Espagne – Papy Franco

À Madrid, le petit-fils de Franco a provoqué un véritable tollé dans la classe politique et intellectuelle en publiant ce qui se veut « un portrait intime, familial et humain » du général, rapporte le 20 minutes espagnol. En expliquant comment son grand-père pouvait passer des heures à parler de pêche ou à lui raconter des histoires, Francisco Franco entend contrecarrer « l’image, construite selon lui de toutes pièces par la gauche espagnole, d’un homme sanguinaire, qui signait des sentences de mort en buvant son café du matin ». Ce portrait du Caudillo en grand-père aimant et attentionné, lecteur vorace et peintre à ses heures, admirateur fanatique de Salvador Dalí, s’est hissé parmi les meilleures ventes du pays. 

Dante sans fard

La Divine Comédie a le malheur d’être l’une des œuvres les plus commentées de l’histoire. Dans les diverses éditions qui en ont été proposées, il n’est pas rare que le paratexte occupe plus de place que le texte lui-même. La faute à une complexité et une obscurité peut-être sans égales parmi les monuments de la littérature mondiale. On peut se passer d’explications quand on lit l’Iliade ou Don Quichotte, récits des faits et gestes d’un ou plusieurs héros. « Ce qui rend La Divine Comédie si unique et difficile, c’est que son personnage principal, c’est la pensée humaine : les philosophes antiques (Aristote en premier lieu), les écrivains romains Virgile, Lucain, Ovide, Stace, la théologie, la politique… Tout cela est débattu pendant le trajet de Dante à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis », explique Frank Hertweck dans le Frank­furter Allgemeine Zeitung. C’est du coup avec un certain soulagement que le critique salue la parution d’une nouvelle traduction qui ambitionne « de libérer le texte du commentaire, d’en finir avec toutes les interprétations allégoriques que les pieux exégètes ont plaquées sur le chef-d’œuvre de Dante ».

Kurt Flasch, l’auteur de cette traduction, défend ce qu’il appelle une « Dantologia povera ». Il s’agit d’être clair, car, selon lui, Dante l’était. Par exemple, quand l’Italien écrit merda, Flasch traduit par « merde », pas par « excrément » et n’y cherche aucun sens caché… Ce parti pris n’est pas du goût de tous : dans Die Zeit, le spécialiste Karlheinz Stierle reproche à la traduction de Flasch de tomber souvent dans la « trivialité » et d’« appauvrir la complexité sémantique de l’œuvre ».

Affaire de sérendipité

Publiées d’abord à Venise, en italien, en 1557, puis deux fois en français en 1610 et 1712, Les Aventures des trois princes de Serendip ont été reprises et augmentées en 1719 par le chevalier de Mailly, un militaire devenu homme de lettres. Comme Les Mille et Une Nuits, traduites et augmentées au même moment par Galland, ces contes sont d’origine orientale. L’empereur de Serendip (sans doute Ceylan) envoie ses trois fils parfaire leur éducation en voyageant. Ils rencontrent sur leur route « les ruses des hommes et les malices des femmes », cite en français David Coward dans le Times Literary Supplement. L’Arabie est présentée comme une terre désagréable, où les femmes sont réduites en esclavage et où les princes assassinent sans état d’âme. Des histoires de « califes cruels et de vizirs retors » qui alimentent aussi la satire des abus de la monarchie et de l’Église en France. Le niveau baisse quand Mailly se met à rédiger ses propres histoires, et l’on est loin de la qualité du futur Zadig de Voltaire, selon Coward.

Ces textes n’auraient pas grand intérêt s’ils n’avaient servi de tremplin à un mot : serendipity, introduit en 1754 dans une lettre devenue curieusement célèbre du politicien, homme de lettres et  collectionneur Horace Walpole : « Cette découverte est presque du genre que j’appelle serendipity, mot très expressif que je vais m’efforcer de vous expliquer […]. J’ai lu naguère un conte assez bête, appelé Les Trois Princes de Serendip : au cours de leur voyage, Leurs Altesses faisaient sans cesse des découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’ils ne cherchaient pas : par exemple, l’un d’eux découvrit qu’une mule aveugle de l’œil droit avait récemment parcouru la même route, parce que l’herbe était broutée seulement du côté gauche, alors qu’elle était moins bonne que du côté droit. » En fait de mule, il s’agissait d’un chameau, mais peu importe. Un siècle plus tard, sous l’impulsion de T.H. Huxley, le « bulldog de Darwin », le mot en est venu à désigner des découvertes accidentelles faites par des savants et des ingénieurs.

