Le 6 juin 1800, un an environ après le début de son expédition en Amérique du Sud, le célèbre naturaliste allemand Alexander von Humboldt accosta à la mission d’Uruana, un petit village indien au bord du fleuve Orénoque, au Venezuela. Le site était stupéfiant, adossé à une montagne de granit et ponctué de gigantesques piliers de pierre s’élevant au-dessus de la forêt. Des semaines auparavant, Humboldt avait pu observer de mystérieux dessins au sommet de rochers semblables : ils avaient été peints, selon les autochtones, par des ancêtres qu’avaient portés là les eaux d’une grande crue.
Malgré la faim et les accès de fièvre, Humboldt avait bon moral. Au cours des mois précédents, il avait vu une pluie de météorites, vécu son premier séisme et confirmé que les fleuves Orénoque et Amazone communiquaient par le canal naturel de Casiquiare ; il avait capturé des anguilles électriques et assisté à la dissection d’un lamantin ; et même si les moustiques étaient parfois nombreux au point d’obscurcir l’horizon et d’empêcher l’usage du sextant, même si des hordes de fourmis envahissaient à d’autres moments sa pirogue, il continuait d’avancer, mû, écrivait-il, par un obscur attrait « pour les terres lointaines et inconnues ».
Humboldt, qui voyageait en compagnie du botaniste Aimé Bonpland (et de serviteurs indiens, et de plantes séchées, et de bocaux d’eau-de-vie, et d’une bruyante ménagerie d’oiseaux et de singes en cage), ne passa qu’une journée à Uruana, le temps de s’entretenir avec le missionnaire et de rencontrer les villageois, des Indiens Ottomaques. Malgré la splendeur du paysage, ce sont eux qui intéressèrent le plus l’explorateur : ces hommes, qu’il décrira plus tard comme une « peuplade abrutie » que même les autres Indiens « regardent comme des barbares », « laids, farouches, vindicatifs, passionnés par l’usage des liqueurs fermentées », présentaient « un des phénomènes de physiologie les plus extraordinaires » dont Humboldt fut témoin. Les Ottomaques mangeaient « des quantités prodigieuses de terre » ; ils assuraient ne rien avaler d’autre pendant les deux ou trois mois que durait la saison des pluies, lorsque la crue du fleuve rendait la pêche difficile.
En 1808, quatre ans après son retour, Humboldt exposa dans la première édition des Tableaux de la nature les caractéristiques de cette terre appelée poya que les Indiens prélevaient sur les berges de l’Orénoque : « Une glaise grasse et onctueuse, une véritable argile de potier, d’une teinte jaune grisâtre. » Il put observer les énormes réserves de boulettes d’argile qu’ils avaient amassées en prévision de la mauvaise saison. Humboldt était alors l’un des hommes les plus célèbres d’Europe. Son récit de ce régime alimentaire singulier ne passa donc pas inaperçu. « Ce fait incontestable est devenu, depuis mon retour, l’objet de vives contestations », écrivit-il, prenant soin d’étayer son propos par d’autres exemples répertoriés dans la zone intertropicale : les « Nègres de Guinée » consommaient une terre baptisée caouac ; on pouvait se procurer des gâteaux de boue appelés tanaampo sur les marchés de Java ; et les indigènes de Nouvelle-Calédonie se repaissaient de gros morceaux de stéatite friable. Humboldt avait lui-même vu des femmes avaler des morceaux d’argile destinés à la poterie. Et les loups, écrivait-il, se nourrissent de terre glaise en hiver.
