Les âmes secrètes du Dakota

Twisted Tree, qui donne son nom au roman de Kent Meyers, est le nom d’une petite ville (fictive) du Dakota du Sud, au cœur de ce qu’on appelle le rodeo country. Un soir, la jeune Hayley Jo y disparaît, victime d’un tueur en série. La petite communauté rurale en est bouleversée. Chaque chapitre est consacré à l’un de ses membres et plonge le lecteur dans sa conscience, souvent tourmentée. « Il n’y a pas un seul personnage fade et inintéressant dans le lot », estime Don Waters dans le New York Times. Ainsi de Sophie Lawrence, qui prend soin de son père handicapé. « Elle est considérée comme une sainte, rapporte Waters. Personne ne se doute qu’elle le maltraite en secret, salant à outrance sa nourriture et plaçant son fauteuil roulant au soleil, à la merci des chiens errants. Pour se venger des mauvais traitements qu’il lui a fait subir enfant. » 

L’Europe telle qu’on la fait

Les ouvrages sur l’Europe suscitent rarement l’enthousiasme. Le Passage à l’Europe de Luuk Van Middelaar déroge à cette règle. « On ne remerciera jamais assez le philosophe et historien d’avoir écrit un livre sur ce thème qui capte l’attention du début à la fin », écrivait De Volkskrant au moment de sa sortie aux Pays-Bas en 2009. Ce tour de force s’explique par « l’absence de jargon technique et la capacité de l’auteur à amener le lecteur à s’interroger sur l’avenir de l’Europe », ajoutait le quotidien progressiste. Au regard de la crise qui secoue l’Union européenne, la publication d’un ouvrage capable de faire l’unanimité mérite d’être soulignée. « C’est le livre sur l’Europe le plus important écrit par un Néerlandais depuis longtemps », affirmait de son côté le NRC Handelsblad. Pour comprendre l’enthousiasme de la presse des Pays-Bas à l’égard de cette somme de plus de 500 pages, il faut aussi se souvenir qu’il s’agit d’une nation d’Européens convaincus. Membre fondateur de la CEE en 1957, le pays défend l’idée simple selon laquelle l’Union est la meilleure façon pour le Vieux Continent de faire face aux bouleversements du monde.

Dans Le Passage à l’Europe, Luuk Van Middelaar multiplie les exemples concrets afin que son livre ne ressemble pas à un catalogue de traités. La force de cet ouvrage est aussi de ne pas se concentrer sur les années récentes, mais de remonter jusqu’au XVIe siècle pour montrer à quel point l’idée européenne s’inscrit sur la longue durée. « Luuk Van Middelaar a l’aptitude de combiner le récit historique, l’essai politique, la réflexion philosophique et les citations juridiques de manière à inventer une nouvelle façon de comprendre le processus européen », note ainsi NRC Handelsblad.

Cet ancien élève de Marcel Gauchet conjugue en effet ses con­naissances théoriques et son expérience approfondie du quotidien communautaire – il a notamment été membre du cabinet de Frits Bolkenstein – pour démonter les mécanismes de l’Union, décortiquer les discours en concurrence sur l’Europe, et révéler les enjeux de pouvoir qu’ils recouvrent. Une démarche qui lui a valu les éloges des milieux européens, notamment de Herman Van Rompuy, le président de l’UE, dont Van Middelaar a été le conseiller, et de Frans Timmermans, ancien chef de la diplomatie néerlandaise, qui estime que l’ouvrage marque « le début d’une révolution dans la manière de penser et de parler de l’Europe ». Aux yeux de l’auteur, celle-ci s’est construite par une tension permanente entre la sphère des États et celle des institutions communautaires, tension qui a donné naissance à une sphère intermédiaire au sein de laquelle les pays membres partagent des responsabilités. Cette Europe réellement existante, qui échappe au jeu diplomatique classique, est précisément celle que met aujourd’hui à l’épreuve la crise de l’euro. 

