Freud et la cocaïne

Déjà évoqué par Books (« L’âge d’or de la cocaïne », n° 26, octobre 2011), le livre de Howard Markel est jugé un peu trop révérencieux à l’égard de Freud par un vétéran des « guerres freudiennes », Frederick Crews. Professeur émérite à l’université de Berkeley, Crews a édité l’un des plus savoureux classiques du genre, trop sulfureux pour être traduit en français (1). Dans la New York Review of Books, il apporte de l’eau au moulin d’une thèse formulée dans les années 1980 par un autre spécialiste et contempteur de Freud, Peter Swales : la cocaïne a été le moteur de sa théorie de la libido.

Selon Ernest Jones, le biographe autorisé de Freud, celui-ci a fait usage de la drogue « pendant quinze ans, avec des interruptions ». Il faut distinguer deux périodes principales. La première concerne les années 1884-1887, quand le jeune médecin viennois est encore à la recherche de moyens pour subvenir à ses besoins et offrir un mariage décent à sa fiancée Martha Bernays. Ayant lu dans un journal médical américain financé par une entreprise pharmaceutique commercialisant la cocaïne que celle-ci avait de nombreuses vertus, en particulier celle de libérer de la dépendance à la morphine, il voit une opportunité. « Un seul coup de chance de ce genre pourrait suffire à nous permettre de nous installer », écrit-il à Martha. Il convainc son ami le neurologue Ernst Fleischl, morphinomane, de recourir à la cocaïne et continue à lui en fournir jusqu’à ce que celui-ci sombre dans une psychose due à la double toxicomanie ainsi induite. Freud publie quatre essais plus ou moins fumeux sur la substance entre 1884 et 1887, dans lesquels il reprend à son compte les effets positifs de la drogue recensés dans le bulletin américain. Deux ans après l’échec manifeste du traitement de Fleischl, il vante encore « les résultats étonnamment favorables » de l’administration de cocaïne aux morphinomanes. Il omet de préciser qu’il n’a traité aucun autre cas.

Lui-même en consomme depuis 1884. D’après ses lettres à Martha, il trouve là un moyen de combattre des maux de tête, des accès dépressifs, la panne de l’écrivain et un manque de confiance en ses capacités sexuelles. Ainsi, lors d’une prochaine visite prévue à Wandsbek, il lui signale qu’elle verrait « qui est le plus fort : une gentille petite fille […] ou un grand homme sauvage qui a de la cocaïne dans le corps ». La drogue lui procure aussi une grande excitation intellectuelle.

La seconde période concerne les années 1890, celles où il « découvre » le complexe d’Œdipe (1897) et pose les jalons de sa théorie. Pour obtenir un effet maximum, il applique désormais à l’intérieur de ses narines de la drogue pure fournie par un laboratoire. Son nouvel ami est alors un médecin charlatan du nom de Fliess, lui aussi fasciné par la poudre « magique ». « J’ai besoin de beaucoup de cocaïne », écrit-il à Fliess en 1895. « Il est bien établi que les douleurs gastriques sont particulièrement fréquentes chez celui qui se masturbe », écrira-t-il en 1901 dans le « cas Dora » : « D’après une communication personnelle reçue de Wilhelm Fliess, ce sont précisément des gastralgies de ce type qui peuvent être interrompues par application de cocaïne sur le “point gastrique” qu’il a découvert dans le nez, et qui peut être guéri en cautérisant ce point… » D’après Crews, la cocaïne peut expliquer les accès de type paranoïaque auxquels Freud fut sujet à l’époque, tel son rejet aussi violent que soudain de son vieil ami le médecin Joseph Breuer et son adhésion aux fantasmes numérologiques de Fliess. Elle peut aussi expliquer les expériences d’extralucidité qui conduisirent Freud à ses « découvertes » : « Les barrières se sont soudain levées, les voiles sont tombés, tout est devenu transparent », écrit-il à Fliess en 1895. Et en 1897 : « Ainsi ai-je été capable, avec certitude, de remonter aux origines d’une hystérie […] jusqu’à une séduction survenue pour la première fois à l’âge de onze mois […], et d’entendre les mots échangés par les adultes à ce moment ! Comme le son sorti d’un phonographe. »

Les protestations indignées publiées dans la New York Review of Books après la parution de cet article ne suffisent pas à invalider le diagnostic de Crews : « L’usage de la cocaïne a favorisé une certaine manière de penser, associative, autoconfirmatrice, visionnaire, capable de tout expliquer », ainsi qu’une propension à se considérer comme un « héros solitaire […] ignorant le jugement de ses pairs ».

 

Classes moyennes : peurs infondées ou réelles difficultés ?

L’expression « classes moyennes » fait partie de ces notions des sciences sociales propices à la controverse par la complexité même de leur définition, de leur dynamique et du débat politique qu’elles suscitent. Que des diagnostics forts divergents puissent s’y attacher n’est donc pas pour nous surprendre. Dans une note de l’OFCE – où une définition plurielle des classes moyennes est proposée [1] – nous revenons sur plusieurs dimensions du malaise social de ces groupes sociaux souvent vus comme relativement protégés, pour tenter d’en saisir les fondements objectifs.

Deux thèses sont ici en effet en présence :

– d’une part, la thèse du maintien des classes moyennes dans leur statut de naguère, de l’affermissement de la protection dont elles jouissent et de leur ascension économique confirmée [2] – une thèse qui rend paradoxale la « peur de déchoir » qui les anime ;
– d’autre part, la thèse de la remontée objective de problèmes sociaux, naguère confinés dans les classes populaires (employés et ouvriers, deux groupes sociaux dont les salaires horaires sont semblables) mais dont la diffusion par capillarité est de moins en moins endiguée [3].

Ainsi, des tenants de la thèse optimiste, celle du maintien, affirment que « contrairement aux idées reçues », le déclassement des classes moyennes est une « fiction », ce groupe social « incarnant à la fois une “France qui tient” et une “France qui monte” » (Goux et Maurin). Ainsi, la peur de déchoir serait une réaction psychologique des classes moyennes sans cause réelle.

Dans cette note qui soutient une autre thèse, nous revenons sur plusieurs dimensions de ce diagnostic pour saisir les fondements objectifs de ce malaise des classes moyennes. Nous montrons ainsi que des difficultés croissantes des catégories populaires – par exemple le risque de chômage – remontent en effet progressivement au sein des classes moyennes intermédiaires, dont on ne peut plus dire qu’elles sont protégées. Il s’agit d’un élément de la « théorie du morceau de sucre au fond d’une tasse de café » : si la partie supérieure et moyenne de la société semblent toujours intactes, l’érosion continue, progressant par capillarité de la partie immergée la menace d’une dégradation inévitable, si rien n’est fait.

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Le niveau de vie relatif des classes moyennes intermédiaires a connu son apogée à la fin des Trente glorieuses : depuis la fin de cet âge d’or, la stagnation des salaires et des revenus, la réduction des écarts salariaux avec les classes populaires en emploi (voir graphique), le risque inédit de chômage, l’expansion numérique des diplômes située très au-delà des places disponibles dans les professions intermédiaires, le déclassement scolaire qui s’ensuit, etc. ont été autant de dimensions problématiques analysées dans cette note soulignant l’existence d’un malaise bien réel. Ainsi, il est possible de montrer que, du point de vue des diplômes, la population des classes moyennes intermédiaires est de plus en plus constituée d’une part de cadres potentiels (par leur niveau de diplôme) ayant manqué leur entrée véritable dans les classes moyennes supérieures, faute de places en nombre suffisant, et d’autre part de survivants d’une concurrence exacerbée, témoins de la rétrogradation d’un nombre croissant de personnes de même niveau de diplôme tombées dans les classes populaires.

Dans cette note, nous nous interrogeons donc sur les causes de la déstabilisation du projet de « civilisation de classe moyenne » (Alexandre Koyré) qui avait vu le jour dans le contexte de croissance et de modernité des années 1960 à 1980. La dynamique sociale correspondante n’était pas simplement fondée sur l’expansion numérique des classes moyennes, mais aussi sur un projet social et politique cohérent, aujourd’hui déstabilisé. Quels sont les moyens de renouer avec cette dynamique ? Comment sortir d’un cercle vicieux où, à mesure que les catégories moyennes se désagrègent, nous développons des politiques ciblées sur les catégories les plus en difficulté sans voir qu’elles se nourrissent de la chute de groupes naguère mieux situés et que nous n’avons pas soutenus ? La réponse se situe dans l’investissement productif dans des secteurs porteurs d’avenir de long terme. Faute de comprendre les causes réelles du malaise des classes moyennes et d’en traiter la racine objective, nous pourrions bien nous préparer à une décennie problématique.

Louis Chauvel

[1] Les classes moyennes sont définies dans leur pluralité entre des classes moyennes supérieures qui s’apparentent aux « cadres et professions intellectuelles supérieures », de l’ordre de 10 % des ménages, et des classes moyennes intermédiaires, qui correspondent aux 20 % situés immédiatement en dessous, proches donc des professions intermédiaires définies par l’INSEE.

[2] D. Goux et E. Maurin, 2012, Les nouvelles classes moyennes, Seuil, Paris. Ces idées sont pour la plupart déjà présentes dans S. Bosc, 2008, Sociologie des classes moyennes, La Découverte.

[3] L. Chauvel, 2006, Les classes moyennes à la dérive, Seuil, Paris.

Article paru à l’origine sur le site de l’OFCE.

La saga du baclofène (3) : le vent tourne

En juin 2011, l’Afssaps avait rendu un avis sur l’utilisation du baclofène chez les alcoolo-dépendants, appelé « mise en garde », insistant sur l’absence de données concernant l’efficacité du baclofène et sur les dangers liés à sa prescription : « Le bénéfice du baclofène dans l’alcoolo-dépendance n’est pas démontré à ce jour et les données de sécurité d’emploi dans cette indication, où les doses utilisées sont le plus souvent supérieures à celles évaluées et autorisées, sont limitées. » Cette mise en garde a dissuadé un très grand nombre de médecins de prescrire le baclofène, et les opposants au baclofène, dont les ténors, paradoxalement, se recrutent surtout dans le monde de l’addictologie, l’ont brandie pour justifier leur refus de prescription.

Dès juin 2011, j’ai écrit au directeur général de l’Afssaps avec copie au cabinet du ministre de la santé, pour protester contre cette mise en garde qui ne me semblait pas correspondre aux données acquises de la science. Par ailleurs, elle avait été établie à la suite d’une réunion « d’experts » parmi lesquels certains avaient des liens d’intérêt avec les firmes commercialisant ou devant commercialiser des produits concurrents, dont l’efficacité est d’ailleurs relativement réduite (acamprosate, naltrexone, nalméfène). En réponse à ce courrier, qui n’a jamais été rendu public, l’Afssaps s’était engagée d’une part à faciliter une étude de cohorte, d’autre part de faire le point avec le service de déontologie de l’agence sur les conflits d’intérêts des experts dont elle avait recueilli l’avis. Rien n’a été fait sur ces deux points.

J’ai écrit au professeur Philippe Lechat, en charge du dossier à l’Afssaps, avec double au professeur Dominique Maraninchi, directeur général de l’agence, et au cabinet du ministre de la santé, le 21 septembre, ayant laissé passer les vacances comme cela m’avait été demandé. Le 28 septembre 2011, le professeur Philippe Lechat me répondait qu’il allait attendre « la fin du débat parlementaire sur la nouvelle loi qui se déroule ces jours-ci à l’Assemblée nationale ». Ne voyant toujours rien venir, et la loi relative au renforcement de la sécurité sanitaire du médicament et des produits de santé ayant été votée le 19 décembre 2011, j’ai à nouveau écrit le 18 janvier 2012, puis encore le 2 mars 2012. En réponse, j’ai reçu une lettre du professeur Lechat datée du 23 mars me donnant des éléments d’information parfaitement connus et ne répondant pas à la question qui était posée à l’agence, à savoir réactualiser la mise en garde de juin 2011. Le professeur Lechat écrivait notamment : « Depuis la réunion d’experts de 2011, aucune donnée issue d’une étude clinique de qualité scientifique incontestable n’a été publiée. En revanche, l’Afssaps soutient la mise en place d’un essai clinique. […] Ainsi, nous souhaitons vous rassurer quant à l’intérêt constant que porte l’Afssaps au baclofène dans le traitement de l’alcoolo-dépendance en restant vigilant, afin de répondre à l’attente des patients et d’assurer au mieux leur sécurité. »

Devant cette inertie teintée de mauvaise foi, déplorant surtout que les nombreux et incontestables témoignages d’efficacité du baclofène portés par les patients et les médecins prescripteurs soient ignorés, j’ai écrit le 28 mars 2012 une lettre beaucoup plus vigoureuse à l’égard du ministère de la santé et de l’Afssaps. Le soir même, le professeur Lechat y répondait, d’un point de vue purement règlementaire, expliquant en substance que l’Afssaps ne pouvait pas faire grand-chose tant qu’un laboratoire ne demandait pas d’extension d’autorisation de mise sur le marché pour le baclofène dans l’alcoolo-dépendance. En réponse, une deuxième lettre datée du 30 mars, dans laquelle je déplorais que l’Afssaps ne soit finalement qu’un « effecteur au service de l’industrie », a enfin fait réagir le ministère de la santé et le secrétaire général de l’agence, lequel s’est engagé à actualiser très rapidement le texte de juin 2011. Cette correspondance, rendue publique au fur et à mesure de son déroulement, se trouve sur le site atoute.org (p. 1 et 2), Il aura donc fallu menacer publiquement de poursuites pénales le ministre de la santé et le directeur général de l’Afssaps pour avoir enfin la réaction qui était demandée depuis juin 2011. Plusieurs organes de presse annonçaient alors le développement d’un scandale pire que celui du Médiator (voir Paris Match et Slate).