Cette histoire, aussi pittoresque soit-elle, était davantage qu’un témoignage sensationnel sur les « sauvages ». Humboldt avait décrit des indigènes se nourrissant de mille-pattes, de singes, de résine de caoutchouc ou de fourmis ; il avait soigneusement rapporté des récits de cannibalisme. Mais aucun de ces cas ne souleva autant de questions d’ordre physiologique que celui des Ottomaques mangeurs de terre. En 1825, l’année de la publication en France du dernier tome du Voyage de Humboldt, l’écrivain et gastronome Anthelme Brillat-Savarin (auteur de la Physiologie du goût) lança son célèbre aphorisme : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. » Les hommes se sont de tout temps définis en fonction de ce qu’ils mangent ou ne mangent pas. En témoignent les restrictions alimentaires énoncées dans le Lévitique, les noms des bandes d’Indiens Comanches (les Kotsotekas « mangeurs de buffles » ou les Penatekas « mangeurs de miel »), ou encore les insultes du type « mangeurs de grenouilles », « rosbifs » ou « bouffeurs de choucroute »… Mais la poya soulevait un nouveau problème : que penser d’êtres qui mangent des aliments qui n’en sont pas ? « Les terres peuvent-elles s’assimiler à notre nature ? Ou ne sont-elles qu’un lest pour l’estomac ? », se demandait Humbolt, pour qui le mystère restait entier.
Un syndrome typiquement féminin ?
L’ingestion intentionnelle de substances généralement considérées comme non comestibles porte un nom : le pica – dérivé du mot « pie » en latin, en référence aux goûts réputés éclectiques de cet oiseau. Les contours du terme sont flous. On l’a aussi bien appliqué à la consommation d’ordures que l’on observe dans certaines formes de maladie mentale qu’aux performances de l’artiste de cabaret Monsieur Mangetout – célèbre notamment pour avoir avalé un avion Cessna en pièces détachées… Le plus souvent cependant, le pica désigne le fait de manger de la terre (la géophagie), de l’amidon (l’amylophagie) ou de la glace (la pagophagie), mais aussi des cheveux (trichophagie), du papier ou du bois (xylophagie), de la craie et du charbon, du détergent, du talc, des cendres… Certaines de ces substances, notamment la glace, pouvant être consommées dans des circonstances tout à fait normales, l’emploi du mot pica suggère en général un comportement fantasque, incontrôlable ou mystérieux. L’envie est parfois si forte que les personnes concernées ne peuvent se déplacer sans une glacière ou de l’argile dans leur sac. Des émigrés se font envoyer de la terre glaise du pays. Une étude de 1981 décrit une femme de 77 ans dont le besoin de craie de gymnastique était tel qu’elle en rêvait la nuit…
Quand Humboldt entreprit son expédition, le phénomène était déjà bien connu de la médecine occidentale, en particulier chez les femmes enceintes et les enfants. Depuis Hippocrate, on associait le pica à un syndrome typiquement féminin caractérisé par une pâleur extrême et des malaises, auquel on donnait le nom de « maladie verte » ou chlorose. Sa cause était loin d’être établie, mais l’explication qu’en donna l’éminent Ambroise Paré, médecin de quatre rois de France au XVIe siècle, donne une idée des conceptions qui prévalaient alors : « Et lorsqu’elles [les jeunes filles] sont déjà mûres et capables d’un mari, depuis qu’on attend trop à les marier, encore qu’elles rendent leurs fleurs en leur temps, on voit toutefois qu’elles sont tourmentées grièvement d’une défaillance de cœur, et suffocation de matrice, principalement quand elles deviennent amoureuses, et sentent une chaleur en leurs parties génitales qui leur démangent, titillent et chatouillent, qui leur cause de jeter leur semence elles seules : laquelle demeurant aux vaisseaux spermatiques ou en la matrice, se corrompt et se retourne en venin […], d’où provient qu’il s’élève des vapeurs putrides aux parties nobles et en la masse sanguinaire […] et sont pensives et chagrineuses et fort dégoûtées, ayant l’appétit dépravé, dit Pica, […] elles semblent plutôt mortes que vives, et souvent meurent hydropiques et languissantes, ou maniaques (1). »