Dans l’esprit de l’ennemi

Hans Keilson est mort en mai dernier, à 101 ans. C’était « l’une des dernières figures de la littérature d’exil allemande », note le Neue Zürcher Zeitung. Ce médecin juif, né près de Berlin, avait émigré aux Pays-Bas en 1936. Après la guerre, il s’était occupé d’enfants dont les parents avaient été victimes (comme les siens) de la Shoah et était devenu psychiatre. Les éditions du Seuil publient son roman, La Mort de l’adversaire, inédit en français. L’ouvrage a connu une histoire rocambolesque : Keilson, qui l’avait commencé au moment de l’invasion de la Hollande par la Wehrmacht, en enterra le manuscrit dans son jardin, juste avant d’entrer dans la clandestinité. Déterré à la fin de la guerre, il ne paraîtra qu’en 1959 en Allemagne et fut redécouvert en 2010 à l’occasion de sa réédition en anglais. À en croire Erika Deiss, du Frankfurter Rund­schau, c’est « l’œuvre la plus originale » de l’auteur. Elle raconte sur le mode allégorique l’ascension de Hitler et traite de la relation entre victime et bourreau, sur un mode qui a pu déranger : « Il décrit l’identification excessive du narrateur à son adversaire – Hitler », note Erika Deiss, qui rappelle que le credo de Keilson était de « comprendre, pas de juger ».

Salinger et moi

Les Mémoires de Joyce Maynard sortent en poche. Elles avaient fait grand bruit aux États-Unis, lors de leur parution, en 1998. Maynard y raconte sa liaison de neuf mois avec J. D. Salinger, quand elle avait 18 ans et le célèbre écrivain 53. Il lui avait écrit une lettre enthousiaste à la suite d’un article qu’elle avait signé dans le New York Times Magazine : « Une jeune femme de 18 ans revient sur sa vie ». L’échange épistolaire était devenu téléphonique, puis charnel. Aux États-Unis, beaucoup ont reproché à Maynard de trahir l’intimité de l’ermite de Cornish. Voici comment Laura Miller, du site Salon, a pris sa défense : « On accuse Maynard d’exploiter une relation qui a été placée sous le signe de l’exploitation dès le départ. C’est Salinger, après tout, qui l’a amorcée et y a mis fin. Si Maynard tire profit de la notoriété de Salinger maintenant, c’est lui qui en a tiré profit, en 1972, quand il voulait parvenir à ses fins avec elle. » 

Inde – Bollywood stories

« Chetan Bhagat est un phénomène, annonce d’emblée le magazine indien Outlook. Chacun de ses romans a été un bestseller et tous firent l’objet d’une adaptation cinématographique à Bollywood. » Les Trois Erreurs de ma vie (Le Cherche Midi) avait même dépassé le million d’exemplaires. Aujourd’hui, l’ancien banquier renoue avec le succès grâce à Revolution 2020, qui raconte l’histoire de Gopal, Raghav et Aarti, un trio de jeunes Indiens qui tentent de réussir et de trouver l’amour dans l’Inde ambitieuse et corrompue d’aujourd’hui.

Nombreux sont ceux qui reprochent à l’auteur, cette fois encore, de « bollywoodiser » la littérature indienne. Mais « juger Bhagat sur la qualité de sa prose, plutôt que sur son efficacité, c’est passer à côté de son propos, estime Outlook. Il a su parler à une certaine jeunesse indienne, qui se reconnaît dans ses personnages. Persuadé que c’est en changeant les mentalités qu’il fera évoluer le pays, Chetan Bhagat veut toucher un maximum de personnes et s’adresse, à travers son style simple, aux non-lecteurs » – ceux, précisément, que de nombreux écrivains aiment à snober, ou feindre d’ignorer.

L’autre Roméo et Juliette

Mistero Doloroso est une nouvelle inédite d’Anna Maria Ortese, figure majeure des lettres italiennes contemporaines. Ortese, qui l’a rédigée à la toute fin de sa vie, dans la pauvreté et la solitude, situe l’intrigue à Naples, la ville qui illumina son enfance. Nous sommes au XVIIIe siècle et la belle Florida aime Cirillo, qui l’aime en retour. Mais elle est fille de couturière, orpheline de père et promise au couvent. Cirillo, lui, est prince… Giorgio De Rienzo confesse, dans La Repubblica, avoir été touché par cette histoire d’amour impossible entre deux très jeunes gens (elle n’a que 13 ans, lui 15) : c’est un « récit en forme de conte, écrit-il, charmant jusque dans ses imperfections de style et de structure ».

