de son intervention, sa chemise est trempée de sueur. La foule applaudit alors à tout rompre. Ibrahim est sûr de lui au point de paraître arrogant. « C’était fantastique, se rappelle-t-il à propos de la réaction de l’auditoire. À aucun moment les jeunes n’ont protesté quand je leur ai dit qu’il fallait cesser de trouver des excuses aux Africains. »
À 65 ans, Ibrahim est souvent salué comme un héros en Afrique. Sa firme de téléphonie mobile a contribué au développement de la société civile à travers le continent et il dépense aujourd’hui l’argent qu’il a gagné pour essayer de changer les valeurs des dictateurs, mégalomanes et autres voleurs. Chaque année, il finance le prix Ibrahim, qui attribue 5 millions de dollars à un dirigeant africain tenant sa charge d’une élection, qui a promu la démocratie, n’a pas volé son peuple et a cédé le pouvoir pacifiquement. En somme, Ibrahim paie les responsables pour qu’ils restent honnêtes. Il a également créé l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine, une évaluation chiffrée des 53 États du continent. Si un dirigeant devient plus autoritaire et corrompu, n’investit pas dans l’éducation ou n’encourage pas l’investissement privé, son pays recule dans le classement. Ibrahim achète ensuite des espaces publicitaires dans toute la presse pour le faire savoir.
Avec les révoltes citoyennes qui ont eu lieu en Tunisie, en Égypte, au Soudan, en Libye, en Algérie, à Djibouti, au Maroc et ailleurs, l’Afrique connaît peut-être son plus grand bouleversement politique depuis la décolonisation, et peu de personnes privées ont autant fait ou dépensé que Mo Ibrahim pour le type de démocratie que les populations exigent dans la rue. Pendant des décennies, des personnes bien intentionnées ont dit que l’Afrique irait bien si elle pouvait juste obtenir plus d’aide. Le message d’Ibrahim est différent : l’Afrique doit prendre ses propres responsabilités, et elle doit commencer par se débarrasser de ses abominables dirigeants.
Ibrahim se trouvait au Ghana, notamment, dans le cadre de rencontres organisées par ONE, une ONG de lutte contre la pauvreté dont il est l’un des administrateurs. L’organisation a été cofondée en 2008 par Bono, le chanteur de U2, qui accompagnait Ibrahim à Accra. « Les gens essayaient de m’écarter de leur passage à coups de coude pour accéder à Mo », raconte Bono en riant, avant de comparer ce dernier à un comédien talentueux qui « attire l’attention en disant ce que personne d’autre n’ose dire ».
Quand il est descendu de l’estrade, à Accra, Ibrahim était entouré de tant d’étudiants qu’il a dû être extirpé de la foule et conduit à son avion. À l’aéroport, les chauffeurs de taxi et les porteurs de bagages criaient « Mo ! » et se massaient autour de lui. Ils voulaient tous faire cette chose impossible il y a dix ans mais aujourd’hui possible en grande partie grâce aux efforts d’Ibrahim : prendre une photo avec un téléphone portable.
Fils de musulman
Mohammed Ibrahim est né le 3 mai 1946, dans le nord du Soudan, alors administré conjointement par l’Égypte et la Grande-Bretagne. D’origine nubienne, sa famille vivait à Alexandrie, au bord du delta du Nil. Ses parents étaient musulmans et il était le deuxième de cinq enfants. Le père d’Ibrahim, Fathi, avait fréquenté uniquement l’école primaire et travaillait dans l’industrie du coton. Sa mère, Aïda, était une femme au foyer qui « croyait dur comme fer que l’instruction est un moyen de progresser, raconte Ibrahim. Elle ne cessait de nous pousser à travailler ». Avec ses trois frères et sa sœur, Mo suit les cours des très strictes écoles primaire et secondaire nubiennes. Il figure toujours parmi les premiers de la classe et a pour héros Albert Einstein et Marie Curie. L’université d’Alexandrie lui offre une bourse et il prépare un diplôme d’ingénieur en électrotechnique. Tous les enfants de la famille ont fait des études supérieures.
À l’université, Ibrahim consacre son temps libre à la lecture de Marx, Engels, et Hemingway. Il s’identifie aux dirigeants progressistes qui ne s’alignent ni sur les États-Unis ni sur l’Union soviétique : Gamal Abdel Nasser, pour l’Égypte ; Patrice Lumumba, au Congo ; Kwame Nkrumah, au Ghana. Tous sont des orateurs charismatiques sans aucune expérience du gouvernement.
