La compagne magique de Thomas Mann

Quand il épousa Katharina Pringsheim en 1905, Thomas Mann expliqua qu’il avait daigné « se donner une loi ». Vingt ans après, il citait Hegel : « Le chemin éthique vers le mariage commence par la décision de s’unir, le développement d’une inclination ne vient que plus tard. » Avant de préciser : « J’ai lu cela avec plaisir, parce que ce fut mon cas. » Il n’y a pas de doute, le mariage fut pour Thomas Mann un point d’ancrage fondamental, qui lui permit d’obtenir, moyennant de menus sacrifices personnels, de nombreux avantages ; grâce à cette union, le tumulte de sa vie intellectuelle put être équilibré par la stabilité absolue de sa situation matérielle. Il est rare de voir un projet de vie si ambitieux réussir aussi parfaitement. Le célèbre discours que Thomas Mann prononça pour les 70 ans de sa femme (« Aussi longtemps que les hommes penseront à moi, ils penseront à elle ») exprime un amour entièrement fondé sur la gratitude – gratitude, avant tout, envers l’infinie indulgence de Katia.

 

Une famille atypique

Lorsque Thomas Mann décida de conquérir la plus belle et la plus riche femme de Munich, son roman Les Buddenbrook avait déjà fait de lui un écrivain célèbre. Mais il n’avait jusqu’alors déclaré son amour qu’une seule fois dans sa vie : c’était à un camarade de classe de Lubeck, qui lui avait ri au nez… Il a conservé un silence douloureux sur ses aventures ultérieures avec de jeunes hommes de son âge et on n’a aucune preuve qu’il ait eu des relations avec des femmes avant de connaître Katia. Que le jeune Thomas ait eu de brûlantes expériences érotiques en Italie est possible, mais non avéré. Et cela importe peu, d’ailleurs, car l’union qu’il recherchait à travers le mariage était d’une tout autre nature. Cette alliance résulta de la volonté, fermement mûrie (même si elle se révélera vaine), de renoncer à ses penchants homosexuels.

De ces débuts pour le moins précaires est né un merveilleux amour, comme l’atteste avec force le fait que Thomas Mann n’ait pas eu à dissimuler longtemps ses préférences sexuelles devant son épouse. Lorsque, à près de 80 ans, il se prend d’une folle passion pour le garçon d’hôtel zurichois Franz Westermeier, Katia reste aussi placide qu’un quart de siècle auparavant face à ses amours de vacances avec Klaus Heuser – lequel avait même été l’hôte des Mann dans leur villa de la rue Poschinger, à Munich. Dans cette famille, le père était homosexuel, et cela fonctionnait ainsi. Cela fonctionnait-il bien ? Pour répondre à cette question, il faudrait connaître l’origine des nombreux malheurs – suicides, toxicomanie et dépressions – qui accablèrent les enfants de Thomas Mann (1) (et que la toute-puissance du père peut suffire à expliquer).

Cette femme sans laquelle Thomas Mann n’aurait pas eu la même vie, ni sur le plan matériel ni sur le plan intellectuel, se voit aujourd’hui consacrer deux biographies presque aussi fouillées l’une que l’autre. Celle de Inge et Walter Jens est la plus fiable ; s’appuyant exclusivement sur des sources de première main, elle est émaillée de nombreuses citations tirées de la correspondance que Katia entretenait avec sa famille ; celle de Kirsten Jüngling et Brigitte Roßbeck (2), un duo spécialisé dans les biographies féminines, est plus touffue, et partant plus riche en détails factuels, certes souvent tirés de la littérature secondaire. Il n’en demeure pas moins intéressant d’apprendre que Katia a traduit un roman de plus de mille pages de Thackeray, Vanity Fair. Achevée dans les années 1920, cette version parut dans les années 1950 dans une collection de littérature étrangère de la RDA.

Dans les deux ouvrages, la partie consacrée à la période antérieure au mariage est de loin la plus passionnante. L’histoire de la riche famille juive des Pringsheim, convertie au christianisme dès la génération des grands-parents de Katia, est en elle-même un sujet d’histoire culturelle très intéressant. Un rédacteur en chef de la revue satirique Kladderadatsch côtoie une pionnière du féminisme ; et l’amitié avec Georges II, le « duc Théâtre » de la cour de Saxe-Meiningen (3), fait bon ménage avec un wagnérisme de la première heure qu’Alfred, le père de Katia, défendit un jour à coups de chope de bière. La fortune légendaire de la famille, acquise dans les chemins de fer, servit de cadre au développement d’une étonnante liberté de mœurs : ni ses enfants ni sa femme n’ignoraient que le père, un professeur de mathématiques coureur de jupons, avait pour maîtresse une chanteuse d’opéra qu’il entretenait tout à fait officiellement. Cette intimité entre parents et enfants semble très moderne, et ce non-conformisme prépara mieux que tout Katia à l’aventure qu’elle allait vivre au côté de l’écrivain.

