L’ode à Cadix

Immense poète, ami de García Lorca et de Neruda, Rafael Alberti forge dès ses premiers recueils une esthétique solide, inspirée des chansons lyriques du XVIe siècle espagnol, « non seulement par ses aspects formels mais aussi par le langage néobaroque qu’il cultive et l’usage original qu’il fait de la métaphore », précise le quotidien El Mundo dans son supplément littéraire. Grand admirateur du poète baroque Luis de Góngora, celui dont la famille quitta l’Andalousie pour Madrid en 1917, le faisant se sentir comme un « marin à terre », exprime dans ses textes la nostalgie de sa ville natale, Cadix. « Jardin d’Amour / Va-t-en au jardin de la mer / et plantes-y un arbousier / sous les glaces polaires. / Jardinier : / Pour mon amie, une île / aux cerisiers stellaires, /murée de cocotiers. »

Dans la seconde partie de sa vie, le poète devenu membre du Parti communiste espagnol mettra son art au service de la politique. Contraint à l’exil en 1939, il ne rentrera en Espagne que trente-huit ans plus tard. À la foule venue l’accueillir, il fit cette déclaration devenue symbolique de cette mutation : « J’ai quitté l’Espagne le poing levé, et je reviens la main tendue en signe de paix et de réconciliation avec tous les Espagnols. »

Planète des fourmis

Les entomologistes Bert Hölldobler et Edward O. Wilson (également fondateur de la sulfureuse « sociobiologie ») « ont consacré leur vie à l’étude des fourmis », rappelle Salter Reynolds dans le Los Angeles Times. Leur dernier opus se penche sur les coupeuses de feuilles, dont ils considèrent la société comme le « super organisme suprême », selon les critères suivants : « Prise en charge collective des individus immatures, chevauchement d’au moins deux générations dans la même société, coexistence de membres reproductifs et non reproductifs. » Moyennant quoi, expliquent-ils : « Si des extra-terrestres avaient exploré la Terre il y a un million d’années, ils auraient sans doute tenu les colonies de coupeuses de feuilles pour les sociétés les plus avancées que cette planète produirait jamais… » 

Le Mongol allemand

« C’est l’une des voix les plus atypiques de la littérature allemande contemporaine », estime Karl-Markus Gauss dans le Neue Zürcher Zeitung. Né en Mongolie en 1943, Galsan Tschinag est parti étudier à Leipzig dans les années 1960, puis est par la suite devenu le premier germaniste de son pays. Il écrit en allemand. Son dernier livre revient sur son incroyable parcours, mais surtout sur son retour au sein du clan Touva, une minorité turkmène de Mongolie, dont il est le chef et le chaman… « Ce qui est raconté ici, c’est l’histoire d’un homme qui a dû s’imposer parmi les Mongols, qui ne voyaient en lui qu’un Touva ; puis parmi les Russes, qui ne voyaient en lui qu’un Mongol ; et enfin parmi les Allemands, qui lui ont permis de retourner la tête haute au milieu des siens », rapporte Gauss. 

Des révolutions pour l’honneur

Mélange explosif d’amour-propre, de souci de la renommée et de passion du devoir, le sens de l’honneur paraît s’amenuiser en raison inverse des progrès de la démocratie. Qu’on songe aux pratiques qui lui sont associées dans l’imaginaire collectif : la vendetta, la lapidation de la femme adultère, ou encore le fameux hara-kiri du samouraï japonais… Mais cette dissolution du code de l’honneur traditionnel ne vaut pas dissolution de tout code de l’honneur : il ne fait en effet que se transformer, explique dans son nouvel essai le philosophe d’origine ghanéenne Kwame Anthony Appiah, professeur à Princeton (1). Et cette transformation explique davantage que l’évolution des valeurs les « révolutions morales » de l’humanité, telles que l’interdiction du duel ou l’abolition de l’esclavage.

