Juive et pétainiste

Figure du monde littéraire et artistique de l’entre-deux-guerres, Américaine juive établie en France, Gertrude Stein passa la Seconde Guerre mondiale à Culoz, avec sa compagne Alice Toklas, sans être inquiétée par le régime de Vichy ni par les Allemands. À la Libération, elle fut fêtée par les GIs et la presse américaine comme une héroïne. La réalité est bien différente, explique Barbara Will dans un livre fouillé consacré à ce trouble épisode. Stein « était une vraie fasciste », disait d’elle Picasso, qui fit son portrait. Elle avait fait l’éloge de Franco et même de Hitler, et devint une propagandiste de Pétain lorsque celui-ci arriva au pouvoir, tant dans la presse américaine que dans celle de Vichy. Mieux, elle traduisit ses discours et tenta de les faire publier aux États-Unis. Y compris quand ils expliquaient la nécessité d’interdire aux Juifs l’accès à un ensemble de professions.

Dans ses Mémoires, elle assure que si elle et Toklas ont pu rester à Culoz, c’est grâce à la protection des habitants. En fait, la protection dont elle bénéficia venait directement de Paris, en l’occurrence de son vieil ami Bernard Faÿ, professeur au Collège de France, nommé directeur de la Bibliothèque nationale par le régime de Vichy. Lui aussi homosexuel, Bernard Faÿ a été condamné après la guerre pour avoir collaboré avec les nazis dans la chasse aux francs-maçons. Il est directement intervenu auprès du sous-préfet de Belley pour assurer la protection des deux femmes. Il ne semble pas que les opinions de Gertrude Stein aient changé après la Libération. Le livre de Barbara Will « nous laisse avec la pensée déprimante que les expériences vécues par Stein pendant la guerre n’ont que très peu modifié son état d’esprit », écrit Justin Beplate dans la Literary Review (1).

1| Sur le personnage de Bernard Faÿ, on peut lire Le Cas Bernard Faÿ. Du Collège de France  à l’indignité nationale, d’Antoine Compagnon (Gallimard, 2009), et une intéressante polémique qui a animé les pages du Times Literary Supplement à l’automne 2010.

Métaphore

Dans un livre consacré aux « décisions absurdes », Christian Morel rappelait la principale raison de l’accident de la navette Challenger. Certains joints ne résistaient pas au gel. Ce n’était pas grave parce que Cap Canaveral est en Floride. Or il ne gèle pas en Floride. Du moins les ingénieurs s’en étaient-ils persuadés. Le problème, c’est qu’il gèle parfois en Floride. Et ce jour-là, il a gelé… La catastrophe du 11 mars 2011 au Japon relève de ce type d’aberration, mais à une autre échelle. Ainsi des villes entières ont été construites en dessous du niveau atteint par d’autres raz de marée dans le passé, niveau dûment indiqué par de sages ancêtres au moyen de pierres dressées. Partout sur la planète, chacun sait qu’il ne faut pas construire en zone inondable, à moins de les protéger efficacement, comme l’ont fait les Hollandais. Mais, partout, on observe des habitations dans des zones inondables, y compris en France. En cause : l’argent et la négligence. Tout le monde sait aussi qu’il ne faut pas bâtir d’installations dangereuses dans des zones à risques. Les responsables qui ont construit la centrale de Fukushima le savaient parfaitement, de même que le gouvernement japonais et la plupart des gens. Il y a mieux : l’entreprise qui gérait la centrale n’avait pas conçu de plan d’action en cas d’accident dû à un tsunami ou à un séisme de grande amplitude. Les autorités nucléaires ne s’en étaient pas non plus souciées. Quand l’événement s’est produit, les responsables ont été complètement pris au dépourvu. En cause, là aussi : l’argent et la négligence.

Dans son livre Effondrement, Jared Diamond donnait des exemples de sociétés qui se sont ou non laissé prendre au dépourvu par la transformation de l’environnement, transformation parfois induite par la nature, parfois par l’homme, parfois par les deux. Il proposait au lecteur une expérience de pensée : extrapolons à l’ensemble de la planète. Ne sommes-nous pas en train de reproduire à l’échelle de la Terre le type d’erreur que nous savons si bien commettre localement ? En suivant ce fil, on peut se demander à bon droit si la catastrophe survenue au Japon ne pourrait pas être vue comme une métaphore du monde à venir.

 

20 faits & idées à glaner dans le numéro 30

Ne sommes-nous pas en train de reproduire à l’échelle de la Terre le type d’erreur que nous savons si bien commettre localement ?

En France aussi, nous négligeons certaines pages noires de notre histoire.

La bataille de Koursk a fait 1 million de morts et de blessés.

Les Grecs sont victimes de leur culture népotiste et de leur goût pour l’évasion fiscale.

La « guerre humanitaire » n’a rien à voir avec la guerre juste.

Il n’y a pas de nuit sans qu’un autre jour se lève.

La mort, c’est ma propre absence dans cent ans, dans des centaines d’années.

La vie quotidienne requiert de feindre la continuité.

Un réacteur nucléaire est une lourde automobile sur un chemin en pente.

Aucune entreprise voulant se tailler une part du marché russe ne peut empêcher le crime organisé de réinvestir ses profits chez elle.

Des voiliers d’allure inoffensive capables de naviguer tout seuls autour du monde.

Si les robots sont incapables d’intention, sont-ils incapables de commettre des crimes de guerre ?

Un cri de désespoir est bien plus révélateur que la plus subtile des arguties.

C’est par peur de la solitude que Dieu a créé le monde.

Il n’y a pas de mot pour « bébé » en grec ni en latin.

La psychanalyse freudienne repose en dernière instance sur des notions biologiques.

Le boulot des femmes dans l’armée consiste souvent à être une femme et à sourire aux hommes.

Dans certains pays, la valeur du commerce illicite des drogues excède de loin celle de l’économie légale.

Plus l’effort est complexe, plus les récompenses doivent l’être.

Le premier livre publié par Gutenberg après la Bible était un calendrier des purgations.

Une page noire : les harkis

En mars 2012, on commémore en France les cinquante ans des accords d’Évian, qui ont mis fin à la sanglante guerre d’Algérie. Habituellement, en de telles occasions, les pays célèbrent leurs héros et pleurent leurs victimes, ou bien ils stigmatisent les méfaits des autres. À Washington, un musée rappelle l’holocauste des Juifs, aucun ne raconte l’extermination des Indiens ou l’esclavage des Africains. On manque ainsi une occasion de méditer sur les pages noires de son passé, seul moyen d’empêcher leur répétition. En France aussi, nous négligeons certaines pages noires. Ainsi du destin des harkis, ces supplétifs locaux de l’armée française au cours de la guerre d’Algérie (1).

Il faut d’abord rappeler les circonstances de leur engagement. Pour certains, c’est le seul gagne-pain possible, car leurs activités traditionnelles sont interrompues par le conflit. D’autres ont combattu pour le FLN, sont arrêtés, torturés et « retournés » : travailler pour l’armée française est le seul moyen de sauver leur vie. D’autres encore, pris entre militaires et insurgés – les uns les rançonnent le jour, les autres la nuit –, cherchent une protection pour eux et leur famille auprès du pouvoir légal. Les adhésions idéologiques (pour la France ! pour la civilisation !) sont rarissimes. En un mot, la principale raison de l’engagement est la guerre même qui ravage leur pays. C’est l’État français qui, les jugeant indispensables à la conduite efficace de la répression, les pousse à traquer leurs frères de sang, de langue, de religion, d’éducation. Premier méfait à leur égard.

Le deuxième se produit au lendemain des accords d’Évian. Ceux-ci demandent que les opinions et les actes antérieurs au cessez-le-feu ne donnent lieu à aucune discrimination. En Algérie, cette belle prescription est observée pendant quelques mois. Mais, à partir de juillet 1962, commence une importante vague de répression. Des hommes sont enterrés vivants, d’autres sont bouillis dans des marmites. Le nombre total de victimes est difficile à établir, mais plusieurs estimations tournent autour de 50 000 à 60 000 personnes.

Ces événements, qui étaient prévisibles, ne sont pas ignorés en France, car ils sont consignés dans les rapports des sous-préfets restés sur place. Or, dès avant le déclenchement des massacres, les plus hautes autorités françaises ont décidé d’empêcher les harkis de venir dans l’Hexagone. Honnis par les Algériens qui ont pris le pouvoir, ils sont rejetés par les Français qu’ils avaient accepté de servir. Il y a là plus qu’une non-assistance à personne en danger : la lâche trahison de ceux qui s’étaient confiés au pouvoir en place, celui de la France.

