Journal de Kolyma

Kolyma est aujourd’hui synonyme de mort et d’univers concentrationnaire dans l’ex-URSS. Mais cette région glaciale située aux confins de la Sibérie possède un autre surnom : celui de cœur d’or de la Russie, en raison de sa richesse minière. D’où l’empressement de Staline à envoyer les prisonniers dans ses mines. Entre 1932 et 1956, ils sont 2 millions à y avoir été déportés. Très peu sont revenus. Aujourd’hui encore, le mystère plane sur cet immense espace des plus hostiles.

C’est pourquoi le journaliste polonais Jacek Hugo-Bader a décidé de parcourir en stop les 2 025 kilomètres de la route Kolyma. Là, toutes les personnes interrogées par le journaliste ont un lien avec ces satanées mines : des chercheurs d’or de père en fils, un oligarque surnommé « le Midas russe » ou encore une jeune femme, fille d’un bourreau soviétique. « Ils pourraient partir, mais leur passé, omniprésent, les en empêche », note Magdalena Boczkowska sur le site Artpapier­. Les récits sont si incroyables que certains en Pologne ont douté de la véracité de l’ouvrage. Un soupçon balayé par Boczkowska qui y voit, par-delà le travail de reportage, une réflexion sur l’humanité dans ce lieu symbole d’inhumanité.

Quand l’Afrique s’éveille – Un milliard d’Africains

Une vague d’optimisme touche depuis plusieurs années maintenant les économistes et les nombreux investisseurs tournés vers le continent africain. On y recense désormais plus d’un milliard d’habitants et l’on ne compte plus les titres de la presse anglo-saxonne du type « L’Afrique se lève ». Plusieurs livres brodent sur ce thème, y compris en France. Sont mis en avant les chiffres de croissance des années 2000, l’avancée lente mais bien réelle de la démocratie depuis les années 1980, la fin de plusieurs guerres, la généralisation de l’instruction, la révolution du téléphone portable ou encore le retour au pays de cadres formés dans les meilleures universités du monde. Les investissements massifs réalisés par les groupes chinois sont un autre signe et représentent un défi pour des Occidentaux qui longtemps se sont cru en terrain conquis, seuls dispensateurs d’une « aide » controversée. Plus récemment les « printemps arabes », le renversement par la force d’un régime autocratique en Côte d’Ivoire, le succès de l’alternance démocratique au Sénégal, ainsi que d’importantes découvertes pétrolières et gazières en Afrique de l’Est ont renforcé les raisons d’espérer.

On lira ici un article caractéristique de cet optimisme : l’économiste américain Edward Miguel encense le livre d’un de ses collègues, proche du département d’État, consacré à « l’Afrique qui émerge », plus spécialement à dix-sept des cinquante-trois pays du continent. Dix-sept États dont l’auteur, Steven Radelet, estime qu’ils mènent le bal du progrès. Mais qu’en est-il réellement ? Les statistiques véhiculées par les organisations internationales et reprises par la presse économique sont de source douteuse, pour ne pas dire plus. Si croissance il y a, elle est surtout le fait de la hausse du prix des matières premières, due à la demande asiatique. De l’avis même de certains spécialistes occidentaux, il existe une grande différence entre l’Afrique des économistes et l’Afrique de chair et de sang. La plupart des États du continent restent dirigés par une kleptocratie dont les ONG et les organismes d’aide sont souvent complices. Lointaine héritière de la décolonisation, cette culture du pouvoir, fondée sur la légitimation de l’enrichissement personnel et des biens mal acquis, est-elle appelée à durer ou à s’effacer peu à peu, au profit d’une forme de gouvernance plus soucieuse des intérêts de la population ? C’est sans doute la question principale, celle que se posent certains observateurs européens ou asiatiques, mais surtout la plupart des analystes africains, désormais convaincus de la nécessité pour le continent de prendre son destin en mains, sans plus compter sur la manne ambiguë de l’aide extérieure. Personne n’incarne mieux aujour­d’hui cette obsession que le milliardaire soudanais Mo Ibrahim, dont nous faisons le héros du présent dossier. Ingénieur télécom de haut niveau formé en Angleterre, Mo Ibrahim, après avoir beaucoup contribué à implanter la téléphonie mobile en Afrique, consacre à présent l’essentiel de son temps et de sa fortune à inciter les dirigeants africains à mieux gouverner. Publié chaque année par sa fondation, le palmarès de la bonne (et mauvaise) gouvernance est le baromètre le plus influent sur les élites du continent. À peu près inconnu en France, où il vit pourtant une partie de l’année, cet homme mérite le détour : il incarne l’Afrique du progrès.

 

Dans ce dossier :

Meilleures ventes en Russie

1. Dmitri Bykov, Grajdanine poet (« Citoyen poète »), KoLibri

2. Alexandra Marinina, Boï tigrov v doline (« Le combat des tigres dans la vallée »), Eksmo

3. Tikhon Chevkounov, Nesviatyé sviatyé (« Des saints ignorés »), Olma Media Grou

4. Anatoli Brousnikine, Bellona, Astrel

5. Viktor Pelevine, S.N.U.F.F, Eksmo

6. Vladimir Pozner, Prochtchanié s illuziami (« Adieu aux illusions »), Astrel

7. Stieg Larsson, Devouchka, kotoraïa igrala s ogniom (La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette), Eksmo 

8. Dina Rubina, Okna (« Les fenêtres »), Eksmo

9. Stieg Larsson, Devouchka, kotoraïa vzryvala vozdouchnyé zamki (La Reine dans le palais des courants d’air), Eksmo

10. Sergueï Minaïev, Moskva, ia ne liubliu tebia (« Moscou, je ne t’aime pas »), Astrel

Pro-Books.ru, le 7 mars 2012.

Plusieurs fois par semaine, le site Pro-Books.ru, dédié aux professionnels de l’édition, prend le pouls du marché du livre russe. Il indique les meilleures ventes en centralisant les données des onze principales librairies du pays. Très éclectique, le palmarès établi en mars couronne aussi bien des bestsellers confirmés que des parutions récentes. Le polar y est à l’honneur avec la trilogie suédoise Millénium et le nouveau roman de la Russe Alexandra Marinina, criminologue à la retraite, dont le succès ne se dément pas depuis vingt ans. On y trouve aussi des auteurs qui se disputent régulièrement les meilleures places : Viktor Pelevine, qui s’insurge dans S.N.U.F.F. contre le voyeurisme télévisuel (lire Books, n° 30, mars 2012, p. 14) ; Sergueï Minaïev, qui dépeint dans « Moscou, je ne t’aime pas » une ville minée par le cynisme et l’appât du gain ; Dina Rubina, auteure de langue russe installée en Israël, qui dans son dernier recueil de nouvelles offre une variation autour du thème de la fenêtre ; et Anatoli Brousnikine (alias Boris Akounine, le maître du polar historique), dont le roman Bellona porte sur la guerre de Crimée.

Dans ce paysage littéraire bien établi, deux ouvrages retiennent l’attention. D’abord, le livre-DVD Grajdanine poet (« Citoyen poète », lire Books n° 29, avril 2012, p. 14), dont le succès reflète le climat politique survolté de ces derniers mois. Pendant près d’un an, l’écrivain Dmitri Bykov a réagi à l’actualité politique en parodiant les textes les plus célèbres de Pouchkine, Maïakovski ou Shakespeare, n’hésitant pas à railler férocement le pouvoir en place. Après avoir triomphé sur Internet puis sur scène, cette chronique au vitriol est devenue le symbole du réveil de l’activité citoyenne des Russes. Le succès de ce projet artistique a signé le retour de la satire politique dans le pays, inaudible depuis que Vladimir Poutine tient les reines du pouvoir.

Dans un tout autre genre, le bestseller orthodoxe Nesviatyé sviatyé (« Des saints ignorés »), dont les ventes explosent depuis septembre, est à l’image d’une Russie plus conservatrice et en quête de repères. Son auteur, Tikhon Chevkounov, est un dignitaire orthodoxe charismatique, connu pour ses opinions conservatrices et, selon la rumeur, père spirituel de Vladimir Poutine. Il y relate la vie de plusieurs religieux vénérables (« starets »), qu’il a côtoyés dans le célèbre monastère Pskov-Petcherski, près de la frontière avec l’Estonie, et sur lesquels il faudrait prendre exemple. 

Ekaterina Dvinina

Journaliste russe installée en France, Ekaterina Dvinina collabore à plusieurs journaux et suit pour Books l’actualité éditoriale russe.

Rock around the Christ

Au Brésil, c’est une rock-star confirmée. « Depuis plus de dix-sept ans, le prêtre catholique Marcelo Rossi rassemble des milliers de personnes au cours de messes spectaculaires et animées », rapporte le quotidien Público. Mais après y avoir vendu près de huit millions d’exemplaires de son dernier ouvrage, Ágape, le père Marcelo a décidé de convertir le catholique mais conservateur public portugais à ses prêches. Et ça marche. L’ouvrage s’est immédiatement hissé en tête des ventes dans le pays en février dernier et les curieux­ se sont pressés pour écouter ses sermons (faut-il dire concerts ?) lors de la « tournée » organisée par le prêtre du « renouveau charismatique » au Portugal.

Il était une fois les Canayens

À Montréal, l’écrivain Jean-Claude Germain vient de publier le second tome d’une histoire du Québec, où il revisite avec truculence la galerie des personnages clés de l’épopée de la Nouvelle-France. « Pour lutter, écrit Germain, contre le peu d’importance accordé à l’enseignement de l’histoire nationale. » Ce volume, qui s’intéresse aux générations de Canadiens français – les « Canayens » – qui, après la « Conquête » anglaise, surent résister à l’assimilation culturelle, est un énorme succès populaire. C’est que « Jean-Claude Germain est un raconteur compulsif, souligne Le Devoir. L’histoire du Québec, pour lui, passe par les histoires et les anecdotes qui révèlent la substantifique moelle de notre aventure nationale. Sa version des faits ne remplace pas celles des historiens patentés, mais elle a le mérite d’incarner l’esprit d’un peuple, le nôtre ». 