La future madame Mann avait six frères aînés et un frère jumeau, et grandit ainsi dans une ambiance très masculine. Elle avait une voix grave, était sportive, fut l’une des premières filles de Bavière à passer le baccalauréat et entreprit des études de sciences. Thomas Mann comprit qu’il trouverait en cette femme la compagne qu’il recherchait, et c’est ainsi que cet homme timide tenta sa chance, avec succès. Thomas Mann s’avouait au bout de quinze ans de mariage profondément reconnaissant envers sa femme « parce qu’elle n’était pas le moins du monde irritée ou blessée dans son amour si elle ne [lui] inspirait pas de désir, si le fait d’être étendu près d’elle ne suffisait pas à [le] mettre en état de lui procurer du plaisir, ou plutôt le plaisir sexuel ultime ». Thomas Mann parvint cependant à lui donner ce qu’elle désirait le plus : des enfants. Le caractère hétérodoxe du couple passa rapidement inaperçu, et la jeune fille aux yeux de braise se transforma bientôt en une pragmatique mère de famille et maîtresse de maison aux hanches généreuses.

Katia s’est acquittée de ce rôle avec une perfection toute bourgeoise. Un demi-siècle durant et d’un continent à l’autre, elle a réussi à organiser leur existence dans les différentes villas qu’ils ont occupées, à diriger les cuisinières et les femmes de chambre, à gérer les finances de son mari, à prendre en charge une grande partie de sa correspondance et à être pour ses six enfants une mère et une amie. La personnalité qui se dégage du Journal de Thomas Mann sort encore grandie de la lecture des deux biographies. Politiquement, Katia semble avoir été toujours un peu plus à gauche que son mari, fidèle en cela à ses origines ; lors du Noël 1917, tandis que Thomas travaillait encore aux Considérations d’un apolitique, mamie Pringsheim offrait à ses petits-enfants un roman pacifiste, Bas les armes !, de Bertha von Suttner. La profonde haine que le couple Mann vouait à l’Allemagne pendant la guerre est bien connue (4) : « Les derniers raids britanniques font vraiment chaud au cœur, écrit Katia en mars 1942 à son amie Molly Shenstone, surtout pour quelqu’un qui déteste autant les Huns que moi ! Tu as parfaitement raison, la haine est une nécessité absolue à notre époque. Je persiste à penser que les êtres qui n’exècrent pas ne sont pas non plus capables d’aimer, et voir les gens si fiers de l’absence de haine qu’on constate ici me rend complètement folle. »

 

Un esprit mordant

Les citations choisies par Inge et Walter Jens sont tellement savoureuses qu’on en vient à souhaiter la publication de la correspondance de Katia. Elle avait le don de l’observation et de la formule ; il est d’ailleurs bien connu que ses traits d’esprit forment la matière première de La Montagne magique. Ainsi décrit-elle Hugo von Hofmannsthal comme une sorte de maître des divertissements salzbourgeois : « Quant à notre cher Hugo, il se conduit en personnage de farce ; intendant des menus plaisirs à la verve infatigable, il vole sans répit de l’un à l’autre, avec une évidente prédilection pour les nobles, les attachés, les ambassadeurs et autres princesses roumaines. C’est aussi triste que dégradant ! Avec son embonpoint et les lunettes qu’il arbore, il fait un parfait avocat juif. »

Dans ses vieux jours, Katia Mann faisait plus que jamais penser à ces robustes squaws que les années n’altèrent pas, et elle fut aussi active qu’ont pu l’être au XXe siècle, pour la première fois dans l’histoire, les personnes âgées : elle voyageait loin, sillonnait, téméraire et vindicative, les environs du lac de Zurich au volant de sa voiture (5), et épargna à la postérité le spectacle d’une veuve défendant bec et ongles l’œuvre de son mari érigée en chasse gardée. Elle soutint avec sa fille Erika la publication de la correspondance de Thomas Mann et ne mit pas d’obstacles, par la suite, à l’édition de son Journal. D’un bout à l’autre de sa vie, elle se conduisit en individu libre.

 

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 4 mars 2003. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

Les Doors, etc.

La pensée du célèbre critique rock Greil Marcus prend parfois des détours tellement acrobatiques qu’on a l’impression en le lisant « de regarder un surfeur négocier une vague de vingt mètres, disparaître derrière sa courbure pendant une éternité, avant de resurgir à l’autre extrémité : on a presque envie de l’applaudir », écrit Dwight Garner dans le New York Times. Marcus a entrepris d’analyser l’œuvre des Doors au regard d’autres acteurs de la culture américaine – de Thomas Pynchon à Lady Gaga en passant par le pop art… Aucune révélation dans son livre ni trace d’hagiographie (Marcus est trop conscient de la piètre qualité de certaines des productions du groupe). Mais il parvient, en déterrant des enregistrements oubliés et en osant des analogies audacieuses, à éclairer l’aventure des Doors sous un jour nouveau. 