Ces circonstances expliquent que le nouveau texte de l’Afssaps mis en ligne le 24 avril 2012 soit beaucoup plus positif à l’égard du baclofène. Il reconnaît son utilité chez « certains patients » (sic) et rappelle que les données de pharmacovigilance sont plutôt rassurantes. Cette nouvelle mise au point paraît beaucoup plus fidèle aux données actuelles de la science et aurait tout à fait pu être faite dès juin 2011, car les données complémentaires acquises depuis ne font que confirmer ce que l’on savait déjà à cette date, même si une publication récente dans la revue Alcohol and Alcoholism peut servir de prétexte à cet aggiornamento. En effet, une étude observationnelle à peu près comparable et due à Ameisen et Beaurepaire était déjà disponible en 2010, et les données de pharmacovigilance pour un produit utilisé depuis des décennies, y compris à fortes doses par les neurologues, étaient déjà rassurantes.

Salué immédiatement par la presse comme un feu vert donné par l’Afssaps à l’utilisation du baclofène, ce revirement de situation est une bonne nouvelle pour l’ensemble des patients alcoolo-dépendants qui souhaitent être traités par cette molécule particulièrement efficace, et qui trop souvent encore se voient opposer un refus de la part des prescripteurs potentiels.

L’Afssaps précise dans sa mise au point que « la prise en charge de l’alcoolo-dépendance implique une approche globale par des médecins expérimentés dans le suivi de ce type de patients dépendants ». Ces termes vagues et pour tout dire diplomatiques (Quelle approche médicale ne serait-elle pas globale ? Quel médecin ne se croit-il pas expérimenté après dix ans d’études et quelques années de pratique ?) laissent une grande liberté d’interprétation et facilitent de fait une large prescription du baclofène. C’est heureux. Merci l’Afssaps !

Bernard Granger

 

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

 

Une histoire sociale du Titanic

Le naufrage du Titanic, qui s’est englouti dans les eaux de l’Atlantique au large de Terre-neuve dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 après avoir heurté un iceberg, en emportant dans la mort quelque 1 500 personnes, n’est ni le plus important désastre maritime de l’histoire, ni même la catastrophe de ce type la plus meurtrière ayant eu lieu en temps de paix. Durant la Seconde Guerre mondiale, le torpillage du Wilhelm Gustloff et du General von Steuben par des sous-marins soviétiques, ainsi que le bombardement du Cap Arcona et du Thielbek par l’aviation alliée, firent plusieurs fois le même nombre de victimes. En dehors d’une période de conflit, une demi-douzaine de naufrages, dont celui du Doña Paz dans l’archipel des Philippines, en 1987, suite à une collision avec un pétrolier, se sont traduits par un bilan plus lourd. Pourtant, alors que les noms de ces bateaux ne sont aujourd’hui familiers que des spécialistes de l’histoire militaire ou maritime, celui du Titanic est pratiquement devenu synonyme de « naufrage » et l’emblème de cette forme d’accident. Et l’histoire des circonstances dramatiques dans lesquelles la traversée inaugurale du grand paquebot, de Southampton à New York, s’est interrompue au bout de cinq jours, est entrée à jamais dans la mémoire collective, fait l’objet d’une curiosité insatiable et suscite un intérêt qui ne s’est jamais tari.

Dans le prolongement des témoignages des survivants, dont plusieurs (les passagers Archibald Gracie et Lawrence Beesley, la stewardess Violet Jessop et le second officier Charles Lightoller) ont publié leurs souvenirs, des centaines de livres ont été rédigés au sujet du Titanic. Un des plus fameux est la première histoire complète de la catastrophe, La Nuit du Titanic, de Walter Lord, publié en 1953 et constamment réédité depuis lors. Le flot continu d’ouvrages qui coule sur ce thème depuis plusieurs décennies s’est gonflé de plusieurs dizaines de nouveaux titres au cours des derniers mois, alors que l’on approchait du centième anniversaire de l’événement. L’ensemble hétéroclite que forme cette vaste littérature comprend des récits plus ou moins romancés du déroulement du naufrage ; des biographies de passagers célèbres et de protagonistes clés comme l’ingénieur qui a dessiné le Titanic, Thomas Andrews et le capitaine qui le commandait, Edward John Smith (tous les deux ont péri avec le navire) ; des œuvres de fiction mettant en scène, à côté de personnes réelles, des personnages inventés, dont un roman de Beryl Bainbridge ; une abondante quantité de divagations et d’élucubrations sur les « mystères du Titanic », exploitant les mille rumeurs qui ont circulé au sujet du navire et de l’accident ; l’exposé d’un scénario fantaisiste de fraude à l’assurance relevant de la catégorie des « théories de la conspiration » et sa réfutation dans un autre ouvrage, etc.

Des historiens du Titanic se sont aussi intéressés de près aux différents facteurs à l’origine du naufrage ou expliquant l’étendue de ses conséquences. Plusieurs éléments sont en cause, dont l’enchaînement et la combinaison se sont révélés fatals : la fausse impression de sécurité qu’engendrait l’existence de compartiments étanches (contrairement à ce que veut la légende, le Titanic n’a jamais été présenté comme « insubmersible » avant le drame, mais tout le monde se comportait comme s’il l’était) ; la vitesse excessive du navire, que le capitaine n’avait pas jugé opportun de réduire malgré la présence annoncée d’icebergs ; un mauvais réflexe de l’homme de barre, qui aurait mieux fait de laisser le Titanic emboutir frontalement l’obstacle plutôt que de tenter de l’éviter, ce qui a eu pour résultat d’entailler sa coque sur une grande partie de son flanc ; l’insuffisance du nombre de canots de sauvetage, qu’explique la réglementation très peu exigeante de l’époque ; l’état d’impréparation de l’équipage et la désorganisation de l’évacuation, qui ont fait que de nombreuses chaloupes ont été mises à l’eau à moitié remplies, enfin, le retard avec lequel les secours sont arrivés. Bien que son bateau fût apparemment très proche et que des membres de son équipage aient aperçu les fusées de détresse de Titanic, le capitaine du cargo mixte Californian, Stanley Lord, n’a en effet pas estimé nécessaire de faire route dans sa direction ; et lorsque le paquebot Carpathia, commandé par Arthur Rostron, bien plus éloigné mais qui avait, lui, capté les messages radio du Titanic (contrairement au Californian, dont l’opérateur radio était allé se coucher) arriva enfin sur les lieux, ce fut seulement pour recueillir 700 survivants grelottant dans une vingtaine de chaloupes qui flottaient au milieu des cadavres de centaines de malheureux, morts depuis longtemps d’hypothermie dans l’eau à – 2 degrés.

Dimension mythique

Quelques semaines après l’événement, un premier film était réalisé à son sujet, qui mettait en scène dans son propre rôle une actrice américaine figurant parmi les rescapés. Il allait être suivi par de nombreux autres, dont une œuvre allemande de propagande anti-britannique tournée durant la seconde guerre mondiale à demande de Joseph Goebbels, l’adaptation à l’écran du livre de Walter Lord, avec Kenneth More dans le rôle de l’officier Charles Lightoller, présenté comme le héros de l’histoire, et bien sûr le fameux blockbuster de James Cameron, qui a fait démarrer la carrière de Leonardo DiCaprio et de Kate Winslet et vient de ressortir sur les écrans en 3 D, en coïncidence avec le centième anniversaire du naufrage. À cette occasion, plusieurs « mini-séries » télévisées ont également été réalisées, dont une par Julian Fellowes, concepteur de la série Downton Abbey dans l’intrigue de laquelle la disparition d’un personnage dans l’accident du Titanic joue un rôle clé, ainsi que plusieurs « docu-fictions ». Le naufrage du Titanic a par ailleurs donné lieu à une grande quantité de poèmes (dont le plus célèbre est dû à Thomas Hardy) et est évoqué dans une série de chansons. Des expositions permanentes ou mises sur pied pour célébrer son anniversaire lui sont consacrées, ainsi qu’une dizaine de sites web, dont plusieurs très riches et maintenus de manière professionnelle.

Qu’est-ce qui explique ce spectaculaire engouement pour le Titanic, la fascination qu’exerce sur nous l’histoire d’une tragédie remarquable à bien des égards, certes, mais loin d’être la seule en son genre depuis que les hommes naviguent ? Contrairement, notamment, à la plupart des bâtiments coulés en temps de guerre, le Titanic n’a pas sombré immédiatement mais est resté à flots durant presque trois heures : bien assez de temps pour laisser se développer une série de drames individuels de nature à frapper les imaginations, et dont les récits des témoins nous permettent de nous faire une idée très concrète. Le fait qu’il s’agissait du premier voyage d’un paquebot prestigieux n’a par ailleurs que contribué à renforcer l’impression d’une malédiction, le sentiment que les dieux venaient de châtier, une fois encore, l’orgueil humain. L’histoire du Titanic possède de fait une dimension mythique – nous l’investissons d’une signification symbolique. En contraste avec les autres désastres (le torpillage du paquebot Lusitania trois ans plus tard, par exemple), souligne Daniel Mendelsohn dans un très intelligent article du New Yorker, le naufrage du Titanic a l’air de nous dire quelque chose. Mais quoi exactement ? Pour certains, son histoire est une fable morale sur la technique et l’hubris des hommes. On a vu aussi dans l’accident le symbole de la fin d’un monde, la conclusion dramatique de l’ère edwardienne, dont il marquait en un sens l’apothéose, une anticipation de la Grande Guerre qui allait éclater deux ans plus tard, voire du XXe siècle entier et de ses convulsions (« D’une certaine manière, l’iceberg représente le XXe siècle », commente significativement Roger Ebert dans sa critique du film de James Cameron). Pour Daniel Mendelsohn, le pouvoir qu’a sur nous l’histoire du Titanic s’explique largement par la façon dont elle incorpore une série de thèmes fondamentaux qu’on retrouve dans la littérature et les tragédies antiques.

Un microcosme

Si cette catastrophe nous impressionne à ce point, c’est toutefois aussi parce qu’elle est extraordinairement chargée en termes sociaux. Le Titanic, on l’a souvent fait remarquer, était un microcosme à l’image du monde qui l’avait conçu et réalisé. La population qui déambulait sur ses ponts et dans ses coursives était comme une coupe verticale de la société de l’époque, dont la vie à bord exprimait les valeurs, reproduisait les usages et reflétait les tensions et les contradictions. Parmi les livres récents sur le Titanic, il en est un qui aide tout particulièrement à mettre cet aspect en lumière : Titanic Lives, de Richard Davenport-Hines, l’ouvrage certainement le plus original et le plus fouillé de ceux qui sont parus en association avec la commémoration du naufrage, et l’un des mieux écrits.