Il est entré dans le langage courant en anglais. Il a fait ces dernières années l’objet d’ouvrages consacrés à l’histoire des sciences et des techniques et a donné naissance à une publication savante, le Journal of Serendipity and Unexpected Results. Jusqu’à tout récemment, le mot n’existait pas en français. Coward y voit la marque de « la résistance de l’esprit gaulois à reconnaître les fruits du hasard ». L’idée était pourtant bien présente dans l’esprit de nos chercheurs, comme en témoigne la formule de Pasteur : « La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés. » Désormais le mot « sérendipité » est entré en français, il est même à la mode. Les trois spécialistes françaises qui commentent cette nouvelle édition des Aventures (dont notre traductrice Dominique Goy-Blanquet) retracent l’histoire du mot en anglais, ses usages et mésusages et commentent son apparition en français.

Roman – La Syrie des autres

Impossible de ne pas faire le rapprochement : le thème choisi pour son nouveau roman par la Syrienne Rosa Yassin Hassan fait écho au très beau film La Vie des autres – l’histoire d’un agent de la Stasi (la police politique de l’ex-RDA) chargé de surveiller les faits et gestes d’un intellectuel. Autres temps, autre dictature, le livre de Rosa Yassin Hassan se situe, lui, dans la Syrie de Bachar el-Assad. Mais, comme le héros du film, celui de Prova se nourrit de la vie des autres – ceux dont il est chargé de retranscrire les écoutes pour le compte du régime. Ce diplômé de philosophie avait pourtant d’autres ambitions : il rêvait d’enseigner. Son père lui a ordonné d’effectuer son service militaire dans les services de renseignement pour ensuite y faire carrière : « À quoi bon la philosophie et les philosophes ? Tous des complexés et des traîtres. Ainsi, mon fils servira sa patrie et aidera à la protéger de ses démons. »

À travers lui, le lecteur entre dans l’intimité d’« une galaxie de personnages dont la frustration est le point commun », souligne Dima Wannous dans le quotidien libanais As-Safir. Il y a Hani, un obsédé sexuel notoire qui se masturbe contre les mannequins du magasin de vêtements où il travaille et se consume de désir pour sa propre sœur (« Pourquoi l’inceste est-il interdit ? », se lamente-t-il) ; il y a aussi Lamia, mariée de force à un compatriote émigré dans un lointain pays, qui se révèle homosexuel ; et puis Mehyar, un artiste, et sa mère, Hala, dont l’importance ira croissant au fil du récit. Car Hala a des secrets que l’espion va peu à peu mettre au jour : jeune fille, elle a épousé un militant d’extrême gauche (le père de Mehyar) contre l’avis de sa famille, très religieuse. Quand il fut assassiné, elle n’eut d’autre choix que de se remarier avec un homme pieux choisi par ses parents. Restée paralysée après être tombée d’une échelle, elle ne peut plus désormais que méditer. Elle a d’ailleurs troqué sa foi musulmane contre le bouddhisme et rassemblé autour d’elle une étrange secte de femmes… Mehyar, quant à lui, partage son temps entre la peinture et les soins à Hala, qu’il prend entièrement en charge. Une relation troublante entre une mère et son fils, qui va jusqu’à l’épiler et à changer ses serviettes hygiéniques, dont il se sert ensuite pour peindre… Entre fascination pour sa génitrice et dégoût du corps féminin, Mehyar est sexuellement impuissant et doit renoncer à la femme qu’il aime.