Génération Poutine

C’est un coup de pub dont se serait bien passé Oleg Kachine. En novembre 2010, alors qu’il venait d’envoyer à son éditeur le manuscrit de Roïssia vperdé, ce journaliste chargé de suivre l’opposition pour le quotidien Kommersant a été passé à tabac par deux inconnus près de son domicile à Moscou. Le caractère politique de l’agression – dont Kachine se tira avec un traumatisme crânien, deux phalanges arrachées et de multiples fractures – ne fait alors aucun doute pour ses partisans, qui vont manifester devant le siège de la police. « Après avoir découvert le roman, le lecteur pourra sans doute se faire une idée de ceux qui ont attenté à la vie de son auteur », prédit la quatrième de couverture de Roïssia vperdé, dont le titre même n’est pas innocent : Dmitri Medvedev avait fait de l’injonction « Rossia, vperiod » (« En avant la Russie ! ») un slogan de campagne en 2008, puis, après son élection, le titre d’une tribune où il annonçait ses mesures pour moderniser le pays. Sous la plume de Kachine, la formule devient parodique : « Roïssia vperdé », une expression complètement saugrenue dérivée du slogan original, ne veut rien dire mais est inscrite telle quelle sur les pancartes brandies par les enfants du roman. Ou plutôt, par les cobayes du roman…

Car ces gosses se sont vu inoculer un redoutable « vaccin de croissance » mis au point par un certain Karpov – jeune scientifique un peu fou qui espérait en retirer beaucoup d’argent, mais a été grugé par des hommes d’affaires véreux. La substance a finalement atterri dans les mains de dignitaires sans scrupules qui ont décidé de la tester en secret sur les pensionnaires d’un orphelinat. En quinze jours, ceux-ci atteignent leur taille adulte et prennent l’apparence de trentenaires. Mais leur intelligence reste celle d’un enfant moyen… L’opportunité rêvée pour leur inculquer l’idéologie du Kremlin ! Aussi improbable que soit sa trame, cette fable a selon le site Openspace.ru un « aspect documentaire » indéniable : jeunes embrigadés dans des mouvements ultranationalistes, détournements de fonds publics, fonctionnaires corrompus, agents des services secrets reconvertis en hommes de main mafieux, journalistes aux ordres et opposition muselée… Roïssia vperdé brosse un portrait tristement réaliste de la Russie des années Poutine. C’est même, selon Openspace.ru, « le meilleur livre jamais écrit sur cette époque où les discours modernisateurs ne sont là que pour tromper le peuple ». Un ouvrage certes remarquable, mais pas très accessible, nuance le quotidien Vedomosti : « Kachine est un chroniqueur brillant, son livre est aussi incisif et intransigeant que ses articles, mais sa lecture n’est pas aisée. Chaque phrase a un sens caché et fait allusion à un article, une note de blog ou une polémique plus ou moins retentissants. Il multiplie les clins d’œil à des romans contemporains, et les caricatures plus ou moins amicales de ses confrères journalistes… Si bien qu’un lecteur qui ne serait pas au fait de l’actualité risque de ne pas tout saisir. » 

Le double jeu pakistanais

Le nom du Lashkar-e-Taïba (« L’Armée des pieux ») est apparu dans la plupart des journaux occidentaux après les attentats de Bombay en novembre 2008 (1). L’organisation avait pourtant une longue histoire derrière elle, que le chercheur Stephen Tankel rappelle dans un livre qui est, aux yeux du Sunday Times, l’« étude à ce jour la plus détaillée et la plus imposante » sur le mouvement. « Le Lashkar-e-Taïba (LeT) est issu d’un groupe de combattants pakistanais qui, après avoir affronté les Soviétiques en Afghanistan, formèrent un ensemble d’organisations militaires, politiques et sociales dont le but était de promouvoir une pratique rigoriste de l’islam et de combattre la présence indienne au Cachemire », explique Brian M. Downing sur le site Asia Times. Toujours enclin à déstabiliser son ennemi juré, le Pakistan – « l’auteur évite souvent d’accuser spécifiquement l’armée ou les services secrets du pays » – a permis au LeT de prospérer sur son sol. À Muridke (près de Lahore), ses militants gèrent « un large éventail de services sociaux (écoles, dispensaires, etc.), à l’image du Hamas en Palestine ». Et cela alors même que le LeT est officiellement interdit… L’hebdomadaire indien Tehelka explique : « Après 2001, lorsque la pression internationale s’est accrue sur le Pakistan pour réduire le nombre de groupes terroristes opérant depuis son territoire, ce dernier a rangé le Lashkar dans la catégorie des “bonnes” organisations djihadistes et l’a autorisé à poursuivre ses activités en subissant un minimum de contraintes. » En échange de quoi ses membres devaient cantonner leurs opérations au Cachemire. Mais pourquoi, alors, les services secrets pakistanais auraient-ils aidé à l’organisation des attentats de Bombay, derrière lesquels les experts n’ont pas manqué de voir leur main ? Tankel pense qu’ils ont ainsi voulu apporter des gages au LeT et « le dissuader de se joindre aux attaques que mènent les talibans pakistanais contre l’État et l’armée du pays », rapporte Downing. 