Un de ces historiens indépendants, touche-à-tout et fins stylistes que la Grande-Bretagne semble avoir le secret de produire, dont Adam Nicolson et Philip Hoare, pour ne citer que deux noms, constituent deux autres brillants exemples, Richard Davenport-Hines est notamment l’auteur d’une biographie du poète W.H. Auden ; d’un pénétrant essai biographique au sujet de Marcel Proust prenant prétexte de l’évocation du fameux dîner organisé à l’hôtel Majestic au cours duquel il a échangé trois mots avec James Joyce pour analyser très finement la psychologie compliquée de l’écrivain, notamment le rôle joué par son homosexualité dans son œuvre ; d’un essai sur la persistance des thèmes de la littérature gothique à travers les siècles et d’une histoire sociale des drogues remarquablement documentée, qui se conclut par un plaidoyer pour des approches alternatives aux politiques de répression de leur trafic et de leur usage, qui semblent bien avoir échoué à atteindre leurs objectifs. À la fois fortement intégré dans l’establishment (il a également publié la biographie d’une aristocrate anglaise fameuse, Lady Ettie Desborough, et édité la correspondance de l’historien d’Oxford Hugh Trevor-Roper avec le critique d’art Bernard Berenson), et marginal par ses intérêts et beaucoup de ses vues, Davenport-Hines était en un sens le meilleur auteur possible pour traiter d’un tel sujet.

L’objet de ce livre, fait-il remarquer dans les premières pages, est le navire que possédait le milliardaire John Pierpont Morgan et l’univers des « figures titanesques » qu’étaient les dirigeants industriels et financiers du capitalisme triomphant de l’époque (les Rockefeller, Vanderbilt, Carnegie, Krupp, Ballin, Rathenau ou Henkel-Donnesmark), « mais aussi les centaines de milliers de travailleurs qui étaient nécessaires dans les mines, les usines, les équipes d’ouvriers, les ateliers et les commerces d’Europe et d’Amérique – et les milliers d’artisans, de mécaniciens, d’ingénieurs et de spécialistes ». En un mot, la société toute entière qui a généré le Titanic, dans le fonctionnement de laquelle ce navire et les autres grands transatlantiques jouaient un rôle important, et dont un échantillon représentatif se trouvait à son bord. C’est à la description de cette société qu’est consacrée la plus grande partie de Titanic Lives, dont le récit du naufrage et de ses suites n’occupe que le dernier quart.

Les passagers

Davenport-Hines n’est pas le seul ou le premier à s’intéresser aux passagers du Titanic. Bien des livres sur le sujet ont pour contenu essentiel ou pour fil conducteur principal la vie d’une sélection d’entre eux, avant, durant et après le drame. Parmi ceux qui ont été publiés au cours des derniers mois, c’est notamment le cas de Shadow of the Titanic d’Andrew Wilson et de Gilded Lives, Fatal Voyage d’Hugh Brewster. Comme le trahit le sous-titre de ce dernier ouvrage (The Titanic’s First-Class Passengers and their World), le plus souvent, notamment parce que leur existence est bien mieux documentée, c’est sur les riches occupants des ponts supérieurs que l’attention s’est concentrée : le milliardaire John Jacob Astor, mort dans le naufrage, et sa femme Madeleine, qui lui survécut ; le major Arthur Peuchen et le major Archibald Butt, collaborateur proche du président des États-Unis à l’époque, William Taft ; les époux Isidor et Ida Strauss, entrés dans la légende pour avoir décidé de mourir ensemble sur le Titanic, madame Strauss refusant d’abandonner le navire conformément à l’instruction « Les femmes et les enfants d’abord » et de se séparer de son mari après trente ans de vie commune ; Sir Cosmo Duff Gordon et sa femme, la créatrice de mode Lucy Duff Gordon, célèbres pour avoir quitté le Titanic en train de sombrer dans un canot de sauvetage presque vide et qui furent accusés, à tort apparemment, d’avoir soudoyé les personnes à son bord pour qu’elles ne tentent pas d’aller récupérer d’autres naufragés en train de se débattre pathétiquement dans l’eau glacée (la triste vérité est qu’un seul canot est revenu en arrière, les occupants de tous les autres restant figés par la crainte que leur embarcation ne soit prise d’assaut et ne chavire).

Richard Davenport-Hines consacre de nombreuses pages à ces fameux personnages, dont il décrit la vie à bord du Titanic de façon détaillée. Dans l’ensemble, son jugement sur les passagers de première classe et le monde dont ils émanaient est sévère. Les capitaines d’industrie du début du XXe siècle, fait-il remarquer, piétinaient brutalement les formes et les traditions : « Leurs voix sont faites pour la vitesse, le mouvement, la nouveauté, l’instabilité. Leur argent est utilisé pour des choix soudains [..] qui déstabilisent les autres. Des décisions impulsives, péremptoires [..] sont les preuves de leur pouvoir. Ils jettent au feu les arrangements des autres, pour que la splendeur éclatante de leur réputation soit vue à des kilomètres. »

Le grand mérite de Titanic Lives est de faire place, à côté de ces figures illustres et familières, à tous les autres occupants du navire, dont Davenport-Hines, grâce à un travail de recherche approfondi, s’est employé à reconstituer l’existence avec presque autant de précision que celle des habitués du pont-promenade. Il nous offre ainsi les portraits, dressés avec finesse, sensibilité et compassion, d’une série de passagers de troisième classe, une foule essentiellement composée d’émigrants (les plus nombreux étaient les Britanniques, les Irlandais et les Scandinaves), de voyageurs de deuxième classe, souvent oubliés entre les deux autres catégories aux caractéristiques plus frappantes en termes dramatiques (ils étaient « ecclésiastiques, professeurs, hôteliers, ingénieurs, commerçants, employés »), ainsi que de membres de l’équipage : officiers, marins, stewards et stewardesses, le personnel du restaurant (payé non par la compagnie White Star Line, mais par le gérant Luigi Gatti, propriétaire de plusieurs établissements à Londres) et les deux télégraphistes du bord, entrés dans l’histoire avec les appels de détresse lancés par le navire, qui étaient employés par la société Marconi.

Il est de tradition, dans les livres et les films consacrés au Titanic, de monter en épingle le contraste entre l’élite dorée de la première classe, dont les membres s’étalaient dans de vastes cabines, et les émigrants massés dans l’entrepont. L’image que donne le film de James Cameron à cet égard, par exemple, est pratiquement celle d’une authentique guerre des classes (raison pour laquelle il a été loué lors de sa sortie par le président chinois Jiang Zemin). Richard Davenport-Hines tend à nuancer fortement cette vision. Contrairement à ses concurrentes anglaise, la Cunard Line, et allemande, la Hamburg-Amerika Line, dont tout l’effort visait à exploiter des paquebots de plus en plus rapides, la White Star Line mettait résolument l’accent sur l’aménagement de ses bâtiments. Sans bénéficier du luxe dont profitaient les détenteurs de billets de première classe, les passagers de troisième classe du Titanic voyageaient dans des conditions de confort et de propreté d’une grande décence, très supérieures à celles, souvent scandaleuses, qu’on trouvait sur d’autres bateaux d’émigrants. S’il fallait assimiler une partie de la population du Titanic, dans les termes marxistes, au prolétariat, ce serait, bien plus logiquement, l’équipage, plus précisément les catégories subalternes du personnel de bord : les stewards et stewardesses, soumis aux caprices des passagers et astreints à des horaires très lourds et, bien davantage encore, les chauffeurs et les soutiers, dont Davenport-Hines décrit en termes saisissants les épouvantables conditions de travail dans les entrailles du Titanic, s’épuisant à alimenter 24 heures sur 24 la trentaine de chaudières du navire, sans jamais voir la lumière du jour.

Témoignages et opinions d’écrivains

Différents éléments contribuent à rendre ce tableau de la vie à bord du Titanic et dans les différents segments de la société qui l’a vu naître particulièrement riche, vivant et réussi. Le premier est que Davenport-Hines n’hésite pas à sortir des limites de son sujet étroitement défini pour évoquer des aspects indirectement liés au naufrage mais dont la description aide à percevoir celui-ci dans son contexte : les tensions sociales, politiques et religieuses dans la ville de Belfast, en Irlande du Nord, où était situé le chantier naval de la Harland & Wolff dans lequel a été construit le Titanic ; l’histoire à succès de cette compagnie, dirigée par Lord William Pirrie, et de la White Line Star que présidait Joseph Bruce Ismay ; la saga des autres grands transatlantiques de l’époque : l’Olympic (navire jumeau du Titanic) et le Britannic de la White Star Line, le Mauritania, le Lusitania et l’Aquitania de la Cunard Line et l’Imperator de la Hamburg-Amerika Line ; le mode de vie ostentatoire et la vision du monde des nouveaux riches américains issus de deux ou trois générations d’immigrés ayant réussi (« Les Astor et les Guggenheim étaient différents par l’origine, la race, la religion, le caractère et l’histoire personnelle, mais ils partageaient certaines convictions : ils croyaient en leur supériorité ») ; la vie dans les villages italiens et grecs dépeuplés par l’émigration, et les conditions cruelles et humiliantes dans lesquelles se déroulaient le tri des immigrants à leur arrivée sur l’île d’Ellis Island dans la baie de New York, et la quarantaine qui leur était imposée, etc.

Pour illustrer son récit, Richard Davenport-Hines fait de surcroît largement appel à la littérature et aux témoignages éclairants des écrivains. Ceux qui se sont exprimés au sujet de la catastrophe comme H.G. Wells, G.K. Chesterton, Joseph Conrad et Upton Sinclair (curieusement, il omet de mentionner G.B. Shaw, qui se fit remarquer en mettant ouvertement en cause le capitaine Smith et Arthur Conan Doyle, qui lui répondit en défendant l’honneur de l’officier), mais aussi Edith Wharton, Somerset Maugan, Washington Irving, Evelyn Waugh et Henry James, toujours très judicieusement cités. Enfin, il y a la qualité du style, Davenport-Hines s’exprimant dans cette langue élégante, raffinée, précise, évocatrice, colorée et chatoyante que nous ont fait connaître et apprécier ses livres précédents.

Les femmes et les enfants d’abord

Les derniers chapitres de Titanic Lives contiennent un récit synthétique de ce qui s’est passé dans la nuit du 14 au 15 avril et des suites de la catastrophe : la rencontre avec l’iceberg, l’évacuation du navire dans la confusion et le lancement maladroit des canots de sauvetage, le sort affreux de tous ceux qui n’avaient pas pu y prendre place et le destin de quelques-uns des survivants dans les années et les décennies qui suivirent : certains ont mené une existence normale et heureuse, d’autres ont connu le malheur, et plusieurs se sont suicidés, pour des raisons parfois indépendantes du naufrage et parfois liées à celui-ci. Comme tous ceux qui se sont intéressés au sujet, il tente de répondre aux questions qui se posent inévitablement à propos de la catastrophe : l’accident aurait-il pu être évité ? Comment expliquer les frappantes disparités qui entachent le bilan ? Des 324 passagers de première classe, 201 ont survécu, mais 181 passagers de troisième classe seulement sur un total de 708. Au total, 74 % des femmes ont échappé à la mort contre 20 % des hommes. L’équipage a payé un lourd tribut, puisque les trois quarts de celui-ci ont péri. Ces chiffres ne sont pas trop difficiles à interpréter. Dans l’ensemble, la consigne « Les femmes et les enfants d’abord » a été scrupuleusement respectée, un des officiers l’appliquant même dans le sens plus rigoureux « seulement les femmes et les enfants ». (Si un certain nombre de femmes de troisième classe ont refusé de grimper dans une chaloupe sans leur mari ou se sont montrées réticentes à le faire, avance Davenport-Hines, c’est en partie au moins parce qu’elles dépendaient totalement de leur compagnon en termes économiques.) À l’évidence, les passagers de première classe avaient par ailleurs davantage de chances d’accéder aux canots : ceux-ci étaient suspendus dans des bossoirs situés sur le pont supérieur ou arrimés à proximité ; contrairement à ceux de première classe, les hommes de troisième classe se sont vus interdire par l’équipage d’accompagner leur femme sur le pont ; et sans que ceci implique de politique délibérée et systématique de discrimination, certaines des grilles installées à la demande du gouvernement américain entre les parties du Titanic affectées aux immigrants et le reste du navire dans un souci d’hygiène et de prévention d’éventuelles contagions sont longtemps restées fermées.

Dans les dernières pages du livre, Richard-Davenport Hines évoque le travail des deux commissions d’enquête mises sur pied immédiatement après la catastrophe, l’une, aux États-Unis, présidée par le sénateur William Smith, la seconde, en Grande-Bretagne, par un juge spécialisé dans les affaires maritimes, Lord Mersey. Très dur pour le sénateur américain, qu’il accuse, comme Conrad l’avait fait à l’époque, d’avoir cherché des boucs émissaires ainsi que d’avoir voulu faire les titres de la presse pour des raisons électorales, très élogieux, à l’inverse, à l’égard du juge anglais, Davenport-Hines propose ses propres conclusions, qui sont sévères mais mesurées et rejoignent largement celles des deux commissions : le naufrage du Titanic est le résultat d’erreurs de navigation ; conformément à la pratique courante à l’époque, le capitaine Smith a négligé de diminuer la vitesse du navire dans une zone dangereuse ; la manœuvre inappropriée du timonier a aggravé les conséquences du choc avec l’iceberg ; et le capitaine n’a pas réussi à mettre en œuvre de manière efficace la procédure d’abandon du navire.