« La répression, la police et les prisons syriennes ont été le sujet de nombreux romans, mais jamais auparavant la surveillance et ses conséquences sur la vie privée n’ont été scrutées de si près », observe Samir El-Zebn dans les colonnes du quotidien Al-Mustaqbal de Beyrouth. En plongeant dans les pensées d’un agent du renseignement dont on ne connaîtra ni le nom ni le visage, « Rosa Yassin Hassan nous fait entrer là où aucun romancier syrien n’avait encore osé pénétrer », renchérit Wannous, qui salue non seulement la dimension politique de l’œuvre, mais aussi sa qualité littéraire. « La plume et l’imagination de l’auteure transcendent les personnages apparemment ordinaires dont le jeune militaire recueille des bribes de paroles. » Prova s’enrichit d’une mise en abyme lorsque ce dernier entreprend de composer un roman à partir de ses écoutes – c’est le « projet » du titre, alimenté par les annotations et réflexions que l’agent inscrit dans les marges de ses rapports (« Chaque voix a une couleur, une chaleur et une humeur uniques », remarque-t-il un jour). Rosa Yassin Hassan s’empare de ces fils narratifs pour dérouler son propre récit, dont Wannous souligne l’érudition et la maîtrise. La réputation de cette romancière alaouite – qui a décidé de publier ses livres au Liban pour échapper à la censure – est, il est vrai, déjà bien assise : son précédent roman a été finaliste du prestigieux Booker Prize arabe (1). Quant à Prova, il est dédié par la jeune femme à tous les Syriens qui furent enfants, comme elle, des années 1970. « Ce roman est né de vos défaites et de vos déceptions », dit sa dédicace. 

1| « Les gardiens de l’air », non traduit en français.

L’exode entravé des Juifs allemands

Hitler devint chancelier le 30 janvier 1933. « Avant la fin de cette même année, entre 37 000 et 54 000 Juifs avaient fui l’Allemagne », remarque David Pryce-Jones dans la revue Commentary. Cet exode se poursuivit dans les années suivantes et s’étendit à l’Autriche, à partir de l’Anschluss de 1938. Fuir le Reich, s’attache aux destinées individuelles de ces réfugiés. Et rend particulièrement concrète l’incurie­ des démocraties – déjà révélée par David Wyman dans L’Abandon des Juifs –, qui échouèrent à créer pour eux un statut juridique protecteur, imposant même de fortes restrictions à leur immigration. « Hitler eut beau jeu de se gausser de l’hypocrisie de l’Occident », note Adam Kirsch dans The New Republic. Le Royaume-Uni, notamment, craignait la concurrence d’une main-d’œuvre bien formée et sélectionnait les réfugiés en fonction de leur capacité à occuper des emplois non qualifiés. Une jeune Autrichienne bien éduquée raconte ainsi comment elle se fit examiner les mains au consulat britannique de Vienne. Il s’agissait de vérifier qu’elles n’étaient pas manucurées… Ensuite, elle dut nettoyer une salle de bains, pour prouver qu’elle en était capable.

Allemagne – Le retour des sagas

Le livre qui fait sensation outre-Rhin depuis sa sortie à l’automne 2011 est un premier roman, dont l’auteur, à l’image d’un Alexis Jenni en France, n’a guère le profil du poste : Eugen Ruge est né en 1954 et s’était jusqu’à présent essen­tiellement illustré par ses mises en scène théâtrales. Comme Jenni, il est l’auteur d’un ouvrage qui  interroge l’histoire des soixante der­nières années de son pays, et  a été couronné par un prix littéraire prestigieux, le Deutscher Buchpreis.

In Zeiten des abnehmenden Lichts raconte la vie d’une famille sur plusieurs générations – une famille « assez célèbre » en Allemagne, à en croire Dirk Knipphals du Tageszeitung : celle de l’auteur lui-même. « Les grands-parents d’Eugen Ruge, exilés au Mexique pendant la Seconde Guerre mondiale, retournèrent en RDA pour y construire le socialisme. Le père rencontra sa femme en Sibérie, où il avait été relégué pour “propagande antisoviétique” ; il devint par la suite un historien de renom, tandis qu’elle, la Russe, resta toujours une étrangère en RDA », résume Knipphals. Le roman retrace « l’histoire de l’ascension et du déclin de cette famille d’intellectuels, membres de l’establi­shment est-allemand. L’histoire des espoirs, des idéaux et des projets qui, en l’espace d’une vie d’homme au XXe siècle, germèrent, s’épanouirent et furent balayés », estime Iris Radisch du Zeit.

Et la critique de voir dans ce roman l’illustration de la nouvelle voie prise par la littérature allemande ces dernières années : « Après des décennies de règne sans partage du moi, nous assistons au retour en force de la famille », poursuit la journaliste, qui précise : « La génération de l’après-guerre s’est mise en scène comme une jeunesse sans racines qui, sur les ruines laissées par ses pères, s’imaginait tout recommencer. » Et de citer l’exemple des Peter Handke et autres Botho Strauss, « dont les héros étaient si solitaires que le seul claquement des capots de voiture les réconfortait ». Les fils, quand ils n’étaient pas orphelins, faisaient le procès des pères complices des atrocités nazies. Dans les nouveaux romans de Ruge, comme d’Uwe Tellkamp (voir Books, n° 29, p. 92), les enfants ne demandent plus de comptes à leurs parents ; ils acceptent leur filiation. « Le rejet du père a cédé la place au besoin de continuité généalogique. Le moi, lassé de sa solitude, est désormais en quête d’une ombre disparue, celle de ses origines. »

L’explosion de la population mondiale, un fantasme ?

