Le cerveau de l’électeur

Les hommes politiques ont recours à de nombreuses techniques pour garder leurs électeurs traditionnels, comme pour élargir leur audience. On ne s’étonnera donc pas de constater que les responsables des campagnes tentent de tirer profit de notre connaissance de plus en plus approfondie du fonctionnement du cerveau.

The Political Brain, de Drew Westen, spécialiste de psychologie clinique et politique, s’appuie sur l’analyse du scanner cérébral de quinze militants démocrates et de quinze militants républicains, réalisé au cours du dernier mois, particulièrement passionné, de la campagne présidentielle de 2004. Le test consistait à projeter devant chacun d’entre eux des images de leur candidat favori, John Kerry et George W. Bush respectivement, en train de contredire son adversaire. Les sujets détectèrent les erreurs du représentant du parti opposé et celles d’intervenants neutres, mais furent incapables de repérer quand leur propre protégé mentait ou déformait les faits.

La conclusion de l’auteur est, essentiellement, que « le cerveau politique est un cerveau émotionnel. Ce n’est pas une froide machine à calculer, en quête de décisions rationnelles fondées sur la justesse des faits, des chiffres et des mesures à prendre ». Il illustre son propos en analysant les spots de publicité politique à la télévision : interdite en Grande-Bretagne ou en France, cette forme de communication est très utilisée aux États-Unis. Elle constitue même le premier poste des budgets de campagne, pour lequel les candidats dépensent des millions de dollars (1). Et Westen en conclut que « les républicains comprennent ce que le philosophe David Hume a reconnu il y a trois siècles : la raison est l’esclave des émotions, et non l’inverse. Au cours des trente dernières années, si l’on excepte l’ère Clinton, les stratèges démocrates se sont au contraire obstinément accrochés à une conception froide de l’esprit humain et ont conçu en conséquence des campagnes fondées sur les faits, les chiffres, les déclarations de principe, les coûts et bénéfices, l’appel à l’intellect et à l’expertise ».

Westen expose clairement l’apport des neurosciences. Cela ne représente qu’une partie assez brève de l’ouvrage, mais sera d’un grand intérêt pour ceux que le cerveau intéresse. L’essentiel du livre est un récit vivant et bien écrit de la manière dont les hommes politiques américains tentent d’influencer l’électorat. Il est l’œuvre d’un démocrate convaincu, qui a officié comme consultant lors de nombreuses campagnes. On a parfois l’impression de lire un texte polémique incitant le Parti démocrate à cesser de traiter les électeurs comme des êtres rationnels et objectifs, à s’éveiller aux réalités du comportement des votants, mais ce n’est pas plus mal (2).

Science et politique

Les neuroscientifiques connaissent déjà bien cette vérité établie par plus d’un demi-siècle de recherche : les différences d’opinion sont liées aux variables de la personnalité, on le sait depuis Adorno (3). Les travaux menés par les politologues et les psychologues ont surtout porté sur les responsables conservateurs, dont le style cognitif est plus structuré et persistant, alors que les politiciens de gauche sont plus sensibles à la complexité de l’information. Une étude récente, exploitant des électroencéphalogrammes, a conclu qu’un comportement progressiste était associé à une plus forte activité du cortex cingulaire antérieur, impliqué dans le traitement des conflits. Ce travail se présente comme le premier à « établir un lien entre les différences individuelles d’idéologie politique et un mécanisme neurocognitif d’autorégulation élémentaire ».

En 2007, dans la perspective des élections de 2008, un autre groupe de chercheurs a publié dans le New York Times une étude par imagerie cérébrale d’électeurs indécis (4). Deux zones du cerveau associées à l’anxiété et au dégoût – l’amygdale et l’insula – se sont particulièrement activées chez les hommes quand s’est affiché le mot « républicain ». Le cortex cingulaire antérieur des sujets peu favorables à Hillary Clinton s’est fortement activé quand on leur a présenté des photos de la candidate : signe d’un conflit intérieur, que les chercheurs n’ont observé pour aucun autre candidat. Quelques mois plus tard, Hillary Clinton battait Barack Obama lors de la primaire du New Hampshire, où ses larmes d’émotion ont fait basculer le vote en sa faveur.

Dans un éditorial intitulé « Jeux d’esprit : comment ne pas mélanger science et politique », la revue scientifique Nature s’en est vivement prise à la rédaction en chef du New York Times pour avoir publié « les résultats d’un travail de recherche dont le caractère scientifique est pour le moins contestable (5) ». Nature identifiait « une vérité dérangeante qui ruine ces déductions : l’activité accrue d’une zone du cerveau est rarement exclusivement liée à une fonction précise ». La revue offrait ainsi une saine mise en garde contre ce genre de recherche médiatisée, portant sur des échantillons limités et où l’évaluation par les pairs n’a pas été sérieusement menée (6).

Reste que le livre de Westen offre des perspectives intéressantes sur les raisons pour lesquelles les démocrates sont incapables d’orchestrer des campagnes fortes sur le plan émotionnel. Son approche est influencée par sa formation en psychanalyse. Il se reconnaît trois grandes dettes intellectuelles, envers Freud, Marx et Durkheim. Selon lui, la résistance qu’opposent bien des démocrates éminents à l’idée d’exploiter l’émotion tient en partie à un parti pris intellectuel en faveur du débat factuel, combiné au sentiment que, pour atteindre l’électeur, le cerveau est une voie plus noble que le cœur. Ils croient aussi à tort, écrit-il, que la raison n’est pas seulement un moyen mais une fin, et se méfient du caractère manipulateur de l’émotion. En outre, il existe un style de personnalité propre à nombre de ceux qui accèdent au sommet du Parti démocrate, si l’on en croit l’expérience de Westen. Ils sont intrinsèquement mal à l’aise avec les émotions. L’auteur voit là « le principal obstacle récurrent à des campagnes plus efficaces, parce qu’il est à la fois institutionnel et psychologique ». Il décrit un style de personnalité obsessionnelle caractérisée par une forme de surdité aux affects ; quand un démocrate exprime une émotion, il s’agit en général d’indignation vertueuse. Ces quinze dernières années, les hommes politiques de gauche les plus affectifs ont été Bill Clinton et Tony Blair ; ceux qui ont paru les plus embarrassés par les émotions ont été Al Gore, John Kerry et Gordon Brown. Mais, par le passé, nombre de présidents démocrates, pas seulement Clinton, ont su jouer sur les élans des électeurs : il suffit de penser à Lyndon Johnson, Harry Truman et Franklin D. Roosevelt.

« Mariés sur Internet » et « Jeunes Tricoteurs »

Les études qui mettent les neuro­sciences au service de la politique ont beaucoup à nous apprendre, et aucun responsable ne devrait négliger leurs leçons sur l’art de motiver la base idéologique. Mais celle-ci me paraît de plus en plus réduite. Mark Penn, le sondeur attitré de Hillary Clinton, le montre très bien dans son livre Microtrends (7). Évoquant « la segmentation de l’Amérique en niches », il met en relief ces « petites forces inaperçues qui concernent parfois à peine 1 % de la population, mais modèlent puissamment » la société. Désormais, il faut s’attendre à voir les démocrates et les républicains dépenser beaucoup non seulement pour des publicités télévisées émotionnelles « généralistes », mais aussi pour des spots bien plus ciblés, destinés à ceux qui ne s’identifient à aucun parti, mais s’inscrivent dans l’une des soixante-quinze catégories de Penn, comme « Mariés sur Internet » ou « Jeunes Tricoteurs ». C’est la politique de désagrégation dont nous entendrons de plus en plus parler dans le cadre de la révolution de l’information en cours. Il est donc plus important que jamais d’exploiter les émotions de l’électorat flottant ou du sympathisant tiède.

Les milieux politiques ont sans doute raison de penser qu’il faut pour cela mettre en branle des rouages affectifs bien plus complexes. À mon avis, Westen est trop optimiste quant au degré d’identification des Américains avec un parti. Il affirme que 80 % des électeurs ont des convictions politiques. Dans une interview récemment accordée au Financial Times Magazine, il soutient que « 60 % de la population environ, répartie à peu près également de part et d’autre de l’échiquier politique », est dans une large mesure insensible aux données et que sa décision est prise. Je doute fort que le chiffre soit aussi élevé et qu’il y ait autant de démocrates ou de républicains convaincus. Même pour ceux qui revendiquent une appartenance politique, les liens sont parfois très lâches. C’est vrai aussi au Royaume-Uni. Dans les années 1950, une personne sur onze était membre d’un parti ; aujour­d’hui, le chiffre est d’une sur quatre-vingt-huit. En 1957, la moitié de l’électorat s’identifiait « très fortement » ou « assez fortement » à un parti ; aujour­d’hui, ce n’est plus vrai que d’un électeur sur trois.

Dépolitiser davantage de décisions

En 2000, le Comité national républicain pour George W. Bush a diffusé une publicité télévisée contre Al Gore et sa réforme des prescriptions de médicaments aux personnes âgées. Une voix disait : « Le plan de prescription Gore : ce sont les bureaucrates (bureaucrats) qui décident », avec le mot « RATS » visible à l’écran pendant quelques millisecondes. Quand la chose fut découverte, la défense prétendit que le mot bureaucrats avait été malencontreusement coupé par un trait d’union. Drew Westen a néanmoins montré que ce message subliminal avait affecté la perception des électeurs. La publicité fut retirée après avoir suscité un déluge de protestations. Mais cela illustre clairement pourquoi la manipulation permise par les nouvelles techniques de campagne inspire des craintes.

« Le mythe de l’électeur rationnel » est le titre d’un autre livre récent, de Bryan Caplan [lire « La démocratie malade de ses électeurs »]. Son message mérite qu’on y réfléchisse. Selon l’auteur, si la démocratie échoue, c’est parce que la volonté des citoyens y est respectée. L’idée de Caplan est celle-ci : « Les électeurs soutiennent les mesures politiques qu’ils perçoivent comme étant dans l’intérêt général de leur pays. » Mais ce n’est pas là un motif d’optimisme. Le mot clé est « perçoivent ». Les citoyens ne vont presque jamais jusqu’à l’étape suivante, qui consiste à prendre un recul critique pour se demander : « Les mesures que je soutiens sont-elles “un moyen efficace” de promouvoir l’intérêt général ? » En politique, on peut dire que, comme en religion, il suffit d’avoir la foi. À ceux qui pensent que l’électeur n’est pas assez intelligent, on pourrait cependant répondre que c’est la structure de la démocratie qui pèche. Le pouvoir politique est devenu trop centralisé pour que certaines personnes puissent appréhender tous les sujets dans leur complexité, beaucoup d’entre eux étant désormais trop éloignés du quotidien pour être compris par tous. Pour combler ce hiatus, il faudrait davantage décentraliser, et prendre davantage de décisions à l’échelon adéquat.

Quand la démocratie même semble mise en cause, beaucoup se rabattent sur la célèbre phrase de Winston Churchill : « La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres systèmes qui ont pu être essayés. » Mais cette déclaration n’a jamais été conçue comme une défense du statu quo. Une autre façon de promouvoir l’intérêt général est de dépolitiser davantage de décisions, en en confiant la responsabilité à des experts non élus. En Grande-Bretagne, jusqu’en 1997, on considérait essentiel pour la démocratie que les taux d’intérêt soient fixés par le chancelier de l’Échiquier. Il semble aujour­d’hui admis que ce pouvoir est mieux exercé par un comité d’experts présidé par le gouverneur de la Banque d’Angleterre, avec des objectifs d’inflation qui, eux, font l’objet de choix politiques. La prochaine réforme de ce genre pourrait consister à définir des normes législatives pour garantir un meilleur « équilibre des comptes ». En Grande-Bretagne, le gouvernement reste responsable de la gestion minutieuse du National Health Service anglais, alors que les services de santé ont récemment été confiés à des entités législatives beaucoup plus petites en Écosse, en Irlande du Nord et au pays de Galles, qui ont chacun leur Parlement.

Repenser la structure de l’Etat

Si nous voulons préserver la faculté de s’identifier avec les processus de décision qui affectent notre vie, il faut rapprocher autant que possible des individus la responsabilité démocratique et les mécanismes de contrôle, dans les limites compatibles avec une gestion efficace. Si cette réforme n’a pas lieu, l’inefficacité et l’incompétence des politiques de santé et d’éducation entraîneront de nouvelles déceptions. Il ne suffit donc pas d’analyser isolément les aspects émotionnels et irrationnels du comportement des électeurs. Nous devons aussi examiner la structure de l’État pour que les choix des citoyens puissent favoriser la gestion efficace des services publics, dans l’intérêt général.

Cela étant dit, si je me retourne sur les années de ma propre carrière politique, qui a commencé en 1962, une chose me frappe. Malgré toutes les défaillances de l’électeur, ses passions irrationnelles, ses émotions, ses préjugés, sa prétendue ignorance, malgré tous les maux de la démocratie britannique, je ne vois pas une seule élection générale (1964, 1966, 1970, les deux de 1974, celles de 1979, 1983, 1987, 1992, 1997, 2001 ou de 2005) dont on puisse rétrospectivement contester la sagesse. Malgré toutes les bizarreries et les injustices de notre système électoral, je n’ai jamais eu l’impression que les citoyens dans leur ensemble étaient incapables d’évaluer les enjeux essentiels et, en gros, de voir juste. En dernière analyse, la valeur de la démocratie est la faculté de « chasser les politiciens en place » [selon la formule de Popper] ou, pour choisir une formule plus froide, d’assurer l’alternance du pouvoir.

 

Cet article est paru dans la revue scientifique Brain en 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.

Philippe Braud : « Les citoyens votent surtout par empathie ou antipathie »

Philippe Braud est politologue et spécialiste de sociologie politique, ancien professeur à Sciences Po Paris.

« La performance mentale du citoyen moyen baisse dès qu’il entre sur le terrain politique », écrivait Schumpeter. Qu’en pensez-vous ?