Les commissions d’enquête blanchirent pourtant la mémoire de Smith, ainsi que le capitaine du Californian Stanley Lord, dont la réputation ne se remit cependant jamais de l’affaire. Suite au désastre, la réglementation maritime a été modifiée de manière à inclure une série de dispositions qui nous semblent rétrospectivement relever du simple bon sens : les paquebots ont été tenus d’être équipés de suffisamment de canots de sauvetage pour accueillir la totalité des passagers et de l’équipage, avec obligation d’entraîner ce dernier à leur maniement ; au-delà d’une certaine capacité, il est devenu obligatoire pour tous les navires naviguant en haute mer d’assurer une veille radio permanente ; une patrouille internationale de surveillance des icebergs a été créée, et les routes maritimes dans les zones exposées ont été déplacées vers le sud.

Dans son compte rendu des séances des commissions d’enquête, Richard Davenport-Hines ne s’attarde pas sur une audition particulièrement attendue, celle de l’armateur Joseph Bruce Ismay, auquel il était reproché d’avoir conservé par devers lui un message radio annonçant la présence d’icebergs sur la route du Titanic et donné l’ordre au capitaine Smith de maintenir une vitesse élevée pour ne pas compromettre l’arrivée à New York dans les délais annoncés. Disculpé de ces accusations, comme de celle d’avoir pris place dans un des canots de sauvetage, ce qui lui permit de rester en vie, il traînera cependant toute sa vie le stigmate de son comportement à cette occasion et vivra le reste de son existence dans une semi-réclusion. Dans How to Survive the Titanic. The Sinking of J. Bruce Ismay, Frances Wilson raconte avec beaucoup de talent la vie de l’armateur, dont elle compare le destin à celui du Lord Jim, dans un très beau chapitre au sujet de Joseph Conrad.

Un âge révolu

Contrairement à ce que certains critiques n’ont pas hésité à imprudemment affirmer, Titanic Lives n’est bien sûr pas « le livre définitif » sur le Titanic. Mais c’est assurément l’un des plus beaux jamais écrits sur le sujet. Pour les aspects spécifiques qu’il traite, il risque de surcroît de rester longtemps indépassé. Parmi les publications récentes, les meilleurs ouvrages d’introduction générale à l’histoire du Titanic sont sans doute The Rough Guide to the Titanic de Greg Ward, exceptionnellement clair et pédagogique, et, en français, Il était une fois le Titanic de Gérard A. Jaeger. Ceux qui veulent en savoir davantage sur les circonstances exactes et les causes du naufrage liront avec profit Why the Titanic Sank de W.B. Bartlett, Titanic Tragedy de John Maxton-Graham et Titanic on Trial de Nic Compton. Sur l’histoire culturelle du Titanic, sa place dans la culture populaire et le mythe dont il est devenu l’objet, les meilleures références demeurent les ouvrages classiques de Steven Biel Down with the Old Canoe, Paul Heyer Titanic Legacy et Richard Howells The Myth of the Titanic. Mais pour qui veut comprendre la société qui a produit le Titanic, le monde dont provenaient ses passagers et son équipage et dont son histoire réverbère les caractéristiques, Titanic Lives de Richard Davenport-Hines risque de rester longtemps irremplaçable.

Ce monde-là a bel et bien disparu. Lorsque le Costa Concordia s’est échoué sur les côtes de l’île de Giglio, au début de cette année, il s’est naturellement trouvé des journalistes pour faire référence au Titanic. Compréhensible, parce que nous ne pouvons pas voir l’épave d’un grand bateau sans que nous vienne à l’esprit l’image du Titanic s’abîmant dans les flots, un tel rapprochement est en réalité dépourvu de fondement. Les piscines, les théâtres et les gymnases des gigantesques paquebots de croisière d’aujourd’hui peuvent faire songer aux installations luxueuses dont étaient équipés les transatlantiques d’antan. Et l’on ne peut qu’être frappé d’entendre les responsables de la Carnival Corporation utiliser, pour vanter leur flotte, des mots qui font fidèlement écho à ceux qu’employaient ceux de la White Star Line pour témoigner de leur volonté de rassurer les passagers du Titanic : « Tout a été fait pour que les personnes à bord oublient qu’elles sont sur un bateau. » Mais ces ressemblances superficielles ne peuvent masquer de profondes différences. Utilisés pour le cabotage dans les eaux chaudes et calmes de la mer des Caraïbes, de monstrueux bâtiments comme l’Allure of the Seas et l’Oasis of the Seas, véritables villes flottantes capables d’accueillir plus de 6 000 passagers, n’ont jamais eu vocation à traverser l’Atlantique, sur lequel ils ne s’aventureraient pas sans prendre d’énormes risques. Contrairement aux grands paquebots transatlantiques de l’époque du Titanic, les pharaoniques navires de croisière contemporains ne sont en effet pas avant tout des moyens de transports mais, essentiellement, des lieux de loisirs mobiles. Et les passagers qui montent à leur bord le font strictement par plaisir. À l’époque où les grands liners représentaient « the only way to cross », pour reprendre le titre de la magnifique histoire de l’âge d’or de la navigation transatlantique par John Maxtone-Graham, leurs passagers y embarquaient par nécessité : parce que leurs affaires les appelaient de l’autre côté de l’Océan pour les plus fortunés, pour chercher du travail et commencer une nouvelle existence dans le cas des émigrants. Avec le développement de l’aviation commerciale, qui s’est amorcé quelques années seulement après le naufrage du Titanic, cette époque a définitivement pris fin. Et le sentiment d’avoir affaire, avec ce fameux navire, à ce qui est à la fois le produit, le reflet et le symbole d’un âge révolu, ne fait qu’ajouter à l’emprise qu’exerce sur nous une histoire déjà surchargée de significations.

Michel André

 

Comment j’ai changé de position sur le vote obligatoire

Trop souvent, les participants à un débat argumentent sans envisager d’avoir à modifier une position qu’ils ont construite en amont et qu’il s’agit pour eux de défendre pour l’emporter sur d’autres points de vue. Cela est particulièrement net en matière politique :  faire preuve de rigueur et d’honnêteté intellectuelle est plus facile dans la vie philosophique ou  scientifique que dans la vie politique, comme Max Weber l’explique dans ses célèbres conférences traduites en français sous le titre Le Savant et le Politique.

La confrontation des approches d’une question donnée, si elle est bien organisée, peut permettre, en offrant l’occasion d’examiner rationnellement les raisonnements et les analyses des uns et des autres, d’écarter les a priori non fondés, les approches insuffisamment élaborées, les erreurs et, à la limite, de déboucher sur le consensus. Cette idée, qui est au cœur de la théorie de l’agir communicationnel proposée par Jürgen Habermas dans les années 1980, implique bien des vertus démocratiques. Elle exige évidemment des participants qu’ils sachent combiner la défense de leur perspective, et l’écoute les uns des autres.

Une expérience récente me permettra d’illustrer concrètement ce propos. Elle a trait à une question politique : ne faut-il pas rendre le vote obligatoire ?

Au début décembre 2011, Louis-Georges Tin, président nouvellement élu du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) – un mouvement dont je préside le Conseil scientifique – m’en soumet l’idée, que je trouve excellente. Il en souligne divers avantages, et d’autres nous viennent à l’esprit au cours de notre discussion. Nous décidons de rédiger de concert une tribune sur cet enjeu, et de la proposer au quotidien Le Monde. Elle paraît (le Monde.fr, 14 décembre) sous un titre sans nuance : « Vive le vote obligatoire ! »

Nos arguments sont forts : l’abstention est un fléau qui atteint d’abord les plus défavorisés, victimes d’une sorte de suffrage censitaire non-dit, elle concerne les jeunes de banlieue ou du monde rural, les ouvriers, les personnes âgées et isolées, les Noirs, etc. Le vote obligatoire, qui existe dans d’autres pays, pourrait y mettre fin, surtout si en l’instaurant, la loi impose aussi de comptabiliser le vote blanc. Notre article envisage aussi quelques objections, les unes pratiques (comment éventuellement sanctionner ceux qui ne votent pas lorsqu’ils sont pauvres, et déjà exclus de la vie civique ?), les autres plus théoriques : le vote obligatoire ne favoriserait-il pas le populisme et la démagogie, en direction de nouveaux électeurs peu éduqués – un argument dangereux, utilisé dans le passé pour restreindre les droits civiques des pauvres, des femmes, des jeunes, des ouvriers. Chacun ne devrait-il pas être libre de voter, ou non ? Ne constate-t-on pas d’ailleurs que le vote obligatoire n’est pas nécessairement une marque de démocratie, puisqu’on le rencontrait dans l’Égypte de Moubarak ou à Singapour ? Le libéralisme, ici, oublie le fait que la vie collective démocratique peut impliquer des obligations, des devoirs, à l’image par exemple de l’école obligatoire, qui  est au service de toute la collectivité, et contribue à élargir la République.

Dans le même contexte, le CRAN organise une conférence de presse autour de cette proposition, j’y participe, et un argument supplémentaire est fourni par un historien proche du CRAN, François Durpaire : au Brésil, où existe le vote obligatoire, les plus défavorisés ne votent pas nécessairement en masse, mais l’essentiel est ailleurs, il tient au fait que les acteurs politiques prennent beaucoup plus en compte leurs attentes et leurs demandes.

C’est alors que je suggère à Louis-Georges Tin d’organiser une journée d’études sur le fond à laquelle seraient associés la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, que je dirige, et le CEVIPOF, dirigé par Pascal Perrineau. Ce dernier accepte bien volontiers, le projet est vite lancé, nous convions un constitutionnaliste, Didier Maus, des chercheurs, des responsables politiques et associatifs, et proposons un titre cette fois-ci ouvert et interrogatif: « Le vote obligatoire : pourquoi pas ? ».

Le colloque du 27 mars 2012 est une réussite intellectuelle, on le verra, et un « bide » : une quinzaine de personnes tout au plus sont venues en plus des intervenants, et ce sont pour la plupart des amis très proches de l’un ou l’autre des organisateurs. La rencontre ayant été bien préparée et annoncée, il faut se résoudre à admettre que la question posée ne fait pas recette. C’est d’ailleurs ce que confirme Didier Maus, qui retrace avec précision l’historique des propositions de lois qui, en France, depuis plus de deux siècles et surtout sous la Ve République, ont tenté à plusieurs reprises d’imposer le vote obligatoire : ces propositions n’ont jamais été l’occasion de vives discussions ou de grands débats. D’ailleurs, elles ont pu provenir aussi bien de la droite que de la gauche.

Le vote obligatoire n’est donc pas une thématique mobilisatrice, alors même que l’abstention est une question lancinante, surtout en temps de campagne et d’élections. Je note donc ce paradoxe, pour en faire état dans les remarques conclusives que je dois formuler à la fin de la rencontre : il est maladroit de tenter de mettre en débat une telle thématique au moment où tant de Français se désintéressent de la politique, c’est le genre de question dont on ne peut traiter qu’à contretemps.

Je me dis aussi que les abstentionnistes ne constituent pas en eux-mêmes une force capable de se lancer dans un combat politique, ce ne sont pas des acteurs susceptibles d’action collective et d’autonomie, c’est pourquoi ceux qui voudraient rendre le vote obligatoire n’obtiennent pas un grand écho au sein de la société. C’est pourquoi aussi je suis entièrement en phase avec Christophe Carêche, député socialiste, quand il explique en milieu d’après-midi que la seule façon réaliste d’envisager le vote obligatoire est de le proposer au milieu d’un ensemble de dispositions dont il ne serait qu’un élément, sans l’isoler, par conséquent, de propositions plus fortes ou mobilisatrices, relatives par exemple, au non-cumul des mandats, à la lutte contre les conflits d’intérêt, le clientélisme ou la corruption.

