Vidéo Kony : les choses sont complexes…

Le triomphe « viral » de la vidéo « Invisible Children » qui expose les agissements de l’épouvantable Joseph Kony (voir post précédent) pourrait bien ouvrir une nouvelle ère : celle de la mobilisation mondiale contre des individus criminels, par delà les États. Avec tout Hollywood à ses trousses (et accessoirement l’US Army), le criminel a du souci à se faire – et apparemment il s’en fait. Grâce à l’auteur de la vidéo, Jason Russell, l’Ouganda pourrait bientôt se voir débarrassé de cet ultime reliquat de la guerre civile qui a ravagé le pays, de l’arrivée au pouvoir d’Amin Dada, en 1971 à celle de Musuveni, en 1986. Et les populations pourraient enfin dormir sans craindre les raids meurtriers des « rebelles ». Alléluia !

Hélas, ces ingrats d’Ougandais ne l’entendent pas de cette oreille. Ils semblent massivement meurtris que leur pays n'apparaisse dans la vidéo que comme la toile de fond, tropicale, miséreuse, et brutale, d’incompréhensibles horreurs. Une projection dans la région concernée par les exactions rebelles a presque tourné à l'émeute, et la diffusion publique de la vidéo a été interdite. « Qu'est-ce que c'est que ce film où on voit des blancs s’agiter avec des T-shirts Kony ? Ils s'amusent de nos souffrances, ou quoi ? », s'indigne une ex-victime.

De fait, la vidéo ne fait pas le moindre effort pour replacer l’affaire dans son contexte, déclarant juste que le rebelle « ne défend aucune cause spéciale, à part son propre maintien au pouvoir » (l’auteur semble y voir, curieusement, un motif supplémentaire d'indignation, comme si le recours à une idéologie plus ou moins cohérente pouvait fournir une sorte d’excuse). La vidéo n’explique pas non plus comment Kony est apparu sur cette scène troublée.

La vérité, c'est que Kony n'est pas apparu par génération spontanée : il est le produit de décennies de violences dans une des parties les plus déshéritées et les plus inatteignables du monde. Il a été précédé des 500 000 victimes du Général cannibale Amin Dada ; des terribles représailles exercées par son prédécesseur Milton Obote, revenu d’exil « furieux comme un buffle blessé » ; et surtout de la longue et sauvage lutte entre Obote et son rival Musuveni, réfugié dans « le triangle de Luweero », non loin du territoire de Kony. Kony lui-même appartient à l’ethnie Acholie, qui a presque constamment servi de victime expiatoire aux uns comme aux autres. S’étonner que les mouvements messianiques y aient fait florès !

Le plus puissant d’entre eux, et le plus toxique, c’est celui de la « sorcière » Alice Lakwena (« Alice Saint Esprit »), « L’Armée du Salut ». À la tête de jeunes fanatiques, auxquels elle garantit l'immunité contre les balles par aspersion d'eau bénite, ou à défaut une résurrection dans des conditions optimales, elle se lance à l’assaut du nouveau gouvernement Musuveni. Elle est remplacée par son propre père, Severino (« Dieu le Père ») puis par son cousin, Joseph Kony, qui rebaptise le mouvement Lord’s Revolution Army (LRA).

Kony est un habile tacticien qui sait jouer des antagonismes tribaux, et qui a pu s'assurer la protection du dictateur soudanais, Omar Al Bachir. Il faut dire qu'il avait mis ses troupes enfantines à la disposition du gouvernement de Khartoum pour lutter contre les sécessionnistes du Sud Soudan, notamment les Dinkas. Avec des bases arrières au Soudan, des armes à profusion, et des troupes juvéniles n’ayant d’autre option que de mourir au combat, Kony est invincible. Il se joue des pressions internationales (Jean Paul II compris), se moque des offres de négociation, et déjoue – jusqu’à présent – tous les pièges.

Désormais qu’il est une vedette internationale, Kony se trouve en situation délicate. Mais regarde-t-on Youtube dans la jungle de Garamba ? L’auteur de la vidéo, Jason Russell, s’est fixé une claire échéance : « C’est 2012 ou jamais ! » Il doit commencer à stresser. D’ailleurs, il vient de se faire arrêter alors qu’il se masturbait nu au milieu d’un boulevard à San Diego.