Mo Ibrahim, l’homme qui veut changer l’Afrique

Les étudiants sont entassés dans le Grand Pavillon de l’université du Ghana, dans les environs d’Accra. Ils ont pris place sur les chaises en plastique alignées face à un lutrin en bois richement sculpté, et envahi les couloirs autour de l’auditorium. Il règne une chaleur étouffante, et un ventilateur a été placé de manière à souffler de l’air en direction de l’orateur, Mo Ibrahim, un milliardaire d’origine soudanaise qui a bâti l’un des premiers réseaux de téléphonie mobile du continent africain. Il se tient seul sur l’estrade, entre quatre colonnes dorées. Son discours est intitulé : « Prendre ses responsabilités. Comment remédier au désordre où se trouve l’Afrique ? »

Trapu et rondouillard, avec un nez épaté, des yeux globuleux et un crâne brillant, au teint cuivré, Ibrahim surprend son auditoire en demandant : « Mes amis, pourquoi sommes-nous en costume-cravate ? » Il retire alors sa veste et la jette au sol. Puis il dénoue sa cravate d’un coup sec, et les étudiants l’acclament. Dans son anglais familier, qu’il parle avec un fort accent, il critique ensuite les idées reçues ayant cours tant chez les Africains que chez les Occidentaux.

« Nous sommes un continent très riche, le deuxième au monde par la taille, avec une végétation luxuriante et abondance de ressources. Nous avons tout. Et cependant, nous sommes les plus pauvres de la Terre. Après cinquante ans d’indépendance, je ne pense pas que nous puissions continuer à rejeter la faute sur le colonisateur. » Dans ce discours, comme dans d’autres, il prend soin de vanter les vertus de l’Afrique et de ses peuples, notant qu’à la fin de la période coloniale « ce pays, le Ghana, mon pays, le Soudan, l’Égypte et de nombreuses nations du continent avaient un PIB supérieur à ceux de la Chine, de l’Inde, de la Corée du Sud, de la Malaisie et de Singapour ». Les problèmes apparus depuis sont dus à « un déficit catastrophique de leadership et de gouvernance. Il n’y a pas d’autre explication. Nous avons eu de très mauvais dirigeants en Afrique : trop de dictateurs, trop de mégalomanes, trop de voleurs, qui ont saigné ce continent dans leur intérêt et celui de leurs familles ». Avant d’ajouter : « Tous ces gouvernants adorent la culture occidentale quand il s’agit d’onéreux vins français, de voitures américaines hors de prix, de téléphones portables, d’air conditionné, d’avions, tout ce que vous voudrez. Mais dès que vous parlez des droits de l’homme, ils vous disent : “Non, non, non. Ça, ce sont des valeurs étrangères.” »

Après avoir discouru pendant une heure, il échange avec le public une heure et demie durant. Ses interlocuteurs l’appellent Mo, comme tout le monde. À la fin de son intervention, sa chemise est trempée de sueur. La foule applaudit alors à tout rompre. Ibrahim est sûr de lui au point de paraître arrogant. « C’était fantastique, se rappelle-t-il à propos de la réaction de l’auditoire. À aucun moment les jeunes n’ont protesté­ quand je leur ai dit qu’il fallait cesser de trouver des excuses aux Africains. »

À 65 ans, Ibrahim est souvent salué comme un héros en Afrique. Sa firme de téléphonie mobile a contribué au développement de la société civile à travers le continent et il dépense aujourd’hui l’argent qu’il a gagné pour essayer de changer les valeurs des dictateurs, mégalomanes et autres voleurs. Chaque année, il finance le prix Ibrahim, qui attribue 5 millions de dollars à un dirigeant africain tenant sa charge d’une élection, qui a promu la démocratie, n’a pas volé son peuple et a cédé le pouvoir pacifiquement. En somme, Ibrahim paie les responsables pour qu’ils restent honnêtes. Il a également créé l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine, une évaluation chiffrée des 53 États du continent. Si un dirigeant devient plus autoritaire et corrompu, n’investit pas dans l’éducation ou n’encourage pas l’investissement privé, son pays recule dans le classement. Ibrahim achète ensuite des espaces publicitaires dans toute la presse pour le faire savoir.

Avec les révoltes citoyennes qui ont eu lieu en Tunisie, en Égypte, au Soudan, en Libye, en Algérie, à Djibouti, au Maroc et ailleurs, l’Afrique connaît peut-être son plus grand bouleversement politique depuis la décolonisation, et peu de personnes privées ont autant fait ou dépensé que Mo Ibrahim pour le type de démocratie que les populations exigent dans la rue. Pendant des décennies, des personnes bien intentionnées ont dit que l’Afrique irait bien si elle pouvait juste obtenir plus d’aide. Le message d’Ibrahim est différent : l’Afrique doit prendre ses propres responsabilités, et elle doit commencer par se débarrasser de ses abominables dirigeants.

Ibrahim se trouvait au Ghana, notamment, dans le cadre de rencontres organisées par ONE, une ONG de lutte contre la pauvreté dont il est l’un des administrateurs. L’organisation a été cofondée en 2008 par Bono, le chanteur de U2, qui accompagnait Ibrahim à Accra. « Les gens essayaient de m’écarter de leur passage à coups de coude pour accéder à Mo », raconte Bono en riant, avant de comparer ce dernier à un comédien talentueux qui « attire l’attention en disant ce que personne d’autre n’ose dire ».

Quand il est descendu de l’estrade, à Accra, Ibrahim était entouré de tant d’étudiants qu’il a dû être extirpé de la foule et conduit à son avion. À l’aéroport, les chauffeurs de taxi et les porteurs de bagages criaient « Mo ! » et se massaient autour de lui. Ils voulaient tous faire cette chose impossible il y a dix ans mais aujourd’hui possible en grande partie grâce aux efforts d’Ibrahim : prendre une photo avec un téléphone portable.

Fils de musulman

Mohammed Ibrahim est né le 3 mai 1946, dans le nord du Soudan, alors administré conjointement par l’Égypte et la Grande-Bretagne. D’origine nubienne, sa famille vivait à Alexandrie, au bord du delta du Nil. Ses parents étaient musulmans et il était le deuxième de cinq enfants. Le père d’Ibrahim, Fathi, avait fréquenté uniquement l’école primaire et travaillait dans l’industrie du coton. Sa mère, Aïda, était une femme au foyer qui « croyait dur comme fer que l’instruction est un moyen de progresser, raconte Ibrahim. Elle ne cessait de nous pousser à travailler ». Avec ses trois frères et sa sœur, Mo suit les cours des très strictes écoles­ primaire et secondaire nubiennes. Il figure toujours parmi les premiers de la classe et a pour héros Albert Einstein et Marie Curie. L’université d’Alexandrie lui offre une bourse et il prépare un diplôme d’ingénieur en électrotechnique. Tous les enfants de la famille ont fait des études supérieures.

À l’université, Ibrahim consacre son temps libre à la lecture de Marx, Engels, et Hemingway. Il s’identifie aux dirigeants progressistes qui ne s’alignent ni sur les États-Unis ni sur l’Union soviétique : Gamal Abdel Nasser, pour l’Égypte ; Patrice Lumumba, au Congo ; Kwame Nkrumah, au Ghana. Tous sont des orateurs charismatiques sans aucune expérience du gouvernement.

Après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur en 1968, Ibrahim est recruté par la compagnie nationale de télécommunications soudanaise et s’installe à Khartoum, la capitale. Voyageant fréquemment, la plupart du temps en Angleterre, il est de plus en plus irrité par l’inefficacité de ses employeurs et leur aversion pour la prise de risque. Travailler pour l’État le convainc de l’irréalisme de tout système socialiste. En 1973, il épouse Hania Fadl, qu’il connaît depuis l’enfance. Diplômée de la même université un an après lui, elle a mis ses compétences de médecin au service du ministère de la Santé soudanais. L’année suivante, Ibrahim obtient une bourse pour étudier la téléphonie mobile à l’université de Bradford, en Angleterre. Hania reçoit quant à elle une allocation pour suivre une formation au St. Bartholomew’s Hospital, à Londres. Pendant les trente années qui suivent, elle travaille pour le National Health Service anglais et devient une éminente spécialiste du cancer du sein.

Ibrahim suit ensuite les cours de l’université de Birmingham, où il obtient son doctorat en 1981. Il passe des heures entières au laboratoire, étudiant ce qui se produit quand un signal est échangé entre un émetteur et un récepteur qui ne sont pas placés sur une ligne droite. Dans les années 1980, il mène avec son équipe d’ingénieurs des recherches pionnières sur la capacité des ondes radioélectriques à traverser le béton ou à contourner les élévations de terrain.

En 1983, il devient directeur technique chez British Telecom et gravit rapidement les échelons au sein du département mobile. L’équipe d’Ibrahim conçoit le premier réseau de téléphonie portable au monde, mais il ne parvient jamais à attirer l’attention des dirigeants de l’entreprise. Profondément bureaucratique, celle-ci craint que les ventes de mobiles concurrencent le réseau terrestre, alors rentable. En 1989, il décide de ne plus jamais travailler pour un grand groupe.

Se considérant comme un « entrepreneur malgré lui », Ibrahim fonde la même année un cabinet de consultants, Mobile Systems International. Son premier bureau est installé dans la salle à manger de son domicile londonien. Peu après, il recrute un directeur général chargé de gérer sa société, pendant qu’il se concentre sur les questions de stratégie. Dix ans plus tard, MSI compte 800 salariés et conseille des compagnies mettant sur pied de vastes réseaux de téléphonie mobile en Amérique du Nord, en Europe et au Japon. Dans le même temps, Ibrahim conçoit et brevette un logiciel appelé Planet qui améliore l’efficacité des transmissions. Il est adopté par Motorola, Siemens et d’autres fabricants. Pendant sa première décennie d’existence, MSI développe son activité en Afrique du Sud, mais nulle part ailleurs sur le continent. À la fin des années 1990, cependant, Ibrahim commence de songer à un nouveau projet, au potentiel lucratif. Il fonde Celtel, qui fournit des téléphones mobiles au reste de l’Afrique. Il sait que la région ne dispose d’aucun réseau cellulaire ou presque, et que l’extrême médiocrité de la téléphonie fixe lui assure de n’avoir guère de concurrence. De nombreux pays africains offrent par ailleurs des licences gratuites aux compagnies de téléphonie mobile désireuses d’investir.

Ibrahim rencontre d’énormes obstacles. Routes et liaisons ferroviaires sont rudimentaires, et la corruption est aussi répandue que l’électricité est rare. De nombreux Africains sont désespérément pauvres et isolés en zone rurale ; ils ont à l’évidence très peu de moyens pour sortir de la misère.