Après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur en 1968, Ibrahim est recruté par la compagnie nationale de télécommunications soudanaise et s’installe à Khartoum, la capitale. Voyageant fréquemment, la plupart du temps en Angleterre, il est de plus en plus irrité par l’inefficacité de ses employeurs et leur aversion pour la prise de risque. Travailler pour l’État le convainc de l’irréalisme de tout système socialiste. En 1973, il épouse Hania Fadl, qu’il connaît depuis l’enfance. Diplômée de la même université un an après lui, elle a mis ses compétences de médecin au service du ministère de la Santé soudanais. L’année suivante, Ibrahim obtient une bourse pour étudier la téléphonie mobile à l’université de Bradford, en Angleterre. Hania reçoit quant à elle une allocation pour suivre une formation au St. Bartholomew’s Hospital, à Londres. Pendant les trente années qui suivent, elle travaille pour le National Health Service anglais et devient une éminente spécialiste du cancer du sein.
Ibrahim suit ensuite les cours de l’université de Birmingham, où il obtient son doctorat en 1981. Il passe des heures entières au laboratoire, étudiant ce qui se produit quand un signal est échangé entre un émetteur et un récepteur qui ne sont pas placés sur une ligne droite. Dans les années 1980, il mène avec son équipe d’ingénieurs des recherches pionnières sur la capacité des ondes radioélectriques à traverser le béton ou à contourner les élévations de terrain.
En 1983, il devient directeur technique chez British Telecom et gravit rapidement les échelons au sein du département mobile. L’équipe d’Ibrahim conçoit le premier réseau de téléphonie portable au monde, mais il ne parvient jamais à attirer l’attention des dirigeants de l’entreprise. Profondément bureaucratique, celle-ci craint que les ventes de mobiles concurrencent le réseau terrestre, alors rentable. En 1989, il décide de ne plus jamais travailler pour un grand groupe.
Se considérant comme un « entrepreneur malgré lui », Ibrahim fonde la même année un cabinet de consultants, Mobile Systems International. Son premier bureau est installé dans la salle à manger de son domicile londonien. Peu après, il recrute un directeur général chargé de gérer sa société, pendant qu’il se concentre sur les questions de stratégie. Dix ans plus tard, MSI compte 800 salariés et conseille des compagnies mettant sur pied de vastes réseaux de téléphonie mobile en Amérique du Nord, en Europe et au Japon. Dans le même temps, Ibrahim conçoit et brevette un logiciel appelé Planet qui améliore l’efficacité des transmissions. Il est adopté par Motorola, Siemens et d’autres fabricants. Pendant sa première décennie d’existence, MSI développe son activité en Afrique du Sud, mais nulle part ailleurs sur le continent. À la fin des années 1990, cependant, Ibrahim commence de songer à un nouveau projet, au potentiel lucratif. Il fonde Celtel, qui fournit des téléphones mobiles au reste de l’Afrique. Il sait que la région ne dispose d’aucun réseau cellulaire ou presque, et que l’extrême médiocrité de la téléphonie fixe lui assure de n’avoir guère de concurrence. De nombreux pays africains offrent par ailleurs des licences gratuites aux compagnies de téléphonie mobile désireuses d’investir.
Ibrahim rencontre d’énormes obstacles. Routes et liaisons ferroviaires sont rudimentaires, et la corruption est aussi répandue que l’électricité est rare. De nombreux Africains sont désespérément pauvres et isolés en zone rurale ; ils ont à l’évidence très peu de moyens pour sortir de la misère.
Des banques frileuses
Les banques ne veulent pas investir. Les risques, disent-elles, sont exorbitants. Il y a trop de guerres civiles et de rapacité. « Je pense que les banques n’étaient absolument pas au courant de ce qui se passait en Afrique, se souvient Ibrahim à propos de ces premières conversations. Certaines de leurs informations remontent à l’époque de vieux films comme Tarzan, peut-être. Un banquier m’a dit : “Comment pouvez-vous nous demander d’investir dans un pays dirigé par Idi Amin Dada ?” J’ai répondu : “Mais il a quitté le pouvoir il y a quinze ans !” » Ibrahim doit donc chercher des capitaux ailleurs. Certains fonds proviennent du Department for International Development du gouvernement britannique et de l’International Finance Corporation, la branche privée de la Banque mondiale. Et, en 2000, Ibrahim vend MSI pour 618 millions de dollars à Marconi, le groupe électronique anglais, pour se consacrer exclusivement à Celtel. Il cible alors un groupe de pays d’Afrique subsaharienne. Ibrahim sait que les gens auxquels sa compagnie s’adresse n’ont pas accès aux services bancaires. Mais, s’il arrive à vendre du crédit prépayé ou des cartes téléphoniques pour 2 ou 3 dollars, et si les appels sont bon marché, l’affaire peut devenir rentable.