Au moment du retour des rapatriés, environ 90 000 harkis parviennent à s’introduire en métropole. Mais ils ne sont pas les bienvenus : c’est la troisième faute commise à leur égard. On les parque dans des camps, à l’écart de la population, empêchant ainsi toute intégration. La gauche française, qui se projette dans le FLN, les traite de collabos ; les gaullistes les méprisent. L’extrême droite se sert d’eux pour prouver la sauvagerie du FLN et défendre l’Algérie française. L’État algérien continue de les considérer comme des traîtres.

Les nationalistes algériens d’au­jourd’hui refusent de faire la lumière sur les pages sombres de leur histoire. Mais, plutôt que de leur faire la leçon, ce qui risque de produire des résultats inverses à ceux que l’on souhaite, nous pourrions chercher à leur montrer l’exemple, en acceptant d’examiner les actes commis au nom de notre État et de notre peuple à nous.

 

David Rieff : « La guerre de Libye ouvre l’ère des croisades »

 

Le journaliste américain David Rieff est l’un des meilleurs spécialistes de l’ingérence dite humanitaire. Après avoir couvert pour le New York Times les conflits des Balkans dans les années 1990, et plaidé pour l’intervention des grandes puissances, il s’est inquiété de la multiplication de ce type d’opérations. At the Point of a Gun est le récit de son revirement.

 

Vous avez pris publiquement position contre l’intervention en Libye, qui a été menée au nom de la protection des populations civiles. Faites-vous l’apologie de l’indifférence au sort des autres ?

Certainement pas. Je ne suis pas pacifiste et certaines guerres me paraissent légitimes. J’aurais aimé que les grandes puissances interviennent au Rwanda en 1994 pour mettre un terme au génocide, par exemple. Et je continue de penser qu’il était juste de s’engager au côté de la Bosnie. D’une manière générale, je me méfie comme de la peste des principes absolus : dire « jamais », c’est prendre le risque de perdre tout sens de l’humanité. « La cohérence imbécile est le spectre des petits esprits », disait Emerson.

 

Pourquoi, alors, vous êtes-vous ainsi insurgé contre l’opération en Libye ?

Parce que, si je crois qu’il est des interventions justifiées, je crois aussi et surtout que la guerre est la pire manière de faire de la politique. Ce doit être le derniers recours. Or si le but de l’opération était vraiment, comme on l’a prétendu, de protéger la population de Benghazi face à la progression des chars de Kadhafi, nous aurions pu nous contenter de bombarder la colonne qui s’approchait de la ville – ce qui a d’ailleurs été fait – et de bloquer l’offensive des forces du régime. C’est exactement de cette manière, en décrétant une zone d’exclusion aérienne, que l’administration américaine a réussi à protéger la population du Kurdistan de la répression du régime de Saddam Hussein, entre 1991 et 2003. Le discours selon lequel il fallait intervenir dans l’ensemble de la Libye pour sauver Benghazi relève de l’hypocrisie pure. Le véritable objectif était de renverser le régime, mais cette décision politique a été parée d’atours humanitaires.

Et c’est précisément ma deuxième réserve : je suis profondément hostile à l’idée d’utiliser une justification de cet ordre – qu’on l’appelle « ingérence humanitaire », comme dans les années 1990, ou « responsabilité de protéger », comme aujourd’hui (1) –, quand il s’agit en réalité de renverser le pouvoir en place. Imaginons que l’Europe, en particulier la France, ait expliqué : « Nous avions soutenu jusqu’à présent Kadhafi parce qu’il en allait de nos intérêts et que la politique internationale n’est pas une activité d’enfants de chœur. Mais le printemps arabe a changé la donne. Nous soutenons désormais les rebelles et cela relève de la guerre juste », telle que la définissait déjà saint Thomas d’Aquin, une guerre entreprise pour une cause juste (2). Dans ce cas, j’aurais peut-être été hostile à ce messianisme démocratique franco-américain. Mais j’aurais considéré qu’il s’agissait d’une décision politique qui pouvait se défendre. Or Sarkozy, Obama et les autres ont expliqué qu’il s’agissait de défendre les civils menacés par une armée de bourreaux. Certes, Kadhafi était un bourreau, mais contrefaire à ce point-là l’idée humanitaire me paraît d’une misérable malhonnêteté. Où nous mènera ce genre de hold-up éthique ? Bernard-Henri Lévy a déclaré il y a quelques mois dans le journal Le Parisien : « Bachar al-Assad est le prochain sur la liste. » Et revoilà les croisades, même si elles ne sont ni chrétiennes ni antimusulmanes !

 

L’idée de « croisade » pour la démocratie est-elle à ce point condamnable ?

Oui, car elle révèle de la part des puissances occidentales une inconscience irresponsable de leurs propres limites. L’histoire montre que notre compréhension des sociétés concernées est fort lacunaire ! Que nous n’avons ni l’intelligence ni la sagesse suffisantes pour évaluer les coûts et les bénéfices de notre action. La loi des conséquences inattendues est implacable. Nous oublions, par exemple, que les victimes d’aujourd’hui sont souvent les bourreaux de demain et que le salut d’un groupe peut être la damnation d’un autre. Je me suis moi-même lourdement trompé à propos du Rwanda. J’ai cru non seulement que Paul Kagamé était préférable à ses ennemis du régime Habyarimana, mais aussi qu’il incarnait le camp du bien. Je n’avais pas compris le caractère véritablement meurtrier de la guérilla du Front patriotique rwandais, qui a déclenché une guerre d’une violence inouïe en République démocratique du Congo. Entendez-moi bien : il n’est pas question de mettre sur le même plan le génocide des Tutsis­ par les milices d’Habyarimana et le massacre des Hutus qui ne voulaient pas se rendre par le FPR. Car il y a une différence morale absolue : les Interahamwés voulaient exterminer tous les Tutsis ; le FPR voulait tuer ses adversaires. Mais l’ennemi du mal n’est pas toujours – pas souvent – l’incarnation du bien. Les sociétés humaines et les processus historiques sont décidément trop complexes pour le messianisme de la liberté.

Le soutien aux rebelles libyens repose ainsi sur une lecture fantasmatique de cette révolution comme entreprise démocratique. Révolution, oui ; démocratique, on verra. Mais une chose est sûre, la société libyenne n’en a pas fini avec ses conflits internes. Quel sera finalement le prix de tout cela ? Nul n’en sait rien. Mais, après le Rwanda, l’Irak, l’Afghanistan et aujourd’hui la Libye, il est grand temps de reconnaître à quel point notre compréhension de ces pays est défectueuse et que la présomption de prudence, en quelque sorte, doit généralement l’emporter. Il faudrait appliquer aux interventions internationales le serment d’Hippocrate : « D’abord, ne pas nuire. »

 

La tendance des victimes à se muer en bourreaux mine-t-elle à vos yeux la légitimité de toute forme d’ingérence ?

Non, mais c’est une raison de plus pour éviter d’en faire une norme. Je suis hanté par l’idée que la Libye puisse relancer, après la période noire de l’Irak et de l’Afghanistan qui aurait dû définitivement nous dégriser, l’idée d’intervention humanitaire : nous sommes tout fiers, tout le monde dit que c’est un succès, que nous avons évité un nouveau Srebrenica… J’ai peur que le temps des croisades ne recommence.

 

Puisque vous estimez qu’il existe des interventions légitimes, quelle importance qu’on les appelle « guerres justes » ou « guerres humanitaires » ?

Mais les mots comptent ! L’usage de la rhétorique de la protection des populations rend à l’évidence la guerre plus facile. La « guerre humanitaire » n’a rien à voir avec la guerre juste dans laquelle on prend clairement un parti, celui que l’on juge bon ; les autres sont du mauvais côté, mais on ne nie pas en principe leur légitimité politique. Dans la « guerre humanitaire », l’adversaire n’est pas défini comme un ennemi mais comme un criminel ; et le soldat se mue en policier. Or si un conflit est défini en ces termes, tout est permis ou presque ; l’argument humanitaire permet de nier la responsabilité et l’atrocité de l’action armée. Il est inadmissible que nos propres soldats soient tués, mais eux peuvent tuer à volonté. Dans ce genre de guerre qui ne veut pas dire son nom, il existe une sorte de tolérance envers la violence des bons en même temps qu’une disqualification de la violence des méchants, et cela me paraît très suspect sur le plan moral. Cela rappelle fort le discours d’antan sur le pirate, que l’on qualifiait d’hostis humani generis, d’« ennemi du genre humain (3) ». C’est à mes yeux un discours à la fois bien-pensant et totalitaire. « Guerre humanitaire » : peut-il y avoir oxymore plus orwellien ? Comme l’a rappelé de manière emblématique la manière dont est mort Kadhafi – même si je ne veux pas verser de larmes sur lui –, toute guerre est une chute dans la barbarie.