Des banques frileuses

Les banques ne veulent pas investir. Les risques, disent-elles, sont exorbitants. Il y a trop de guerres civiles et de rapacité. « Je pense que les banques n’étaient absolument pas au courant de ce qui se passait en Afrique, se souvient Ibrahim à propos de ces premières conversations. Certaines de leurs informations remontent à l’époque de vieux films comme Tarzan, peut-être. Un banquier m’a dit : “Comment pouvez-vous nous demander d’investir dans un pays dirigé par Idi Amin Dada ?” J’ai répondu : “Mais il a quitté le pouvoir il y a quinze ans !” » Ibrahim doit donc chercher des capitaux ailleurs. Certains fonds proviennent du Department for International Development du gouvernement britannique et de l’International Finance Corporation, la branche privée de la Banque mondiale. Et, en 2000, Ibrahim vend MSI pour 618 millions de dollars à Marconi, le groupe électronique anglais, pour se consacrer exclusivement à Celtel. Il cible alors un groupe de pays d’Afrique subsaharienne. Ibrahim sait que les gens auxquels sa compagnie s’adresse n’ont pas accès aux services bancaires. Mais, s’il arrive à vendre du crédit prépayé ou des cartes téléphoniques pour 2 ou 3 dollars, et si les appels sont bon marché, l’affaire peut devenir rentable.

La demande excède toutes les attentes : quand Celtel s’installe au Gabon, en 1999, les clients défoncent les portes des agences pour entrer les premiers. En 2004, la compagnie possède 6 millions de clients dans 13 pays. Plus de 90 % de ses 4 000 salariés sont africains. L’année suivante, le chiffre d’affaires atteint le milliard de dollars.

Plus Celtel se développe, plus Ibrahim est persuadé que les gouvernements africains constituent un frein au développement. Il en a un exemple spectaculaire quand il essaie de s’implanter en République démocratique du Congo (RDC) et au Congo-Brazzaville, deux pays misérables séparés par le fleuve Congo. Tous les appels entre les deux territoires doivent passer par l’Europe, car les gouvernements sont à couteaux tirés. Un appel d’une minute coûte alors un dollar. Il faut à Celtel un an de négociations pour convaincre les deux pays d’établir une liaison hertzienne. Le coût de l’appel d’une minute en sera divisé par quatre.

Ibrahim doit également faire face à la corruption généralisée des administrations. Quand ses cadres sont confrontés à des demandes de dessous-de-table, il leur enjoint de répondre : « Combien voulez-vous ? 2 millions ? 3 millions ? » Et d’exiger une demande de paiement écrite, ce que bien sûr nul ne fait. Pour bien s’assurer que personne au sein de l’entreprise ne verse de grosses enveloppes, il stipule qu’aucun employé ne pourrait dépenser plus de 30 000 dollars sans l’approbation du conseil de direction entier. Celtel n’a jamais été accusé d’aucune tentative de corruption.

Le nombre de portables en Afrique est passé de moins de quatre millions en 1998 à plus de 400 millions aujour­d’hui – presque la moitié de la population du continent. Les téléphones ont créé des emplois – à l’heure actuelle, l’entreprise fondée par Ibrahim dispose de plus de 500 000 points de vente de cartes – et des infrastructures. Désormais, les migrants qui partent travailler loin de chez eux peuvent rester en contact avec leur famille. Les entrepreneurs peuvent parler avec clients et fournisseurs, et les salariés de différents bureaux discuter entre eux. Les agriculteurs peuvent comparer les prix avant de vendre leurs produits. Les médecins les plus proches peuvent être localisés. Des services bancaires par téléphone ont été mis en place. On voit, lors d’élections, des citoyens prendre avec leur portable des photos témoignant de manœuvres d’intimidation ou de fraudes, et envoyer des textos signalant les irrégularités. « Tout cela est désormais possible grâce au réseau de téléphonie mobile, que Mo, plus que quiconque en Afrique subsaharienne, a contribué à mettre en place », estime Rajiv Shah, administrateur de l’USAID, l’agence américaine d’aide au développement.

Plus de 2 milliards de dollars de fortune personnelle

En 2004, quand Ibrahim annonce qu’il projette d’ouvrir le capital de Celtel, six firmes se portent immédiatement acquéreuses de l’entreprise elle-même. Mais il ne veut pas vendre. Il souhaite que sa compagnie soit « la première société africaine à être cotée en Bourse sur le premier marché ». Ses actionnaires, cependant, ne peuvent résister au charme d’une offre de 3,4 milliards de dollars avancée par MTC Kuwait, en 2005. Une centaine d’employés de Celtel deviennent ainsi millionnaires. Ibrahim empoche son dû – le magazine Forbes estime sa fortune personnelle à plus de 2 milliards de dollars – et quitte alors la firme pour de nouvelles aventures. Il crée la Mo Ibrahim Foundation l’année suivante.

« Toute ma vie j’ai cru en la société civile », m’a-t-il confié un après-midi de novembre dans sa suite du Carlton à Cannes. Il avait joué au golf le matin et portait un polo bleu à manches longues, un jean et des tennis blanches. Il avait lu ses trois quotidiens habituels, Al-Hayat, l’International Herald Tribune, et le Financial Times, et les avait négligemment jetés sur le tapis persan jaune. Ses téléphones sonnent régulièrement. Un ordinateur portable ouvert sur la table de la salle à manger côtoie des piles de cartons d’invitation pour rencontrer des hommes d’affaires et des dirigeants africains ou bien pour assister à une conférence des Nations unies sur les médicaments, la criminalité ou le trafic d’êtres humains, pour se rendre à des entretiens sur la « révolution verte » à Genève organisés par les Fondations Gates et Rockefeller…

Ibrahim possède un deux-pièces à Monte-Carlo et est résident de Monaco, où il vit neuf mois de l’année. Il possède aussi un appartement au Caire, un hôtel particulier à Londres et une maison à Khartoum, où sa femme passe l’essentiel de son temps. Avec l’aide de la fondation, elle y a construit un grand hôpital et créé un centre de traitement du cancer du sein, que dirige leur fils Hosh. Ibrahim, cependant, est un opposant déclaré du gouvernement soudanais et n’est guère apprécié des autorités. Il n’a pas mis les pieds dans le pays depuis plus de sept ans.

Après m’avoir demandé si la fumée ne me dérange pas, il sort de sa poche une blague en cuir noir, remplit sa pipe et l’allume. « Parler de “gouvernance”, c’est essayer de trouver un moyen de gérer ce continent, dit-il. C’est un vrai foutoir. Il est nécessaire de consacrer l’État de droit. Ce serait le premier pas vers la construction d’une société avancée. » Il se redresse sur son canapé et commence à parler si vite en anglais, avec son impossible accent, que les mots semblent s’entrechoquer. « Transparence… Absence de corruption… Respect des droits de l’homme… Construction d’infrastructures… Se soucier de l’éducation… De la santé… Voilà les piliers d’une société civile. » Une société civile dont le développement est entravé par le « défaut de bonne gouvernance ».

Le phénomène tient notamment, selon lui, au fait que les mouvements de libération se sont emparés de l’appareil d’État. Ils ont créé des régimes à parti unique en suivant une philosophie du « Je vous ai libérés. Vous me devez tout ! » Et Ibrahim d’ajouter : « Et puis il y a eu la guerre froide, qui a atteint son paroxysme au moment des luttes d’indépendance. Peu importait que vous soyez un dictateur ou un voleur. Si vous étiez un allié, alors vous étiez un État client. » Du coup, l’Occident a aidé des tyrans corrompus comme Mobutu Sese Seko, au Zaïre (l’actuelle RDC), et Daniel Arap Moi, au Kenya, à rester au pouvoir pendant des décennies. Et permis à Hosni Moubarak de renforcer la férule de l’État quand il a pris le pouvoir en Égypte en 1981.

Dès 2001, à Celtel, Ibrahim avait commencé à évoquer les dangers représentés par la faiblesse des gouvernements. Salim Ahmed Salim, membre du conseil d’administration et ancien directeur de l’Organisation de l’unité africaine, se rappelle la colère d’Ibrahim quand ils rencontraient des dirigeants. Il parlait déjà de créer une fondation qui récompenserait les meilleurs. Le jour où il a vendu sa société, il a déclaré à un autre membre du conseil, la femme d’affaires éthiopienne Tsega Gebreyes : « La fondation donnera le plus gros prix jamais décerné. Mieux doté que le prix Nobel. » Tsega Gebreyes cofonde alors avec Ibrahim une société d’investissement, Satya Capital, qui a plus de 200 millions de dollars à investir dans les entreprises africaines et il annonce la création du prix en 2006. Les bénéficiaires, qui doivent être des chefs d’État en fin de mandat, reçoivent 5 millions de dollars sur dix ans et, jusqu’à la fin de leurs jours, une pension annuelle de 200 000 dollars. Cette dernière est doublée s’ils créent une association caritative.

Une seconde vie après le pouvoir

Le droit d’asile a souvent été accordé à de nombreux dictateurs criminels. Par fidélité, par compassion, par solidarité religieuse ou idéologique, ou pour acheter la paix. L’Arabie saoudite a ainsi permis à Idi Amin Dada de fuir l’Ouganda et de s’installer sur son territoire en 1980. En échange d’un généreux subside de la famille royale, Amin acceptait de se tenir à l’écart de la politique. En janvier 2011, le royaume a accueilli le président tunisien Ben Ali. Ce que fait Ibrahim est différent. « Nous ne nous occupons pas des dictateurs. Nous nous occupons des gens bien, explique-t-il. Les dirigeants européens peuvent devenir riches après avoir quitté leurs fonctions. Ils peuvent écrire des livres ou entrer dans des conseils d’administration. Les gouvernants africains n’ont pas cette possibilité. » Ibrahim dit qu’il a voulu « créer un environnement » permettant aux responsables africains les plus remarquables d’« avoir une seconde vie ».