La demande excède toutes les attentes : quand Celtel s’installe au Gabon, en 1999, les clients défoncent les portes des agences pour entrer les premiers. En 2004, la compagnie possède 6 millions de clients dans 13 pays. Plus de 90 % de ses 4 000 salariés sont africains. L’année suivante, le chiffre d’affaires atteint le milliard de dollars.
Plus Celtel se développe, plus Ibrahim est persuadé que les gouvernements africains constituent un frein au développement. Il en a un exemple spectaculaire quand il essaie de s’implanter en République démocratique du Congo (RDC) et au Congo-Brazzaville, deux pays misérables séparés par le fleuve Congo. Tous les appels entre les deux territoires doivent passer par l’Europe, car les gouvernements sont à couteaux tirés. Un appel d’une minute coûte alors un dollar. Il faut à Celtel un an de négociations pour convaincre les deux pays d’établir une liaison hertzienne. Le coût de l’appel d’une minute en sera divisé par quatre.
Ibrahim doit également faire face à la corruption généralisée des administrations. Quand ses cadres sont confrontés à des demandes de dessous-de-table, il leur enjoint de répondre : « Combien voulez-vous ? 2 millions ? 3 millions ? » Et d’exiger une demande de paiement écrite, ce que bien sûr nul ne fait. Pour bien s’assurer que personne au sein de l’entreprise ne verse de grosses enveloppes, il stipule qu’aucun employé ne pourrait dépenser plus de 30 000 dollars sans l’approbation du conseil de direction entier. Celtel n’a jamais été accusé d’aucune tentative de corruption.
Le nombre de portables en Afrique est passé de moins de quatre millions en 1998 à plus de 400 millions aujourd’hui – presque la moitié de la population du continent. Les téléphones ont créé des emplois – à l’heure actuelle, l’entreprise fondée par Ibrahim dispose de plus de 500 000 points de vente de cartes – et des infrastructures. Désormais, les migrants qui partent travailler loin de chez eux peuvent rester en contact avec leur famille. Les entrepreneurs peuvent parler avec clients et fournisseurs, et les salariés de différents bureaux discuter entre eux. Les agriculteurs peuvent comparer les prix avant de vendre leurs produits. Les médecins les plus proches peuvent être localisés. Des services bancaires par téléphone ont été mis en place. On voit, lors d’élections, des citoyens prendre avec leur portable des photos témoignant de manœuvres d’intimidation ou de fraudes, et envoyer des textos signalant les irrégularités. « Tout cela est désormais possible grâce au réseau de téléphonie mobile, que Mo, plus que quiconque en Afrique subsaharienne, a contribué à mettre en place », estime Rajiv Shah, administrateur de l’USAID, l’agence américaine d’aide au développement.
Plus de 2 milliards de dollars de fortune personnelle
En 2004, quand Ibrahim annonce qu’il projette d’ouvrir le capital de Celtel, six firmes se portent immédiatement acquéreuses de l’entreprise elle-même. Mais il ne veut pas vendre. Il souhaite que sa compagnie soit « la première société africaine à être cotée en Bourse sur le premier marché ». Ses actionnaires, cependant, ne peuvent résister au charme d’une offre de 3,4 milliards de dollars avancée par MTC Kuwait, en 2005. Une centaine d’employés de Celtel deviennent ainsi millionnaires. Ibrahim empoche son dû – le magazine Forbes estime sa fortune personnelle à plus de 2 milliards de dollars – et quitte alors la firme pour de nouvelles aventures. Il crée la Mo Ibrahim Foundation l’année suivante.