Tout le monde ne partageait pas cette vision. Comme le montre ce compte rendu d’une conférence médicale donnée à Paris au XVIIe siècle, incriminant « les mauvais aliments tels que la craie, les cendres, le calcaire, les scories, le vinaigre, les tiges de maïs et la terre que les jeunes filles mangent souvent pour obtenir ce teint, étant persuadées à tort que cela les rendra plus belles ». Autrement dit, le pica était la cause du mal et la pâleur sa conséquence. D’autres théories mirent ensuite en cause l’estomac, les nerfs de l’estomac ou les passions de l’esprit. Mais il s’agissait toujours d’estomacs, de nerfs et d’esprits féminins…
Le récit de Humboldt fit scandale car il révélait que les mangeurs de terre pouvaient non seulement être en bonne santé, mais aussi des hommes. Il n’était pourtant pas le premier à faire cette observation. Hippocrate avait diagnostiqué la chlorata ponera (« mauvaise couleur ») chez des personnes des deux sexes. Même au XVIIe siècle, époque obscure de la gynécologie, le médecin anglais Thomas Sydenham affirmait que l’hystérie féminine avait son pendant masculin, l’« hypochondrie ». La relative prescience de Sydenham est confirmée par le traitement qu’il préconisait pour la chlorose : là où Paré prescrivait le mariage et où d’autres médecins posaient des garrots sur les cuisses des jeunes filles et installaient des pompes pour désengorger leur utérus, lui administrait des élixirs fortifiants, riches en fer. Cela étant, le pica était encore considéré comme un mal féminin lorsque Humboldt entreprit son voyage. C’est sa renommée qui allait faire évoluer le débat : en mettant la géophagie au goût du jour, Humboldt contribua à détourner le regard des jeunes filles pour le porter sur les sauvages des tropiques.
La plus triste et la plus troublante des histoires de pica répertoriées par Humboldt est sans conteste celle des Guinéens mangeurs de caouac. Déportés comme esclaves aux Antilles, ils cherchaient désespérément à se procurer une argile semblable à celle qu’ils avaient connue en Afrique. Un phénomène dont firent état des voyageurs et des revues médicales, qui distinguaient la terre ocre vendue à la dérobée sur les marchés martiniquais de l’argile lisse et grasse prisée des esclaves de Jamaïque. Mais, contrairement à la consommation de terre des Ottomaques – dont Humboldt assurait qu’elle ne nuisait pas à leur santé –, le pica observé dans les plantations était une véritable maladie, fulgurante, contagieuse et généralement mortelle.
Ce que l’on appelait chlorose chez les jeunes Européennes alanguies fut baptisé cachexia Africana (« mauvaise habitude africaine », en grec) chez les esclaves, ou encore mal d’estomac dans les Antilles francophones. La maladie « concerne en général le charbon de bois, la craie, le mortier séché, la boue, l’argile, le sable, les coquillages, le bois pourri, les lambeaux de vêtements ou de papier, les cheveux… », expliquait en 1834 le médecin américain F.W. Cragin, dans une note assez emblématique à propos du Suriname. « Certains esclaves découpent et mangent des lambeaux de leurs vêtements, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus les porter ; d’autres s’arrachent les cheveux et les avalent avidement, jusqu’à devenir pratiquement chauves avant même que leurs agissements soient découverts… » Comme la chlorose, la cachexia Africana était associée à un syndrome se caractérisant par la léthargie, le gonflement et la pâleur. Le bruit courait de plantations entières ravagées par la géophagie. À l’époque, la médecine n’imputait plus la chlorose à la « semence corrompue » ; on se demandait s’il fallait en rechercher les causes du côté de l’estomac, des « nerfs » de celui-ci ou du « cerveau et de l’esprit » des personnes touchées. Le débat sur le pica chez les esclaves était à peu près analogue.
Traitements horribles
En 1803, un « Planteur Professionnel », auteur anonyme d’un traité intitulé Practical Rules for the Management and Medical Treatment of Negro Slaves in the Sugar Colonies (« Règles pratiques pour la gestion et le traitement médical des esclaves nègres dans les colonies sucrières »), attribuait la maladie au « pouvoir des passions ». Mais la passion n’était pas dans ce cas l’amour non partagé, mais une « grande dépression de l’esprit » due en grande partie à la cruauté des maîtres.