Un mois après le début de l’intervention en Libye, j’ai participé à un débat à New York avec des partisans de l’opération, notamment Roger Cohen du New York Times, qui reconnaissaient que cela ne relevait pas exactement de la « responsabilité de protéger », en ajoutant : « Mais pourquoi le résultat ne justifie-t-il pas à tes yeux ce petit mensonge ? » Eh bien, parce que cela me paraît un énorme mensonge. Et la prochaine fois ? Je ne suis pas du tout convaincu que le régime qui succédera à Bachar al-Assad sera préférable, mais on voit déjà dans la presse française une montée en puissance de la même rhétorique que celle utilisée à propos de la Libye. On parle de « crise humanitaire » en Syrie. Ce « petit » mensonge y pourrait avoir de vraies conséquences en termes de pouvoir et d’allocation de ressources, et rien ne dit que l’« humanité » y gagnera. Après tout, l’aventure coloniale, au XIXe siècle, a aussi été justifiée par des considérations morales et humanitaires, la fameuse « mission civilisatrice ». Le Britannique Cecil Rhodes avait parfaitement résumé cet état d’esprit en affirmant que l’impérialisme, c’était « la philanthropie plus 5 % ». On sait à quelles atrocités cela a conduit.

Entre la Bosnie et le Kosovo, j’ai soutenu l’interventionnisme. Si j’ai, depuis, pris mes distances avec ce courant de pensée, c’est parce que j’ai compris que le projet de beaucoup était de normaliser, de banaliser l’intervention militaire internationale. Pour refaire le monde à l’image de nos démocraties. Encore une fois, c’est une entreprise totalitaire. Je suis en vérité un puriste de l’humanitaire : je refuse la conception « droit-de-l’hommiste » de l’aide, qui voit l’action de secourir comme l’ingrédient d’un projet plus global de promotion des droits de l’homme et de la démocratie. J’en appelle à un idéal plus modeste, qui cherche à soulager, pas à transformer. Il y a chez les interventionnistes une rhétorique qui rappelle l’avenir radieux des communistes.

 

Regrettez-vous, rétrospectivement, d’avoir soutenu l’idée d’intervention militaire en Bosnie et au Kosovo ?

Non. Mais il faut rappeler que je n’ai jamais plaidé pour une intervention « humanitaire » en Bosnie. Je soutenais ce qui me paraissait une guerre juste, au côté du gouvernement bosniaque, que je considérais à la fois légitime du point de vue légal – l’analogie pertinente, c’était l’Espagne – et du bon côté du point de vue moral. L’État bosniaque, malgré tous ses défauts, était fondé sur la citoyenneté. L’Europe, qui avait aboli l’identité nationale fondée sur le sang en 1945, ne pouvait laisser cette idéologie resurgir dans les Balkans. Au Kosovo, c’était plus compliqué. Et aujourd’hui, pour être franc, je ne suis pas certain qu’il fallait lancer cette opération de l’Otan. Il y a des jours où je crois que j’avais tort de soutenir l’intervention, en raison de la nature violente de la rébellion kosovare, et des jours où je crois que j’avais quand même raison car, Miloševic étant Miloševic, il s’apprêtait à commettre des crimes atroces.

Au total, je pense qu’il faut parfois agir, mais que cela doit rester exceptionnel. Quand, à Chicago, en 1999, Tony Blair dit que l’Occident ferait désormais la guerre au nom de ses intérêts mais aussi de ses valeurs, je dis non. Ce césarisme angélique est la porte ouverte à tous les dangers : si les brutes n’acceptent pas la mission civilisatrice de l’ONU et des droits de l’homme, ils doivent tomber. Tout cela me rappelle le chant nordiste pendant la guerre civile (The Battle Hymn of the Republic) : « Comme il [le Christ] est mort pour rendre les hommes saints, mourons pour rendre les hommes libres. » Quand une puissance est sujette à une telle ivresse, je quitte le navire. Car, alors, il n’est plus de limite au mensonge. « Qui veut faire l’ange fait la bête », disait Pascal. Pouvons-nous être si sûrs de nos motivations ? L’histoire des interventions humanitaires, qui ont toujours été justifiées par la défense des droits de l’homme, n’est-elle pas d’abord une histoire de grandes puissances exerçant ce qu’il faut bien appeler, pour dire le moins, leur hégémonie politique ?

 

Diriez-vous que l’interventionnisme a fait globalement plus de mal que de bien ?

Non, sauf si l’on inclut l’Irak et l’Afghanistan. Je n’étais pas contre l’invasion en Afghanistan après le 11-Septembre, mais il s’agissait simplement pour moi de détruire al-Qaida et de rompre le lien entre les talibans et l’organisation d’Oussama Ben Laden. Dans cette épure, c’était une réplique légitime. Mais il ne fallait pas rester. Et aujourd’hui, voilà que nous y sommes pour protéger les femmes, éduquer les petites filles, empêcher les talibans de revenir instaurer une société injuste… Bref, nous restons pour des raisons humanitaires. À ce compte, nous pourrions tout aussi bien être encore au Vietnam ! Considérer à ce point des peuples entiers comme des peuples de victimes – et de bourreaux –, c’est leur nier toute capacité d’action sur leur propre destinée, les priver de leur histoire. Il revient aux populations de se rebeller contre leurs tyrannies et de s’en donner les moyens. Cela étant dit, si l’on excepte ces deux guerres, on ne peut certainement pas prétendre que les interventions militaires occidentales ont fait plus de mal que de bien. Simplement, la boîte de Pandore a été ouverte.

Le concept de « responsabilité de protéger » postule un monde imaginaire. Il présume une planète où les grandes puissances sont vraiment concernées, sérieuses dans leur volonté d’arrêter les massacres, d’instaurer la démocratie, etc. Je pense que c’est une chimère. Peut-être en raison de ce que j’ai vécu en Bosnie, au Rwanda et ailleurs, je juge particulièrement immoral d’engendrer ainsi de fausses espérances. Car la communauté internationale n’existe pas sous cette forme. Sous couvert de moralité, nous avons donc l’irresponsabilité.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

Un vilain canard de l’archéologie

Sa découverte des merveilles de l’Antiquité n’aurait pu se dérouler dans de pires conditions. Au Caire, à l’été 1815, attendant l’audience que devait lui accorder Méhémet-Ali, vice-roi ottoman d’Égypte, Giovanni Belzoni entreprit de visiter la Grande Pyramide et se coinça si bien dans l’un des couloirs intérieurs que ses guides durent l’en extraire de force. Ce n’était que la première des nombreuses indignités essuyées par ce « géant » de près de 2 mètres, dont les aventures dans la vallée du Nil allaient permettre d’exhumer certains des plus impressionnants trésors du British Museum (1). Elles allaient aussi lui valoir la rancune éternelle de ses successeurs dans un domaine qui n’acquerrait que plus tard le lustre d’une discipline reconnue, l’archéologie.

Tout en admettant que Belzoni était « le plus célèbre pilleur de tombes que l’Égypte ait connu » (selon le mot d’un collègue), l’archéologue Ivor Noël Hume avoue sa tendresse pour cet infatigable aventurier. Et si l’on peut frémir à l’énoncé des méthodes qu’il employait (abattre les murs à coups de bélier, broyer des ossements en marchant, écraser des momies en s’asseyant dessus, ou graver son nom sur des statues), le récit de sa vie ne peut laisser indifférent.

 

Épisodes dignes d’une farce

Fils d’un barbier de Padoue, Belzoni échappa à l’armée en entrant dans un monastère de capucins, dont il s’enfuit pour devenir colporteur d’amulettes religieuses. Dans l’Europe ravagée par les guerres napoléoniennes, il atterrit en Angleterre, où il espérait s’établir comme ingénieur hydraulique. Pour gagner sa vie en attendant, Belzoni trouva du travail dans un spectacle de foire. Dans le rôle du « Samson patagonien », portant sur scène jusqu’à douze hommes « assez petits » dans un cadre d’acier attaché à sa taille, il connut un tel succès qu’il passa la décennie suivante sur les routes, bien aidé par le recrutement d’une épouse très déterminée et fort intelligente.

