Fasciste ou pas ?

August Engelhardt était un jeune pharmacien originaire de Nuremberg. En 1902, il s’embarqua pour Kabakon. Cette petite île du Pacifique faisait alors partie de l’Empire colonial allemand. Engelhardt y fonda une communauté « cocovore » d’adorateurs du Soleil : ses membres, adeptes du nudisme (pour mieux communier avec les rayons de l’astre), se nourrissaient exclusivement de noix de coco, fruit considéré comme divin. Ce personnage haut en couleur et tout à fait réel est le héros du dernier roman de Christian Kracht (dont certains ouvrages sont publiés en français chez Denoël et Jacqueline Chambon).

Il n’était pas encore sorti outre-Rhin que la polémique faisait déjà rage. Dans le Spiegel, le journaliste et essayiste Georg Diez (publié par la même maison que Kracht) signait une charge violente contre l’auteur, l’accusant d’« ouvrir la porte à la pensée de droite ». Son roman, expression d’une « vision raciste du monde », serait, selon lui, un exemple de la manière dont « une pensée antimoderne, ennemie de la démocratie, totalitaire, parvient à se frayer un chemin auprès du grand public ». À l’appui de son argumentation, moins le roman lui-même qu’un échange de courriels publiés entre Kracht et le compositeur américain David Woodard : les deux hommes s’y avouent leur fascination pour Kim Jong-il ou le projet Nueva Germania, petit village du Paraguay fondé par le beau-frère de Nietzsche, un antisémite notoire.

Cette critique au vitriol a déclenché une série de réactions comme on n’en avait pas vu depuis longtemps en Allemagne à propos de littérature : Kracht, se disant très affecté par ces attaques, a annulé la lecture (à guichets fermés) qu’il devait faire de son livre à Berlin. Son éditeur a répondu sur deux pages dans le Spiegel. Des confrères écrivains, dont la prix Nobel Elfriede Jelinek, ont rédigé une lettre ouverte reprochant à Diez d’avoir « franchi la barrière entre critique et dénonciation ». Résultat, on s’arrache l’ouvrage. Un succès de scandale donc, mais pas seulement : la plupart des critiques se sont montrés enthousiastes, préférant juger pour elle-même une œuvre que le Süddeutsche Zeitung qualifie d’« expérience narrative maniériste et ironique ».

Dans Imperium, ce qui est décrit en filigrane, c’est le destin manqué de l’Allemagne, au sommet de sa puissance au début du XXe siècle et qui, en quelques décennies, va tout perdre. Kracht fait d’Engelhardt un double possible de cet autre artiste raté, végétarien comme lui : Adolf Hitler. « L’un comme l’autre ont voulu modeler le monde selon des exigences extrêmes de pureté », note dans le Zeit Thomas Assheurer, pour qui « le déraillement d’Engelhardt n’est qu’un prélude à l’horreur nazie ». Mais le héros d’Imperium incarne aussi, de manière plus ambiguë, un idéal perdu. Alors que le vrai Engelhardt est mort en 1919, Kracht le fait survivre à la Seconde Guerre mondiale : des soldats américains débarquent sur l’île et proposent à l’ascète du Coca-Cola et des hot-dogs, symboles du nouvel empire. « Si l’on prend au sérieux les dires du narrateur, estime Assheurer, c’est l’Allemagne qui est réhabilitée ici. Pas l’Allemagne historique qui s’est dénaturée, mais l’Allemagne romantique, l’âme, la culture allemande, cette étincelle au milieu des ténèbres. » 

Un progrès méconnu, l’instruction

On sait que les années 1970, 1980 et 1990 ont été catastrophiques pour les pays d’Afrique subsaharienne. À un moment où d’autres régions peu développées, telle l’Asie, connaissaient une croissance régulière, le continent noir voyait son niveau de vie global chuter. Presque tous les Africains vivaient sous une dictature, et des millions d’entre eux étaient exposés à une guerre civile. Après quoi, dans les années 1990, l’épidémie de sida a explosé, réduisant considérablement l’espérance de vie et accentuant l’impression que la région avait touché le fond. On n’a donc pas été surpris quand une petite cohorte intellectuelle d’afro-pessimistes est apparue, produisant un flot d’explications d’apparence plausible à l’impressionnant déclin du continent. Le verdict était simple : Afrique était synonyme d’échec.

On sait moins que les perspectives ont radicalement changé au cours de la dernière décennie. Dans l’ensemble du continent, le taux de croissance du PIB par habitant est positif depuis la fin des années 1990. Et l’économie n’est pas la seule à avoir connu une amélioration rapide : au même moment, la majorité des États africains organisaient leurs premières élections pluralistes depuis les frénétiques années 1960 qui avaient suivi l’indépendance, et la liberté dont jouissent aujourd’hui les citoyens et les médias est sans précédent [voir cependant l’appréciation de Mo Ibrahim dans l’article précédent]. Le progrès régulier de la plupart des pays africains est une bonne nouvelle après des décennies de désespoir. Elle soulève une question essentielle : que s’est-il passé ?

Nouvelles idées, nouvelles attitudes

Accessible et pertinent, le nouveau livre de Steven Radelet se joint au chœur grandissant de ceux qui expliquent comment et pourquoi le continent a tourné la page. Radelet, qui a conseillé le département d’État américain sur les enjeux du développement, a aussi été consultant auprès de la présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf. Il mêle intelligemment données statistiques et études de cas et brosse un récit cohérent qui explique à la fois le déclin de l’Afrique et son récent rebond. Le livre sera utile à la fois aux spécialistes, qui liront avec profit sa description détaillée des expériences de nombreux pays, et à ceux qui s’intéressent depuis peu à l’Afrique, y compris les non-économistes, dont les idées préconçues sur le sujet seront balayées. Emerging Africa cristallise le nouveau consensus sur le redressement de l’Afrique. Mais il fait également ressortir les lacunes de l’analyse de ses causes profondes par les experts.

Pour Radelet, cinq facteurs principaux ont contribué à remettre l’Afrique sur pied. La vague de démocratisation a poussé les gouvernements à s’ouvrir, développant leur responsabilité devant les citoyens. De meilleures politiques économiques ont aboli les pires mesures fiscales et réglementaires qui empoisonnaient la vie des foyers et des investisseurs africains. L’allégement de la dette a dégagé des ressources pour l’éducation et la santé. Les nouvelles technologies, en particulier l’omniprésent téléphone portable, ont favorisé l’accès des Africains aux marchés. Enfin, l’apparition d’une nouvelle génération de responsables dynamiques, dite « génération des guépards » (selon les termes évocateurs de l’économiste ghanéen George Ayittey), a fait émerger de nouvelles idées et de nouvelles attitudes [lire ci-dessous « Les coups de gueule de George Ayittey »].

Radelet présente des graphiques chronologiques pour des dizaines d’indicateurs essentiels, comme le niveau de revenu, le commerce extérieur, la liberté politique, l’instruction et le taux de pénétration des téléphones mobiles. Puis il éclaire ces données par de vives analyses du processus de transformation tel qu’il s’est déroulé sur le terrain. La Tanzanie [classée 13e dans l’indice Ibrahim] a encouragé les inscriptions à l’école primaire en supprimant les frais de scolarité en 2000. Au Mozambique [21e], la libéralisation des marchés agricoles a permis aux paysans de conserver une plus grande part du produit de leurs ventes. Les exportations de mangues maliennes se sont envolées depuis l’adoption de meilleures méthodes de gestion de la chaîne logistique [avant le coup d’État de 2012, le Mali était classé 22e]. Au Rwanda [25e], le versement de primes aux médecins a amélioré le système de santé – tout comme l’envoi de SMS quotidiens pour rappeler aux malades du sida ou de la tuberculose de prendre leurs médicaments. Ces mesures, avec d’autres politiques publiques intelligentes, sont en train de révolutionner les économies africaines.

Radelet décrit aussi la façon dont certaines personnalités audacieuses ont accéléré ces mutations, en prenant souvent de grands risques. Il brosse ainsi le portrait de John Githongo, le courageux militant anticorruption du Kenya (1) [23e]. Et celui de Patrick Awuah, un diplômé de Swarthmore College, en Pennsylvanie, qui a renoncé à une carrière lucrative chez Microsoft pour retourner dans son Ghana natal [7e]. Il y a fondé l’université privée à but non lucratif Ashesi, un établissement généraliste qui aspire à former une nouvelle génération de dirigeants intègres et animés de l’esprit d’entreprise. Il y a enfin suffisamment d’oxygène dans ces pays de plus en plus libres pour que des Africains talentueux puissent réinventer et reconstruire leurs sociétés.

Si les cinq facteurs décrits par Radelet ont tous joué un rôle dans ce début de transformation du continent, la question primordiale est de savoir lequel a compté le plus. Pour l’auteur, c’est la démocratisation. Le lien entre liberté politique et croissance économique en Afrique, écrit-il, « est clair comme de l’eau de roche : les gouvernements démocratiques […] ont réussi, tandis que les régimes autoritaires ont, globalement, échoué ». Il ajoute que treize des dix-sept pays qu’il cite en exemple sont devenus des démocraties plus ou moins accomplies depuis les années 1990, tandis que le rythme de la réforme politique était beaucoup plus lent dans les pays producteurs de pétrole et les économies « à la traîne (2) ».

