Un bon vieux roman d’amour

Après Virgin Suicides (adapté au cinéma par Sofia Coppola) et Middlesex (prix Pulitzer 2003), Jeffrey Eugenides vient de publier son troisième roman en dix-huit ans. L’héroïne, une étudiante en lettres un rien bas-bleu, a le choix entre deux prétendants : l’un, brillant et charismatique, est pauvre et souffre de troubles bipolaires ; l’autre, gentiment mystique, est bien sous tous rapports. C’est le plus dysfonctionnel qui l’emportera. « L’intrigue est tellement vieux jeu qu’elle pourrait porter un corset », s’amuse le Washington Post. Et c’est le but ! Le roman se réclame en effet des classiques anglais du XIXe siècle (ceux d’une Jane Austen ou d’une George Eliot) où le thème du mariage occupait une place centrale – la fameuse « intrigue matrimoniale » du titre. Un parti pris risqué, tant les deux institutions (le mariage et le roman) ont depuis été malmenées… Ce que souligne d’ailleurs Eugenides en situant son triangle amoureux dans une prestigieuse fac américaine au début des années 1980 – en pleine célébration de la révolution sexuelle et des théories de la mort du roman ! Il le fait visiblement avec talent : la presse américaine a dans l’ensemble bien reçu cette version contemporaine du roman sentimental.

Keiichirô Hirano et Yoshikichi Furui : « Creuser de nouveaux thèmes existentiels »

Keiichirô Hirano. Les 30 avril et 1er mai 2011, un mois et demi après le séisme, je me suis rendu dans plusieurs zones sinistrées du Tôhoku [la région nord-est de l’Archipel, la plus touchée], et j’ai écrit un texte intitulé « Distance jusqu’au sinistre ». Vous vous êtes aussi exprimé par écrit à plusieurs reprises, notamment avec la nouvelle « Où est passé l’enfant ? », dans laquelle vous superposez l’expérience du séisme et vos souvenirs des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Je suis né dans la région de Nagoya, et j’ai passé mon enfance dans le nord de Kyûshû avant de résider à Kyôto pendant mes études. Je me suis donc toujours considéré comme un homme du Japon de l’Ouest. La région du Tôhoku m’est souvent apparue lointaine. Pourtant, depuis la catastrophe, nous nous en sommes rapprochés avec ce sentiment de partager une situation critique, tout en nous en éloignant davantage car nous n’avons pas vécu le séisme…

Yoshikichi Furui. Même nous, résidents de Tokyo, nous avons du mal à imaginer comment les gens vivent actuellement dans cette partie du pays.

K. H. Je ressens très fortement le sentiment de frustration qui existe dans les régions qui n’ont pas subi la catastrophe, qui voudraient faire quelque chose pour les sinistrés et ne le peuvent pas. Je vis depuis plusieurs années à Tokyo, dont l’atmosphère a complè­tement changé depuis l’accident de la centrale nucléaire. L'atmosphère est devenue dépressive, même si des slogans comme « Courage Japon » fleurissent çà et là pour prouver le contraire.

Y. F. Il serait préférable pour nous de demeurer un certain temps dépressifs, car la véritable reconstruction ne pourra commencer que si nous tou­chons le fond.

K. H. Cette réflexion est-elle liée à votre expérience de la Seconde Guerre mondiale ?

Y. F. En effet. Je me souviens qu'après une attaque aérienne, l’ambiance était presque nonchalante par rapport à aujour­d’hui. Nous avions le temps de fouiller les décombres des maisons incendiées pour y repêcher le moindre objet encore utilisable, et de nous fabriquer des baraques en tôle pour y habiter pendant un mois s’il le fallait. Tandis que cette fois, la terre n’a pas été brûlée, mais lessivée. Sur les décombres du tsunami, une vie même précaire est impossible à bâtir.

Une perception chamboulée du temps et de l’espace

Y. F. À Tokyo, le 11 mars, quand les trains ont été arrêtés, tout le monde a eu énormément de mal à rentrer chez soi. Un trajet quotidien de moins d’une heure s’est transformé en marche à pied de quatre heures. Cela a provoqué une sensation temporelle inconnue jusqu’alors.

K. H. Je dirais même que le séisme a provoqué une grande rupture dans la temporalité. Dans les années 2000, l’avènement d’Internet nous avait donné l’impression d’un pseudo-dépassement du temps et de l’espace, mais le séisme nous a ramenés à la réalité physique.

Y. F. Je sais bien qu’il faut éviter de comparer Tokyo sous les bombes pendant la Seconde Guerre mondiale et la région Nord-Est sous le tsunami, mais pour quelqu’un de ma génération, il faut remonter à l’expérience des bombardements aériens pour voir disparaître un espace aussi considérable. En 1992, lors de travaux de construction dans le quartier commerçant de Togoshi Ginza à Tokyo, une bombe de 250 kilos a été trouvée à cinq mètres sous terre. Une unité de déminage a fait évacuer 6 000 habitants sur un rayon de 250 mètres pour pouvoir la désamorcer. Tout s’est bien passé, mais j’ai frémi en pensant que j’habitais alors à moins d’un kilomètre et demi de son point d’impact. Et quand vous êtes au fond d’un abri anti-aérien et qu’une bombe est larguée, même à 5 kilomètres de distance, vous avez l’impression qu’elle va vous tomber sur la tête. Le 14 avril, puis le 24 mai 1945, le sud-ouest de Tokyo a été bombardé. Le 24 mai, la maison que j’habitais a brûlé. Mais quand je songe que, l’une ou l’autre de ces deux nuits, une bombe de 250 kilos est tombée à moins d’un kilomètre et demi de chez moi, je me dis que je suis encore en vie parce qu’elle n’a pas explosé.

Là, je suis face à la question de ce qu’est le temps, puisque je ne sais plus si quarante-sept années se sont véritablement écoulées depuis ou pas. Sans vouloir me référer à Être et Temps de Heidegger, c’est une expérience qui m’a fait sentir que l’être n’existe qu’à l’intérieur d’une « temporalité ». Au moment du tremblement de terre, le 11 mars, j’étais à ma table de travail en train d’écrire une nouvelle. Je suis resté un certain temps à mesurer, à évaluer la secousse. L’impression ressemblait énormément à celle que je ressentais lorsque je tentais de deviner à quelle distance une bombe allait tomber. À un moment donné, je me suis senti dépasser les limites de ma capacité de perception.

Si quelqu’un m’avait observé à ce moment-là, comme je n’ai pas bougé de ma table de travail, il aurait pu dire que je faisais preuve d’un sang-froid remarquable. En réalité, j’étais pétrifié d’effroi. J’ai eu beaucoup de mal à terminer « La forêt des arbres morts », la nouvelle que j’écrivais alors. Ma perception du temps avait été chamboulée, je ne pouvais m’empêcher de penser que des expressions comme « l’autre fois », « un jour » ou « trois mois auparavant » n’avaient plus de sens puisque le temps pouvait basculer en un instant.

K. H. Pour revenir à votre nouvelle Où est passé l’enfant ?, si je comprends bien, ce n’est pas l’écriture qui a ravivé le souvenir de la guerre. C’est le 11 mars qui vous ramené au moment des attaques aériennes.

Y. F. Le moi qui avait 7 ans au moment du bombardement de Tokyo et le moi qui en a 73 aujourd’hui se sont confondus, et je me suis demandé ce qu’était cette durée qui les séparait. Ce faisant, rendre cohérente la temporalité romanesque m’a soudain paru une démarche purement technique et sans nécessité. Car depuis le séisme, je sens en permanence qu’« autrefois » et « maintenant » sont identiques et cela m’est très douloureux.

Peut-on encore écrire ?

Y. F. Le « temps existentiel » ne m’in­téresse plus. Face à ce type de temporalité, il n’est plus question d’écrire des romans !

K. H. Depuis l’époque moderne, le temps est divisé et partagé de façon rationnelle. Cette régularité fait peser une énorme pression sur les individus.

Y. F. Plus on essaie de faire quelque chose avec le temps, plus il se déstructure. J’imagine que les sinistrés qui ont échappé de justesse à la mort, ou ceux qui ont perdu leur famille doivent être face à un temps dont ils ne savent pas quoi faire. De l’extérieur, leur état d’hébétude doit donner l’impression qu’ils ont oublié et pensent à autre chose. Le temps s’écoule-t-il uniformément pour eux ? Ce doit être atroce… Et voilà, encore une pensée qui m’empêche d’écrire.

K. H. Plus j’écris et moins je comprends le roman. Par quoi un livre doit-il commencer, par quoi doit-il se terminer ? Que doit-il se passer entre l’instant où le lecteur entame la lecture de la première page et celui où il tournera la dernière ?

Y. F. Quand on se sent coincé dans son écriture, c’est souvent lié aux questions de temps et d’espace. On finit alors par oublier la narration. Je sais bien qu’un roman a besoin de phrases affirmatives. Les lecteurs auraient du mal à saisir le fond si l’on employait le seul conditionnel. Néanmoins, dans une situation comme la nôtre, il est très difficile d’être catégorique en quoi que ce soit.

