Le lecteur qui a eu l’occasion d’arpenter avant 2019 l’une des sections les plus spectaculaires du Louvre, celle des Antiquités orientales, aura peut-être remarqué qu’une douzaine de salles se trouvaient alors dans l’« aile Sackler ». S’il y retournait aujourd’hui, il pourrait toujours y admirer les figurines chypro-archaïques ou le chapiteau du palais de Darius Ier ; il ne verrait plus le nom Sackler sur les panneaux. Il en irait de même au Metropolitan Museum of Art de New York, où l’aile Sackler en imposait davantage encore puisque s’y dressait le fameux temple d’Isis de Dendour, l’un des fleurons du musée. Elle a été débaptisée en 2021. En mars 2022, ce fut au tour du British Museum d’annoncer qu’il allait se « désackleriser » : sur son site, les salles Raymond et Beverly Sackler s’appellent désormais « salles A et B ». Avant cela, les Serpentine Galleries et la Tate Modern avaient elles aussi effacé toute trace de leurs liens avec la famille Sackler. Idem dans le monde universitaire, où l’université Tufts, pour ne prendre qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, a fait retirer le nom Sackler de cinq bâtiments et programmes qui le portaient jusqu’ici.
En France, ce nom frappé d’infamie n’évoque pas grand-chose. Aux États-Unis, il est associé à « la famille la plus maléfique » du pays (on trouve ce qualificatif dans la fiche Wikipédia qui lui est consacrée en anglais).
Pendant plusieurs décennies, les Sackler ont fait figure de richissimes mécènes et philanthropes, de Médicis modernes. Ils donnaient sans compter aux musées, créaient des instituts de recherche, des laboratoires, des bibliothèques, soutenaient les causes les plus nobles. Leur fortune est estimée à 14 milliards de dollars. Ce qui les différenciait d’autres grandes familles du gotha, c’était le mystère entourant l’origine de cette fortune. Les Rockefeller s’étaient jadis élevés grâce au pétrole. Plus récemment, la famille Walton est devenue la plus riche famille des États-Unis grâce aux supermarchés Walmart. Mais les Sackler ?
Dans le livre magistral qu’il leur consacre et qui vient d’être traduit en français, le journaliste d’investigation Patrick Radden Keefe relève d’emblée ce paradoxe les concernant : « La famille apposait son patronyme sur des institutions culturelles et éducatives de façon quasi obsessionnelle. Il était gravé dans le marbre, imprimé sur des plaques en laiton et même inscrit dans le vitrail. Il y avait des chaires Sackler, des bourses Sackler, des cycles de conférences Sackler et des prix Sackler. Pourtant, un observateur lambda aurait eu du mal à relier ce patronyme à un secteur d’activité capable de générer une telle fortune. Les gens qui avaient l’habitude de croiser les membres du clan lors de dîners de gala et de collectes de fonds dans les Hamptons, sur un yacht dans les Caraïbes ou au ski dans les Alpes suisses se demandaient sotto voce d’où venait leur argent. C’était d’autant plus étonnant que la majeure partie de la richesse des Sackler avait été acquise non pas à l’ère des grands industriels, mais au cours des dernières décennies. »
En fait, l’essentiel de leur fortune venait d’une société, Purdue Frederick, qu’ils avaient rachetée en 1952 et rebaptisée par la suite non pas à leur nom (qui ne figurait même pas sur le site Internet), mais Purdue Pharma. Plus précisément, leur richesse venait d’un médicament lancé par Purdue Pharma en 1996 et devenu « l’un des plus gros succès de l’histoire de l’industrie pharmaceutique » : l’OxyContin, qui, en vingt ans, a rapporté pas loin de 35 milliards de dollars.
L’OxyContin est accusé d’avoir provoqué ce que l’on appelle aux États-Unis la « crise des opioïdes » : une augmentation vertigineuse de l’usage d’opiacés, responsable, en deux décennies, de 400 000 à 500 000 overdoses fatales outre-Atlantique. À partir des années 2010, ces overdoses sont devenues, note Patrick Radden Keefe, « la principale cause des morts accidentelles aux États-Unis, devant les accidents de voiture – dépassant même la catégorie on ne peut plus américaine des morts par armes à feu ». Pour certains, il s’agit du plus grand désastre sanitaire qu’ait connu le pays.