« Toute ma vie j’ai cru en la société civile », m’a-t-il confié un après-midi de novembre dans sa suite du Carlton à Cannes. Il avait joué au golf le matin et portait un polo bleu à manches longues, un jean et des tennis blanches. Il avait lu ses trois quotidiens habituels, Al-Hayat, l’International Herald Tribune, et le Financial Times, et les avait négligemment jetés sur le tapis persan jaune. Ses téléphones sonnent régulièrement. Un ordinateur portable ouvert sur la table de la salle à manger côtoie des piles de cartons d’invitation pour rencontrer des hommes d’affaires et des dirigeants africains ou bien pour assister à une conférence des Nations unies sur les médicaments, la criminalité ou le trafic d’êtres humains, pour se rendre à des entretiens sur la « révolution verte » à Genève organisés par les Fondations Gates et Rockefeller…
Ibrahim possède un deux-pièces à Monte-Carlo et est résident de Monaco, où il vit neuf mois de l’année. Il possède aussi un appartement au Caire, un hôtel particulier à Londres et une maison à Khartoum, où sa femme passe l’essentiel de son temps. Avec l’aide de la fondation, elle y a construit un grand hôpital et créé un centre de traitement du cancer du sein, que dirige leur fils Hosh. Ibrahim, cependant, est un opposant déclaré du gouvernement soudanais et n’est guère apprécié des autorités. Il n’a pas mis les pieds dans le pays depuis plus de sept ans.
Après m’avoir demandé si la fumée ne me dérange pas, il sort de sa poche une blague en cuir noir, remplit sa pipe et l’allume. « Parler de “gouvernance”, c’est essayer de trouver un moyen de gérer ce continent, dit-il. C’est un vrai foutoir. Il est nécessaire de consacrer l’État de droit. Ce serait le premier pas vers la construction d’une société avancée. » Il se redresse sur son canapé et commence à parler si vite en anglais, avec son impossible accent, que les mots semblent s’entrechoquer. « Transparence… Absence de corruption… Respect des droits de l’homme… Construction d’infrastructures… Se soucier de l’éducation… De la santé… Voilà les piliers d’une société civile. » Une société civile dont le développement est entravé par le « défaut de bonne gouvernance ».
Le phénomène tient notamment, selon lui, au fait que les mouvements de libération se sont emparés de l’appareil d’État. Ils ont créé des régimes à parti unique en suivant une philosophie du « Je vous ai libérés. Vous me devez tout ! » Et Ibrahim d’ajouter : « Et puis il y a eu la guerre froide, qui a atteint son paroxysme au moment des luttes d’indépendance. Peu importait que vous soyez un dictateur ou un voleur. Si vous étiez un allié, alors vous étiez un État client. » Du coup, l’Occident a aidé des tyrans corrompus comme Mobutu Sese Seko, au Zaïre (l’actuelle RDC), et Daniel Arap Moi, au Kenya, à rester au pouvoir pendant des décennies. Et permis à Hosni Moubarak de renforcer la férule de l’État quand il a pris le pouvoir en Égypte en 1981.
Dès 2001, à Celtel, Ibrahim avait commencé à évoquer les dangers représentés par la faiblesse des gouvernements. Salim Ahmed Salim, membre du conseil d’administration et ancien directeur de l’Organisation de l’unité africaine, se rappelle la colère d’Ibrahim quand ils rencontraient des dirigeants. Il parlait déjà de créer une fondation qui récompenserait les meilleurs. Le jour où il a vendu sa société, il a déclaré à un autre membre du conseil, la femme d’affaires éthiopienne Tsega Gebreyes : « La fondation donnera le plus gros prix jamais décerné. Mieux doté que le prix Nobel. » Tsega Gebreyes cofonde alors avec Ibrahim une société d’investissement, Satya Capital, qui a plus de 200 millions de dollars à investir dans les entreprises africaines et il annonce la création du prix en 2006. Les bénéficiaires, qui doivent être des chefs d’État en fin de mandat, reçoivent 5 millions de dollars sur dix ans et, jusqu’à la fin de leurs jours, une pension annuelle de 200 000 dollars. Cette dernière est doublée s’ils créent une association caritative.
Une seconde vie après le pouvoir
Le droit d’asile a souvent été accordé à de nombreux dictateurs criminels. Par fidélité, par compassion, par solidarité religieuse ou idéologique, ou pour acheter la paix. L’Arabie saoudite a ainsi permis à Idi Amin Dada de fuir l’Ouganda et de s’installer sur son territoire en 1980. En échange d’un généreux subside de la famille royale, Amin acceptait de se tenir à l’écart de la politique. En janvier 2011, le royaume a accueilli le président tunisien Ben Ali. Ce que fait Ibrahim est différent. « Nous ne nous occupons pas des dictateurs. Nous nous occupons des gens bien, explique-t-il. Les dirigeants européens peuvent devenir riches après avoir quitté leurs fonctions. Ils peuvent écrire des livres ou entrer dans des conseils d’administration. Les gouvernants africains n’ont pas cette possibilité. » Ibrahim dit qu’il a voulu « créer un environnement » permettant aux responsables africains les plus remarquables d’« avoir une seconde vie ».