Appiah souligne ainsi que le duel était réprouvé bien avant de disparaître. Longtemps, les arguments moraux ne portèrent pas. En 1829, quand le duc de Wellington, alors Premier ministre, vit son honnêteté mise en doute par un jeune comte, il fit donc son devoir de gentleman. En revanche, le développement de cet usage, au cours des décennies suivantes, dans les classes inférieures, changea la donne : le duel n’était plus seulement l’affaire des nobles, mais aussi celle des avocats, des médecins ou des marchands. Devenu populaire, il perdait son lustre et voilà bien ce qui explique, selon Appiah, son abandon définitif. Adoptant une nouvelle conception de l’honneur, l’aristocratie proclamait désormais l’indignité de pareille pratique, et faisait du mépris une réaction plus appropriée aux insultes. L’analyse est stimulante mais un peu courte, aux yeux de l’historien David Brion Davis : « Il est toujours problématique de proposer des grands événements historiques une explication unique », écrit-il dans la New York Review of Books. L’historien avoue ne pas « voir en quoi cela invalide l’argument moral ni ne prouve la centralité d’un nouveau code de l’honneur ».

La relation qu’établit Appiah entre la transformation de la conception de l’honneur et l’abolition de l’esclavage par la Grande-Bretagne (1833) est elle aussi ingénieuse, mais également trop monolithique poursuit Brion Davis, grand spécialiste de la question. Car pour Appiah, ce ne sont pas les plaidoyers moraux des abolitionnistes qui expliquent le revirement politique de la Grande-Bretagne, mais la mutation du sens de l’honneur des masses, portée par l’essor du travail salarié en Angleterre. Auparavant méprisé, mais désormais reconnu comme un rouage essentiel de l’économie, l’ouvrier ne supporte plus l’idée du travail servile. « Quand 1,5 million de citoyens britanniques signent des pétitions appelant à l’émancipation, cela témoigne en effet de l’apparition d’un nouveau code de l’honneur au sein des classes laborieuses », résume Davis. Mais ce n’est pas une raison pour faire l’impasse sur la dimension morale et religieuse des débats qui ont entouré l’abolition, avec l’émergence d’une réelle culture de la compassion.

1| Dont on peut aussi lire en français Pour un nouveau cosmopolitisme (Odile Jacob, 2008).

 

 

Hitler avant Hitler

Aucun personnage de l’histoire allemande n’a suscité autant de livres qu’Adolf Hitler. « Chaque recoin de sa biographie semble avoir été exploré », note Volker Ullrich dans le Zeit. Pourtant, il arrive encore que des certitudes à son sujet puissent être ébranlées. On admettait ainsi communément que la Première Guerre mondiale, pour reprendre la formule de l’historien Richard Overy, avait « fait Hitler comme la révolution [avait] fait Staline ». On prenait pour argent comptant ce qui était écrit sur son expérience du conflit dans Mein Kampf – vision reprise et amplifiée par la propagande nazie d’un héros des tranchées, d’une tête brûlée prenant plus de risques que les autres. Le jeune historien Thomas Weber met tout cela en doute dans un ouvrage, La Première Guerre d’Hitler, auquel Books avait fait écho dès sa sortie en Grande-Bretagne (n° 26, octobre 2011, p. 98).

« L’idée de Weber est si brillante qu’on se demande pourquoi personne ne l’a eue avant lui », note Richard Evans, historien britannique spécialiste du IIIe Reich, dans la Daily Review. Il s’est plongé dans tous les documents disponibles – et largement négligés – sur Hitler pendant la Grande Guerre : rapports militaires de son régiment, lettres, Mémoires et journaux intimes. Il en ressort que « Hitler n’était pas considéré comme particulièrement courageux à l’époque. Si son rôle d’estafette au service du QG régimentaire l’exposa quelquefois au danger, l’essentiel de ses activités était derrière le front, à l’abri », résume Evans. Contrairement à ce qu’il affirma, il n’était même pas caporal et n’exerça donc jamais aucune autorité sur d’autres hommes : les documents ne font référence à lui que comme un simple soldat. Certes, il obtint la prestigieuse Croix de fer, mais, comme le rappelle Evans, « servir le QG mettait les soldats comme lui au contact des officiers qui avaient le pouvoir de décerner les récompenses et ces soldats étaient surreprésentés dans l’attribution de la Croix de fer ».