Jean-Louis de Montesquiou

Vidéo Kony : la célébrité, outil de maintien de l’ordre

Plus de 100 millions de personnes dans le monde ont regardé la vidéo consacrée à Joseph Kony, un chef de guerre ougandais pourchassé sans succès depuis des années par les instances internationales. On sait peu de choses de cet étrange personnage, sauf qu'il est d'une cruauté sans limite, et qu’il a inventé, ou du moins raffiné, l'enrôlement forcé des enfants – méthode imparable, avec laquelle il se procure aisément des troupes faciles à sacrifier (au moins 30 000 à ce jour), indéfiniment renouvelables, et dont la partie féminine, une fois les combats de la journée terminés, sert aussi aux tâches domestiques et au repos du guerrier. Il a ainsi kidnappé en 1996 toutes les jeunes élèves d’une école religieuse d’Aboke, gardant les plus claires de peau pour lui (il les a jointes à ses 88 « épouses »), donnant les autres à ses lieutenants.

En appui doctrinal de ses exactions, Kony n’offre guère que l’obligation de soumettre l’Ouganda à « la Loi des Dix Commandements », après avoir d’abord éliminé le pouvoir en place. Au fil de ses sermons – qui peuvent durer huit heures – l’ancien sacristain agrémente aussi son culte de quelques particularités, comme un recours immodéré à l’eau bénite, l’interdiction de la bicyclette (les contrevenants ont les jambes coupées), ou celle de manger du porc (les éleveurs sont livrés à leur bétail). Il fait aussi grand usage (maléfique) des esprits.

Quand on connaît les pratiques de Kony – exécution des parents par leurs propres enfants, tortures invraisemblables, témoins énucléés avec du fil de fer ou dont on coupe le langue ou les lèvres – on n’hésite pas à voir en lui une incarnation postmoderne du mal absolu, et à s’indigner qu’il courre et sévisse encore, malgré de nombreuses tentatives pour l’amener à la table de négociation (il fait régulièrement faux-bond à la dernière minute) ou pour bombarder ses campements. Mais Kony est insaisissable : il arpente sans fin les confins inaccessibles de l’Ouganda, du Sud-Soudan, de la RDC et de la RCA, se débarrasse de ses lieutenants au moindre signe de défaillance, et se réapprovisionne en chair à canon (et en chair fraîche) dès qu’il le faut, comme encore au début du mois dernier en raidant des villages du Nord-Congo.

La vidéo « Invisible Children » représente un tournant dans l’histoire de la lutte contre le criminel Kony, et sans doute dans l’histoire tout court. Car, clame son auteur, Jason Russell, c’est la première fois qu’une initiative citoyenne internationale réussit à contraindre un État tiers (en l’occurrence les États-Unis) à s’engager dans un conflit pour des raisons strictement humanitaires : Obama vient d’envoyer sur place une centaine de « conseillers militaires », et ce malgré l’absence de toute menace directe ou de tout intérêt économique ! C’est donc une première démonstration qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, l’opinion publique mondiale est désormais un « concept nouveau sur lequel il va falloir compter ».

C’est enfin peut-être la première fois que la célébrité est transformée en arme de guerre, et qu’en rendant Kony mondialement connu, on le prive de sa dangereuse invisibilité. Au pays d’Hollywood, voilà un retournement lourd de sens !

« Bad Guy » irrécusable, méthodologie efficace, résultat probable, sinon garanti : comment s’étonner que cette vidéo, instantanément devenue « virale », ait eu un tel succès ? Hélas, sur le terrain, c’est à dire en Ouganda, la réalité est tout autre…

Jean-Louis de Montesquiou

La saga du baclofène (1)

Objet d’une controverse scientifique, comme souvent les grandes découvertes en médecine, l’utilisation du baclofène à hautes doses prend de plus en plus de place dans le traitement de l’alcoolisme, au grand dam de l’alcoologie officielle, engluée dans ses dogmes, ses conflits d’intérêts et sa relative impuissance thérapeutique.

Le baclofène a d’abord été développé comme antiépileptique, sans succès, puis il a été commercialisé dans les années 1970 contre les spasmes musculaires, en particulier chez les lésés de la moelle épinière, et dans deux maladie neurodégénératives, la sclérose en plaque et la sclérose latérale amyotrophique. Il est alors considéré comme un médicament sûr, dépourvu d’effets secondaires gênants. Il reste largement utilisé dans ces indications neurologiques.