Selon Radelet, cette ouverture politique a eu plusieurs effets positifs. Les élections libres ont renforcé la responsabilité publique, ce qui a entraîné une amélioration de la gouvernance. Comprenant à juste titre qu’une bonne gestion macroéconomique et des mesures fiscales appropriées joueraient en leur faveur aux élections, les hommes politiques ont commencé à abandonner leurs habitudes kleptocratiques. Et ces régimes de plus en plus ouverts ont offert de nouvelles perspectives aux « guépards » : pour reprendre le vocabulaire d’Ayittey, ces nouveaux venus, instruits, souvent formés à l’étranger, ont commencé à éclipser les « hippopotames » issus de la lutte anticoloniale (3). Les nouveaux régimes ont aussi été plus prompts à adopter les nouvelles technologies de l’information, qui peuvent à la fois améliorer l’efficacité des marchés et faciliter les mouvements politiques populaires. Radelet démontre de façon convaincante que la réforme démocratique était la condition nécessaire d’un grand nombre d’autres progrès accomplis récemment par l’Afrique.

L’échec ivoirien

Mais en faisant de la démocratisation le ressort majeur du récent éveil économique – surtout pour les dix-sept pays qu’il classe comme « émergents » –, Radelet ne fait que repousser la question de la causalité. Il ne dit pas pourquoi certains pays, tel le Ghana, sont parvenus à consolider la démocratie dans les années 1990, alors que d’autres, telle la Côte d’Ivoire voisine, voyaient échouer le processus (4). En outre, pourquoi la démocratie s’est-elle enracinée seulement à ce moment-là, alors que des expériences antérieures, menées dans les années 1960 (au Ghana, au Kenya et en Sierra Leone, pour n’en citer que quelques-unes), s’étaient interrompues au bout d’un ou deux cycles électoraux ? Radelet rappelle combien la fin de la guerre froide a contribué à créer les conditions d’une véritable compétition politique dans les années 1990. Les superpuissances ont cessé de biaiser le jeu par leurs interventions directes – comme lors du soutien des États-Unis à l’assassinat du Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba – ou indirectes, par le biais des ventes d’armes et des pressions diplomatiques. Mais cela n’explique pas tout. La démocratie n’a-t-elle pas été rétablie dans une grande partie de l’Amérique latine dans les années 1980, alors que la guerre froide battait encore son plein ?

Comment expliquer vraiment l’impressionnant redressement de l’Afrique ? [Lire ci-dessous « Quelle croissance ? »] La réponse se trouve peut-être dans l’instruction. Un surcroît de « capital humain », pour reprendre le jargon économique, stimule directement la productivité du travail, mais il peut avoir d’autres effets positifs sur la société. Ceci expliquerait dans une large mesure pourquoi certaines démocraties africaines ont perduré (et parfois prospéré) dès les années 1990 : l’essor rapide de la scolarisation – un phénomène remarquable qui s’est déroulé dans les décennies 1970 et 1980, par ailleurs « perdues » – a permis de poser les bases d’une réforme politique, qui a contribué à doper la croissance. Si, à l’époque de l’indépendance, peu d’Africains avaient reçu une éducation formelle, la vaste majorité d’entre eux sont aujourd’hui allés à l’école. Le Kenya illustre cette tendance générale : le taux d’alphabétisation des adultes y est passé de 32 % en 1970 à près de 90 % actuellement.

Bien que le rapport entre instruction et réforme sociale et politique puisse sembler intuitif, les chercheurs ont du mal à établir un lien de causalité clair et ont proposé différentes théories. Certains soutiennent que l’éducation émancipe les plus défavorisés et les incite au militantisme. D’autres qu’elle encourage les comportements démocratiques et affaiblit l’emprise de l’appartenance ethnique. Mais d’autres encore ont suggéré que l’instruction, notamment conçue pour inculquer aux jeunes le respect de l’autorité en place, ne fait en réalité que renforcer les régimes autocratiques.

Lors de mes propres recherches sur la jeunesse kényane, j’ai tenté de démêler cette relation de causalité entre éducation et attitudes politiques. Avec mon équipe, j’ai examiné un programme de bourses d’études pour filles mis en place dans les écoles primaires kényanes en 2001 et 2002. Nous avons structuré notre étude comme un test sur un échantillon aléatoire. Conçu comme un essai pharmaceutique, avec groupes de contrôle, ce type d’expérience est devenu un outil indispensable pour les économistes du développement soucieux d’apporter plus de rigueur scientifique à leur recherche sur les programmes sociaux. Dans trente-quatre établissements scolaires choisis au hasard, des adolescentes qui s’étaient classées dans le peloton de tête des 15 % les meilleures lors de tests standards ont reçu de généreuses bourses d’études, des prix en cash et une reconnaissance publique. Dans trente-cinq autres établissements constituant le groupe de contrôle, les jeunes filles n’ont bénéficié d’aucune de ces mesures incitatives.

Qu’avons-nous découvert ? Dans le premier groupe, l’absentéisme des élèves et des enseignants était plus faible et les jeunes ont obtenu de bien meilleurs résultats aux tests de lecture et de mathématiques. Cinq ans après le début du programme, quand les jeunes filles ont eu une vingtaine d’années, celles qui fréquentaient les établissements dotés de bourses ont continué d’avoir de bien meilleurs résultats. Nous avons aussi mené des enquêtes d’opinion détaillées pour évaluer les conséquences que cette meilleure instruction avait eues sur leurs attitudes politiques. Or rien n’indique que les élèves ayant bénéficié des mesures incitatives ont développé des opinions plus démocratiques ou laïques que le groupe de contrôle ni qu’elles attachaient moins d’importance à leur identité ethnique. En revanche, elles étaient plus susceptibles de lire des journaux et d’en préférer un. Elles étaient aussi politiquement mieux informées et plus critiques vis-à-vis des dirigeants et de la situation économique. Ce plus haut degré de conscience civique ne se traduisait pourtant pas en actes : ces jeunes femmes n’exprimaient pas plus que les autres leur intention de voter aux élections et ne participaient pas davantage à des activités socioculturelles.

En revanche, les jeunes femmes ayant bénéficié du système incitatif jugeaient le recours à la violence plus souvent acceptable. Ce résultat ne devrait peut-être pas trop nous choquer, étant donné le fort sentiment d’appartenance ethnique des participantes, leur mécontentement envers la jeune démocratie kényane et les limites que rencontre la participation politique pacifique dans ce pays. (En raison de son bilan en demi-teinte, le Kenya ne remplit pas les conditions requises pour faire partie des dix-sept pays « émergents » de Radelet, même s’il n’en est pas très loin.) Voilà des dizaines d’années que la violence est l’une des caractéristiques essentielles du paysage kényan, depuis la révolte antibritannique des Mau Mau dans les années 1950 jusqu’à l’élection présidentielle contestée de 2007 (5). L’insatisfaction exprimée par les jeunes femmes, ainsi que leur acceptation grandissante de la violence reflètent peut-être en réalité leur meilleure connaissance de la véritable nature du pouvoir et du changement politiques au Kenya – connaissance acquise grâce à leur instruction.

Il faut toujours se montrer prudent dans l’interprétation de résultats fondés sur les données d’un seul pays ou d’une seule région. Mais notre étude kényane concorde avec l’analyse de certains sociologues, pour qui l’éducation émancipe les jeunes plus qu’elle ne les conduit à respecter l’autorité. Autrement dit, si l’instruction produit bien des sociétés plus démocratiques, elle ne le fait pas forcément en engendrant des citoyens plus démocrates. En améliorant leur culture politique, elle les dispose à contester le pouvoir. Au Kenya, cela peut vouloir dire approuver le recours à la violence. Dans les pays où les possibilités de participation sont plus développées, une conscience politique accrue et une moindre acceptation de l’autorité peuvent conduire à un plus fort engagement citoyen, contribuant ainsi à une démocratie plus dynamique.

Radelet décrit de façon convaincante un autre effet positif de l’éducation sur le développement. Il relève qu’il y a tout simplement beaucoup plus d’économistes qualifiés en Afrique qu’il n’y en avait dans les années 1970 et 1980, avec l’irruption sur le devant de la scène de la « génération des guépards », plus instruite et plus jeune. Cette nette amélioration des compétences techniques se reflète dans les titres universitaires que possèdent depuis quelques années de nombreux banquiers centraux du continent. Benno Ndulu, l’actuel gouverneur de la Banque de Tanzanie, possède un doctorat d’économie de la Northwestern University ; ce chercheur respecté dans le monde entier a occupé des postes de haut niveau à la Banque mondiale. Des responsables tels que lui sont prêts à élaborer une politique plus rigoureuse, indépendante et créative que leurs prédécesseurs ; la gestion macro­économique de la Tanzanie pendant la récente crise mondiale a été particulièrement saine.