Pour mieux faire connaître son initiative, il a mis sur pied un prestigieux comité de sélection, avec trois prix Nobel de la paix – Kofi Annan, l’ancien secrétaire général des Nations unies ; Mohamed El Baradei, l’ex-directeur de l’Agence internationale pour l’énergie atomique et grande figure de l’opposition égyptienne ; l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari –, mais aussi le Tanzanien Salim Ahmed Salim (déjà nommé) et Mary Robinson, l’ex-présidente irlandaise et haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme. Début 2011, Annan a achevé son mandat de président et a été remplacé par Salim. Le bureau exécutif du comité attribuant le prix possède son propre département de recherche, qui prépare des rapports mensuels sur les candidats potentiels. Ibrahim a financé l’ensemble de l’opération sur sa fortune personnelle, dit-il, parce qu’il ne veut pas voir traiter de « laquais » les personnes chargées de l’attribution du prix. Si un Américain ou un observateur extérieur exprimait des vues critiques, la réponse pourrait être : « “Qui donc êtes-vous pour nous faire la leçon ?” En revanche, si elles sortent de la bouche d’un Africain, c’est différent. Personne ne prétendra que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas. Nous devons être une véritable fondation africaine, et non la vitrine noire d’une fondation blanche. Si nous étions financés par le gouvernement anglais, par exemple, comment pourrions-nous critiquer le déroulement des élections au Zimbabwe ? »
La première année, en 2007, le prix a été décerné à Joaquim Chissano, l’ancien président du Mozambique. Après avoir combattu lors de la guerre d’indépendance de son pays contre le Portugal, il était devenu ministre des Affaires étrangères en 1975, puis président. Une fois en poste, il négocia la fin de la guerre civile, qui durait depuis seize ans. En 1994, il supervisa les premières élections libres du pays. Il soutint l’adoption d’une nouvelle Constitution, adopta un système de gouvernement multipartite, et invita 15 000 ex-rebelles à intégrer l’armée nationale. Ancien marxiste, il encouragea l’évolution vers l’économie de marché et refusa de solliciter un troisième mandat présidentiel. Bien que le Mozambique soit miné par la corruption, Chissano a la réputation d’être intègre.
Festus Mogae, du Botswana, a remporté le prix 2008. Il avait décidé de se retirer après deux mandats, a encouragé les partis d’opposition et pris des mesures drastiques contre le sida. J’ai rencontré Mogae lors d’un congrès organisé par Ibrahim à l’île Maurice. Un petit homme corpulent et chauve, ayant une manière réjouissante de ne jamais se prendre trop au sérieux. Il arborait un tee-shirt noir de la chaîne des hôtels Méridien sur le dos duquel était écrit en grosses lettres « Découvrez-moi ». Le principal objectif du prix, explique-t-il, est d’« encourager les dirigeants à se retirer ». Sinon, même ceux qui ont été élus démocratiquement sont tentés, à la fin de leur mandat, de modifier la Constitution « pour rester en poste éternellement ». Le prix a permis à Mogae de créer une fondation qui accorde des aides aux étudiants botswanais, ainsi que deux écoles pour aveugles. Il remarque cependant que le prix a un effet négatif : les gens savent désormais qu’il est relativement riche. « Je laisse mon téléphone éteint, car dès que je l’allume, je vois soixante appels à l’aide », dit-il.
Les deux années suivantes, la fondation n’a pas accordé son prix. Le comité de sélection a estimé qu’aucun chef d’État sortant ne le méritait, et le bureau de la fondation s’est rangé à cet avis. « Nous sommes très exigeants », précise El Baradei. Deux dirigeants importants ayant récemment quitté leurs fonctions – John Kufuor, du Ghana, et Thabo Mbeki, de l’Afrique du Sud – étaient, de l’avis de nombreux observateurs, des lauréats potentiels. « L’entourage du président ghanéen faisait pression sur nous », raconte Mary Robinson. Mais les membres du comité ont jugé que Kufuor ne le méritait pas. Quant à Mbeki, Mamphela Ramphele, membre du bureau de la fondation et sud-africain comme lui, pense qu’il a été refusé en raison de son inaction face à l’épidémie de sida et de son soutien au régime tyrannique de Robert Mugabe, président du Zimbabwe voisin.