Sarah Belzoni était avec son mari à Malte, en route pour Constantinople, lorsqu’une rencontre de hasard les poussa à faire un détour par Le Caire – et par un riche Turc dont le projet d’amélioration du système d’irrigation égyptien promettait d’offrir enfin à l’Italien une occasion de vivre de sa vraie passion. Mais il fut de nouveau contrarié, victime des soupçons et des préjugés des ouvriers locaux. En rade et à court d’argent, les Belzoni tombèrent dans l’orbite du consul général britannique, un ancien portraitiste obséquieux du nom de Henry Salt, qui devait sa nomination à un riche protecteur anglais avide d’antiquités égyptiennes.

Le début du XIXe siècle était une époque où de riches dilettantes rivalisaient pour amasser une impressionnante collection d’objets d’art. Selon Hume, l’atmosphère était celle de la Ruée vers l’or, des groupes concurrents se livrant à toutes sortes de manigances pour prouver leurs droits et doubler leurs rivaux. Quand ils ne tentaient pas de l’enrôler dans leurs querelles, de boire tout son vin ou de l’éloigner de temples prétendument gardés par d’énormes serpents mangeurs d’hommes, les autochtones devaient assurément trouver Belzoni amusant. Un groupe entama des négociations avec lui en prétendant ne pas comprendre le concept de monnaie ; on lui montra un diamant qui s’avéra être un bouchon de carafe. Et sa simple présence pouvait provoquer des épisodes dignes de la farce : un chameau lui tomba dessus, un tunnel qu’il voulait explorer se révéla obstrué par des crottes de chauve-souris, et quand Belzoni réussit à hisser un obélisque long de sept mètres cinquante sur un embarcadère spécialement construit à cet effet, sur une île du Nil, le monolithe et le ponton sombrèrent gracieusement de concert dans le fleuve.

Dans la saga Belzoni, le plus pittoresque des seconds rôles était tenu par un coquin d’anthologie, Bernardino Drovetti, ci-devant chasseur d’antiquités italien au service des Français, doté d’une mine patibulaire et d’une moustache en guidon de vélo. Déjouant au moins en partie les manœuvres de ce rival perfide, Belzoni réussit à rassembler un butin considérable, mais il se brouilla avec son employeur. Malgré une gloire éphémère à son retour en Europe, où il monta une exposition de merveilles égyptiennes, il se fâcha vite avec tout le monde, depuis les autorités du British Museum jusqu’à sa stoïque épouse. Soucieux de restaurer sa réputation (et, sans doute, ses finances), il partit en 1823 à la recherche des sources du Niger et mourut de dysenterie au Bénin.

 

Cet article est paru dans le New York Times, le 2 décembre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le fantasme des mafias mondiales

En 2000 paraissait Red Mafiya (« La mafia rouge »), de Robert Friedman (1). Deux ans plus tôt, en juin 1998, le journaliste avait reçu un coup de fil de Mike McCall, un agent du FBI, l’avertissant que son enquête sur le crime organisé russe mettait sa vie en danger : « Je déteste annoncer de mauvaises nouvelles, mais une figure majeure de la mafia russe a placé un contrat sur votre tête. » Dans le monde de l’après-guerre froide, couvrir des conflits comme celui de la Yougoslavie ou de la Sierra Leone était chose risquée pour les reporters, mais personne ne soupçonnait qu’ils commenceraient à être frappés par les tueurs à gages des mafias étrangères au cœur de New York ou de Londres. Friedman est mort en 2002, d’une maladie rare et non d’une balle dans la tête. Mais il vivait depuis deux ans dans l’angoisse d’être exécuté.

Friedman était un journaliste courageux, qui connaissait bien le fonctionnement du crime organisé russe. Mais qui pensait à tort que la mafiya s’était lancée dans une inexorable entreprise de conquête des nombreux et lucratifs marchés illicites d’Amérique. Selon lui, les Russes étaient partis de leur fief de Brighton Beach, à New York (Little Odessa, comme on l’appelle parfois), et étaient en passe de balayer à la fois les forces de l’ordre et leurs concurrents en déployant un niveau de violence à faire trembler même les cinq familles (2). Un officier supérieur du FBI me confiait récemment à quel point, dans les années 1990, « on ne parlait que de la manière dont les mafias russe et est-européennes s’apprêtaient à s’implanter aux États-Unis, en Europe de l’Ouest et dans le monde entier, pour saper nos institutions, nos banques, nos entreprises, en les utilisant pour blanchir de l’argent et développer d’autres activités ». Mais, poursuivait-il, cela s’est révélé un tissu d’absurdités : « Le fait est qu’ils n’en ont pas besoin, car les multinationales et les banques présentes en Russie leur permettent de faire tout cela sans bouger de chez eux. Aucune entreprise voulant se tailler une part du marché russe ne peut empêcher le crime organisé de réinvestir ses profits chez elle : celle qui s’y essaierait ne survivrait pas cinq minutes. Alors pourquoi les organisations criminelles risqueraient-elles le mal du pays ou une arrestation quand elles peuvent opérer librement à domicile ? » C’est une explication plausible. La complicité entre les réseaux de corruption de l’ex-Union soviétique et les firmes occidentales est attestée ; la plupart des entreprises étrangères sont peu ou prou obligées de conclure quelques accords douteux si elles veulent avoir la moindre chance d’accéder au marché local.

Mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire. Si la mafia russe s’est révélée bien moins dynamique à l’étranger que ne l’avaient imaginé Friedman et d’autres, c’est aussi parce que toute organisation criminelle rencontre des obstacles considérables lorsqu’elle se « greffe » sur une nouvelle juridiction. Difficile de ne pas éprouver de la compassion pour certains mafiosi décrits par Federico Varese dans son analyse méticuleuse de la transplantation de ces organisations, luttant pour s’imposer dans un pays étranger dont leurs membres ne parlent pas la langue et où personne ne se soucie de la protection qu’ils ont à offrir. Si Varese ne se trompe pas – et ses informations sont difficiles à contester –, la plupart des groupes criminels en quête de nouveaux territoires finissent soit par rentrer chez eux la queue entre les jambes, soit par embrasser une activité plus recommandable. Certains, bien sûr, sont victimes de malencontreux accidents.

Varese commence par raconter en détail le macabre destin d’un certain Boris Sergeev (un nom d’emprunt), escroc peu sympathique qui s’est retrouvé empêtré dans les tentatives de la Solntsevskaya – qui passe pour la plus grande organisation criminelle de Moscou – pour ouvrir une nouvelle branche à Rome. Sergeev a été abattu dans un luxueux hôtel de Moscou dont le personnel de sécurité avait inexplicablement le dos tourné. Le récit que fait Varese des trois années durant lesquelles la Solntsevskaya a essayé de s’implanter en Italie est un véritable catalogue de fiascos qui aurait davantage sa place dans une comédie loufoque que dans un remake du Parrain.

 

Des racines solides

Après l’histoire de Sergeev, Varese analyse la question de la transplantation des mafias en général. Ces organisations opèrent traditionnellement comme agents d’une police informelle qui se propose de jouer les arbitres entre acheteurs et vendeurs sur des marchés que l’État ne veut ou ne peut réguler. Diego Gambetta (3) et d’autres ont ainsi montré que l’origine de Cosa Nostra remonte à la première moitié du XIXe siècle ; quand ses hommes jouaient les intermédiaires pour assurer le respect des règles du jeu sur les marchés agricoles du centre et de l’ouest de la Sicile (aujourd’hui encore, la présence de la mafia reste limitée dans l’est, ce qui dit bien la difficulté d’étendre les zones d’influence criminelle). Ils garantissaient le prix du bétail ou des fruits sur le marché et vérifiaient que vendeurs et acheteurs respectaient leur accord. On les payait pour ce service, mais si l’une des parties ne versait pas sa part, ils avaient très probablement recours à la violence – ou, au minimum, à une menace crédible de violence.

Les travaux de Gambetta et Varese montrent également que les mafias sont moins le produit de cultures particulières (montagnards, Européens du Sud, héritiers de la tradition des samouraïs, etc.) que de conditions économiques et politiques spécifiques. Une fois qu’une organisation offrant des services de protection s’implante dans une société, elle y développe des racines solides, souvent très difficiles à extirper – comme l’ont découvert les États-Unis.