La fin des décennies perdues

Une meilleure instruction, des systèmes démocratiques, la diffusion des technologies et une meilleure conception des politiques économiques ont contribué à former une nouvelle Afrique, qui ne ressemble guère à l’image caricaturale d’un « continent noir » qui affleure encore dans les médias. Naguère connue pour ses « diamants du sang », la Sierra Leone [30e] a amélioré l’accès à l’électricité dans la capitale et étendu son réseau routier rural. Au lieu de susciter des concerts de charité, l’Éthiopie expédie désormais par avion dans la nuit des millions de dollars de fleurs fraîches en Europe. Même en République démocratique du Congo, toujours en guerre, des officiers sont enfin traduits en justice pour des exactions commises contre des civils [lire ci-dessous, « La guerre, toujours »]. Radelet a raison de dire qu’il est temps de tourner la page des décennies perdues de la post­indépendance et d’arrêter de traiter l’Afrique comme un continent exotique à l’économie sinistrée.

Comment faire durer, voire accélérer, ce grand renouveau ? Les résultats obtenus jusqu’ici – le passage de la guerre à la paix, l’implantation de démocraties face à des dictatures bien établies, l’abandon des pires formes de mauvaise gestion économique – ont été la partie la plus difficile, et ces améliorations continueront à donner des résultats. Une croissance plus rapide peut aussi exiger que les pays d’Afrique subsaharienne détournent une partie des investissements étrangers vers les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre de l’industrie et des services, jusqu’ici réservés aux pays asiatiques. Cette idée n’est pas si fantaisiste que cela, dans la mesure où les salaires augmentent en Asie, et que la population vieillit. L’Afrique comptera-t-elle un jour plus d’usines textiles que la Chine ou davantage de centres d’appel que l’Inde ? Ce n’est peut-être qu’une question de temps. Bien entendu, ce résultat, comme le démontre Emerging Africa, exige davantage qu’un simple intérêt de l’étranger ; il requiert des dirigeants compétents menant des politiques économiques saines. 

Cet article est paru en novembre 2011 dans Foreign Affairs. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

La guerre sans fin

« Les gens disent qu’en Andalousie il fait toujours beau, mais dans mon village, en hiver, on mourait de froid. » Ainsi commence le dernier opus de la romancière espagnole à succès Almudena Grandes, deuxième tome d’une série intitulée Épisodes d’une guerre interminable, qui se veut une fresque de l’Espagne de l’après-guerre civile. « Le lecteur de Jules Verne » revient sur les pires années de la répression franquiste, entre 1947 et 1949. « La romancière s’attache cette fois au destin de Cencerro, un guérillero communiste de la province de Jaén, qui entra dans la légende quand, traqué par la Garde civile, il se suicida dans les montagnes du nord de l’Andalousie, raconte le Diario de Cadiz. Pour l’exemple, les forces de l’ordre traînèrent son cadavre sur la place d’Alcalá la Real, dans un mémorable spectacle de barbarie. » 

La bonté faite écrivain

« S’il y a un fil rouge dans l’œuvre du Colombien Tomás González, auteur confirmé, c’est la bonté dont témoigne le romancier à l’égard de ses personnages et du monde qui est le nôtre », note Alfonso Delgado dans le quotidien de Cali El País. « Son regard est un regard de pure, d’infinie, de vibrante bonté. » Dans La luz difícil (« La lumière difficile »), celui que le journal colombien n’hésite pas à qualifier de « secret le mieux gardé de notre littérature nationale » brosse le portrait sensible d’un peintre se remémorant avec une tendre douleur les derniers jours de son fils, quand celui-ci, après un terrible accident, lui demandait de respecter sa volonté d’en finir.

Quelque chose en nous de Néandertal

Quelle chance a Chris Stringer d’avoir passé les quarante dernières années plongé dans les nouvelles découvertes sur l’origine de notre espèce ! Il n’imaginait sûrement pas, quand il entreprit ses recherches de doctorat en 1970 en faisant le tour des muséums d’Europe pour mesurer tous les crânes lui tombant sous la main, qu’il lui faudrait devenir aussi bon connaisseur des mutations du chromosome Y que de la forme de la branche pubienne (une partie du bassin). Ni que nous serions capables de connaître l’alimentation de nos lointains ancêtres en analysant la composition chimique de leur squelette, ou d’étudier la structure des minuscules os de l’oreille interne de crânes fossiles au moyen de la tomographie. Ni que la technique de la luminescence nous permettrait de dater un grain de sable (1). La puissance de calcul du téléphone portable de Chris Stringer dépasse celle de l’ordinateur – qui occupait plusieurs pièces – dont il se servit à l’université de Bristol, dans les années 1970, pour entreprendre l’une des premières applications de l’analyse statistique multivariée aux fossiles humains – une tâche à présent à la portée du moindre étudiant.

Chris Stringer a joué un rôle essentiel dans la conception du modèle de l’« origine africaine récente » d’Homo sapiens – l’espèce à laquelle appartiennent tous les êtres humains vivant aujourd’hui. En formulant cette théorie, il allait à l’encontre de la thèse de l’origine multirégionale de l’homme, en vogue dans les années 1980 et proposée initialement par Franz Weidenreich dans les années 1930 (2). Ce dernier avait avancé l’idée que chaque population d’Homo erectus à travers le monde avait évolué en une forme spécifique d’Homo sapiens, avec ses propres caractéristiques raciales. L’origine africaine récente et le modèle multirégional présentent l’une et l’autre plusieurs variantes, mais ce clivage fondamental structure depuis trente ans les travaux sur les origines de l’humanité. Au gré de recherches diverses : nouvelles découvertes de fossiles et nouvelles fouilles archéologiques, nouvelles méthodes de datation, nouvelles procédures pour extraire l’ADN ancien, etc. Le témoignage de Chris Stringer est d’autant plus impressionnant qu’il a participé à bon nombre de projets novateurs de tous types : archéologique, fossile et génétique.

Les principaux protagonistes de l’histoire qu’il raconte dans son livre sont Homo erectus, le premier homme à émigrer d’Afrique il y a un peu moins de deux millions d’années ; Homo heidelbergensis, un descendant d’Homo erectus qui est très probablement notre ancêtre commun avec les Néandertaliens ; Homo neanderthalensis, découvert en Europe et en Asie du Sud-Ouest, qui nous ressemble beaucoup sur le plan biologique mais est très diffèrent du point de vue culturel ; enfin, Homo sapiens. Chris Stringer recense les progrès que nous avons faits dans l’interprétation des données fossiles, archéologiques et génétiques, avant d’en produire la synthèse la plus récente possible. C’est la génétique qui, de beaucoup, a connu les avancées les plus spectaculaires, mais des évolutions remarquables ont également eu lieu en matière de datation et d’analyse des fossiles.

 

Les yeux bleus, legs de l’ère glaciaire

L’étude de l’ADN moderne et ancien ouvre des perspectives sur le passé inimaginables jusqu’à récemment. Il y a vingt-cinq ans, Rebecca Cann et ses collègues publiaient dans Nature un article décisif sur la diversité de l’ADN mitochondrial (ADNmt) parmi les peuples vivant aux quatre coins du monde. L’ADNmt est une partie de notre génome transmise uniquement par la mère, et son degré de mutation est particulièrement élevé. Rebecca Cann et son équipe concluaient qu’Homo sapiens avait très probablement une origine unique en Afrique remontant à quelque 200 000 ans, ce qui coïncidait avec – et confirmait – la réinterprétation des données fossiles par Chris Stringer.

L’analyse de la diversité génétique des êtres humains vivants englobe à présent celle de l’ADN autosomal – celui des chromosomes présents dans les noyaux de nos cellules. Qui confirme les résultats obtenus avec l’ADNmt. La génétique ne remplacera pas l’étude des restes fossiles et archéologiques, mais elle a déjà transformé la manière dont nous les interprétons. Elle a aussi livré certains détails fascinants, comme le fait que les yeux bleus ont apparemment fait l’objet d’une sélection sexuelle en Europe vers l’apogée de la dernière période glaciaire, il y a 20 000 ans.

L’analyse de l’ADN ancien extrait des fossiles est venue compléter l’étude de la diversité génétique moderne, et les résultats peuvent être tout aussi passionnants. Ils doivent être interprétés avec prudence en raison du petit nombre et de la petite taille des échantillons, ainsi que des risques de contamination par l’ADN humain moderne, mais les fragments extraits de plus de vingt spécimens de Néandertaliens ont déjà confirmé que nous avions probablement un ancêtre commun avec eux il y a entre 350 000 et 500 000 ans. De solides éléments génétiques attestent aussi des croisements entre les hommes modernes et les Néandertaliens : Chris Stringer soutient que « si vous êtes est-européen, asiatique ou originaire de Nouvelle-Guinée, vous avez probablement un peu de Néandertal dans votre génome ». Certains détails sont fascinants. Des échantillons d’ADN néandertalien extrait de restes de squelettes en Espagne et en Italie révèlent que l’homme de Néandertal du sud de l’Europe devait avoir le teint pâle et les cheveux roux. L’analyse d’un groupe de fossiles néandertaliens semblant provenir d’une même famille montre que les hommes avaient un ADNmt identique, alors que ce n’était pas le cas des femmes ; cela s’explique probablement par la patrilocalité : les femmes ont quitté leurs groupes d’origine pour rejoindre d’autres bandes.