Aux yeux de ses détracteurs, le prix engendre des effets pervers : les bons dirigeants sont incités à se retirer, mais les mauvais, non. Si le président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, avait eu une chance de recevoir le prix, peut-être aurait-il cédé pacifiquement le pouvoir après avoir perdu les élections – au lieu de s’y cramponner et de déclencher un violent conflit. Et il existe peut-être une somme d’argent susceptible de convaincre Mugabe de passer le reste de ses jours au bord d’une piscine. Cet argument met Ibrahim hors de lui : « Si quelqu’un a envie de jouer à ce petit jeu, eh bien qu’il le fasse ! Nous n’avons pas le monopole du marché des incitations financières ! » Avant d’ajouter que son prix de 5 millions de dollars est « une misère. Qu’est-ce que ça représente pour un dictateur siphonnant des milliards de dollars (1) ? Ce serait complètement inutile. Et je pense aussi que ce serait immoral ».
Steven Friedman, politologue à l’université de Johannesburg, qualifie pour sa part le prix d’« élitiste ». Il lui reproche d’accorder trop d’importance au pouvoir des dirigeants, et pas assez à celui des autres protagonistes. Certains pays dont les chefs d’État ont été recalés – tel le Ghana – sont beaucoup plus prospères et démocratiques que le Mozambique. Ibrahim rétorque qu’en Afrique, où la société civile se développe encore lentement, « les actes du président sont cruciaux. Il n’y a ni frein ni contrepoids à leur pouvoir […]. Ne dites pas que c’est élitiste. C’est comme ça, un point c’est tout ».
Le reproche le plus souvent adressé au prix est peut-être que sa non-attribution, pendant deux ans, a renforcé les stéréotypes négatifs sur l’Afrique. Comment peut-on vouloir inciter les peuples à imiter leurs dirigeants quand on n’en distingue aucun qui soit susceptible d’être félicité ? Un membre du comité d’attribution m’a confié qu’il « allait devenir difficile de trouver des candidats crédibles à qui l’accorder pendant les deux années à venir (2) ». L’économiste ghanéen George Ayittey, qui vient de publier Defeating Dictators (« Vaincre les dictateurs »), fait remarquer que si neuf autocrates africains ont tenu des élections présidentielles en 2010, pas un seul transfert pacifique du pouvoir n’a eu lieu [lire « Les coups de gueule de George Ayittey »].
L’un des candidats les plus plausibles est Ellen Johnson Sirleaf, la première femme chef d’État africaine. Elle a été démocratiquement élue. Mais, réélue pour un second mandat de six ans en 2011, elle n’est pas éligible avant 2017. Témoignant de l’attrait exercé par la distinction, elle a déclaré récemment qu’elle « recevra peut-être le prix Mo Ibrahim attribué aux dirigeants africains ayant réussi […]. Il n’y a pas de raison qu’une femme ne puisse pas le remporter prochainement. J’ai de plus en plus envie de bénéficier de cette chance (3) ».
Critères objectifs
Ibrahim, par ailleurs, souhaitait que son prix soit davantage fondé sur des données objectives que sur ses intuitions. « Je suis un homme d’affaires. Et je suis ingénieur. Quand on est ingénieur, on ne discourt pas sur les choses. On les définit […]. Nous avons voulu définir ce qu’est une bonne gouvernance. Et nous avons voulu définir les critères permettant de la mesurer. » Après avoir lu des articles de Robert Rotberg, un politologue de Harvard, Ibrahim lui demanda de concevoir un système permettant d’évaluer rigoureusement la gouvernance en Afrique. En 2006, Rotberg et son équipe mirent au point une méthode de classement combinant 57 variables. Au bout du compte, chaque gouvernement africain reçut une note comprise entre 1 et 100. La Somalie arrivait en dernier, avec 28,1 ; l’île Maurice en tête, avec 86,2.
Rotberg continua à travailler sur l’indice pendant trois ans. Mais, en 2009, il entra en désaccord avec la fondation, notamment parce que celle-ci voulait que l’équipe de Harvard cède le contrôle de l’indice à des spécialistes africains. Le nombre d’indicateurs a été porté à 86. La fondation utilise des données déjà recueillies par d’autres, notamment sur la qualité de la gestion budgétaire, telle qu’elle est mesurée par la Banque mondiale ; l’accès à l’eau potable, tel qu’il est mesuré par l’OMS ; et la « persécution politique », telle qu’elle est mesurée par Amnesty International et le département d’État américain.
Pour les détracteurs de ce classement, accorder une égale importance à chacune des catégories n’a pas de sens. Le « transfert pacifique du pouvoir » et la « liberté d’expression » ont-ils vraiment le même poids que la « vaccination contre la rougeole » ? Partha Dasgupta, économiste d’origine indienne et professeur émérite à l’université de Cambridge, estime que, en aussi grand nombre, les catégories finissent inévitablement par « se recouper » et que certains indicateurs sont « comptabilisés deux fois ». Il suggère que certains critères soient éliminés de l’indice, et que ses créateurs mettent au point une méthodologie permettant de les pondérer en fonction d’un ensemble de priorités prédéfinies.