Ce jugement, qui suggère une médiocre considération pour le citoyen, est fort embarrassant pour la simple raison qu’il est parfaitement fondé. L’auteur de Capitalisme, socialisme et démocratie s’en explique de la manière suivante. Dans les affaires d’ordre privé ou professionnel qui les touchent de près, les individus ont une bien meilleure connaissance des faits pertinents sur lesquels fonder leur jugement, et s’ils prennent des décisions, ils pourront souvent en juger directement les effets, positifs ou négatifs. Ainsi les erreurs d’appréciation ont-elles davantage de chances de rester limitées ou d’être ultérieurement rectifiées. Au contraire, les enjeux politiques n’ont, le plus souvent, pas de lien direct et mesurable avec les préoccupations individuelles du moment, sinon à travers des raccourcis d’ordre très général : x c’est la régression sociale, donc je risque la perte de certains avantages acquis ; y c’est l’irresponsabilité économique, donc en tant que contribuable je risque de voir mes impôts alourdis. La connaissance des données propres à fonder un jugement rationnel, ajoute Schumpeter, est toujours insuffisante en raison de leur grande complexité et des coûts prohibitifs d’accès à une information réellement exhaustive et fiable. Enfin comment le citoyen peut-il anticiper valablement les conséquences de son choix personnel  au moment de placer son bulletin dans l’urne, lorsque tant de paramètres imprévisibles commandent le succès ou l’échec d’une politique annoncée.

Il est difficile de contester la force de ces arguments. En outre Schumpeter exagère à peine lorsqu’il observe que, pour l’essentiel, la majorité des électeurs justifient leurs choix par « des formules toutes faites… » et sont mus surtout par « des antipathies et des sympathies », même s’il aiment à croire, comme les candidats le leur racontent de façon intéressée, qu’ils porteront un jugement éclairé. Bien sûr, cette observation si souvent vérifiable en pratique est iconoclaste au regard de la norme démocratique idéale. Pourtant Schumpeter a tort de sembler croire que les électeurs sont des idiots culturels et que leur niveau d’ignorance ruine la démocratie. Contrairement aux apparences en effet, l’enjeu d’un scrutin n’est pas de dégager une mythique volonté générale, encore moins de prescrire une politique rationnelle. Bien plus importante est cette fonction de décompression des mécontentements et de légitimation des gouvernants. À ce titre le suffrage universel est irremplaçable.

Êtes-vous d’accord avec Bryan Caplan pour dire que la plupart des électeurs ont une vision erronée de la réalité des problèmes politiques  et économiques ?

Tout à fait. Et comment pourrait-il en aller autrement ? Aux uns, et ils sont nombreux, manquent les connaissances de base nécessaires à une compréhension de la complexité des problèmes économiques. A beaucoup d’autres fait défaut la motivation à engager l’énorme effort qu’exigerait l’acquisition d’un savoir constamment mis à jour, alors qu’ils en sont capables dans les domaines de la vie qui leur importent directement. Ce ne sont pas les pages économiques des quotidiens généralistes qui peuvent combler ce fossé et l’on sait la modestie du lectorat des quotidiens économiques spécialisés. Quant aux citoyens qui s’intéressent vraiment à la politique, beaucoup méconnaissent les règles réelles qui gouvernent le jeu politique : règles juridiques et constitutionnelles mais aussi règles stratégiques. Les plus politisés ont des allégeances bien installées qui les conduisent à sélectionner sévèrement les informations qui circulent dans l’espace public, retenant surtout celles qui consolident leurs convictions et leurs pré-jugés (Gadamer), tandis qu’ils s’efforcent d’écarter ou minimiser celles qui les dérangent.

Ceci étant, les conclusions que Caplan tire de ce constat sont elles-mêmes erronées. Il semble croire que ces électeurs « ignorants » décident, à la majorité, la politique économique qui sera suivie, ce qui serait en effet désastreux. Il se fait une très fausse idée du fonctionnement réel de la démocratie. Le suffrage universel fournit des indications moins sur les opinions raisonnées des citoyens que sur leurs humeurs, leurs préjugés ou leurs espérances. Les débats de campagne et les résultats électoraux permettent surtout aux gouvernants d’évaluer avec une meilleure pertinence leurs marges de manœuvre réelles ainsi que les risques de blocage, de résistance, voire de révolte ouverte qui peuvent faire échouer les meilleurs programmes d’experts. C’est pourquoi en dépit des surenchères et des polémiques inhérentes à toute campagne électorale, les démocraties se révèlent à long terme d’une efficacité sociale et économique supérieure aux dictatures.

Churchill disait : « Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen ». Cette boutade a-t-elle du fond ?

Oui et non. Oui, si l’on définit ce régime comme celui qui fait du peuple souverain le juge infaillible des politiques à mettre en œuvre. Il est évident qu’il n’en est rien, surtout si l’on se place dans la perspective du long terme. Non, si l’on considère que le cœur du credo démocratique est ailleurs : dans sa capacité à permettre aux citoyens de se sentir directement concernés par le fonctionnement du système politique, donc « responsabilisés ».

Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections. Vous citez  dans votre livre le journaliste et historien allemand Sebastian Haffner, qui a vécu cette période : « Les idées avec lesquelles on nourrit et ébranle les masses sont puériles à n’y pas croire. Pour devenir une force historique qui mette les masses en mouvement, une idée doit être simplifiée jusqu’à devenir accessible à l’entendement d’un enfant. » Cette formule reste-t-elle d’actualité ?

Elle est moins vraie dans une démocratie où la circulation de l’information et la liberté de critique limitent en partie les énormités grossières des discours les plus nationalistes ou les plus populistes. Des slogans comme « Supprimer le code général des impôts » (Poujadistes), « Interdire les licenciements » (Lutte ouvrière), « Renvoyer chez eux les immigrés » (le premier Front National) ne sont guère pris au sérieux dans l’immense majorité de la population parce qu’ils se heurtent à de multiples discours contraires qui en démontrent la totale vanité.  Il n’en demeure pas moins que l’action politique en démocratie exige en permanence des raccourcis d’analyse à faire froncer les sourcils des spécialistes, des formules rhétoriques joliment attractives au contenu un peu court pour tout esprit un tant soit peu critique. Leurs auteurs ne sont pas nécessairement des politiciens incompétents ou de redoutables démagogues. Ils sont simplement tenus de se plier aux règles de la compétition démocratique. Quand le suffrage universel est le seul moyen légitime d’accéder au pouvoir, il est impossible de tenir aux électeurs le seul langage d’expert. Celui-ci serait inaudible non seulement à ceux qui ont un faible bagage économique ou culturel, mais aussi à tous les citoyens, et ils sont légion, dont le niveau d’attention aux grands enjeux de la Cité demeure intermittent. En moyenne, la moitié du corps électoral se déclare« peu ou pas intéressée par la politique ».

Cependant, la formule de Haffner renvoie à une explication plus profonde. En dépit des apparences, les élections ne se gagnent pas par des raisonnements, mais par un appel aux émotions des citoyens, les unes parfaitement respectables, d’autres infiniment détestables. Susciter la peur ou l’espoir, l’indignation ou la compassion constituent les recettes éprouvées de tout discours de campagne. On perçoit bien cette dimension derrière des thèmes de campagne aussi fameux que Moi ou le chaos (De Gaulle 1965, Mitterrand 1988) ou même le Yes we can de Barack Obama 2008. Ces slogans qui appartiennent au vocabulaire de la compétition politique démocratique, relèvent aussi de ces formules simplificatrices au sens de Haffner.

Etes-vous d’accord avec Drew Westen pour dire que le cerveau politique est avant tout un cerveau émotionnel ?

Tout à fait. Ce que les candidats en campagne ont toujours su plus ou moins confusément, la science politique le découvre enfin depuis une quinzaine d’années, et maintenant le démontre avec une précision croissante. Des travaux récents portant sur l’analyse du langage des candidats (Marcus et Kuklinski aux Etats-Unis, Marion Ballet en France) mettent en évidence l’interconnexion profonde entre les raisonnements logiques, appuyés sur des faits d’ordre économique et social, et les appels émotionnels comme l’insistance sur l’indignation (surtout à gauche et aux extrêmes, avec la dénonciation du pouvoir de l’argent), la solidarité nationale (la philia au sens d’Aristote), la crainte de la régression sociale ou de l’humiliation nationale, l’insécurité physique ou économique (peur de la criminalité, peur du chômage…). Mais le fait nouveau, et le livre de Westen en décrit un exemple, c’est la mise en œuvre d’expérimentations qui tirent profit de la percée des sciences cognitives concernant le fonctionnement du cerveau humain. De nouvelles technologies (scanner notamment) permettent de mettre en évidence quelles zones du cerveau se trouvent activées lorsque les sujets de l’expérience se trouvent confrontés à des informations politiquement dérangeantes. Les jugements qui en résultent se révèlent hautement influencés par le travail des circuits neuronaux qui, dans le cerveau, gèrent le stress et mettent en oeuvre des réponses d’évitement ou de déni dont le sujet pensant est parfaitement inconscient. Le livre d’Antonio Damasio, au titre significatif : L’erreur de Descartes. La raison des émotions (Odile Jacob, 1995), montrait déjà, en faisant un premier bilan des neurosciences, combien il est illusoire de séparer jugement rationnel et logique émotionnelle. Le cerveau humain ignore ce genre de distinction radicale dans les comportements les plus quotidiens de la vie ; a fortiori dans la vie politique dominée par la compétition et le conflit, que celui-ci porte sur des intérêts ou sur des valeurs.

Dans votre livre, vous citez Maupassant : « L’enthousiasme en France est un danger public et permanent ». Y aurait-il une spécificité française à cet égard ?

Comme Maupassant écrivait ceci au temps de Boulanger, l’actualité l’a conduit à forcer le trait. Danger ? Oui, car l’enthousiasme aveugle le jugement, et rend probables des déceptions futures qui peuvent être déstabilisatrices. Permanent ? Et spécificité française ? Non, car les pays à régime comparable à celui de la France, connaissent tous des cycles de flux et reflux d’enthousiasme. Les leaders charismatiques apparaissent partout, comme l’ont montré des personnages aussi différents que Hitler ou Mussolini, Churchill, de Gaulle ou Kennedy. Les lendemains de victoire militaire ont porté au pinacle des généraux, Foch et Pétain en France, Eisenhower aux Etats-Unis. Plus modestement aujourd’hui, dans toutes les démocraties occidentales la victoire électorale suscite une effervescence dans le camp du vainqueur dont il découvre vite qu’elle est bien éphémère.

Le souci de sa réputation sociale joue-t-il un rôle dans le fait d’aller voter ?

Pour les électeurs qui considèrent le vote comme un devoir du bon citoyen, le souci de l’estime de soi, plus encore peut-être que celui de la réputation sociale qui lui est néanmoins liée, est certainement un facteur de participation au scrutin. Ceci étant, une tendance se manifeste, surtout dans les plus jeunes générations, à s’affranchir de cette contrainte. On se veut plus calculateur, plus soucieux d’efficacité réelle. Si les enjeux du vote paraissent trop faibles ou l’alternative offerte trop fermée, d’aucuns, même très politisés, en viennent à accorder plus d’importance à d’autres formes de participation politique : militantisme associatif de terrain, mobilisations protestataires susceptibles d’être victorieuses. L’abstention peut alors être perçue, au moins par l’intéressé, comme le signal d’une lucidité politique supérieure.

Que faites-vous du « paradoxe du vote », selon lequel, puisque mon vote n’a qu’une chance pratiquement nulle d’influencer le résultat d’une consultation, pourquoi voterais-je plutôt que de me consacrer à des activités plus efficaces ?

Effectivement, si l’électeur était purement « rationnel », il ne se déplacerait aux urnes que dans les cas assez rares où le résultat du scrutin s’annonce si serré que « chaque voix compte ». Dans des élections nationales, quand des dizaines ou des centaines de milliers de voix font la différence, quelle influence décelable peut avoir « ma voix » ? En dépit de ces considérations, les citoyens votent encore en masse même si l’abstention a gagné du terrain, notamment dans les scrutins européens. Ceci est bien la preuve que l’électeur recueille de son geste d’autres gratifications que le seul sentiment de son poids politique. C’est, par exemple, le souci de décliner son appartenance à la communauté citoyenne, la fierté de remplir son devoir ou d’exercer son droit, le soulagement de pouvoir libérer sa rancœur ou son exaspération.

Internet a-t-il plutôt pour effet de renforcer les préjugés ou de les ébranler ?

Ces deux effets d’Internet sont repérables. Les individus d’esprit ouvert (open-minded au sens de Rokeach) vont utiliser le foisonnement d’informations disponibles sur Internet pour élargir leurs horizons, accumuler savoirs et références qui auront pour conséquence de rendre leurs jugements plus flexibles. Au contraire, les individus qui craignent par dessus tout de se voir ébranlés dans leurs convictions les plus chères, y compris les plus minoritaires voire les plus folles par rapport aux opinions courantes, auront, grâce à Internet, la ressource de retrouver des personnes (et des sites) qui partagent leurs préjugés, ce qui conduira à leur renforcement mutuel. Ceci étant, ces styles de personnalités opposés ne sont pas parfaitement stables. Les crises graves, sources de stress et d’insécurité, facilitent le glissement des attitudes d’ouverture vers le repli frileux voire fanatique.

L’opinion de l’élite informée joue-t-elle un rôle déterminant dans l’issue d’un scrutin ?

Rien ne fera changer d’avis l’individu dont les opinions sur un sujet particulier lui paraissent vérifiées par son expérience quotidienne. De même, sont indéracinables les convictions fortement investies affectivement, surtout lorsqu’elles sont confortées par des « leaders d’opinion » auxquels l’individu voue une grande admiration. Ceci étant, demeurent des plages ouvertes à la persuasion venue d’en haut. Il faudrait distinguer l’influence des médias qui imposent le format de ce à quoi il faut penser parce que tout le monde en parle, celle des notables et responsables politiques, au moins sur la mouvance qui est la leur, celle des intellectuels spécialisés (en matière d’économie, de culture, de problèmes de société) dont les idées peuvent lentement diffuser dans l’opinion publique à travers des relais comme la presse, la télévision, l’école, les syndicats et associations.

« Un excès de savoir peut troubler l’esprit le plus sain », estimait Tomas Reid en 1764. L’expert est-il plus compétent que l’homme de la rue pour désigner les candidats qui serviront le mieux l’intérêt général ?

Je ne crois pas. Encore faut-il s’entendre sur le rôle que peuvent assumer les candidats au service de l’intérêt général. La tâche des hommes ou femmes politiques est, certes, de prendre parti sur les problèmes du jour et, lorsqu’ils sont au pouvoir, d’arrêter des décisions. Mais il serait plus exact de rapporter les choix opérés moins au seul responsable politique qu’à une « configuration décisionnelle », c’est-à-dire à un ensemble de personnes agissant en profonde interaction (gouvernants et représentants mais aussi collaborateurs proches, hauts fonctionnaires, experts, partenaires de la société civile, communicants). Au sein de cette configuration la spécificité des gouvernants est de savoir évaluer les résistances politiques qui feraient déraper les meilleures intentions. Les grands politiques sont, bien sûr, des personnalités qui savent trancher (sur des scénarios, précisons-le, qu’ils n’ont pas été seuls à construire, loin s’en faut) mais surtout, peut-être, des personnalités qui ont su préalablement anticiper ou identifier les obstacles, les réduire ou les contourner, et mener enfin un travail efficace de persuasion politique.  Les mieux placés pour remplir avec succès une telle tâche sont encore ceux qui ont su capter non pas la seule confiance des experts mais celle du plus large spectre possible de citoyens.