Plusieurs livres, auxquels d’ailleurs Keefe rend hommage, ont déjà été consacrés à l’OxyContin et à la crise des opiacés : il y eut l’ouvrage pionnier du journaliste du New York Times Barry Meier, Pain Killer (Rodale Press, 2003), puis Dreamland (Bloomsbury Press, 2015), de Sam Quinones. La particularité de L’Empire de la douleur ? Se focaliser sur les Sackler. Dans sa postface, Keefe explique avoir voulu écrire « une histoire d’un genre différent, une saga dépeignant trois générations d’une dynastie familiale et la façon dont cette dynastie avait changé le monde, une histoire qui parlerait d’ambition, de philanthropie, de crime et d’impunité, de corruption des institutions, de pouvoir et d’appât du gain ». En 2019, le journaliste avait déjà signé dans le New Yorker un long article sur le sujet, qui avait fait grand bruit. Son ouvrage le développe sur plus de 600 pages.
Entre-temps, Keefe a eu l’occasion de se plonger un peu plus dans les milliers de documents relatifs à l’affaire, de recueillir de nouveaux témoignages, de mesurer aussi la puissance d’obstruction des Sackler : refus de répondre à la moindre demande d’interview, lettres comminatoires d’avocats au New Yorker et à l’éditeur américain du livre. L’auteur raconte même comment, en 2020, il s’est aperçu que sa maison de la banlieue new-yorkaise était surveillée par un individu louche. Pourquoi, s’est-il alors demandé, espionner un écrivain qui ne sort pas de chez lui (on était en plein confinement) ? « Le but de l’opération n’était certainement pas d’apprendre quoi que ce soit, mais de m’intimider. »
Entre-temps aussi, les multiples procédures judiciaires impliquant les Sackler et Purdue Pharma ont suivi leurs cours : pour l’heure, les membres de la famille ont tous réussi à échapper à une condamnation personnelle et à conserver le gros de leur fortune. Les derniers chapitres de L’Empire de la douleur détaillent la façon dont, à partir de 2008, sentant les nuages s’amonceler au-dessus de leurs têtes et, surtout, anticipant la fin du monopole de l’OxyContin, ils ont peu à peu siphonné les finances de l’entreprise, la réduisant à une coquille vide qu’ils ont pu déclarer en faillite en 2019 (ce qui leur a permis de suspendre provisoirement les poursuites engagées contre eux).
À l’origine du clan Sackler, trois frères : Arthur, Mortimer et Raymond. Toute la première partie du livre de Keefe retrace la vie d’Arthur. Cela peut sembler étrange : Arthur est décédé en 1987, près de dix ans avant la commercialisation de l’OxyContin, et ses héritiers ont alors vendu leurs parts de Purdue aux deux autres branches de la famille pour 22 millions de dollars. (« Au vu de ce que l’entreprise s’apprêtait à devenir, c’était une très mauvaise affaire », commente Keefe.) Pourquoi alors consacrer près d’un tiers de son livre à la figure d’Arthur ? C’est que le vrai fondateur de la dynastie Sackler, le vrai pionnier en matière de marketing pharmaceutique comme de philanthropie, c’est lui.
Au début des années 1950, cet hyperactif diplômé de médecine, tout en travaillant dans un hôpital psychiatrique, officie au sein d’une agence de publicité dont il devient vite le patron. L’un de ses plus gros clients s’appelle Pfizer. Pour lui, il orchestre la promotion de la Terramycine, un médicament qui n’a rien de révolutionnaire, mais qui va connaître un énorme succès grâce à une campagne qui, elle, l’est : Arthur est le premier à adapter la technique du teasing (aguichage) au secteur pharmaceutique. De plus, « ayant constaté que les médecins étaient principalement influencés par leurs pairs, il recrute des praticiens réputés pour promouvoir ses produits – l’équivalent, dans le domaine médical, du joueur de base-ball placé sur un paquet de céréales, rapporte Keefe. Sur ses conseils, les fabricants citent des études scientifiques (qu’ils ont souvent financées eux-mêmes) ». À son instigation, enfin, la Terramycine est présentée comme un antibiotique « à large spectre », c’est-à-dire destiné à guérir non pas une affection particulière mais tout un éventail de maladies. L’avantage : échapper au marché de niche pour toucher un vaste public.
Mais le grand fait d’armes d’Arthur, qui va asseoir sa fortune et celle de sa famille, concerne le lancement de deux médicaments autrement célèbres, qui se trouvent être deux tranquillisants hautement addictifs : le Librium et, surtout, le Valium, lequel devait devenir « le premier médicament de l’Histoire à rapporter 100 millions de dollars ».