Toutes sortes de théories remplissaient les pages des publications médicales, notamment celles du sud des États-Unis. Certaines soupçonnaient raisonnablement « un apport irrégulier et inapproprié » en mauvaise nourriture, comme on pouvait le lire au cours des années 1830 dans l’Edinburgh Medical and Surgical Journal. D’autres évoquaient un mal spécifique aux Noirs, bien dans la lignée des concepts racistes et pseudo-scientifiques de l’époque tels que la drapetomania (le « désir de s’enfuir ») ou la dysaesthesia Aethiopica (littéralement « manque de sensation éthiopienne », également appelée « friponnerie pathologique »). D’autres encore, tout en évitant de tirer des conclusions sur la « constitution nègre », incriminaient les « superstitions nègres », comme la croyance en la sorcellerie ou les tentatives de rejoindre la terre des ancêtres en se suicidant.
Face à l’épidémie de pica, les propriétaires de plantations proposèrent une série de remèdes. Heureusement, ils étaient souvent beaucoup plus sensés que les diagnostics. L’auteur des Practical Rules accusait peut-être les passions, mais il prônait une meilleure alimentation : non seulement de la limaille de fer, mais aussi de la viande provenant de la table du maître et un verre de vin ou de bière chaque jour. Ce n’était pas signe de charité, car une « bonne alimentation », « des vêtements » et un « toit » s’accompagnaient le plus souvent d’une bonne dose de « discipline » et d’« exercice ».
D’autres traitements étaient plus horribles. Conscients des croyances ouest-africaines en matière de résurrection, certains planteurs décapitaient le corps des hommes morts après avoir ingéré de la terre, pour leur rendre inaccessible l’au-delà. Les vivants avaient aussi leur part de sévices. Comme le remarqua Cragin au Suriname – mais la pratique était courante ailleurs – « un masque métallique ou un embout buccal, fermé par une serrure, est le moyen le plus sûr de se prémunir contre leur habitude de manger de la terre, s’ils sont livrés un moment à eux-mêmes ».
L’esclave masqué alla donc rejoindre la jeune fille au teint verdâtre et l’Indien au visage peint dans les cabinets de curiosités des Européens du XIXe siècle. L’un en proie à des envies dictées par la superstition ; l’autre soupirant en tentant d’expulser sa semence putride ; le troisième si primitif que même ses voisins « sauvages » le jugeaient sale. Mais, au fil du siècle, une nouvelle appréhension du pica vint démentir l’idée d’une maladie réservée à l’Autre. Humboldt lui-même, qui continuait de recenser les cas de géophagie, le reconnut. Des exemples ne lui parvenaient plus seulement des tropiques, mais aussi du Nord. À partir de la troisième édition de ses Tableaux, en 1849, il fut obligé d’ajouter à sa liste la Suède et la Finlande – où les paysans mangeaient la terre par charretées, « par goût davantage que par nécessité ! » –, et même des territoires germanophones où l’on avait consommé pendant la guerre de Trente Ans un « repas de montagnard » d’un blanc crayeux.
L’autre assaut contre les vieilles idées sur le pica fut porté par les laboratoires. En isolant l’hémoglobine en 1851, Otto Funke impulsa une série d’avancées dans la connaissance de l’anémie. On savait depuis longtemps que le sang n’était pas étranger aux dérèglements de l’appétit ; mais, pour des médecins comme Ambroise Paré, un sang de mauvaise qualité n’était que la conséquence d’une semence pourrissante. Cragin pensait aussi que la consistance très liquide du sang prélevé sur les esclaves était un symptôme de pica, et non sa cause. La découverte du rôle joué par la carence en fer dans l’anémie mit à mal ce genre de diagnostic approximatif. Les eaux
fortifiantes de Sydenham et les recommandations culinaires du « Planteur Professionnel » commençaient à faire sens d’un point de vue physiologique.