La différence des sexes exerce-t-elle une influence significative sur le résultat des élections ?

Les femmes votent parfois différemment des hommes mais ces écarts demeurent en général limités. Quoique cela puisse étonner, elles ne favorisent pas spécialement les candidates : en 2007, Corinne Lepage, Dominique Voynet, Marie George Buffet, obtenaient le même (faible) soutien chez les femmes et chez les hommes (sondages/sorties des urnes). Seule Ségolène Royal tirait son épingle du jeu avec deux points de plus dans l’électorat féminin. Il en va de même en 2012 si l’on en croit les sondages Ifop de février et mars. Ils donnent même à Nathalie Artaud (LO) et Eva Joly (écologiste) une très légère avance cher les hommes. Marine Le Pen, également, fait mieux chez les hommes que chez les femmes, mais elle a considérablement réduit le fort écart (négatif) qui caractérisait les intentions de vote en faveur de son père. Cette évolution doit-elle être imputée à l’effet/femme de la candidate ou à la modération de son discours par rapport à celui de son père ? Les deux facteurs ont probablement joué de concert. Traditionnellement en effet on a toujours constaté que les femmes sont moins portées vers les extrêmes de l’échiquier politique. Cette « loi » vaut aujourd’hui pour Jean-Luc Mélenchon dont les soutiens sont nettement plus masculins que féminins (quatre points d’écart au moins, voire davantage).

Les écarts hommes/femmes les plus significatifs dans les dernières élections présidentielles concernent une légère faveur accordée à Jacques Chirac au détriment de Lionel Jospin (en 2002) et un net avantage (quatre points) accordés à Nicolas Sarkozy et à François Bayrou en 2007.  Aujourd’hui, les études Ifop du printemps 2012 dégagent quelques tendances qui semblent stables. Tout d’abord, le fait que François Bayrou a perdu sa capacité d’attraction auprès des femmes tandis que François Hollande bénéficie d’un avantage appréciable de quatre points en moyenne, qui a d’ailleurs été beaucoup plus élevé en début de campagne. La compétition étant devenue serrée pour la première place du premier tour, ce serait alors grâce aux femmes qu’il pourrait demeurer en tête. Mais pour l’emporter au second tour, il a besoin de reports de voix qui sont, eux, nettement plus masculins.  Autre indication digne d’intérêt : ce sont exclusivement les femmes de 50 à 64 ans qui se singularisent en faveur de François Hollande par rapport aux hommes de cette génération, (avec le handicap symétrique pour Nicolas Sarkozy). Dans toutes les autres tranches d’âge, hommes et femmes expriment des intentions de vote exactement semblables. Il faudrait une analyse statistique sophistiquée pour démêler le poids respectif des facteurs sexe, âge, profession et niveau de revenu. On pourra néanmoins conclure que si la victoire de la gauche est acquise le 6 mai prochain sur le fil du rasoir, elle aura été assurée grâce aux femmes. Ce serait d’ailleurs un cas unique dans les annales de la Ve République.

L’électeur vote-t-il plus par souci de l’intérêt général ou plus dans l’idée qu’il sert ses propres intérêts ?

Si, dans un sondage, on posait cette question aux enquêtés, nul doute que beaucoup d’entre eux aimeraient affirmer leur souci de l’intérêt général. Cette réponse donne une idée avantageuse de soi. Ceci étant qu’est-ce que l’intérêt général ? En réalité, les électeurs votent surtout par empathie ou antipathie pour une famille politique, un parti ou un candidat. Leurs sentiments, positifs ou négatifs, sont construits par leur histoire personnelle à travers les influences auxquelles ils ont été exposés dans leur environnement géographique, scolaire, professionnel, ou les accidents de leur trajet dans la vie. Ainsi se mettent en place chez les électeurs des représentations mentales plus ou moins stabilisées selon lesquelles leurs « intérêts » ou leurs « valeurs », deux termes aux contenus concrets souvent assez vagues, sont mieux défendus par tel type de candidat, du fait de son étiquette politique partiellement corrigée par son style de personnalité.

Adhérez-vous à la thèse de la « sagesse de la foule » ?

Pas du tout. Du moins si, à la différence de certains auteurs, on entend le mot foule au sens restreint de multitude et non d’assemblée institutionnelle.

Tout compte fait, l’électeur est-il un animal plus rationnel qu’irrationnel ou plus irrationnel que rationnel ?

L’ambiguïté profonde de l’opposition rationnel/irrationnel tient au fait qu’elle recoupe souvent, mais à tort, l’opposition rationnel/émotionnel. L’électeur est pleinement un citoyen émotionnel (The Sentimental Citizen de la littérature scientifique américaine). Ce qui ne signifie pas qu’il soit irrationnel, bien au contraire. Il est raisonnable de considérer comme éléments d’un choix éclairé non seulement l’espoir d’améliorations matérielles mais aussi l’attente de gratifications psychologiques : plaisir de s’identifier à un personnage charismatique ou à un parti qui défend des « valeurs », satisfaction de se décliner comme épris de justice ou d’égalité ; de même est-il raisonnable de prendre en considération des coûts émotionnels comme la peur du chômage ou du nucléaire, l’humiliation de se sentir peu considéré, voire, pour certains, l’angoisse à la perspective d’un saut politique dans l’inconnu (le problème étant celui du dérèglement fantasmatique de ces émotions positives ou négatives). On peut même dire qu’il est rationnel de ne pas s’infliger les coûts exorbitants d’une information économique et politique exhaustive, non seulement parce qu’elle est de toute façon hors de portée, mais aussi parce que l’influence sur le résultat final d’un vote singulier n’en vaut pas la peine. Le paradoxe est que les effets émergents de ces stratégies individuelles parfaitement logiques, sont souvent « irrationnels » si l’on prend comme critère d’un suffrage universel rationnel la formation d’une volonté populaire censée orienter l’action éclairée des gouvernants.

Existe-t-il une corrélation entre le niveau d’instruction d’un pays et la qualité du fonctionnement de la démocratie dans ce pays ?

L’élévation du niveau moyen de formation générale des citoyens réduit en principe l’espace laissé libre aux plus grossières outrances démagogiques. Les débats politiques y gagnent en retenue, et les citoyens en contrôle de leurs passions. Ceci étant, l’irruption de crises très graves, à la fois économiques et morales, remet facilement en cause ces progrès de civilisation car celles-ci provoquent des peurs ravageuses et des crispations violentes. Après tout le nazisme a surgi dans l’un des pays les plus éduqués de la vieille Europe.

Bryan Caplan suggère que l’on privilégie le vote des électeurs les mieux informés. Que pensez-vous de cette proposition ?

Outre le fait qu’elle est totalement irréaliste, je la crois totalement erronée. Caplan se trompe sur les fonctions réelles du suffrage universel. Sa proposition mériterait d’être prise en considération si les électeurs dictaient la politique des gouvernants. Il n’en est rien. Bien des promesses de campagne sont (heureusement) oubliées par les élus qui les découvrent impraticables. Le suffrage doit rester universel parce qu’il permet aux citoyens d’adresser des messages de satisfaction ou de mécontentement aux gouvernants, ce qui, pour eux, est un paramètre décisif pour éclairer leur action. C’est seulement parce qu’il est universel qu’il confère une légitimité populaire aux élus sans laquelle l’exercice du pouvoir serait encore plus difficile. Enfin il responsabilise les citoyens et leur permet de s’incliner sans déchoir devant la Loi. Le fait qu’elle soit adoptée par leurs représentants,  permet aux citoyens de se sentir obligés de la respecter non pas en raison d’une violence qui s’exercerait sur eux mais sur la base d’un acquiescement qui respecte leur dignité.

« Peu importe qui va gouverner, disait le philosophe Karl Popper. Il suffit de savoir qu’on peut chasser un mauvais gouvernement par le vote. C’est ça la démocratie ». Que pensez-vous de la formule ?

C’est une bonne boutade. Conformément à la loi du genre elle simplifie vertigineusement mais elle repose sur un fond de vérité. Précisons cependant que ce ne sont pas les « mauvais » gouvernements qui sont nécessairement chassés mais ceux qui ne plaisent plus. La nuance est importante. En revanche il est parfaitement sain que les gouvernants soient en démocratie assis sur un siège éjectable car, on le sait, l’exercice du pouvoir corrompt à long terme. Aussi le meilleur antidote est encore l’alternance à échéances suffisamment rapprochées.

 

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Homéostasie

Inventée depuis au moins vingt-six siècles et apparue spontanément en différents points de la planète dans des sociétés de dimensions modestes, l’élection des dirigeants est aujourd’hui pratiquée de manière libre et à peu près transparente dans un pays sur deux, représentant légèrement plus de la moitié de la population du globe. La démocratie la plus improbable, l’Inde, compte plus d’un milliard d’habitants.

Souvent présentée comme une « conquête » et comprise sous l’angle moral d’une marche vers la reconnaissance des « droits de l’homme », la démocratie élective peut aussi être considérée sous un autre angle : un produit de l’évolution culturelle. L’espèce biologique Homo sapiens se distingue des autres par sa faculté de poursuivre l’évolution par d’autres moyens. Même s’il reste fragile et incertain, le succès tendanciel de la démocratie, le fait surtout que ce régime se soit imposé dans les pays à l’économie la plus prospère et au niveau d’instruction le plus élevé, signe une vertu particulière, sans rapport évident avec la morale. On peut dire que cette vertu est de nature homéostatique. L’homéostasie est la capacité qu’a l’organisme de maintenir dans un état de stabilité relative les différents composants de son milieu interne et ce, en dépit des changements constants de l’environnement externe. La démocratie élective est clairement le meilleur régime capable d’assurer l’homéostasie du corps social. Elle autorise l’exercice d’une fonction régulatrice fondamentale, faisant son affaire des multiples agents pathogènes qui se nourrissent de son sang. Éponge réactive et bien vivante, elle absorbe sans broncher démagogie, corruption, ambitions et jusqu’aux passions les plus extrêmes et les moins respectueuses d’elle-même.

Pour filer la métaphore, mais sans plus exagérer, le vote lui-même peut être considéré comme un placebo : un médicament efficace, même s’il ne contient pas de molécule active. Efficace en ce qu’il contribue, en une ou deux prises, à réguler les humeurs tant du corps social que de l’électeur. « Élections piège à cons », disait Sartre. Piège à cons, peut-être, mais invention géniale.

 

19 faits et idées à glaner dans le numéro 31

Le vote peut être considéré comme un placebo.

Le régime politique le plus inhumain est celui qui décide quel doit être le bien de l’homme et l’impose à tous.

Les plus grands assassins idéologiques sont des intellectuels.

L’amour est un phénomène d’attention excessive.

Penser est ce qui coûte le plus cher en énergie. Notre intérêt est donc de le faire le moins possible.

Aristote fait du sens commun un sixième sens chargé de coordonner les cinq autres.

Le pourcentage des républicains américains admettant que la planète se réchauffe est tombé à 29 %.

Les tempéraments de droite et de gauche sont en partie hérités génétiquement.

En politique on peut dire que, comme en religion, il suffit d’avoir la foi.

La performance mentale du citoyen moyen baisse dès qu’il entre sur le terrain politique.

Si l’électeur était purement rationnel, il ne se rendrait aux urnes que dans des cas assez rares.

L’humanitaire a parfois fourni l’infrastructure logistique nécessaire au nettoyage ethnique.

L’éclairage urbain a compliqué la vie de ceux qui croyaient aux fantômes.

Qui sait si le suicide optimiste reviendra encore en ce monde ?

La dernière émission littéraire a disparu de la télévision polonaise.

Le degré de mal aurait pu être moindre sans nullement faire obstacle au bien.

Il est plus facile d’imaginer l’enfer que le paradis.

Le mot « musulman » désigne celui qui s’est soumis, voire qui s’est rendu.

Quel bruit fait un cœur de 89 ans au moment où il se brise ?

La mécanique du génocide

Les grands massacres du XXe siècle ont suscité une masse de publications relatant des destins individuels, dans leur grande majorité ceux des victimes et des survivants. Un livre comme Au fond des ténèbres, où la journaliste Gitta Sereny rapporte ses entretiens fouillés avec Franz Stangl, l’ancien commandant de Treblinka (1), fait exception. Encore plus rares, sinon inexistants, sont les films documentaires qui nous confrontent aux auteurs de ces crimes collectifs, engagés dans une quête de vérité. Or leur intérêt saute aux yeux. Les victimes ont subi, les bourreaux ont agi ; si nous voulons empêcher que recommencent les désastres du passé, nous devons nous pencher sur les auteurs de ces crimes : pourquoi ont-ils agi ainsi ? Quel est le mécanisme qui engendre l’horreur ?

En 2009 s’est tenu dans la capitale du Cambodge un procès du régime des Khmers rouges (1975-1979) et des crimes commis par lui. Au banc des accusés, une seule personne, répondant au surnom de Duch, ancien directeur d’un centre de torture et d’extermination, dit « S 21 ». Une première : l’inculpé ne cherche nullement à éluder ses responsabilités, il se reconnaît d’emblée coupable d’un crime abominable qu’il dit regretter amèrement ; de surcroît, il s’engage à chercher sans concession les raisons de ses actes. La chance fait que ce procès a donné lieu à quelques livres de toute première qualité, rédigés par des témoins ; et, plus rare, à un film consacré à Duch. Voulant comprendre plus encore qu’émouvoir, son réalisateur Rithy Panh a choisi de s’immerger dans l’esprit du bourreau et il a eu le courage, ou la sagesse, de ne pas accompagner le discours de son personnage par celui de l’auteur, mais de confronter directement le spectateur à l’homme qui confesse et analyse son crime. Le résultat est saisissant.