Ironie de l’histoire, c’est un officier juif, Hugo Gutmann, qui recommanda Hitler pour cette distinction… Comme le souligne Weber, les Juifs étaient respectés dans l’armée prussienne et ce n’est sûrement pas là, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, que le futur chancelier du Reich devint un antisémite acharné. Ses camarades le surnomment « l’artiste », évoquent son goût de la lecture et de la solitude, son incapacité à répondre aux questions sans faire de grands discours, mais aucune remarque antisémite de sa part n’est mentionnée. Sa radicalisation intervint plus tard.

Journal d’un lecteur

Alphabets rassemble des articles, préfaces, introductions et conférences de Claudio Magris. Ce livre, écrit Raffaele La Capria dans Il Corriere, « est indirectement autobiographique, nous parlant de Magris à travers les livres qu’il a lus ». L’écrivain natif de Trieste, auteur de Danube (Gallimard), évoque ainsi les Slovènes Drago Jancar et Boris Pahor, mais aussi le survivant des camps Jorge Semprún, Ernesto Sábato et son Héros et Tombes sur la dictature argentine, Borges, Homère, le Mahabharata, les sagas nordiques ou encore la Bible… « Alceste, figure mythologique de la femme salvatrice, est aussi déclinée dans plusieurs textes », note Laura Barile dans L’Indice. Magris possède un « sens exigeant et profond de la vulgarisation qui facilite la compréhension d’un texte sans le simplifier à l’extrême », estime La Capria, qui voit dans l’écrivain « l’un des plus brillants représentants de l’essai narratif où la pensée devient récit et les idées agissent tels des personnages. Tant et si bien qu’on a l’impression, avec Alphabets, de lire un roman plutôt qu’un recueil d’articles ». 

Pompéi revisité

Dans la nuit du 24 au 25 août 79, une violente éruption du Vésuve engloutit la ville de Pompéi. Un gigantesque nuage ardent fait de gaz, de cendres et de roches en fusion s’abat sur des habitants pris de court. Il les pétrifie pour des siècles. Quand le site est redécouvert, à partir de 1763, on s’extasie devant son extraordinaire conservation : les corps sont comme momifiés, les bâtiments ont gardé leurs fresques colorées, les graffitis sont intacts, on trouve même quatre-vingt-une miches de pain qui semblent tout juste sorties du four… On s’imagine que tout s’était arrêté là brusquement et que Pompéi offrait le spectacle de la vie quotidienne romaine typique. En fait, « la ville était déjà sur le point de devenir une ville fantôme et le caractère dépouillé des maisons témoigne moins d’un goût minimaliste que d’une évacuation massive », note Tom Holland dans le Guardian. Il y avait eu des signes avant-coureurs et une bonne partie de la population avait fui, emportant ses biens les plus précieux avec elle. N’étaient restés que les imprudents, les sceptiques, ceux qui craignaient plus le pillage que le volcan, et les esclaves que leurs maîtres, pris de panique, avaient oublié de libérer de leurs chaînes…

Dans Pompéi. La vie d’une cité romaine, Mary Beard, papesse des lettres classiques britanniques, tord le cou à bien des idées reçues. Elle tente de reconstituer la vie de la cité avant la catastrophe, une ville très secondaire, une villégiature de province, comptant 12 000 habitants, dont la moitié d’esclaves. Les riches Romains venaient y profiter du climat et de l’art de vivre grec. Beard y voit une sorte d’équivalent antique de Saint-Tropez… Elle met cependant en garde contre l’image d’une cité toute de marbre blanc et étincelante de propreté : les trottoirs surélevés montrent qu’il n’existait pas de système d’égouts satisfaisant et que les rues étaient encombrées de boue et d’excréments. L’ouvrage « révèle aussi la nature nauséabonde des bains publics, où les citoyens s’entassaient et où l’urine et la sueur se mêlaient à l’eau », rapporte John Walsh dans The Independent. L’auteure, enfin, livre une analyse minutieuse des nombreux graffitis qui constellent les murs de Pompéi. Parmi les plus célèbres, ceux de la caserne des gladiateurs, témoignant du fait que ces athlètes étaient de véritables bêtes de sexe. À vrai dire, la chose reste sujette à caution, car selon Mary Beard, la plupart des inscriptions seraient l’œuvre… des gladiateurs eux-mêmes.