Mais qu’est-ce que l’abstention ? Les chercheurs en sciences politiques, Anne Muxel et Pascal Perrineau, chacun pour sa part, apportent ici un éclairage décisif. J’avais déjà constaté, en préparant cette journée d’études, qu’en Grande Bretagne, les études (sur cet enjeu précis bien plus denses et nombreuses qu’en France) indiquent que la pauvreté, la précarité ou l’exclusion sociale, mais aussi le racisme subi expliquent moins l’abstention qu’une autre variable : l’âge (1). En fait, montre notamment Anne Muxel, les abstentionnistes ne sont pas seulement des personnes pauvres, démunies, précaires ou exclues, éloignées de se sentir concernées par la citoyenneté pour des raisons sociales. Ce sont aussi, de plus en plus, des citoyens qui, par leur refus de voter, expriment une position. Et ici, les jeunes générations occupent une place importante.

Dès lors, cette journée d’études, en soulignant le fait que l’abstention est aussi un refus de vote, à la fois politique et générationnel, m’oblige à revenir sur mes positions de départ.

Puisque, comme les données empiriques l’attestent, l’abstention a de plus en plus un sens politique, c’est qu’elle vient signifier une mise en cause des partis et des responsables politiques. Elle véhicule une critique de l’offre politique, qui ne correspond pas, pour ceux qui l’expriment, à leurs attentes et à leurs demandes. Ce n’est pas seulement un phénomène d’abandon, de marginalité ou de déréliction sociale.

À partir du moment où la notion d’abstention éclate analytiquement en deux logiques principales, l’une sociale, l’autre politique, et où, de surcroît, c’est l’abstention politique qui gagne du terrain,  l’idée de rendre le vote obligatoire est au mieux inopérante, et plus vraisemblablement contre-productive. Car si elle propose une réponse satisfaisante à la logique sociale de l’abstention, elle prive d’expression la logique politique.

C’est finalement une fausse bonne idée. Telle est la conclusion que je tire de ce processus de débat dont la journée d’études avec mes amis du CEVIPOF et du CRAN a été l’aboutissement.

Michel Wieviorka

1. Annabelle Lever, « Compulsory Voting : A Critical Perspective », B.J. Pol.S. 40, pp. 897-915 : « it is age, rather than wealth or income, which is the best predictor of who votes. Interestingly, in Britain, race is not a significant variable in explaining turnout, nor is wealth per se ».

La saga du baclofène (2)

Tout ou presque est atypique dans la saga du baclofène. Il s’agit d’un médicament ancien, tombé dans le domaine public depuis longtemps. Sa nouvelle indication dans l’alcoolisme n’intéresse donc pas le laboratoire qui le commercialisait à l’origine, Novartis, ni celui qui en commercialise le générique, une filiale de Sanofi-Aventis. Ces deux firmes veulent bien toucher les bénéfices des ventes, qui croissent de façon non négligeable, mais refusent d’assumer les charges d’une nouvelle demande d’autorisation sur le marché et la responsabilité qui en découle. L’argent tombe tout seul ! Cela explique en partie la lenteur des recherches, car elles reposent uniquement sur les pouvoirs publics et la bureaucratie sanitaire de notre pays.

De plus, le baclofène arrive à un moment où d’autres produits sont en développement pour la même indication. Le développement d’un nouveau médicament coûtant des centaines de milliers d’euros, les laboratoires concernés par les produits concurrents voient d’un mauvais œil le baclofène, dont le succès risque de ruiner leurs espoirs et d’anéantir le retour sur investissement. Des conflits d’intérêts évidents en découlent, mal maîtrisés par les agences de régulation et la presse.

Le professeur Olivier Ameisen, qui a découvert que de fortes doses de baclofène suppriment l’envie irrépressible d’alcool (craving) et y rendent indifférent, n’est pas du sérail des addictologues. C’est un médecin français émigré aux États-Unis, cardiologue, et surtout lui-même dépendant à l’alcool. Tout repose sur son auto-observation, accessible en décembre 2004 sur le site de la revue scientifique Alcohol and Alcoholism et publiée dans le numéro de mars-avril 2005, sous le titre : « Complete and prolonged suppression of symptoms and consequences of alcohol-dependence using high-dose baclofen: a self-case report of a physician. » L’argumentation repose sur trois points : (1) des travaux sur le baclofène à des doses de 30 mg par jour ont montré un effet sur la réduction de la consommation d’alcool et du craving chez des patients dépendants ; (2) un modèle animal montre un effet dose dépendant sur l’appétence pour l’alcool, pour des doses proportionnellement environ 10 fois supérieures à celles déjà essayées chez l’homme pour cette indication ; (3) les neurologues utilisent parfois de fortes doses chez l’homme dans la sclérose en plaque, jusqu’à 300 mg par jour, sans avoir noté de toxicité particulière. Ameisen s’est proposé de translater chez l’homme le modèle animal, sachant que de fortes doses de baclofène pouvaient être supportées. Il a essayé sur lui-même et cela a parfaitement marché. Non seulement le craving a été diminué, mais il a disparu et s’est installée une indifférence à l’alcool. De plus, Ameisen insiste dans cette publication historique sur les effets anxiolytiques du baclofène et sur la sensation de bien-être qu’il procure. Il débute ainsi la discussion de son cas : « Je n’ai pas connaissance que l’on ait rapporté une suppression totale par un traitement médicamenteux du craving ni des autres symptômes et conséquences de la dépendance à l’alcool, ni chez les Alcooliques Anonymes, ni par la thérapie cognitivo-comportementale, ni dans les centres de cure, ni dans la littérature médicale. Je décris ici comment, pendant déjà neuf mois consécutifs, en utilisant de fortes doses de baclofène, j’ai réussi à supprimer complètement tous les signes et conséquences de la dépendance à l’alcool, tout en contrôlant, et pour la première fois, une anxiété réfractaire associée. »

Voyant le peu d’écho suscité par cette publication, Ameisen a entrepris de raconter son histoire dans un livre destiné au grand public, le Dernier Verre (Denoël), paru en 2008. Il a été suivi d’abord par un autre « outsider », le docteur Renaud de Beaurepaire, ni addictologue, ni universitaire. Chef de service à l’hôpital Paul-Guiraud de Villejuif, il a traité un grand nombre de patients et fait avec Ameisen la première publication des effets du baclofène à fortes doses sur une grande série de patients, dans les vénérables Annales médico-psychologiques début 2010. Sur 60 patients suivis en ouvert au moins trois mois, les auteurs rapportent 88 % de bons résultats (abstinence ou consommation modérée).

Un autre médecin peu banal s’est lui aussi intéressé au baclofène après la parution du livre d’Ameisen, le docteur Jaury, professeur de médecine générale à l’université René Descartes. Installé en cabinet libéral depuis 1976, il fut un des pionniers de l’utilisation des thérapeutiques de substitution chez les héroïnomanes à la fin des années 1980, alors que cette pratique était interdite, ce qui lui a valu de se faire traiter de « dealer ». Avec trois autres médecins, Beaurepaire et Jaury ont constitué un premier réseau. Ils ont été rejoints progressivement par d’autres prescripteurs.

Ce sont deux associations, Aubes, créée en janvier 2010, et Baclofène, créée en mai 2011, qui ont assuré le lien entre prescripteurs et patients grâce à leur site internet, illustrant le concept de médecine 2.0 cher au docteur Dominique Dupagne. L’internaute trouve sur ces deux sites des informations et des témoignages facilement accessibles. Le seul épisode typique de cette saga est l’histoire de ces deux associations. Elles sont en conflit, la seconde étant une dissidence de la première, destin habituel des associations.

Bernard Granger

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

 

Pourquoi voter ? – Jamais content

Deux économistes se rencontrent dans un bureau de vote. « Qu’est-ce que tu fais là ? », demande l’un. « C’est ma femme qui m’a obligé à venir », répond l’autre. « Pareil pour moi », dit le premier. Silence contrit. « Si tu me promets de ne jamais dire à personne que tu m’as vu ici, je ferai de même pour toi », dit l’un. Ils se serrent la main et filent dans l’isoloir.

Cette histoire est racontée par Stephen Dubner et Steven Levitt, les deux auteurs de Freakonomics (1). Comme tous les économistes, ils savent que voter n’est pas un acte rationnel. Les chances que mon vote affecte le résultat d’une élection sont proches de zéro. Pourtant, les gens votent. Souvent, c’est même la majorité des citoyens qui se déplace. Qu’est-ce qui les motive ? Illusion cognitive ? Conformisme social, recherche d’une satisfaction morale ? Pression familiale, plaisir du jeu ? Une économiste de Barcelone­, Patricia Funk, apporte peut-être un élément de réponse. Elle l’a trouvé en Suisse, un pays où l’on vote souvent mais où l’abstention a tendance à gagner du terrain. Pour tenter d’enrayer le phénomène, les autorités ont introduit la possibilité de voter par correspondance. Or cette mesure a eu l’effet contraire : l’abstention s’est accrue, surtout dans les petites communes (2). La raison ? Le droit moral donné à l’électeur de ne pas se montrer au bureau de vote. Beaucoup de citoyens, en effet, vont voter pour être vus en train de le faire. Ce qui est assez rationnel, finalement.

Chassé par la porte, l’irrationnel rentre par la fenêtre quand on cherche à analyser non pourquoi mais pour qui les électeurs votent. Clairement, chez la plupart d’entre nous, les raisons de choisir tel ou tel candidat relèvent du cerveau des émotions plus que du cortex frontal, celui de la réflexion, fort peu sollicité. Le fait est bien établi et donne du poids à la question : pourquoi voter ? Si les électeurs se prononcent pour des raisons qui tiennent davantage à leurs sentiments de sympathie, d’antipathie et à leurs tripes qu’à leur faculté de raisonner, pourquoi, moi qui aspire à raisonner, irais-je mêler mon vote à cette foule sentimentale ?

Voilà bien des tourments de riches quand, ailleurs, certains risquent leur vie pour que soit reconnu ce droit. Mais comme l’ont fait observer Samuel Johnson et Alain Souchon, l’homme est ainsi fait : jamais content, et toujours en quête de nouvelles problématiques.

Mieux vaut pouvoir voter que le contraire, c’est entendu. La démocratie a fait ses preuves au moins en un sens : elle seule garantit que des dirigeants impopulaires ne s’accrochent pas indéfiniment au pouvoir. Elle offre par les urnes une soupape propice à l’équilibre des passions et à la paix sociale. Peut-on dire pour autant que le droit de vote soit la garantie d’un fonctionnement optimal de la cité ? Doit-on s’en satisfaire ?

 

Dans ce dossier :

Entretien avec Tzvetan Todorov – Les ennemis intimes de la démocratie

Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier livre ne porte pas sur les adversaires déclarés de la démocratie, mais sur ceux que vous appelez ses « ennemis intimes ». Qu’entendez-vous par là ?

Tzvetan Todorov : Pour moi, homme né au XXe siècle, avant la Seconde Guerre mondiale, et en Bulgarie, pays qui vivait alors sous la dictature soviétique, les ennemis de la démocratie étaient, avant tout, des ennemis extérieurs : ceux qui refusaient le principe même de la démocratie et prétendaient la remplacer par quelque chose qu’ils réputaient « supérieur ». Dans les pays d’Europe occidentale, il s’agissait, dans l’entre-deux-guerres, du fascisme. Bon nombre de leurs meilleurs esprits pensaient d’ailleurs, à cette époque-là, que la démocratie était fatiguée ou molle, que ce régime ne correspondait pas aux aspirations populaires et qu’il fallait donc en trouver un autre. C’est cette vision des choses qui a assuré en grande partie la montée, dans plusieurs de ces pays (l’Allemagne, l’Italie, la Croatie, l’Espagne, le Portugal, etc.), des dictatures fascistes. Même dans les pays où il n’y avait pas, sur le plan politico-idéologique, ce genre de totalitarisme, comme en France ou en Belgique, il  y avait néanmoins d’importants partis d’extrême droite, et même un vaste courant d’opinion, qui allaient en ce sens : songeons, par exemple, à la France de Pétain ou à la Belgique de Degrelle. Au même moment, mais encore plus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une autre variante dictatoriale s’est attaqué à la démocratie : c’était l’Union soviétique et, plus tard, les pays d’Europe de l’Est, les totalitarismes communistes, constituant un bloc hostile.

La Bulgarie, pays où vous êtes né et avez grandi était, précisément, un de ces pays vivant sous la dictature stalinienne !