Au début des années 2000, plusieurs essais en ouvert puis en double aveugle contre placebo ont montré son efficacité à la dose de 30 milligrammes par jour dans le sevrage alcoolique et le maintien de l’abstinence. Il est noté par les auteurs de ces études que l’envie impérieuse d’alcool (craving) est fortement diminuée grâce au baclofène.

Tout change fin 2005 lorsqu’un médecin français ayant travaillé comme cardiologue dans une prestigieuse université new yorkaise, Olivier Ameisen, publie une auto-observation dans laquelle il décrit sa « guérison » de l’alcoolisme, obtenue grâce au baclofène mais à fortes doses, jusqu’à 270 milligrammes par jour. Le baclofène a supprimé chez lui le craving et l’a rendu indifférent à l’alcool.

En 2008, son livre, d’un exceptionnel intérêt, Le Dernier Verre (Denoël) décrit le cheminement l’ayant amené à cette découverte et la popularise. Une étude en ouvert publiée en 2010 par le professeur Olivier Ameisen et le docteur Renaud de Beaurepaire confirme les effets exceptionnels du baclofène pour permettre aux alcooliques d’arrêter de boire, avec sur 60 patients 87 % de bons résultats à trois mois (patients abstinents ou ayant une consommation modérée), pour des doses allant de 15 à 300 milligrammes par jour et une dose moyenne de 145 milligrammes par jour, soit un pourcentage de succès largement supérieur à tous les traitements utilisés auparavant. D’autres études sont prévues pour confirmer par la méthodologie la plus démonstrative, celle des essais en double aveugle contre placebo, la remarquable efficacité du baclofène.

Confirmée depuis par de nombreux autres prescripteurs, cette découverte heurte de nombreux intérêts et devra franchir de nombreux obstacles avant d’être reconnue à sa juste valeur. Elle change la vie de nombreux malades de l’alcool, ce qui ne semble pas suffire ni aux autorités, ni à certains « spécialistes ».

Bernard Granger

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

 

Nicolaï Lilin, un bel imposteur

« As-tu lu le livre de Nicolaï Lilin, Urkas ! Itinéraire d’un parfait bandit sibérien ? », me demanda au printemps 2011 un journaliste allemand de mes amis. « Non ? Ce n’est pas possible ! C’est un bestseller mondial, traduit dans quarante pays. En Europe, son auteur est considéré comme le nouveau prodige des lettres russes. » Pourtant, quand je cherchai à me procurer l’ouvrage si chaudement recommandé, je ne le trouvai dans aucune librairie moscovite. Le livre, qui a très bonne presse en Europe, n’a tout simplement pas été publié en Russie.

La couverture allemande du roman montre l’arrière du crâne rasé d’un jeune homme, un revolver tatoué sur l’omoplate, une croix orthodoxe sur la nuque, et vêtu d’un débardeur blanc sur lequel est décalquée l’image grisâtre d’un paysage typiquement postsoviétique : des barres d’immeubles délabrés, la neige sale, une vieille Jigouli rouillée et des canalisations à l’abandon. « Celui qui veut lire ce livre doit oublier les catégories du bien et du mal telles que nous les concevons, conseille l’auteur italien de Gomorra, Roberto Saviano, cité en quatrième de couverture. Oubliez tout et lisez-le, point. »

L’intrigue se déroule dans la communauté des Urkas, des bandits d’origine sibérienne déportés par Staline dans les années 1930 à Bendery, une ville située sur la rive droite du Dniestr, dans l’actuelle Moldavie. Régis depuis des siècles par un code d’honneur implacable, les Urkas ne sont pas de vulgaires bandits, explique Lilin. Ce vieux clan de criminels forme une sorte de petite ethnie, avec sa morale propre, fondée d’abord sur la haine du pouvoir, qu’il soit tsariste, communiste ou capitaliste. Les Urkas attaquent des banques, des trains de marchandises, des bateaux, pillent des entrepôts, mais vivent très modestement, dépensant leur butin uniquement pour acheter des icônes religieuses et des armes. Ils assassinent sauvagement des policiers, mais prêtent assistance aux pauvres, aux plus faibles et aux anciens. Ils apprennent à tuer dès leur plus jeune âge, mais respectent les femmes.