K. H. Pourtant, dans vos romans, l’introduction du doute vous permet souvent d’approcher la clarté.

Y. F. Mais dans la situation actuelle, ce procédé perd sa raison d’être. Les phrases elles-mêmes se désagrègent.

K. H. Je suppose que les lecteurs attendent désormais que quelque chose s’élabore par l’écriture. Reste à savoir si cela s’élabore dans le sens de la communication, c’est-à-dire de la relation avec les autres, ou dans le sens de la prière, c’est-à-dire de l’isolement ?

Y. F. En principe, tant qu’il s’agit de mots, ce qui se construit va dans le sens de la communication. Mais cela se traduit souvent par un échec. C’est là qu’intervient la prière, sans laquelle une nouvelle communication n’est pas possible. Puisque les sinistrés vivent cette situation, les écrivains doivent eux aussi passer par là.

Danger individuel et danger collectif

Y. F. Au cours des quarante ou cinquante dernières années, la langue japonaise a perdu sa faculté de rendre les situations de danger ou d’urgence. C’est ce que je me suis dit en regardant la télévision après le séisme. Ainsi l’expression de l’impératif s’est grandement affaiblie. Les tournures employées pour donner l’alerte peinaient à insuffler un sentiment de crainte à ceux qui les écoutaient. Le japonais que nous utilisons dans la vie quotidienne s’est appauvri dès qu’il s’agit d’exprimer l’angoisse.

Je suppose que c’est un phénomène commun à tous les pays développés. La langue n’est pas seulement un outil destiné à communiquer, mais aussi à rechercher le salut de soi-même et des autres. Une langue qui s’est éloignée de l’expression de l’urgence peut-elle encore avoir la force de sauver un être en danger ? La seule chose que nous pouvons faire, c’est exprimer une peur primale avec des mots détournés.

K. H. Jusqu’au 11 mars 2011, on pouvait dire que le risque psychologique individuel était le principal danger menaçant les Japonais. Quand je lis des romans d’écrivains plus jeunes que moi, la description des troubles mentaux auxquels font face les personnages ressemble à certains symptômes d’affections psychiatriques décrits dans des manuels américains.

Y. F. Ce n’est pas seulement le cas des jeunes écrivains. Dans mes romans aussi, les personnages principaux ne sont pas en bonne santé mentale.

K. H. À cette différence près : quand je lis vos livres, je ne pense pas du personnage qu’il faudrait l’interner. C’est peut-être dû au fait que vous posez clairement le cadre psychologique de ce que vous confiez à la littérature, ou que votre but n’est pas d’apporter la solution au problème. Après Freud, la critique littéraire a largement adopté l’approche psychanalytique. Mais depuis quelque temps, l’outil de référence, c’est plutôt le DSM [lire « Intox ? Les médicaments de l’esprit », Books, n° 29, février 2012, p. 23-43]. Voilà pourquoi bien des personnages de la littérature moderne appartiennent à la catégorie des « pervers ». Lorsque la fiction traite d’un personnage hors de la normalité, où faut-il placer les limites ?

Y. F. Au début du XXe siècle, à l’époque où la psychanalyse s’est développée, la société était plus fermée, avec des valeurs stables. Dans la société déjantée qui est la nôtre aujourd’hui, l’exploration littéraire ne connaît plus de limites. D’autre part, une perversion, c’est aussi un frisson de l’âme provoqué par une force qui dépasse la résistance humaine. Mais je sens que le thème de la catastrophe est en mesure de changer les écrivains.

Si on observe la liste des désastres qui ont frappé le Japon, les tremblements de terre, les tsunamis, les inondations, les famines, le temps entre deux cataclysmes n’a jamais été très long. Le séisme de Kobe de 1995 a provoqué des dégâts considérables, mais sur une zone relativement circonscrite. Cela faisait plus soixante-dix ans qu’une catastrophe de l’ampleur de Fukushima ne s’était pas produite. En général, les événements capables de nous faire imaginer la fin du monde se produisent tous les trente ou quarante ans.

K. H. La période de calme aurait donc été exceptionnellement longue.

Y. F. Le temps pour un gamin de 7 ans de devenir un vieux de 73 ans ! Depuis mes 7 ans, je me suis toujours dit qu’il n’était pas normal de rester indemne comme cela. L’enjeu aujourd’hui pour les écrivains est de savoir à quel point nous sommes capables d’intégrer ce séisme comme étant personnellement le nôtre et de ressentir la souffrance de la catastrophe.

K. H. Dans « La maison de Kyôko », de Mishima [inédit en français], l’un des personnages, Seiichirô, vit l’après-guerre comme si le monde allait s’écrouler. Je dois dire que pour moi, né en 1975, cela n’évoquait pas grand-chose. Pour essayer de comprendre, je rapprochais cela de la peur de l’extermination de l’humanité par la guerre nucléaire, qui existait dans les années 1980. Mais, en fait, il suffit de voir la force de conviction que possèdent les eschatologies religieuses pour se dire que les catastrophes se produisent assez régulièrement dans le monde.

Y. F. En un instant, une région immense est détruite. Le cours du temps a été rompu : il y a un avant et un après. C’est l’expérience qu’ont faite ceux qui habitaient les zones touchées par le tsunami, et il nous importe de partager autant que possible cette expérience.

K. H. Les années 2000 ont porté la problématique de la communication. Les années 2010 seront les années du risque naturel et de la crise de la société, un retour pour la littérature à la question de notre raison de vivre et de mourir. Nous avons vu l’existant anéanti. On parle beaucoup d’un livre écrit par une journaliste américaine, Rebecca Solnit, A Paradise Built in Hell (1). Elle parle de l’espèce d’utopie qui prend naissance pendant une catastrophe, quand des voisins se tiennent par la main, sublimant toutes les conventions sociales habituelles. Mais ce que ressentent fortement les Japonais à l’heure actuelle, c’est, après ce moment d’utopie, la difficulté de revenir à la réalité quotidienne d’avant. Parlant de la fin de la guerre, Mishima disait qu’il avait ressenti « une sensation proche de la fin des vacances d’été ». Il a dû avoir du mal à revenir au temps du quotidien. En fait, il n’y est jamais parvenu.

Y. F. En même temps, il me paraît important de ne pas y revenir tout de suite. Pour que les jours restent liés les uns aux autres, il est nécessaire que des petits morceaux de soi ne reviennent pas à la normale, sinon nous tournons à vide. Dans un reportage télévisé, j’ai vu une femme dans un centre d’accueil qui disait : « Je ne vois pas où je suis. » J’ai pensé, voilà, c’est cela, « l’expérience ». Les sinistrés ont rarement des propos trop pessimistes, comme « je ne sais pas si je suis vivant ou mort », car la vie ne peut pas continuer si on commence à dire des choses pareilles. Il est donc d’autant plus important que les écrivains fassent sentir aux autres ce que les sinistrés gardent en eux.

La « nature d’être mort »

K. H. Cela me fait penser à cette nouvelle du début de votre carrière littéraire, « La bête qui sonne l’alarme », où le personnage, dans le métro, se demande si le temps n’a pas disparu en constatant l’absence de panique en toute occasion. Est-ce, là encore, votre expérience de la guerre qui vous avait donné cette idée ?

Y. F. Oui. J’ai écrit cette histoire un peu avant les années 1970. À cette époque, la mémoire de la guerre était encore vivace. Pourtant, je me suis souvenu d’un incident. Dans un grand magasin à Tokyo, une alarme incendie avait été déclenchée par mégarde, et on pouvait entendre : « Un incendie s’est déclaré dans le magasin, vous êtes tous invités à regagner les sorties. » Mais personne n’a écouté et il n’y a eu aucune panique.

K. H. Avec les événements du 11 mars, j’ai vraiment eu le sentiment qu’il ne pouvait y avoir de panique au Japon. Juste après le séisme, quand on a commencé à parler du risque d’explosion de la centrale, tout le monde s’est demandé s’il fallait ou non évacuer Tokyo. On a alors entendu des voix pour dire qu’il ne fallait pas paniquer, mais en fait il n’y avait pas le moindre soupçon de panique.

Y. F. En grec ancien, l’effroi s’exprimait par un verbe qui signifiait « s’enfuir (2) ». Ce qui fait peur, qui ne semble pas appartenir à ce monde, s’empare du cœur des gens, lesquels s’enfuient. Je me souviens d’un phénomène apparu à la fin des années 1980. Des personnes âgées sans aucune expérience de l’alpinisme se suicidaient en se rendant dans des endroits inaccessibles où les conditions climatiques et géographiques auraient dû les frapper d’effroi. Je crois que c’est à cette époque que l’instinct de peur au Japon a commencé à s’émousser.

K. H. J’ai toujours trouvé intéressante votre façon de décrire la mort. Les critiques disent souvent que vous brouillez la frontière entre la vie et la mort, mais je crois que cette façon de vous lire ne saisit pas tout. L’autre jour, il m’a semblé tenir une piste en découvrant un texte de Maître Eckhart, le mystique du Moyen Âge qui évoque en les distinguant « Jésus », « Dieu » et « la nature de Dieu ». Dans vos romans, il me semble que vous faites une distinction entre « les morts », « la mort » et « la mortalité », avec leurs pendants – « les vivants », « la vie » et « la vitalité ». Eckhart définit la « nature de Dieu » comme le néant qui est un, l’éternité qui est une, desquels Dieu a disparu, et de même je peux comprendre que les morts individuels disparaissent dans la « nature d’être mort ». Les personnages de vos œuvres sont parfois vivants, mais dotés de la « nature d’être mort », ou sont morts tout en ayant la « nature d’être vivant ».