Exactement ! On nous y décrivait alors l’Occident, les États-Unis d’Amérique en particulier, comme impérialiste et agresseur, prêt à bondir sur nous à tout instant, dont il fallait donc se méfier et combattre de toutes nos forces. Jai moi-même été éduqué dans cet état d’esprit. Je suis heureux de constater qu’avec la chute du Mur de Berlin en 1989, il y a maintenant plus de vingt ans, la menace totalitaire y a vraiment été mise à mal, à l’instar des régimes fascistes après la Seconde Guerre mondiale qui, suite à ce coup fatal, se sont, heureusement, éteints. Depuis l’effondrement de l’Empire soviétique est donc né également, dans l’Europe de l’Est, un certain espoir, que beaucoup d’entre nous ont partagé, en y voyant cette sorte de triomphe tranquille de la démocratie dans la mesure où celle-ci n’avait plus, alors, d’ennemis extérieurs et déclarés.

Selon vous, ceux qui affirment que le fascisme et le communisme ont été remplacés par l’extrémisme religieux, en particulier islamiste, font fausse route.

La comparaison ne tient pas, en effet. On peut certes condamner tel ou tel régime islamiste, mais aucun d’eux n’a jamais représenté un péril comparable à celui, sous le stalinisme, de l’Armée rouge. C’est sans commune mesure ! On pourrait dire que les terroristes islamistes, pour condamnables qu’ils soient, ressemblent davantage, d’une certaine manière, à ces groupuscules armés qu’étaient autrefois, en Allemagne, la Fraction Armée rouge, ou, en Italie, les Brigades rouges. Car il s’agit là d’actions terroristes ponctuelles, qui peuvent certes tuer et causer beaucoup de dégâts, mais qui s’avèrent incapables de menacer les fondements mêmes de l’État. De même, les régimes théocratiques qui existent aujourd’hui en dehors de l’Europe, comme en Iran ou en Arabie saoudite, ou les dictatures politico-militaires, comme en Chine ou, pire encore, en Corée du Nord, ne peuvent-ils être considérés, pour les démocraties occidentales, comme des rivaux.

Pourquoi ?

Parce qu’ils ne représentent pas d’alternative crédible, ni sérieuse, aux yeux des peuples européens ! Cependant, cet apaisement auquel on pouvait s’attendre, après la chute du Mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, ne s’est pas tout à fait produit. Car on s’est aperçu que la démocratie sécrète des ennemis qui lui sont propres, qui proviennent de son sein même. Ce sont, en quelque sorte, ses enfants illégitimes : une dérive liée aux principes démocratiques eux-mêmes.

L’idéal démocratique est perverti, en somme, à son insu et de bonne foi !

En effet. J’analyse dans mon livre trois exemples de ces effets pervers affectant la démocratie de l’intérieur.

Le premier est ce que j’appelle « l’exigence de progrès », inhérent au projet démocratique lui-même. Car la démocratie n’est pas un état qui se satisfait, par principe, de la situation déjà existante. Elle n’obéit pas à une philosophie conservatrice, à une pensée fataliste, au maintien de ce qui a toujours existé ou au respect inconditionnel des traditions. Elle ne se réfère pas, non plus, à quelque ancien livre sacré, une sorte de code qu’il faudrait toujours appliquer de manière parfaite. Certes ce facteur de progrès est-il louable en soi, mais, à certaines périodes de la démocratie, la démocratie se voit animée d’une conviction particulièrement forte : celle de se croire porteuse d’un bien supérieur et de considérer dès lors légitime de l’imposer aux autres par la force, y compris par les armes. C’était déjà le cas des guerres révolutionnaires conduites par la France après 1789, des guerres coloniales censées apporter la civilisation, et, après tout, du communisme. C’est ce qui s’est malheureusement passé, ces derniers mois, en Libye, mais aussi, il y a quelques années, en Irak ou en Afghanistan. C’est bien évidemment là un paradoxe, et non des moindres, puisque cette aspiration au progrès, qui est une des principales caractéristiques de la démocratie, devient, ainsi, une source de destruction pour les pays qui ne la partagent pas. En d’autres termes : le mal surgit ici, par le plus grand des paradoxes en effet, du bien ! C’était d’ailleurs là le titre de l’un de mes ouvrages précédents, publié en 2000 déjà et chez le même éditeur (Robert Laffont) : Mémoire du mal, tentation du bien.

Le deuxième danger provient, là aussi paradoxalement, de l’un des plus beaux traits, de l’un des acquits majeurs, de la démocratie, libérale par définition : la défense de la liberté individuelle. Car la démocratie ne se contente pas de défendre la souveraineté du peuple ; elle protège, aussi, la liberté de l’individu, y compris d’une intervention abusive de ce peuple. C’est en cela que la démocratie libérale est différente de ce que l’on appelait autrefois, sous les régimes staliniens, les « démocraties populaires », lesquelles niaient toute autonomie à l’individu. Mais le problème, c’est que, dans nos démocraties libérales, l’économie, qui est le fruit de la libre entreprise des individus, y a à ce point supplanté le politique, qu’elle finit par y régner – c’est là un des effets pervers de l’initiative individuelle non contrôlée. Elle a donc pour conséquence l’obsession du profit et, inévitablement, l’emprise des plus riches sur les plus pauvres. Bref, ce type de libéralisme devient ainsi là, lui aussi, une autre forme de pouvoir dictatorial : la tyrannie de quelques individus au détriment de la protection, par l’Etat, du peuple. L’appât du gain individuel menace le bien-être du corps social.

Enfin, le troisième danger est le populisme, envers pervers de la démocratie. Il est légitime de consulter le peuple, car, bien évidement, la démocratie sans le peuple, n’est plus, par définition, la démocratie. Mais le populisme, dont l’inconvénient majeur est de chercher une adhésion immédiate et totale des masses populaires, repose habituellement sur la manipulation médiatique la plus outrancière et facile, avec, comme but, une prise de décision, de la part de ces mêmes masses, sous le seul coup de l’émotion et donc en dehors de toute rationalité. Ce risque de manquer ainsi du discernement nécessaire aux décisions importantes, pour la communauté, constitue un réel danger pour le bon fonctionnement, à travers la juste et adéquate séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire mais aussi médiatique et économique), de toute démocratie digne de ce nom.

Propos recueillis par Daniel Salvatore Schiffer

Tzvetan Todorov est membre du comité éditorial de Books.

La loterie gagnante de l’accident

Les gouvernements du monde entier utilisent les lois du hasard pour arrondir leurs fins de mois. Et le plus gros lot de l’histoire – 640 millions de dollars – vient d’être gagné aux États-Unis. Or, pour une personne tentant sa chance, la probabilité de gagner est nulle. Pourtant le nombre des billets vendus fait – c’est la loi du hasard – qu’il est tout aussi quasi certain qu’une personne va gagner, sinon cette fois, du moins la prochaine. Deux certitudes s’opposent. Nous sommes plus sensibles à la chance, même infime, qu’à la quasi-certitude de perdre. Lorsque les chances sont négatives et non plus positives, nous voyons le monde tout autrement. C’est là que se joue la loterie de l’accident, que nous imaginons perdante alors qu’elle gagne souvent, et c’est ce qui nous conduit à prendre toujours plus de risques. Alors que nous développons des technologies de plus en plus sophistiquées, il nous est difficile de calculer le risque associé, et surtout de comprendre comment la multiplication des centres de risques peut conduire à la certitude de l’accident. Nul ne peut dire où, d’avance, mais certainement quelque part, comme au loto. Books vient de nous donner un ensemble de réflexions sur l’après Fukushima, et nous rappelle ce mois-ci comment une série de défaillances, à la fois techniques et conséquences de la vénalité a causé l’incendie de la plateforme DeepWater de BP en 2011 avec ses terribles conséquences. Aujourd’hui un scénario bien semblable se déroule sous nos yeux avec la plateforme Elgin Total au large de l’Écosse. Nous avons pour l’instant échappé au pire, mais ce qu’on sait déjà montre que nous n’avons pas vraiment appris de ce qui s’est passé ailleurs. On ne déplore pour l’instant aucun mort, mais il va bien falloir agir pour colmater l’énorme fuite de gaz qui s’échappe d’un puits condamné parce qu’on savait déjà qu’il ne répondait pas comme on l’attendait. Et cela met au jour un enchaînement d’événements plus ou moins incontrôlables, typique de ce qui peut conduire à un accident majeur.

Dans Normal Accidents. Living with High-Risk Technologies, livre paru en 1984 et inspiré par l’accident de Three Mile Island, Charles Perrow nous donnait d’avance une série de scénarios pour comprendre comment l’accident est la règle, plutôt que l’exception, dès qu’on accroît la complexité d’une technologie. Il montrait aussi que la multiplication des processus de contrôle, destinés en principe à diminuer le risque, ne faisait qu’introduire des failles où un autre accident, par essence inattendu, devait un jour se produire. Prévoir l’accident, et savoir qu’il est une certitude, sans qu’on puisse identifier son lieu et ses causes, est d’un intérêt vital. Nous avons eu, dans le passé, de nombreux exemples qui devraient nous permettre aujourd’hui d’en éviter beaucoup. Parmi les nombreuses améliorations (séparation des circuits de décision, redondance, séparation des circuits de contrôle) il en est une qui est particulièrement efficace. C’est celle qui met en jeu l’idée de contrôle passif, qui existe quand un système dangereux a pour état stable l’état d’arrêt et non l’état de fonctionnement. L’exemple le plus connu est celui du freinage des wagons, dans un train. Il a fallu de nombreux accidents, où un wagon se détachait sur une voie en pente, et partait en arrière d’un mouvement uniformément accéléré jusqu’à s’écraser plus bas avec son chargement, pour qu’on comprenne qu’il fallait repenser entièrement le freinage. L’état normal d’un wagon sur une voie devait être l’état arrêté, et non, comme un calcul économique rapide l’assurait, l’état mobile. Pour éviter l’accident il fallait que la position spontanée des freins soit de maintenir les roues à l’arrêt. Autoriser le mouvement supposait alors un processus actif pour écarter les freins des roues. Tout rupture du circuit de freinage – ce qui arrive lorsqu’un wagon se détache – devait ramener les freins à leur position stable, celle de l’arrêt. Une méthode classique pour mettre ce dispositif en œuvre est d’avoir un circuit électropneumatique qui écarte des roues les mâchoires des freins. Toute perte d’énergie, toute rupture du circuit les laisse reprendre leur position stable, bloquant la rotation des roues. Ce système est nettement plus sûr que ceux qui demanderaient de l’énergie pour assurer le freinage. Mais il est aussi, bien sûr, coûteux en énergie, et en permanence (il faut écarter des roues les mâchoires des freins). Par ailleurs, s’il tombe en panne (par définition un accident est toujours possible, c’est même la certitude de l’accident qui a conduit à ce système) il va immobiliser le train, et cela a un coût, qui peut paraître disproportionné. Pourtant c’est la voie qui a été choisie. Dans le cas de la domestication de l’énergie nucléaire la situation est très semblable. Mais nous en sommes encore au stade de la sécurité active pour beaucoup d’éléments. En particulier il faut de l’énergie pour refroidir les réacteurs. Nous sommes encore là dans la situation absurde de la voiture de chemin de fer que Tintin essaie d’arrêter an vain dans Le Temple du Soleil, lorsqu’il devrait serrer le frein pour l’empêcher de partir à toute vitesse vers le ravin. Et c’est très clairement la cause des explosions de la centrale de Fukushima Dai-ichi (les dispositifs produisant l’énergie pour le contrôle étaient en sous sol, et ont été inondés par la vague du tsunami). Il serait intéressant de savoir comment est conçue la centrale voisine de Fukushima Dai-ni, qui s’est arrêtée sans dommage dès le début du tremblement de terre. On peut imaginer que l’ingénierie était un peu plus avancée sur la voie de la sécurité passive. Dans le cas du transport de matériel biologique dangereux (virus de la grippe par exemple) on utilise des conteneurs implosifs, entourés d’une solution d’hypochlorite, qui, en cas d’accident, plongent automatiquement le virus dans la solution (et, bien évidemment perdent l’échantillon).

Malheureusement,  la multiplication des dispositifs de sécurité passive est probablement économiquement discutable, si l’on prend en compte uniquement la valeur vénale d’une technologie, mais c’est la vraie solution dès qu’une technologie est potentiellement très dangereuse. La vraie sécurité en matière d’énergie nucléaire supposerait sans doute qu’on accepte de perdre définitivement un réacteur ou même une centrale en cas d’accident, avec impossibilité de la remettre en route. Il resterait, bien sûr, la question du démantèlement. Mais le fait que nous ayons très probablement dépassé le pic de production du pétrole à bon marché (1) va certainement nous forcer à revoir, dans tous les domaines, la question de la certitude de l’accident.