Certaines des principales surprises de ces quarante dernières années sont venues de nouvelles fouilles. Ainsi, personne ne s’attendait à trouver des fossiles d’Homo erectus à l’aspect si « primitif » à Dmanisi, en Géorgie, en 1991 ; on supposait que seuls des hominidés au corps et au cerveau plus gros avaient pu se disperser en quittant l’Afrique. Mais cet étonnement fut largement surpassé par la découverte, dans l’île indonésienne de Flores, en 2004, de restes d’un hominidé pourvu d’un petit cerveau et de membres assez bizarres, qui existait encore il y a seulement 18 000 ans. On n’a pas encore trouvé d’explication convaincante pour ce fossile, que l’on a fâcheusement baptisé « le hobbit ».

Les surprises sont aussi venues des nouvelles méthodes d’analyse des crânes et autres découvertes anciennes. Ainsi du crâne de Florisbad, trouvé en Afrique du Sud en 1932 ; le visage avait un aspect assez moderne, mais l’arcade sourcilière était plutôt primitive. On supposait qu’il avait 40 000 ans jusqu’à ce que, en 1996, Chris Stringer et ses collègues effectuent l’une des premières applications de la datation par résonance paramagnétique électronique (RPE) à un minuscule fragment d’émail provenant de l’unique molaire conservée. On a calculé qu’elle datait de 260 000 ans, et nos idées sur son rôle potentiel dans l’évolution humaine furent transformées d’un coup. On pensait en revanche que le crâne de Broken Hill, découvert en Zambie en 1921, l’un des fossiles humains les mieux conservés, avait au moins un demi-million d’années, en se fondant sur les énormes arcades sourcilières qui surplombent ses orbites. Mais une datation par RPE effectuée récemment par Chris Stringer et ses collègues a montré qu’il a probablement moins de 300 000 ans et est peut-être contemporain du crâne de Florisbad et d’autres fossiles d’apparence moderne. Par conséquent, soit une phase d’évolution très rapide s’est déroulée en Afrique, au lieu de l’évolution graduelle imaginée jusque-là, soit ses populations humaines connaissaient beaucoup plus de variantes qu’on ne l’avait cru.

 

Qui étaient les Denisoviens ?

Les paléoanthropologues doivent non seulement accepter de voir leurs théories favorites infirmées par de nouvelles découvertes, mais aussi subir d’immenses frustrations. Étant donné la rareté des éléments disponibles, il est très regrettable que le riche ensemble de fossiles d’Homo erectus dégagé à Zhoukoudian, près de Pékin, entre 1929 et 1936, ait disparu en 1941, à la suite de l’occupation japonaise. Cette collection aurait pu nous révéler beaucoup de choses grâce aux nouvelles techniques. Plus récemment, un matériau d’une importance décisive a été perdu au Liban : le squelette partiel d’un enfant, que Chris Stringer pensait être l’un des premiers humains modernes. Il y a enfin des fossiles dont il ne reste de trace que dans les carnets d’anciens chercheurs : ainsi, le compte rendu des fouilles effectuées à la grotte de Tabun, en Israël, en 1932, mentionne le squelette d’un fœtus replié à côté de celui d’une femme. On a bien retrouvé cette dernière, qui repose actuellement au muséum d’Histoire naturelle de Londres (c’est l’un des spécimens néandertaliens les mieux conservés), mais le fœtus a disparu. Cette perte est d’autant plus dommageable que les rythmes de développement relatifs du fœtus et de l’enfant pourraient être essentiels pour comprendre des différences culturelles entre Homo sapiens et l’homme de Néandertal.

Bien des mystères demeurent donc, et les données fossiles et archéologiques en font apparaître de nouveaux de temps à autre. Ainsi, qui donc étaient les Dénisoviens ? Cette population humaine a été identifiée par l’analyse d’ADN extrait d’une phalange et d’une molaire datant de 40 000 ans, découvertes dans la grotte de Denisova, en Sibérie. On s’attendait à ce que l’ADN attribue les os soit à Homo sapiens soit à Homo neanderthalensis, mais il a indiqué au contraire une espèce humaine entièrement nouvelle vivant dans l’est de l’Asie, qui aurait dérivé d’Homo heidelbergensis il y a plus d’un demi-million d’années. Fait encore plus curieux, l’ADN caractéristique du Dénisovien a été retrouvé dans une population actuelle : non pas chez des Asiatiques de l’Est, comme on aurait pu s’y attendre, mais chez des Mélanésiens vivant notamment en Nouvelle-Guinée. Les Mélanésiens semblent aussi posséder un nombre spécifique de gènes néandertaliens. Même si Chris Stringer émet vaillamment des hypothèses, ces énigmes ne sont pas résolues.

Et en voici une autre : comment les « comportements modernes », dénotés par l’usage d’outils de pierre innovants et d’artefacts symboliques, ont-ils pu apparaître en Afrique du Sud il y a 72 000 ans, puis à nouveau il y a 65 000 ans, pour disparaître dans les deux cas après quelques milliers d’années, renvoyant nos ancêtres à la stagnation culturelle du mésolithique ? Pourquoi l’anatomie de l’oreille interne de Néandertal est-elle différente de celle de l’homme moderne, la nôtre étant plus proche de celle d’Homo erectus, pourtant plus éloigné de nous du point de vue de l’évolution ?

Vers la fin du livre, une fois que nous avons appris combien d’entre nous sont aujourd’hui porteurs de gènes néandertaliens et peut-être dénisoviens, l’ambiguïté du titre de l’ouvrage devient limpide. Il évoque, bien entendu, l’origine d’Homo sapiens, mais il suggère aussi ce que le livre explicite, à savoir que toutes les « espèces » humaines – Homo erectus, heidelbergensis, neanderthalensis, sapiens et les autres – sont des constructions artificielles. Elles constituent « notre espèce » au sens où nous les avons créées et où nous possédons ce qui en reste, mais elles ne peuvent jamais être que des « reflets approximatifs des complexités du monde réel », écrit Chris Stringer en citant son mentor, l’anthropologue Clifford Jolly.

Le nombre exact d’espèces d’hominidés a toujours fait débat : certains aimeraient regrouper tous les fossiles datant du dernier million d’années sous Homo sapiens ; d’autres préfèrent fondre l’homme de Néandertal et l’homme moderne en une seule espèce, mais en excluant Homo heidelbergensis et Homo erectus. Les espèces définies par la morphologie de leurs restes fossilisés peuvent correspondre à une certaine réalité historique, ou non : ce sont toutes des constructions purement théoriques. Si nous n’avions que les données fossiles d’Homo sapiens à analyser, combien d’espèces élaborerions-nous ? La forme du crâne des hommes modernes n’affiche-t-elle pas de nettes différences ? On croyait autrefois que c’était une caractéristique raciale, mais on y voit dorénavant la conséquence de la dérive génétique apparue lorsque les humains se sont dispersés en petits nombres (3). Les Néandertaliens affichent, eux aussi, une variation interne et Stringer affirme que nous devrions émettre l’hypothèse que cette variation concernait des caractéristiques comportementales autant que physiologiques.

En conclusion, Chris Stringer demande quel est le « bon » modèle pour décrire les origines de l’homme moderne. Il opte pour un schéma « essentiellement d’origine africaine », admettant que quelques croisements aient pu avoir lieu entre Homo sapiens et une espèce archaïque. Stringer pense que cela s’est produit en Afrique avant la dispersion mondiale d’Homo sapiens, qui a pu commencer il y a seulement 55 000 ans. Il souligne aussi que nous continuons d’évoluer. L’établissement de communautés agricoles a donné lieu à de nouvelles pressions sélectives, qui ont eu une influence sur notre alimentation et allongé notre espérance de vie au-delà de l’âge de la procréation, vraisemblablement en raison des avantages sociaux considérables que cela apportait. Les changements apparus dans des séquences ADN individuelles semblent indiquer que l’évolution humaine s’est accélérée au cours des dix mille dernières années. Nous évoluons cent fois plus vite que lorsque nous avons divergé de la lignée des chimpanzés, il y a quelque 6 millions d’années.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 1er décembre 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Le modèle asiatique

Malgré la progression de son taux de croissance au cours des dernières années, sur fond d’envolée du cours des matières premières, le revenu par habitant en Afrique subsaharienne est actuellement à peine supérieur à ce qu’il était en 1980. Le problème, selon l’opinion dominante, n’est pas seulement que la région n’est pas parvenue à se développer, mais que cet échec est dû à des facteurs naturels et historiques qu’il est impossible de modifier : un climat tropical, le grand nombre de pays enclavés, un effet de « mauvais voisinage » (être entouré de pays pauvres et déchirés par les conflits), la « malédiction des ressources naturelles (1) », la diversité ethnique, la médiocrité des institutions, une « mauvaise » culture et tutti quanti. Si cette vision « structurelle » est juste, le seul moyen pour l’Afrique de sortir de la pauvreté est de toucher une sorte de pension d’invalidité permanente via l’aide étrangère et un traitement de faveur en matière de commerce international. C’est triste, mais il n’y a vraiment pas d’alternative.