Terres claires, croquantes, odorantes
Lentement, les médecins changèrent d’approche. Très lentement, à vrai dire : en 1876 encore, le Dictionnaire des sciences médicales, publié à Paris, attribuait la chlorose à un « amour violent »… Mais le rose revint progressivement aux joues des jeunes filles à mesure que les praticiens remisaient leurs garrots et leurs pompes au profit d’élixirs de fer. Les unes après les autres, elles abandonnèrent craie, cendres, calcaire, scories, vinaigre – et même la terre à laquelle elles avaient prétendument prêté la vertu de les embellir. Des données venues du monde entier confirmèrent le lien entre pica et carence nutritionnelle. Le taux d’anémiques parmi les personnes souffrant de ce mal était exagérément élevé, et il fut établi que certains groupes d’individus, comme les femmes enceintes et les enfants en pleine croissance, avaient des besoins en fer accrus. De nombreuses études montraient que les envies irrésistibles d’aliments non comestibles disparaissaient avec un traitement à base de fer ou de zinc. Et l’on s’aperçut que, privés de fer, les rats préfèrent la glace à l’eau ; si on leur donne du fer, ils reviennent à l’eau. La tentation était alors grande de clore le dossier. Après tout, il y a une certaine beauté à imaginer que notre organisme s’autorégule, que nous avons une compréhension instinctive de la mécanique des minéraux dans notre sang.
Mais il restait un problème. Les jeunes filles ne jetaient pas leur dévolu sur des aliments riches en fer, comme la viande rouge ou les légumes feuilles. Non, elles mouraient d’envie de terre. Et pas de n’importe quelle terre. De même, les Ottomaques ne trouvaient pas toutes les argiles à leur goût, et les « Nègres de Guinée » recherchaient en vain du caouac en Martinique. Partout dans le monde, la préférence des consommateurs allait à des terres claires, croquantes à l’état sec, odorantes à l’état humide, et faciles à dissoudre. Les envies relevant du pica ne sont pas moins spécifiques dans nos sociétés modernes, qu’il s’agisse de maïzena ou de craie en poudre. Il existe sur Internet des forums consacrés aux désirs de glace, renvoyant à des goûts bien précis : la glace pilée de certains restaurants ou les éclats crémeux récupérés sur les parois des congélateurs. Il est ainsi difficile de ne pas noter une préférence, dans les pays industrialisés, pour les substances claires, lisses et poudreuses. Une Américaine a un jour évoqué dans un talk-show son envie de manger du papier hygiénique pour le sentir se « dissoudre » dans sa bouche.
Sans se lancer dans l’étude comparée des mérites de l’argile et du papier toilette, on peut noter que toutes ces substances ont en commun leur très faible teneur en fer. La glaise constitue même un obstacle à son absorption par l’intestin, ce qui a conduit certains chercheurs à rendre l’envie de terre responsable de l’anémie, et non l’inverse. Nous voilà donc revenus au même point qu’il y a trois cent cinquante ans, lorsqu’on se demandait qui, du sang ou de l’estomac, était responsable du mal. Peut-être ne sommes-nous pas si bien conçus, après tout. Peut-être le pica est-il simplement une aberration, le dérivé accidentel de notre évolution, ou le reliquat d’un ancien comportement adaptatif. Il est possible, aussi, que nous n’ayons cerné qu’une partie du phénomène. Nous saisissons peut-être la cause matérielle du désir (une carence en micronutriments), mais non la raison pour laquelle il prend cette forme particulière. Ce qui pose une question plus précise : non pas pourquoi nous mangeons de la terre, mais pourquoi tel type de carence amène à rechercher tel type de terre.
Le cas de la pomme de terre
En 1930, Berthold Laufer, conservateur au musée d’Histoire naturelle de Chicago, publia une monographie de cent pages intitulée Geophagy. Cet immigrant juif originaire de Cologne était un anthropologue de la vieille école, doté d’une connaissance encyclopédique des langues et des cultures – il avait étudié le chinois, le japonais, le mandchou, le mongol, le tibétain et les principales langues européennes avant l’âge de 23 ans. L’homme était très discret, avait peu d’amis, aucun collaborateur, et utilisait une méthode d’analyse textuelle fouillée qui n’avait presque plus cours à l’époque.
