Tony Judt, in memoriam

En 2009, l’historien britannique Tony Judt s’est trouvé dans l’incapacité physique d’écrire, rongé par une maladie neuro-dégénérative qui devait l’emporter l’année suivante, à 62 ans. C’est à cette époque que son ami et confrère Timothy Snyder se mit à retranscrire le contenu de leurs conversations sur l’histoire du XXe siècle, dont Judt – fin connaisseur de la France et de l’Europe de l’Est – était un témoin privilégié. Le résultat, à mi-chemin entre le testament intellectuel et l’autobiographie, est selon le Financial Times « impressionnant » : « Malgré la dégradation terrifiante de sa santé, Judt y a une dernière fois livré un ensemble de réflexions éloquentes sur le fascisme, le stalinisme, la pensée dissidente en Europe de l’Est après 1956, les défaillances de l’État d’Israël, l’invasion de l’Irak en 2003 et l’avenir de la social-démocratie en Occident. »

 

Pour une analyse plus approfondie de l’œuvre de Tony Judt, lire « Tony Judt, les intellectuels et l’histoire », de Michel André, sur le blog de Books.
 

Éternel Life

Voilà un ouvrage dont la lecture « ne peut que susciter une vague de nostalgie, un désir de remonter le temps, à une époque où la presse écrite était reine », constate la journaliste Meryl Gordon dans le New York Times. On y trouve condensés soixante-quinze ans de l’histoire de Life, ce magazine américain qui bouleversa le traitement de l’actualité durant l’entre-deux-guerres, mêlant dans ses pages grand reportage et glamour sous l’objectif des meilleurs photographes. Une occasion de rappeler que Life fut à la fois « un miroir et un creuset de la culture américaine de masse ».

Variations tchékhoviennes

Fidèle à sa réputation de « dernier classique des lettres russes », Vladimir Makanine rend hommage dans son dernier roman à la pièce Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov. Mais, chez Makanine, les sœurs sont au nombre de deux (Olga et Inna, filles orphelines d’un célèbre dissident), et le décor du XXe siècle naissant a fait place à la Russie des années 1990 – juste avant ou après la disparition de l’Union soviétique. Olga vit au sous-sol d’un immeuble moscovite, dans un atelier encombré de copies des tableaux de Kandinsky. Deux jours durant, elle voit défiler chez elle un politicien en herbe, un rockeur, un ancien agent du KGB et un orphelin bègue.

Tous ces personnages, qui furent acteurs ou victimes de la délation, offrent matière à réflexion sur les notions de faute et de pardon. Ils sont aussi, explique le magazine Ogoniok, le reflet de la préoccupation de Makanine pour la décennie 1990 ; une période d’apparente libéralisation où s’est en fait jouée « l’asphyxie des forces créatrices du pays ».

Les grandes heures de Deng Xiaoping

Cette volumineuse biographie de Deng Xiaoping, qui fut à la tête de la République populaire de Chine entre 1978 et 1992, est de l’avis général la plus ambitieuse à ce jour. Son auteur, Ezra Vogel – un éminent professeur retraité de Harvard, spécialiste de la Chine et du Japon –, a pu accéder à des sources de premier ordre, parmi lesquelles des collaborateurs, des interprètes et des membres de la famille du dirigeant. Il décrit de façon très détaillée les étapes de la modernisation agricole et de l’ouverture aux capitaux étrangers entreprises sous son égide. Des réformes pour lesquelles Vogel ne cache pas son admiration : « Un autre chef d’État du XXe siècle a-t-il fait davantage pour améliorer la vie de tant de personnes ? », interroge-t-il. « Vogel considère clairement que Deng, surtout connu en Occident pour avoir ordonné la répression du mouvement démocratique en 1989, a été injustement traité par l’histoire, souligne John Pomfret dans le Washington Post. Cet ouvrage entend rééquilibrer les choses. » Au risque d’une certaine complaisance ? Beaucoup le pensent, qui reprochent à Vogel d’endosser un peu trop facilement « l’argument – qui était celui de Deng et du  Parti – selon lequel l’octroi de libertés supplémentaires aurait précipité la Chine dans le  chaos ».