Pour mieux faire connaître son initiative, il a mis sur pied un prestigieux comité de sélection, avec trois prix Nobel de la paix – Kofi Annan, l’ancien secrétaire général des Nations unies ; Mohamed El Baradei, l’ex-directeur de l’Agence internationale pour l’énergie atomique et grande figure de l’opposition égyptienne ; l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari –, mais aussi le Tanzanien Salim Ahmed Salim (déjà nommé) et Mary Robinson, l’ex-présidente irlandaise et haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme. Début 2011, Annan a achevé son mandat de président et a été remplacé par Salim. Le bureau exécutif du comité attribuant le prix possède son propre département de recherche, qui prépare des rapports mensuels sur les candidats potentiels. Ibrahim a financé l’ensemble de l’opération sur sa fortune personnelle, dit-il, parce qu’il ne veut pas voir traiter de « laquais » les personnes chargées de l’attribution du prix. Si un Américain ou un observateur extérieur exprimait des vues critiques, la réponse pourrait être : « “Qui donc êtes-vous pour nous faire la leçon ?” En revanche, si elles sortent de la bouche d’un Africain, c’est différent. Personne ne prétendra que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas. Nous devons être une véritable fondation africaine, et non la vitrine noire d’une fondation blanche. Si nous étions financés par le gouvernement anglais, par exemple, comment pourrions-nous critiquer le déroulement des élections au Zimbabwe ? »

La première année, en 2007, le prix a été décerné à Joaquim Chissano, l’ancien président du Mozambique. Après avoir combattu lors de la guerre d’indépendance de son pays contre le Portugal, il était devenu ministre des Affaires étrangères en 1975, puis président. Une fois en poste, il négocia la fin de la guerre civile, qui durait depuis seize ans. En 1994, il supervisa les premières élections libres du pays. Il soutint l’adoption d’une nouvelle Constitution, adopta un système de gouvernement multipartite, et invita 15 000 ex-rebelles à intégrer l’armée nationale. Ancien marxiste, il encouragea l’évolution vers l’économie de marché et refusa de solliciter un troisième mandat présidentiel. Bien que le Mozambique soit miné par la corruption, Chissano a la réputation d’être intègre.

Festus Mogae, du Botswana, a remporté le prix 2008. Il avait décidé de se retirer après deux mandats, a encouragé les partis d’opposition et pris des mesures drastiques contre le sida. J’ai rencontré Mogae lors d’un congrès organisé par Ibrahim à l’île Maurice. Un petit homme corpulent et chauve, ayant une manière réjouissante de ne jamais se prendre trop au sérieux. Il arborait un tee-shirt noir de la chaîne des hôtels Méridien sur le dos duquel était écrit en grosses lettres « Découvrez-moi ». Le principal objectif du prix, explique-t-il, est d’« encourager les dirigeants à se retirer ». Sinon, même ceux qui ont été élus démocratiquement sont tentés, à la fin de leur mandat, de modifier la Constitution « pour rester en poste éternellement ». Le prix a permis à Mogae de créer une fondation qui accorde des aides aux étudiants botswanais, ainsi que deux écoles pour aveugles. Il remarque cependant que le prix a un effet négatif : les gens savent désormais qu’il est relativement riche. « Je laisse mon téléphone éteint, car dès que je l’allume, je vois soixante appels à l’aide », dit-il.

Les deux années suivantes, la fondation n’a pas accordé son prix. Le comité de sélection a estimé qu’aucun chef d’État sortant ne le méritait, et le bureau de la fondation s’est rangé à cet avis. « Nous sommes très exigeants », précise El Baradei. Deux dirigeants importants ayant récemment quitté leurs fonctions – John Kufuor, du Ghana, et Thabo Mbeki, de l’Afrique du Sud – étaient, de l’avis de nombreux observateurs, des lauréats potentiels. « L’entourage du président ghanéen faisait pression sur nous », raconte Mary Robinson. Mais les membres du comité ont jugé que Kufuor ne le méritait pas. Quant à Mbeki, Mamphela Ramphele, membre du bureau de la fondation et sud-africain comme lui, pense qu’il a été refusé en raison de son inaction face à l’épidémie de sida et de son soutien au régime tyrannique de Robert Mugabe, président du Zimbabwe voisin.

Aux yeux de ses détracteurs, le prix engendre des effets pervers : les bons dirigeants sont incités à se retirer, mais les mauvais, non. Si le président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, avait eu une chance de recevoir le prix, peut-être aurait-il cédé pacifiquement le pouvoir après avoir perdu les élections – au lieu de s’y cramponner et de déclencher un violent conflit. Et il existe peut-être une somme d’argent susceptible de convaincre Mugabe de passer le reste de ses jours au bord d’une piscine. Cet argument met Ibrahim hors de lui : « Si quelqu’un a envie de jouer à ce petit jeu, eh bien qu’il le fasse ! Nous n’avons pas le monopole du marché des incitations financières ! » Avant d’ajouter que son prix de 5 millions de dollars est « une misère. Qu’est-ce que ça représente pour un dictateur siphonnant des milliards de dollars (1) ? Ce serait complètement inutile. Et je pense aussi que ce serait immoral ».

Steven Friedman, politologue à l’université de Johannesburg, qualifie pour sa part le prix d’« élitiste ». Il lui reproche d’accorder trop d’importance au pouvoir des dirigeants, et pas assez à celui des autres protagonistes. Certains pays dont les chefs d’État ont été recalés – tel le Ghana – sont beaucoup plus prospères et démocratiques que le Mozambique. Ibrahim rétorque qu’en Afrique, où la société civile se développe encore lentement, « les actes du président sont cruciaux. Il n’y a ni frein ni contrepoids à leur pouvoir […]. Ne dites pas que c’est élitiste. C’est comme ça, un point c’est tout ».

Le reproche le plus souvent adressé au prix est peut-être que sa non-attribution, pendant deux ans, a renforcé les stéréotypes négatifs sur l’Afrique. Comment peut-on vouloir inciter les peuples à imiter leurs dirigeants quand on n’en distingue aucun qui soit susceptible d’être félicité ? Un membre du comité d’attribution m’a confié qu’il « allait devenir difficile de trouver des candidats crédibles à qui l’accorder pendant les deux années à venir (2) ». L’économiste ghanéen George Ayittey, qui vient de publier Defeating Dictators (« Vaincre les dictateurs »), fait remarquer que si neuf autocrates africains ont tenu des élections présidentielles en 2010, pas un seul transfert pacifique du pouvoir n’a eu lieu [lire « Les coups de gueule de George Ayittey »].

L’un des candidats les plus plausibles est Ellen Johnson Sirleaf, la première femme chef d’État africaine. Elle a été démocratiquement élue. Mais, réélue pour un second mandat de six ans en 2011, elle n’est pas éligible avant 2017. Témoignant de l’attrait exercé par la distinction, elle a déclaré récemment qu’elle « recevra peut-être le prix Mo Ibrahim attribué aux dirigeants africains ayant réussi […]. Il n’y a pas de raison qu’une femme ne puisse pas le remporter prochainement. J’ai de plus en plus envie de bénéficier de cette chance (3) ».

Critères objectifs

Ibrahim, par ailleurs, souhaitait que son prix soit davantage fondé sur des données objectives que sur ses intuitions. « Je suis un homme d’affaires. Et je suis ingénieur. Quand on est ingénieur, on ne discourt pas sur les choses. On les définit […]. Nous avons voulu définir ce qu’est une bonne gouvernance. Et nous avons voulu définir les critères permettant de la mesurer. » Après avoir lu des articles de Robert Rotberg, un politologue de Harvard, Ibrahim lui demanda de concevoir un système permettant d’évaluer rigoureusement la gouvernance en Afrique. En 2006, Rotberg et son équipe mirent au point une méthode de classement combinant 57 variables. Au bout du compte, chaque gouvernement africain reçut une note comprise entre 1 et 100. La Somalie arrivait en dernier, avec 28,1 ; l’île Maurice en tête, avec 86,2.

Rotberg continua à travailler sur l’indice pendant trois ans. Mais, en 2009, il entra en désaccord avec la fondation, notamment parce que celle-ci voulait que l’équipe de Harvard cède le contrôle de l’indice à des spécialistes africains. Le nombre d’indicateurs a été porté à 86. La fondation utilise des données déjà recueillies par d’autres, notamment sur la qualité de la gestion budgétaire, telle qu’elle est mesurée par la Banque mondiale ; l’accès à l’eau potable, tel qu’il est mesuré par l’OMS ; et la « persécution politique », telle qu’elle est mesurée par Amnesty International­ et le département d’État américain.

Pour les détracteurs de ce classement, accorder une égale importance à chacune des catégories n’a pas de sens. Le « transfert pacifique du pouvoir » et la « liberté d’expression » ont-ils vraiment le même poids que la « vaccination contre la rougeole » ? Partha Dasgupta, économiste d’origine indienne et professeur émérite à l’université de Cambridge, estime que, en aussi grand nombre, les catégories finissent inévitablement par « se recouper » et que certains indicateurs sont « comptabilisés deux fois ». Il suggère que certains critères soient éliminés de l’indice, et que ses créateurs mettent au point une méthodologie permettant de les pondérer en fonction d’un ensemble de priorités prédéfinies.

Récemment, le débat autour de ces priorités au sein du bureau de la fondation est devenu plus aigu, le classement 2010 ayant montré que la Tunisie était le huitième pays le mieux gouverné d’Afrique, et l’Égypte, le neuvième (les deux États ont reculé d’un rang dans le classement 2011). Ces deux pays recueillaient de bonnes notes en matière d’infrastructures, d’éducation et de politique de santé, mais étaient en revanche mal notés sur les critères « participation et droits de l’homme ». Évoquant la révolte des peuples d’Afrique du Nord, Mary Robinson estime que « les événements qui ont eu lieu dans cette région du continent, et l’influence qu’ils exercent sur d’autres pays, plaident en faveur d’une prise en compte accrue de ces critères ». Ibrahim reconnaît les imperfections de son système : « On peut être mauvais dans un domaine – droits de l’homme et corruption – et être pourtant globalement bien noté. Mais ce n’est pas un indice mesurant la démocratie. C’est un indice global. » [Lire ci-dessous « Le palmarès Ibrahim »]

Quel que soit le fonctionnement de son système de notation, le classement est très suivi. Il a un « énorme impact » sur la façon dont l’aide est distribuée, explique Rajiv Shah, administrateur de l’USAID. Il y voit un « critère déterminant » quand il s’agit de répartir le budget de 6,5 milliards de dollars consacré par l’organisme à l’aide destinée à l’Afrique. Il ajoute que l’impact social de l’indice en Afrique même pourrait être encore plus important dans la mesure où il encourage les pays à rivaliser entre eux. « C’est tout simplement une idée de génie », ajoute Rajiv Shah. Par exemple, le Kenya a été mécontent d’être classé 27e, alors que la Tanzanie voisine arrivait en 16e position (ils sont passés respectivement 23e et 13e en 2011). Le Rwanda s’est plaint de son classement, tandis qu’en 2010 le président de la Sierra Leone, mentionnant l’indice lors d’un discours devant les Nations unies, vantait « le bond en avant significatif que son mandat représentait en matière de gouvernance démocratique ». Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne ministre des Finances et des Affaires étrangères du Nigeria et actuellement directrice exécutive à la Banque mondiale, soutient qu’« il n’y a pas un seul décideur politique africain qui ne tienne compte de l’indice et du prix Ibrahim ». Quand le palmarès est publié chaque automne, les médias de la plupart des pays africains annoncent les résultats. Pour El Baradei, c’est une « manière de dénoncer et de jeter l’opprobre – mais aussi de reconnaître les réussites ».