Antoine Danchin

1. James Murray & David King (2012) Oil’s tipping point has passed Nature 481: 433-435

Malaparte au-delà de la légende

Dans sa recension de l’excellente biographie de Chateaubriand que vient de publier Jean-Claude Berchet, Mona Ozouf fait remarquer que jamais le chemin du biographe n’est pavé d’autant de difficultés que lorsque celui ou celle dont il raconte la vie a écrit son autobiographie. À ce cas de figure, elle aurait pu en ajouter deux autres : la biographie d’une de ces personnes qui se sont constamment évertuées à réécrire leur histoire en travestissant les faits, voire en inventant carrément des épisodes de leur passé ; et celle d’un de ces artistes extraordinairement doués envers lesquels, malgré tous les efforts que l’on fait en ce sens, on ne parviendra jamais à éprouver une véritable sympathie.

Curzio Malparte entre simultanément dans ces trois catégories. S’il n’a pas rédigé l’équivalent des Mémoires d’outre-tombe, une bonne partie de ses livres présentent un fort caractère autobiographique. Malaparte était par ailleurs un affabulateur notoire, qui s’attribuait des exploits imaginaires, manipulait les dates et se livrait sans état d’âme à des allégations purement et simplement mensongères. D’un narcissisme tellement caricatural et outrancier qu’il en devenait comique, vantard, misogyne, homophobe, calculateur, susceptible, cynique, retourne-veste en politique, il avait enfin plus qu’il ne faut de défauts pour décourager toute velléité de le trouver attirant.

C’est dire si ce que vient d’accomplir Maurizio Serra constitue un exploit qu’il convient de saluer. Malaparte. Vies et légendes n’est pas seulement la meilleure biographie de Malaparte disponible aujourd’hui. Rédigé directement en français dans une langue vive, précise et colorée, c’est aussi l’une des plus brillantes vies d’écrivain parues dans cette langue au cours des dernières années, un portrait d’une grande pénétration qui est en même temps le tableau d’une époque. L’ouvrage, qui avait déjà été distingué par le prix Casanova (décerné par principe à un ouvrage écrit en français par un auteur italien), a été honoré l’an dernier par le prix Goncourt de la biographie – une récompense tout à fait méritée.

Déjouant les pièges tendus par un homme obsédé par l’apparence et qui se moquait royalement de l’objectivité, Maurizio Serra nous fait découvrir, au-delà de la légende, un personnage fascinant jusque dans les traits de caractère qui le rendent peu attachant, tout en mettant en lumière les raisons pour lesquelles on peut légitimement le considérer comme un des grands écrivains du XXe siècle. Diplomate de métier (il est actuellement ambassadeur de l’Italie auprès de l’Unesco), déjà l’auteur d’un ouvrage sur Marinetti et le Futurisme ainsi que d’un portait de groupe de Drieu La Rochelle, Aragon et Malraux (Les Frères séparés), Serra n’est pas le premier à s’être engagé dans une entreprise de démystification de Malaparte. De son propre aveu, son livre se situe dans le prolongement des travaux de plusieurs de ses précédents biographes, notamment Giordano Bruno Guerri, dont il rejoint largement les conclusions tout en étendant et approfondissant les analyses. À l’exception du court et élégant essai de Bruno Tessarech Pour Malaparte, auquel il ne fait curieusement aucune référence, Serra semble avoir lu tout ce qui a été écrit sur Malaparte. Il a aussi rencontré la plupart des personnes qui l’ont connu et sont encore en vie, et eu accès à « une partie au moins des très riches archives Malaparte ».

Fasciste de gauche

Né en 1898 sous le nom de Kurt Suckert dans la petite ville toscane de Prato, d’un père allemand et d’une mère italienne, mort à 59 ans d’un cancer des bronches sur fond de brûlures pulmonaires occasionnées durant la première guerre mondiale, Curzio Malaparte, qui a été directeur du quotidien de Turin La Stampa, journaliste et correspondant de guerre au Corriere della Serra et a fondé et dirigé la prestigieuse revue intellectuelle et littéraire Prospettive, est l’auteur d’une œuvre mêlant ouvrages d’analyse politique, reportages plus ou moins romancés et romans largement basés sur la réalité, d’où émergent Kaputt et La Peau, deux des plus puissants livres sur la guerre écrits au XXe siècle. C’était un personnage haut en couleur, excentrique, mythomane, exhibitionniste, d’un égocentrisme flamboyant, cultivant la provocation et artisan méthodique, opiniâtre et passionné de sa propre légende.

Un des aspects sur lesquels Maurizio Serra nous aide à voir plus clair est la trajectoire politique et, plus largement, idéologique, terriblement sinueuse de Malaparte. Depuis un certain temps déjà, on savait que, contrairement à ce qu’il a prétendu par après, Malaparte n’a pas été un militant anti-fasciste de la première heure. Serra met en évidence à quel point il a été au contraire un fasciste engagé, au cœur de l’activité de propagande du régime, et relate en détails les faits qui ont conduit Mussolini à le faire incarcérer à la prison Regina Coeli de Rome puis exiler aux îles Lipari, conformément à l’usage fasciste d’éloigner les intellectuels et écrivains considérés comme hostiles (Cesare Pavese, Carlo Levi et Natalia Ginsburg, notamment, qui suivait son mari, ont été victimes de cette politique de relégation). En contradiction avec ce qu’il a affirmé postérieurement, Malaparte n’a pas été condamné pour son opposition déclarée au fascisme, ou parce qu’il était l’objet de la vindicte de Mussolini. Celui-ci lui a toujours conservé son estime, et s’il a pris la décision de l’écarter, c’était pour résoudre le problème épineux qu’il lui avait posé en s’attaquant de façon téméraire, pour des raisons essentiellement personnelles, à l’un de ses proches, l’ancien « as » de l’aviation et ministre de l’aéronautique Italo Balbo. Loin d’avoir purgé la totalité de sa peine de cinq ans de bannissement, comme il l’a parfois laissé entendre, Malaparte, qui a toujours bénéficié de conditions de « confinement » plutôt confortables, a d’ailleurs réintégré la vie normale un an et huit mois seulement après son arrestation.

Fasciste, Malaparte ne l’était cependant pas au sens conventionnel. « Proche des révolutionnaires et éloigné autant qu’il est possible des conservateurs, des nostalgiques et des réactionnaires [il se situait foncièrement] dans la mouvance du fascimo rosso, le fascisme de gauche », celui d’intellectuels liés aux mouvements syndicaux et par après passés au communisme, comme Elio Vittorini. Sa sympathie pour les idéaux révolutionnaires conduira d’ailleurs Malaparte, devenu entretemps anti-fasciste, à embrasser lui aussi après la guerre la cause communiste, avant de se transformer en maoïste enthousiaste. Au départ de confession protestante comme son père, il se convertit par ailleurs spectaculairement au catholicisme à la fin de sa vie. Cette longue série de palinodies conduit de nombreux commentateurs à appliquer à Malaparte lui-même le surnom dont il affublait Mussolini dans un pamphlet publié (sans graves conséquences pour l’auteur) à l’époque où le Duce était au pouvoir : « Monsieur Caméléon ». Derrière ces volte-face, il y a toutefois une certaine logique. Un élément psychologique sous-tend les positions successives de Malaparte, constitue leur point commun et fait leur cohérence : la fascination qu’il éprouvait pour la force, à l’origine de « son admiration pour le fascisme « rouge » de Lénine et Staline et en général pour le communisme de guerre », explique Giordano Bruno Guerri.

Malaparte. Vie et légendes contient également de nombreux aperçus éclairants au sujet de l’œuvre de Malaparte, bien plus abondante que les quelques titres auxquels on tend parfois à la réduire. Maurizio Serra explique dans quelles circonstances ont été rédigés le fameux traité d’esprit machiavélien Technique du coup d’État, dans lequel Malaparte décrit, analyse et compare la prise du pouvoir par les communistes en Russie, les nazis en Allemagne et les fascistes en Italie. Il montre de quelle façon il en a orchestré la publication (en France, le livre étant interdit en Italie), témoignant déjà, avec cet ouvrage qui l’a fait connaître, du formidable sens de la publicité qu’il allait démontrer toute sa vie. « Le premier écrivain à avoir calculé presque scientifiquement les moyens de faire le plus de tapage possible et […] se maintenir sans répit à la une de l’actualité », écrit à son propos Dominique Fernandez, « avant tout le monde il comprit [que] le tam-tam organisé autour d’un livre compte autant et plus que ce qui est écrit dedans ». Serra évoque aussi le livre de Malaparte sur la première guerre mondiale Viva Caporetto, ses ouvrages sur l’URSS et le communisme russe (Intelligence de Lénine, Le bonhomme Lénine), ses reportages sur l’Europe de l’Est (La Volga naît en Europe), son récit de voyage en Ethiopie, ses textes satiriques sur les Italiens (Ces Chers Italiens) et l’exercice un peu hypocrite et opportuniste de défense et illustration de la Toscane, plus particulièrement des habitants de Prato (Ces sacrés Toscans), auquel il s’est livré à la fin de sa vie. Un copieux chapitre est naturellement consacré aux grands romans de Malaparte issus de la seconde guerre mondiale : Kaputt, La peau et Maman pourrie, dernier volet, bien moins célèbre que les deux autres et jamais réellement achevé, de ce qui devait être une trilogie, un ouvrage hétérogène et un peu difforme que Serra s’efforce de réhabiliter.

Une vision d’horreur fantasmatique

Kaputt est le produit d’un périple réalisé par Malaparte en Europe de l’Est en 1941/1942, et La peau (qui se serait appelé « La peste » si le titre ne venait pas d’être utilisé par Albert Camus), celui de son séjour à Naples après le débarquement allié en Sicile. Dotés d’un caractère d’autobiographie fictive qui n’est pas sans faire penser au Voyage au bout de la nuit de Céline, les deux romans donnent de la guerre et de ses conséquences une vision d’horreur fantasmatique matérialisée dans une série de scènes très souvent évoquées et citées, parce qu’elles frappent l’imagination et s’impriment dans les mémoires comme les images des plus fameux peintres de la guerre, Otto Dix, George Grosz ou Goya : dans Kaputt, les têtes des chevaux de l’artillerie russe émergeant de la surface gelée du lac Ladoga en Finlande, les Juifs crucifiés en Ukraine, comme les chrétiens l’étaient par les soldats de Néron, ou le chef des oustachis croates Ante Pavelitch recevant dans un panier vingt kilos d’yeux arrachés à ses ennemis serbes ; dans La Peau, le cadavre bouilli d’une petite fille servi lors d’un banquet offert aux officiers de l’armée américaine, ou la découverte pathétique, par Malaparte, de son chien adoré Fébo sur une table de dissection, les cordes vocales coupées pour l’empêcher d’aboyer. Bien sûr, tout cela est inventé et le produit de ce genre d’exagération auxquelles Malaparte se livrait constamment (Fébo n’a jamais disparu et vivra plusieurs années encore, le panier remis à Ante Pavelitch contenait des huîtres, etc). Comme le souligne Maurizio Serra, on peut facilement se faire une idée de tout ce qu’il convient de mettre sur le compte de l’imagination de Malaparte en comparant l’image qu’il donne de Naples occupée par l’armée américaine, ravagée par la misère, la prostitution et les trafics de toutes sortes dans La Peau, et la description qu’en fait Norman Lewis dans Naples 44 « sobre témoignage d’un officier britannique qui […] se limite à relater ce qu’il voit ».

Ces libertés flagrantes prises avec les faits et la façon qu’a Malaparte de se placer fictivement au centre de tous les développements qu’il décrit peuvent déranger. « Est-il important que les histoires racontées dans Kaputt soient vraies ou non ? » se demande Tim Parks dans un compte rendu assez critique du roman. « Est-il important que, dans une conversation avec le gouverneur de Pologne, Malaparte se décrive comme visitant le ghetto de Varsovie quand nous savons qu’il ne l’a jamais fait ? ». Dans l’ensemble, sa réponse est plutôt positive. De telles questions « n’ont aucun, aucun intérêt » affirme par contre Milan Kundera dans le texte d’Une rencontre consacré à Malaparte. Entre ces positions extrêmes, Serra tend à voir dans le « Grand-Guignol » macabre de ces deux romans l’expression d’une espèce de réalisme supérieur.