C’est au sein de l’une des familles les plus vénérables de cette communauté que naît, en 1980, un garçon prénommé Nicolaï. Le livre est écrit à la première personne, et il en est le narrateur. La quatrième de couverture allemande l’affirme : Nicolaï Lilin est issu d’une lignée d’Urkas et cet ouvrage est autobiographique. Il y raconte ses souvenirs d’enfance et d’adolescence dans une grande famille criminelle moldave d’origine sibérienne : la première arme, la première assemblée d’Urkas, le premier séjour en prison, les meurtres, la mort de ses amis, la deuxième peine de prison, l’apprentissage du métier de tatoueur, etc.

Les passages autobiographiques alternent avec les développements consacrés aux lois régissant les hommes du clan, comme la règle qui leur interdit toute communication directe avec les représentants du système judiciaire ou carcéral : « On ne peut pas leur parler, répondre à leurs questions ou entrer en contact avec eux. Le criminel doit se comporter comme si les policiers n’existaient pas. Il peut y avoir un intermédiaire entre eux, comme une parente ou une voisine, mais à condition qu’elle soit, elle aussi, de Sibérie. Le criminel dicte à son interprète, dans l’argot des Urkas, ce qu’il veut dire, et elle traduit cela en russe au policier. Un Urkas ne doit jamais regarder un représentant du système judiciaire dans les yeux. Et s’il en mentionne un, il doit le qualifier de “chien”, “ordure”, “monstre”, “avorton”, etc. » Selon une autre tradition sibérienne, raconte Lilin, on ne peut garder dans le même local une arme « noble » (utilisée pour la chasse) et une arme « coupable » (avec laquelle on commet un crime). « Si une arme noble se trouve par hasard dans la même pièce qu’une arme coupable, elle est jugée contaminée. Il est interdit d’utiliser une telle arme car cela peut attirer le malheur sur la famille. Il faut l’envelopper dans le lange d’un nouveau-né, l’enterrer et planter un arbre au-dessus. »

 

Derniers antihéros de l’ère Facebook

À en juger par les critiques élogieuses qu’a reçues le livre dans les médias européens et américains, les lecteurs occidentaux n’ont aucun doute quant à la véracité des faits. « Nous aurions beaucoup à apprendre du code d’honneur de cette caste criminelle sibérienne », n’hésitait pas à écrire le populaire romancier écossais Irvine Welsh dans les colonnes du Guardian lors de la parution de l’ouvrage à Londres en 2010. « Plus qu’une biographie criminelle, Nicolaï Lilin raconte dans les moindres détails une incroyable culture, une culture qui est malheureusement en train de disparaître sous les assauts de la mondialisation. » « Les habitants de Bendery rejettent fortement le matérialisme des autres gangs plus classiques de Russie ou d’ailleurs, poursuit Welsh. Si tout le monde avait les mêmes valeurs, nous ne connaîtrions pas cette crise économique qui n’a d’autre origine que la cupidité, nous n’aurions pas détruit l’environnement ni fait disparaître tant d’espèces de la planète. » Avant de conclure : « Il est difficile de ne pas céder à l’admiration face à un peuple qui s’est opposé aussi bien au tsar qu’aux communistes et aux valeurs matérialistes occidentales. Les Urkas sibériens sont les derniers grands antihéros de l’ère Facebook. » De son côté, le célèbre critique littéraire allemand Dietmar Jakobsen saluait un récit « réaliste, direct et empreint de détails cruels » : « L’auteur raconte des choses très personnelles. Il décrit un garçon cultivé et sociable qui s’intéresse à la littérature, mais qui s’est obligé de tuer. Ce roman est condamné au succès (1). »

Personne ne s’inquiète du fait que la ville de Bendery s’appelait Tighina avant 1940, et se trouvait en territoire roumain : Staline ne pouvait y exiler qui que ce soit dans les années 1930. D’autant plus qu’on déportait alors généralement les gens de la partie européenne de l’URSS vers la Sibérie, et non l’inverse. Dans un entretien au Vanity Fair italien, Lilin offre une explication simple : « Les Urkas sibériens, descendants de bandits légendaires de la Taïga, étaient envoyés en Transnistrie, en Moldavie et en Ukraine pour faire le sale boulot. De nombreux Juifs, nationalistes ukrainiens, roumains et moldaves vivaient là. Du point de vue politique et économique, tout comme du point de vue du crime organisé, ils avaient les yeux plus tournés vers l’Europe. Les Sibériens étaient censés “nettoyer” ce territoire et le placer sous le contrôle de la Russie. »