Avant comme après son engagement politique, Duch est un être ordinaire, une personne attentive aux autres, appliquée dans son travail, intelligente. Pendant sa période Khmer rouge, il commet des crimes inouïs, présidant aux tortures et aux exécutions d’au moins 12 500 personnes. Son passage de l’un à l’autre état s’explique moins par son passé personnel que par son rapport à l’histoire collective : la monstruosité ne provient pas de l’individu. La force qui meut le régime est l’idéologie communiste, poussée ici au paroxysme et soutenue par la force armée (elle ne sera nullement mise en cause par le tribunal, qui ne juge que des individus). Les dirigeants Khmers rouges se réclament de Marx, Lénine et Mao, des communistes en France – où plusieurs d’entre eux ont étudié. Le but est de créer un homme nouveau et une société nouvelle. Il faut donc commencer par détruire tout ce qui existe déjà. L’individu est privé de sa famille, de sa maison, de son métier, il reçoit même un nom nouveau. Le choix qui s’offre à la population est d’embrasser la nouvelle foi avec enthousiasme ou de s’y soumettre par peur de souffrir. La pression est telle que personne ne peut la vaincre. Mais les réactions diffèrent : les uns la refusent (ils acceptent de mourir), les autres s’y soumettent (ils acceptent de tuer). Dans des prisons spéciales, comme celle que dirige Duch, les « suspects » sont torturés pour révéler les noms de leurs « complices », puis systématiquement exécutés. Les « aveux » extorqués aux victimes permettent de maintenir la fiction de complots, censés expliquer les défaillances de l’économie. Ils servent aussi à justifier la dictature, devenue à elle-même sa propre fin.

Quel est le régime politique le plus inhumain ?, se demande Rithy Panh, et il répond : celui qui décide quel doit être le bien de l’homme, et l’impose à tous.

 

Le vaudou au cœur

Magie noire, zombies, transes, effusions de sang et poupées hérissées d’aiguilles… D’innombrables idées reçues circulent sur le vaudou Mais ce culte est bien davantage que de la magie noire mâtinée de rites sacrificiels et de sombres envoûtements que l’on imagine. Car le propre du vaudou est de guérir, de marier religion et médecine. Les rituels ont d’abord pour but de remettre en ordre les énergies perturbées de la nature et de libérer les individus de pensées ou d’actes mauvais.

Haïti, la plaque tournante

Aucun Européen, ou presque, ne peut être témoin d’authentiques scènes de culte ni a fortiori faire l’expérience de leur magie. Mais quiconque a l’occasion de regarder les photos de Gaël Turine, né en 1972 dans la ville côtière belge de Nieuport, découvre ici cette mystique dans toute son authenticité. À travers ses images en noir et blanc, prises sur le vif, à l’atmosphère d’une exceptionnelle densité, le photographe nous fait vivre les événements de l’intérieur. De si près, même, qu’on a l’impression de pouvoir sentir la fumée, le sang et la sueur. Turine montre un monde empreint de spiritualité et de poésie, un monde qui se situe au-delà de l’entendement. Et s’ouvre uniquement à l’homme capable de faire taire sa raison pour accepter le phénomène à travers ses cinq sens. Pour le photographe, mais aussi pour le public, c’est une épreuve de courage, presque un test de personnalité, étrange, déconcertant, fascinant même.

Turine est entré pour la première fois en contact avec le vaudou en juillet 2005, en Haïti. « J’ai alors pu photographier plusieurs cérémonies. J’ai rencontré là-bas l’anthropologue Laënnec Hurbon, qui a écrit plusieurs livres sur le sujet. Il m’a expliqué le lien entre ce culte et l’histoire, la traite des esclaves, les racines africaines, le rôle du culte en république d’Haïti, son influence dans tous les domaines de la vie du pays. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de poursuivre le projet. »

Un an plus tard, Turine a reçu pour ce reportage le Golden Clover Award, un prix américain, qui lui a permis de continuer son travail, en effectuant huit autres voyages. « Le projet était de refaire le parcours des esprits vaudous, à partir de la traite des esclaves, avec le Bénin pour point de départ, Haïti comme foyer provisoire du culte pour finir par la Floride et La Nouvelle-Orléans, lieux où le vaudou se développe grâce à la diaspora haïtienne. » Le culte vaudou, né il y a plusieurs millénaires en Afrique de l’Ouest, est aujourd’hui pratiqué essentiellement au Bénin, au Togo et au Ghana, mais aussi dans les Caraïbes, en particulier en Haïti, et dans le sud des États-Unis où il est parvenu grâce aux esclaves déportés au XVIIIe siècle.

À cet égard, Haïti fait figure de lieu de passage entre les pratiques africaines d’origine et les formes modernes du culte, que Turine sait montrer sans porter le moindre jugement : « Bien que je ne sois pas un adepte du vaudou, je voulais être “de leur côté”, raconter leur histoire tout en montrant combien ce culte est multiple. » À travers ses photos, il donne ainsi à voir aux profanes ce qui leur est d’ordinaire invisible.

Turine est, il est vrai, familier des cultures étrangères depuis l’âge de 8 ans. Depuis que son père, écrivain et documentariste, et sa mère, journaliste, sont partis vivre un an aux Comores. Le fait que son frère et lui y soient alors parmi les seuls enfants blancs a aiguisé son regard : il a développé dès cette époque une capacité d’observation tout à fait particulière dont ses photos se nourrissent aujourd’hui. Il travaille principalement en noir et blanc, et confie : « Je n’ajoute jamais de lumière car la lumière naturelle est la plus belle et oblige le photographe à être plus créatif. » Bien qu’il ait déjà réalisé divers projets pour des magazines internationaux, celui-ci occupe pour lui une place particulière et n’a pas cessé de l’influencer : « J’ai eu l’opportunité de voir, d’observer, d’écouter ces personnes qui retournent aux sources de notre humanité à travers le lien à la nature et à l’environnement. Oui, ils ont changé ma conception de la foi et de l’identité. » Un proverbe yoruba, ethnie et groupe linguistique d’Afrique de l’Ouest, berceau du vaudou, dit : « Si tu ne sais pas qui tu es, regarde d’où tu viens. »

 

Cet article est paru dans le magazine Leica Fotografie International en mars 2011. Il a été traduit par Cybèle Bouteiller.

BP, voyou du pétrole

Lorsque des pans essentiels de nos infra­structures flanchent, c’est toujours sans ménagement, sans préavis, et d’une manière difficile à anticiper. Il revient alors aux enquêteurs de fouiller les décombres pour établir les « causes profondes » de la catastrophe et proposer de nouveaux garde-fous. Et de nous redonner un sentiment de sécurité en replaçant les événements dans une perspective morale. Car mieux vaut imputer le désastre à la cupidité et à la négligence de quelques-uns qu’envisager l’hypothèse alternative : les fautifs n’ont fait qu’appliquer aveuglément les instructions qu’ils avaient reçues, comme d’inconscientes machines.

L’extraction pétrolière est une activité fort rémunératrice, qui génère plus de 2 000 milliards de dollars par an. Les coûts – humains et environnementaux – sont également très élevés et ne peuvent être réduits à un simple calcul économique. Dans une telle configuration, les dirigeants semblent souvent tout droit sortis d’un univers moral « parallèle », où les notions de vérité et de responsabilité sont singulièrement contingentes. « C’est tellement plus facile de mettre en route un projet dans les pays émergents !, m’a confié un géologue britannique chargé de prospecter en Chine. Quand on perd un ouvrier, il suffit d’envoyer quelques centaines de livres sterling dans son village, et on n’en parle plus. »

Cela fait plus de dix ans que Tom Bergin vit en immersion dans le monde des hydrocarbures : d’abord comme courtier en pétrole, puis comme journaliste responsable du secteur chez Reuters. En avril 2010, quand l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon a répandu près de 5 millions de barils dans le golfe du Mexique et tué onze hommes, il était là pour observer la débâcle qui s’est ensuivie et la manière dont elle s’est jouée dans les plus hautes sphères de BP. On attribue en général cet accident à la politique drastique de réduction des coûts et des normes de sécurité menée par la firme. Bergin s’en tient à ce raisonnement, mais explique aussi très précisément comment les dirigeants de la firme ont fait du laxisme une règle, convaincus de servir ainsi au mieux les intérêts des actionnaires. Son attitude à l’égard de la nocivité de BP rappelle celle des autres grandes compagnies pétrolières. En présentant l’explosion comme un événement improbable dû à l’imprudence rare de la firme, Bergin escamote la question plus générale de la sécurité du forage en eaux profondes, et de la répétition possible de ce genre d’accidents. La plupart des critiques qu’il formule à propos de la gestion de la marée noire par BP portent sur la politique de communication du directeur général de la firme, Tony Hayward. Tantôt Bergin l’accuse d’avoir multiplié les contre-vérités, tantôt il lui explique comment il aurait pu mentir plus efficacement. En tout état de cause, Bergin est bien trop proche du sérail pour voir dans la catastrophe un avertissement adressé à une certaine vision du monde partagée par l’ensemble du secteur.

La dérive du système des « objectifs extrêmes »

Le récit de Bergin commence dans les années 1980 avec l’ascension de John Browne, qui dirigea BP de 1995 à 2007, date à laquelle un ancien amant vendit l’histoire de leur liaison au Mail on Sunday, provoquant sa démission. L’entreprise dont Browne avait hérité était lestée par son passé de monopole public, relevant davantage de la bureaucratie postcoloniale que d’autre chose (1). Au siège de Moorgate, les salariés avaient le choix entre trois formules de déjeuner, et les cadres accueillaient l’après-midi en sirotant un sherry ou un Martini. L’autorité s’exerçait dans le cadre d’une « structure matricielle », où chaque unité opérationnelle rendait des comptes à deux niveaux de contrôle : les directeurs régionaux et les patrons de département à Londres.

Selon Bergin, le désastre du Deepwater trouve son origine dans la réorganisation entreprise par Browne, qui a voulu appliquer à BP les principes du lean management (« management au plus juste ») appris à Stanford. La firme a été scindée en unités stratégiques opérationnelles, véritables entreprises dans l’entreprise, responsables de leur propre budget et de leurs propres projets. Les dirigeants étaient tenus par des « contrats de performance » à court terme qui insistaient sur la hausse de la production et la baisse des coûts. Promotions et bonus allaient à ceux qui parvenaient à extraire le maximum de pétrole aux moindres frais. Les jeunes cadres prometteurs, baladés de poste en poste à travers le monde, restaient rarement assez longtemps pour se donner la peine de remplacer les équipements vieillis ou les pipelines en voie de corrosion. « N’hésitez pas à aller à la limite !, conseillait Browne à ses directeurs. Si on va trop loin, il sera toujours temps de faire machine arrière. »

Bergin affirme de manière convaincante que de telles pratiques relevaient de l’« aléa moral », BP récompensant plus ou moins consciemment les managers les plus enclins à prendre des risques (2). Cette politique de réduction de coûts s’est poursuivie sous Hayward, qui a délesté BP de quantité de foreurs, géologues et autres spécialistes, externalisant les tâches techniques et truffant le management de traders, passés maîtres dans l’art d’allouer au mieux le capital et de faire cravacher leurs subordonnés pour qu’ils atteignent leurs objectifs trimestriels. Ces exigences se sont encore intensifiées quand Hayward a instauré un système d’« objectifs extrêmes », qui érigeait les résultats de l’unité la plus performante en objectifs à atteindre par toute l’entreprise.

Le même genre de phénomène se produisait alors dans d’autres secteurs, notamment l’industrie et la grande distribution. Une nouvelle vague de taylorisme avait balayé la théorie du management à la fin des années 1990. Derrière des euphémismes comme « responsabilisation », salaires et sécurité de l’emploi étaient désormais liés à des critères de performance toujours plus élevés. Chez un distributeur comme Wal-Mart, les objectifs de rentabilité n’avaient pas de limite : on pouvait répercuter du haut en bas de la hiérarchie des attentes irréalistes, au point que des directeurs ambitieux se sentirent obligé d’enfermer à clé les équipes de nuit dans certains magasins (3). Mais les hydrocarbures, c’est particulier. Car, au bout de la chaîne de production, on bute sur les contraintes implacables de la géologie, dont on ne peut franchir sans risques les limites. « C’est avec les “objectifs extrêmes” que BP a inauguré une politique visant à repousser le champ du possible, aux yeux mêmes de ses propres ingénieurs », explique Bergin. L’une des mesures les plus importantes était le calcul de la vitesse brute – la rapidité avec laquelle les chefs de projet réussissaient à faire forer un puits – mesurée en « jours par 10 000 pieds » (environ 3 000 mètres). C’est un peu comme si les cadres dirigeants du siège londonien avaient mis leurs salariés, une boîte d’allumettes et une poule dans une pièce remplie de vapeurs d’essence, promis une prime au premier qui rapporterait un poulet rôti, distribué des manuels de sécurité, fermé la porte et tourné les talons.

La plateforme Deepwater Horizon a explosé le 20 avril 2010, pendant le forage d’un gisement que BP avait baptisé Macondo. La société Transocean facturait à l’entreprise 500 000 dollars par jour pour l’utilisation de la plateforme dont elle était propriétaire et le chantier avait déjà quarante-cinq jours de retard. Bergin énumère la longue liste des raccourcis pris et des avertissements ignorés qui furent à l’origine de la catastrophe : une colonne de forage simple, moins coûteuse ; une poussée de gaz, début mars, non prise en compte ; la mise en place de six dispositifs de centrage seulement, au lieu des vingt et un recommandés par le fournisseur de ciment, Halliburton ; une séparation assurée par une simple cloison en ciment entre la tête du puits et la plateforme, des centaines de mètres plus haut. Enfin, pire que tout, le caractère défectueux de l’opération d’obturation du puits par un bloc de ciment. Le personnel de BP a ignoré un courriel de Halliburton signalant les défauts du plan de cimentage, puis mal interprété les résultats d’un test de pression. Quant au dernier avertissement, l’affichage d’un taux de pression dangereusement élevé au manomètre, le chef foreur a mis quarante minutes à le remarquer. Peu après, la boue noire commençait à couler sur le sol de la plateforme, et c’était trop tard.

 

Un mafieux de la plus belle espèce

Un journaliste du Washington Post, Joel Achenbach, offre un récit plus minutieux des décisions techniques prises dans les heures ayant précédé l’explosion (4). Là où Bergin tire la plupart de ses informations des données les plus facilement accessibles – auditions et rapports de commissions connus de tous –, Achenbach examine les nombreuses auditions publiques organisées par le Marine Board of Investigation à La Nouvelle-Orléans pour établir ce qui s’était réellement passé. Il exhume notamment un témoignage sur une conversation s’étant tenue dans la salle de contrôle de Deepwater Horizon pour comprendre les raisons de la surpression dans le tube de forage, si le travail de coffrage avait réussi et si le puits était obturé. Juste avant l’explosion, plusieurs employés se sont mutuellement persuadés que le phénomène était dû à un « effet de vessie », alors que la triste et dérangeante vérité était que le coffrage en ciment avait lâché. Trois des hommes présents dans l’abri de forage, dont celui qui aurait apparemment suggéré ce fameux effet, allaient mourir moins de vingt-quatre heures après. Leur désir de justifier ces niveaux de pression anormaux devrait rester dans les mémoires comme un cas d’école de la manière dont l’autorité pervertit parfois la perception, faisant jeu égal avec la célèbre expérience de Stanley Milgram (5).

