En 1823, l’abbaye de Westminster était devenue trop petite pour accueillir tous les morts prestigieux censés y reposer. Décision fut prise d’ouvrir certaines tombes pour « faire de la place », raconte le Times Literary Supplement. Quelle ne fut pas alors la surprise des responsables de découvrir que Ben Jonson, un dramaturge enterré là depuis près de deux cents ans, reposait à la verticale, la tête en bas et les jambes en l’air ! La sépulture était à l’image de son occupant : hors norme. De Ben Jonson, les amateurs de théâtre ne connaissent plus aujourd’hui que quelques comédies. L’une des plus jouées, Volpone, a remporté un vif succès en France dans sa version adaptée par Jules Romains à la fin des années 1920. Mais la réputation de son auteur reste dérisoire par rapport à celle de son contemporain le plus illustre, William Shakespeare. Jonson était pourtant une vedette au XVIIe siècle. « Il fut bien plus célébré à sa mort, en 1637, que ne l’avait été Shakespeare [vingt et un ans plus tôt] », souligne John Carey dans le Sunday Times.
Quant à sa vie, elle est bien mieux documentée que celle du grand William. Presque trop, selon Stuart Kelly, qui note, dans le Scotsman, que l’abondance des sources « rend concrètement plus difficile de brosser un portrait cohérent de Jonson ». Fils d’un pasteur écossais décédé peu avant sa naissance à Londres en 1572, l’homme a toute sa vie « jonglé entre les rôles », explique le chercheur Ian Donaldson dans une biographie acclamée par toute la critique anglaise. Formé par son beau-père à la maçonnerie, le jeune Jonson étudie à l’école de Westminster avant de se lancer dans le théâtre. Son tempérament sanguin lui attire vite de sérieux ennuis. Reconnu coupable du meurtre d’un comédien lors d’une rixe en 1598, il échappe de peu à la potence. En prison, le pénitent se convertit au catholicisme. Un choix audacieux dans l’Angleterre élisabéthaine, où les fidèles du pape sont régulièrement inquiétés. Jonson renouera au bout de douze ans avec la religion anglicane, mais il n’abandonnera jamais l’esprit frondeur de sa jeunesse.
Cet imposant pilier de tripot – on dit qu’il pesait plus de 120 kilos – prend un malin plaisir à égratigner les puissants dans des pièces au ton volontiers satirique, pour lesquelles il passe plusieurs fois devant les juges. Mais le trublion est aussi un fin stratège, un homme de réseaux que ses protecteurs sortent toujours des mauvais pas. Il finit même par devenir l’auteur favori du roi Jacques Ier, pour qui il compose des « masques », ces divertissements mêlant poésie, musique et danse que l’on donnait à l’époque en l’honneur des souverains.
Mais Jonson n’était pas homme à se satisfaire des faveurs de la cour ; il préparait activement sa postérité. À une époque où le théâtre était encore considéré comme un art mineur, il voulait selon son biographe « rendre visible la figure du dramaturge ; visible par son nom inscrit sur la couverture de ses pièces, mais aussi par la langue singulière de ses créations, qui le rendait présent à l’imagination des spectateurs ». En 1616, Jonson se paya même le luxe de publier un volume in-folio de ses « œuvres » incluant de la poésie, mais aussi du théâtre – un genre jusqu’alors cantonné à des éditions bon marché. C’est encore Jonson qui encouragea la publication en 1623 du premier recueil des pièces de Shakespeare, qu’il considérait de son vivant comme un « rival amical », précise Jonathan Bate dans le Telegraph. Et de souligner cette ironie du sort : « Sans l’exemple et le soutien de Jonson, la moitié des pièces de Shakespeare se seraient perdues et le reste nous serait parvenu dans des versions tronquées. »
Les critiques voient plusieurs raisons au relatif oubli dans lequel est tombé Jonson après le XVIIe siècle (parmi elles, son classicisme et son goût pour des formes théâtrales aujourd’hui devenues obsolètes), mais la plupart espèrent que la parution prochaine de ses œuvres complètes aux prestigieuses Presses de Cambridge (1) lui redonnera un peu de la visibilité qu’il désirait tant…