Le spectre de Geophagy était aussi large que son propos était approfondi. Il ne faisait aucun doute aux yeux de Laufer que la consommation de terre n’avait « rien à voir avec le climat, la race, la croyance, l’aire culturelle ou un quelconque degré de civilisation ». Le lire, c’est assister à la bataille qu’il mène pour dépouiller la compréhension du pica de toute idée d’altérité. Même s’il cite Humboldt, Cragin et les théories du XVIIe siècle, la pratique est traitée dans l’ouvrage de Laufer comme une habitude thérapeutique, culinaire et religieuse on ne peut plus réfléchie. Il évoque le Bencao Gangmu, une gigantesque pharmacopée chinoise du XVIe siècle dont un chapitre est dédié aux usages médicinaux de plus de soixante espèces de terre et d’argile ; mais aussi la terre blanche, réputée curative, de la « grotte du lait » à Bethléem (2) ; ou encore le voyage que fit au Ier siècle le médecin grec Galien sur l’île de Lemnos pour se procurer de la terra sigillata, des médaillons d’argile rouge frappés du sceau de la déesse Diane dont on trouve trace dans les traités de médecine jusqu’à la fin du XIXe siècle. On trouve aussi dans Geophagy un récit charmant du poème sanskrit Raghuvamsa, dans lequel un roi hume la terre doucereuse déposée sur les lèvres de sa reine enceinte.
Laufer hésitait sur l’explication à donner à ces différentes formes de pica. « On peine à en trouver une qui épuise le sujet », écrivait-il. Mais de poursuivre aussitôt : « Quand nous apprenons que les Indiens Pomos de Californie cuisinent un plat de glands, leur aliment de base, avec de l’argile, il se peut que nous ayons d’abord la tentation de classer cette affaire parmi les pratiques inhabituelles ou saugrenues ; mais, quand nous découvrons que les paysans sardes font exactement la même chose, nous prenons le temps de la réflexion. Les Pomos et les Sardes n’ayant jamais eu le moindre contact, la cause de cette pratique ne peut être que physiologique. » Laufer eut maintes occasions de constater que des populations utilisaient la terre pour combattre l’amertume des aliments : les Zunis du sud-ouest des États-Unis consommaient de l’argile blanche avec des pommes de terre sauvages, les Aborigènes en mangeaient avec la racine d’une plante appelée mene, et les Hopis d’Arizona avec des baies sauvages. L’argile rendait-elle possible la consommation d’aliments répugnants, voire toxiques ? « Cette question nécessite l’expertise d’un physiologiste », écrivait humblement Laufer, mais la conclusion de son énumération était évidente. En 1581, un condamné à mort allemand (un certain Wendel Thumblardt) avait accepté, pour échapper à l’exécution, de servir de cobaye à une expérience scientifique. On lui fit ingérer une substance toxique – du chlorure de mercure – avec de la terra sigillata de Lemnos. Thumblardt survécut et fut libéré.
Autre cas édifiant : celui de la pomme de terre. Les variétés cultivées aujourd’hui proviennent d’espèces domestiquées dans les Andes centrales il y a 8 000 à 10 000 ans. La plupart des pommes de terre sauvages présentent des taux élevés de glycoalcaloïdes qui rendent le tubercule non seulement désagréable au goût, mais potentiellement toxique. L’homme a deux façons de contrecarrer cette toxicité : la culture sélective des variétés les moins amères (celles que nous consommons) ou la détoxification. Cette technique complexe, encore pratiquée dans les Andes, consiste à congeler les pommes de terre, à les piétiner, à les nettoyer dans des bassins d’eau vive, puis à les sécher et à les congeler tour à tour avant de les stocker. Ou bien, comme cela se pratique encore aussi, on peut les manger avec de l’argile. Laufer savait que la glaise réduit l’amertume, mais il ignorait comment. Plus de cinquante ans après la parution de sa monographie, des physiologistes ont enfin apporté la réponse qu’il attendait en montrant que les argiles les plus prisées des Andins sont celles qui neutralisent les glycoalcaloïdes et bloquent leur absorption par l’intestin.