Cependant, cette thèse est passablement erronée. Le premier problème est que la stagnation africaine n’est, en réalité, pas si « structurelle » que cela. Elle n’a commencé que dans les années 1980. Dans les années 1960 et 1970, le revenu par habitant a crû au taux respectable de 1,6 % [lire « Quelle croissance ? »]. S’il était loin du taux « miraculeux » de l’Asie orientale (5 à 6 %) et même de celui de l’Amérique latine (3 %), il soutenait la comparaison avec la croissance de 1 à 1,5 % que les pays aujourd’hui riches avaient connue pendant leur révolution industrielle. Si les facteurs structuraux avaient été de tels obstacles à la croissance, l’Afrique subsaharienne n’aurait jamais dû connaître la moindre croissance.

L’affaissement économique soudain doit donc être expliqué par un événement survenu vers 1980. Le principal suspect est la politique néolibérale alors mise en place à travers les Programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI. Le fait que la thèse « structurelle » ait été surtout défendue par les économistes néolibéraux – et seulement depuis le début des années 1990 – ne fait que renforcer ce soupçon. Voyant échouer la politique qu’ils avaient conçue – infaillible à leurs yeux –, ils ont dû trouver d’autres explications à l’échec.

Le deuxième problème de la thèse « structurelle » est de ne considérer que les aspects négatifs de la situation. On évoque ainsi souvent la malédiction des ressources naturelles comme si c’était un phénomène universel et inévitable. Or les États-Unis, le Canada et l’Australie, pourtant beaucoup mieux dotés en matières premières que tous les pays africains – à l’exception, peut-être, de l’Afrique du Sud et de la République démocratique du Congo –, ont très bien réussi à se développer. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les régions qui connaissaient la croissance la plus rapide de la planète étaient des zones riches en ressources, comme l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et la Scandinavie.

Troisièmement, l’explication « structurelle » confond souvent la cause et l’effet. Si les pays souffrent des mauvaises conditions climatiques ou géographiques, c’est avant tout parce qu’ils sont sous-développés et ne disposent pas des moyens techniques et organisationnels pour les surmonter – plutôt que l’inverse. Les climats arctiques qui caractérisent un certain nombre de pays riches comme la Finlande ou le Canada peuvent être aussi néfastes que les climats tropicaux. Mais, pour ces pays, le froid n’est pas un problème car ils disposent des moyens financiers et technologiques d’y remédier. On peut dire la même chose du climat tropical de Singapour. La Suisse et l’Autriche sont enclavés mais restent deux des pays les plus riches de la planète. Ils ont certes l’avantage de disposer d’un bon réseau de transport fluvial, mais nombre de pays africains enclavés sont potentiellement dans la même situation.

Si le principal obstacle à la croissance en Afrique subsaharienne a été la politique suivie, la région a ses chances : contrairement à la géographie ou à l’histoire, on peut en changer. Le modèle retenu variera selon les situations et les aspirations nationales, mais celui qui aura le plus de chances de réussir sera fondé sur ce qu’il est convenu d’appeler la stratégie de développement de l’Asie orientale : un mélange pragmatique de protection des industries naissantes et de promotion des exportations, s’appuyant sur une collaboration entre l’État et le secteur privé.

Pourquoi une telle stratégie ? Ce n’est pas parce que l’Asie orientale a quoi que ce soit de particulier. C’est au contraire parce que l’Asie orientale n’a pas grand-chose de particulier. La prétendue politique de développement de l’Asie de l’Est est, en substance, celle que tous les pays développés ou presque ont utilisée pour décoller – la Grande-Bretagne au xviiie siècle, les États-Unis et l’Allemagne au xixe, puis la Suède, la France dans l’immédiat après-guerre, la Finlande, l’Autriche et la Norvège, jusqu’au Japon, à la Corée du Sud et plus récemment à la Chine. 

Cet article a été construit à partir d’extraits du livre de Ha-Joon Chang, 23 Things They Don’t Tell You About Capitalism. Il est paru dans le Financial Times en 2010 et été reproduit sur le site This is Africa. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Stephen Ellis : « Il flotte dans l’air un parfum nouveaux, mais… »

Vous sillonnez l’Afrique depuis 1971. Partagez-vous l’optimisme qui semble régner depuis quelque temps à propos du développement du continent, notamment chez les économistes anglo-saxons ?

Depuis sept ou huit ans en effet, les hommes d’affaires occidentaux que je rencontre se disent convaincus que l’Afrique change. Et, de fait, le continent connaît une profonde mutation. Notamment en raison de l’explosion démographique : entre le début du XXe siècle et aujourd’hui, l’Afrique est passée de moins de 150 millions à plus d’un milliard d’habitants ; c’est la plus forte croissance de l’histoire de l’humanité. La place de l’Afrique dans le monde en est bouleversée. Ce surcroît de population dynamise la demande et, donc, les échanges du continent avec le reste de la planète. C’est l’un des ressorts du rapprochement spectaculaire que l’on observe entre l’Afrique et le premier exportateur mondial, la Chine.

Cela m’amène à cet autre changement majeur qu’est la ruée des pays émergents sur ce continent qui représente à la fois pour eux un immense marché et une source essentielle de matières premières. La Chine, qui a d’énormes besoins dans ce domaine et n’a qu’une confiance relative dans les marchés mondiaux, s’approvisionne de plus en plus en Afrique, où elle achète par exemple 30 % de son pétrole. Et elle s’assure de la stabilité de sa relation avec les pays de la région en leur accordant des crédits privilégiés et en construisant des infrastructures. On estime que 250 000 à un million de Chinois sont aujourd’hui présents sur le continent.

Parallèlement, la flambée du prix des matières premières provoquée par le développement de l’Asie dope la croissance, qui dépasse souvent les 6%
l’an. Dans ce contexte, certains pays africains sont  de mieux en mieux intégrés aux flux financiers mondiaux. Ils se sont désendettés, et les réformes entreprises par leurs gouvernements après la chute de nombreux régimes à parti unique dans les années 1990 ont favorisé l’émergence d’institutions financières plus efficaces et de places boursières dignes de ce nom, qui permettent des prises de participation étrangères dans les entreprises du continent. En outre, des pays comme le Ghana ou le Nigeria ont aujourd’hui des cadres de très haut niveau, diplômés de Yale ou Harvard, qui ont travaillé longtemps à la City ou à Wall street, et sont revenus au pays dotés d’une parfaite connaissance des méthodes des principaux centres financiers de la planète et du carnet d’adresses qui va avec. Et tout cela au moment même où la crise financière de 2007-2008 incitait les Occidentaux à la recherche de nouvelles terres d’investissement. Les milieux d’affaires européens et américains considèrent manifestement l’Afrique comme une région très prometteuse. Pour la seule année 2008, le continent a attiré 88 milliards de dollars d’investissements étrangers.

Ces mutations sont-elles à vos yeux porteuses d’une véritable dynamique de développement ?

Elles laissent le champ ouvert à tous les possibles. L’Afrique a aujourd’hui une occasion unique de connaître non seulement une véritable croissance économique, mais aussi un développement social et politique réel. Parce que la croissance démographique crée de vastes marchés, susceptibles d’inciter par exemple à l’installation de capacités de production directement sur le continent. Parce que les nouveaux investisseurs permettent aux dirigeants africains d’être en position de force face à leurs interlocuteurs étrangers : l’Afrique n’est plus la chasse gardée des anciennes puissances coloniales. Parce que la hausse du prix des matières premières dégage des revenus qui peuvent être utilisés pour construire les infrastructures nécessaires au développement…

L’optimisme des milieux d’affaires occidentaux témoigne d’ailleurs, par contraste, de la vision obsolète que nous avons longtemps eue de l’Afrique dans le monde, perçue comme une région ayant vécu l’essentiel de son histoire hors du temps et hors du monde, comme l’affirmait Nicolas Sarkozy dans son discours de Dakar en juillet 2007. Mais il n’en est rien. Le continent est intégré aux flux de marchandises, d’idées et de populations de la planète depuis fort longtemps. La Chine avait déjà envoyé une vaste flotte sur les côtes africaines au XVe siècle, et l’Afrique orientale participe au système d’échanges de l’Océan indien depuis deux mille ans.

Mais cette insertion s’est toujours faite selon des modalités perverses, dominées par les illégalités et les irrégularités en tous genres. Qu’il s’agisse de l’argent de la corruption, des trafics de la drogue, des diamants ou des armes, du stockage des déchets toxiques, du détournement de cargaisons entières de pétrole (grande spécialité nigériane) ou de la fraude fiscale, l’Afrique est reliée aux réseaux, aux pratiques et aux institutions de la mondialisation clandestine. On estime que les flux financiers illicites de la région ont représenté entre 854 milliards et 1,8 trillion de dollars entre 1970 et 2008 (1).

Les évolutions positives créent les conditions d’un développement beaucoup plus équilibré que par le passé, mais je crains que des individus habitués à manipuler la dépendance continuent à le faire, et jouent les Chinois contre les Occidentaux non pour le bien-être de leur population mais pour dégager les rentes qui échoient traditionnellement en Afrique à ceux qui occupent des positions de pouvoir.