L’indice a contribué à infléchir le débat sur la façon dont l’Occident doit apporter son aide aux pays en développement. Tout était jadis une question d’argent ; aujourd’hui, on parle aussi de gouvernance et de croissance du secteur privé. Joaquim Chissano m’a confié que le prix et le classement « incitent les gens à parler de questions de gouvernance ».

Bien sûr, il n’y a pas d’unanimité sur les priorités, ni même sur l’ampleur souhaitable de l’aide étrangère. Jeffrey Sachs, économiste à l’université Columbia, a fondé le Millenium Promise en 2005 en se donnant pour but d’éradiquer l’extrême pauvreté à l’horizon 2015, objectif repris à leur compte par près de 200 nations. Ce but pourrait être atteint, dans une large mesure, en augmentant les subsides étrangers. « Si la gouvernance de l’Afrique est pauvre, c’est parce que l’Afrique est pauvre », a écrit Sachs dans son livre de 2005, The End of Poverty [« La fin de la pauvreté »]. Pour Ibrahim, c’est tout le contraire : les Africains sont pauvres parce que leur gouvernance est pauvre [lire ci-dessous « Du plomb dans l’aide »].

Pour Mary Robinson, si les gens acceptent le franc-parler d’Ibrahim à propos de l’aide, comme sur beaucoup d’autres sujets, c’est parce que son charme opère. « Ils savent qu’il n’a pas d’arrière-pensées. Il n’essaie pas de gagner de l’argent. Et il ne court pas après un poste », ajoute son ami Mohamed El Baradei.

En novembre 2010, Ibrahim a organisé un colloque à l’île Maurice. Sa fondation a loué une centaine de chambres dans deux hôtels et payé les billets d’avion des participants. Les membres du bureau directeur sont rétribués 30 000 dollars pour assister à quatre réunions annuelles.

Dans la salle des congrès, le samedi soir, Ibrahim est revenu sur la conférence de presse qu’il avait donnée après avoir annoncé qu’aucun prix ne serait décerné en 2010. « Les journalistes m’ont demandé, avec un petit sourire goguenard : “Si on comprend bien, vous nous dites qu’il n’y a pas de bons dirigeants africains ?” J’ai répondu : “Attendez. Ce prix récompense le leadership d’excellence, des gens qui ont transformé leur pays. Je vais me retourner vers mon comité de sélection et recommander que ce prix, qui n’a pas été attribué cette année, le soit à la dirigeante ou au dirigeant européen qui est entré en fonction au cours des dix dernières années et a transformé son pays. Pouvez-vous me donner un nom, s’il vous plaît ?” » Ibrahim a affiché un large sourire pendant que l’auditoire applaudissait à tout rompre.

Un entrepreneur politique

Mary Robinson, qui lui voue une grande admiration, craint cependant que la fondation ne soit plus capable d’« absorber son énergie ». C’est peut-être la raison pour laquelle, dit-elle, Ibrahim est devenu davantage ces temps-ci une sorte d’« entrepreneur politique ». Ces dernières années, il est devenu membre des conseils d’administration de ONE, de la Coalition pour le dialogue en Afrique, de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, de l’International Crisis Group – et du conseil de surveillance de la Charte des ressources naturelles. Membre du bureau de la fondation, Mamphela Ramphele, qui pense elle aussi le plus grand bien d’Ibrahim, le décrit comme un être tout de « passion », d’« impatience » et de « rudesse ». Mais elle s’inquiète aussi de l’attention dont il fait l’objet : « Je suis contre la célébrité, et j’espère qu’il ne sera pas victime de ce péché mortel. »

En février 2011, un mois après le renversement de Ben Ali en Tunisie, une semaine après qu’en Égypte des citoyens ont contraint Hosni Moubarak à se retirer, et un jour après qu’un Mouammar Kadhafi aux abois a ordonné à son armée, son aviation et ses milices de tirer sur les manifestants, j’ai joint Ibrahim sur son téléphone portable, dans le sud de la France. Pendant un siècle et demi, m’a-t-il dit, nous nous sommes appuyés sur le réseau filaire. Pourtant, en à peine dix ans, le mobile est devenu prédominant. « Et ce n’est pas seulement un téléphone, a-t-il ajouté. C’est un appareil photo. Une messagerie. Une caméra vidéo. Il change la vie partout. Dans les sociétés répressives, le contrôle des moyens de communication était entre les mains du gouvernement. Le mobile est un formidable outil pour briser ce monopole. Il ne sert pas seulement lorsque les gens descendent dans la rue. Grâce à lui, ils échangent des nouvelles et s’informent mutuellement de l’identité des personnes corrompues, et cela élève leur niveau de conscience. Il les aide à riposter. »

Ibrahim sait que la technologie ne pousse pas uniquement la société vers plus de liberté et plus d’ouverture. Les soldats qui tirent sur des manifestants peuvent planifier leurs assauts avec leurs portables. Les autorités égyptiennes ont trouvé un moyen de réduire au silence Internet, et les manifestants peuvent être suivis à la trace à cause de leurs téléphones. Ibrahim sait aussi que les conquêtes arrachées par les tenants de l’ouverture et de la démocratie peuvent disparaître rapidement. Malgré tout, il est fier que des citoyens tunisiens et égyptiens aient utilisé leurs mobiles pour préparer des manifestations et lancer des mots d’ordre via des appels, des courriels, Facebook et Twitter. « En Libye, quand les caméras de la BBC et de CNN ont été interdites, les portables des opposants ont pris le relais », fait-il observer. Il pense que les gens qui sont descendus dans la rue ont mis l’Occident et les autres puissances dans une situation difficile, en les obligeant à choisir entre leurs paroles (le soutien à la démocratie) et leurs actes (le soutien aux dictateurs).

Un jour, alors qu’Ibrahim semblait d’humeur contemplative, réfléchissant à ses initiatives en matière de téléphonie mobile et de bonne gouvernance, je lui ai demandé ce qu’il aimerait laisser en héritage. Sans hésitation, il m’a répondu : « J’aimerais qu’on se souvienne de moi comme d’un bon garçon africain qui n’a pas oublié son peuple. » 

Cet article est paru dans le New Yorker le 6 mars 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.

Le Hessel transalpin

« Nul besoin d’aller trouver un Hessel en France pour lire une remarquable conscience critique de notre époque », annonce en Italie la quatrième de couverture de « Non, merci », l’ouvrage posthume de Giorgio Bocca, décédé en décembre dernier. Résistant de la première heure, le journaliste et essayiste italien, cofondateur du quotidien de gauche La Repubblica, incarnait les valeurs de l’indignation au pays du berlusconisme triomphant, de la corruption et de l’hypocrisie politique. Bocca était un « anti-Italien », comme l’indiquait le titre de la chronique hebdomadaire qu’il tenait ces dernières années dans L’Espresso. Non qu’il ait été animé de sentiments antinationaux, au contraire, mais parce qu’il savait faire preuve d’une « impeccable rigueur analytique, et d’une immense passion citoyenne », explique Il Fatto quotidiano. Son testament intellectuel dénonce aussi bien le nouveau dieu de la productivité que le pouvoir de la finance, la corruption généralisée ou la fin du journalisme libre : toutes idées « inacceptables » dont l’Italie doit « se délester pour pouvoir, comme elle l’a fait par le passé, trouver la force intérieure pour se sauver ».

Qu’est-ce qu’une bonne mère ?

S’élevant contre la figure autoritaire de la « mère Tigre », Yin Jianli est l’auteure d’un bestseller pédagogique qui bouscule le modèle très strict de l’éducation traditionnelle chinoise. L’ouvrage, intitulé « Une bonne mère surpasse de bons professeurs », préconise en effet « le respect de l’enfant en tant qu’individu qu’il faut encourager à prendre des décisions, à faire des choix et à poursuivre ses propres passions (et non celles de ses parents) ». Une conception pour le moins nouvelle en Chine, mais qui fait de plus en plus d’adeptes. Depuis sa sortie en 2009, le livre figure en tête des meilleures ventes.

Dans la Beijing Review, la journaliste Li Li enquête sur cette nouvelle tendance des couples des grandes villes à élever leurs bambins selon les principes occidentaux : « Forte de son expérience d’institutrice et de mère, Yin encourage les parents à tolérer les erreurs de leur enfant, sans interférer. » Et « nombreux sont ceux, enthousiastes, qui témoignent de l’efficacité des méthodes exposées dans le livre sur leur propre progéniture ».

Tandis que la Sino-Américaine Amy Chua, qui fait l’éloge de la sévérité dans son Hymne de bataille de la mère Tigre (Gallimard), ne vise que la réussite sociale et professionnelle de l’enfant, Yin Jianli se préoccupe également de son bonheur et de son bien-être (lire Books n° 24, juillet-août 2011). Convaincue que « des gamins qui n’ont cessé d’être contraints et humiliés, stressés à l’idée de ne pas satisfaire les exigences de leurs parents, ne pourront jamais avoir une vie heureuse », l’institutrice rappelle aux Chinois combien l’intransigeance « étouffe la créativité et empêche l’épanouissement ». Car les partisans de l’éducation « à la dure » prônée par Amy Chua sont encore légion dans le pays, précise Li Li. « De nombreux Chinois restent persuadés que le succès de jeunes prodiges tels que le pianiste Lang Lang est le fruit d’une éducation très sévère, et que ces derniers ne seraient jamais parvenus à une telle réussite si leurs parents les avaient laissés jouer à leur gré. »

Pour la journaliste de la Beijing Review, il est amusant de constater que, « de part et d’autre du Pacifique, chacun envie le modèle éducatif de l’autre ». Tandis que « les Américains se lamentent des médiocres résultats de leurs élèves dans le classement international PISA », les Chinois manifestent leur insatisfaction grandissante envers un « système qui ne valorise que l’apprentissage par cœur et la mémorisation ».