Y. F. Dans le roman, si vous ne prêtez pas d’abord attention au substrat intemporel, vous ne parviendrez pas à développer une temporalité. De même pour la mort, si vous n’allez pas jusqu’à trouver la « nature d’être mort », vous ne pouvez la développer. C’est cette exigence qui nous fait buter sur les mots dans l’écriture. Les mots de l’écriture veulent exister en tant que tels. Si nous les forçons à ne parler que du réel, ils résistent.

K. H. Dans vos livres, vous dites souvent que notre vie se déroule au milieu de la multitude des morts. Dans Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (3), Kenzaburô Ôé écrit : « La mort, pour moi, c’était ma propre absence dans cent ans, dans des centaines d’années, le fait de ne pas être là dans un futur infiniment lointain. » Effectivement, c’est bien dans une perception du temps qu’existe la peur de la mort. L’idée que notre conscience disparaisse complètement et que seul le temps s’écoule sans fin nous est horrible. Et même en sachant que notre conscience n’existera plus, on a envie de dire qu’on « continuera à être mort ». La mort porte en elle la temporalité, ou plutôt nous voulons lui donner une temporalité.

Y. F. Il y a indéniablement une impossibilité de penser sa propre mort. « Mourir », encore, on peut y arriver, mais « être mort »… Est-ce une expression qui appartient à ceux qui restent pour parler de moi ? Ou est-ce un état que j’ai déjà pendant ma vie ? C’est cette piste que j’essaie de creuser.

K. H. C’est exactement ce que je voulais dire ! Nous « sommes », c’est le fait d’être, et si nous « sommes » dans l’état d’être « morts », c’est donc que la « nature d’être mort » était déjà présente dans « l’être ». À propos de la fin dans un roman, en y repensant, je remarque que, dans de nombreuses œuvres modernes que j’ai aimées en tant que lecteur, les personnages principaux meurent à la fin. Je percevais cela comme une sorte de catharsis, mais cette façon de terminer un roman est-elle encore possible aujourd’hui ? Est-ce parce que je ne pouvais penser la vie et la mort, les vivants et les morts, qu’en termes de dichotomie que je ne pouvais imaginer autre chose que la mort des personnages principaux à la fin ? Or, c’est à ce moment-là que j’ai aperçu, dans vos romans, la possibilité de l’« état de mort » chez les vivants, et de l’« état de vie » chez les morts.

Y. F. La multitude d’êtres humains qui vivent dans le monde réel sont comme les morts, tant que vous n’en connaissez ni le nom ni le visage. Et moi qui ne les connais pas, je suis encore plus mort. En revanche, il arrive que la présence des morts soit beaucoup plus puissante que celle des vivants ou celle de soi-même. C’est sur ce constat que je fonde ma réflexion.

La mort du personnage central est la fin traditionnelle. La tragédie est le rite de la cité tout entière. Elle ne peut se clore que par le sacrifice du héros. Mais de nos jours, où les structures de la tragédie comme celles de la chronique sont perdues, faire mourir le personnage principal à la fin sonne creux, il me semble.

Des Évangiles à Kafka

K. H. Les Évangiles chrétiens ou l’Apologie de Socrate sont des textes écrits par des survivants pour défendre des hommes qui s’opposaient et accusaient leur communauté. Ces textes les plaçaient en position de personnages principaux.

Dans la littérature moderne aussi, la mort du personnage principal est possible quand elle exprime une critique de la société bourgeoise. Mais, aujour­d’hui, la société est devenue beaucoup plus complexe, et la mort violente du héros n’assure plus de fonction cathartique pour le lecteur. C’est quelque chose qui m’arrête chaque fois que je m’approche de la fin d’un roman.

Y. F. De l’Antiquité aux Temps modernes, lorsque la notion de communauté était très forte, le courant littéraire dominant représentait le sacrifice du héros pour le bien de sa communauté. Mais, peu à peu, le roman a pris la forme d’une écriture au service de l’individu et cette idée a disparu. Dorénavant, nous devons passer là où aucune route n’a été tracée. Pourtant, chez Kafka aussi, le personnage principal meurt à la fin. Et il raconte pourquoi il doit mourir.

K. H. Socrate ou Jésus meurent rejetés par leur communauté, mais leurs disciples affirment par l’amour et par la colère qu’une vision du monde plus grande leur appartient. Avec Kafka, il y a un autre questionnement. Sur quoi se fonde la raison ? Quelle est la victoire de celui qui meurt ?

Y. F. Le Procès ou Le Château, de Kafka, traitent de la longue histoire de la « Loi » dans le monde européen. Le héros est broyé pour la seule raison qu’il ne « comprend » pas l’absurdité de la « Loi ». Ce sont des romans, mais à mon avis ce sont surtout les dernières tragédies. Or, avant de mourir, Kafka demande que ses œuvres soient brûlées.

K. H. L’un de mes romans, Kekkai [« Rupture », 2006], s’achève juste avant que le personnage principal ne meure. Mais on peut également comprendre qu’il est mort. De nombreux lecteurs m’ont dit qu’ils trouvaient cette fin insupportable parce qu’ils la voyaient comme une mort nihiliste. Je me suis demandé un moment comment j’aurais pu le faire vivre. À ce moment, le tremblement de terre est arrivé et maintenant je pense que je dois creuser de nouveaux thèmes existentiels.

Y. F. Ce sont les mots qui l’exigent, aussi.

K. H. Dans vos œuvres, il y a une scène qui revient régulièrement, celle des retrouvailles, par exemple de deux amis après une longue séparation. Ils ne savent pas si l’intimité entre eux peut reprendre sur les mêmes bases et ils ressentent une profonde hésitation.

Y. F. La vie quotidienne requiert de feindre la continuité. La littérature, quant à elle, contient des éléments qui détruisent cette continuité. Je comprends qu’il y ait des gens qui détestent la littérature !

K. H. La fiction de la continuité elle-même s’est évanouie, et c’est surtout le besoin de son retour qui se fait pressant. Dans ce contexte, que doit peindre la littérature ?

Y. F. N’est-ce pas de montrer comment les choses étaient avant ? De prime abord, cela a l’air très présomptueux, mais c’est ce qu’exige la littérature de ceux qui la servent. Pour ceux qui se considèrent comme les servants de la littérature, il n’y a rien d’autre à faire. 

Ce texte est paru dans le numéro d'octobre 2011 de la revue Shinchô. Il a été traduit par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré.

Books en a déjà parlé

La Calligraphie des rêves, de Juan Marsé, traduit par Jean-Marie Saint-Lu, Christian Bourgois, 420 p., 20 €, voir Books, n° 21, avril 2011, p. 89. Par l’une des plus grandes voix de la littérature catalane.

Canal Mussolini, d’Antonio Pennacchi, traduit par Nathalie Bauer, Liana Levi, 528 p., 23 €, voir Books, n° 17, novembre 2010, p. 11. Cinquante ans d’histoire italienne à travers l’épopée d’une famille venue assainir les marais Pontins sous Mussolini.

Le Calme retrouvé. Témoignage, de Tim Parks, traduit par Isabelle Reinharez, Actes Sud, 320 p., 22 €, voir Books, n° 21, avril 2011, p. 56. Après deux ans de douleurs multiples dans le bassin, un romancier confronté à l’échec de ses médecins découvre le caractère psychosomatique de sa maladie.

Les Mille Automnes, de Jacob de Zoet, de David Mitchell, traduit par Manuel Berri, Éditions de l’Olivier, 588 p., 23 €, voir Books, n° 16, octobre 2010, p. 14.La rencontre des civilisations européenne et japonaise sur l’île de Dejima, au XVIIIe siècle.

La Deuxième Personne, de Sayed Kashua, traduit par Jean-Luc Allouche, Éditions de l’Olivier, 380 p., 22 €, voir Books, n° 16, octobre 2010, p. 12. Sur la difficulté pour les Arabes de trouver leur place dans la société israélienne.

Madame Hemingway, de Paula McLain, traduit par Sophie Bastide-Foltz, Buchet-Chastel, 460 p., 24 €, voir Books, n° 26, octobre 2011, p. 11. Bestseller aux États-Unis, cet ouvrage évoque Hadley Richardson, la première épouse d’Ernest Hemingway, qui vécut cinq ans à Paris avec lui.