Comment expliquez-vous ce phénomène d’intégration malsaine au sein du système économique mondial ?

De nombreux hommes politiques, et même de nombreux acteurs économiques africains, ont appris leur métier et sont devenus ce qu’ils sont en manipulant la relation de dépendance qu’ils entretiennent avec le reste du monde. Leur objectif est de générer des bénéfices pour eux-mêmes et leurs soutiens plutôt que pour la société dans son ensemble. Ce système est historiquement le fruit des conditions dans lesquelles s’est effectué le transfert de l’autorité au moment de la décolonisation. Des marchés sordides ont alors été conclus entre les hommes politiques africains et la puissance coloniale sur le départ. L’accès au pouvoir était en effet essentiel pour cette génération de responsables, qui avait senti venir l’indépendance mais ne disposait pas d’une base politique suffisamment nantie pour financer ses ambitions : le contrôle de l’appareil d’Etat était pour eux un moyen de générer des fonds pour leurs mouvements politiques, en rançonnant les entreprises à l’affût des contrats publics. Cette forme de prédation leur permettait de distribuer des prébendes (sous forme de postes, d’infrastructures ou d’espèces sonnantes et trébuchantes) en échappant à toute relation de dépendance fiscale – et donc politique – avec leurs propres citoyens.

Comment analysez-vous, dans ce contexte, l’effet de l’aide au développement ?

 

C’est l’un des principaux ressorts de cette relation de dépendance pernicieuse. Tous les pays riches disposent d’une administration chargée de la distribution de subsides aux pays pauvres – rappelons que l’Afrique a reçu environ 1 trillion de dollars d’aide depuis 1945, avec l’efficacité que l’on sait.

Faut-il dès lors abolir l’aide, comme de nombreux économistes le proposent de plus en plus ouvertement ?

C’est une chose de dire que l’industrie de l’aide au développement telle qu’elle fonctionne est un élément clé de l’intégration perverse de l’Afrique dans le monde. C’en est une autre de dire qu’il faut la supprimer purement et simplement. L’économiste zambienne Dambisa Moyo estime notamment que les pays africains peuvent parfaitement se financer sur les marchés internationaux et que ce serait beaucoup moins pervers. Elle a probablement raison pour certains d’entre eux, comme l’Afrique du Sud, le Ghana, le Kenya ou le Nigéria.  Mais ce n’est certainement pas le cas de tous. Quid d’Etats comme le Malawi, le Burundi ou la Centrafrique ?

Nous devons imaginer une politique intelligente à l’égard de ces Etats incapables de se financer sur les marchés et menacés d’implosion. Nous avons vu notamment en Somalie ce qu’il pouvait en coûter de tolérer la faillite d’un Etat africain, pour la population elle-même, mais aussi pour tous les pays de la planète qui ont une marine marchande et ne peuvent plus naviguer dans l’Océan indien sans s’exposer à la piraterie. L’aide n’est pas une affaire de grandeur d’âme. C’est une affaire d’intérêt.

Mais pour qu’elle serve à quelque chose, il faut revoir le système. Combattre la désertification, soutenir les systèmes sanitaires, convaincre les jeunes africains que l’émigration clandestine n’est pas un rite de passage, tout cela nécessite un personnel qualifié pour travailler avec des réseaux et des acteurs qui agissent hors de la sphère étatique sans pour autant prendre la forme d’ONG au sens classiques.

Mais cette réforme de l’aide est extraordinairement difficile. Un énorme secteur non gouvernemental s’est créé depuis cinquante ou soixante ans en Occident. Si les ONG étaient un pays, ce serait la cinquième puissance économique mondiale. Certaines de ces organisations sont très compétentes, d’autres le sont beaucoup moins, et certaines sont de pures entreprises de racket. Il faut remettre tout cela à plat, mais des dizaines de milliers d’Occidentaux commenceraient à craindre pour leur poste si on supprimait certaines missions ou certaines organisations ou – pire que tout – si l’Afrique cessait d’avoir besoin d’aide.

Malgré son enracinement, le système d’intégration perverse n’est-il pas en train de céder du terrain, à la faveur de la nouvelle donne économique dont vous avez parlé ? 

Incontestablement, il flotte dans l’air d’Afrique un parfum nouveau. Jusqu’à récemment, les fortunes ne s’édifiaient en Afrique qu’à l’ombre du pouvoir. Aujourd’hui, la proximité avec l’appareil d’Etat n’est plus une condition sine qua non de l’enrichissement. Au cours de la dernière décennie, nous avons assisté dans un certain nombre de pays du continent à l’émergence d’une classe d’entrepreneurs dont la richesse émane du secteur privé, notamment dans les services. Ceux-là aspirent à un autre fonctionnement. Une personnalité comme le milliardaire Soudanais Mo Ibrahim, à l’origine du développement spectaculaire du réseau de téléphonie mobile en Afrique, qui a forgé un index de la qualité des gouvernements [lire « Mo Ibrahim, l’homme qui veut sauver l’Afrique »] est emblématique de ces nouvelles élites. Reste à savoir si elles sont suffisamment nombreuses pour entraîner un changement global des rapports entre argent et pouvoir en Afrique.

On est très frappé, quand on parcourt régulièrement le continent, de la profonde ambivalence qui y règne à l’égard de la corruption. D’un côté, on entend sans cesse la population critiquer tel ou tel gouvernement véreux. De l’autre, si celui qui détient une position de pouvoir ne « mange » pas, pour reprendre l’expression africaine consacrée, il est considéré par sa propre famille comme un parfait idiot. [Lire « L’Afrique n’est pas vouée à la corruption », Books n° 8, p. 26] En vérité, les Africains sont hostiles à la corruption en tant que système, mais y voient une stratégie rationnelle sur le plan personnel.

Les habitants de ce continent traditionnellement sous-peuplé se voient depuis longtemps comme des pionniers, qui doivent gagner leur vie au forceps en luttant contre une nature particulièrement rude. De nombreuses sociétés africaines restent pénétrées de ce sentiment, et cela explique sans doute dans une large mesure leur fonctionnement politique, ce sens du chacun pour soi.

De nombreux pays très corrompus ne s’en sont pas moins développés, la Chine au premier chef. Pourquoi la corruption constituerait-elle un obstacle majeur au développement en Afrique ?

Parce qu’il y a corruption et corruption. Si la corruption est déconnectée de toute projet politique sérieux, si elle est une fin en soi, comme c’est souvent le cas sur le continent, elle génère dans l’ensemble de la société une prédilection pour l’enrichissement rapide et la jouissance immédiate de ses biens. Cette mentalité court-termiste décourage l’investissement. Dans un contexte d’Etats historiquement faibles, la corruption devient un mode de vie à tous les niveaux de la société, affaiblissant encore un peu plus les institutions bureaucratiques.

Pour toutes ces raisons, l’Afrique est mal adaptée à l’absorption du capital, qui est tout autre chose que l’argent ; le capital, c’est la capacité d’attacher une valeur à des objets ou à des situations. Si je suis propriétaire d’une maison, même si je n’ai pas d’argent liquide, je peux estimer que ma propriété a une certaine valeur, et cette estimation est fondée sur le fait qu’il existe des institutions intermédiaires, des avocats, des marchés, des banques qui peuvent me permettre de transformer le cas échéant ce bien en cash. En Afrique, les institutions et les conventions qui permettent ce genre d’opérations n’existent pas ou sont très défaillantes.

C’est l’une des raisons pour lesquelles la fuite des capitaux atteint de tels niveaux. En 2006, on estimait que 30 % environ du PNB de l’Afrique sub-saharienne partait à l’étranger. Les Nigérians détiendraient à eux seuls plus de 100 milliards de dollars à l’étranger, preuve de la confiance qu’ils placent en leur pays. Les conditions nécessaires pour cela font défaut : les banques, la médiation financière, l’Etat de droit, toutes les institutions qui protègent habituellement les investissements ne sont pas suffisamment solides.

Il existe une différence majeure entre l’Afrique de papier que vantent les analystes occidentaux et l’Afrique de chair que j’observe. La gouvernance réelle des sociétés africaines n’a qu’un très lointain rapport avec les présentation PowerPoint des cabinets de consulting. C’est un continent à double fond. Par exemple, je reviens du Sierra Leone. C’est un Etat qui, après une guerre civile atroce dans les années 1990, est vraiment revenu d’entre les morts. Des élections démocratiques et une alternance pacifique ont eu lieu, on a découvert du pétrole offshore et, selon le FMI, la croissance pourrait flirter l’an prochain avec les 50 % ! Bref, sur le papier, tout va bien. Mais, sur place, j’ai observé une corruption effarante, aucun système fiscal digne de ce nom. Seul règne l’esprit d’entreprise politique personnelle. Il en va de même au Ghana. En 2011, le pays a connu le taux de croissance le plus élevé du monde, il possède  du pétrole, c’est un système démocratique, avec des cadres expérimentés, etc. Mais la classe politique continue comme par le passé de défendre d’abord à ses intérêts personnels. De nombreux hommes d’affaires de retour de l’étranger se plaignent de devoir rivaliser à armes inégales avec des entrepreneurs proches du pouvoir. Signe que les réseaux de patronage politiques restent très puissants.