La reine du roman Regency

De l’autre côté de la Manche, la très british Georgette Heyer compte des millions de lecteurs fanatiques, dont la reine Élisabeth. En cinquante-deux ans d’une carrière engagée tambour battant à 19 ans, cette dame a produit cinquante-six bestsellers : deux par an les bonnes années, un « thriller » et un roman d’amour, avec la gentry du XIXe siècle pour toile de fond. « Encore un Heyer ! », se lamentaient les critiques, qui la snobaient un peu, rapporte le Guardian à l’occasion de la parution outre-Manche d’une biographie à son sujet. À tort. Car les livres de Georgette Heyer, tel Passion au manoir, sont dignes de ceux de Jane Austen, « moins les passages ennuyeux », précise Kathreen Hugues dans le quotidien de Londres. Et ils sont beaucoup plus sérieusement documentés que ceux de Barbara Cartland, qui l’a plagiée sans vergogne. 

À quoi sert l’université ?

J’ai occupé mon premier poste de professeur dans une université de l’Ivy League (1). Les étudiants étaient heureux d’apprendre et nous, les enseignants, étions heureux de leur transmettre un savoir. Quels que soient le temps et l’énergie qu’ils consacraient à leurs loisirs – peut-être énormément, mais je n’en savais rien –, ils semblaient s’investir sérieusement et sans arrière-pensées dans leurs études. J’étais peut-être naïf, mais ils avaient la bonté de ne pas me détromper. Aucun d’entre nous n’avait le moindre doute sur l’importance de ce que nous faisions.

Un beau jour, cet établissement a décidé de poursuivre sa mission sans moi, et nous nous sommes séparés. On m’assura qu’il n’y avait pas de rancune à mon égard. Et j’ai eu la chance d’obtenir un poste dans le public, un college avec un corps enseignant surmené, une armée d’assistants et seize mille étudiants (2). Bon nombre d’entre eux étaient les premiers de leur famille à fréquenter l’université, et ils n’avaient guère le loisir de s’amuser. Beaucoup travaillaient en parallèle et certains avaient des responsabilités familiales compliquées.

Je pensais que cela ne me regardait pas davantage que les sorties de mes étudiants Ivy League. Je leur donnais à lire les mêmes livres. J’avais conscience que mes nouveaux élèves n’étaient pas aussi bien préparés que les précédents ; mais, par orgueil ou par conviction, je pensais pouvoir leur apporter ce dont ils avaient besoin pour accéder aux textes. Or, peu après avoir fait mes débuts dans ce poste, un étudiant a levé la main pour demander, à propos d’un ouvrage que j’avais inscrit au programme : « Pourquoi nous avez-vous demandé d’acheter ce livre ? »

 

Un test d’intelligence de quatre ans

On ne m’a posé la question sous cette forme qu’une seule fois, mais je l’ai souvent entendue dans sa version non monétaire : « Pourquoi nous avez-vous demandé de lire ce livre ? » Cette interpellation était non seulement parfaitement légitime mais aussi du plus grand intérêt. Les étudiants me demandaient à vrai dire de justifier leur investissement dans des études universitaires (3). Simplement, on ne m’avait jamais proposé d’y réfléchir. Cela ne faisait pas partie de ma formation. L’importance de notre tâche allait parfaitement de soi.

J’aurais pu répondre : « Vous lisez ces livres car vous êtes à l’université, et que c’est le genre de livres que l’on étudie à l’université. » Si vous adhérez à une certaine théorie de l’éducation, cet argument n’est pas aussi tautologique qu’il y paraît. Voici ce que dit cette théorie : dans tout groupe humain, il est facile de désigner le plus rapide, le plus fort, voire le plus beau. Mais il est difficile de distinguer le plus intelligent, tant l’intelligence comporte des dimensions multiples, impossibles à évaluer d’un seul coup, comme avec un test de QI. Il n’existe pas d’équivalent intellectuel du 100 mètres. Une personne intelligente est ouverte d’esprit, pense de manière originale, communique bien ; elle est réfléchie, capable d’autocritique, cohérente, etc. Ce ne sont pas des qualités faciles à mesurer. Or la société a besoin d’un système pour distinguer ses membres les plus intelligents de ceux qui le sont moins, tout comme une équipe d’athlétisme a besoin d’un outil (le chronomètre) pour discerner les coureurs les plus rapides. La société veut pouvoir déceler en amont les individus intelligents pour les orienter vers des carrières propres à maximiser leurs talents. Elle veut tirer le meilleur profit de ses ressources humaines. Le premier cycle est un système suffisamment complet et subtil pour ce faire.

De ce point de vue, le college est, au fond, un test d’intelligence qui dure quatre ans. Au fil du temps, les étudiants doivent faire la preuve de leurs capacités intellectuelles sur un éventail de sujets. Quel que soit leur QI, s’ils sont peu rigoureux, rigides, odieux, ces défauts se refléteront dans leurs notes. Qui plus est, l’université trie aussi les individus en fonction de leurs dons, et sépare les matheux des littéraires. Au terme du processus, les diplômés reçoivent une note globale, le grade point average (GPA), qu’écoles supérieures spécialisées ou employeurs peuvent considérer comme une mesure fiable de leur intelligence et de leur potentiel productif. Il est donc important que tout le monde subisse à peu près le même test.

J’aurais pu répondre à la question de l’étudiant d’une tout autre manière, en expliquant : « Vous lisez ces ouvrages parce qu’ils vous enseignent des choses sur le monde et sur vous-mêmes que vous n’aurez guère l’occasion d’apprendre en dehors de l’université. » Ceci reflète une théorie différente du college : dans une société qui encourage ses membres à suivre les parcours professionnels offrant les plus grandes satisfactions personnelles ou financières, les individus, si on leur en laisse le choix, apprendront uniquement ce dont ils ont besoin pour réussir. Ils ne seront pas motivés par l’acquisition de connaissances et de compétences importantes pour vivre en citoyen averti, en être humain réfléchi et cultivé. Le college, lui, met les futurs citoyens au contact de textes qui les éclairent et les émancipent, quelles que soient les carrières qu’ils choisiront.

En remplissant cette fonction, le college joue aussi un rôle de socialisation. Il prend des individus de milieux et de convictions différents et les forme aux normes de la raison et du goût dominantes. L’indépendance d’esprit y est tolérée et même honorée, mais les étudiants doivent d’abord maîtriser les normes avant d’être autorisés à en dévier. Dans l’idéal, nous aimerions que tout le monde aille au college parce que celui-ci met tout le monde au diapason. C’est une façon de produire une société d’adultes qui partagent les mêmes valeurs.

Si vous préférez la première théorie, les cours que suivent les étudiants n’ont pas d’importance, pas plus que leur contenu, dès lors qu’ils sont suffisamment rigoureux pour permettre au tri de s’opérer. Seules les notes comptent. Si vous préférez la seconde, même si vous reconnaissez aux évaluations un rôle dans la mise en évidence des qualités et des défauts de chacun, la seule chose qui importe est ce que les étudiants apprennent vraiment. Il existe des choses que tout adulte devrait connaître, et le college est le meilleur système pour les faire entrer dans notre tête.

Depuis 1945, l’enseignement supérieur américain obéit simultanément à ces deux théories, ce qui engendre une grande confusion. Le système éducatif est conçu pour être à la fois mérito­cratique (théorie 1) et démocratique (théorie 2). Les écoles supérieures professionnelles et les employeurs comptent sur le college pour faire le tri dans chaque cohorte entrant sur le marché du travail, et les élus parlent de l’importance du college pour tous. Nous voulons que l’enseignement supérieur soit à la portée de l’ensemble des Américains, mais nous voulons aussi que les étudiants méritent leurs notes.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Avant 1945, les universités privées d’élite, comme Harvard et Yale, servaient surtout à la reproduction d’une classe sociale privilégiée. Entre 1906 et 1932, 405 garçons de l’école chic de Groton, dans le Massachusetts, ont posé leur candidature à Harvard. 402 ont été admis. En 1932, Yale a reçu 1 330 demandes d’inscription et en a accepté 956 – dont près d’un tiers émanaient de fils de diplômés de Yale.

Mais après la guerre, les tests standards sont devenus la méthode quasi universelle pour repérer les meilleurs au terme du lycée, indépendamment de leur milieu social, et les faire entrer à l’université (4). L’un des pères de ce système, le président de Harvard James Bryant Conant, considérait l’enseignement supérieur comme une ressource sociale limitée et voulait en restreindre l’accès. Les tests permettaient de s’assurer que seuls ceux qui le méritaient seraient admis au college. Que papa en soit issu ne suffisait plus ! En 1940, le taux d’admission à Harvard était de 85 %. En 1970, il était de 20 %. En 2010, 35 000 étudiants y ont posé leur candidature et 6 % seulement ont été admis.

Presque toutes les universités d’élite ont vu les candidatures augmenter en 2010, notamment parce qu’elles recrutent désormais beaucoup plus activement à l’étranger ; et les taux d’admission ont chuté en conséquence. Columbia, Yale et Stanford ont accepté moins de 8 % des postulants. C’est un niveau de sélectivité radical. À titre de comparaison, le taux d’admission est de 21 % à Cambridge, de 18 % à Oxford (5).

Mais à mesure que les colleges privés devenaient plus exigeants, les établissements publics devenaient, eux, plus accommodants. En 1950, on dénombrait quelque 1,14 million d’étudiants dans les universités d’État et à peu près autant dans le privé. Aujourd’hui, les colleges publics comptent près de quinze millions de jeunes, et les colleges privés moins de six millions. Il y a désormais une place pour presque tous les diplômés du secondaire désireux d’entrer à l’université. Celle de la ville de New York (mon ancien employeur) accueille 228 000 jeunes en premier cycle, soit plus de quatre fois le nombre d’élèves accueillis par tous les établissements de l’Ivy League réunis. L’État de Californie, cet éléphant de l’enseignement supérieur public, compte dix campus universitaires, 23 campus de colleges, 112 campus de community colleges (6) et plus de 3,3 millions d’étudiants. 6 % des Américains sont actuellement inscrits dans l’enseignement supérieur (du premier au troisième cycle). En Grande-Bretagne et en France, ce chiffre est d’environ 3 % (7).

Si vous êtes un tenant de la théorie 1, il est à craindre que cette affluence ne dévalorise complètement le diplôme, qui cessera bientôt d’être un bon indicateur du potentiel productif. L’effort d’investissement public dans l’enseignement supérieur, consenti pour rendre le college accessible à tous – ce qui revient à faire financer la promotion sociale par le contribuable –, contrecarre le fonctionnement du système de tri. Or la finalité de l’éducation, c’est la sélection, pas l’inclusion.

