« Quel bruit fait un cœur de 89 ans au moment où il se brise ? Peut-être émet-il un son à peine plus audible qu’un silence ; un son léger et bref, certainement. » Les mots qui forment le saisissant incipit d’On Canaan’s Side sont ceux de Lilly Bere, une vieille femme assise à sa table en Formica dans un petit pavillon des Hamptons, avec une théière usée pour seule compagnie ; une femme à qui « les guerres ont tout pris », écrit Emer O’Kelly dans l’Irish Independent. Chaque chapitre du nouveau roman de Sebastian Barry est un jour de deuil pour Lilly : « Premier jour sans Bill » ; « Deuxième jour sans Bill » ; « Troisième jour sans Bill »… Les titres égrènent le macabre décompte du temps écoulé depuis la disparition de son petit-fils, un jeune soldat qui s’est pendu à son retour de la guerre du Golfe. Avant lui, son père (le fils unique de Lilly) était rentré traumatisé du Vietnam. Et avant lui encore, Tadg, le premier amour de Lilly, l’homme qu’elle avait suivi en Amérique, était mort pour avoir combattu dans le mauvais camp pendant la guerre civile irlandaise, au début des années 1920 : poursuivi par l’IRA, il fut assassiné à Chicago sous les yeux de la jeune femme.
Malgré la noirceur de son sujet, Barry a parsemé son roman de plaisirs minuscules, des épiphanies auxquelles Lilly s’accroche comme à une bouée : « La grâce salvatrice d’une sauce hollandaise réchappée de tous les désastres culinaires possibles et répandue en une prière jaune sur un morceau de cabillaud replet » ; ou encore le souvenir attendri de Dublin « avec ses maisons basses aux toits inclinés tels des chapeaux ôtés avec déférence devant la pluie impérieuse ». Ce sens aiguisé du détail, servi par une prose « limpide et mélodieuse », fait honneur à la réputation de Barry, à « sa délicatesse et sa minutie », lit-on dans un autre article de l’Irish Independent. Mais On Canaan’s Side n’est pas seulement un brillant exercice de style. Il est aussi le lieu d’un subtil travail de mémoire, qui parcourt l’ensemble de l’œuvre du romancier.
Lilly est la fille de Thomas Dunne, dont l’écrivain a raconté l’histoire dans une pièce de théâtre intitulée Le Régisseur de la chrétienté (1). Issu d’une famille catholique dans la région de Wicklow, dans l’est de l’Irlande, l’homme est « entré à la fin du XIXe siècle dans la police de Dublin, dont il a gravi les échelons jusqu’à devenir commissaire divisionnaire », résume Carlo Gébler dans le Financial Times. Barry s’est inspiré pour ce personnage de son arrière-grand-père maternel, l’un des chefs de la police de Dublin aux ordres de Londres, qui fit donner une charge sanglante contre des manifestants indépendantistes.
Mis bout à bout, Le Régisseur de la chrétienté, les romans Annie Dunne et Un long long chemin (2) – centrés l’un sur la sœur de Lilly, et l’autre sur son frère mort au front pendant la Première Guerre mondiale – forment avec ce nouvel opus une « sorte d’Orestie de l’Irlande moderne, une version actualisée des Atrides dont les membres méprisés, tourmentés, trahis et chassés incarnent un aspect de la longue tragédie de leur pays », analyse Terry Eagleton dans la London Review of Books. Avec les Dunne, Barry rappelle le sort des catholiques loyalistes. « Jusqu’à une époque récente, on pensait que seuls les “grands propriétaires” protestants avaient été chassés après l’indépendance, explique O’Kelly […]. Mais d’autres Irlandais, issus comme Lilly de la petite bourgeoisie, ont aussi dû fuir. »
À l’image de l’héroïne, qui refuse de dédouaner son père ou de l’accuser a posteriori, Barry ne porte pas de jugement sur ses personnages. « Il les aime tous et laisse chacun s’exprimer, détournant le lecteur de la polémique », remarque Gébler. Et c’est précisément ce qui gêne Eagleton : les actes du père de Lilly et ceux de son fiancé Tadg, enrôlé dans une milice à la solde de la Couronne britannique, sont moralement condamnables, écrit-il, et « il n’y a aucune raison pour que cette appréciation ne puisse cohabiter avec l’empathie du créateur pour ses personnages ».