Par la suite, Arthur Sackler ne cessa de minimiser ce qu’il devait au Valium. Il faut dire qu’il dirigeait en même temps plusieurs revues médicales, censées être « objectives », qu’il avait racheté une petite entreprise pharmaceutique (Purdue Frederick) et que toutes ces cordes à son arc fleuraient bon le conflit d’intérêts carabiné. Pour se faire une idée de l’intelligence retorse dont il était capable, il suffit de songer que, dans le domaine de la publicité médicale, il n’avait qu’un concurrent sérieux, l’agence de Ludwig Wolfgang Frohlich, l’un de ses anciens employés. Quand un gros client n’était pas dans l’agence d’Arthur Sackler, il était dans celle de Frohlich. Or, découvre-t-on dans un chapitre du livre, cette concurrence n’était qu’une mascarade : « En réalité, Arthur avait aidé Frohlich à créer son entreprise, écrit Keefe. Il avait financé son projet, lui avait envoyé des clients et, finalement, les deux hommes s’étaient entendus en secret pour se partager l’industrie pharmaceutique. » L’intérêt d’un tel arrangement ? Passer outre l’interdiction pour une agence de représenter deux produits concurrents.
L’autre domaine où Arthur donna le ton pour l’ensemble de la famille Sackler fut celui du mécénat et de la philanthropie : il rassembla l’une des plus impressionnantes collections d’art chinois du monde (qui constitue aujourd’hui la galerie Arthur M. Sackler à Washington). C’est lui qui inaugura la manie des Sackler d’apposer leur nom sur tout, sauf sur les entreprises qui leur fournissaient les fonds pour le faire.
Arthur était incontestablement le plus brillant des trois frères. Mortimer, le cadet, passait une grande partie de son temps en Europe, où il menait une vie flamboyante de riche play-boy. Quant à Raymond, c’était le plus terne. L’ironie a voulu que ce soit pourtant l’un des fils de Raymond, Richard, qui, à la génération suivante, ait joué le rôle le plus important au sein de la dynastie Sackler. Même si Kathe Sackler, sa cousine (une fille de Mortimer), prétend être à l’origine de l’idée de l’OxyContin, le maître d’œuvre derrière le développement et le lancement du médicament qui allait faire entrer les Sackler dans une autre dimension fut Richard. À lui le mérite. À lui aussi une bonne part des responsabilités. Après Arthur, c’est la deuxième figure la plus importante du livre de Patrick Radden Keefe.
Jusqu’à l’arrivée de Richard, Purdue n’avait été qu’une modeste entreprise pharmaceutique qui se contentait de racheter des licences, comme celle de la Bétadine. Elle n’avait pas les moyens de découvrir de nouveaux médicaments. Or, à la fin des années 1970, Napp Laboratories, une entreprise britannique acquise par les Sackler une décennie plus tôt, « conçut un produit réellement innovant : un comprimé de morphine ». « Jusqu’alors, rappelle Keefe, la morphine était généralement administrée par intraveineuse, sous forme de perfusions ou d’injections. En conséquence, les patients en phase terminale d’un cancer ou d’une autre maladie extrêmement douloureuse n’avaient d’autre choix que de passer leurs derniers jours à l’hôpital pour qu’on puisse les soulager. Cependant, Napp venait de développer un système d’enrobage particulier pour les comprimés qui permettait de réguler soigneusement la libération d’une substance dans le sang d’un patient au fil des heures. L’entreprise appelait ce système “Contin”. »
En 1984, la société Purdue lança la MS Contin. Afin de shunter les fastidieuses procédures d’autorisation de la Food and Drug Administration (FDA), on prétendit qu’elles n’étaient pas nécessaires puisque le seul ingrédient actif était la morphine, substance bien connue et déjà autorisée. Quand la FDA se rebiffa, les Sackler décidèrent de « court-circuiter les régulateurs en s’adressant directement aux responsables de l’administration Reagan ». Et ils obtinrent de pouvoir continuer à vendre la MS Contin à condition de déposer la demande d’approbation qui aurait dû être formulée au départ, avant toute commercialisation. La MS Contin rapporta à terme 170 millions de dollars par an à Purdue. Les manières de flibustier des Sackler avaient payé.
La MS Contin était un médicament à spectre étroit, un antidouleur s’adressant aux malades du cancer ou d’autres pathologies graves. L’étape suivante consista à concevoir un médicament à large spectre, qui traiterait tous les types de douleur. On chercha une autre substance avec laquelle utiliser le système Contin. Le choix se porta finalement sur l’oxycodone, « un cousin chimique de la morphine – et de l’héroïne ». Le tour de force fut de laisser croire que l’oxycodone était bien plus inoffensif que la morphine alors que cet antalgique est en réalité deux fois plus puissant et tout aussi addictif. Simplement, il était bien moins connu et, comme le note Keefe, si tant de médecins se méprenaient à son sujet, c’était sans doute parce qu’ils ne le connaissaient qu’à travers des médicaments « dans lesquels il était associé à faible dose à du paracétamol et à de l’aspirine ». Loin de les détromper, Richard Sackler et son équipe décidèrent de profiter de l’aubaine.