1. Cette spectaculaire série d’attaques coordonnées en divers lieux de la ville a fait 173 morts.

Vers un nouveau modèle japonais ?

Le Japon a connu de pires catastrophes. Le séisme qui a ravagé la région de Tokyo et Yokohama en 1923 a fait 140 000 morts et les bombes atomiques lâchées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 en ont fait 200 000. Pour dévastateur qu’il fût, le raz-de-marée de 2011 a causé 16 000 morts. Pourtant, comme en témoignent les articles et entretiens que nous publions, le traumatisme vécu par le pays est jugé par les écrivains et autres intellectuels d’une ampleur comparable à celui éprouvé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a trois raisons à cela, semble-t-il.

D’abord les perceptions ont changé : même si cette tragédie est finalement limitée dans ses effets immédiats, elle est l’événement le plus terrible vécu par ce pays depuis soixante-six ans, soit près de trois générations. Pour la majeure partie de la population, il n’y a pas de précédent. Le changement de perception vient aussi de l’évolution du niveau de vie et du confort, sans commune mesure avec ce que la société nippone connaissait dans la première moitié du XXe siècle. Comme l’observe un écrivain âgé, qui a vécu enfant la Seconde Guerre mondiale, les transformations du mode de vie furent telles que le principal risque ressenti par les Japonais ces dernières décennies était psychologique : les troubles mentaux associés à une société « déjantée », en perte de repères. Littérature et cinéma en ont fait leur miel. D’une certaine façon, l’événement a remis les pendules à l’heure, il a ramené les Japonais à la réalité physique.

Deuxième raison pour laquelle ce séisme localisé a été et continue d’être vécu comme un traumatisme national : la conjonction inédite de deux types de catastrophe, l’une naturelle, l’autre d’origine humaine, liée au progrès technique. De surcroît, l’humain n’est pas ici l’étranger, comme à Hiroshima, mais le Japonais lui-même, si fier des prouesses technologiques de son pays. Comme l’a confié Haruki Marukami à un journaliste du New York Times, l’accident nucléaire de Fukushima, résultat d’une consternante accumulation de négligences, est une « blessure que les Japonais se sont infligée eux-mêmes (1) ».

Ce qui nous conduit à la troisième raison : le drame s’est produit à un moment déjà très douloureux pour l’amour-propre de la nation. Ce pays qui a en effet efficacement rivalisé avec les États-Unis dans de nombreux domaines, au point de faire croire à certains qu’il prendrait l’avantage, vit depuis une vingtaine d’années sous le signe de la stagnation. Après avoir connu ses trente glorieuses, l’économie japonaise n’a plus progressé que de manière poussive depuis 1990 et la crise financière de 2008 l’a plongée dans une récession profonde. Symbole fort, ce « satellite de la grande civilisation chinoise » (p. 35) a appris en 2010, à la veille du séisme, que son économie pesait désormais moins que celle de la Chine. Aujour­d’hui, le pays renoue avec l’impensable, un déficit commercial. Et dans toutes les strates de la société se fait sentir l’ombre portée du vieillissement et du déclin démographique.

Mais « il n’y a pas de nuit sans qu’un autre jour se lève », écrit un poète (p. 27), et les textes que nous avons rassemblés dans ce dossier témoignent tous du choc salutaire engendré par le désastre. Un nouveau Japon est à inventer, fondé sur des bases plus saines, sur une conscience de soi plus lucide. « Les gens ne voient plus l’Amérique comme un modèle, dit encore Marukami. Nous n’avons plus de modèle. Il nous revient d’établir le nouveau modèle ». Wishful thinking ?

 

Dans ce dossier :

Fuite poétique à Fukushima

À vrai dire, j’étais un peu inquiet, confie le poète Ryôichi Wagô. Je ne savais pas si les sinistrés allaient accepter mes poèmes. Je me demandais s’ils n’allaient pas trouver cela proprement pénible, ou déprimant, ces sentiments jetés sans pudeur immédiatement après la catastrophe, comme par irritation.

Son inquiétude s’est révélée sans objet. Dans les centres d’accueil, les réfugiés ont fait circuler ses textes sur Twitter avant de les transcrire sur papier. Au mois de juin, ses tweets ont été réunis en deux volumes, Shi no tsubute (« Jets de cailloux ») et Shi no mokurei (« Poèmes pour un hommage silencieux »), qui forment une sorte de trilogie avec un autre livre, Shi no kaikô (« Retrouvailles en poèmes »), qui mélange poèmes et témoignages. Depuis, ces trois ouvrages connaissent un immense succès. Catastrophe et poésie : sans doute la réalité de ce désastre ne pouvait-elle mieux s’exprimer que sous cette forme.