 

Malkovich dans le rôle du grand-père

La luxuriante biographie de l’auteur ne semble pas non plus avoir éveillé de soupçons. Pourtant, si l’on croise les informations données dans le premier livre de Nicolaï Lilin avec ses déclarations dans la presse occidentale et ses interventions lors de différents salons du livre, on en conclut qu’à 23 ans à peine il avait déjà purgé deux peines de prison, servi trois ans comme sniper en Tchétchénie, et passé deux années – peut-être trois – comme mercenaire en Israël, en Afghanistan et en Irak. À 24 ans, il était marin sur un bateau irlandais, puis avait posé ses valises en Italie, où il s’était marié et avait ouvert un salon de tatouage. Aujourd’hui, Nicolaï Lilin a passé 30 ans et publié un second roman, Sniper. Vie d’un soldat en Tchétchénie [récemment traduit chez Denoël]. Il a son fan-club et verra bientôt son épopée adaptée au cinéma par le réalisateur Gabriele Salvatores, avec John Malkovich dans le rôle du grand-père de Nicolaï. Dommage que le tournage ait eu lieu en Lituanie et en Italie plutôt qu’en Transnistrie. Il aurait alors fallu expliquer aux habitants de Bendery – qui n’ont pas lu Urkas ! – que leur ville est régie par des descendants de Robin des Bois sibériens déportés là par Staline.

Quant à Nicolaï lui-même, il est bien connu des habitants, mais sous un autre nom : Verjbitski. « Il aimait inventer des histoires. Personne n’y prêtait attention, seules les jeunes filles croyaient à ses bobards, raconte Igor Polouchnoï, un vieux copain de Nicolaï Verjbitski devenu webdesigner. Je l’ai retrouvé via un forum sur Internet, où l’on discutait d’Urkas ! Beaucoup de personnes chez nous se sont réjouies en apprenant qu’il était devenu un écrivain à succès, mais quand on a su de quoi parlait le livre, on a tous été surpris. Notre ville est très ordinaire. Sans histoires, je dirais. Je ne sais pas d’où il a sorti ces Urkas. Il aurait dû mentionner quelque part que c’était une fable. » D’après Igor, qui connaît Lilin depuis l’âge de 19 ans, ce dernier n’a jamais fait de prison, ni même l’armée. Il gagnait sa vie en travaillant pour la police. « Il m’a montré sa carte de policier une fois, et son arme de service », se souvient-il.

 

Pas plus véridique que Harry Potter

Le publicitaire Viktor Dadetski, une autre relation de Nicolaï, m’explique que celui-ci adorait les thrillers. « À la fin des années 1990, j’avais un vidéoclub à Bendery que Nicolaï fréquentait régulièrement. Il empruntait souvent Fight Club ou Las Vegas Parano. Ses parents gagnaient leur vie à l’étranger. Son père dans une fabrique de saucisson en Grèce, et sa mère en Italie. C’est elle qui lui a envoyé les outils de tatouage. Quant à ce qu’il a écrit sur le clan mafieux sibérien installé à Bendery, c’est une pure invention. Ce n’est pas un mauvais bougre, mais pourquoi raconte-t-il des horreurs sur notre ville ? », s’indigne Viktor.

« On lui a apparemment soufflé que le cocktail mêlant stalinisme, anticommunisme et mafia russe se vendrait bien en Occident. Mais il pourrait être passé à tabac pour ce qu’il a écrit sur le général Alexandre Lebed. Chez nous, c’est un héros national, qui a empêché la réintégration de la Transnistrie à la Moldavie en 1992 (2) », dit un troisième compère de Verjbitski, le photographe Denis Poronok, également de Bendery. Il affirme qu’il n’y a pas plus de vérité dans Urkas ! que dans Harry Potter.