Dans le monde entier, des groupes criminels contrôlent à la fois des marchés légaux et illégaux. Il peut s’agir de restauration comme de stupéfiants, même s’il est très rare qu’ils abandonnent leur cœur de métier – le service de protection – pour s’essayer à la gastronomie. La drogue, parce qu’elle est prohibée, est plus lucrative. Les mafias décidant de l’accès au marché, elles ont peu de raisons de ne pas exploiter cet avantage (ce qui ne signifie pas que les mafiosi sont nécessairement de bons trafiquants). La frontière s’estompe, ici, entre la protection d’un marché illégal et la participation au commerce en question, mais il reste essentiel de faire la distinction pour comprendre le fonctionnement de l’économie souterraine. Une mafia exploite l’absence ou la faiblesse d’un État. Elle assume ses responsabilités de maintien de l’ordre et usurpe ainsi en partie son monopole de la violence, mais elle s’assure aussi, par la corruption, les services de ses institutions et de ses représentants. Le simple trafiquant de drogue ou d’êtres humains, lui, ne fait que contester la définition par l’État de la légalité des marchés.

Varese étudie plusieurs exemples d’organisations criminelles ayant tenté de s’implanter loin de leur terre natale. La plupart de ces mouvements se produisent sous la contrainte, et le « séjour obligatoire (4) » – la migration forcée des criminels condamnés du sud de l’Italie vers une autre région du pays – offre à Varese un cas d’école. Il lui permet d’étudier la manière dont fonctionne une nouvelle implantation et les raisons de son éventuel échec. Dans les années 1950, la justice pénale italienne a entrepris de briser les réseaux de la Mafia en Sicile, de la ’Ndrangheta en Calabre et de la Camorra à Naples et en Campanie en envoyant leurs membres dans le nord de l’Italie, où le contexte social et politique était très différent. Il existait là une confiance forte aussi bien entre les différents groupes sociaux qu’entre la société et l’État. Grâce à un mouvement syndical puissant et des fédérations professionnelles bien organisées, le marché du travail était régi par des mécanismes institutionnels relativement efficaces, et il n’était nul besoin d’un régulateur non étatique comme la Mafia.

Mais à Bardonecchia, un bourg du nord-ouest de l’Italie, à la frontière avec la France, les choses ont commencé à changer peu de temps après l’arrivée de plusieurs figures importantes de la ’Ndrangheta, le moins connu des trois grands groupes mafieux italiens mais sans doute le plus puissant. Leur arrivée dans cette petite ville a coïncidé avec sa transformation en une station de ski à la mode, particulièrement prisée le week-end par les bourgeoisies turinoise et milanaise. Dopé, le bâtiment a brusquement eu besoin de plus de main-d’œuvre que n’en pouvait fournir le marché local. Rocco Lo Presti, avec son nom digne d’Hollywood et son appétit d’opportunités, observait tout cela derrière ses lunettes noires pendant son « séjour obligatoire ». Sans laisser le temps à la nouvelle main-d’œuvre de s’organiser correctement, il s’arrangea pour faire venir plusieurs centaines d’ouvriers de sa région natale en Calabre, qui trouveraient à s’embaucher dans la construction de résidences de vacances. Lo Presti assurait un approvisionnement régulier en ouvriers du bâtiment bon marché et les syndicats furent tenus bien à l’écart tant les hommes, reconnaissants pour ce travail, se tenaient tranquilles.

La mainmise de Lo Presti sur ce marché lui permit d’infiltrer les rouages de Bardonecchia jusqu’à être capable de contrôler le résultat des élections locales. Seul un maire courageux, Mario Corino, tenta de contrer son influence dans les années 1970. En vain. Au cas de Bardonecchia, Varese oppose celui de Vérone (5), où la Mafia n’a pu s’imposer comme protecteur du trafic de drogue, et il en déduit que la condition sine qua non d’une implantation réussie est l’émergence d’un nouveau marché dynamique.

 

Les opportunités de la mondialisation

La migration des Italiens du Sud vers New York a plus ou moins coïncidé avec la période de la prohibition, qui a joué un rôle crucial dans la consolidation du pouvoir des cinq familles. Et il est impossible de ne pas faire le parallèle avec le secteur des stupéfiants aujourd’hui. Mais Varese enchaîne l’histoire du succès de la Mafia à New York avec le savoureux récit de sa tentative manquée, au même moment, de s’emparer de la ville de Rosario, en Argentine. En analysant ces exemples de réussite et d’échec, Varese démonte l’idée selon laquelle, depuis les années 1990, différentes mafias nationales auraient quitté leur territoire d’origine pour étendre leur influence sur l’ensemble de la planète sans rencontrer la moindre résistance. Mais alors, comment expliquer l’augmentation spectaculaire des activités criminelles à l’échelle mondiale au cours des vingt dernières années ? La réponse est simple : le début des années 1990 a vu l’explosion de nouveaux marchés un peu partout, dans l’ex-Union soviétique et en Europe de l’Est, bien sûr, mais aussi en Chine, en Inde, au Brésil, en Afrique du Sud, au Vietnam… Chaque pays possède ses caractéristiques culturelles, que les mafias étrangères sont tantôt parvenues à exploiter, tantôt pas. En Afrique du Sud, par exemple, les groupes criminels nigérians ont réussi à s’installer avant même l’élection d’avril 1994 qui a porté Nelson Mandela et l’ANC au pouvoir. Les Nigérians avaient remarqué que les communautés noire, métisse et blanche consommaient des drogues différentes ; ils ont donc entrepris de faire découvrir la marijuana et les amphétamines aux Blancs, ainsi que la cocaïne et l’héroïne aux communautés noire et métisse. Ils allaient et venaient facilement entre les townships et les quartiers riches, et se sont révélés des intermédiaires bien plus efficaces que n’importe quel groupe local dans plus d’un secteur (l’excellent film de science-fiction District 9 est un clin d’œil à leur réussite) (6).

En Chine continentale, en revanche, les Triades de Hongkong et Taïwan ont été entravées par la profondeur des liens qui unissent aujourd’hui les « agences privées chargées d’appliquer la loi » (ainsi que certains sociologues appellent la mafia) et les responsables locaux du Parti communiste, et ce malgré l’éradication par Mao et ses successeurs de nombreux groupes criminels qui dominaient des villes comme Shanghai jusqu’en 1949. Ces Triades étaient plus expérimentées que les réseaux locaux et ne se heurtaient pas, en l’occurrence, à la barrière de la langue, mais elles n’ont pas osé défier les organisations du cru, qui profitent de l’incapacité de la Chine à contrôler ses nouveaux marchés en pleine effervescence.

Cela étant, l’activité commerciale internationale des groupes criminels s’est développée quand ils ont commencé d’exploiter les opportunités offertes par la mondialisation. Une partie de l’héroïne produite dans les régions frontalières de la Birmanie est acheminée vers Hong­kong via Canton pour la consommation locale, puis exportée ailleurs en Asie orientale et vers les États-Unis. Dans ce cas précis, les trafiquants locaux (dont la protection est souvent assurée par une police de Canton complètement corrompue) collaborent volontiers avec les Triades. Si la transplantation de mafias est restée limitée depuis la fin de la guerre froide, la coopération entre groupes criminels a fait un bond, qu’il s’agisse de produire, de distribuer ou de vendre des marchandises prohibées. Les organisations russes ont des contacts en Bulgarie, en Italie, en Colombie, aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans de nombreux autres pays où les groupes locaux sont susceptibles d’acheter et vendre leurs produits, ou de blanchir leur argent. Les Russes sont présents sur place mais ils ont peu de chances de devenir le groupe dominant sur le territoire.

Le crime organisé est désormais un acteur majeur de l’économie mondialisée. Il fonctionne comme un parasite, mais n’est en aucun cas systématiquement destructeur. Dans les cas les plus extrêmes, il peut provoquer des perturbations majeures dans le fonctionnement de l’État et de l’économie légale, comme on le voit chaque jour au Mexique, au Honduras, au Salvador ou au Guatemala. Dans des pays comme la Somalie et la Guinée-Bissau, il joue un rôle politique décisif. Même dans les nations industrielles développées comme le Japon et l’Italie, l’État s’est montré incapable de contrer l’obsédante influence des structures mafieuses dans certaines parties du pays.