Italie – Recherche classe dirigeante désespérément

Depuis 1964, Giuseppe De Rita, président de l’institut de recherche socio-économique Censis, scrute les transformations de la société italienne. Il y a quinze ans, il publiait déjà avec le journaliste Antonio Galdo Intervista sulla borghesia in Italia (« Entretien sur la bourgeoisie en Italie »), « où il analysait un double phénomène, qui s’était accusé avec le miracle économique : l’explosion de la classe moyenne et l’extinction de la bourgeoisie », rappelle Giuseppe Sarcina dans Il Corriere della Sera. En Italie, explique-t-il, la notion de bourgeoisie renvoie à une certaine période de l’histoire ; elle est synonyme de « classe dirigeante, élite intellectuelle, éclairée et surtout éclairante ». Le concept fait ainsi référence à « la minorité apparue à l’époque du Risorgimento, dans la seconde moitié du XIXe siècle, pour diriger le pays : des hommes de bien, qui savaient prendre des décisions dépassant leur seul intérêt personnel ».

Dans L’eclissi della borghesia paru à l’automne dernier, les deux auteurs soutiennent que « la chute de la bourgeoisie s’est accentuée, au point de devenir le nerf à vif d’un pays à bout de souffle, fondamentalement immobile, arc-bouté sur la défense de son bien-être et incapable de se projeter dans l’avenir ». Ce manque « a entraîné progressivement la dérive de la société italienne, dévorée par les pulsions individuelles les plus effrénées, poursuit l’article du Corriere della Sera. Partout, le sens du collectif et l’idée d’intérêt général se sont vidés de leur contenu ».

La bourgeoisie italienne, selon les auteurs, commence à voir décliner son influence pendant la période fasciste, mais son vrai crépuscule remonte à l’après-guerre et son règne prend définitivement fin dans les années 1960, avec l’avènement de la société de consommation. C’est le moment où « un micro-entreprenariat, sans véritable identité sociale, prend son essor, et où la société entière revendique le bien-être familial et social, financé principalement par la dette publique. L’État se transforme en agence de redistribution, pour mieux générer du consensus », note Marco Ferante dans Il Sole 24 Ore. Et le journaliste de conclure : « La dette publique, c’est donc nous, collectivement. La classe moyenne, masse indistincte et insolente, qui exige – et obtient – toujours plus de welfare. » Une politique dont la démocratie chrétienne et le Parti communiste italien sont, selon De Rita et Galdo, largement responsables.

Y a-t-il un remède à cette hypertrophie d’une classe moyenne qui fait prévaloir le « moi d’abord » sur toute chose, et dont le berlusconisme fut l’aboutissement ? Le bénévolat, peut-être, d’où pourrait « émerger une nouvelle classe dirigeante d’envergure nationale », conclut Il Sole 24 Ore.

Bestseller du passé – Drôle d’histoire pour économistes

En 1976, Carlo M. Cipolla, géant de l’histoire économique, demande à son éditeur italien, Il Mulino, sur le point de publier son Histoire économique de l’Europe préindustrielle, de lui rendre un service : imprimer une centaine d’exemplaires d’un court texte en anglais, qu’il souhaite offrir à ses amis pour Noël. Le Poivre, moteur de l’histoire est « une délicieuse parodie sur la fabrique de l’histoire économique […]. Le commerce des épices, du poivre en particulier, suite à la découverte de ses vertus aphrodisiaques, y est décrit comme le réel moteur du développement de l’Occident au Moyen Âge », rapporte Armando Massarenti dans Il Sole 24 Ore. Devenu depuis un bestseller mondial, l’ouvrage n’avait encore jamais été publié dans sa langue originale, l’anglais. C’est désormais chose faite, sur papier et e-book, grâce à Il Mulino, l’éditeur italien de Cipolla. 