J’ai demandé à Nicolaï Lilin-Verjbitski ce qu’il pensait des commentaires de ses anciens amis : il considère simplement qu’ils l’envient. « Ils se sentent offensés et humiliés, parce que j’ai réussi à quitter Bendery, à me hisser en haut de l’affiche, et pas eux. » Au cours de notre conversation, il a souligné à plusieurs reprises (à la différence des déclarations faites aux journalistes occidentaux) que son livre n’était pas autobiographique : c’était le positionnement des éditeurs européens et américains. Cela ne venait pas de lui, a-t-il soutenu.

Pourtant, son deuxième livre, Sniper. Vie d’un soldat en Tchétchénie, publié en Italie en 2011 et qui vient d’être traduit en anglais, français et allemand, est à son tour présenté comme autobiographique. Les articles parus dans la presse européenne le soulignent : il s’agit des « Mémoires d’un témoin direct », offrant aux lecteurs occidentaux la « possibilité unique de voir la guerre tchétchène à travers les yeux d’un de ses acteurs », le « récit honnête et impitoyable d’un spetsnaz russe ». L’auteur répète dans les entretiens que son livre s’inspire de sa propre expérience du combat en Tchétchénie. Interrogé par Ogoniok, il affirme avoir participé à la seconde guerre tchétchène, mais refuse de donner des détails. Les médias italiens avancent qu’il aurait servi dans le 56e régiment parachutiste. Mais les archives du ministère russe de la Défense ne mentionnent aucun soldat du nom de Lilin ni de Verjbitski ayant servi en Tchétchénie.

Et Lilin semble d’ailleurs avoir pris quelques précautions dans ce livre : presque aucune date n’est mentionnée, ni aucun nom, pas d’événements concrets non plus. En revanche, Sniper regorge de descriptions de « cervelles qui coulent sur l’asphalte », de « scalps tchétchènes arrachés sur des vivants » et autres détails terrifiants. La presse occidentale promet au deuxième roman de Nicolaï Lilin un succès plus grand encore que le premier.

 

 

 

Cet article est paru dans Ogoniok le 3 octobre 2011. Il a été traduit par Galia Ackerman.

Allemagne – L’âme germanique de A à Z

L’Allemagne a du mal à parler d’elle-même. « Après la barbarie totalitaire du nazisme, la question de l’identité profonde du pays a été refoulée pendant des décennies », estime Richard Wagner dans un entretien au Tagesspiegel. Écrivain et journaliste, Wagner est aussi le compagnon de la prix Nobel de littérature Herta Müller. Dans Die deutsche Seele (« L’âme allemande »), il s’interroge sur les composantes de la personnalité nationale, en partant du principe qu’on ne saurait réduire deux mille ans d’histoire aux seules années 1933-1945. L’ouvrage est cosigné par la très médiatique romancière Thea Dorn (voir Books, n° 4, avril 2009, p. 50), et compte parmi les essais les plus vendus outre-Rhin depuis Noël.

Il se présente comme un dictionnaire, divisé en soixante-deux entrées. « Dorn se charge de la partie ludique des articles : elle expérimente, recourt à la poésie, au dialogue fictif. Wagner assume le rôle de l’historien sérieux, sans pour autant se prétendre le représentant d’un savoir spécialisé », rapporte le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Dans le Zeit, l’écrivain Martin Walser fait lui aussi l’éloge de l’ouvrage : « Pour moi, l’essentiel est que cette multitude d’entrées permet un regard nouveau sur notre passé, dont la complexité apparaît comme elle ne peut le faire dans aucun livre d’histoire classique. »

Cela commence par « Abendbrot » (le « repas du soir »), et s’achève sur « Zerrissenheit » (le « sentiment d’être déchiré, tiraillé ») – un concept qui permet de s’approcher au plus près de cette fameuse « âme allemande », traversée de contradictions. « Nous avons un grand amour de l’ordre, mais aussi une inclination vers l’abîme », explique Thea Dorn dans un entretien au Spiegel. « Les Allemands ont toujours été grands lorsqu’ils étaient prêts à accepter ces dissonances et à en tirer profit. Au début du XXe siècle, par exemple, il existait un véritable enthousiasme pour la technique, qui coexistait avec un mouvement de retour à la nature. Ce fut une époque d’un dynamisme incroyable. »

Le livre rappelle que les auberges de jeunesse, tout comme les jardins d’enfants, sont des inventions allemandes. À l’entrée « Bierdurst » (la « soif de bière »), on apprend que le très austère Thomas Mann aimait siroter un verre de bière chaque soir. Et l’auteur de La Montagne magique d’être à nouveau cité dans l’article le plus long de l’ouvrage, consacré à la musique, où les dictionnaristes, tout en dressant le portrait des trois géants que furent Bach, Beethoven et Wagner, reprennent la fameuse question posée par l’écrivain : « Peut-on être musicien sans être allemand ? »

Brésil – Vous avez dit corruption ?