Songeons au triple cataclysme qui a frappé Fukushima, où le poète est né, a grandi et habite aujourd’hui encore. Destructions instantanées provoquées par le séisme puis le tsunami, dégâts causés par l’accident de la centrale nucléaire et qui vont avoir une durée de vie vertigineuse. L’instant et l’éternité y sont contenus. C’est la figure même de la poésie. C’est le poème trop parfait, celui qu’écrirait un démon. Dans les premiers tweets de Ryôichi Wagô, rédigés cinq jours près le tremblement de terre et postés alors même que se produisaient des répliques de magnitude 4 ou 5, pendant au moins une semaine, la tonalité principale est celle de la colère :

Ah ça t’a pas plu ? Tiens, je vais te détruire et te laisser en pièces.
18 mars, 6 h 01

Jusqu’à ce que cette catastrophe se produise, j’avoue que je pensais n’avoir peut-être plus besoin d’écrire de poèmes, poursuit Ryôichi Wagô. J’ai commencé à faire de la poésie à 20 ans, j’ai reçu plusieurs prix et, à 30 ans passés, j’ai également commencé à recevoir des commandes pour des formes de récit plus grand public. C’est ainsi que je me suis consacré à d’autres types de textes, des essais notamment. En fait, les occasions d’écrire des poèmes se faisaient de plus en plus rares. Mais la catastrophe a tout bouleversé. Entre le 11 et le 16 mars, avant de me lancer sur Twitter, j’ai noté des phrases dans un cahier. Cela répondait au désir de mettre en mots ce qui se passait, mais je me suis rendu compte que ce que j’écrivais ressemblait de plus en plus à ce qu’on peut appeler poésie. À cet instant, au fond de moi, j’ai pensé : « En fait, je veux écrire des poèmes. Je vais les écrire même si personne ne les lit. »

Après la catastrophe, je suis resté trois jours dans un refuge avec ma femme et mes enfants, mais après l’explosion des réacteurs no 1 et no 3 à la centrale de Fukushima, les 12 et 14 mars, ma famille a quitté la région et j’ai choisi de rester à la maison, puisque j’avais mon travail à l’école et que mes parents demeuraient également chez eux dans la même ville. La région de Fukushima a été un important lieu de refuge pour les populations évacuées de Tokyo après les bombardements à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et déjà lors du grand tremblement de terre du Kantô en 1923 (1).

Ma famille qui évacue la ville, moi qui reste. J’imagine que tous ceux qui ont vécu cette situation ont ressenti la même chose, l’idée de l’ultime séparation. Exactement comme pendant la guerre, je suppose. Je suis né à la fin des années 1960, mais il m’arrive encore, plusieurs mois après la catastrophe, de penser : « Juste après la guerre, cela devait être comme ça aussi. » Me retrouvant seul à la maison le 16 mars, je me suis mis à écrire des tweets. Jusqu’alors, je ne concevais la poésie que sur du papier. La force des mots ne venait pas si je n’écrivais pas à la main. Mais après le séisme, le tsunami et l’explosion de la centrale, j’ai pensé « C’en est fini de nous », tout ce que je considérais comme « absolu » s’est écroulé, comme le mythe de la sûreté nucléaire. Des expressions que je n’aurais jamais utilisées avant la catastrophe comme « ne jamais renoncer » ou « il n’y a pas de nuit sans qu’un nouveau jour se lève » me sont venues. D’une certaine façon, j’ai l’impression d’avoir ressenti une vraie liberté, dans le sens où je n’étais plus entravé par le souci du jugement des lecteurs.

Quand j’y repense, il me semble qu’au moment où j’ai commencé à écrire sur Twitter, j’étais en état d’aphasie. J’étais revenu à l’âge de 12 ans. J’avais perdu mon regard d’adulte, et seules des expressions irréfléchies surgissaient. Emporté par la passion, j’avais perdu ma raison de poète. Ce qui reflétait mes conditions de vie réelles, n’ayant plus accès à l’eau courante ou à l’essence. Il faut ajouter les répliques incessantes et une radioactivité d’environ vingt microsieverts par heure à l’extérieur (2). Certes, écrire, c’était en quelque sorte oublier. Mais ce qui me rivait finalement à l’écran de mon mobile, enfermé à la maison sans pouvoir sortir, c’était le désir de laisser une trace d’avoir été dans ce monde.

Je ne pouvais m’empêcher de me rappeler ce que m’avait dit un jour l’écrivain Mitsuharu Inoue, que j’admire : « Écris, écris, c’est par là que tu vas te fabriquer (3). » J’avais l’impression d’être revenu à l’époque où j’habitais à Minami-Sôma, pour mon premier poste d’enseignant. Dans cette petite ville portuaire, tout ferme à 19 heures. C’est là que j’ai vraiment commencé à rédiger de la poésie. À l’époque, je n’avais pas de lecteurs. Mais j’aimais écrire. Les fondations de mon œuvre se sont construites au cours des longues nuits passées à Minami-Sôma. J’ai peut-être retrouvé l’intensité de mes textes de l’époque. »

C’est une nuit calme. Une nuit
vraiment très calme. L’haleine
de la radioactivité.

17 mars, 22 h 47

D’abord le grondement de la terre.
Et puis, ça secoue. Quelque chose s’ébat un instant. Tu vois, ce calme est rempli de vacarme. Écoute, la réplique arrive.