Après l’explosion, BP s’est comporté comme un mafieux de la plus belle espèce. L’entreprise a commencé par tout nier en bloc et essayé de rejeter l’essentiel de la responsabilité sur Transocean. Puis elle a reconnu de mauvaise grâce l’indéniable. Enfin, quand la Réserve fédérale a commencé d’envisager sa mise en faillite, la firme a tenté de circonvenir le jury en offrant de verser des milliards de dollars à un fonds d’indemnisation, dans l’espoir de retourner l’opinion et de pouvoir continuer à travailler dans le golfe du Mexique. Pour illustrer la relation plutôt désinvolte de Hayward avec la vérité, Bergin évoque des épisodes méconnus de ses débuts de carrière. Quand il officiait sous la direction de Browne, Hayward a ainsi exagéré les perspectives de gisements en Colombie et au Venezuela pour s’assurer la confiance d’investisseurs. Mais, face à une catastrophe de cette ampleur, Hayward n’avait pas une expérience suffisante de la gestion de crise. BP est resté pendant des mois au sommet de l’actualité ; la moindre contre-vérité était instantanément percée à jour et devenait le dernier épisode en date d’un scandale permanent. Comme presque tous les pétroliers, Hayward semblait convaincu qu’il méritait la gratitude du monde entier. L’un des prédécesseurs de Browne, Robert Horton, se vantait ainsi : « Comme j’ai la chance d’avoir un cerveau performant, j’ai tendance à trouver la bonne réponse plus vite et plus souvent que la plupart des gens. » On imagine facilement Hayward dire quelque chose du même genre. Il a accumulé les gaffes : déni de responsabilité, sous-estimation grossière de l’ampleur de la marée noire, tentative de rassurer par un vain essai de colmatage de la fuite avec de la boue de forage (procédé connu sous le nom de top kill)  et souhait de « retrouver sa vie d’avant »…

Pendant la crise, il semble que BP ait vu en Bergin un sympathisant susceptible de faire passer le message de la firme. Le journaliste continue d’ailleurs aujour­d’hui encore de regretter les mauvais traitements infligés par les médias américains aux patrons de la multinationale, des « personnes fondamentalement honnêtes ». BP avait d’abord estimé la fuite à un millier de barils par jour, avant de la réévaluer à 5 000 barils. Le volume réel s’est révélé dix fois supérieur et la presse américaine a crié au mensonge. Mais Bergin révèle que les ingénieurs de BP ont bel et bien fondé leurs modèles mathématiques sur cette estimation à 5 000 barils quand ils tentaient de colmater la brèche. À ses yeux, cette erreur a prolongé d’au moins un mois la marée noire, ce qui en dit long sur l’état d’impréparation­ de l’entreprise en cas d’accident­ de cette ampleur. La multinationale a subi une sorte de choc institutionnel, confondant les mensonges qu’elle servait à l’opinion et sa propre analyse de l’accident.

La réaction américaine s’est déployée en plusieurs phases. D’abord, à mesure qu’apparaissaient l’ampleur et la gravité de la catastrophe, l’événement a fait les gros titres. Et, dans un univers médiatique où chaque tragédie doit avoir son scélérat, de préférence étranger, la colère populaire s’est d’abord portée sur Hayward. Puis, pendant quelques semaines, le désir de vengeance a paru devoir s’étendre à l’ensemble des forages en profondeur dans le golfe du Mexique, jusqu’à ce que les responsables politiques de Louisiane réorientent l’hostilité contre Obama et la carence supposée de la réaction fédérale. Billy Nungesser, l’homme politique local qui a pris la tête de la campagne contre le Président, prédisant que la marée noire serait le « Katrina d’Obama », n’apparaît pas dans le livre de Bergin. Quant au gouverneur de Louisiane Bobby Jindal, un républicain charismatique d’origine indienne qui a légitimé la rhétorique antifédérale de Nungesser, il n’a droit qu’à deux brèves mentions. Dans un État comme celui-ci, où le pétrole fournit emplois à la population et royalties au gouvernement, il était facile de faire évoluer le récit : du scénario pétrole contre pêche, nous sommes passés au scénario autorités locales contre gouvernement fédéral. L’industrie pétrolière est tributaire du bon vouloir des populations dont elle exploite les ressources – une dépendance qui a donné d’étranges partenaires, le shah d’Iran parmi d’autres. Il était plus étrange encore de voir Jindal et Nungesser, deux réactionnaires bien du Sud, défendre les intérêts des milieux d’affaire internationaux sous couvert de protectionnisme régionaliste. Ce tour de passe-passe fut rendu possible par l’éphémère moratoire d’Obama sur les forages en eaux profondes, dont les deux politiciens ont fait un affront aussi grave que la marée noire elle-même.

Si rien n’a durablement changé dans la politique énergétique américaine, malgré une catastrophe dont Obama semblait faire un test pour l’avenir du pétrole, c’est surtout à Jindal et Nungesser qu’en revient le mérite. L’agence fédérale responsable du contrôle des plans de forage a été rebaptisée, mais le conflit entre ses intérêts de collecteur de royalties et de régulateur reste entier. Le moratoire a pris fin, et l’administration Obama semble soutenir le projet – à 7 milliards de dollars – d’extension du Keystone Pipeline System, l’oléoduc qui doit transporter les sables bitumineux canadiens sur plus de 3 000 kilomètres jusqu’au Texas. Et la prochaine vente aux enchères de permis de forage en eaux profondes dans le golfe du Mexique devrait avoir lieu en décembre 2011 à La Nouvelle-Orléans, avec BP parmi les soumissionnaires (6).

Ce rapide retour en grâce de l’industrie pétrolière aux États-Unis tient notamment au fait que la catastrophe de Macondo a été vendue comme un « cygne noir », un événement d’une probabilité si faible qu’il est impossible à prévoir (7). Il ne fait aucun doute que cet emballage a permis de dédouaner l’ensemble des pétroliers, car ni BP, ni Chevron, ni Exxon, ni Shell n’avaient de plan opérationnel adapté à une fuite d’une telle ampleur, ce qui explique que les ingénieurs de la compagnie britannique aient dû improviser la riposte. Bergin aussi s’efforce de mettre le mal en quarantaine, affirmant que la marée noire n’aurait jamais eu lieu si la direction de BP avait correctement évalué les intérêts à long terme de ses actionnaires.

 

Un terrifiant éventail de points de vue

Au total, on a la troublante impression que non seulement personne sur Deepwater Horizon ne comprenait vraiment le fonctionnement de la plateforme, mais que personne à l’extérieur de l’industrie pétrolière ne comprend toujours grand-chose à cette technologie, malgré le nombre d’heures passées par la presse et le gouvernement à examiner minutieusement l’événement. Cette incapacité à concevoir la possible défaillance généralisée d’un système est l’un des épisodes – de plus en plus fréquents – d’une série qui a commencé avec la crise financière de 2008 et dont le dernier exemple est la fusion du réacteur nucléaire de Fukushima au printemps 2011 [lire notre dossier « Le Japon se réinvente », Books, n° 30, mars 2012].

Pour Achenbach, « il est probable que la vérité sur les événements de Macondo restera à jamais embuée par quantité d’incertitudes, d’erreurs et d’informations inexactes. […] Tout ceci fait l’objet d’âpres litiges, ce qui complique encore l’émergence d’un consensus sur ce qui s’est réellement passé (8) ». Le pouvoir de l’industrie pétrolière, comme celui des banques, repose sur la dépendance des profanes à l’égard de systèmes conçus et maîtrisés par ces secteurs eux-mêmes. Et quand cette maîtrise est prise en défaut, comme on l’a vu avec les banques, les consommateurs n’ont guère d’autre choix que de remettre les coupables aux commandes. Mais ce genre de catastrophes détruit l’illusion d’une relation de confiance. Quand BP explique, dans son propre rapport, que l’accident compte huit causes, et que la compagnie n’est partiellement responsable que de l’une d’entre elles, la firme table clairement sur l’incompétence du public. La commission d’enquête présidentielle a identifié neuf causes, dont six ou sept imputables à l’entreprise britannique.

Mais BP campe toujours sur ses positions. L’importance du système et la complexité des données autorisent un terrifiant éventail de points de vue, surtout lorsqu’on intègre au débat des notions juridiques aussi floues que celles de « négligence » ou de « responsabilité ». Ces deux concepts reposent sur la possibilité de prouver l’exactitude de l’un des récits des événements. Dans la mesure où les conséquences écologiques de la marée noire se déploieront sur des années, voire des décennies, BP aura tout loisir de bricoler les données pour faire paraître négligeables les effets. Cela rappelle la manière dont l’industrie pétrolière et gazière a esquivé, pendant une décennie entière, la question du changement climatique, mais ce sera plus facile : tous les livres sur le sujet auront été écrits avant que les experts soient en mesure de dresser un bilan complet des conséquences de la fuite, avec l’aide du fonds de 500 millions de dollars alloué par BP à la « recherche indépendante ».

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 octobre 2011. Il a été traduit par Christine Auché.

 

L’humanitaire, une passion dangereuse

En 1968, au Biafra, une génération entière d’enfants mourait de faim. Un an plus tôt, cet État riche en pétrole s’était déclaré indépendant du Nigeria, qui l’avait en retour attaqué et assiégé. Les correspondants étrangers présents dans l’enclave ont observé les premiers signes de famine au printemps et, dès le début de l’été, des milliers de petits Biafrais étaient signalés morts chaque jour. Presque personne n’y prêtait attention, jusqu’au jour où un reporter du Sun londonien se rendit sur place avec un photographe et tomba sur les enfants décharnés. Pendant des jours et des jours, le journal publia les images accompagnées d’un reportage déchirant. Bientôt, le sujet fut repris par la presse du monde entier. D’autres photographes se frayèrent alors un chemin jusqu’au Biafra, suivis par les équipes de cameramen.

La guerre civile au Nigeria fut la première guerre africaine télévisée. Et cette famine devint l’un des événements les plus emblématiques de l’époque : la souffrance en direct d’êtres innocents allait donner naissance à l’aide humanitaire telle que nous la connaissons. « On ne comptait plus les réunions, comités, manifestations, rassemblements, émeutes, groupes de pression, sit-in, grèves de la faim, veillées, quêtes, banderoles, défilés, pétitions, sermons, conférences, films et donations », écrit Frederick Forsyth, qui a couvert le siège pendant presque toute sa durée et publié un livre sur le sujet avant de passer à la fiction avec Chacal (1). Forsyth décrit ici les réactions en Angleterre, mais le même type de phénomène se produisait alors à travers toute l’Europe et aux États-Unis.

Au journal télévisé, les corps chétifs au ventre ballonné, les membres grêles, les regards de vieillard des mourants du Biafra étaient devenus aussi omniprésents que les reportages sur les champs de bataille du Vietnam. Les Américains qui défilaient pour exiger de leur gouvernement qu’il agisse au Nigeria étaient souvent ceux-là mêmes qui manifestaient contre son action en Asie du Sud-Est. Quitter le Vietnam et intervenir au Biafra, tel était le message. Le département d’État recevait jusqu’à vingt-cinq mille lettres par jour. À tel point que le président démocrate Lyndon Johnson dit à son sous-secrétaire d’État : « Débrouillez-vous pour que ces négrillons disparaissent de mon écran. » C’était sa manière à lui d’autoriser l’aide humanitaire, et l’ordre fut exécuté conformément à l’esprit dans lequel il avait été donné : chichement. À la fin de la guerre, en 1970, la valeur totale des vivres envoyés par les États-Unis au Biafra représentait « environ trois jours de ce que le pays dépensait pour tuer au Vietnam », selon Forsyth, ou encore « vingt minutes de vol d’Apollo 11 ». Mais le journaliste, partisan convaincu de la cause biafraise, réservait son mépris le plus profond au gouvernement britannique, favorable au Nigeria. Le représentant du pays avait beau déclarer : « La famine est une arme de guerre légitime, et nous sommes résolus à l’utiliser », le gouvernement travailliste affirmait à Londres que ces informations relevaient de la pure propagande. Cette campagne de dénigrement faisait entendre, écrit Forsyth, « un sinistre écho dans l’esprit de ceux qui se rappellent la petite mais tapageuse coterie de ces messieurs terrifiants qui se firent les avocats du diable pour le compte de l’Allemagne nazie en 1938 ».

L’Holocauste était une référence omniprésente pour les partisans de l’enclave, fort bien assistés en cela par le gouvernement sécessionniste, qui disposait d’un formidable service de communication et d’une agence suisse de relations publiques. Sous l’œil des caméras, le parallèle historique relevait de l’évidence : on n’avait plus vu pareilles images depuis la libération des camps nazis. Les Occidentaux qui donnèrent au Biafra leur temps et leur argent (parfois leur vie) croyaient à l’imminence d’un nouveau génocide. Ils ont monté une opération d’aide sans précédent.

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En 1967, le Comité international de la Croix-Rouge, la plus ancienne et la plus importante organisation humanitaire du monde, disposait d’un budget annuel d’un demi-million de dollars à peine. Un an plus tard, elle dépensait chaque mois trois fois plus pour le seul Biafra, et d’autres ONG connurent elles aussi une croissance exponentielle à l’occasion de cette crise. La Croix-Rouge finit par se retirer pour préserver sa neutralité, mais son absence ne risquait plus d’affecter la taille de l’opération. Le Biafra n’était accessible que par la voie des airs et, dès l’automne 1968, un pont aérien était en place, entièrement géré par les ONG, tous les vols devant s’effectuer de nuit pour échapper aux tirs incessants de l’armée nigériane. À son apogée, en 1969, la mission livrait en moyenne 250 000 tonnes de vivres par nuit.