Il a fallu moins de dix jours pour épuiser le tirage initial de 100 000 exemplaires du livre-enquête d’Amaury Ribeiro sur les pratiques corrompues du parti de la droite sociale-démocrate brésilienne. Un succès d’autant plus remarquable que l’ouvrage a été boycotté par les principaux journaux du pays. Seul l’hebdomadaire Carta Capital a dédié sa une à ce document très technique, qui fait la lumière sur les détournements de fonds lors des privatisations organisées à la fin des années 1990 par le président Fernando Henrique Cardoso et son ministre du Budget José Serra – candidat malheureux contre Dilma Rousseff en 2010, malgré le soutien des principaux médias du pays. « En quarante-sept ans de carrière, je n’ai jamais vu cela, même à l’époque de la dictature, s’étonne le journaliste Ricardo Kotscho sur son blog. C’est comme si les patrons de presse avaient décidé ensemble que le livre n’existait pas, oubliant que de nos jours, avec Internet, il n’est plus possible de cacher des informations. » Devant le succès phénoménal de l’ouvrage, les députés brésiliens ont créé une commission d’enquête sur les pratiques du PSDB, qui fait déjà trembler une partie de l’opposition. 

Les meilleures ventes en république tchèque – Petit pays, je t’aime beaucoup

1 Prosím strucne (À vrai dire. Livre de l’après-pouvoir), Václav Havel, Gallery

2 Ješte jsme ve válce (« Nous sommes encore en guerre »), Collectif Argo

3 Steve Jobs, Walter Isaacson, Práh

4 Povídky (« Histoires »), Zdenek Sverák, Fragment

5 Projevy 1999-2006. Spsiy 8 (« Discours 1999-2006. Écrits 8 »), Václav Havel, Torst

6 Lovci hlav (Chasseurs de têtes), Jo Nesbo, Kniha Zlín

7 Drž me pevne, miluj me zlehka (« Tiens-moi fort, aime-moi doucement »), Robert Fulghum, Argo

8 Cské okamžiky (« Moments tchèques »), Pavel Kosatík, Torst

9 Mafie v Praze (« La Mafia à Prague »), Michal Viewegh, Druhé mesto

10 Magorovy labutí písne (« Les chants du cygne de Magor »), Ivan Martin Jirous, Torst

Librairie Kosmas, 28 décembre 2011.

À la mort de Václav Havel, les Tchèques se sont rués dans les librairies. Mais, plutôt que de se pencher sur la multitude de livres – pas toujours élogieux – parus sur celui « qui redonna le pouvoir aux sans-pouvoir », ils ont préféré relire le président-dramaturge dans le texte. La suite des célèbres Interrogatoires à distance (1986), intitulée À vrai dire. Livre de l’après-pouvoir (2006), arrive en tête de la liste des bestsellers de la librairie Kosmas, et ses « Discours 1999-2006. Écrits 8 », en cinquième position. Quant au recueil de poésies figurant à la dixième place, il s’agit du chef-d’œuvre du dissident Ivan Martin Jirous, décédé en novembre, un mois avant son ami Havel. Cette figure incontournable de la culture underground tchèque, « féroce excentrique et tendre poète », écrivit ces textes en prison.

Mais le lectorat du petit pays de Mitteleuropa n’a pas attendu la mort de ces géants pour explorer son passé et interroger son identité nationale. Les librairies praguoises regorgent d’ouvrages sur ces sujets, tel « Moments tchèques », un essai sur l’âme du pays qui arrive en huitième position. Quant à la bande dessinée « Nous sommes encore en guerre », cosignée par un collectif de treize artistes tchèques et slovaques, elle relate treize épisodes de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide, du point de vue d’une population aux prises avec les totalitarismes. Ce succès vaut d’être souligné, dans un pays où le roman graphique, banni par le régime communiste, n’est pas encore solidement implanté.