En cette période où les indices économiques jouent au yo-yo, quoi de plus rassurant que la courbe régulière de l’évolution de la population mondiale dessinée ci-dessous sur la figure n° 1. La croissance parait enclenchée pour longtemps encore et l’on prête facilement crédit à la projection moyenne (en tiretés) effectuée récemment par la division de la population des Nations-Unies. Bien que la mécanique cachée derrière la prolongation de la courbe jusqu’en 2050 soit assez complexe, impliquant la projection de chaque nation du monde séparément et avec son accord, le résultat apparait simple et logique. Certes, la satisfaction esthétique doit être tempérée par ce que signifie une telle évolution : l’explosion démographique. Tôt ou tard, la terre ne pourra plus supporter un aussi fort accroissement du nombre des hommes. Les subsistances, l’énergie, l’eau même viendront à manquer. Les hommes se disputeront les ressources devenues rares ou se serreront la ceinture.

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Avant d’envisager de telles extrémités, il faut cependant se demander si cette représentation de l’avenir de la population mondiale est correcte. Il existe en effet un autre moyen de décrire l’évolution de la population mondiale et, partant, de la projeter pour ne pas dire de la prédire : suivre l’évolution de son taux annuel de croissance. C’est celui-ci dont on a représenté les valeurs de 1950 à 2010 sur la figure n° 2. L’impression que dégage cette nouvelle courbe est radicalement différente de la précédente. Après avoir augmenté jusqu’au début des années 1970, et atteint 2,1% par an, le taux de croissance de la population mondiale a commencé à diminuer et a continué à le faire pratiquement sans relâche, si bien qu’il se situe aujourd’hui aux environs de 1,1 %. Une division par deux en 40 ans. Il est alors facile de prolonger la tendance. Nous l’avons fait en partant soit de 1970, soit seulement des 20 dernières pour lesquelles la décrue est un peu plus rapide. Dans les deux cas, le taux de croissance devient nul puis négatif respectivement autour de 2050 et de 2040. Ceci veut dire que la population atteindrait vers ces dates un maximum puis commencerait à diminuer, donc que l’explosion démographique aurait fait long feu. C’est possible et même probable au point que les Nations unies ont calculé une projection « basse » en plus de la « moyenne ». Or, dans la projection basse, la population mondiale plafonne à 8 milliards d’habitants vers 2045 puis commence à lentement diminuer.

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Pourquoi ne fait-on presque jamais mention de la projection basse ? Pourquoi ne montre-t-on jamais l’évolution du taux de croissance de la population mondiale ? Ce n’est pas en raison d’une supériorité technique d’une projection sur l’autre comme nous le montreront dans de prochains blogs. Il faut plutôt chercher du côté des représentations idéologiques. L’explosion démographique occupe une position stratégique dans les discours prospectifs. La population mondiale doit menacer d’exploser, c’est nécessaire, et ce sera à cause des pays dont la population se reproduit sans retenue, des nations pauvres et très pauvres. Ce sont elles qui doivent être tenues pour responsables des maux de la planète dont la catastrophe finale risque d’être la conséquence. Comme l’invasion des immigrés ou l’insolente fortune des super-riches, la fécondité débridée des pauvres fait partie de l’imagerie simpliste avec laquelle les anciennes nations développées tentent de sauver sinon leur domination économique, au moins leur respectabilité.