Je crains que l’égoïsme et le manque de vision des détenteurs de pouvoir en Afrique n’empêche le continent de saisir l’occasion historique qui lui est offerte.

Quel peut être l’effet, dans ce contexte, de l’entrée en scène des nouveaux investisseurs asiatiques ?

Il faut souligner que les nouveaux opérateurs chinois viennent d’un pays dépourvu d’Etat de droit, où la corruption est massive et la démocratie inexistante. On peut d’ailleurs penser que ces nouveaux acteurs sont mieux adaptés au terrain africain que les Occidentaux. Les investisseurs asiatiques ont une vision, forgée par les systèmes de confiance qui fondent les entreprises familiales et la nature des relations avec le pouvoir, qui permet de se mouvoir avec plus d’aisance dans l’environnement africain que ne le font les Occidentaux. En Chine, le développement spectaculaire d’une économie capitaliste a été pilotée par un gouvernement autoritaire et n’a pas été associée à l’Etat de droit ou l’émergence de droits individuels de la même manière qu’en Europe.

En tout état de cause, rien ne dit que les dirigeants africains ne reproduiront pas avec la Chine la relation de dépendance qu’ils avaient avec l’Occident, conduisant au même pillage des ressources.

Les nouveaux « afro-optimistes » passent volontiers sous silence le fait que l’Afrique reste un continent ravagé par la violence. Parler de l’émergence de l’Afrique a-t-il le moindre sens de ce point de vue ?

Le nombre de conflits a diminué en Afrique, comme d’ailleurs dans le reste du monde, ces derniers temps. Après la fin de la Guerre froide, nous avons assisté à la multiplication des guerres sur le continent, généralement liées au retrait du soutien financier, militaire et politique des grandes puissances. Nous n’en sommes plus là, même si certaines régions continuent de connaître la violence.

Par ailleurs, la relation entre guerre et prospérité est complexe. Même au beau milieu des grands conflits qui ont marqué le continent à la fin du XXe siècle, catastrophiques pour les sociétés, certains acteurs ont tiré leur épingle du jeu et accumulé des ressources. Au point que certains analystes s’interrogent parfois : après tout, les Etats modernes en Europe ont été créés en situation de guerre. Mais j’ai plutôt le sentiment que les guerres, au sud du Sahara, ne mènent pas à la construction d’un Etat fort, capable d’organiser des armées et de financer des conflits ; ce sont des guerres d’entrepreneurs de la violence, des sortes de bandits politiques, qui n’ont pas l’ambition de prendre le pouvoir formel, mais profitent de la situation pour s’enrichir en pillant la population hors des points forts territoriaux, bien organisés, bien encadrés, bien défendus. Les conflits se déroulent dans des zones assez éloignées des grandes villes, où règnent des seigneurs de la guerre.

Nous pourrions à terme assister au développement d’un certain nombre de centres prospères, notamment autour des grandes villes, des territoires utiles où le gouvernement est capable de protéger la propriété et d’offrir des conditions favorables aux partenaires commerciaux étrangers, sans s’intéresser au sort des populations dans les régions périphériques. C’est très exactement la situation de l’Angola, où un gouvernement très efficace, à bien des égards, se désintéresent d’une bonne moitié du pays. D’une manière générale, on peut observer en Afrique une déconnexion de la prospérité et de l’Etat, une géographie de l’ordre et du désordre qui ne ressemble à rien de ce que nous connaissons.

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

Sweet sexties

Le vent de révolte culturelle qui souffla sur l’Europe dans le sillage des contestations politiques et sociales des années 1960 trouva dans la bande dessinée l’une de ses principales expressions. Barbarella et Pravda, les sulfureuses héroïnes créées par le Français Jean-Claude Forest et le Belge Guy Pellaert – édités chez Éric Losfeld – rompaient avec une forme narrative considérée jusque-là comme un divertissement infantile et juvénile pour s’adresser à un public d’adultes en flirtant avec l’érotisme et le militantisme politique. La bande dessinée d’auteur voyait enfin le jour, brisant le cadre étriqué des albums et des magazines, avec leurs maigres paginations, pour s’affranchir des règles du genre et offrir un prodigieux éventail de possibilités nouvelles.

Pourtant, c’est au dessinateur italien Guido Crepax que revient le mérite d’avoir, avec sa mythique Valentina, véritablement posé les fondations d’un neuvième art rénové. Plutôt que de travailler, comme les créateurs français, à la féminisation des archétypes héroïques des comics américains, Crepax s’inspire des modèles artistiques européens de l’époque, cinématographiques et littéraires, de Ionesco à Antonelli, et fait subir à ses personnages une incroyable évolution intérieure. À l’origine, la créature phare de Crepax était l’un des nombreux clones de super-héros apparus au milieu des années 1960 : le personnage de Philip Rembrandt, critique d’art, n’était autre que le puissant Neutron, capable d’arrêter le temps à sa guise pour affronter les méchants. Mais l’audacieuse photographe Valentina, au physique inspiré de Louise Brooks, prit bientôt une place croissante dans la série.

Cette ascension n’avait pourtant rien à voir avec un processus classique d’émancipation féminine. Elle était le fruit d’un changement radical de stratégie narrative. En quelques épisodes, Valentina était le leitmotiv même de la série, quittant définitivement le terrain de l’aventure pour pénétrer dans un univers onirique débridé, où l’érotisme et la sexualité du personnage devenaient objets de réflexion. Loin des héroïnes sexuées lancées par les éditions Losfeld pour attirer un lectorat adulte – et essentiellement masculin –, Crepax faisait de l’érotisme un élément à part entière de la personnalité humaine, rompant avec le lieu commun de la femme-objet sexuel.

Philip Rembrandt et Valentina Roselli forment un couple à la vie érotique riche. Chacun réalise ses propres fantasmes, si bien que la frontière est toujours mouvante entre la réalité et le songe. Les armoires et les miroirs des histoires de Valentina cachent des univers de fantaisie, pareils en cela au pays des merveilles de Lewis Carroll, mais peuplés de chimères perverses. La sorcière blanche se réincarne dans la terrible Baba-Yaga, les êtres de légendes se transforment en créatures inquiétantes, plus proches de l’imagination de Sade ou des collages troublants de Max Ernst que des contes de fées traditionnels. Les archétypes des contes sont réinvestis en termes adultes, les mondes de l’enfance s’élargissant inévitablement pour intégrer désormais Henry James, Sade, Bataille, Pasolini ou encore Buñuel.

Rompant avec la structure classique du récit de bande dessinée, Crepax est également conduit à refondre les codes de la narration graphique : il abandonne la tradition franco-belge, qui fait de la vignette l’unité de référence pour décomposer l’action, et opte pour la technique américaine, plus moderne. Il compose ses dessins en pleine page, mais évite cependant les parcours visuels d’inspiration cinématographique propres aux comics, au profit d’un montage analytique qui joue de la disposition spatiale pour rythmer la fiction. Petites vignettes qui fixent l’attention sur des éléments insignifiants, corps allongés, qui rappellent l’élégance d’un Modigliani ou d’un Klimt – formes féminines toujours inachevées, pour mieux souligner une sensualité d’apparence évidente, mais qui manie toujours la carte de la suggestion.

La série Valentina est un chef-d’œuvre de la bande dessinée, et une clé pour comprendre son évolution vers le roman graphique tel qu’on le connaît aujourd’hui.

 

Cet article est paru dans El País en février 2012. Il a été traduit par François Gaudry.

Le jeune dieu de la mort

Le lieu de l’attentat avait été choisi avec soin. La rue en pente du quartier Liben de Prague faisait un virage en épingle à cheveux, obligeant les voitures qui s’y engageaient à freiner considérablement. Ce 27 mai 1942 vers 10 h 30, le chauffeur du lourd cabriolet Mercedes qui descendait la rue réduisit donc sa vitesse. Derrière lui était assis son chef, l’un des disciples les plus fidèles d’Adolf Hitler. C’était un prototype de l’Aryen : grand, blond, les yeux bleus. L’image idéale d’un chef des SS.

Reinhard Heydrich était directeur du Reichssicherheitshauptamt (RSHA, « Office central de la sécurité du Reich (1) ») situé à Berlin et, de par cette fonction, l’organisateur de l’Holocauste, qui fit environ six millions de victimes. Quelques mois auparavant, il avait présidé la conférence de Wannsee, dans la capitale du Reich, au cours de laquelle le programme d’extermination avait été débattu. Il gouvernait en même temps d’une main de fer le Protectorat de Bohême-Moravie. L’année précédente, dans les semaines ayant suivi son arrivée, il avait fait liquider plus de 400 personnes. Pour justifier ses consignes, il déclara : « J’ai besoin que le calme règne ici. »

C’est en raison de ce type d’exactions que ses assassins l’attendaient dans cette épingle à cheveux. L’un d’eux leva sa mitraillette, appuya sur la gâchette, mais l’arme s’enraya. Heydrich, qui se déplaçait toujours sans escorte, saisit son pistolet et voulut tirer. L’autre lança une grenade. Elle explosa, des éclats perforèrent la banquette et s’enfoncèrent dans le bas-ventre de Heydrich. Il mourut huit jours plus tard d’une péritonite à l’âge de 38 ans. Cela devait rester le seul attentat réussi contre un haut dignitaire nazi au cours des douze années de la dictature.