17 mars, 23 h 32

Le 9 avril, environ un mois après la catastrophe, Ryôichi Wagô met un terme à la série Shi no tsubute (« Jets de cailloux »). Il entame un nouveau cycle, qu’il intitule Shi no mokurei (« Poèmes pour un hommage silencieux »). Contrairement aux poèmes Shi no tsubute, qui étaient comme le dépôt laissé par le flot de ses sentiments, cette collection a pour thème le dialogue avec les morts.

J’avais commencé à tweeter sans penser à la présence éventuelle de lecteurs, raconte-t-il, mais le nombre des inscrits a augmenté à une vitesse incroyable. Ils étaient déjà cinq mille le 21 mars. À ce moment-là, j’ai senti de nouveau qu’il y avait des gens pour lire mes textes. Et je me suis dit : « Je peux tout donner alors, sortir tout ce que j’ai en moi. » J’ai aussi commencé à saisir les règles qui prévalent dans l’univers de Twitter. J’ai compris que le retour est incomparablement plus fort quand j’écris directement, en improvisant, comme une sorte de performance en direct, plutôt que si je transcris des notes prises au préalable. Alors je me suis mis à annoncer l’heure à laquelle je publierais mes tweets. Je me suis également aperçu que les réactions étaient plus nombreuses si j’utilisais des expressions propres à la poésie contemporaine, des mots du genre « la cellule psychologique et charnelle », plutôt que les mots directs et simples de mes premiers tweets. Toutes ces « découvertes » m’ont encouragé.

J’ai ainsi petit à petit retrouvé la raison et l’objectivité du poète. J’ai eu besoin de « pensée ». Il n’était plus nécessaire d’être dans un état désemparé, un état de colère ou de tristesse. Je voulais écrire quelque chose qui puisse servir de repère face à la question « Comment continuer à vivre ? », et formuler une réponse capable de résister aux blessures provoquées par la catastrophe et l’accident de la centrale, dont on ne voit pas la fin (4). Le thème de l’apaisement des âmes et du dialogue avec les morts s’est alors imposé à moi. C’est devenu une sorte de manifeste de ma posture littéraire, et je déclare dans ce livre que je continuerai la poésie.

Pour écrire Shi no mokurei, j’ai voulu me rendre à Minami-Sôma, le point de départ de mon œuvre. J’ai voulu aussi visiter d’autres lieux sinistrés, aller dans la baie de Matsukawaura où mon père m’emmenait souvent pêcher quand j’étais enfant.

Là-bas, les maisons de mes anciens élèves, que j’allais visiter en tant qu’enseignant, n’existaient plus, ni les familles. Seul soufflait le vent. Dans cette atmosphère de désolation, j’ai réalisé que j’échangeais quelques mots avec les défunts : « Ah ! ici le tsunami est venu. Vous avez dû souffrir. » C’est là que le thème du « dialogue avec les morts » s’est imposé comme une évidence. Plus tard, j’ai entendu que beaucoup de gens disaient : « Quand le vent souffle, on n’arrive pas à s’endormir, car c’est comme si les morts pleuraient. » Le printemps est une saison cruelle.

Dans un refuge de Kesennuma,
un enfant qui a perdu sa mère
est endormi, son cahier ouvert.
Il a écrit : « Maman, j’espère que je te reverrai. »
Je m’incline en silence. Les larmes.

(Shi no mokurei)

Je m’incline devant une tête
de poisson. Qu’as-tu vu, dans
le tsunami, qu’as-tu vu qui
ne t’a laissé que la tête.
Vanité, vanité.

(Shi no mokurei)

Shi no kaikô (« Retrouvailles en poèmes ») a été écrit après les deux autres séries, en insérant des entretiens avec les sinistrés. Lorsque je me suis rendu à Minami-Sôma, j’ai rencontré des connaissances de l’époque où j’y habitais. La première personne que j’ai vue était l’un de mes anciens collègues. « Qu’es-tu venu faire là aujourd’hui ? », m’a-t-il demandé. « Je suis venu voir. » Le genre de réponse qui pouvait fort bien mettre en colère les habitants de ce lieu sinistré. Il m’a pourtant dit : « Tu as raison. Il faut que tu regardes. » Les parents de ce collègue étaient là aussi, et son père a fait une plaisanterie sous forme de jeu de mots : « À cause du tremblement de terre, les maisons de Sôma se sont écroulées, beaucoup de tuiles [kawara] sont tombées. Mais les gens d’ici réparent leur maison et habiteront de nouveau ici. Sôma ne changera pas [kawara-nai : il n’y a plus de tuiles]. » Ça m’a fait rire, et j’ai compris que les sinistrés n’avaient pas perdu leur sens de l’humour. J’ai saisi la différence de tempérament qu’il y avait entre le Fukushima où je vivais et les régions côtières plus durement frappées par le tsunami. Alors je me suis demandé ce que je pouvais faire, et la réponse était de réaliser des entretiens.