 

Général Tranche-la-Gorge et sergent Star-du-Viol

L’humanitarisme né du Biafra est probablement le legs le plus durable qu’ait fait le mouvement de 1968 à la politique mondiale. Il y avait là une idéologie non idéologique de l’engagement qui permettait, un quart de siècle après Auschwitz, de n’être pas un simple spectateur, sans devoir pour autant s’allier à tel ou tel pouvoir : toujours du côté de la victime, solidaire, les mains propres – des mains qui soignent. Ces idées et principes n’étaient pas nouveaux, mais ils se sont cristallisés au Biafra, pour se diffuser ensuite avec une vigueur qui reflétait le désir croissant des Occidentaux de se couvrir d’honneur sur le champ de bataille sans avoir à tuer.

Trois décennies plus tard, en Sierra Leone, la journaliste néerlandaise Linda Polman se glisse dans un taxi-brousse en partance pour Makeni, quartier général des rebelles du RUF, le Front révolutionnaire uni. Depuis plusieurs années, le groupe mène une guérilla d’une si grande cruauté et au service d’une politique si incohérente que cette démence semble être à elle-même sa propre fin. Pendant que les leaders du mouvement, soutenus par le président du Liberia Charles Taylor, touchent le produit des mines de diamant, leur armée constituée pour l’essentiel d’enfants kidnappés et complètement défoncés saccage le pays, violant, amputant, réduisant en cendres maisons et villages. Mais, après une trêve signée en mai 2001, les Casques bleus des Nations unies étaient en train de désarmer et démobiliser quand Polman arriva. Le commerce de la guerre cédait la place au commerce de la paix, et la journaliste découvre à Makeni que d’anciens seigneurs de guerre rebelles – qui s’étaient eux-mêmes surnommés général Tranche-la-gorge, commandant Barrage-Routier ou sergent Star-du-Viol – qualifient désormais leurs territoires de « zones humanitaires » et se présentent comme des « agents humanitaires ». Comme l’explique l’un de ces nouveaux faiseurs de paix, le « colonel Vandamme » : « Les Blancs, là, ils ont besoin de chauffeurs, de gardes du corps, de maisons : on va leur en donner. »

Le colonel Vandamme appelle les travailleurs humanitaires des « épouses » – « parce qu’ils prennent soin des gens » selon Polman, et aussi, sans doute, parce qu’ils sont considérés comme manipulables et exploitables à merci. L’ancien guérillero le confie à l’auteure dans le sabir local : « Les épouses ONG, elles sont déjà venues, elles ont compté les malades et les pikin [enfants] ici. C’est mes pikin et mes malades. Ceux qui veulent les compter, d’abord ils paient. »

C’est précisément ce genre de propos que Polman était venue chercher à Makeni. Selon l’opinion communément admise, la guerre civile en Sierra Leone avait été une pure folie : des dizaines de milliers de morts, bien davantage de blessés et mutilés, la moitié de la population déplacée – tout cela pour rien. Mais Polman avait entendu dire que les carnages du RUF étaient le fruit d’« une stratégie rationnelle, calculée ». En filigrane, l’idée que l’extrême violence relevait d’« une tentative délibérée de faire grimper le prix de la paix ». Et, à Makeni, un leader rebelle confie en effet à Polman : « Nous avons travaillé plus dur que quiconque pour la paix et presque rien obtenu en retour. » S’adressant à elle comme à une représentante de la communauté internationale, il poursuit : « Vous autres, vous avez regardé ailleurs pendant toutes ces années… Tout était détruit, et vous n’étiez pas là pour réparer. » À la fin, affirme-t-il, le RUF avait provoqué une escalade dans l’horreur (imitée par le gouvernement), en déployant des escouades spéciales de « coupeurs de mains » chargés de mutiler les civils : « C’est seulement quand vous avez vu toujours plus d’amputés que vous avez commencé à vous intéresser à notre sort. Sans les amputations, vous ne seriez jamais venus. »

Est-ce vrai ? Est-ce que des fous défoncés partent réellement mutiler leurs semblables pour rendre leur pays plus pathétique aux yeux des donateurs internationaux ? Est-ce que l’humanitaire moderne contribue à produire le genre de souffrances qu’il est censé soulager ? C’est la thèse centrale du livre de Linda Polman, De crisis Karavaan. Trois ans après sa visite à Makeni, la Commission vérité et réconciliation en Sierra Leone publiait un témoignage édifiant : à la fin des années 1990, forces rebelles et loyalistes discutèrent au cours d’une réunion de leur commun besoin d’attention internationale. Or les amputations attiraient davantage la presse que tout autre aspect de la guerre. « Quand on s’est mis à couper des mains, il ne se passait presque pas un jour sans que la BBC ne parle de nous », confia un témoin de la CVR.

Polman l’exprime de manière plus provocante : semer l’horreur pour récolter de l’aide, et récolter de l’aide pour semer l’horreur, affirme-t-elle, « voilà la logique de l’ère humanitaire ». Regardez comment les associations chrétiennes qui ont lancé des programmes de « rédemption » pour acheter la liberté des esclaves au Soudan ont fait monter les prix, incitant les trafiquants à prendre davantage de captifs. Regardez comment, en Éthiopie et en Somalie pendant les années 1980 et 1990, des famines localisées, fomentées politiquement, ont attiré une aide alimentaire qui a permis aux gouvernements de nourrir leurs propres armées tandis qu’elles continuaient à détruire et à déporter des groupes de populations ciblés. Regardez comment, au début des années 1980, l’aide est venue au secours des tueurs Khmers rouges en fuite, réfugiés dans des camps de la frontière thaïe, leur permettant d’infliger dix années supplémentaires de guerre, de terreur et de souffrance aux Cambodgiens ; et comment, vers le milieu des années 1990, les génocidaires rwandais ont été aidés de la même façon par les ONG dans des camps installés à la frontière est du Congo.

 

Prothèses de rechange en pagaille

Et puis il y a ce qui s’est produit en Sierra Leone après que les amputations ont amené la paix, qui a amené les Nations unies, qui ont amené de l’argent, qui a amené les ONG. Toutes, si l’on en croit Polman, voulaient leur part de l’aide aux amputés. À tel point que ceux qui avaient perdu un membre empilaient les prothèses de rechange dans leurs bicoques et continuaient à circuler en exhibant leur moignon pour satisfaire les photographes. Dans ce cirque obscène de charité égocentrique que dépeint Polman, on vit des médecins américains en vacances pratiquer des opérations engageant le processus vital (ou y mettant fin) sans les soins post-opératoires appropriés, tandis que d’autres Américains persuadaient des parents amputés de confier leurs enfants amputés à l’adoption selon des modalités à la lisière de la corruption et du kidnapping. Les agents du nouveau gouvernement de Sierra Leone n’avaient qu’à tendre la main pour saisir une part de l’argent qui coulait à flots.

Aux yeux de Polman, les bonnes intentions de l’aide – et le bien qu’elle fait – servent trop souvent de prétextes pour en ignorer les maux. Les vices de l’humanitarisme sans contrôle, après tout, ne sont pas l’apanage de la Sierra Leone. La journaliste rencontre des exemples de dilemme moral partout où les humanitaires se déploient. À chaque fois, on peut dresser un réquisitoire démontrant qu’au bout du compte, l’aide a fait autant sinon plus de mal que de bien. « Oui, mais, bon sang, est-ce qu’il ne faudrait rien faire du tout ? », s’exclame Max Chevalier, un Néerlandais qui a soigné des amputés à Freetown pour le compte de l’ONG Handicap international. Chevalier défend son point de vue en s’écartant de la grande fresque historico-politique pour se concentrer sur le cas d’un seul individu souffrant – en l’occurrence, une jeune adolescente qui avait non seulement eu la main tranchée par les rebelles mais avait été contrainte de la manger. « Sommes-nous censés passer notre chemin et abandonner cette gamine ? », demande Chevalier. Polman soutient que la conscience nous impose d’envisager cette option.

Le parrain de l’humanitarisme moderne était un homme d’affaires suisse du nom de Henri Dunant. Le 24 juin 1859, témoin de la bataille de Solférino où s’affrontèrent quelque trois cent mille soldats, Dunant est abasourdi par le carnage. Et plus affecté encore par le paysage d’après le combat : le champ de bataille grouillant d’hommes blessés, sans soin, baignant dans leur sang et abandonnés à leur supplice. Il organise des civils de la région pour transporter, nourrir, laver et panser les survivants. Mais l’immense bonne volonté de ces bénévoles ne pouvait compenser leur incompétence. Dunant rentre en Suisse en ruminant la nécessité de créer un service permanent, professionnel, capable de fournir un secours humanitaire. Bientôt, il fondait la Croix-Rouge sur trois principes de base : impartialité, neutralité, indépendance. Dans ses appels de fonds, il décrivait son projet à la fois comme une œuvre chrétienne et comme une bonne affaire pour les pays belligérants. « La réduction du nombre des infirmes, écrivait-il, entraînerait une économie pour un gouvernement appelé à servir des pensions aux invalides. »

L’humanitarisme eut également sa marraine, Florence Nightingale, qui rejeta d’emblée le projet de la Croix-Rouge : « Je trouve ses idées on ne peut plus absurdes, de celles qui ne germent que dans un petit État comme Genève, épargné par la guerre. » Elle avait servi comme infirmière dans les hôpitaux militaires britanniques pendant la guerre de Crimée, où les conditions cauchemardesques valaient généralement condamnation à mort pour les soldats blessés. Elle était indignée par l’argumentaire de Dunant : comment un individu soucieux d’atténuer la souffrance humaine pouvait-il s’évertuer à réduire le coût de la guerre ? En allégeant le fardeau de l’État, faisait valoir Nightingale, les bénévoles risquaient tout simplement de rendre la guerre plus attrayante, et plus probable.

Il semblerait que Dunant l’ait emporté. Ses principes d’humanitarisme absolu ont été enchâssés dans la Convention de Genève, lui ont valu le premier prix Nobel de la paix et sont devenus la norme du mouvement. Mais cet héritage n’a guère atténué la cruauté de la guerre. La prolifération de l’action humanitaire au XXe siècle n’a eu d’égale que la prolifération des tourments qu’elle est censée réduire.

Les scènes de souffrance que nous avons tendance à baptiser crises humanitaires sont presque toujours le symptôme de conflits politiques, et il n’y a pas de façon apolitique d’y répondre. Au minimum, le travailleur humanitaire joue dans la plupart des conflits contemporains, comme l’avait prédit Florence Nightingale, un rôle de fournisseur : l’humanitarisme soulage les belligérants d’un grand nombre des charges (administratives et financières) imposées par la guerre, permet de gouverner tout en combattant, réduit le coût de l’aide aux victimes, et apporte la nourriture, les médicaments et le soutien logistique nécessaire aux armées. Au pire – comme l’a démontré la Croix-Rouge pendant la Seconde Guerre mondiale, en offrant ses services dans les camps de la mort nazis, tout en préservant la stricte confiden­tialité sur les atrocités dont elle avait connaissance –, l’impartialité est une forme de complicité.

De crisis Karavaan est le dernier ajout en date sur l’étagère déjà bien lourde des ouvrages récemment consacrés au malaise de l’humanitaire. Polman se repose énormément sur les critiques fécondes avancées par Alex de Waal dans Famine Crimes et Michael Maren dans The Road to Hell, sur le mélange de regrets et d’excuses qu’exprime Fiona Terry à propos du mauvais usage de l’aide dans Condemned to Repeat, et sur le pessimisme de David Rieff concernant l’idéalisme humanitaire dans A Bed for the Night (2). Tous ces auteurs sont des vétérans de l’aide humanitaire ou, dans le cas de Rieff, un compagnon de route de longue date. Polman n’est pas encombrée de tels bagages.

Elle tire sur tout ce qui bouge, depuis ce mélange de cynisme blasé et d’autosatisfaction vertueuse par lequel les humanitaires se protègent de ce qui les entoure, jusqu’à la décadence plus profonde d’un humanitarisme qui a versé des impôts de guerre allant de 15 % (au Liberia) jusqu’à 80 % (en Somalie) de la valeur de l’aide, quand il n’a pas fourni l’infrastructure logistique nécessaire au nettoyage ethnique (en Bosnie) (3). Elle ne ménage pas non plus ses collègues de la presse, montrant comment ils sont exploités par les organisations humanitaires soucieuses d’amplifier les crises pour collecter des fonds.

 

Une légende fondatrice

Les journalistes dépendent trop souvent des humanitaires – pour le transport, le logement, la nourriture et la camaraderie, autant que pour l’accès à l’information – et Polman s’inquiète de les voir repartir avec une vision déformée des populations, qui ne feraient que souffrir ou faire souffrir, et n’auraient d’autre espoir que les sauveteurs blancs. Dans sa phrase la plus assassine, elle écrit : « Face aux catastrophes humanitaires, les journalistes qui aiment d’ordinaire se présenter en observateurs objectifs deviennent les disciples des ONG. Ils acceptent sans recul critique les déclarations de neutralité des organisations, élevant la fiabilité et la compétence de leur personnel au-dessus du scepticisme nécessaire à leur métier. »

Maren et De Waal proposent une analyse plus approfondie des systèmes économiques ignobles dont l’aide internationale se nourrit et qu’elle crée : la course aux contrats, même pour des projets dont chacun connaît l’ineptie ; la manière dont l’aide anéantit les marchés locaux, renforçant les bellicistes et déclenchant de nouvelles crises pour leurs victimes. Pire encore, soutient De Waal, l’aide d’urgence affaiblit les gouvernements qui la reçoivent, en érodant leur responsabilité et en sapant leur légitimité. Polman exploite une veine plus populiste. Tantôt brouillonne, tantôt désinvolte, elle étaye son dossier avec moins de rigueur. Mais elle est tout aussi mordante. Et ce qui l’exaspère le plus, c’est que l’humanitaire ne rende de comptes à personne. Passant d’un imbroglio à l’autre dans leurs Land Cruiser blancs, les travailleurs de l’aide parviennent à s’attribuer le mérite sans accepter la responsabilité, comme si le mouvement était à lui-même son propre alibi.

Depuis le Biafra, l’humanitarisme est devenu l’idée, et la pratique, qui domine toute réaction occidentale aux conflits et aux catastrophes naturelles des autres ; dernièrement, il est même devenu l’une des principales justifications des guerres décidées par l’Occident [lire notre entretien avec David Rieff, Books, no 30, mars 2012]. C’est au Biafra que de nombreux leaders de l’« Internationale humanitaire », comme l’appelle De Waal, ont fait leurs débuts, et le pont aérien a fourni au mouvement sa légende fondatrice, un « effort sans précédent sur le plan de la logistique et du simple courage physique », écrit-il. Il reste dans les mémoires tel qu’il a été vécu, une cause célèbre, et l’aide alimentaire expédiée par l’Occident a sans aucun doute sauvé des vies. Reste que le bilan moral de l’opération est loin d’être clair.