C’est l’une des raisons pour lesquelles la vie de Heydrich a été portée à l’écran et décrite de nombreuses fois. Mais il aura fallu soixante-dix ans pour qu’une biographie sérieuse, répondant aux exigences scientifiques, soit consacrée à ce froid gestionnaire de l’Holocauste. On la doit à l’historien Robert Gerwarth, qui ne voit pas en Heydrich un fanatique ni un antisémite endurci ; pour lui, il n’est pas l’archétype du « jeune et méchant dieu de la mort » (pour citer le diplomate suisse Carl J. Burckhardt) tellement redouté par ses collaborateurs, dit-on, qu’ils exécutaient sans conditions chacun de ses ordres – cette interprétation en vogue dans l’Allemagne d’après-guerre permettait à chacun de rejeter sa propre culpabilité sur feu Heydrich.

Aux yeux de Gerwarth, l’organisateur de l’Holocauste était un homme plutôt apolitique et peu sûr de lui, qui ne se serait radicalisé qu’après son entrée dans la SS. Ce fait à lui seul le différencie de la « génération de l’absolu » décrite par l’historien Michael Wildt (2) – ces fidèles de Hitler marqués par la défaite de 1918, la révolution, le chaos de la République de Weimar, et qui étaient convaincus de n’être « soumis à aucune norme régulatrice, aucune loi morale ». Heydrich, lui, intégra de façon presque loufoque la machine de mort de Hitler : il se serait laissé entraîner, explique Gerwarth, par sa fiancée, nazie fervente.

En fait, Reinhard Tristan Eugen Heydrich devait devenir musicien ; c’est ce que souhaitait son père Bruno Heydrich, directeur de conservatoire et compositeur d’opéras à ses heures. Mais le fils, bien que doué pour la musique, préféra suivre son penchant pour l’action et s’engagea après le bac dans la Marine. Son rêve : devenir amiral. Hélas ! sa carrière se termina brutalement quand il eut atteint le grade de lieutenant de vaisseau. Heydrich s’était fiancé fin 1930 avec une femme alors âgée de 19 ans, Lina von Osten. Celle qui était jusque-là sa petite amie avait appris leur rupture par courrier, à la réception du faire-part de fiançailles ; le père de la jeune femme fut tellement outré par le comportement de Heydrich qu’il fit appel au conseil d’honneur de la Marine. Le commandant Erich Raeder le jugea effectivement « indigne » d’un officier. Heydrich fut congédié le 30 avril 1931.

Il ne pouvait plus prétendre à une pension et reçut pendant deux ans 200 marks par mois en guise de salaire de transition. Gerwarth écrit qu’Heydrich se serait enfermé dans sa chambre et aurait pleuré pendant des jours. Certes, il reçut une lettre de recommandation de la part de ses chefs (« fiable », « prend son service au sérieux ») et, malgré la situation économique critique, il aurait pu trouver un emploi lucratif, par exemple comme professeur de voile dans un yacht-club. Mais il ne voulait pas, disait-il, être un « domestique pour gosses de riches ». En réalité, selon son biographe, il n’aurait pu « se résigner à la perte du statut social lié au rang d’officier ».

Heydrich chercha du réconfort auprès de sa fiancée. Et Lina von Osten ne faisait aucun mystère de ses convictions politiques. Proche du NSDAP, elle était ouvertement antisémite : « Nous nous sentions provoqués par les Juifs, notait-elle encore dans les années 1970 dans ses Mémoires, et nous avions le sentiment de devoir les haïr (3). »

Lorsque Lina constata, dans les premières semaines de leur relation, qu’Heydrich n’avait encore jamais lu Mein Kampf, elle trouva cela curieux. Et déplora encore plus qu’il se moque du NSDAP, du « caporal bohémien » qui était à sa tête et de cet « orateur boiteux de Goebbels ». Gerwarth juge qu’« on peut difficilement exagérer » l’influence de Lina von Osten et de ses parents sur Heydrich. Ce sont eux qui présidèrent à son « éveil politique », même si c’est finalement la mère de celui-ci qui l’incita à tenter sa chance au sein du parti hitlérien. La mère, comme la fiancée, considérait qu’un poste au sein du NSDAP serait conforme à son rang. Heydrich hésita. À tout prendre, il prétendait à un « poste de direction ». Or il n’y en avait qu’au sein de la petite mais élitiste SS de Heinrich Himmler. Heydrich ne serait donc pas devenu nazi « par conviction idéologique profonde ». Il aurait plutôt voulu retrouver « une vie structurée en uniforme » et ainsi regagner du crédit aux yeux de sa dulcinée.

Pour obtenir le poste de SS, il lui fallait d’abord adhérer au parti. Le numéro 544 916 lui fut attribué. Himmler le reçut le 14 juin 1931, mais il le fit sur un malentendu : il croyait qu’Heydrich avait été « organisateur du service de renseignement » sur la base navale de la Baltique, c’est-à-dire un expert des services secrets. Car Himmler cherchait un homme capable de mettre sur pied un service d’espionnage pour la SS. Heydrich avait tout de même été officier radio. Le chef des SS lui demanda d’esquisser en l’espace de vingt minutes l’organigramme de futurs services secrets, et Heydrich s’exécuta en ayant recours à tout ce qu’il avait pu lire au cours de sa jeunesse dans des romans policiers et d’espionnage ; puis il « mit ses propositions sur papier dans le jargon militaire qui lui était familier », explique Gerwarth. Himmler fut emballé. Il l’embaucha en tant que directeur du « Service Ic » [bientôt rebaptisé le SD, Sicherheitsdienst, « Service de sécurité »], et sa fiancée, qu’il épousa peu après, écrivit à propos de cette journée-là : « C’est le plus beau jour de ma vie, de notre vie. »

Certes, son salaire de 180 marks était bien inférieur à celui d’un ouvrier. Mais l’essentiel, aux yeux de Heydrich, était alors de participer au mouvement révolutionnaire nationaliste hostile à un système politique qu’il rendait à présent responsable de la destruction de son existence bourgeoise. Et il était certain de pouvoir par ce biais impressionner la famille de Lina. Heydrich devint l’idole de ce mouvement, l’homme effectuant le sale boulot. Chef du SD, chef de la Police politique bavaroise, chef de la Police prussienne secrète d’État, à 35 ans chef de l’Office central de la sécurité du Reich, c’est-à-dire de l’autorité qui assura la domination absolue des nazis par la terreur et l’oppression – et qui planifia l’Holocauste.

Juste après l’attentat contre Heydrich, les nazis vengèrent un de leurs exécuteurs les plus zélés : ils rayèrent de la surface du globe deux villages, Lidice et Ležáky. Des milliers de personnes furent tuées ou déportées dans les camps.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 19 septembre 2011. Il a été traduit par Cybèle Bouteiller.

Contradictions africaines

Une photo récente montre Hillary Clinton, hilare, serrant chaleureusement la main du Premier ministre éthiopien. L’Éthiopie est l’un des principaux bénéficiaires de l’aide occidentale et, par ailleurs, des investissements chinois. C’est aussi une dictature. Les prisons sont pleines de journalistes et de dissidents et les sites Web contestataires bloqués. Les reportages sur les enfants mal nourris sont interdits.

« L’Afrique s’éveille », disons-nous. Il ne faut pas voir là une manifestation de crédulité naïve, encore moins de condescendance, mais une référence au point de vue d’une nouvelle génération d’Africains, pour qui l’heure est à la mise en place de formes modernes de gouvernance. En finir avec le clientélisme, la corruption et l’exploitation perverse de l’aide extérieure. Faire progresser la démocratie au sens plein du terme et la notion d’État de droit, permettant aux citoyens de s’informer et de s’exprimer, aux entreprises de prospérer dans un environnement assaini. Pour ne parler que de l’Afrique francophone, la récente mise à l’écart par les urnes d’un chef d’État au Sénégal, la destitution par les armes, en Côte d’Ivoire, d’un despote au profit d’un économiste de haut niveau régulièrement élu, voilà de très bonnes nouvelles. Sur la majeure partie de ce continent de plus d’un milliard d’habitants, les signes d’essor et d’ouverture se multiplient.

Mais, comme l’illustre le cas éthiopien, les forces contraires sont légion. Sait-on que les livraisons d’armes russes et chinoises continuent d’alimenter le conflit du Darfour ? Qu’une guerre pour le contrôle de puits de pétrole se déroule au sud du Soudan ? Qu’en Somalie on coupe les mains et on lapide ? Qu’au Cameroun on emprisonne les homosexuels ? Que la Chine, désormais le principal partenaire commercial du continent noir, forme des fonctionnaires africains aux techniques de contrôle des médias ? Cinquante ans après la parution du livre de René Dumont, la question de savoir si l’Afrique est bien partie reste ouverte.