Histoire – Kohima, l’autre Stalingrad

On imagine sans peine Kohima au début des années 1940 : le charme désuet d’une bourgade coloniale, ses paysages verdoyants, ses maisons colorées à flanc de colline… Le représentant de la couronne britannique pouvait, à ses heures perdues, frapper quelques balles sur le court de tennis attenant à sa résidence. Là même où, quelques années plus tard, on compterait les corps des soldats tombés sous le feu japonais. Car cette petite ville (aujourd’hui capitale de l’État indien du Nagaland, frontalier avec la Birmanie) fut, entre avril et juin 1944, le théâtre d’un sanglant affrontement entre deux empires voués à la disparition – celui du Raj britannique, condamné par « les forces inexorables de l’histoire », et celui du Soleil-Levant, condamné par « ses propres tendances suicidaires », relève Jan Morris dans le Times. Leur confrontation a été minutieusement reconstituée par le journaliste de la BBC Fergal Keane, dans un livre dont Bertil Lintner a fait état sur le site Asia Times (1).

Surnommée le « Stalingrad asiatique », la bataille de Kohima fut décisive à plus d’un titre. Comme le souligne Lintner, « si les Britanniques et leurs alliés l’avaient perdue, le Japon aurait pu en­vahir l’Inde, et l’Asie aurait probablement aujourd’hui un tout autre visage ». Début 1944, « Churchill savait que les Américains avançaient vers la victoire dans le Pacifique », commente Max Hastings dans le Sunday Times. Son armée avait essuyé de lourdes pertes dans les combats de jungle contre les Japonais, « aussi n’accepta-t-il qu’avec la plus extrême réticence de préparer une nouvelle offensive pour satisfaire à la demande américaine d’ouvrir la route vers la Chine par le nord de la Birmanie [aux mains des Japonais]. Mais, alors même que ses forces se rassemblaient dans le nord-est de l’Inde, l’armée nippone lança sa propre offensive ». Elle visait deux villes distantes d’un peu plus de 100 kilomètres : Imphal et Kohima. Le commandement japonais envoya une division entière à l’assaut de cette dernière, à la grande surprise des Britanniques qui n’y avaient posté que 1 500 hommes peu aguerris. Ils reçurent bientôt le renfort d’un bataillon du Royal West Kent Regiment, dont Keane salue l’impressionnante résistance.

Parmi les héros de Kohima, figure aussi une jeune femme au courage étonnant, Ursula Graham Bower. Cette anthropologue anglaise étudiait les tribus nagas depuis quelques années déjà lorsqu’elle fut chargée « de former un groupe d’éclaireurs indigènes pour passer la jungle au peigne fin à la recherche de soldats japonais », raconte le Daily Mail. À la tête d’une unité de 150 hommes, elle joua pendant la bataille un rôle essentiel pour le renseignement et la protection des villages isolés.

À Kohima même, les combats furent acharnés, parfois jusqu’au corps à corps (« les soldats se jetaient des grenades de part et d’autre du court de tennis », raconte Morris). Après des semaines de bataille, à court de munitions, affamés et décimés par les maladies, les Japonais durent battre en retraite, le long de la sinistre « route des ossements » qui donne son titre au livre, en référence aux milliers de cadavres abandonnés là par l’armée nippone. Sur les 85 000 Japonais qui avaient franchi la frontière indo-birmane, un tiers seulement survécut (2).

Tournant de la guerre en Asie, ce choc des empires a aussi nourri les velléités séparatistes des populations locales. Ceux des Nagas qui avaient combattu au côté des Britanniques – d’autres, minoritaires, avaient rejoint le camp japonais pour lutter contre le colonisateur – en espéraient une récompense sous la forme d’« un statut spécial et peut-être de l’indépendance », précise Lintner. Beaucoup refusèrent l’intégration à l’Union indienne et prirent les armes au milieu des années 1950. Jusqu’alors partie intégrante de l’Assam, les territoires nagas ont acquis le statut d’État fédéré de l’Union indienne en 1963. Les mouvements indépendantistes ont cependant continué d’agiter la région, faisant dire à certains que « la Seconde Guerre mondiale n’a jamais pris fin dans les collines du nord-est de l’Inde ». 

1| Le livre est paru en poche en avril 2011. La première édition date de 2010.

2| On dénombra plus de 7 000 morts japonais dans la seule bataille de Kohima ; 1 200 dans les rangs indo-britanniques.

Des nouvelles de Don DeLillo

Don DeLillo a publié vingt nouvelles au cours de sa longue carrière, mais, à 75 ans, jamais il ne les avait rassemblées dans un recueil. C’est chose faite avec cette sélection de neuf histoires écrites entre 1979 et 2011. La critique star du New York Times, Michiko Kakutani, aime particulièrement celle qui donne son titre à l’ouvrage, The Angel Esmeralda (écrite en 1994), dans laquelle une nonne en mission dans le Bronx croit voir apparaître sur un panneau publicitaire le visage d’une enfant violée et assassinée quelque temps auparavant. Kakutani y retrouve l’« œil acéré » et la « qualité électrisante de la langue » du romancier. « Les autres nouvelles n’ont pas la même puissance, mais elles donnent un aperçu intéressant de ses thèmes et préoccupations littéraires », précise-t-elle. 

Pour l’amour d’un faucon

L’émir Ehab est le monarque loufoque d’un pays imaginaire dont il a été chassé. Exilé à Paris, il fait tout pour récupérer, dans l’ordre de ses priorités, « son faucon, ses biens et son émirat ». Avec ce personnage, l’écrivain irakien Chaker Noury a voulu illustrer la passion que nourrissent les habitants de la péninsule Arabique pour un oiseau « remarquable par son intelligence et son orgueil ». Son roman « mi-réaliste mi-onirique », selon le quotidien Al-Dastour, souligne le regain d’intérêt que connaît actuellement la fauconnerie, notamment aux Émirats arabes unis où elle fait partie intégrante du patrimoine culturel.

Une nouvelle voie pour le Labour ?

Le député travailliste David Lammy est « parmi les mieux placés pour donner son avis » sur les émeutes de l’été 2011 en Angleterre. Venant d’un journal plutôt conservateur (le Daily Telegraph), la remarque fait mouche. Fils d’immigrés, cet ancien ministre que l’on surnommait à ses débuts le « Tony Blair noir » a grandi dans une famille monoparentale à Tottenham, la banlieue populaire de Londres où les émeutes ont commencé. Dans un livre intitulé Out of the Ashes, il dénonce l’état lamentable de ces quartiers dont les habitants manquent « de travail, de dignité et d’opportunités » et plaide en faveur d’un partage plus équitable des richesses.

Mais, pour Lammy, l’État et les marchés ne sont pas seuls à blâmer. L’élu quadragénaire dénonce, pêle-mêle, « l’hédonisme et le nihilisme » des jeunes émeutiers, la démission des pères, l’influence de certains rappeurs et une forme d’assistanat social ; des éléments qui, ensemble, auraient eu raison des valeurs de respect et de responsabilité. Soucieux de concilier « à la fois les objectifs de Margaret Thatcher et ceux de William Beveridge » (architecte de l’État-providence anglais de l’après-guerre), il tient des propos que ne renieraient pas ses adversaires de droite – par exemple, lorsqu’il dénonce « un système de logements sociaux dominé par les chômeurs et les immigrés », rapporte David Goodhart dans le Financial Times. Et de constater : « Lammy est aussi critique envers les excès du libéralisme social des années 1960 qu’envers ceux du libéralisme économique des années 1980. » À en croire le journaliste, Out of the Ashes esquisserait un nouveau cadre intellectuel pour le centre gauche, une « pensée postlibérale qui n’ignore pas les nombreux dilemmes et effets pervers du progressisme ». 

L’économie par ceux qui l’ont faite

Une chose est sûre à la lecture des nombreuses recensions de Grand Pursuit : Sylvia Nasar, cette journaliste économique qui avait écrit il y a quelques années une remarquable biographie du mathématicien John Forbes Nash, atteint de schizophrénie (1), n’a rien perdu de sa plume. The Economist, pour ne citer que lui, salue le « style » et le « panache » de l’ouvrage. La nature de ce nouveau livre, en revanche, semble plus incertaine. Ainsi l’économiste Robert M. Solow constate-t-il dans The New Republic qu’« il ne s’agit pas de l’“Histoire du génie économique” promise en sous-titre. Mais plutôt d’un récit de la vie publique et privée d’une poignée d’économistes influents, certains ayant clairement manifesté – au moins par moments – un “génie de l’économie”, dont d’autres étaient assez clairement dépourvus ». Dans cette galerie de portraits riche en détails « fascinants » – on ne se lasse pas du récit des mœurs dissolues de Joseph Schumpeter, père du concept de « destruction créatrice » –, Keynes côtoie l’ultralibéral Hayek ou encore le récent prix Nobel d’économie Amartya Sen. Leurs points commun, selon Nasar : ils ont fourni à l’humanité des « instruments » pour maîtriser son destin. Raison de plus pour s’étonner que le livre « aborde peu l’évolution de la pensée économique », comme le souligne Solow. 

Sur books.fr, un compte rendu complet du livre par le philosophe Michel André.

1| Un cerveau d’exception (dont l’édition française, parue chez Calmann-Lévy, est épuisée) a été adapté au cinéma par Ron Howard (Un homme d’exception, 2001).

Les soldates israéliennes parlent

« La vraie combattante, elle tabasse les Arabes »

Grade : premier sergent | Unité : patrouille frontalière

D’une certaine manière, une femme soldat a plus à prouver, sur le terrain aussi. Je l’ai dit, une femme soldat qui sait cogner est une combattante qu’on respecte. Capable. Coriace. Il y en avait une avec moi quand je suis arrivée, qui était là depuis un bon moment. Elle était – wow, tout le monde parlait de ce cran qu’elle avait, parce qu’elle pouvait humilier des Arabes sans ciller. Et ça, c’était la chose à faire.