Une remarque à ce propos. On a régulièrement rapproché Malaparte de plusieurs autres écrivains plus ou moins contemporains : Malraux, pour sa tendance à l’emphase et la grandiloquence et son goût du grandiose, qui le conduisait à magnifier en termes épiques tout ce qui lui arrivait (le récit de l’entrevue de Malaparte avec Mao Tsé-toung, relève Serra, est « aussi affligeant [que celui] de la rencontre, neuf ans plus tard, entre le dictateur chinois et Malraux ») ; Drieu La Rochelle, pour son dandysme et le culte de la virilité ; Ernst Jünger, marqué comme lui par l’expérience terrible des tranchées de la première guerre mondiale ; Céline, bien sûr, autre survivant de la Grande guerre, très différent de Malaparte par le style, mais fasciné comme lui par l’horreur et aux visions hallucinées de qui bien des pages de Kaputt et La peau font songer ; Arthur Koestler pour sa versatilité idéologique, ou Cocteau, qui fut son ami et entretenait avec la vérité le même commerce poétique que lui. « Il y a du Mishima en lui. Il a pareillement le culte du corps et de la forme » fait de son côté remarquer Pierre Assouline. À ces noms, on pourrait ajouter ceux de plusieurs autres écrivains baroudeurs, aventuriers en partie authentiques, en partie imaginaires comme Romain Gary (dont il avait les habitudes de hâblerie), Hemingway (aussi porté que lui aux rodomontades), etc. De manière générale, Maurizio Serra entérine ces comparaisons, tout en soulignant chaque fois leurs inévitables limites : contrairement à Drieu, par exemple, Malaparte n’était ni masochiste ni suicidaire, et s’il avait en commun avec Céline une réelle capacité de compassion envers les faibles et ceux qui souffrent, ainsi que l’amour des animaux, il ne partageait ni sa misanthropie, ni son antisémitisme, ni son « côté chauffeur de taxi grincheux ».

On trouvera aussi dans Malaparte. Vies et légendes des informations sur les conditions dans lesquelles Malaparte a adopté son pseudonyme. L’idée de ce qui finira par devenir son nom légal lui a été inspirée par la lecture d’un pamphlet anonyme mis en circulation par les fascistes dans le cadre d’une campagne nationaliste visant à démontrer l’italianité des origines de Napoléon, dans lequel il était affirmé que les Bonaparte se nommaient au départ Malaparte. Serra situe cette décision de changer de patronyme dans son contexte : en pleine campagne anti-cosmopolite, italianiser un nom allemand était opportun, et le cas d’Ettore Schmitz, devenu Italo Svevo, fournissait un précédent illustre. Et il montre de quelle façon ce n’est qu’après de longues hésitations et une série de tentatives jugées non convaincantes que Malaparte finit par opter pour le nom sous lequel il allait passer à la postérité.

D’abondantes pages du livre sont consacrées à différents épisodes moins connus de l’activité de Malaparte durant les dix dernières années de sa vie : ses excursions, dans l’ensemble malheureuses, vers le théâtre, à l’occasion de son second séjour de longue durée en France dans les années qui ont suivi la seconde guerre mondiale ; vers le cinéma, avec le film Le Christ interdit, d’une esthétique consciemment et délibérément non-néoréaliste (dont il prétendit avoir composé lui-même la musique, conformément à sa coutumière forfanterie), ainsi que plusieurs projets qui n’aboutiront jamais ; et même le music-hall, dernière étape de ce que Serra appelle la « dégringolade » de Malaparte, domaine dans lequel il s’aventura peut-être en partie par besoin d’argent, mais plus probablement pour des raisons d’ordre psychologique : « Malaparte […] veut éloigner de lui le moment de vérité, [sa] frénésie masque sa peur de la stérilité », ce qui le pousse vers « ces erreurs et pitreries » est la volonté inconsciente de se masquer qu’il ne jouit plus de la popularité acquise avec Kaputt et La peau.

Ce qu’on retiendra sans doute le plus de Malaparte. Vie et légendes est l’acuité du portrait psychologique qu’il brosse de Malaparte. Sur ce point comme sur plusieurs autres, Maurizio Serra montre à la fois ce qu’il y a de légendaire dans ce qu’on raconte à son sujet et la part de vérité que contient malgré tout la légende. Séducteur impénitent, entend-on ainsi souvent dire, Malaparte était un homme couvert de femmes. Des femmes, il en défile effectivement beaucoup dans sa vie et dans les pages de sa biographie, souvent issues de la bonne société italienne, comme l’une de ses plus fameuses compagnes, Virginia Bourbon del Monte, belle-fille de Giovanni Agnelli, le fondateur de la dynastie des propriétaires de la société FIAT. Mais d’aucune d’entre elles on ne peut dire qu’il a fait des efforts pour la séduire, ni qu’il a été amoureux. Ce sont elles qui s’amourachaient de lui, au point de souvent rester infatués de lui quand il leur avait tourné le dos depuis longtemps.

Une vie ascétique

L’amour ne jouait en effet pas un grand rôle dans la vie de Malaparte, et apparemment pas davantage le sexe, qui, « comme la nourriture et ou la boisson, l’attirait peu », nous apprend Serra. Convaincu que les rapports physiques se traduisent par une perte d’énergie, Malaparte, qui dormait toujours seul, avait sur ce plan une vie plutôt ascétique, dominée par des conceptions très traditionnelles : « L’idée que le coït est viril et la caresse féminine, ou encore que l’abstinence forge le soldat et la lubricité le perd, se retrouve chez lui du début à la fin ». « Tout l’opposé de Don Juan », reconnaît Raymond Guérin, pourtant enclin à idolâtrer Malaparte, il était donc aussi « le contraire d’un véritable amant ». Le peu d’affectivité dont il était capable, c’était aux animaux que Malaparte la réservait. Les chevaux, mais tout particulièrement les chiens, qu’il aimait passionnément et avec lesquels il affirmait communiquer en aboyant : « La compagnie des animaux lui est indispensable, alors que les « humains » ne l’intéressent en général que dans l’effort, le combat, le but à poursuivre : que ce soit la guerre, la politique, le journalisme, le voyage […] bref, toute entreprise où il s’agit de construire quelque chose ensemble ». On découvre aussi avec stupéfaction l’étendue et la profondeur de la mythomanie de Malaparte, son incoercible propension à en rajouter, falsifier ou enjoliver. « Presque tout au sujet de Malaparte était en toc » n’hésite pas à affirmer Edmund White dans un pénétrant compte rendu du livre de Maurizio Serra qui est en même temps un portrait très réussi de Malaparte. De fait, pratiquement à chaque page, Serra se voit obligé de rectifier une erreur, contester une affirmation, corriger une date, relever une invention, dénoncer un mensonge, rétablir la version correcte des faits, dégonfler un récit, ramener un incident à ses véritables proportions.

Le livre est aussi très clair sur les rapports difficiles de Malaparte avec d’autres figures de la vie publique, intellectuelle et littéraire italienne, par exemple le journaliste Indro Montanelli, toscan comme lui, qu’il détestait (notamment, dit-on, parce qu’il était plus grand que lui de quelques centimètres), et qui le détestait en retour. Serra analyse en particulier avec attention l’histoire des relations changeantes et compliquées de Malaparte avec Alberto Moravia. Au départ, les deux écrivains étaient unis par une amitié dont on retrouve un écho passablement déformé dans le roman posthume de Moravia Les deux amis. Malaparte fit généreusement de Moravia un collaborateur régulier de Prospettive, puis son principal partenaire dans la conduite de la revue. Très différents sous de nombreux rapports (l’âge, l’origine sociale, la condition physique, le caractère, les relations avec les femmes, la conception de la littérature), les deux hommes se sont peu à peu éloignés l’un de l’autre et ont fini par rompre. Malaparte était un compagnon de voyage encombrant pour des communistes comme Moravia, et leurs positions respectives sur la scène littéraire avaient évolué, Moravia occupant la place qui était celle de Malaparte vingt ans plus tôt, quand ce dernier se retrouvait de plus en plus isolé. Par après, Moravia refusa toujours de rencontrer les biographes de Malaparte.

Esprit cultivé, Serra se livre volontiers à des rapprochements inattendus mais éclairants et agrémente régulièrement son récit de digressions et de remarques incidentes sur des sujets plus ou moins directement liés à la vie de Malaparte : le mouvement littéraire italien « strapaese » de défense des valeurs et traditions régionales, par exemple, la sensibilité musicale des officiers nazis et l’importance de la musique dans la vie du ghetto de Varsovie, ou l’amour des animaux du cinéaste Fritz Lang. On les accueille avec plaisir et une espèce de soulagement, tant la présence continue d’une figure aussi affirmée et auto-centrée que celle de Malaparte peut s’avérer pesante et engendrer à la longue un sentiment de saturation et d’oppression.

Comme la biographie d’Alberto Moravia par René de Ceccaty, ou celle de Luchino Visconti par Laurence Schifano, le livre de Maurizio Serra n’est en effet pas seulement le portrait d’un homme ; simultanément, il est la description d’un milieu. À l’instar de son rival sur la scène littéraire et du cinéaste, Malaparte a été toute sa vie un acteur important de la vie sociale et mondaine, en Italie, mais aussi en France, pays dans lequel, comme eux, il a passé pas mal de temps. Personnalité également cosmopolite, il entretenait autant qu’eux des rapports suivis avec plusieurs dizaines d’autres écrivains, artistes, cinéastes ou politiciens en Italie et en Europe, parfois les mêmes, d’ailleurs, qu’on retrouve ainsi dans les trois livres sous un éclairage différent. Comme celles de Moravia et de Visconti pour leurs auteurs respectifs, cette biographie de Malaparte est donc l’occasion pour Serra de nous offrir une fresque de la vie littéraire, intellectuelle, artistique, sociale et politique italienne durant plusieurs décennies.

Nœud de contradictions

De ces quelque six cent pages touffues, enrichies, en annexe, de la transcription de plusieurs entretiens avec des personnes qui l’ont connu, Malaparte ressort comme un être particulièrement compliqué, un inextricable nœud de contradictions enchevêtrées : fondamentalement solitaire mais extraordinairement mondain, aimant le peuple (où l’idée du peuple) mais détestant la démocratie, hostile aux idéologies mais passionné par les révolutions, ne vivant que pour écrire, mais se comportant comme si son objectif, pour utiliser la célèbre formule d’Oscar Wilde, était de « mettre son génie dans sa vie et son talent dans son œuvre », « nationaliste et cosmopolite, pacifiste et belliciste, élitiste et populiste, écrivain politique à la pose dégraissée et romancier à l’imagination baroque, arcitalianio et antitaliano », le tout fondu dans le foyer incandescent d’une conscience de soi-même permanente et ostentatoire, exprimée sans inhibitions et revendiquée sans fausse honte.

Rien n’illustre mieux ce caractère profondément contradictoire de la personnalité de Malaparte que la confrontation de son style souvent imagé et chargé et de son comportement histrionique avec l’austère architecture de la maison étrange qu’il s’était fait bâtir sur un éperon rocheux de l’ile de Capri, connue pour avoir servi de lieu de tournage au film Le mépris de Jean-Luc Godard : la célèbre « Casa come me » (« Maison comme moi ») construction aux lignes rigoureusement géométriques et à l’allure de casemate perchée au bord de la falaise, apothéose du dépouillement délibérément conçue en opposition au monumental Vittoriale degli Italiani édifié sur les rives du Lac de Garde à l’initiative de Gabriele D’Annunzio, modèle inavoué de Malaparte, « que toute sa vie il a imité à sa manière ».

De cet homme cohérent dans ses incohérences, énigmatique et opaque, à commencer sans doute pour lui-même, Maurizio Serra s’est approché autant qu’il est possible, s’employant à démonter les ressorts de son fonctionnement insolite, pour finir par reconnaître que quelque chose de lui nous échappera toujours : « Que faisait-il [dans la Casa come me] une fois le dernier convive et la dernière femme partis ? Sa grande puissance de travail, le temps consacré à la toilette, à l’exercice physique, à la compagnie des animaux ne suffisent pas à esquisser une réponse. Surtout qu’il n’avait pas besoin de beaucoup de sommeil. Sans doute rentrait-il alors en lui-même pour ronger son os ».

En refermant le livre, on a tout de même le sentiment, sinon de comprendre parfaitement, en tous cas de mieux connaître un homme trop longtemps réduit à sa caricature, à la fois victime et complice de sa légende. Que demander de plus à une biographie ? Bien sûr, il aurait été encore mieux que Serra réussisse à nous le faire aimer. Mais dans l’hypothèse même où ceci aurait été son intention (ce qui ne semble pas avoir été le cas), Malaparte est le genre d’homme qui ne se prête pas aisément à ce genre d’entreprise : on peut facilement l’admirer comme écrivain, mais il difficile de l’apprécier comme être humain.

Michel André