Pour un impôt volontaire

En juin 2009 paraissait un texte retentissant de Peter Sloterdijk. Ce philosophe s’y attaquait à l’État fiscal, assimilé à une « kleptocratie ». Pour lui, dans un système où « une bonne moitié de la population se compose de personnes exonérées d’impôts qui vivent des contributions d’une poignée de citoyens particulièrement productifs », l’impôt progressif est un « équivalent fonctionnel de l’expropriation socialiste ». Avec les risques de guerre civile antifiscale que cela implique. Le texte a déclenché une gigantesque polémique. Le philosophe Axel Honneth a notamment dénoncé cette incitation à la « lutte des classes par le haut ». Né de ce tourbillon médiatique, Repenser l’impôt est l’occasion pour Sloterdijk d’une mise au point. Car il propose moins d’abolir l’impôt que de le mettre au service d’une refondation sociopsychologique de la société. Vécu actuellement comme une punition des riches, il s’agirait de transformer l’impôt en un don d’honneur reposant sur le volontariat. « Ne pourrait-on alors parler effectivement d’une société civile dans laquelle les citoyens seraient liés à la communauté par un dépassement de soi permanent ? », interroge le philosophe.

Un Tchekhov irlandais

On le compare à J.D. Salinger, à son compatriote James Joyce, à Tchekhov surtout. Qui ? William Trevor, écrivain irlandais dont Nicholas Delbanco s’étonne, dans le Los Angeles Times, qu’il n’ait pas encore été nobélisé. Il serait temps : Trevor a 84 ans, et son quatorzième roman, est, une fois de plus, de l’avis de la critique anglo-saxonne, un chef-d’œuvre.

Au départ, il y a juste un village du centre de l’Irlande, dans les années 1950, où il ne « se passe jamais rien », hormis d’insignifiants « réalignements sentimentaux ». En l’occurrence, ceux qui affectent un brave homme de fermier, veuf de sa première femme, qu’il a tuée dans un accident de tracteur ; sa seconde femme, qui tombe amoureuse d’un photographe de passage ; et toute la microsociété alentour, avec le curé exalté et l’inévitable commère. À partir de cette matière ténue, Trevor passionne son lecteur : « Il y a tant d’expériences cristallisées, dans ce livre calme, sûr, et fort, tant de sagesse et d’assurance littéraire, qu’une seule lecture ne suffit pas, comme avec tous les chefs-d’œuvre incontestables mais discrets », juge Susan Hill, dans le Spectator Le romancier traite en effet cette comédie humaine sur le mode mineur avec le talent d’un auteur « sachant mieux que quiconque, livre après livre, transmuer l’ordinaire et l’invisible en quelque chose d’incroyablement spécifique et vivant ». Il le fait, qui plus est, en usant de « la prose la plus calme et posée que l’on puisse concevoir », estime Paul Bailey, dans The Independent – une prose que le sculpteur qu’il fut jadis « épure, épure constamment, passionnément, brillamment, copeau de phrase après copeau de phrase », explique Stephen Barry dans le Guardian. À tout cela, Trevor ajoute encore cet ingrédient, si rare désormais : « Une générosité innée envers ses personnages, une impartialité pleine de respect, qui sacralise jusqu’aux moindres aspects de leur quotidien, la trame même de leur vie », estime Elspeth Barker dans un autre article de The Independent. « On peut toujours se juger différent des personnages de Trevor, renchérit Susan Hill, mais jamais supérieur à eux. »

Après la prison

Shiro Kikutani a été condamné à la détention à vie, mais il est libéré pour bonne conduite au bout de quinze ans. Sa difficile réinsertion, dans un Japon bouleversé par la modernisation des années 1970-1980, est le sujet de Liberté conditionnelle. Le roman d’Akira Yoshimura, paru en 2001 et qui sort aujour­d’hui en poche, avait inspiré le film L’Anguille, palme d’or à Cannes en 1997. Le lecteur ne découvrira que peu à peu ce qui a conduit en prison cet homme falot, petit professeur dans une école de province. À sa libération, il a la cinquantaine et, après ces années d’isolement avec pour seule compagnie une mouche dont il avait rogné les ailes, il est totalement désorienté. « Yoshimura montre les conséquences de l’emprisonnement, explique Martin Schröder dans le Süddeutsche Zeitung. Lorsque s’installe une routine désespérante qui semble ne jamais devoir prendre fin, les bonnes résolutions flanchent, le remords disparaît et l’expiation se mue en peur et en amertume. Yoshimura ne révèle pas seulement la psychologie d’un meurtrier, il fait le procès d’un système judiciaire et carcéral. » 