Royaume-Uni – Au ras de la guerre

Vue par ceux qui la font ou la subissent, la guerre est une abomination au quotidien. L’historien anglais Max Hastings, qui compte à son actif huit livres et trente-cinq ans de recherche sur la Seconde Guerre mondiale, entreprend cette fois de la décrire par le bas. « Il a l’art de jeter un seau dans l’océan des documents, journaux, lettres de soldats et de civils, écrits de toutes sortes, pour remonter systématiquement à la surface une matière aussi fascinante qu’éclairante », commente Andrew Roberts dans le Financial Times. Poignante, aussi, comme cette lettre d’un jeune fantassin russe à sa famille : « Je ne vous reverrai sans doute jamais, car la mort, terrible, impitoyable, sans merci, va faucher ma jeune vie. Où trouver la force et le courage de traverser tout cela ? » « Il n’a probablement pas survécu », ajoute sobrement Max Hastings, avant de produire des statistiques terrifiantes.

Ainsi apprend-on que la bataille de Koursk, la plus grande de la guerre, a fait 1 million de morts et de blessés russes et allemands ; et pendant les 2 174 jours que dura le conflit, il y eut en moyenne 27 000 morts quotidiennes (la plupart civiles). Sans oublier les victimes « périphériques » de cette première guerre réellement globale : la famine du Bengale aurait tué 3 millions de personnes, et l’on oublie souvent que 15 millions de Chinois sont morts.

Au passage, Hastings insiste sur une vérité qui dérange un peu : le prix payé en vies humaines fut considérablement plus lourd dans les régimes totalitaires que chez les Alliés. À elle seule, la ville de Leningrad a perdu plus d’habitants (victimes de la faim pour la plupart) que l’armée britannique n’a perdu d’hommes au cours de la guerre. Un soldat russe sur quatre et un soldat allemand sur trois sont morts durant le conflit, contre un sur vingt pour les Anglais et un sur trente-quatre côté américain.

C’est que « les régimes totalitaires sont meilleurs au combat que les démocraties, commente Vernon Bogdanor dans le New Statesman. La guerre a été gagnée dans une large mesure parce les Russes se sont battus dans des conditions indescriptibles ». Le soldat allemand fait son devoir avec fierté. Les Russes, eux, n’ont guère le choix : 300 000 d’entre eux ont été fusillés par leurs commandants, soit plus que l’ensemble des Anglais morts en Europe. Dans ces conditions, pas étonnant que « neuf des soldats allemands tués sur dix l’ont été sur le front russe », précise Roger Moorhouse dans The Independent. En comparaison, « les pertes au combat ont été relativement légères chez les alliés occidentaux ».

Les Américains « n’aiment pas tuer », se plaint un chef de bataillon cité par Hastings. « Ce n’étaient que des gamins – des garçons de course, des employés de banque, des étudiants. Des gamins, vraiment pas des tueurs. » Ce qui prédomine chez le soldat allié, c’est un « sentiment d’injustice », explique Hastings. « Il ne pensait pas mériter les dangers, les privations, la solitude et l’horreur qui l’avaient arraché à sa famille. Jamais les Anglais ne se seraient mangés les uns les autres plutôt que de se rendre, comme cela s’est produit pendant les neuf cents jours du siège de Leningrad », conclut l’historien.

« All Hell Let Loose ôte tout glamour à l’expérience de la guerre », juge Jonathan Sumption dans les colonnes du Spectator. « Nous sommes désormais dans des mondes différents, sur des plans complètement différents, écrit un soldat canadien à sa famille depuis le front d’Italie. En réalité, je ne vous connais plus du tout. »

Uruguay – Bruxelles, vue de Montevideo

Les romans de l’écrivain uruguayen Mario Delgado Aparaín se déroulent tous dans des villes imaginaires : San José de las Cañas et Mosquitos. « L’homme de Bruxelles », en tête des ventes à Montevideo, ne fait pas exception. « Le village de Mosquitos dépérit, raconte le quotidien La República. À l’approche des élections, son maire Augusto Almeida, aussi alcoolique qu’incompétent, décide enfin de s’attaquer à l’énorme nid-de-poule qui s’est formé dans la rue principale. » Il sollicite l’aide de la généreuse Union européenne, qui lui dépêche aussitôt un technocrate de Bruxelles. L’occasion pour Aparaín de se livrer à une « critique aussi piquante qu’ironique de l’absurdité bureaucratique et de l’inconséquence de certains projets d’aide internationale dans les pays du tiers-monde », conclut l’article.