Shi no kaikô a pour thème le « dialogue avec les vivants ». Dans un poème de Kenji Miyazawa (À vous les étudiants), il y a ce passage : « Vous, les nouveaux poètes, recevez une nouvelle énergie diaphane des tempêtes, des nuages et de la lumière, et montrez à l’humanité et à la Terre la forme qu’elles doivent prendre » [lire ci-dessous « Le poète des tsunamis »]. Des tempêtes, des nuages et de la lumière. Fukushima a été complètement dévastée, ravagée par une tempête de cauchemar, elle est aujourd’hui encore [août 2011] recouverte d’un épais nuage. Je voudrais que Shi no kaikô soit la lumière, mais ça ne sera pas une lumière radieuse qui descend du ciel. Compte tenu de la situation actuelle, une telle lumière n’est pas possible. Mais je voudrais au moins qu’une trouée dans le nuage laisse passer un rai de lumière. C’est ce désir qui a engendré le thème du « dialogue avec les vivants », la possibilité de regarder vers l’avenir, même s’il est encore impossible de porter un espoir aujourd’hui.

M’être trouvé face à la mort m’a sans doute permis de renaître. Contrairement aux poèmes abstraits écrits par celui que j’étais avant la catastrophe, les trois livres que j’ai publiés en juin 2011 ont un objectif clair. Avant, je me battais contre quelque chose d’invisible. Cela pouvait être la situation de la poésie contemporaine japonaise qui ne permet aux textes de n’être lus que par une poignée de lecteurs, ou le formalisme dans lequel cet art tombe tout en aspirant à la liberté. Depuis la catastrophe, l’objectif a changé. Il est devenu : « Notre vie qui est ici », notre vie à Fukushima, blessée par le désastre. Parce que, malgré tous ces malheurs, je ne peux que continuer à vivre et écrire ici, à Fukushima.

Cet entretien est paru dans la revue Kotoba à l’au­tomne 2011. Il a été traduit par Ryôko Sekiguchi.

Le panthéon de Coetzee

« L’approche de l’essai littéraire par J.M. Coetzee est celle d’un gourmet rigoureusement sélectif. Tandis qu’un gourmand comme John Updike consomme avec plaisir, puis s’efforce de recréer son festin dans une prose sensuelle, Coetzee mange son plat du bout des dents et lui donne des coups de fourchette. Il vérifie la recette, envisage d’autres ingrédients possibles, puis résume les conclusions dans un style froid et distancié. » C’est ainsi que, dans le New Criterion, Tess Lewis présente les Chroniques littéraires du romancier sud-africain. Après Doubler le Cap (Seuil, 2007), il s’agit de son deuxième recueil d’essais. La plupart sont parus à l’origine dans la New York Review of Books entre 2000 et 2005, « une période, rappelle Melinda Harvey du Sydney Morning Herald, qui a vu l’auteur quitter l’Afrique du Sud, recevoir le prix Nobel de littérature, publier quatre livres et devenir citoyen australien ».

Ces Chroniques littéraires sont consacrées à des écrivains aussi divers qu’Italo Svevo, Robert Musil, ou Graham Greene. Dans The Australian, Geordie Williamson relève tout de même un tropisme « largement européen », notamment dans la première partie du recueil : « Coetzee semble s’être donné pour tâche d’enregistrer les répliques de ce séisme que le philosophe Edmund Husserl a appelé “la crise de l’humanité européenne”. » Il « excelle lorsqu’il se penche sur les romanciers du défunt Empire austro-hongrois », précise Tess Lewis. La fascination du Sud-Africain, parfait germanophone, pour les écrivains d’Europe centrale « n’est pas exactement une surprise – ils constituent, à l’instar d’un Walter Benjamin, d’un Joseph Roth ou d’un Paul Celan, un séduisant panthéon de génies martyrisés –, mais elle va à l’encontre de l’intuition, tant leur manière d’écrire et de penser semble aux antipodes de la sienne. D’un point de vue intellectuel, Coetzee a été façonné par le moralisme rigoureux et torturé de ses ancêtres calvinistes, et par les dilemmes politiques de l’apartheid. Dans ses romans, il emprunte avant tout au style dépouillé et au pessimisme métaphysique de Samuel Beckett. Sa sensibilité semble assez éloignée de celle de la Mitteleuropa », estime Adam Kirsch dans le New York Sun.

Mais peut-être est-ce précisément cet éloignement qui lui permet cette acuité de regard ? Coetzee fait la part belle au contexte historique, aux détails biographiques et cite peu les textes. « Le résultat est superbement informé et toujours lucide, rien de moins qu’érudit », estime Elisabeth Lowry dans le Times Literary Supplement.