Le « ticket d’entrée » ?
Oui, en quelque sorte. Quand j’ai rejoint la compagnie, le groupe était en manœuvres d’entraînement et j’ai obtenu les meilleures notes, hommes et femmes confondus. Ils étaient tous impressionnés et j’avais vraiment la cote, jusqu’à ce qu’on aille sur le terrain. Là, ils ont réalisé que je n’étais pas une vraie dure. Ils se disaient : « Elle a la carrure, elle sait frapper, c’est une vraie karaté kid, mais tout ça ne se voit pas quand elle est sur le terrain. » Ce n’était pas que je m’en fichais. J’étais juste trop froussarde. D’abord, je n’aimais pas faire des entorses aux tours de garde. Je ne dis pas que je ne m’endormais jamais pendant mon service. Ça nous arrive à tous. Mais je n’étais pas très chaude pour interrompre le boulot et partir faire ceci ou cela. Genre : « Allons donc faire un tour dans tel ou tel village… » Parce que, vous savez, la routine ça rend dingue. Mais je n’étais pas du genre à m’emballer. Donc j’avais un problème. Mais, au tout début, les gens m’appréciaient vraiment.

C’était évident ou implicite qu’il y avait ce « ticket d’entrée » pour les filles ?
Je crois que les hommes ont moins de choses à prouver de ce point de vue, mais ce n’était pas clairement dit. On parlait bel et bien de la manière dont la vraie combattante tabasse les Arabes sans avoir le moindre scrupule. « Celle-là, elle rigole pas, il faut la voir les humilier » – c’était normal de dire quelque chose comme ça à voix haute. « Regarde celle-là, une vraie caïd, regarde comme elle les humilie, comme elle les gifle. La gifle qu’elle a balancée à ce type ! » On entend ça tout le temps.

 


 

« Garde tes opinions pour toi ! »

Grade : sergent | Unité : bataillon Shimshon

Qu’attend-on de vous en tant que sous-officier du corps d’éducation (1) ?
Beaucoup de choses. Et d’abord, expliquer leur mission aux soldats et leur apprendre à s’en tenir vraiment à leurs objectifs.

N’est-ce pas le rôle des officiers supérieurs ?
Le sous-officier du corps d’éducation travaille aux côtés du commandant et l’aide à faire en sorte que ses soldats intériorisent les valeurs de l’armée israélienne. Encore une fois, la persévérance dans la mission passe avant tout, et bien sûr la pureté des armes, la camaraderie, la responsabilité. Je crois qu’il y a onze principes. J’ai honte d’avouer que je ne me les rappelle pas tous (2).

Et puis il y avait cette histoire de récupération, qui consistait à offrir des récréations aux soldats, à les emmener en balade, en excursion. Nous voulions absolument leur donner l’occasion d’aller se baigner, alors on a contacté plusieurs agents de sécurité dans les colonies [du Goush Etzion, en Cisjordanie] pour leur demander de nous laisser utiliser leur piscine. Il y a aussi tout un discours sur la nécessité de découvrir la région et son histoire pour motiver le soldat, lui faire prendre conscience de ce pour quoi il se bat. Pour moi, c’était le plus difficile et cela m’a valu quelques prises de bec avec mon officier supérieur. Par exemple, dans le Goush Etzion, il y avait un type, c’était un peu le John Wayne du coin, toujours en vadrouille avec une volée de gamins sur les talons. Il connaissait vraiment son truc et il emmenait toujours l’un ou l’autre visiter les sources du Goush Etzion. Enfin, d’après moi, il était complètement cinglé. Et mon officier n’arrêtait pas de dire : « Allez, emmenez les soldats voir *** pour qu’il leur fasse visiter. » Naturellement, au bout de dix minutes, la visite virait à la diatribe politique.

Un jour… il y a un chêne solitaire là-bas, juste à côté d’un des principaux villages, et le type se met d’emblée à raconter aux soldats l’histoire des batailles du Goush Etzion. Je ne sais pas, j’ai eu du mal avec ça parce que je viens du « mauvais » côté de l’échiquier politique. Il commençait à parler du berceau de notre culture, des choses comme ça, alors je me suis plus ou moins raclé la gorge. Le commandant, lui, buvait du petit-lait parce que tous les officiers du bataillon Shimshon étaient… Impossible d’avoir une opinion différente de la leur.

Qu’est-ce que vous entendez par « différente » ?
Différente. Par exemple, être contre la guerre ou contre l’occupation, quelque chose comme ça. Quand vous êtes dans l’armée là-bas, dans les territoires occupés, pas moyen de penser autrement. Si un soldat disait quelque chose de différent, on le faisait taire.

Il est vraiment arrivé que quelqu’un parle et qu’on le fasse taire ?
Moi (pendant cette visite). J’ai demandé à ce colon de ne pas s’aventurer sur ce terrain et je me suis fait vertement remettre à ma place par le commandant. Sur-le-champ.

Qu’est-ce qu’il a dit ?
Des choses désagréables. Il savait. Il a compris pourquoi je m’étais raclé la gorge et il a dit : « OK, on sait ce que tu penses, garde tes opinions pour toi. » Encore une fois, les liens entre l’armée et les colons dans les territoires occupés sont, disons… L’hospitalité, les « petits cadeaux », tout ça venait souvent des colonies. À Tekoa par exemple, les familles accueillaient des soldats pour le sabbat, apportaient des petits plats aux soldats en poste. Je trouve ça problématique. Ça me met mal à l’aise. Mais, d’un autre côté, les soldats sont là pour les protéger, alors ils veulent les gâter, c’est légitime.

 


 

« Des actes d’irrespect qui ne me ressemblent pas »

Grade : sergent de réserve | Unité : Hatikva

Je vais d’abord parler en général parce que je n’arrive pas à mettre le doigt sur quelque chose de spécifique. Je suis arrivée pour faire ma période de réserve avec une grande motivation et le sentiment très fort de ne pas en avoir fait suffisamment pendant mon service militaire (3). C’est pour ça que, deux mois à peine après ma démobilisation, j’étais déjà ici, affectée au checkpoint de Qalandiya [entre Ramallah et Jérusalem]. Quelques mots sur mon unité : ce sont des volontaires plus âgés, qui ont parfois jusqu’à 60 ou 70 ans. Et il y a des moments réellement ridicules. Ces types, quand on leur ordonne de se coucher pendant un exercice, ils disent : « Écoute, je peux me coucher, mais je ne suis pas sûr de pouvoir me relever ensuite. » Ce sont vraiment des mecs sympas qu’on a fait venir pour élever un peu le niveau d’humanité au checkpoint. On travaille en alternance par périodes de huit heures, matin et soir.

Je peux vous raconter des trucs qui pour moi étaient… Bon, c’est vrai que je suis quelqu’un d’assez sensible, en particulier à la souffrance des autres, et d’une certaine manière – mais peut-être que je commence par la fin – cette sensibilité, je l’ai complètement perdue durant ces deux semaines là-bas. J’avais l’impression d’être dans un monde à part où je faisais des choses dont je n’ai pris conscience qu’ensuite, avec le recul. Je veux dire, je n’ai frappé personne ni rien de la sorte mais je pense à des actes d’irrespect qui ne me ressemblent pas du tout. En tout cas, à cette époque, j’aimais beaucoup la photo et je prenais les gens qui faisaient la queue. On n’a pas l’impression d’imposer quoi que ce soit. Et puis, certaines personnes coopéraient. J’imagine qu’elles pensaient en tirer un meilleur traitement. Un truc qui m’embêtait vraiment, c’était le niveau de désordre. Je ne peux même pas imaginer ce que c’est de supporter ça pendant trois années entières, et maintenant il y a là-bas ces types de la police militaire qui y passent tout leur service sans être jamais relevés. Vous vous trouvez dans cette situation absurde où, déjà, on ne vous dit pratiquement rien au briefing – voilà la zone, point. Ensuite vous partez pour le checkpoint. Et là, les rumeurs du jour commencent à circuler. Il est question d’alertes. Supposons que l’officier de renseignement dise une chose et le DCO [Bureau de coordination de district] une autre. Alors, tout le monde a sa propre version de la situation. Du coup, mettons qu’une personne venant de Bethléem veuille traverser. Il est possible que le soldat qui contrôle sa file la laisse passer parce qu’il aura entendu une chose, tandis que celui de la file d’à côté aura retenu des instructions différentes et l’empêchera de passer. Ils sont assis côte à côte mais il n’y a aucune communication entre eux. Alors vous vous sentez obligée de… d’expliquer à la personne qu’elle ne peut pas passer, mais de quoi vous parlez, au fond ? Je veux dire, quel est votre argument si le type à côté vous contredit ? Vous avez l’impression que tout ce pour quoi vous vous battez, le désir de se sentir investi d’une mission nationale, qu’il y a un but précis à votre présence à cet endroit, tout ça ne tient pas vraiment debout. Il n’y a pas de système d’alerte fiable.