Si vous penchez pour la théorie 2, en revanche, le danger est de voir la course aux places dans les colleges de haut niveau fausser les priorités en matière d’enseignement. On assiste à une sorte de spéculation académique : étudiants et parents surévaluent un produit pour lequel il existe en fait de nombreux substituts bon marché. Le prix affiché pour étudier à Princeton ou Stanford, logé et nourri, est de 50 000 dollars par an au minimum. Les colleges publics sont beaucoup moins chers – les droits d’inscription sont de 7 605 dollars en moyenne – et il existe aussi quantité d’institutions privées moins sélectives qui offrent un enseignement de qualité, où les professeurs sont plus présents, et qui n’obligent pas les lycéens à passer leur temps à lécher les bottes des profs et peaufiner sans relâche leur CV. L’enseignement a pour objectif la progression individuelle et intellectuelle, pas la victoire dans la course au sommet.

 

L’exception Bill Gates

On aimerait croire que, malgré ces motifs d’inquiétude, et compte tenu des objectifs quelque peu contradictoires qui lui ont été fixés, le système universitaire américain remplit sa tâche. Le college est en effet largement accessible : 68 % de ceux qui réussissent leurs études secondaires suivent aujourd’hui un premier cycle universitaire – contre 49 % seulement en 1980 (8). En outre, les employeurs continuent d’attribuer de la valeur au diplôme de sortie du college, ce qui signifie qu’il joue encore son rôle de sélection. En 2008, le revenu moyen d’un haut diplômé (master, école spécialisée ou doctorat) était de 83 144 dollars ; il était de 58 613 dollars pour le titulaire d’une licence (college) ; et de 31 283 dollars pour une personne n’ayant pas dépassé le secondaire (9).

De surcroît, l’enseignement supérieur à l’américaine est de plus en plus recherché à l’échelle mondiale. Les étudiants du monde entier veulent venir aux États-Unis, et certaines universités, dont NYU (New York University) et Yale, construisent des campus à l’étranger. La fac est généralement considérée comme la voie d’accès à une vie meilleure. On souligne parfois que Bill Gates et Mark Zuckerberg ont abandonné leurs études après être entrés à Harvard. Est-il nécessaire de rappeler que la plupart d’entre nous ne sommes ni Bill Gates ni Mark Zuckerberg ?

Il est possible, cependant, que ce bon fonctionnement du système universitaire ne soit qu’apparent. La sélection opère, l’université est ouverte à tous, les diplômes sont reconnus par les employeurs, mais les étudiants, eux, apprennent-ils vraiment quoi que ce soit ? Deux livres récents laissent penser le contraire. Avec des arguments puissants.

Academically Adrift est signé de deux sociologues, Richard Arum et Josipa Roksa. L’annexe méthodologique représente près du tiers de l’ouvrage, soit 68 pages, ce qui devrait donner au lecteur moyen une idée de ce qui l’attend. À la différence de la plupart des ouvrages critiques à l’égard de l’enseignement supérieur américain, celui-ci n’est pas une diatribe fondée sur des anecdotes et des expériences personnelles, le tout étayé par des données opportunément choisies. Il s’agit ici de déterminer scientifiquement si les étudiants apprennent ce que les universités prétendent leur enseigner – notamment « à penser de façon critique, à raisonner de façon analytique, à résoudre des problèmes et communiquer avec clarté ».

Arum et Roksa souscrivent à la théorie 2, jugeant « exagérément cynique » la théorie 1. Ils pensent que la mission du système est d’inculquer un savoir aux étudiants, et pas seulement de leur faire grimper les bonnes échelles éducatives et descendre les bonnes rivières professionnelles. Ils pensent que certains ne sont tout simplement pas capables d’apprendre grand-chose au niveau du college. Mais ils pensent que ceux qui le fréquentent devraient pouvoir justifier le temps passé là et les frais engagés.

Selon les deux auteurs, malgré tous les grands discours sur la responsabilisation financière de l’université, personne ne semble très soucieux d’évaluation. Ils ont donc produit la leur, à l’aide d’un test appelé Collegiate Learning Assessment (CLA), plus précisément de la partie consacrée à la résolution de problème. On demande par exemple aux étudiants de conseiller « un employeur sur les avantages d’acheter un modèle d’avion qui s’est récemment écrasé » ; on leur fournit des documents, comme des articles de presse, un rapport de l’Administration fédérale de l’aviation, des graphiques, etc. ; on leur demande ensuite de rédiger un mémo. Ces synthèses sont notées en fonction de leur niveau de « réflexion critique, raisonnement analytique, pertinence de la recommandation et qualité de la rédaction ».

Un groupe de plus de 2 000 étudiants de première année a subi cette épreuve à l’automne 2005, puis à nouveau au printemps 2007 ; 45 % d’entre eux n’avaient entre-temps fait aucun progrès significatif, d’après Arum et Roksa, qui en concluent que « l’enseignement supérieur américain se caractérise par le fait qu’une grande partie des étudiants n’y apprennent rien ou pas grand-chose ».

La conception de l’étude elle-même soulève de nombreuses questions. Alexander Astin, pionnier de la recherche sur l’enseignement supérieur moderne, aujourd’hui professeur émérite à UCLA, a publié une vive critique de la méthodologie d’Arum et Roksa dans The Chronicle of Higher Education. Cela étant, Academically Adrift révèle de vrais motifs d’inquiétude. Arum et Roksa font valoir que de nombreux étudiants considèrent aujourd’hui le college comme une expérience essentiellement sociale. Ils consacrent moins de temps à leur travail scolaire qu’auparavant. En 1961, ils déclaraient étudier en moyenne vingt-cinq heures par semaine, contre douze à treize heures actuellement. Et même moins de cinq heures par semaine pour plus du tiers d’entre eux. Dans une enquête de l’université de Californie, les étudiants ont déclaré ne consacrer que treize heures par semaine à leurs devoirs contre 43 heures à leurs fréquentations et loisirs divers.

Peu de gens sont capables de se souvenir correctement de leur emploi du temps. Mais si les étudiants travaillent moins, c’est peut-être qu’on leur en demande moins. La moitié des jeunes de l’enquête de Arum et Roksa ont déclaré n’avoir pas suivi un seul cours exigeant plus de vingt pages de travail écrit durant le semestre précédent. Un tiers disait n’avoir pas suivi d’enseignement nécessitant plus de quarante pages de lecture par semaine. Et les deux sociologues observent que les professeurs ne sont guère incités à devenir plus exigeants. Puisque seule l’évaluation des cours par les étudiants eux-mêmes, qui peut être prise en compte pour la titularisation et l’avancement, a un impact sur la carrière des enseignants, si l’on en croit ceux-ci. Ils ont donc intérêt à rendre leur enseignement divertissant et assorti d’une charge de travail assez modérée. Une étude menée dans les années 1990 (par Alexander Astin, d’ailleurs) a montré que le niveau de rémunération est inversement proportionnel à l’investissement dans les tâches d’enseignement (10).

Malgré cela, Arum et Roksa pensent que certains facteurs jouent énormément sur la réussite au college. En premier lieu, les jeunes les mieux préparés sur le plan scolaire au contenu généraliste du college sont ceux qui y obtiennent d’emblée de meilleurs résultats ; ceux, aussi, qui y font les plus grands progrès. Et les étudiants qui suivent des cours exigeant d’écrire plus de vingt pages par semestre et de lire plus de quarante pages par semaine sont ceux qui progressent le plus.

Mais voici le résultat le plus intéressant : les jeunes qui optent pour les liberal arts – sciences, sciences sociales, lettres et art – obtiennent de meilleurs résultats au CLA et font de plus grands progrès que ceux qui optent pour les non-liberal arts – commerce, éducation et assistance sociale, métiers de la santé, communications, ingénierie et informatique (11). À cela plusieurs explications. Les étudiants en lettres et sciences sont mieux préparés intellectuellement au college ; ils ont plus de chances de suivre des cours comportant une dose substantielle de lecture et d’écriture ; ils ont aussi plus de chances de fréquenter une université sélective (ce sont aussi celles qui ont le meilleur niveau). Les étudiants qui ont les plus mauvais résultats et progressent le moins sont ceux qui choisissent de mettre l’accent sur les cours de commerce.

Pourtant, 60 % des étudiants américains ne choisissent pas leur matière principale parmi les liberal arts. Avec 22 % des licences décernées, la filière commerciale est la plus prisée. Viennent ensuite l’enseignement (10 % des licences) et les professions médicales (7 %). Plus de deux fois plus de diplômes sont attribués chaque année en gestion des espaces verts, sports et loisirs qu’en philosophie et religion. Depuis 1970, plus l’enseignement supérieur se développe, plus la part des liberal arts dans l’ensemble recule.

 

L’explosion des masters professionnels

Ni la théorie 1 ni la théorie 2 n’expliquent vraiment comment fonctionne le système éducatif pour les étudiants qui choisissent les non-liberal arts. Le college offre avant tout à ceux-là une préparation professionnelle et un certificat de compétence. La théorie qui s’applique à leur cas – la théorie 3 – stipule que les économies avancées requièrent des connaissances et des compétences spécialisées ; dans la mesure où le lycée dispense un enseignement généraliste, il revient au college d’enseigner ce qui est nécessaire pour embrasser une profession. Un diplôme universitaire dans les non-liberal arts indique une compétence dans un type de métier précis.

La théorie 3 explique la progression qu’ont connue ces cursus. Le monde du travail étant de plus en plus technologique, les employeurs recherchent surtout des étudiants ayant reçu une formation spécialisée. D’où l’explosion des masters professionnels. Il en existe désormais plus d’une centaine, dans des domaines aussi divers que la médecine aviaire ou la sécurité nationale, en passant par la conception de sites Internet. On décerne chaque année près de quatorze fois plus de masters que de doctorats. Quand Barack Obama et son secrétaire à l’Éducation affirment que l’enseignement supérieur est la clé de l’avenir économique, c’est à ces filières qu’ils songent. Pas aux liberal arts.

Pourtant, on oblige presque toujours les étudiants en licence professionnelle à suivre aussi des cours en liberal arts. Prenons le cas d’un jeune qui veut passer une licence de management en restauration à l’université du Nevada, à Las Vegas, avec la gestion des boissons en option principale. Pour obtenir ce diplôme, il lui faut suivre deux cours d’anglais (composition et littérature mondiale), un enseignement de philosophie, un autre en histoire ou en science politique, des cours de chimie, de mathématiques et d’économie, plus deux matières à option en lettres. Si votre but professionnel est, par exemple, d’être responsable des boissons dans un palace de Las Vegas, quel effort serez-vous prêt à consentir pour le cours de littérature mondiale ?