Dans la seconde partie du recueil, Coetzee s’intéresse à ses contemporains. « Il est probablement le prix Nobel qui a le plus écrit sur ses pairs, notamment Gabriel García Márquez, V.S. Naipaul, Saul Bellow, Günter Grass et Nadine Gordimer », remarque Adam Kirsch, avant d’ajouter que cette collégialité ne l’empêche pas de se montrer critique : « Il n’a pas peur, par exemple, de dire que le dernier livre de García Márquez, Mémoires de mes putains tristes, pose un problème éthique quand il raconte d’une façon idéalisée la séduction d’une fille de 14 ans par un homme de 90. » 

L’art des adieux

La romancière Judith Hermann s’est fait con­naître avec Maison d’été, plus tard (Albin Michel, 2001), où elle avait su saisir l’état d’esprit libre et évanescent de la bohème trentenaire du Berlin des années 1990. Depuis, elle publie deux livres par décennies. Alice, le dernier en date, se situe entre le recueil de nouvelles et le roman. Les cinq récits qui le composent ont pour point commun l’héroïne éponyme et la mort. Ils sont comme cinq chapitres portant chacun le nom d’un homme lié à Alice et qui meurt, va mourir ou est déjà mort. On trouve Micha, l’ancien amant, atteint d’un cancer ; Conrad, ami et figure paternelle, qui décède brusquement ; Malte, l’oncle qui s’est suicidé il y a plus de quarante ans…

Pour Roman Bucheli du Neue Zürcher Zeitung, il s’agit avant tout d’un ouvrage sur l’« art des adieux » : « Chacune de ces disparitions fait perdre à l’héroïne un lien au monde. Mais la mort, au fond, n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est comment s’en sortent ceux qui restent, ce que la perte leur fait, comment ils s’y retrouvent. » Une opinion partagée par Iris Radisch, dans Die Zeit : « Alice montre comment les femmes survivent à tout, et notamment aux hommes. »

Pour l’amour des détails

Jirô Taniguchi est un auteur de mangas qui prend son temps. Son dernier ouvrage lui a demandé près de trois ans de travail. Il s’intitule Furari. Sorti au Japon au printemps 2011, il vient de paraître en France. On y retrouve son style unique, très influencé par la bande dessinée européenne. « Taniguchi a le sens du détail et le désir d’être le plus près possible de la réalité », note Tôyô Keizai. En choisissant de situer son intrigue au XIXe siècle, quelques années avant l’ouverture du pays et le début de sa modernisation, à partir de 1868, l’auteur a placé la barre assez haut. Pour parvenir à la perfection dans le rendu des détails de la vie quotidienne et de l’environnement dont il est si friand, Taniguchi a dû entreprendre des recherches encyclopédiques. « Comme dans un essai, il évoque, en seize chapitres, les animaux, la flore, les hommes ordinaires ainsi que les personnalités du moment, et ce d’une façon on ne peut plus intéressante », poursuit l’hebdomadaire économique.

Il a choisi de s’inspirer d’un personnage historique pour camper le héros de son histoire et de faire apparaître d’autres célébrités de l’époque, notamment le poète Issa Kobayashi, célèbre pour ses haïkus. Même s’il n’est jamais cité, le nom de ce personnage central qui arpente les rues d’Edo (l’ancienne Tokyo) en comptant ses pas n’est autre que le géographe Tadataka Inô. Ce dernier a établi la première carte du Japon en mesurant le pays avec ses pas. Sa profession n’a guère d’importance, si ce n’est qu’elle justifie les déambulations de l’homme dans la ville. Taniguchi reprend ainsi l’idée qu’il avait développée, il y a vingt ans, dans L’homme qui marche (1) (Casterman, 1995). Il invitait les lecteurs à se poser et abandonner cette course à l’argent dont le pays était alors le champion. Hasard du calendrier, Furari est paru au moment où le Japon, frappé durement par le séisme et le tsunami du 11 mars, semble avoir décidé de se poser et réfléchir à son avenir. Une raison supplémentaire de lire « cette œuvre pleine de sensibilité », estime Tôyô Keizai.

 

Cette étoile chère aux Italiens

Les Irlandais ont un trèfle, les Anglais une rose, les Français un coq… Et les Italiens ? Beaucoup l’ignorent, mais eux aussi ont un emblème national : la Stella d’Italia, « l’Étoile d’Italie », qu’explore cet essai de l’historien d’art Giovanni Lista. Comme le remarque malicieusement La Stampa, l’étoile en question « remonte à la nuit des temps ». Plus exactement au VIe siècle avant notre ère, lorsque le poète de langue grecque Stésichore imagina l’étoile de Vénus, Hespéros, guidant Énée vers son futur royaume – d’où le nom grec de l’Italie : Hespérie. Reprise par Varron et Virgile, la légende en nourrit une autre : celle de l’astre de Jules César, lequel se prétendait descendant d’Énée et de Vénus. À la fin du XVIe siècle, lorsque Cesare Ripa établit son grand répertoire des figures allégoriques (le célèbre traité Iconologie), il conçut pour l’Italie « une femme très belle », « la tête couronnée de tours crénelées » et surmontée du « bel éclat d’une étoile ». Italia, l’allégorie moderne du pays, était née. Représentée par de nombreux artistes (notamment le sculpteur Antonio Canova), la femme couronnée de tours serait érigée en symbole national au cours du Risorgimento. Quant à son étoile, elle fut officiellement déclarée emblème de la République italienne en 1948.