La terre protège
En d’autres termes, ce n’est pas la terre elle-même qui est nutritive, mais les aliments qu’elle permet de manger. Les implications de ces découvertes dépassent le cas de la pomme de terre. Il n’est pas difficile d’imaginer les critères qui poussaient nos ancêtres à chasser tel ou tel gibier. Mais comment sélectionnaient-ils les aliments à cueillir ? Les anthropologues recensent deux pulsions antagonistes chez toute créature confrontée à la variété déconcertante des plantes sauvages : la diversification (l’adoption d’un régime omnivore) et la néophobie (la crainte de la nouveauté). En période d’abondance, il existe peu de tension entre ces deux instincts : disposant d’aliments variés, il n’est guère besoin d’en essayer de nouveaux. Mais les périodes de famine poussent à manger des choses inhabituelles : de nouvelles racines, de nouvelles feuilles, de nouveaux fruits, de nouvelles écorces. Et le temps manque alors pour mettre au point des techniques complexes de détoxification comme celles appliquées à la pomme de terre dans les Andes. On se protège donc avec la terre.
Les hommes ne sont pas les seuls à recourir à la géophagie pour pouvoir consommer des poisons. On observe le même phénomène chez les perroquets sauvages qui se nourrissent de baies amères et chez les rats de laboratoire à qui l’on donne des produits toxiques. Plus de cinquante espèces de primates pratiquent le pica ; pourquoi les êtres humains y échapperaient-ils ? En outre, de tels instincts pourraient être renforcés chez l’homme par un effet d’apprentissage consistant à imiter ses parents ou même les animaux. Après tout, le « goût » est presque entièrement acquis. En dehors de l’envie de sucré et de l’aversion pour l’amer, la plupart de nos goûts et dégoûts sont fondés soit sur des traditions culturelles, soit sur l’« expérience postingestive » (si quelque chose nous rend malade, on ne trouvera pas cela aussi bon la fois suivante). Autrement dit, nous pouvons apprendre à aimer – ou à détester – à peu près n’importe quoi, comme le prouve la diversité de nos mets. Nous mangeons du moisi (le brie français), des fruits malodorants (les durians de Malaisie), et des êtres vivants (le fromage sarde casu marzu qui contient des asticots). Il y a peu de raisons de se priver de terre, à condition qu’elle ne soit pas contaminée par des déchets organiques, et pourvu qu’on se nourrisse d’autres choses en quantité suffisante.
De ce point de vue, la géophagie n’est pas l’apanage d’un Autre bizarre. Si les esclaves décrits par Cragin avaient envie de terre, c’est parce qu’ils étaient sous-alimentés, affamés ou malades, ou encore en raison d’une tradition médicinale riche qui préconisait l’emploi de l’argile. Le pica n’était pas une simple « habitude de leur pays », comme l’écrivait Humboldt, mais un traitement judicieux pour un corps dans le besoin ou une prophylaxie efficace. Même chose pour les Ottomaques en période de crue ou de famine, pour les Hopis pendant les épisodes de sécheresse, pour les paysans sardes, pour les croqueurs de glaçons déboussolés qui se confessent sur Internet, et pour Wendel Thumblardt… Autant de corps en quête de remèdes.
À mesure que s’affinera notre connaissance de la répartition du pica dans l’espace et dans le temps, nous découvrirons certainement une histoire encore plus riche, des pratiques culturelles plus subtiles et des phénomènes physiologiques plus complexes. À bien des égards, les explications successives du phénomène nous renseignent davantage sur les scientifiques et les explorateurs que sur les mangeurs
de terre qu’ils cherchent à décrire. Car de nombreux mystères demeurent : comment, par exemple, des carences spécifiques en minéraux se métamorphosent-elles en désir, et quelles voies du cerveau ces envies empruntent-elles ? Au maximum, cela révèle un instinct que nous posséderions tous, prêt à surgir en cas de famine. Au minimum, cette histoire – murmurée par des loups et des jeunes filles énamourées, découverte par un anthropologue solitaire sur les lèvres d’une reine indienne – ouvre de nouvelles perspectives sur ce que nous sommes et ce que nous mangeons.
Cet article est paru dans la revue Lapham’s Quarterly durant l’été 2011. Il a été traduit par Béatrice Bocard.