Le lancement de l’OxyContin occupe une place centrale dans L’Empire de la douleur. Et pour cause : ce qui est aujourd’hui reproché aux Sackler, ce n’est pas d’être les seuls à avoir commercialisé un opiacé hautement addictif en recourant à un marketing trompeur, mais d’avoir ouvert la voie à tous les autres. Purdue exploita à fond le vaste mouvement amorcé dans les années 1980 et visant à réévaluer l’importance de la douleur dans les traitements médicaux. L’entreprise minimisa les risques de dépendance et prétendit avoir, en quelque sorte, obtenu la pierre philosophale des opiacés : un médicament qui aurait toutes les vertus thérapeutiques de l’opium sans ses effets délétères. La FDA approuva la commercialisation de l’OxyContin au bout de onze mois et quatorze jours, un temps record. Le responsable de cette validation express ne tarda guère à démissionner de son modeste poste de fonctionnaire. Un an plus tard, on le retrouvait chez Purdue avec une rémunération annuelle de 400 000 dollars.
Par la suite, une nuée de commerciaux (au « physique souvent attrayant », relève Keefe) sillonna le pays, vantant les mérites de l’antidouleur miracle, études bidonnées ou lacunaires à l’appui. « Le marketing de l’OxyContin reposait sur un cycle empirique : l’entreprise persuadait des médecins que le médicament était sans danger grâce à des informations produites par des médecins payés ou subventionnés par l’entreprise. » On cibla d’ailleurs les médecins qui n’étaient pas spécialistes de la douleur, ce qui les rendait d’autant plus manipulables. On sponsorisa 7 000 séminaires et on dépensa certaines années jusqu’à 9 millions de dollars en repas offerts à des médecins. Enfin, on distribua des échantillons gratuits aux malades. Autant d’investissements qui se révélèrent très rentables : « La première année, l’OxyContin rapporta 44 millions de dollars à Purdue ; l’année d’après, ce chiffre avait doublé. L’année suivante, il avait encore doublé. » À partir des années 2000, ce furent plusieurs milliards par an.
La dernière partie du livre évoque les ravages de l’OxyContin, notamment dans des communautés déjà fragilisées par la désindustrialisation. Dans certains comtés, personne ou presque qui n’ait au moins un proche ou une connaissance devenu accro aux opiacés après s’être vu prescrire de l’OxyContin par un médecin. Par la suite, les avocats des Sackler prétendraient que les victimes n’étaient, dès le départ ou en puissance, que des toxicomanes. Keefe cite pourtant plusieurs études accablantes, dont une menée en 2019 par des économistes, qui prouve sans l’ombre d’un doute le lien de cause à effet entre la stratégie marketing de Purdue et les overdoses d’opiacés.
En 1996, lors de la commercialisation de l’OxyContin, cinq États américains étaient dotés d’un programme dit de « triplicatas », qui « obligeait les médecins à remplir une ordonnance spéciale en trois exemplaires chaque fois qu’ils souhaitaient prescrire des substances contrôlées ». Devant une telle contrainte administrative, Purdue avait décidé de « limiter ses campagnes de marketing dans ces régions pour se concentrer sur celles qui étaient dotées d’une réglementation moins stricte ». Or si, avant 1996, on recensait plus de morts par overdose dans les États dotés d’un programme de triplicatas, « peu après le lancement de l’OxyContin, ce rapport s’était brusquement inversé. Le nombre d’overdoses avait commencé à grimper à toute vitesse partout ailleurs que dans ces cinq États. »
Les pages consacrées aux démêlés judiciaires impliquant Purdue et les Sackler sont aussi passionnantes que désespérantes. La ligne de défense de la famille ne varie presque jamais : elle consiste grosso modo à ne jamais reconnaître ses torts. Et, quand on se résout finalement à le faire, c’est pour se désolidariser de Purdue, prétendre qu’on n’y décidait rien et que tout s’est fait à son insu. Tous les moyens sont bons : dépenser des dizaines de millions de dollars en frais d’avocats, embaucher pour se défendre des personnalités comme l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani, exercer des pressions diverses et variées. Keefe suggère que les Sackler agissent de bonne foi, qu’ils sont persuadés de leur innocence, mieux : de leur bienfaisance. De leur point de vue, ils ont offert un cadeau au monde avec l’OxyContin, malheureusement dévoyé par ceux qui en ont fait un usage excessif ou inapproprié.
Au bout du compte, relève Keefe avec ironie, « [l]a seule personne de la famille Sackler qui [a fait] un passage en prison [a été] la nièce de Richard, Madeleine ». Cette jeune réalisatrice a tourné un film mettant en scène des détenus dans un pénitencier de l’Indiana.
— B. T.