Au regard de l’augmentation spectaculaire de la demande de produits et services illicites, les moyens de la police sont tout simplement insuffisants pour mettre en péril les marchés illégaux. Et aussi longtemps que l’interdiction des drogues restera la norme, les groupes criminels conserveront une solide assise financière (7). Même si des travaux comme ceux de Varese laissent penser qu’une politique économique et sociale rationnelle peut réduire l’influence des organisations mafieuses, on peut se demander si le monde d’Internet présente autant d’obstacles que le monde réel en a opposé jusque-là à la transplantation des structures criminelles.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 juin 2011. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

Guerre : l’ère des robots

Les drones sont à la une. Nous lisons chaque jour le récit d’attaques contre des cibles terroristes dans les zones tribales du Pakistan, effectuées par des avions télécommandés sans pilote (UAV). L’été dernier, les États-Unis ont utilisé des Predator contre des militants islamistes en Somalie. L’Otan a envoyé des UAV en Libye. Des drones furtifs dernier cri ont effectué la reconnaissance de la maison où vivait Oussama Ben Laden avant que les forces spéciales montent leur fameux raid. Le chef du contre-terrorisme à la Maison-Blanche, John Brennan, a récemment précisé que ces appareils continueraient de jouer un rôle de premier plan dans la stratégie antiterroriste de l’administration Obama. Et, le 22 août 2011, un drone de la CIA a tué le numéro 2 d’al-Qaida dans les montagnes du Pakistan (1).

La plupart d’entre nous avons entendu dire à quel point cette technologie est extraordinaire. Bon nombre des frappes d’UAV en Asie du Sud sont téléguidées par des opérateurs installés derrière leurs consoles aux États-Unis. Dans Predator (2), le colonel de l’armée de l’air Matt Martin offre un témoignage unique de l’étrange « schizophrénie » induite par ce nouveau type de guerre. Tandis que son corps occupe un siège dans une salle de commande de la base de Nellis, au Nevada, son esprit est très loin de là, occupé à suivre un 4 x 4 suspect sur une route du désert irakien ou un groupe de talibans le long d’une crête en Afghanistan. « En parlant de moi et du Predator, je me suis mis à dire “je”, bien que l’appareil soit à des milliers de kilomètres », se désole-t-il. Et quand il prévient les marines au sol qu’il arrive sur zone en Afghanistan, il doit garder en tête qu’il n’arrive, en réalité, nulle part et reste assis sur son siège, à la base. « Il n’était qu’un peu plus de midi au Nevada, écrit-il, mais en voyant toute cette neige et cette obscurité dans les environs de Kaboul, j’avais déjà sommeil. »

Légitime confusion : l’incroyable acuité de vision procurée par les caméras vidéo du Predator lui permet de voir celui qu’il surveille allumer une cigarette, aller aux toilettes ou avoir une aventure amoureuse avec quelque animal à l’autre bout du monde sans que l’individu en question s’en doute une seule seconde.

Même si son domicile et son épouse ne sont qu’à quelques minutes en voiture de son poste de combat, Matt Martin n’est pas aussi détaché de ses actions qu’on pourrait le supposer. Certes, les attaques du Predator sont étonnamment précises, mais la violence de la guerre ne peut jamais être complètement évacuée. Les scènes les plus troublantes du livre évoquent les sentiments du colonel lorsque des civils innocents s’aventurent dans sa ligne de mire quelques secondes avant que son missile Hellfire atteigne son objectif.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les pilotes de bombardiers alliés ont tué des millions de civils, mais ils ont rarement eu l’occasion d’observer les résultats par eux-mêmes. Les opérateurs de drones travaillent avec bien plus d’exactitude mais, par une étrange ironie du sort, ils peuvent voir leurs victimes fortuites avec une insoutenable précision – comme ces deux petits garçons et leurs bicyclettes pulvérisés, dans l’un des exemples les plus tragiques évoqués par Matt Martin. Les études de l’armée montrent d’ailleurs que les opérateurs de drones souffrent parfois du même « stress du combat » que les autres soldats.

L’armée américaine ne fait pourtant rien pour discréditer l’idée que cette forme de guerre à distance a beaucoup en commun avec la culture des jeux vidéo, dans laquelle ont baigné bien des jeunes opérateurs. Comme un chercheur en robotique militaire l’explique à Peter Singer, l’auteur de Wired for War : « Nous avons conçu la manette d’après la PlayStation parce que ces marines de 18 ou 19 ans y ont joué pratiquement toute leur vie. » Et, aujourd’hui, bien sûr, certains jeux vidéo mettent en scène des drones : la technologie imite le réel qui imite la technologie.

 

Quand les drones mettront les PV

Ce n’est pas leur armement qui rend ces appareils si remarquables : les missiles qu’ils transportent n’ont rien d’exceptionnel, et même les modèles les plus grands sont relativement peu armés. Ils ne sont pas non plus très rapides ni agiles. Leur puissance tient en fait à leur capacité de voir et de penser. La majorité des plus gros drones américains décollent, atterrissent et volent tout seuls. Les opérateurs programment la destination ou la zone de patrouille, puis ils peuvent se concentrer sur les détails de la mission tandis que l’appareil se charge du reste. Avec leurs capteurs et leur technologie vidéo de pointe, les UAV percent les nuages ou l’obscurité. Ils sont capables de survoler un objectif pendant des heures, voire des journées entières – ce qui ferait périr d’ennui n’importe quel aviateur.

Jusque-là, tout va bien. Mais il y a aussi un certain nombre de choses que la plupart d’entre nous n’avons jamais entendu dire au sujet des drones. Par exemple que l’armée de l’air américaine forme désormais chaque année plus d’opérateurs que de pilotes traditionnels. Et, à l’heure où j’écris ces lignes, l’industrie aérospatiale a cessé tout travail de recherche et développement sur les avions habités : les projets actuellement à l’étude ne concernent que des véhicules sans pilote (3). Pendant ce temps, les forces de l’ordre du pays attendent avec impatience le moment où elles pourront disposer de leurs propres UAV. Le bureau fédéral de l’aviation civile met actuellement au point les règles qui permettront à la police d’utiliser au plus vite ces appareils (peut-être dès 2014). Bientôt, beaucoup plus tôt qu’on ne l’imagine, les PV pour excès de vitesse seront envoyés par SMS depuis un drone en patrouille quelque part au-dessus de l’autoroute. Quant aux douanes, elles se sont déjà servies de ces engins pour traquer discrètement les bateaux transportant de la drogue, qui échappent facilement aux appareils classiques, plus bruyants.

Les appareils volants sont ceux dont on parle le plus. Mais les avions sans pilote ne représentent qu’une petite partie de la robotique militaire. Peter Singer me confiait ainsi récemment qu’il existe déjà plus de robots au sol (15 000) que dans les airs (7 000). L’armée américaine utilise ses soldats mécaniques pour détecter et désarmer les bombes placées au bord des routes, passer en revue le champ de bataille ou détruire des obus en vol. Si ces engins terrestres paraissent un peu plus primitifs que leurs cousins aériens, ils sont en train de combler très rapidement leur retard. Parmi les modèles à l’étude, on compte ainsi l’étrange BigDog [« Gros Chien »], un inquiétant quadrupède zoomorphe conçu pour aider les soldats à transporter de lourdes charges en terrain difficile, ou le Bear [« Ours »], une machine à chenilles vaguement humanoïde capable de soulever plus de 200 kilos.

L’US Navy est, elle aussi, en train de tester ses propres appareils. Elle a récemment présenté un jet-ski robot conçu pour débusquer des agresseurs susceptibles d’approcher sous l’eau, sans bruit, des navires américains. La marine a aussi mis au point des voiliers d’allure inoffensive (et écologiques), bourrés d’un équipement de surveillance extrêmement sophistiqué et capables de naviguer tout seuls autour du monde. Des robots submersibles sont également à l’étude. Affranchis des besoins biologiques des sous-marins habités, ces espions automatisés pourraient passer des mois en patrouille sous l’eau, et se poser au fond de ports ennemis pour y observer les entrées et les sorties. L’autonomie de leurs batteries est la principale contrainte. Les scientifiques tentent de résoudre le problème en donnant aux drones submersibles la possibilité de se nourrir de la matière organique présente sur le fond marin.