Books en a déjà parlé

Super triste histoire d’amour, de Gary Shteyngart, traduit par Stéphane Roques, L’Olivier, 410 p., 24 €, voir Books, n° 18, décembre 2010- janvier 2011, p. 90. Dans ce roman d’anticipation, les États-Unis viennent juste de sortir ruinés d’une guerre contre le Venezuela et les Américains ne communiquent plus que par « apparat », version ultime de l’iPhone qui permet de diffuser ses pensées  en temps réel…

Saints et pécheurs, d’Edna O’Brien, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser Éditeur, 228 p., 21 €, voir Books, no 25, septembre 2011, p. 91. Un recueil de nouvelles qui sonde les tourments de l’âme irlandaise, à travers des personnages qui ont en commun une forme de désillusion.

Sales caractères. Petite histoire de la typographie, de Simon Garfield, traduit par Laurent Bury, Seuil, 352 p., 25 €, voir Books, n° 23, juin 2011, p. 14.  L’Arial serait comminatoire ;  le Lucida, plutôt féminin ; le Trebuchet plutôt cartésien… Il existe plus de 160 000 caractères d’imprimerie. Cette histoire complète, de Gutenberg  à Microsoft, montre leur  puissante interaction avec  le message qu’ils véhiculent.

Bataille de chats. Madrid 1936, d’Eduardo Mendoza, traduit par François Maspero, Seuil,  396 p., 22 €, voir Books, n° 19, p. 10. Un roman d’espionnage qui  met en scène avec humour un historien d’art britannique parti  à la recherche d’un mystérieux  tableau disparu dans une Espagne au bord de la catastrophe.
 

 

Éloge des requins

Dans notre dossier sur le vote, nous évoquons le phénomène des attaques de requin, incidents rares mais considérés comme fréquents parce que spectaculaires, et d’autant plus que le dernier en date est proche. Justement, la responsable de l’écologie au Washington Post vient d’écrire un livre sur cet animal. Chiffres à l’appui, elle montre que vous courez plus de risque d’être tué par un éléphant que par un requin, et qu’en moyenne il y a quarante fois plus d’Américains hospitalisés après un accident dû à un sapin de Noël qu’après une attaque de squale. Elle montre aussi à quel point cet animal est précieux. Comme l’ours polaire, il fait partie de ces superprédateurs qui assurent la stabilité de la chaîne alimentaire et des écosystèmes. « Enlevez le requin, et vous verrez la population des phoques exploser, celle des poissons s’effondrer au profit des méduses », relève Jason Goodwin dans The Spectator. Or pour manger les ailerons, les Chinois prélèvent chaque année autant de requins qu’il y a de Français.

Shakespeare dans la Bible

Auteur de la thèse selon laquelle les premiers livres de la Bible ont été rédigés par une femme de la stature d’un Homère ou d’un Shakespeare, l’écrivain et critique littéraire Harold Bloom procède, dans un nouvel ouvrage, à une comparaison de ses passages préférés (parfois au sens ironique du terme) de la Bible du roi Jacques, de la Bible hébraïque (le Tanakh) et de la Bible de Genève. Pour lui, la Bible est avant tout une grande œuvre artistique. Ce qui l’intéresse, c’est d’évaluer les mérites littéraires des trois versions, et en premier lieu de la King James Bible (KJV), rédigée sous l’égide du roi Jacques par un comité de quarante-sept membres (lire à ce sujet le texte de Michel André sur le blog de Books). Stephen Prickett, universitaire anglais spécialisé dans les études bibliques, rend compte avec amusement, dans le Times Literary Supplement, de la manière dont Bloom interprète les « personnages » du drame épique (Dieu et Jérémie souffrent de psychose maniaco-dépressive, Osée et Michée sont psychotiques, Jean est antisémite). Mais il relève aussi une lacune. Bloom offre une « excellente discussion » de la version KJV du Psaume 46, mais ne fait pas état d’une curiosité. « Si on prend le quarante-sixième mot depuis le début et le quarante-sixième depuis la fin, on obtient “shake-spear” », écrit Prickett. De plus, Shakespeare avait 46 ans en 1611, date de la publication de la KJV, et était un né un 23 avril… Le génial auteur aurait-il été discrètement mêlé au comité de rédaction ?