Récemment, le débat autour de ces priorités au sein du bureau de la fondation est devenu plus aigu, le classement 2010 ayant montré que la Tunisie était le huitième pays le mieux gouverné d’Afrique, et l’Égypte, le neuvième (les deux États ont reculé d’un rang dans le classement 2011). Ces deux pays recueillaient de bonnes notes en matière d’infrastructures, d’éducation et de politique de santé, mais étaient en revanche mal notés sur les critères « participation et droits de l’homme ». Évoquant la révolte des peuples d’Afrique du Nord, Mary Robinson estime que « les événements qui ont eu lieu dans cette région du continent, et l’influence qu’ils exercent sur d’autres pays, plaident en faveur d’une prise en compte accrue de ces critères ». Ibrahim reconnaît les imperfections de son système : « On peut être mauvais dans un domaine – droits de l’homme et corruption – et être pourtant globalement bien noté. Mais ce n’est pas un indice mesurant la démocratie. C’est un indice global. » [Lire ci-dessous « Le palmarès Ibrahim »]
Quel que soit le fonctionnement de son système de notation, le classement est très suivi. Il a un « énorme impact » sur la façon dont l’aide est distribuée, explique Rajiv Shah, administrateur de l’USAID. Il y voit un « critère déterminant » quand il s’agit de répartir le budget de 6,5 milliards de dollars consacré par l’organisme à l’aide destinée à l’Afrique. Il ajoute que l’impact social de l’indice en Afrique même pourrait être encore plus important dans la mesure où il encourage les pays à rivaliser entre eux. « C’est tout simplement une idée de génie », ajoute Rajiv Shah. Par exemple, le Kenya a été mécontent d’être classé 27e, alors que la Tanzanie voisine arrivait en 16e position (ils sont passés respectivement 23e et 13e en 2011). Le Rwanda s’est plaint de son classement, tandis qu’en 2010 le président de la Sierra Leone, mentionnant l’indice lors d’un discours devant les Nations unies, vantait « le bond en avant significatif que son mandat représentait en matière de gouvernance démocratique ». Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne ministre des Finances et des Affaires étrangères du Nigeria et actuellement directrice exécutive à la Banque mondiale, soutient qu’« il n’y a pas un seul décideur politique africain qui ne tienne compte de l’indice et du prix Ibrahim ». Quand le palmarès est publié chaque automne, les médias de la plupart des pays africains annoncent les résultats. Pour El Baradei, c’est une « manière de dénoncer et de jeter l’opprobre – mais aussi de reconnaître les réussites ».
L’indice a contribué à infléchir le débat sur la façon dont l’Occident doit apporter son aide aux pays en développement. Tout était jadis une question d’argent ; aujourd’hui, on parle aussi de gouvernance et de croissance du secteur privé. Joaquim Chissano m’a confié que le prix et le classement « incitent les gens à parler de questions de gouvernance ».
Bien sûr, il n’y a pas d’unanimité sur les priorités, ni même sur l’ampleur souhaitable de l’aide étrangère. Jeffrey Sachs, économiste à l’université Columbia, a fondé le Millenium Promise en 2005 en se donnant pour but d’éradiquer l’extrême pauvreté à l’horizon 2015, objectif repris à leur compte par près de 200 nations. Ce but pourrait être atteint, dans une large mesure, en augmentant les subsides étrangers. « Si la gouvernance de l’Afrique est pauvre, c’est parce que l’Afrique est pauvre », a écrit Sachs dans son livre de 2005, The End of Poverty [« La fin de la pauvreté »]. Pour Ibrahim, c’est tout le contraire : les Africains sont pauvres parce que leur gouvernance est pauvre [lire ci-dessous « Du plomb dans l’aide »].
Pour Mary Robinson, si les gens acceptent le franc-parler d’Ibrahim à propos de l’aide, comme sur beaucoup d’autres sujets, c’est parce que son charme opère. « Ils savent qu’il n’a pas d’arrière-pensées. Il n’essaie pas de gagner de l’argent. Et il ne court pas après un poste », ajoute son ami Mohamed El Baradei.
En novembre 2010, Ibrahim a organisé un colloque à l’île Maurice. Sa fondation a loué une centaine de chambres dans deux hôtels et payé les billets d’avion des participants. Les membres du bureau directeur sont rétribués 30 000 dollars pour assister à quatre réunions annuelles.