Pour l’heure, aucun de ces robots navals ne semble muni de torpilles. Mais l’armée de terre est déjà en train de tester des machines capables de tirer. Dans son livre, Peter Singer décrit le SWORDS (« Special Weapons Observation Reconnaissance Detection Systems »), un véhicule à chenilles équipé d’une flopée de caméras capables de voir plus loin que l’œil humain, même en couvrant plusieurs angles. L’engin peut être doté d’une mitrailleuse calibre 50 ou d’une variété d’autres armes, parfaitement synchronisées avec le téléobjectif. Ce qui en fait une plateforme de tir beaucoup plus stable qu’un corps humain qui respire, allongé sur le ventre au milieu d’un champ de bataille, mou, vulnérable, et apeuré. « Lors d’un des premiers tests de ses fusils, écrit Peter Singer, le robot a mis dans le mille 70 fois sur 70. Avec des roquettes, il a fait mouche 62 fois sur 62. Avec des fusées antichars, 16 fois sur 16. Un ancien sniper de la marine a qualifié d’“épouvantable” la précision “chirurgicale” du robot. »

Cela fait deux ans seulement que Peter Singer a décrit ce système. Mais, dans le monde fébrile de la robotique militaire, c’est déjà loin, et nous ne
pouvons que présager des progrès accomplis depuis par SWORDS. Des chercheurs expérimentent à présent des avions sans pilote qui imitent les oiseaux-mouches ou les mouettes. L’un des modèles en chantier peut se fixer sur une gomme. On spécule activement sur le regroupement de petits drones ou robots en « essaims » – des nuées ou des multitudes de machines qui mettraient en commun leur intelligence, comme dans une ruche, et pourraient converger instantanément sur des cibles identifiées. Cela peut sembler de la science-fiction, mais nous n’en sommes probablement plus très loin. À l’ETH de Zurich, l’équivalent suisse du MIT, des ingénieurs ont relié des quadricoptères miniatures (drones équipés de quatre rotors pour une maniabilité maximale) en petits réseaux capables de jouer habilement au ballon sans intervention humaine.

 

Attaques de plus en plus précises

Cette technologie sidère. Elle ouvre des perspectives séduisantes et aguiche par l’apparente invulnérabilité qu’elle offre. Les talibans n’ont pas d’aviation. Leurs fantassins ne peuvent voir ni la nuit ni à travers un ciel couvert, mais ils entendent parfois les drones rôder dans le ciel pendant des heures. David Rohde, le correspondant du New York Times qui fut otage des talibans pendant sept mois, en 2009, a décrit ce que cela fait d’être au sol quand rôdent les Predator et autres Reaper : « Deux explosions assourdissantes ont fait trembler les murs du bâtiment où les talibans nous détenaient, écrit-il. Mes gardiens et moi, nous nous sommes jetés au sol tandis que des morceaux de terre étaient projetés par la fenêtre. » Un missile tiré par un drone a détruit deux automobiles à moins de 100 mètres : « C’était le 25 mars, et la présence des avions sans pilote nous terrifiait depuis des mois. On entendait parfaitement ces appareils quand ils tournoyaient au-dessus de nos têtes pendant des heures. À l’œil nu, c’étaient de petits points dans le ciel. Mais leurs missiles avaient une portée de plusieurs kilomètres. Nous savions que nous pouvions être anéantis sans préavis. […] Plus tard, j’ai appris que l’un des gardiens avait demandé qu’on m’emmène sur le site de l’attaque pour être décapité rituellement tandis qu’une caméra vidéo enregistrerait la scène. Son chef l’a désavoué. »

En fait, l’attaque en question a tué sept militants et aucun civil. Comme l’écrit Rohde, la plupart des frappes sont remarquablement précises. Mais cela n’a finalement guère d’importance : « À leur suite, les talibans engrangent des recrues en exagérant le nombre des victimes innocentes. » Une observation que vient corroborer une récente enquête de Peter Bergen et Katherine Tiedemann. Ces deux analystes de la New America Foundation (4), à Washington, suivent à la trace les attaques de drones dans les zones tribales du Pakistan depuis qu’elles ont commencé, en juin 2004. Bien qu’il soit extrêmement difficile d’obtenir des informations fiables dans cette partie du monde, Bergen et Tiedemann ont minutieusement analysé les reportages, pour glaner des détails sur chaque événement. Ils concluent que les attaques sont de plus en plus précises : « Pendant les deux premières années de l’administration Obama, 85 % environ des personnes tuées par des drones étaient des talibans ; sous l’administration Bush, ils ne représentaient que 60 % des victimes. » Parallèlement, les auteurs remarquent que les frappes ont tué certainement beaucoup moins de responsables talibans que ne le prétendent les autorités américaines. La plupart des morts, constatent Bergen et Tiedemann, sont vraisemblablement des combattants de base. (Une étude plus récente du Bureau du journalisme d’investigation à Londres parvient à une proportion de victimes civiles plutôt supérieure (5).)

Bien que cette exactitude soit remarquable au regard de l’histoire de la guerre, ce n’est qu’une maigre consolation pour les familles des simples passants abattus en même temps que les djihadistes. Au demeurant, comme le soulignent à juste titre Bergen et Tiedemann, la précision de l’assassinat n’est qu’un aspect secondaire de la question. L’écrasante majorité des Pakistanais sont persuadés que la plupart des victimes sont des civils – perception exacerbée par l’impunité avec laquelle les drones lancent leurs raids. Dennis Blair, directeur du renseignement national en 2009 et 2010, l’a récemment constaté dans le New York Times : « Notre dépendance à l’égard de frappes high-tech sans danger pour nos soldats provoque un énorme ressentiment dans un pays qui ne peut accomplir ce genre d’exploit guerrier sans dommages pour ses propres troupes. » (En fait, si le gouvernement pakistanais condamne en public ces attaques, ses dirigeants ont soutenu la campagne en privé, sur le plan de la logistique et du renseignement.) Le nombre d’attaques terroristes a fortement augmenté au Pakistan à mesure que se multipliaient les frappes de drones. Les conséquences politiques de cette campagne pourraient annuler en partie ses bénéfices tactiques, soulignent Bergen et Tiedemann.

Pour remédier au problème, ils proposent notamment d’ôter à la CIA, actuellement en charge de l’offensive dans les zones tribales, la responsabilité du programme pour la confier à l’armée. Cela présenterait plusieurs avantages. Contrairement à l’agence de renseignements, qui nie jusqu’à l’existence même du plan et ne révèle donc rien des critères de choix des objectifs, le département de la Défense serait au moins tenu de rendre publiquement des comptes, et serait probablement plus sensible aux pressions de ceux qui veulent inscrire l’usage des UAV dans le cadre du droit international. Aux antipodes de l’utilisation qu’en fait la CIA pour les « assassinats ciblés » – d’autant que les frappes sont menées secrètement, dans des conditions troubles et mal définies, contre des objectifs situés dans des pays avec lesquels les États-Unis ne sont pas en guerre.

Les enjeux juridiques sont complexes. Philip Alston, un expert chargé par les Nations unies d’étudier la question, affirme dans un rapport : « En dehors des cas de conflit armé, le recours aux drones pour des assassinats ciblés n’a presque aucune chance d’être jamais légal. » Tout dépend, bien entendu, de la manière dont nous définissons le « conflit armé », quand des groupes terroristes et des rébellions affranchies de toute appartenance étatique opèrent depuis des lieux qui échappent à l’autorité d’un gouvernement central. Selon certains experts, le droit international autorise les États-Unis à protéger leurs troupes en Afghanistan contre les attaques d’al-Qaida et de ses alliés dans les zones tribales. En revanche, la question de savoir si les frappes des drones violent la souveraineté pakistanaise dépend en grande partie des accords passés avec Islamabad – un point qui demeure quelque peu mystérieux (6).

L’administration Obama pourrait clarifier la situation en précisant la logique juridique qui sous-tend le programme. Jusqu’à présent, elle s’y est refusée, si l’on excepte une brève déclaration d’un conseiller du département d’État citant le droit à la légitime défense. On ne peut donc que se féliciter de voir des spécialistes du monde entier s’engager dans un débat sur les implications juridiques des campagnes de drones. Car plus de quarante pays testent actuellement des robots militaires de leur propre cru, et les États-Unis ne sauraient conserver indéfiniment le monopole de cette technologie. Le jour approche où l’armée américaine sera attaquée par un drone – peut-être même piloté par un terroriste (7).

La grande vertu du livre de Peter Singer est de se pencher aussi sur les questions éthiques et juridiques soulevées par le spectaculaire essor de la robotique militaire. Comme il l’écrit, le gouvernement américain utilise actuellement des drones pour mener une campagne militaire contre l’État souverain du Pakistan. Mais nul membre du Congrès n’a jamais requis du Président la moindre déclaration de guerre en bonne et due forme – pour la bonne et simple raison qu’aucune vie américaine n’est en jeu quand les Predator partent en mission.