C’est là qu’intervient le professeur X. Sous ce « nom de guerre » se cache un homme qui, depuis plus de dix ans, travaille le soir (le jour, il officie dans l’administration) comme professeur auxiliaire à Pembrook, une institution privée proposant un cursus de quatre ans, et à Huron State, un community college manifestement public. La motivation de ceux qui sont inscrits dans ces établissements est purement utilitaire. La plupart souhaitent accéder à des emplois – infirmière agréée ou policier, par exemple – qui exigent un diplôme universitaire, et ils demandent une seule et unique chose au professeur X : une note au-dessus de la moyenne.

Voici quelques années, le professeur X a publié un article sur son expérience dans The Atlantic. David Brooks l’a évoqué dans sa chronique du New York Times, déclenchant une petite tempête sur le Web. In the Basement of the Ivory Tower. The Truth About College (12) [« Au sous-sol de la tour d’ivoire. La vérité sur le college »] est le livre écrit à partir de cet article. L’auteur, titulaire d’un master en création littéraire (il enseigne la composition et la littérature), écrit avec cette autodérision mordante qui est, selon les normes universitaires en vigueur, le style obligé des mémoires. Il peut se montrer inutilement sarcastique vis-à-vis de ses collègues (pas de ses étudiants), mais il est intelligent et plutôt agréable à lire.

Le professeur X pense que la plupart de ses élèves n’ont pas les qualités requises pour fréquenter l’université. Il pense aussi qu’en matière d’écriture et de littérature on ne peut rien leur enseigner. Pourtant, le système éducatif continue de pousser ces jeunes dans la machine à fabriquer du capital humain. Ils s’inscrivent à la fac soit parce que le diplôme est obligatoire pour le métier qu’ils envisagent, soit parce qu’ils ont été séduits par le chant des sirènes de l’« université pour tous ». X compare cette situation à la bulle immobilière : on pousse les Américains à investir dans un objet dont ils n’ont ni les moyens ni le besoin. Pourquoi suivre des cours de littérature de niveau universitaire pour devenir policier ? Pour montrer qu’on peut tenir tête à Henry James ? Aux yeux du professeur X, c’est de la sursélection.

C’est aussi socialement inefficace. Notre monsieur X fait remarquer que la moitié des Américains qui entrent à l’université ne finissent pas leurs études, que près de 60 % de ceux qui s’inscrivent dans un cursus de deux ans ont besoin de cours d’« approfondissement » (entendez de rattrapage) et que moins de 30 % des postes d’enseignants de college sont susceptibles d’être titularisés (13). Ce dernier chiffre, fourni par la Fédération des enseignants, est peut-être sous-évalué, mais il est indéniable que plus de la moitié des cours sont assurés par des professeurs auxiliaires (14).

 

Féminisation de l’inconscient collectif

Cela ne veut évidemment pas dire que les étudiants apprendraient davantage avec des titulaires. Le professeur X a beau être un auxiliaire, c’est aussi un enseignant dévoué, et l’on perçoit, en lisant son livre, que ses étudiants respectent cela. Il reproduit quelques évaluations de cours qui résument leur point de vue : « Le cours a été meilleur que prévu. Avant, je n’aurait [sic] jamais lu un livre volontairement. Mais maintenant j’ai presque envie d’en prendre un et de le lire. Je l’aime beaucoup [le professeur X], c’est pourquoi je me suis inscrit à ce cours parce que j’ai vu que c’était lui qui le donnait. Il s’enthousiasme pour des choses que la plupart des gens ne trouvent sûrement pas passionnantes, ce qui fait passer plus vite les trois heures de cours. »

Le professeur X impute la responsabilité de cette situation à ce qu’il appelle les « modes de pensée postmodernes » et au fait que les enseignants du college sont en majorité des enseignantes, ce qui a entraîné une « féminisation de l’inconscient collectif ». Il s’en prend aussi aux disciplines universitaires de composition et de rhétorique qui, selon lui, développent plus la sensibilisation politique que la rigueur. Tout ceci n’a, semble-t-il, rien à voir avec le sujet. Le professeur X est un pédagogue à l’ancienne, qui note avec sévérité (il lui est arrivé de recaler neuf étudiants d’une classe de quinze), et n’a pas eu beaucoup de chance avec ses élèves.

Mais, quand il ne s’attaque pas aux courants de pensée modernes, le professeur X est un analyste sagace, qui explique pourquoi il est difficile d’apprendre à rédiger à des étudiants insuffisamment préparés. « J’en suis venu à penser, dit-il, que les deux ingrédients les plus importants du mystérieux mélange qui fait le bien-écrire sont sans doute les suivants : 1) avoir lu suffisamment tout au long de sa vie pour avoir intériorisé les rythmes de l’écrit ; 2) cultiver la capacité de reproduire ces rythmes. » Cela paraît sensé. Si on lit de nombreuses phrases, on commence à penser en phrases, et si l’on pense en phrases, on peut en écrire, car on sait à quoi ressemble une phrase. L’individu parvenu à l’âge de 18 ou 20 ans sans avoir lu ne deviendra pas un auteur en quinze semaines. D’un autre côté, il n’est pas mauvais qu’il ou elle voie ce que c’est que de s’intéresser à des « choses que la plupart des gens ne trouvent sûrement pas très passionnantes ». Il y a un côté mannequin dans le métier d’enseignant.

Le professeur X a publié une suite à son article, toujours dans The Atlantic, pour faire la promotion de son livre. Il s’est lancé dans une petite croisade pour tenter d’endiguer le flot d’élèves du secondaire débarquant dans des colleges qui requièrent de maîtriser les liberal arts. Il est convaincu que les étudiants qui ne se sont pas préparés à ce type d’enseignement devraient pouvoir plutôt choisir une formation 100 % professionnelle. Ils ne sauront jamais lire Henry James ; ils ne sauront jamais écrire comme lui. Mais pourquoi donc le faudrait-il ?

C’est la méthode de l’aiguillage. On n’attend pas vingt ans pour faire le tri, et on ne consacre pas des ressources inutiles à des étudiants qui ne tireront aucun profit d’un cursus universitaire de haut niveau. On évalue alors les élèves beaucoup plus en amont, dès le premier cycle du secondaire : certains seront aiguillés vers une filière universitaire qui offre une culture générale et les autres vers une filière professionnelle. C’est ainsi qu’a fonctionné l’enseignement supérieur occidental pour l’essentiel de son histoire (15). Au XIXe siècle, aux États-Unis, il n’était en général pas nécessaire d’avoir un diplôme du college pour entrer dans une école de droit ou de médecine, et la majorité des étudiants de ces disciplines ne se donnaient pas la peine d’en passer un. Faire du college un point de passage obligé pour entrer dans les écoles supérieures spécialisées a peut-être été la réforme la plus importante de l’enseignement supérieur américain. Cela a rehaussé le statut des professions concernées en les rendant plus difficiles d’accès, et cela a empêché les établissements dédiés aux lettres et aux sciences (les liberal arts colleges) de dépérir. C’est pourquoi l’enseignement de culture générale reste la filière d’élite : c’est la voie d’accès aux professions de prestige. Et c’est ce que les étrangers entendent quand ils disent souhaiter un enseignement supérieur à l’américaine : ils pensent à ces disciplines de culture générale que sont les liberal arts.

Si ces livres voient juste, et que de nombreux étudiants se désintéressent effectivement de la dimension intellectuelle du college, c’est sans doute que le système est devenu trop vaste et trop hétérogène pour profiter à tous de la même manière. Il semble attirer des jeunes sans objectifs de carrière bien définis, mais il est incapable de les aider à s’orienter. C’est, en tout cas, ce que pensent Arum et Roksa. Les étudiants de colleges très sélectifs sont toujours hypermotivés (c’est même l’une des raisons pour lesquelles ils ont été sélectionnés), et la plupart des professeurs – toujours prompts à se congratuler – y sont convaincus de leur apporter quelque chose. Mais, quand l’enthousiasme manque, quand les jeunes entrent dans le système sans accorder de véritable importance à ce qui s’y passe, il est difficile de transformer les esprits.

Si la motivation diminue, cela signifie peut-être qu’une phase exceptionnelle de l’histoire de l’enseignement supérieur américain touche à sa fin. Cette phase a commencé après la Seconde Guerre mondiale et a duré cinquante ans. De nouvelles catégories de population ont alors fait leur entrée en masse à l’université. D’abord les anciens GI, qui ont bénéficié d’une loi spéciale : 2,2 millions sont passés par la fac entre 1944 et 1956. Puis il y eut la grande expansion des années 1960, quand les enfants du baby-boom sont entrés à l’université et que les inscriptions ont doublé. Après quoi est intervenue la mixité : quasiment tous les campus réservés aux hommes ont commencé à accepter les femmes, sauf les écoles militaires. Enfin, une remarquable diversification raciale et ethnique s’est produite dans les années 1980 et 1990.

Pour tous ces étudiants, le college n’était ni un rite social ni une formalité. L’enjeu était autrement plus important que naguère pour les élèves de Groton. Combien d’heures pensez-vous que ces nouveaux venus passaient, eux, à faire leurs devoirs ? La porte du college, que seuls les privilégiés pouvaient jusqu’alors franchir, s’ouvrait soudain en grand : aux anciens soldats ; aux enfants de la Grande Dépression dont les parents n’avaient pu se payer l’université ; aux femmes, encore exclues de nombre des meilleures écoles ; aux non-Blancs, victimes de la ségrégation ou sous-représentés ; aux enfants de ceux qui étaient venus aux États-Unis précisément pour que leurs descendants puissent aller à l’université. Pour tous ces groupes, le college était un passage nécessaire vers la réussite – financière, mais aussi sociale et personnelle. Ils accédaient enfin au rêve américain. Le college se devait d’être difficile. Sa difficulté même était garante de son potentiel de transformation.

« Pourquoi nous avez-vous demandé acheter ce livre ? » était une sacrée question. L’étudiant qui la posait ne se plaignait pas. Il essayait simplement de comprendre comment opérait la magie. Moi qui suis un partisan de la théorie 2, je me demande si les étudiants qui fréquentent aujourd’hui ce college se la posent toujours.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 11 juillet 2011. Il a été traduit Béatrice Bocard.