En novembre 2002, quelques mois seulement avant la mort de Roberto Bolaño, paraissait en espagnol Un petit roman lumpen, dans la collection « Année 0 » de Mondadori. Le projet, lancé au début du deuxième millénaire par le géant de l’édition, réunissait les récits de sept écrivains hispaniques ayant voyagé dans sept villes du monde, de Madras à Mexico, en passant par Le Caire, Pékin, Moscou, New York et Rome.
C’est dans cette dernière ville que se déroule l’intrigue du romancier chilien. Il raconte l’histoire de Bianca et de son frère, deux adolescents qui viennent de perdre leurs parents dans un accident de voiture. Bianca prend un job de shampouineuse dans un salon de coiffure. Son frère nettoie les vestiaires d’un club de musculation où il fait la connaissance de deux malfrats, le Bolognais et le Libyen, qui lui proposent un coup : cambrioler la maison d’un vieux culturiste, Maciste. Bianca servira d’appât en jouant la prostituée. La narration est prise en charge par la voix de l’étrange jeune fille, qui, devenue une femme rangée, se remémore ces événements. « Bianca est l’exemple type du personnage “bolañesque”, note Patricia Espinosa dans la revue littéraire chilienne Rocinante, un être solitaire, énigmatique, avec une vie intérieure extrêmement riche et intense, qui lui fournit une invincible capacité de survie. »
Les toponymes romains émaillent le récit, mais ceux-ci n’ont aucune portée spécifique. Un petit roman lumpen ne porte pas sur Rome. Ce livre d’à peine cent pages ne compte que trois vrais personnages : Bianca, son frère, et l’amant ou plutôt le client de la jeune femme, le vieux culturiste qui fut en son temps Mister Roma et Mister Italia, puis acteur de cinéma. Son prénom, Maciste, renvoie à une figure récurrente des vieux péplums italiens, apparue pour la première fois dans Cabiria, un film écrit par l’écrivain nationaliste Gabriele D’Annunzio. « Symbole dégradé d’un passé épique et de ces monumentales fictions en carton-pâte, le personnage est à lui seul une critique ironique des mégarécits à la 2666, de ce roman total dont Bolaño poursuivit le fantôme jusqu’à la fin de sa vie, tout en sachant pertinemment que la littérature ne pouvait aspirer à aucun absolu sans se parodier elle-même », analyse Espinosa.
Reste une question : pourquoi « lumpen » ? « Parce que ses personnages sont des misérables qui appartiennent à ce sous-prolétariat dont se méfiait Marx car il n’avait aucune conscience de classe. Parce qu’enfin Un petit roman lumpen est une œuvre de commande, un acte de prostitution analogue à celui de Bianca. » En épigraphe du livre, l’écrivain a placé les premières lignes du Pèse-Nerfs d’Antonin Artaud : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci. »