Toutes les informations se contredisent, et ça me rendait folle. C’était plus fort que moi. J’ai essayé, je me disais : OK, puisque je suis ici de toute façon, je vais faire le tour des postes de contrôle avec un carnet et tenir les soldats informés. Mais il était impossible d’obtenir la moindre information cohérente. C’est quelque chose de très perturbant pour moi et j’imagine que ça agace aussi beaucoup les soldats là-bas.

 


 

« Il faut que je me tire de là »

Grade : sergent | Unité : police militaire de Sachlav

Je me souviens d’une discussion qu’on a eue un jour en rentrant dans nos cantonnements. L’une des filles affirmait avoir giflé un Arabe. C’était la première fois que j’entendais parler d’une jeune femme soldat qui avait vraiment fait ça.

Qu’est-ce que vous lui avez dit ?
Ça a lancé toute une discussion. Les filles ont demandé : « Mais comment as-tu osé ? » Et je me souviens qu’elle a répondu : « Il a été grossier avec moi, alors je l’ai giflé. » Et voilà que je pense à cet Arabe, un adulte, approché par une jolie blonde qui le gifle au poste de contrôle. Cette image est tellement choquante… Et elle en parlait de façon tellement… Plus tard, nous en avons discuté et, à nouveau, des filles ont demandé : « Comment as-tu osé ? Je ne pourrais jamais faire une chose pareille. » On a fait un tour de table où chacune disait si elle aurait pu ou non. Au bout de dix secondes, deux autres avaient reconnu l’avoir fait. L’une d’elles avait un jour ordonné à un Arabe de se mettre à genoux. Une autre a avoué avoir plusieurs fois pointé son arme sur le visage d’un Arabe, en le menaçant. Il était en face d’elle et avait dit : « OK, qu’est-ce que vous voulez ? » Quelque chose du genre. Alors, elle lui avait planté le fusil sous le nez. J’étais choquée ; c’étaient mes amies.

Vous vous sentiez comme étrangère ?
Je me souviens d’être rentrée chez ma grand-mère et de lui avoir dit : « Il faut que je me tire de là. Il faut que je parte. »

 


 

« J’ai vite appris à rester à ma place »

Grade : sergent | Unité : Corps d’éducation patrouille frontalière

Je vais commencer par mon expérience dans la patrouille frontalière, la première chronologiquement parlant. Ma première expérience, ç’a été le machisme et les jeux de pouvoir dont j’ai été la cible.

Vous particulièrement ?
Particulièrement. J’ai intégré ce bataillon en tant que sous-officier du corps d’éducation. Il y avait d’autres femmes sur la base : une en charge de l’alphabétisation, une assistante sociale, une secrétaire… Mais tous les autres étaient des hommes. Les premiers commentaires étaient vraiment grossiers, je ne me souviens pas des mots précis mais c’était du genre : « Eh ! Une nouvelle sous-off, elle va pouvoir nous préparer le café. » Ils étaient vraiment lourds. Ils s’en prenaient constamment à moi. Un capitaine débarquait sans crier gare dans mon bureau et me reprochait de ne pas travailler, c’était n’importe quoi ! J’étais ravie de rédiger mes conférences hebdomadaires ; je travaillais sans arrêt. Mais il n’arrêtait pas de dire que je passais la journée assise à ne rien faire. Il faisait irruption dans mon bureau et il me harcelait. Un jour il m’a embrassée de force, et m’a collé sa langue dans la bouche. C’était répugnant. Et je n’ai pas réagi, comme si… Vous comprenez, il était capitaine et moi je commençais tout juste mon service alors j’étais intimidée. Il y avait une distinction très nette entre officiers et sous-officiers.

Comment avez-vous réagi à ce harcèlement sexuel ?
Je ne connaissais pas ce terme. C’était en 1998, ce n’était pas si… Quand j’en ai parlé à ma mère, elle m’a dit : tu dois porter plainte. Mais pour moi, elle était folle, après tout ce n’était pas si grave et, honnêtement, je ne travaillais pas aussi dur que les hommes… Bref, toutes sortes d’excuses. Quoi qu’il en soit, c’était ma toute première expérience. J’ai été vraiment humiliée, rabaissée.

Petit à petit, avec le temps, je me suis rapprochée d’eux, des officiers comme des soldats. J’ai entendu toutes sortes d’histoires. C’était l’époque des patrouilles conjointes avec les Palestiniens (4). Ils travaillaient par tranches de huit heures et ils étaient tout le temps fatigués. Pendant les huit heures de repos, ils jouaient au backgammon, regardaient des films pornos et des feuilletons et racontaient toutes sortes d’histoires sur les patrouilles qui me paraissaient particulièrement humiliantes pour les Palestiniens.

Quel genre d’histoires ?
C’étaient seulement les histoires qui circulaient à la base, et je ne sais pas à quel point elles étaient vraies, mais il y avait beaucoup de fanfaronnade : l’un racontait qu’il avait lancé un shekel et ordonné aux Palestiniens de la patrouille de sauter et de faire tout un tas d’autres trucs humiliants pour pouvoir récupérer cette pièce. Soi-disant, les Palestiniens auraient fait n’importe quoi pour un shekel. Je n’avais pas tellement de latitude pour m’exprimer. Si je disais un mot, on me faisait taire aussitôt.

J’ai vite appris à rester à ma place. Quand j’ai entendu cette histoire, assez bouleversée, je suis allée tout droit trouver les officiers : il fallait qu’on rédige une conférence là-dessus, pour pouvoir en discuter. Mais on m’a demandé de ne pas le faire. Je veux dire, ils ne l’ont pas exprimé aussi franchement mais j’ai compris à leur attitude que ça ne les intéressait pas d’ouvrir une discussion sur le sujet.

 


 

« Certaines disjonctaient »

Grade : sergent | Unité : police militaire de Sachlav

Il s’est produit chez nos filles [dans une unité de la police militaire à Hébron] une véritable polarisation politique. Certaines ont dit franchement : « Ça suffit, je ne suis pas une combattante, je suis taillée pour être secrétaire. » Et c’est ce qu’elles sont devenues. L’une d’elles a changé d’affectation et est passée chauffeur. Elle se contentait de conduire la Jeep de la compagnie. D’autres disjonctaient et devenaient de vraies dures, pires que les hommes.

C’est-à-dire ?
Un Arabe dit un mot de travers à une fille, par exemple, et elle appelle quatre types pour venir s’occuper de son cas. Toute une escouade de gars accourt pour le passer à tabac, et ensuite elle garde l’Arabe en détention.

Vous vous souvenez d’un incident en particulier ?
Je vais vous raconter une histoire. J’étais en poste – on attendait la relève. L’une des filles présentes avait des opinions extrémistes et cette fois-là, je ne me souviens pas exactement pourquoi, mais on était en alerte. On devait se tenir prêts, fusil armé, une balle dans le canon et un doigt près de la gâchette. Près de la gâchette, pas sur la gâchette. Et là, il y a eu cette détonation : on a entendu un coup partir. Évidemment, on s’est précipités pour voir ce qui s’était passé. Une jeune femme soldat se tenait plantée là, debout en face d’un Arabe en sang affalé au sol : « Il a essayé de m’attaquer. Il a essayé de m’attaquer. » Il avait pris une balle dans le ventre – il avait une plaie par balle au niveau de l’estomac –, alors on a demandé : « Qu’est-ce qu’il a fait ? Qu’est-ce que tu veux dire par “Il a essayé de m’attaquer” ? » Le soldat qui était là avec elle était complètement déboussolé, il se contentait de répéter : « C’est comme elle dit. C’est comme elle dit. » La fille a raconté une histoire de papiers que le Palestinien aurait refusé de lui montrer, puis il l’aurait attaquée et tant bien que mal elle aurait essayé de s’écarter, se serait tournée et lui aurait tiré dans le ventre. Quelque chose comme ça. Et vous, vous voyez un Arabe qui s’est fait tirer dessus à bout portant et qui tient sa carte d’identité à la main. Et vous dites à la fille : « Écoute, c’est impossible. Ton histoire ne tient pas. Et qu’est-ce qui est arrivé à cet autre soldat pour qu’il soit terrifié de parler ? » Ensuite, il y a eu une enquête et tout ça. Apparemment, elle lui avait demandé ses papiers, il s’était approché pour les lui donner, un peu trop près. Elle l’a repoussé avec son fusil et la balle est partie. Mais sa première réaction, au lieu de « Oh ! non. Qu’est-ce que j’ai fait ? », c’était : « Il a essayé de m’attaquer. » Cette fille a fini par admettre qu’il s’était trop approché d’elle, et, comme le fusil était chargé, la balle est partie quand elle l’a repoussé avec le canon.

Elle l’a admis ?
Oui. Elle l’a reconnu au moment de l’enquête. Elle n’a pas été poursuivie je crois. Elle a quitté la compagnie. Pour toute punition, elle a changé d’affectation.