Tristes enfants de Schwambranie

Lolia, l’aîné, et Osska, le cadet, sont fils d’un médecin juif dans une petite ville de province russe à la veille de la Première Guerre mondiale. Ensemble, ils inventent un pays imaginaire sur une île du Pacifique, la Schwambranie. Comme dans la vie réelle, leur monde merveilleux connaît la révolution, l’abdication du tsar, l’instauration de la république. Ce texte autobiographique narrant les souvenirs d’enfance de Léo Cassil est un monument de la littérature de jeunesse en Russie, un livre culte, « avec lequel ont grandi plusieurs générations », rappelait Nezavissimaïa gazeta en 2005, année de la célébration du centenaire de l’écrivain. L’ouvrage est publié en 1930, mais, en 1937, le frère de Léo Cassil, Iossif (qui a inspiré le personnage d’Osska, ce gamin qui confond tous les mots parce qu’il a appris à lire trop tôt), est arrêté et exécuté par les bolcheviks. « Il suffisait d’assassiner l’un des frères pour que le second ait peur durant toute sa vie et reste docile », rappelle le quotidien. Cassil est accusé d’« idéalisme petit-bourgeois » et de « faux romantisme », mais ses textes ne sont pas retirés des bibliothèques. Son livre sera réédité en 1955, au moment du dégel, dans une version revue par lui-même. Le Voyage imaginaire est paru en français dès 1937, mais dans une version tronquée. Cette nouvelle édition est la première traduction intégrale. 

On assassine bien les chefs-d’œuvre

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture publient le roman posthume et presque culte du scénariste et dramaturge Steve Tesich. Karoo met en scène un héros (éponyme) d’âge mûr, bedonnant et alcoolique, qui exerce la digne profession de script doctor : il réécrit (et généralement massacre) les scénarios écrits par d’autres, pour leur assurer un plus grand succès commercial. Un jour, un producteur méphistophélique lui propose de remonter le dernier film du légendaire Arthur Housman. C’est un chef-d’œuvre, mais Karoo entreprend de le dénaturer et d’en faire une comédie pour mettre en valeur une actrice qui y tient un rôle très secondaire : il est tombé amoureux d’elle et la soupçonne d’être la mère biologique de son fils adoptif… Mais ce récit de la destruction d’une œuvre est surtout celui de l’autodestruction d’un homme, dans ce monde où « l’image a remplacé l’identité », explique le Los Angeles Times. De cette angoisse, Tesich tire « non seulement une tragédie, mais une tragédie sur la tragédie », estime Michael Bywater du New Humanist

De l’écriture comme cochonnerie

En novembre 2002, quelques mois seulement avant la mort de Roberto Bolaño, paraissait en espagnol Un petit roman lumpen, dans la collection « Année 0 » de Mondadori. Le projet, lancé au début du deuxième millénaire par le géant de l’édition, réunissait les récits de sept écrivains hispaniques ayant voyagé dans sept villes du monde, de Madras à Mexico, en passant par Le Caire, Pékin, Moscou, New York et Rome.

C’est dans cette dernière ville que se déroule l’intrigue du romancier chilien. Il raconte l’histoire de Bianca et de son frère, deux adolescents qui viennent de perdre leurs parents dans un accident de voiture. Bianca prend un job de shampouineuse dans un salon de coiffure. Son frère nettoie les vestiaires d’un club de musculation où il fait la connaissance de deux malfrats, le Bolognais et le Libyen, qui lui proposent un coup : cambrioler la maison d’un vieux culturiste, Maciste. Bianca servira d’appât en jouant la prostituée. La narration est prise en charge par la voix de l’étrange jeune fille, qui, devenue une femme rangée, se remémore ces événements. « Bianca est l’exemple type du personnage “bolañesque”, note Patricia Espinosa dans la revue littéraire chilienne Rocinante, un être solitaire, énigmatique, avec une vie intérieure extrêmement riche et intense, qui lui fournit une invincible capacité de survie. »

Les toponymes romains émaillent le récit, mais ceux-ci n’ont aucune portée spécifique. Un petit roman lumpen ne porte pas sur Rome. Ce livre d’à peine cent pages ne compte que trois vrais personnages : Bianca, son frère, et l’amant ou plutôt le client de la jeune femme, le vieux culturiste qui fut en son temps Mister Roma et Mister Italia, puis acteur de cinéma. Son prénom, Maciste, renvoie à une figure récurrente des vieux péplums italiens, apparue pour la première fois dans Cabiria, un film écrit par l’écrivain nationaliste Gabriele D’Annunzio. « Symbole dégradé d’un passé épique et de ces monumentales fictions en carton-pâte, le personnage est à lui seul une critique ironique des mégarécits à la 2666, de ce roman total dont Bolaño poursuivit le fantôme jusqu’à la fin de sa vie, tout en sachant pertinemment que la littérature ne pouvait aspirer à aucun absolu sans se parodier elle-même », analyse Espinosa.

Reste une question : pourquoi « lumpen » ? « Parce que ses personnages sont des misérables qui appartiennent à ce sous-prolétariat dont se méfiait Marx car il n’avait aucune conscience de classe. Parce qu’enfin Un petit roman lumpen est une œuvre de commande, un acte de prostitution analogue à celui de Bianca. » En épigraphe du livre, l’écrivain a placé les premières lignes du Pèse-Nerfs d’Antonin Artaud : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci. »