Mais les implications politiques dépassent déjà largement la question relativement circonscrite des assassinats ciblés. Les robots militaires sont en passe de jouir d’une autonomie considérable. Comme on l’a vu, un avion sans pilote peut déjà décoller, atterrir et voler sans intervention humaine. Le choix de la cible reste du seul ressort de l’opérateur – mais pour combien de temps ? À mesure que les capteurs deviennent plus puissants et plus variés, la quantité de données recueillies par les machines augmente de façon exponentielle : bientôt, le volume et la vitesse de transmission des informations excéderont de beaucoup la capacité humaine de toutes les traiter en temps réel. Le robot sera donc amené à prendre de plus en plus de décisions.

Nous nous acheminons déjà vers des systèmes permettant à un seul opérateur de manœuvrer plusieurs drones simultanément, ce qui incitera aussi au développement de l’autonomie. Il deviendra bientôt évident que nos combattants mécaniques protègent mieux la vie de nos soldats que n’importe quel être humain. Il sera alors très difficile de ne pas laisser l’initiative aux robots. Interrogés à ce sujet, des responsables du Pentagone affirment, comme on peut s’y attendre, que la décision de tuer ne sera jamais déléguée à une machine. C’est rassurant, mais c’est facile à dire quand les robots ne sont pas encore à même de prendre des décisions sur le champ de bataille. Qu’en sera-t-il lorsqu’ils le pourront bel et bien ?

 

Un robot en forme de serpent

Nous commençons à peine à examiner tout ce que cela signifie. Peter Singer cite Marc Garlasco, spécialiste du droit de la guerre auprès de Human Rights Watch : « Cette nouvelle technologie remet en cause certains aspects du droit international. C’est comme si l’on essayait d’appliquer un droit international écrit pour la Seconde Guerre mondiale au monde de Star Trek. » Et Singer de poursuivre : « Une prémisse des organisations de défense des droits de l’homme, et du droit international en général, veut que les soldats sur le terrain et ceux qui les commandent doivent être tenus pour responsables de toutes les violations du droit de la guerre. Les systèmes automatiques, toutefois, brouillent les notions juridiques. “Les crimes de guerre impliquent à la fois une violation et une intention, confie Garlasco. Une machine ne peut avoir la volonté de tuer des civils, elle n’a pas de désir. […] Si les robots sont incapables d’intention, sont-ils inca­pables de commettre des crimes de guerre ?” Et si la machine n’est pas responsable, à qui peut-on demander des comptes, et où fixer exactement la limite ? “Qui poursuivre ? Le fabricant, le concepteur du logiciel, l’acheteur, l’utilisateur ?” »

Peter Singer fait aussi remarquer que les États-Unis ont à maintes reprises exercé un droit de légitime défense « élargi » pour leurs appareils engagés dans des conflits à travers le monde. Quand un radar ennemi détecte un avion américain, le pilote a le droit de tirer sans attendre d’être attaqué. Fort bien ! Mais imaginons qu’il s’agisse d’un drone : « Si un avion sans pilote volant près de la frontière d’un autre pays se fait tirer dessus, a-t-il le droit de riposter sur les sites de missiles de ce pays et sur les hommes qui sont derrière, même en temps de paix ? Quid, aussi, de l’interprétation “élargie” du droit de riposter à une intention hostile, quand le drone est simplement visé par un radar ? La simple menace suffit-elle pour que la machine tire la première sur les humains au-dessous de lui ? »

Les réponses dépendent du sens que nous donnons à l’élément « auto » dans « autodéfense ». Dans les faits, explique Peter Singer, l’armée part du principe qu’un avion sans pilote, en tant qu’entité représentant ceux qui l’ont envoyé en mission, « a les mêmes droits qu’un autre » ; et cette « interprétation est la politique officielle régissant les vols de reconnaissance sans pilote au-dessus du golfe Persique ». Mais la situation évolue rapidement. La prochaine génération de robots militaires jouira probablement d’une forte indépendance opérationnelle, sans aller encore jusqu’à la forme de conscience intelligente qui induit la responsabilité. Heureusement, il existe une sorte de précédent juridique pour traiter ce genre de cas. « Aussi étrange que cela paraisse, écrit Singer, le droit des animaux de compagnie peut apporter un éclairage utile sur la façon de déterminer la responsabilité des systèmes autonomes. »

L’idée est d’autant plus stimulante que les chercheurs semblent puiser abondamment dans le monde biologique pour y trouver des solutions élégantes aux problèmes de conception qu’ils rencontrent. Il existe un robot en forme de serpent capable de se dresser dans l’herbe pour scruter les environs ; de minuscules engins de surveillance escaladent les murs comme des insectes ; et des machines volantes battent des ailes. La marine américaine réalise des essais avec des submersibles qui nagent comme des poissons. Des chercheurs britanniques ont mis au point un robot dont les capteurs imitent les moustaches des rats – car, à ce jour, aucun ingénieur n’a réussi à faire mieux pour se diriger dans l’obscurité totale.

Qu’on le veuille ou non, la guerre a souvent fait office d’aiguillon pour l’innovation. Aujourd’hui, la technologie est sur le point de supplanter complètement le soldat humain – avec des conséquences que l’on ne peut qu’essayer d’imaginer. La question est de savoir dans quelle mesure nous parviendrons à conserver la maîtrise du processus. Que nous soyons prêts ou non à l’entendre, la réponse sera bientôt claire.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 29 septembre 2011. Il a été traduit par Béatrice Brocard.

Les femmes du Titanic

Voici 100 ans sombrait le Titanic. Parmi les 2 340 passagers, 705 furent sauvés grâce au Carpathia qui passait par là et hissa les passagers embarqués sur des canots de sauvetage. Il n’y en avait pas assez pour tout le monde, ce qui ajouta à la panique. Contrairement à la légende, le principe « les femmes et les enfants d’abord » fut en gros respecté, constate Frances Wilson­ dans l’enquête la plus approfondie menée à ce jour. Beaucoup d’hommes se retrouvèrent dans l’eau glacée, accrochés à une planche. Mais les centaines de témoins entendus par les commissions d’enquête ont « raconté, l’un après l’autre, comment épouses et mères embarquées sur les canots ont refusé » que leur em­barcation fasse marche arrière pour venir en aide « à un mari ou à un fils en train de mourir ». Un homme au moins a profité d’un canot : J. Bruce Ismay, le directeur et ancien propriétaire de la société qui exploitait le Titanic. Il fut vilipendé par la presse, mais les enquêteurs ne sont pas parvenus à déterminer s’il avait embarqué en laissant encore des femmes et des enfants derrière lui.

« Saucisses grillées »

Brûler les livres juifs était au programme voici 500 ans en Allemagne. La campagne avait été lancée par un juif converti au christianisme, Johannes Pfefferkorn. Soutenu par l’Inquisiteur général de Cologne, un dominicain, mais aussi par les Franciscains, Pfefferkorn avait publié une série de pamphlets visant à interdire aux juifs les prêts d’argent, à les obliger à assister aux offices chrétiens et à faire saisir tous leurs livres à l’exception de la Bible. Ayant obtenu un édit de l’empereur Maximilien, il entreprit de faire saisir la bibliothèque de la synagogue de Francfort, où résidait la plus grande communauté juive d’Allemagne. Celle-ci obtint l’appui de l’archevêque de Mayence, qui lui devait une grosse somme d’argent. Mais, dans toute la Rhénanie, les livres furent saisis. Cependant, le catholique allemand Johannes Reuchlin, un humaniste hébraïsant, prit fait et cause pour les juifs. Il adressa une habile requête à l’empereur, qui revint sur sa décision. C’était compter sans la rage de Pfefferkorn. En 1511, il publia un pamphlet au vitriol contre Reuchlin. Celui-ci répliqua par un manifeste assurant que les juifs étaient des « concitoyens » au regard du droit impérial et, de plus, « nos frères ». Le manifeste fut saisi par l’Inquisition en 1512 et Reuchlin sommé de comparaître devant l’Inquisition. Il refusa. Le cas remonta au Vatican, qui après avoir hésité lui donna tort. Pfefferkorn fit cette fois campagne pour que Reuchlin lui-même soit brûlé avec son manifeste. Il exultait, disant sentir déjà « l’odeur de saucisses grillées ». Reuchlin fut sauvé par l’émergence d’un ennemi beaucoup plus redoutable pour l’Église : Luther. Et mourut avant que son cas fût tranché.