 

Aussi nocif que le colonialisme

Après la reddition du gouvernement sécessionniste et son ralliement forcé au Nigeria en 1970, les massacres prédits n’ont pas eu lieu. Sans la charité occidentale, la guerre civile aurait sûrement pris fin bien plus tôt. En regard des vies sauvées par le pont aérien, il faut peser toutes celles – des dizaines, peut-être des centaines de milliers – qui ont été perdues au cours de cette année et demie supplémentaire de destruction. Mais la toute nouvelle Internationale humanitaire n’a pas pris la peine d’y réfléchir. D’autres crises l’appelaient, et qui peut dire à l’avance si sauver des vies coûtera plus de vies encore ? La caravane a poursuivi sa route. L’humeur était au triomphalisme.

Michael Maren est tombé dans l’humanitaire au cours des années 1970 par le biais du Peace Corps [« Corps de la paix »], une agence américaine de développement. « Dans le monde de l’après-Vietnam, le Peace Corps nous offrait l’occasion d’instaurer une relation différente avec le tiers-monde, fondée sur le respect », écrit-il. Mais très vite, il s’est interrogé : était-il vraiment si respectueux d’envoyer des gamins occidentaux apprendre aux anciens de vieilles cultures agraires à se nourrir mieux ? À force de voir les humanitaires professionnels courir après des contrats pour mettre en œuvre des politiques dont ils percevaient parfaitement la nocivité, il en est venu à considérer ses collègues comme une nouvelle génération de mercenaires : les soldats de l’infortune.

Comment se fait-il que les humanitaires soient si prompts à décliner toute responsabilité pour les conséquences négatives de leurs actes ? « L’humanitarisme prospère comme réponse éthique aux situations d’urgence pas simplement parce que des choses terribles se produisent dans le monde, mais aussi parce que nombre de gens ne croient plus ni au développement économique ni au combat politique comme moyens d’améliorer le sort de l’humanité », répond le sociologue Craig Calhoun, dans un chapitre du récent recueil d’essais publié par Didier Fassin et Mariella Pandolfi, Contemporary States of Emergency  (4). « L’humanitarisme attire une foule de gens en quête de manières moralement pures et immédiatement efficaces de répondre à la souffrance dans le monde. »

Maren, qui a fini par juger l’humanitarisme aussi nocif que le colonialisme, et infiniment plus malhonnête, est plus sévère : à ses yeux, nous ne nous soucions pas vraiment de ceux auxquels nous envoyons de l’aide, avant tout préoccupés par notre propre vertu. Il cite ces vers du poète somalien Cali Dhuux : « Un homme vous aide de son mieux à chercher vos chameaux perdus / Il y travaille sans relâche, plus encore que vous, / Mais en vérité il ne souhaite pas vous voir les retrouver, jamais. »

En mai 1996, à Kitchanga, bourgade de la province du Nord-Kivu, à l’est du Congo (qu’on appelait encore le Zaïre), j’ai passé la nuit dans une salle de classe humide et froide qui avait été provisoirement transformée en salle d’opération par des chirurgiens de la section néerlandaise de Médecins sans frontières. Quelques jours auparavant, une bande de Hutus rwandais venus des camps de réfugiés subventionnés par l’ONU – et contrôlés par les génocidaires – avait massacré des Tutsis congolais dans un monastère voisin. Des membres de l’équipe de MSF avaient rafistolé certains des survivants.

 

Des humanitaires démoralisés

Tout le monde savait que les génocidaires hutus malmenaient et rançonnaient les travailleurs humanitaires, et remplissaient leur trésor de guerre grâce aux impôts prélevés sur les rations de vivres. Tout le monde savait également que ces tueurs se frayaient à présent un chemin en territoire congolais pour chasser et massacrer la population locale tutsie. Lors de mon passage, ils commençaient même à s’en prendre aux véhicules des ONG. Dans la littérature sur le sujet, les camps frontaliers installés par l’ONU après le génocide rwandais, et plus particulièrement les camps de Goma, sont l’exemple par excellence de l’humanitarisme corrompu – l’humanitarisme au service de la pire inhumanité. Il était évident, bien avant qu’elle ne commence, qu’une autre guerre éclaterait à cause des camps. Les personnels étaient effrayés, démoralisés, et ne croyaient plus en leur mission. Dans les premiers mois de la crise, en 1994, plusieurs organisations s’étaient retirées pour ne pas se rendre complices des génocidaires. Mais d’autres s’étaient précipitées pour récupérer leurs contrats, et celles qui sont restées parlaient de leur tâche comme si elle avait été gravée dans le marbre au mont Sinaï. On ne pouvait pas, déclaraient-elles, abandonner les réfugiés. C’est pourtant précisément ce que les ONG ont fait quand la guerre a commencé, fuyant devant l’avancée de l’armée rwandaise qui renvoyait la population des camps chez elle, au Rwanda. Pour ensuite pourchasser ceux, combattants et non combattants, qui traversaient le Congo afin de trouver refuge à l’ouest. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées, et cette tuerie fut le prix ultime des camps, un prix que continuent à payer les Congolais, qui ont subi des occupations rwandaises répétées, et restent la proie des forces survivantes du pouvoir hutu.

 

Des « petits bienfaits » immenses

Sadako Ogata, qui dirigeait alors le HCR et porte la responsabilité des camps créés au Congo, a écrit son propre livre, The Turbulent Decade (5), pour se disculper en répétant des truismes comme : « Il n’existe pas de solution humanitaire aux problèmes humanitaires. » Elle entend par là que la solution doit être politique. Mais, formulé par Ogata, ce mantra signifie tout aussi clairement : pas question de rendre l’humanitarisme responsable de ses effets. C’est un miracle que cette rhétorique ait échappé à l’attention de Linda Polman : c’est le genre d’ânerie qui fait battre son pouls d’écrivain. Mais elle lui répond néanmoins avec pertinence : « À ma connaissance, observe-t-elle, aucun travailleur ni aucune organisation humanitaire n’ont jamais été traînés devant les tribunaux pour des échecs ou des erreurs, encore moins pour une complicité dans les crimes commis par les rebelles et les régimes. » Les organisations d’aide et leurs personnels font tout seuls la police chez eux, ce qui signifie que la police n’est jamais faite. Quand une mission aboutit à une catastrophe, les ONG rédigent leur propre évaluation. Et s’il y a une enquête sur des crimes résultant de leur aide, les humanitaires sont dûment effacés du récit.

Au cours de ma nuit dans la salle de chirurgie scolaire à Kitchanga, les médecins m’ont parlé d’un adolescent qu’ils avaient trouvé nu à l’exception d’une feuille de bananier collée sur sa nuque et ses épaules. Quand la feuille est tombée, ils se sont aperçus que son cou avait été tranché jusqu’à l’os. Sa tête pendait sur le côté. J’ai vu ce garçon le lendemain matin. Il marchait à pas précautionneux dans la cour. Les médecins avaient reconstitué son corps et recousu les morceaux. Bel exemple d’idéal humanitaire en pratique – pur et sans ambiguïté. Des « petits bienfaits » immenses comme celui-ci, on en trouve partout sur le passage des humanitaires, même sur les scènes de leurs interventions les plus désastreuses. Que peut-il y avoir de mieux que de réparer une vie de la sorte ? Le spectacle de ce garçon recousu était aussi émouvant que les abus de l’Internationale humanitaire peuvent être choquants. Puis, un peu plus tard ce jour-là, les médecins avec qui je voyageais m’ont dit que, pour assurer leur propre sécurité, ils devaient prouver leur neutralité en soignant les génocidaires aussi bien que leurs victimes. Et je me suis demandé : si ces humanitaires n’étaient pas présents, ce garçon aurait-il eu besoin d’eux ?

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 11 octobre 2010. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

L’invention de la vie nocturne

En 1710, le journaliste et écrivain irlandais Richard Steele écrit dans le magazine satirique The Tatler (« le babillard ») qu’il a récemment rendu visite à un vieil ami de la campagne tout juste arrivé en ville. Mais celui-ci était déjà couché quand Steele s’est présenté chez lui à 8 heures du soir. Il revient le lendemain matin à 11 heures, pour s’entendre dire que son compère vient de commencer à dîner : « En bref, j’ai découvert que mon ami, vieux jeu, suivait religieusement l’exemple de ses ancêtres et respectait les horaires en usage dans sa famille depuis la Conquête normande. » Au cours de la génération précédente, à travers l’Europe, les élites avaient en effet avancé leur pendule de plusieurs heures. Le temps nocturne n’était plus réservé au sommeil ; il était devenu le moment idéal pour toutes sortes d’activités récréatives et mondaines. C’est ce que Craig Koslofsky appelle la « nocturnisation », c’est-à-dire « l’expansion continue des usages sociaux et symboliques légitimes de la nuit », phénomène qu’il gratifie du statut de « révolution dans l’Europe de la Renaissance ».

Sa thèse est solidement argumentée, soutenue par un impressionnant éventail de sources, la plupart françaises, anglaises et allemandes. Il y a plus de cinquante ans, Richard Alewyn publiait son étude des divertissements de cour, Das grosse Welttheater (1) [« Le grand théâtre du monde »]. L’ouvrage a eu une immense influence, en tant que tel, mais aussi parce que Jürgen Habermas y a puisé l’essentiel des rares illustrations empiriques émaillant sa thèse sur l’espace public (2), dont le retentissement fut plus grand encore. Alewyn s’intéressait surtout au changement qui se produisit au XVIIe siècle, quand les grandes célébrations quittèrent la rue et les places publiques pour les palais, et le jour pour la nuit. Désormais, les carrosses des courtisans qui rentraient se coucher croisaient les ouvriers en route pour le travail. Koslofsky rend à la perspicacité d’Alewyn l’hommage qu’elle mérite, mais il va beaucoup plus loin.

Il place au cœur de son propos le contraste entre la nuit et le jour, l’ombre et la lumière. Le XVIe siècle a pourtant vu s’exacerber l’association entre la nuit et le mal – « Nuit, mère ignoble du triste ennui / Sœur de la mort pesante, nourrice de la douleur », comme disait le poète Edmund Spenser (3). C’était en partie l’effet de l’atmosphère religieuse enfiévrée de l’époque. Tandis que le poète allemand Hans Sachs louait Martin Luther d’avoir sorti l’humanité des ténèbres de la superstition, l’humaniste anglais Thomas More ripostait en identifiant les luthériens à la nuit noire de l’hérésie. Étroitement lié aux querelles confessionnelles, le conflit relatif à la sorcellerie s’intensifiait. Le Malleus maleficarum de 1486, manuel de base du chasseur de sorcières, attachait peu d’importance à la nuit ; un siècle plus tard, elle était bel et bien diabolisée. Satan était désormais tenu pour responsable de tous les « spectres de la nuit », en particulier ceux produits par magie. Ainsi, lors des procès en sorcellerie, les aveux portaient généralement sur deux rituels nocturnes – le pacte diabolique, souvent consommé sexuellement, et le sabbat des sorcières. Peter Binsfeld, évêque suffragant de Trêves, expliquait en 1589 qu’une fois expulsé du paradis, le diable est devenu sombre et obscur, de sorte qu’il commet tous ses méfaits après la tombée du jour.

 

Le moment des réunions secrètes

L’hostilité du christianisme envers la nuit remonte au Nouveau Testament. Sans surprise, les épîtres de saint Paul assimilent l’obscurité au mal, tout comme l’Évangile selon saint Jean : « Moi, je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres (4). » Cependant, une autre tradition théologique, certes moins ostensible, recommandait d’aller vers Dieu par un chemin peu éclairé. Particulièrement influent, le Pseudo-Denys l’Aréopagite, le penseur syrien du Ve siècle, déclarait : « Dans cette très lumineuse Ténèbre, puissions-nous entrer nous-mêmes. » Ces mots sont empruntés à son Traité de la théologie mystique. Au premier plan de cette tradition figurent deux saints du XVIe siècle, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Dans son poème La Nuit obscure, Jean lui adresse une louange en des termes qui devancent étrangement le Tristan et Isolde de Wagner : « Ô nuit qui m’as conduit ! / Ô nuit plus aimable que l’aurore ! / Ô nuit qui as uni le bien-aimé avec la bien-aimée, en transformant l’amante en son bien-aimé ! »

Jean de la Croix ne pouvait se fier à d’autre lumière que celle qui brûlait en lui, dans son cœur. Seuls ceux qui préféraient l’introspection personnelle au dogme officiel éprouvaient de l’attirance pour le côté obscur. Dans son Hymne au Christ de 1619, John Donne écrivait « Meilleures pour la prière, les églises sans lumière / Pour ne plus voir que Dieu, je me mets hors de vue / Pour fuir les ouragans je choisis / Une éternelle nuit. » Koslofsky puise dans sa connaissance apparemment encyclopédique de la littérature pieuse de l’époque pour démontrer la popularité des croyances de ce type. Les protestants persécutés par les catholiques, et vice versa, étaient également séduits par cette image rassurante de la nuit, moment idéal pour se réunir en secret. Et, bien sûr, il y avait un texte biblique tout prêt pour conforter cette pratique : l’évangile de Jean (Jn, III, 1-3) rapporte que Nicodème « vint de nuit trouver Jésus ».

À la longue, l’Église catholique rattrapa son retard, et introduisit de nouveaux rites nocturnes, comme la dévotion des Quarante-Heures, ou les processions de fidèles pendant la semaine sainte. Ces pratiques immensément populaires occupent une place centrale dans les dévotions publiques du XVIIe siècle. La première, qui commémorait les quarante heures écoulées entre la mort du Christ et sa résurrection, occupait forcément au moins une nuit entière. Les prières publiques et les processions dans l’ombre « rendaient le lieu du rite plus vénérable dans la sombre clarté des ténèbres », selon la formule paradoxale d’un partisan.

Ce sont néanmoins les autorités séculières qui tirèrent le plus grand parti du clair-obscur cérémoniel. Nous touchons là au domaine d’élection d’Alewyn – pour qui le passage de la rue à la cour et du jour à la nuit représente « la rupture la plus nette dans l’histoire des célébrations en Occident » –, bien que Koslofsky ait bien d’autres choses à ajouter sur ce chapitre. Au XVIe siècle, souligne-t-il, la représentation royale avait pour principaux outils de communication les joutes et les tournois qui se déroulaient en plein jour, comme le camp du Drap d’or, ce grand festival franco-anglais de 1520 (5). Mais, sous le règne de Louis XIV, tous les événements festifs – ballets, opéras, bals masqués, feux d’artifices – se déroulaient déjà la nuit.

