Vue par ceux qui la font ou la subissent, la guerre est une abomination au quotidien. L’historien anglais Max Hastings, qui compte à son actif huit livres et trente-cinq ans de recherche sur la Seconde Guerre mondiale, entreprend cette fois de la décrire par le bas. « Il a l’art de jeter un seau dans l’océan des documents, journaux, lettres de soldats et de civils, écrits de toutes sortes, pour remonter systématiquement à la surface une matière aussi fascinante qu’éclairante », commente Andrew Roberts dans le Financial Times. Poignante, aussi, comme cette lettre d’un jeune fantassin russe à sa famille : « Je ne vous reverrai sans doute jamais, car la mort, terrible, impitoyable, sans merci, va faucher ma jeune vie. Où trouver la force et le courage de traverser tout cela ? » « Il n’a probablement pas survécu », ajoute sobrement Max Hastings, avant de produire des statistiques terrifiantes.
Ainsi apprend-on que la bataille de Koursk, la plus grande de la guerre, a fait 1 million de morts et de blessés russes et allemands ; et pendant les 2 174 jours que dura le conflit, il y eut en moyenne 27 000 morts quotidiennes (la plupart civiles). Sans oublier les victimes « périphériques » de cette première guerre réellement globale : la famine du Bengale aurait tué 3 millions de personnes, et l’on oublie souvent que 15 millions de Chinois sont morts.
Au passage, Hastings insiste sur une vérité qui dérange un peu : le prix payé en vies humaines fut considérablement plus lourd dans les régimes totalitaires que chez les Alliés. À elle seule, la ville de Leningrad a perdu plus d’habitants (victimes de la faim pour la plupart) que l’armée britannique n’a perdu d’hommes au cours de la guerre. Un soldat russe sur quatre et un soldat allemand sur trois sont morts durant le conflit, contre un sur vingt pour les Anglais et un sur trente-quatre côté américain.
C’est que « les régimes totalitaires sont meilleurs au combat que les démocraties, commente Vernon Bogdanor dans le New Statesman. La guerre a été gagnée dans une large mesure parce les Russes se sont battus dans des conditions indescriptibles ». Le soldat allemand fait son devoir avec fierté. Les Russes, eux, n’ont guère le choix : 300 000 d’entre eux ont été fusillés par leurs commandants, soit plus que l’ensemble des Anglais morts en Europe. Dans ces conditions, pas étonnant que « neuf des soldats allemands tués sur dix l’ont été sur le front russe », précise Roger Moorhouse dans The Independent. En comparaison, « les pertes au combat ont été relativement légères chez les alliés occidentaux ».
Les Américains « n’aiment pas tuer », se plaint un chef de bataillon cité par Hastings. « Ce n’étaient que des gamins – des garçons de course, des employés de banque, des étudiants. Des gamins, vraiment pas des tueurs. » Ce qui prédomine chez le soldat allié, c’est un « sentiment d’injustice », explique Hastings. « Il ne pensait pas mériter les dangers, les privations, la solitude et l’horreur qui l’avaient arraché à sa famille. Jamais les Anglais ne se seraient mangés les uns les autres plutôt que de se rendre, comme cela s’est produit pendant les neuf cents jours du siège de Leningrad », conclut l’historien.
« All Hell Let Loose ôte tout glamour à l’expérience de la guerre », juge Jonathan Sumption dans les colonnes du Spectator. « Nous sommes désormais dans des mondes différents, sur des plans complètement différents, écrit un soldat canadien à sa famille depuis le front d’Italie. En réalité, je ne vous connais plus du tout. »