 


 

« Oubliez ça ! »

Grade : sergent | Unité : patrouille frontalière

Un jour, j’ai emmené les soldats au théâtre – c’était un « dimanche culturel ». Ces garçons venaient de différentes zones rurales, ils découvraient pour la première fois le Habima [le théâtre national israélien]. C’était super. Je me sentais vraiment bien en sortant. On est rentrés [dans la bande de Gaza] dans un camion ouvert à l’arrière. À la minute où nous avons passé le checkpoint, c’est comme si nous étions entrés dans un autre monde. Ils ont changé immédiatement. Des Palestiniens marchaient sur le bas-côté avec leur âne et leur charrette. Les hommes ont soudain pris dans le camion les cageots remplis des restes de nourriture et ont commencé à lancer des trucs sur eux.

J’étais avec les soldats à l’arrière du camion. Un officier était assis à l’avant. Je suis devenue hystérique. Je me suis mise à leur crier dessus : « Qu’est-ce que vous faites ?! On revient d’une soirée tellement civilisée, qu’est-ce qui vous prend ? » Ils se sont contentés de rire et m’ont obligée à me rasseoir – genre, reste tranquille. J’ai frappé à la vitre de la cabine pour attirer l’attention de l’officier et j’ai exigé qu’on s’arrête immédiatement. L’officier m’a répondu un truc du genre « Ne vous en mêlez pas. » J’ai crié : « Ils sont en train de jeter des légumes sur les Arabes, arrêtez-vous ! » Ils s’en fichaient, ils n’ont rien fait. Et les gars ont continué tout le long du trajet. Ils balançaient du fromage frais, des légumes pourris. J’étais dans tous mes états quand on a rejoint la base. À un moment – je ne sais plus si c’était tout de suite après –, je suis allée trouver le commandant. Je crois qu’il était major ou lieutenant-colonel, je ne sais plus. Il n’a pas eu l’air trop perturbé : « Oubliez ça. » J’ai parlé à d’autres personnes là-bas et personne… Tout le monde a essayé d’étouffer l’affaire. J’ai rédigé un bulletin hebdomadaire sur le sujet : personne n’a accepté de le distribuer. Pas un seul officier n’en voulait. J’en ai alors fait part à mon supérieur, puis à d’autres officiers du commandement de la région Sud de passage et en un rien de temps on m’a affectée à la formation des officiers. En une semaine à peine. Je me souviens qu’après ce tollé personne ne m’accordait plus la moindre attention. On m’évitait.

 


 

« Je ne veux pas être mêlée à ça »

Grade : sergent | Unité : brigade régionale Binyamin

Je terminais un service de quatorze heures. C’était le matin. Au QG de la brigade, on avait des éclaireurs [chargés d’empêcher les infiltrations illégales en territoire israélien] avec nous. On les a rejoints. Ils étaient sympas, nous emmenaient tout le temps en balade dans la région [autour de Binyamin, en Cisjordanie], histoire qu’on puisse se repérer un peu mieux. Ce jour-là, un d’eux m’a dit : « Viens, on va faire un tour. » Et on est allés patrouiller sur une route réservée aux voitures immatriculées en Israël. Ça aussi, c’est une chose incroyable qui m’a échappé pendant tout mon service. Il y avait des routes pour les Juifs et des routes pour les non-Juifs. Juste pour les Palestiniens.

Et vous l’acceptiez ?
Oui, ça me paraissait sensé.

Quand avez-vous changé d’avis ?
Quand j’ai quitté l’armée, plus tard, à l’université. Quand j’ai grandi. C’est fou comme vous pouvez devenir quel­qu’un d’autre pendant votre service militaire, quand on vous dit quoi faire, et que vous ne doutez de rien, même si vous vous considérez comme un adulte, curieux et politiquement averti. Ça m’avait toujours paru tout à fait sensé. Pourquoi pas ? Il y a la peur. Je n’en comprenais pas la gravité et je trouvais ça essentiel pour la sécurité. En tout cas, voilà, on patrouillait sur cette route réservée aux Juifs et un camion palestinien est passé, chargé de fruits et légumes. L’éclaireur a décidé de l’arrêter – oui, ces gars sont sympas mais ils sont aussi très machos, et conduire accompagné d’une femme…

Je lui demande pourquoi, et il répond : « Il n’a pas le droit de circuler sur cette route. » On arrête le camion. Il me dit de descendre de la Jeep. « Pourquoi ? Je ne veux pas être mêlée à ça. » Il insiste : « Descends, tout va bien. On est dans un endroit tranquille. » On sort. Il y avait des fruits et des légumes dans ce camion, et on voyait bien que le conducteur était le marchand. Il ouvre sa portière et sort – il a l’âge de mon père à peu près, voire un peu plus vieux. C’est un homme âgé. Il est blême et tient à la main un sac de fruits – des raisins, ou des oranges je crois. Il ne dit rien, juste « Prenez, prenez » en hébreu. Il nous tend le sac. Je reste plantée là. Il dit : « S’il vous plaît, prenez-le. » Il voulait seulement nous amadouer, nous calmer. C’était insupportable. Pendant ce temps, l’éclaireur lui a demandé ses papiers. Le type tremblait. Il tremblait… Je suis retournée vers la Jeep en courant. Je répétais : « Je ne veux pas être… » J’en suis encore malade quand j’y repense.

Vous comprenez, il ne s’est rien passé là-bas. L’éclaireur l’a laissé partir. Il avait remarqué ma réaction, alors il s’est calmé et l’a rapidement laissé filer. Il lui a expliqué qu’il n’était pas censé circuler sur cette route. Il a compris qu’il… Et la seule chose que j’avais en tête, c’était que cette personne qui aurait pu être mon père avait peur de moi parce que je portais cet uniforme, parce que je roulais dans une Jeep de l’armée, et il était prêt à abandonner son gagne-pain pour qu’on ne lui fasse pas de mal. Mais qu’est-ce qu’on aurait bien pu lui faire ? Manifestement, lui savait très bien ce qu’on aurait pu lui faire, et c’est pour ça qu’il était si bouleversé. Ça m’a poursuivie pendant toutes ces années. Et ce n’était rien. Après tout, on ne l’a pas frappé ni quoi que ce soit… Mais ç’a été une révélation pour moi. Une vraie claque.

En quoi cela vous a-t-il touchée ?
Ça m’a fait comprendre que je suis tout simplement… qu’il y a un grand hiatus entre ce qu’on me dit, la justice qu’on m’enseigne, et ce qui se passe réellement là-bas, sur le terrain. Tous des monstres, tous des terroristes, tous des suspects. Il faut les contrôler jusqu’au dernier, ne pas les traiter comme des égaux. Ça ne va pas. Cette personne voulait juste gagner sa vie. C’est tout à fait respectable. Bien plus respectable que ce que beaucoup font dans notre pays et même dans notre gouvernement, d’ailleurs. Sérieusement. Et qui suis-je, moi ? Je débarque comme ça, suffisamment jeune pour pouvoir être sa fille, et il est tellement stressé de me voir qu’il blêmit et tente de m’offrir des fruits pour me convaincre de le laisser tranquille.

Avez-vous parlé de tout ça avec d’autres personnes ?
Dans l’armée ? Non. Je ne savais pas comment approcher mes amis de la base ou mon officier supérieur en disant : « Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? » Après tout, mon boulot, l’essence de ma vie dans l’armée était de suivre une certaine ligne. Je veux dire, de montrer ma fidélité à une certaine ligne de pensée, de ne pas dévier parce dès l’instant où vous déviez, vous cessez d’être un bon soldat, tout le monde le sait.

 


 

« Pourquoi tu t’en prends à ce gosse ? »

Grade : premier sergent | Unité : patrouille frontalière

Il y avait une autre femme de la patrouille frontalière avec moi. Encore une fois, je pense que les femmes soldats sont plus violentes que les hommes. Donc celle-ci était avec moi et on était, disons, en mission de surveillance dans un poste d’observation sur une colline près d’un petit bois. Un gamin s’approche avec un sac. Elle l’appelle : « Viens ici ! » Il escalade la colline et nous rejoint. Elle ouvre le sac et trouve une sorte de tapette. Là-dessus, elle lui dit : « Bon, tu descends et remontes la colline en dix secondes. » N’oubliez pas qu’il est terrorisé. Imaginez ce gosse, comment il oserait refuser ? Et le voilà qui part en courant, descend, remonte. En plus, il essaie de garder le sourire. Il essaie, je ne sais pas, de se comporter comme un enfant, de croire qu’elle est humaine. Et là, elle lui dit : « Maintenant, fais ça avec tes doigts, presse-les les uns contre les autres. » Je ne sais pas comment l’expliquer – c’est comme le geste pour demander à quelqu’un d’attendre un instant, avec tous les bouts de doigts collés ensemble. Et bam ! Elle le frappe avec la tapette. Le gosse se met à pleurer. « Pourquoi tu pleures ? File ! Tu descends en courant et tu remontes, et si tu n’es pas dans les temps je te colle une raclée. » Elle a recommencé cinq fois à peu près et puis elle a fini par me demander : « Alors ? » Je lui ai répondu de le laisser tranquille, de le laisser partir.