 

Reprendre la nuit aux marginaux

Les monarques, les courtisans – et tous ceux qui voulaient les imiter – adaptèrent en conséquence leur emploi du temps. À la différence de l’ami campagnard de Steele, ils se couchaient de plus en plus tard. Henri III, qui fut assassiné en 1589, prenait son dernier repas à 6 heures du soir et était bordé dans son lit à 8 heures. La journée de Louis XIV commençait par le petit lever à 9 heures et se terminait (officiellement) aux alentours de minuit. Les dames de sa cour – et bon nombre d’hommes également – modifiaient leur maquillage pour profiter au mieux de la lumière artificielle et attirer l’attention sur leurs joues roses, leurs seins blancs, leurs sourcils noir de jais et leurs lèvres écarlates. Comme tant d’autres aspects de l’étiquette versaillaise, celui-ci servait à creuser la distance entre la crème de l’élite et le reste de la population. Koslofsky émet l’hypothèse que cette évolution était motivée par le besoin de trouver de nouvelles sources d’autorité en un siècle de divisions religieuses.

La campagne visant à « coloniser » la nuit pour la reprendre aux groupes marginaux qui la dominaient jusque-là fut plus franchement autoritaire. L’instrument le plus efficace fut l’éclairage urbain, introduit à Paris comme à Lille en 1667, à Amsterdam en 1669, Hambourg en 1673, Turin en 1675, Berlin en 1682, Copenhague en 1683, et sur tout le territoire de Londres, où des compagnies privées s’engagèrent par contrat à fournir ce service, entre 1684 et 1694. Ce n’était en rien le fruit d’un progrès technologique, car jusqu’au XIXe siècle on s’éclairait uniquement à la lampe à huile et aux chandelles. La plus perfectionnée de ces lanternes avait été mise au point dans les années 1660 par Jan Van der Heyden. Équipée de panneaux de verre protecteurs facilitant la circulation de l’air pour éviter l’accumulation de suie, elle faisait d’Amsterdam la ville la mieux éclairée d’Europe. Sur l’une des nombreuses illustrations fort bien choisies de l’ouvrage, une scène de rue nocturne à Leipzig en 1702 montre une rangée de lampes Van der Heyden qui permettent aux couples de se promener, aux amis de se reconnaître et se saluer, et même à un individu solitaire de lire son journal. Au bout de la rue, on aperçoit la silhouette rassurante d’un veilleur de nuit, qui peut maintenant voir et protéger les citoyens respectables. Ce sont eux les grands bénéficiaires de la grande illumination, et les victimes, ceux à qui les rues appartenaient sous le règne de l’obscurité, étaient les étudiants, la jeunesse en général, les domestiques, les vagabonds, les prostituées et les buveurs. Tous ceux, en d’autres termes, que visait le poète John Milton en écrivant : « Quand la nuit assombrit les rues, c’est alors que rôdent les fils de Belial, gonflés d’arrogance et de vin (6). »

La victoire ne fut pas facile à remporter pour les autorités – si tant est qu’elles l’aient effectivement remportée. Les noctambules indésirables ripostèrent par un massacre des lanternes, et se virent infliger des châtiments draconiens – en France, les galères ; à Vienne, l’amputation d’une main. Quoi qu’il en soit, les villes et les métropoles européennes devinrent peu à peu des lieux plus sûrs après la tombée de la nuit, et cette sécurité encouragea d’autres formes d’activité sociale que la prostitution, les bagarres, le jeu et la boisson. Comme Koslosfky le soutient à juste titre, la quasi-totalité de la recherche sur la sphère publique s’est concentrée sur les espaces et sur les institutions mais a négligé l’organisation du temps. Les cafés étaient ouverts toute la journée, bien sûr, mais c’est la nuit qu’ils se montraient à leur avantage. La plupart servaient de l’alcool, et nombre d’entre eux étaient fréquentés par des prostituées, mais en règle générale c’étaient surtout des lieux de rencontre décents pour la petite et la haute bourgeoisie. En outre, non contents d’être un lieu d’expression de l’opinion publique, ils pouvaient à l’occasion devenir le foyer d’une agitation politique plus concertée. C’est au café de la Tête de Turc, dans New Palace Yard, à Westminster, que le Rota Club de James Harrington se réunissait tous les soirs en 1659-1660 pour discuter de l’avenir de la république (7). Charles II tenta de fermer ces établissements en 1675 au motif qu’ils étaient « le principal repaire des oisifs et des mécontents ».

Si les citadins cultivés bénéficièrent sans aucun doute de cette colonisation de la nuit, le sort des citadines est moins évident. D’un côté, l’amélioration de la sécurité les encouragea à sortir après le crépuscule. En 1673, Mme de Sévigné décrit une soirée passée à bavarder avec des amis jusqu’à minuit chez Mme de Coulanges, après quoi elle escorte l’une des invitées chez elle, bien que cela l’oblige à traverser Paris. « Nous trouvâmes plaisant d’aller ramener Madame Scarron, à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain », écrit-elle, ajoutant que le nouvel éclairage urbain rendait la chose possible : « Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes, et dans la sûreté des voleurs. » Dans la pièce inachevée de John Vanbrugh, A Journey to London (écrite au début des années 1720), lord Loverule se plaint du fait que sa femme lady Arabella a l’habitude de sortir jusqu’au petit matin tout en sachant qu’il aime se coucher à 11 heures. Elle réplique vertement : « Mon 2 heures du matin exprime la vie, l’activité, l’entrain et la vigueur ; votre 11 heures rend un son maussade, somnolent, stupide, bon-à-rien. Je lui trouve un goût prononcé de mécanicien, qui doit se mettre au lit de bonne heure pour se lever à l’aube et ouvrir sa boutique, fi ! » Son mari, qui persiste à dire que tôt couché, tôt levé, garantit une bonne santé, s’attire un cinglant : « Comme font les animaux. »

 

Des lieux réservés aux hommes

Si ces exemples semblent suggérer une certaine émancipation, ils ne valent que pour les femmes de l’aristocratie qui avaient les moyens financiers, les carrosses et l’assurance nécessaires pour errer dans les villes la nuit tombée. Pour la plupart des autres, les nouveaux lieux d’activité nocturne – clubs, cafés et autres loges maçonniques – étaient pres­que invariablement réservés aux hommes. C’est seulement à Paris, où les cafés affichaient fièrement leur décor aristocratique qu’elles pouvaient espérer recevoir bon accueil. Partout ailleurs en Europe, l’exclusion des femmes conduit Koslofsky à approuver l’historienne Joan Landes, pour qui « le public bourgeois est fondamentalement, et pas seulement occasionnellement, phallo­crate (8). »

À la campagne, c’était différent. La colonisation de la nuit ne fut effective que dans les lieux hantés activement par les chasseurs de sorcières, et elle ne fut que provisoire. La diabolisation des croyances folkloriques a toujours été l’œuvre des lettrés, alors que les gens du commun ne faisaient pas automatiquement le lien entre la nuit et le mal ou la tentation. Comme le soutient Koslofsky, la « nocturnisation » encouragée par l’État et l’essor de la culture consumériste avait beaucoup moins de prise dans les campagnes, où l’on ne trouvait guère cette « puissante coalition de discipline et de distinction » caractéristique des villes.

On pourrait en dire autant des forces obscures de la nuit. L’éclairage urbain a compliqué la vie des criminels, mais aussi de ceux qui croyaient aux fantômes, aux démons et aux démons frappeurs. Dans un sermon de 1629, s’adressant à un athée imaginaire, John Donne l’invitait à se représenter les prochaines heures jusqu’à minuit : « Éveille-toi alors ; et alors, sombre et solitaire, écoute Dieu et demande-toi, en te remémorant ce que je t’ai demandé à l’instant “Y a-t-il un Dieu” et si tu l’oses, réponds “Non” (9). » Un siècle plus tard, une foule d’Européens sont prêts à répondre non. En 1729, la police parisienne exprime son inquiétude devant le progrès de l’incroyance causé par les discussions de café tardives sur l’existence ou la non-existence de Dieu.

Koslovsky a tant donné dans ce livre en permanence stimulant et élégamment écrit, qu’il pourrait sembler malvenu de lui en demander davantage. On n’y trouve guère qu’une poignée de références aux changements intervenus dans le traitement pictural de la nuit, et rien sur l’architecture. Il faut sincèrement espérer que Koslovsky traitera dans un second volume tous ces aspects d’un sujet éternellement fascinant.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 21 septembre 2011. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Le fabuleux destin de Lili Marleen

Lorsqu’ils avaient un moment de répit, les soldats de la Seconde Guerre mondiale oubliaient leurs allégeances idéologiques, et chantaient tous une seule et même chanson. Une chanson d’amour et de mort, une chanson allemande qui parlait de Lili Marleen et d’un soldat que jamais elle ne reverrait vivant, sous la lanterne où ils se retrouvaient autrefois. Comme en rêve, la bouche amoureuse de Lili Marleen fait surgir des limbes et des entrailles de la terre celui qui depuis longtemps repose au royaume des ombres pour le conduire une dernière fois sous la lanterne auprès d’elle, sa bien-aimée. Seuls les soldats allemands chantaient la dernière strophe, une strophe aussi triste qu’apaisante. Amor vincit omnia – l’amour est plus fort que la mort. Les Anglais, les Espagnols, les Italiens ou les Américains optaient pour une variante laissant augurer pour les deux amants un avenir meilleur.

La germaniste espagnole Rosa Sala Rose s’intéresse à l’histoire de cette chanson, d’abord passée inaperçue sur la musique de Robert Zink et devenue, dans la version remaniée par le compositeur Norbert Schultze en 1939, le plus grand tube de la Seconde Guerre mondiale. Elle en tire une histoire sociale passionnante, tout en ressuscitant les auteurs et les interprètes, au destin souvent aussi tumultueux que la chanson elle-même.

 

Programmée par hasard

Lili Marleen était née de la guerre, mais de la première, celle qu’on nomma la Grande Guerre, durant laquelle le romancier Hans Leip en avait écrit les paroles, ajoutant en 1937 seulement, pour la publication, la dernière strophe. Ce n’était alors qu’un poème. L’enregistrement de la version mise en musique par Norbert Schultze avec la voix de la chanteuse Lale Andersen, à l’été 1939, ne fut pas populaire d’emblée. Le texte convenait peu à ce nouvel âge, plus martial. Les hostilités venaient d’éclater, les Allemands avaient bien d’autres préoccupations en tête. La Première Guerre mondiale était encore présente dans les mémoires et les souvenirs qu’on en avait n’invitaient pas précisément à l’évocation apaisante de bonheurs et de chagrins amoureux. Les disques et les partitions se vendirent très mal.

Mais, à l’été 1941, la population se mit à raffoler de cette chanson. Radio Belgrade l’avait programmée par hasard, mais dut à la demande des soldats allemands la diffuser encore et encore, au point qu’elle devint le signal du couvre-feu de 22 heures. C’est ainsi que commença l’envol de Lili Marleen. Les nazis furent surpris que les soldats du front réclament ainsi une chanson à l’eau de rose. Toutes les tentatives pour la reléguer au second plan échouèrent devant les protestations des troupes. Bientôt, les enfants de Goebbels la chantèrent aussi, tout comme Emmy et Edda Göring (l’épouse et la fille du Reichsmarschall) ; finalement, l’impitoyable Reinhard Heydrich et le Führer lui-même prirent plaisir à l’écouter.

Très vite, l’inoffensive chansonnette devint une « chanson nazie ». Ce qui ne l’empêcha pas d’être ironiquement reprise avec d’autres paroles, à Mauthausen, en signe de résistance. Et l’ennemi, lui aussi, se mit à l’écouter. Les soldats anglais trouvaient les programmes musicaux de la BBC passablement ennuyeux, et préféraient les émissions des puissances de l’Axe. Il n’en alla pas autrement pour eux que pour les soldats allemands : au beau milieu d’une guerre où on leur demandait seulement d’être des rouages efficaces, de simples machines à tuer, ils étaient touchés par cette complainte qui parlait d’intimité et de sentiments, de l’attachement au pays natal, et de cette infinie mélancolie trouvant un éphémère apaisement sous le réverbère, là où « nous nous étions tant aimés ». Les soldats alliés, à l’évidence, ne chantaient pas une chanson nazie, mais bien une chanson d’espoir, de joie et de désir intimes.

 

Trésor de guerre

C’est par la voix de Lale Andersen qu’ils l’avaient découverte. Mais une autre interprète apparut bientôt. Il se trouvait qu’elle s’appelait Marlene, Marlene Dietrich… Lili Marleen devint en anglais Lili Marlene. Les hommes de la 8e armée, en Afrique, considéraient la chanson comme leur trésor de guerre, non comme un chant nazi. Ce qu’elle n’aurait d’ailleurs pu être dans la bouche d’une Dietrich qui s’était engagée contre le Reich sous l’uniforme américain. Elle chantait toujours une fin heureuse pour les soldats alliés. Seuls les Allemands étaient condamnés à écouter le couplet triste, ce qui était loin de leur déplaire. Ils aimaient beaucoup cette strophe.

Paradoxalement, sans les possibilités techniques offertes par la radio, personne n’aurait entendu, lorsque le vacarme des combats s’atténuait, la petite chanson qui évoquait le souvenir d’un autre monde, un monde idéal où la technique n’asservissait pas les hommes. Lale Andersen, restée en Allemagne, dut s’adapter pour pouvoir voyager en Suisse où vivait son ami et amant Rolf Libermann, considéré comme juif par les nazis. Malgré son sens du compromis, elle fut assignée à résidence. C’est la BBC qui, en révélant à tort que Lale Andersen avait été internée en camp de concentration, obligea les autorités allemandes à lever sa condamnation en 1943. Après une tentative de suicide, Lale put bientôt, grâce à Lili Marleen, devenue par la voix de Dietrich une chanson politique, reprendre un semblant d’activité, sans avoir cependant le droit de la chanter en public.

La musique est le plus équivoque des arts. Les révolutionnaires français regrettaient déjà qu’il n’existe aucune chanson idéologiquement irréprochable. Rienzi, de Wagner, plaisait à Adolf Hitler, et chaque année le Parti communiste d’Union soviétique inaugurait le Jour du Parti par l’ouverture de ce même opéra. La musique est inclassable, c’est là ce qui a permis à des soldats de chanter dans quarante-huit langues différentes Lili Marleen sans que cette chanson leur fasse penser à l’ennemi.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 2 décembre 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.