Dans la salle des congrès, le samedi soir, Ibrahim est revenu sur la conférence de presse qu’il avait donnée après avoir annoncé qu’aucun prix ne serait décerné en 2010. « Les journalistes m’ont demandé, avec un petit sourire goguenard : “Si on comprend bien, vous nous dites qu’il n’y a pas de bons dirigeants africains ?” J’ai répondu : “Attendez. Ce prix récompense le leadership d’excellence, des gens qui ont transformé leur pays. Je vais me retourner vers mon comité de sélection et recommander que ce prix, qui n’a pas été attribué cette année, le soit à la dirigeante ou au dirigeant européen qui est entré en fonction au cours des dix dernières années et a transformé son pays. Pouvez-vous me donner un nom, s’il vous plaît ?” » Ibrahim a affiché un large sourire pendant que l’auditoire applaudissait à tout rompre.
Un entrepreneur politique
Mary Robinson, qui lui voue une grande admiration, craint cependant que la fondation ne soit plus capable d’« absorber son énergie ». C’est peut-être la raison pour laquelle, dit-elle, Ibrahim est devenu davantage ces temps-ci une sorte d’« entrepreneur politique ». Ces dernières années, il est devenu membre des conseils d’administration de ONE, de la Coalition pour le dialogue en Afrique, de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, de l’International Crisis Group – et du conseil de surveillance de la Charte des ressources naturelles. Membre du bureau de la fondation, Mamphela Ramphele, qui pense elle aussi le plus grand bien d’Ibrahim, le décrit comme un être tout de « passion », d’« impatience » et de « rudesse ». Mais elle s’inquiète aussi de l’attention dont il fait l’objet : « Je suis contre la célébrité, et j’espère qu’il ne sera pas victime de ce péché mortel. »
En février 2011, un mois après le renversement de Ben Ali en Tunisie, une semaine après qu’en Égypte des citoyens ont contraint Hosni Moubarak à se retirer, et un jour après qu’un Mouammar Kadhafi aux abois a ordonné à son armée, son aviation et ses milices de tirer sur les manifestants, j’ai joint Ibrahim sur son téléphone portable, dans le sud de la France. Pendant un siècle et demi, m’a-t-il dit, nous nous sommes appuyés sur le réseau filaire. Pourtant, en à peine dix ans, le mobile est devenu prédominant. « Et ce n’est pas seulement un téléphone, a-t-il ajouté. C’est un appareil photo. Une messagerie. Une caméra vidéo. Il change la vie partout. Dans les sociétés répressives, le contrôle des moyens de communication était entre les mains du gouvernement. Le mobile est un formidable outil pour briser ce monopole. Il ne sert pas seulement lorsque les gens descendent dans la rue. Grâce à lui, ils échangent des nouvelles et s’informent mutuellement de l’identité des personnes corrompues, et cela élève leur niveau de conscience. Il les aide à riposter. »
Ibrahim sait que la technologie ne pousse pas uniquement la société vers plus de liberté et plus d’ouverture. Les soldats qui tirent sur des manifestants peuvent planifier leurs assauts avec leurs portables. Les autorités égyptiennes ont trouvé un moyen de réduire au silence Internet, et les manifestants peuvent être suivis à la trace à cause de leurs téléphones. Ibrahim sait aussi que les conquêtes arrachées par les tenants de l’ouverture et de la démocratie peuvent disparaître rapidement. Malgré tout, il est fier que des citoyens tunisiens et égyptiens aient utilisé leurs mobiles pour préparer des manifestations et lancer des mots d’ordre via des appels, des courriels, Facebook et Twitter. « En Libye, quand les caméras de la BBC et de CNN ont été interdites, les portables des opposants ont pris le relais », fait-il observer. Il pense que les gens qui sont descendus dans la rue ont mis l’Occident et les autres puissances dans une situation difficile, en les obligeant à choisir entre leurs paroles (le soutien à la démocratie) et leurs actes (le soutien aux dictateurs).
Un jour, alors qu’Ibrahim semblait d’humeur contemplative, réfléchissant à ses initiatives en matière de téléphonie mobile et de bonne gouvernance, je lui ai demandé ce qu’il aimerait laisser en héritage. Sans hésitation, il m’a répondu : « J’aimerais qu’on se souvienne de moi comme d’un bon garçon africain qui n’a pas oublié son peuple. »
Cet article est paru dans le New Yorker le 6 mars 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.