J’essayais toujours d’utiliser leur langage : non, laisse-les partir, laisse, je ne peux pas m’en occuper. Ce genre de trucs, comme si je me fichais du sort de ces gens, que ça ne valait simplement pas la peine que je m’en occupe. Parfois ça marchait, parfois non. Mais il y avait certains types avec qui je me sentais plus capable de parler, des hommes qui se comportaient comme ça par conformisme, parce que tous les autres faisaient la même chose, et que je pouvais influencer. Je disais : écoute, pourquoi tu t’en prends à ce gosse ? Demain, un membre du Hamas va l’alpaguer et lui dire de venir pour se venger. Et pourquoi il refuserait ? Si tu le traites bien, je ne dis pas que tu dois le laisser passer – il n’est pas censé passer ? Alors renvoie-le chez lui. Mais traite-le comme un être humain, pour qu’il n’ait pas forcément envie de se faire sauter contre toi demain. Certains m’écoutaient. Tous les militaires ne passent pas leur temps à tabasser des Arabes. Mais c’était clairement l’ambiance qui régnait et c’était la routine.

 


 

« Vous êtes qui, d’abord ? Avorton ! »

Grade : sergent | Unité : brigade Nahal

Quand j’ai rejoint le 50e régiment de la brigade Nahal en tant que jeune sous-officier, je suis arrivée à *** et la base était déserte. Tout le bataillon était en mission à Qalqiliya (5) et je ne les ai rencontrés qu’à leur retour. J’ai fait un tour dans les différentes compagnies, tout le monde était content et souriant. J’ai parlé un peu avec les soldats et j’ai vu que presque tous avaient des chapelets arabes et des corans miniatures. Je leur ai demandé où ils les avaient trouvés et ils m’ont répondu : « Qu’est-ce que tu veux dire ? On revient tout juste de Qalqiliya. On a pris quelques souvenirs dans les maisons. »

Le lendemain, j’ai eu un entretien avec le chef de brigade, qui me demande : « Quelle est votre première impression du bataillon ? » Et moi, jeune femme soldat que je suis, je réponds : « Plutôt bonne, sinon que j’ai vu des soldats avec des chapelets et des corans qu’ils ont emportés de Qalqiliya en souvenir. » Il s’est énervé. Il a failli renverser le bureau. Il a aussitôt décroché son téléphone et appelé le capitaine de compagnie concerné, qui a protesté : « Jamais vu cette fille de ma vie. Elle ment, elle a tout inventé. Mes soldats ne feraient jamais une chose pareille. » Il m’a tendu le combiné et je lui ai dit : « Écoutez, c’est arrivé. » Il s’est mis à me hurler dessus : « Vous êtes qui, d’abord ? Avorton ! Vous ne comprenez rien. » Et voilà. Je suis sortie du bureau du chef de brigade et à partir de ce moment cette compagnie m’a ignorée. Pendant quatre mois, je n’ai pas pu les approcher. Le capitaine a martelé que la sous-off du corps d’éducation était une balance et qu’elle avait cafardé chez le chef de brigade. Pendant quatre mois, je n’ai pas pu approcher cette compagnie, sous aucun motif, même pour le travail. Je me souviens qu’on devait rassembler des photos de soldats pour une soirée de la brigade et cette compagnie a refusé de me donner les siennes parce que j’étais un cafard. Ils ont craché à mes pieds pour les avoir balancés au chef de brigade. Ç’a été un sacré choc quand j’ai débarqué là-bas.

 


 

« Mais qu’est-ce que tu fous à donner de l’aspirine à un clandestin  ? »

Grade : premier sergent | Unité : patrouille frontalière

Combien de femmes étiez-vous ?
Quatre au début.

Sur un effectif de combien ?
Soixante. Toute cette histoire avec la représentation féminine… La patrouille frontalière est extrêmement fière de compter des femmes soldats. Il y a beaucoup d’hommes et, avec les Druzes et les Bédouins, très nombreux dans la patrouille frontalière où j’étais, ça crée des problèmes spécifiques. Ils ont un problème culturel avec le fait que des filles soient leurs égales. Certaines sont commandants d’escadron, donc les supérieures de ces hommes. Certains se sont adaptés, mais ça crée souvent des ennuis. Certes, les hommes ne sont pas tous violents ou haineux, mais l’ambiance générale favorise ce genre de choses. Quant aux femmes, il y en avait une avec moi qui refusait d’entrer dans le jeu, alors ils la harcelaient constamment.

Pourquoi refusait-elle ?
C’était une sorte de gauchiste et j’imagine que c’était contre ses principes. Un truc s’est passé avant que j’arrive là-bas, et c’est à cause de ça qu’ils se moquaient d’elle. Un jour, ils ont interpellé un groupe de clandestins. L’un d’entre eux a demandé de l’eau parce qu’il avait mal à la tête et elle lui a donné une aspirine. C’est devenu une blague à répétition, encore six mois au moins après mon arrivée. Genre, « mais qu’est-ce que tu fous à donner de l’aspirine à un clandestin ? Après ça, tu n’as plus qu’à prendre soin de lui ». La honte absolue. Voilà l’attitude générale.

 


 

« Ils avaient tué, j’étais tout excitée »

Grade : sergent | Unité : brigade Nahal

Vous étiez affectée aux checkpoints ?
Oui. C’est là que j’ai acquis un véritable sentiment de fierté, parce qu’on les voit [les Palestiniens] debout en train d’attendre, alors que nous, on passe comme ça, on circule parmi eux, qui font la file pendant qu’on peut aller et venir librement.

Mais qu’est-ce qui vous rendait si fière ?
Le fait que mon sort vaille mieux que le leur, quelque chose de ce genre. Je me souviens que, vers la fin de mon service militaire, ce qui m’a fait réfléchir par rapport à tout cet enthousiasme, c’était… Il y a eu une opération. Au retour des soldats, j’allais souvent au QG de crise pour me mettre au parfum. Je me contentais de traîner avec les gars là-bas, j’adorais être au courant de tout. Je suis passée et j’ai entendu qu’ils avaient tué, et j’étais tout excitée. Je me suis approchée d’un des gars et je lui ai demandé : « Tu en as tué ? Combien ? » Il m’a regardée, ébahi : « On ne demande pas des choses pareilles. Qu’est-ce qui te prend de poser cette question ? » Et là, ça m’est tombé dessus. Je me suis mise à réfléchir et j’ai pris conscience que toutes ces plaisanteries sur les Arabes et tout ça, ce n’était peut-être qu’une façon de tenir le coup. Parce que, soudain, je parle à quelqu’un dont je sais pertinemment qu’il vient de tuer quelqu’un le jour même, et il ne me répond pas. Le gars se contente de dire : « Qu’est-ce qui te prend de me demander une chose pareille ? » Je me souviens que ma première réaction a été de répondre : « C’est quoi le problème ? Tout le monde est dans le même bateau, non ? On en plaisante, tout va bien, alors pourquoi ne pas me dire combien tu en as tué ? Pourquoi ne pas en être fier ? » C’était ce que je pensais – pourquoi ne pas en être fier ? Pourquoi ne pas le raconter ? Et là il m’a regardée : « On ne parle pas de ça. On ne pose pas ce genre de questions. » Brusquement, j’ai compris qu’ils ne voulaient pas être comme ça, que ce n’était qu’une manière de faire face.

Je me suis sentie très mal à l’aise. J’ai compris que j’avais dérapé en posant cette question, qu’on parlait de vies humaines là. Pas seulement des Arabes, des êtres humains.

 


 

« Viande fraîche  ! » 

Grade : sergent | Unité : bataillon Shimshon

Avez-vous passé du temps avec les soldats sur le terrain ?
Oui, tous les sous-officiers font ça. Encore une fois, j’ignore si c’est lié mais le boulot des femmes dans l’armée consiste souvent à être une femme et à sourire aux hommes. J’imagine que ça ne vous surprend pas. C’était un soulagement, le plus grand soulagement qui soit, de voir des femmes sur la base militaire.

On vous l’avait dit lors de votre formation ?
Certainement pas. Mais c’est ce qu’on vous dit sur place. Quand j’ai intégré le bataillon, les gars se sont mis à gueuler : « Viande fraîche ! Viande fraîche ! » C’était à la base de Ketziot. Imaginez, cet endroit immense, et nous on débarque là, deux nouvelles filles. Des soldates en plus…

 


 

Ces témoignages sont extraits du rapport Women Soldiers’ Testimonies publié en décembre 2010 par l’ONG israélienne Breaking the Silence. Ils ont été traduits par Hélène Hiessler.

La croisière s’amuse

En anglais, on appelle « table du chat » celle qui est la plus éloignée du capitaine dans la salle à manger d’un navire – et donc la moins prestigieuse. De là vient le titre du dernier roman de Michael Ondaatje (l’auteur, entre autres, du Patient anglais). Mynah, son héros, vient d’embarquer pour une traversée qui le mènera de son île natale de Ceylan en Angleterre – un voyage inspiré de celui que fit Ondaatje en 1954, lorsqu’il avait 11 ans. À bord, Mynah rencontre notamment deux garçons de son âge. Ensemble, ils vont faire les 400 coups. Leurs turpitudes forment « un charmant mélange d’excentricités, d’heureux hasards et d’espiègleries », dont le dénouement est « plus profond qu’on ne s’y attendait » constate le Washington Post.