Hervé Le Bras

Dans le marécage de Khartoum

Le titre arabe de cet ouvrage, couronné par le prix Tayeb Salih, pourrait être traduit littéralement par « Mémoires d’un malfaisant », ou plutôt d’un « sale gosse ». Son étonnant héros, enfant des rues d’un Soudan en guerre et misérable, est le reflet du « monde des ténèbres » dans lequel il grandit, commente le quotidien libanais Assafir. Un monde « peuplé d’êtres repoussés dans le marécage de la ville, risquant leur vie mille fois pour un morceau de pain, dormant à même le sol, déchirés par la faim et prenant une drogue à bon marché en attendant la mort ». Kaashi se montre tour à tour voyou et prophète, prince et mendiant, car la nature l’a fait naître paraplégique, mais supérieurement intelligent et pourvu d’un sexe à faire se pâmer les femmes, qu’il prendra au piège… 

Latino trash

Profession : « reporter kamikaze ». Terrain d’opération : le sexe. Fidèle aux principes du journalisme gonzo (qui fait la part belle à la subjectivité), Gabriela Wiener n’écrit qu’à partir de ses propres expériences : la première soirée échangiste où elle s’est rendue avec son mari, un don d’ovules qui lui a rapporté 1 000 euros ou encore sa rencontre avec le célèbre acteur porno Nacho Vidal, qui lui a confié ses peines de cœur – avant de lui offrir un moulage grandeur nature de son pénis. Polygamie, sado­masochisme, pornographie… Cette Péruvienne installée à Barcelone ne recule devant aucun sujet politiquement incorrect. Les chroniques rassemblées dans Sexografias mêlent reportage et autobiographie, rappelant parfois les récits trash d’une Virginie Despentes. « Mon écriture est une écriture du corps, sur le corps et avec le corps », explique la jeune femme au site El Confidencial. Ses portraits de maîtresses dominatrices et de prostitués transsexuels n’ont pas (seulement) vocation à choquer, dit-elle à la revue culturelle espagnole Calle 20 : « Le sexe est un prétexte pour approfondir les thèmes du genre et de la condition féminine, et pour interroger les limites de ces expériences, les miennes comprises. » On lui reproche d’aller trop loin ? « Ce n’est pas moi qui suis radicale. C’est la réalité », assène-t-elle.

Le Umberto Eco hongrois

C’était « un romancier et universitaire fameux, un catholique fervent mais ouvert, un antifasciste ardent, un homme généreux et plein d’esprit. Catalogué “d’ascendance juive” par les autorités, il fut envoyé dans un camp de travail forcé en 1944, où il mourut un an plus tard. Pendant les décennies suivantes, celui qui avait été, dans les années 1930, l’un des intellectuels les plus admirés de sa génération tomba dans l’oubli : comme il aurait pu le dire lui-même, la condition de victime ne garantit pas la célébrité ». C’est ainsi qu’Alberto Manguel présente dans le Financial Times l’écrivain hongrois Antal Szerb, dont Viviane Hamy réédite le premier roman, La Légende de Pendragon (paru à l’origine en 1934).

Comme souvent pour les auteurs hongrois, la reconnaissance internationale est d’abord venue d’Allemagne, le premier grand pays occidental à traduire les œuvres de Szerb (dès les années 1960). La France et la Grande-Bretagne suivirent. Verena Auffermann, du Süddeutsche Zeitung, voit dans ce romancier issu du monde universitaire – dont deux essais, consacrés à l’histoire de la littérature hongroise et à celle de la littérature mondiale, ont fait date – « un Umberto Eco hongrois, mais en plus romantique ».

De fait, La Légende de Pendragon contient tous les ingrédients du roman gothique : « Un héros jeune et charmant, un ogre excentrique et reclus, une beauté aguichante, une mystérieuse conspiration, un charabia occultiste – et le légendaire château de Pendragon, dans le nord du pays de Galles, où les étrangers pénètrent rarement, résume Manguel. L’exception sera Janos Batky, jeune universitaire hongrois, qui, à l’issue de ce qui semble une rencontre fortuite lors d’une soirée mondaine, se voit convier dans les lieux par le mystérieux comte de Gwynedd. »

Mais Szerb, qui se définissait lui-même comme un écrivain plutôt qu’un savant, et un lecteur plutôt qu’un écrivain, se joue de la tradition littéraire qu’il reprend. Tout en affichant son goût pour les tombes qui s’ouvrent toutes seules, les cavaliers qui galopent dans la nuit et les prophéties mystérieuses, il prend soin d’instaurer une distance ironique. Pour le Neue Zürcher Zeitung, le Hongrois a écrit « un roman postmoderne avant la lettre ». Mieux, « à certains moments, c’est comme si Szerb se payait la tête du Da Vinci Code, soixante ans avant qu’il soit écrit », ironise Nicholas Lezard dans le Guardian. Et de conclure que La Légende de Pendragon est « une plaisanterie qui plaisante d’elle-même », un livre qui « s’amuse des conventions et s’amuse de s’amuser d’elles ».