Côté littérature, les romanciers tchèques sont eux aussi aux avant-postes. Zdenek Sverák, l’acteur et humoriste le plus en vue du pays, publie un recueil d’histoires typiques de son univers à la Hrabal, peuplé d’antihéros plongés dans des aventures abracadabrantes. Vient ensuite le très populaire Michal Viewegh, avec un roman sur la mafia praguoise.

Pour le reste, deux ouvrages américains semblent s’être égarés sur la liste : la biographie de Steve Jobs et un nouvel opus de Robert Fulghum, romancier particulièrement célèbre en République tchèque­, qu’il visite souvent – également danseur de tango, il est venu se donner plusieurs fois en spectacle.

Et les polars scandinaves ? Seul le Norvégien Joe Nesboe figure sur la liste. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. En République tchèque, où un livre est bestseller quand il se vend à 4 000 exemplaires, ceux d’un Nesbo, d’un Mankell ou d’un Stieg Larsson battent des records. Une popularité que la presse attribue généralement à la fibre sociale de ces auteurs, et à la satisfaction de voir que la vie n’est pas toujours rose même dans les pays « modèles » de l’Europe.

Caroline Vigent

Caroline Vigent est journaliste. Elle a étudié pendant deux ans les littératures allemande et tchèque à l’université Charles de Prague.

Égypte – Du foot à la révolution

Avant que le monde les découvre le 1er février dernier à l’occasion de la tragédie du stade de Port-Saïd, les Ultras, groupes de supporters militants, s’étaient illustrés pendant la révolution égyptienne. « Mus par l’esprit d’aventure et de sacrifice », les Ultras se distinguent des supporters de foot ordinaires par « leur sens de l’appartenance et du don de soi », explique Mohamed Gamal Bashir dans le livre à succès qu’il consacre à ces mouvements. Gamal Bashir raconte comment ces groupes ont été les premiers à descendre dans la rue pour défier les forces de l’ordre. « Ils se sont transformés en véritable force révolutionnaire du fait de leurs capacités de mobilisation », souligne Al-Hayat, qui n’hésite pas à comparer la cohésion de ces mouvements radicaux à celle des Frères musulmans.

Portugal – Lobo Antunes médecin

Frère de l’auteur du Cul de Judas, dont la renommée est internationale, le neurochirurgien portugais João Lobo Antunes est aussi célèbre et apprécié dans son pays qu’Antonio. Chacun de ses ouvrages est également promis au succès. Dans le dernier, le scientifique exprime ses doutes sur la viabilité des systèmes de santé européens, sur leur capacité à répondre au vieillissement des populations et fait part de son rêve d’une médecine « personnalisée » : « On invente sans cesse de nouvelles techniques pour traiter la maladie, mais on n’a toujours pas trouvé le moyen de soulager la souffrance de l’autre sans empathie », déclare ainsi l’auteur dans un entretien au Diário de notícias. 

Afrique du Sud – La vie rêvée d’un mercenaire

Après quatre années de prison au Zimbabwe, et une autre en Guinée équatoriale, le mercenaire britannique Simon Mann raconte dans Cry Havoc comment, avec une soixantaine d’« affreux » sud-africains, il a « gagné » la guerre civile angolaise en 1994, ainsi que celle de Sierra Leone. Il raconte aussi comment « il persuada les autorités russes de lui vendre vingt bombes géantes en achetant un colonel malade avec de la vodka et des fruits », rapporte le Sunday Times.

Personnage truculent, symbole des coups tordus fomentés par les gouvernements britannique, américain ou sud-africain, Simon Mann chutera en 2004, arrêté au Zimbabwe alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la Guinée équatoriale, riche État pétrolier, pour renverser le président Obiang. Aujourd’hui, l’ancien soldat des forces spéciales britanniques se dépeint en nouveau James Bond, conduisant une Aston Martin DB5 de Pékin à Paris ou bien échappant de peu à des crocodiles au Zimbabwe. Mais, pour le Telegraph, l’accumulation d’erreurs factuelles nuit à la crédibilité d’un récit sans doute passablement enjolivé par l’auteur.