Pologne – Lech Wałęsa, mauvais mari

Fleuriste à Gdansk, elle n’aspirait qu’à mener une vie de famille paisible. Mais après avoir rencontré Lech Wałęsa, elle dut se résigner. Dans son autobiographie, Danuta Wałęsa raconte sa solitude, comment elle a élevé seule leurs huit enfants, sans cesse assaillie par les journalistes, syndicalistes et autres responsables politiques… « En bref, Wałęsa est un héros qui a sacrifié sa vie personnelle – et sa famille – pour la Pologne : rien là de très surprenant », résume le quotidien Rzeczpospolita. Si ce n’est, peut-être, pour le principal intéressé : « Je suis étonné que nous ayons une image aussi différente de  notre vie commune, déclarait Lech Wałęsa. J’ai toujours pensé que notre relation était parfaite. »

Etats-Unis – La vieille Europe, nouveau tiers monde ?

Le moins qu’on puisse dire est que la crise lui réussit ! Déjà auteur, en 2010, d’un bestseller sur les subprimes, Michael Lewis récidive avec Boomerang, consacré cette fois au problème des dettes souveraines. Composé pour l’essentiel d’articles parus dans Vanity Fair, le livre propose une visite guidée des pays les plus directement concernés, que l’auteur n’hésite pas à regrouper, dans son titre, sous l’appellation de « nouveau tiers monde ». Combinant, selon Michiko Kakutani du New York Times, une « grande familiarité avec les questions financières et des talents d’écrivain voyageur », Lewis se pique d’établir un lien entre les caractéristiques propres à chaque pays et son comportement face à la crise. Non sans accumuler les stéréotypes, au grand dam de Carlos Lozada, du Washington Post : le goût du risque de cette nation de pêcheurs machos qu’est l’Islande, ou l’obsession des Irlandais pour la propriété foncière, manière de revanche sur le passé. Restent des personnages et des scènes inoubliables qui aident à comprendre comment « différents peuples, pour différentes raisons, se sont gavés du crédit bon marché disponible avant le désastre de 2008 », selon Michiko Kakutani.

Lors de son passage en Islande, Lewis cherche à comprendre comment ce petit pays a pu  être le théâtre d’un essor sans précédent du secteur bancaire. L’explication que lui fournit un gestionnaire de hedge fund local vaut le détour : « Imaginez que vous avez un chien et que j’ai un chat. Nous décidons qu’ils valent chacun 1 milliard d’euros. Vous me vendez votre chien pour 1 milliard et je vous vends mon chat pour 1 milliard. Nous ne sommes plus des propriétaires de chiens ou de chats, mais deux banques islandaises, avec 1 milliard d’euros chacune en nouveaux actifs. » Témoin de cette surenchère irrationnelle, le destin du pêcheur Stefan Alfsson, qui « s’établit en 2005 “consultant pour entreprises en couverture du risque de change” – sans avoir même un jour de formation », raconte Michiko Kakutani. Mais, contrairement à ceux qui attribuent la responsabilité du  désastre à une trinité maudite composée de banquiers, de  politiciens et de promoteurs immobiliers corrompus, la bulle spéculative islandaise fut selon Lewis « moins cynique » que dans d’autres pays. « Les gens qui se livraient à la spéculation, explique John Lanchester dans la New York Review of Books, pensaient réellement qu’ils allaient devenir riches. »

Lewis est moins tendre pour les Grecs, dont il fustige la culture népotiste et le goût pour l’évasion fiscale, allant jusqu’à parler d’« effondrement moral ». Ils « se considèrent comme des ayants droit comptant sur l’aide de l’État pour continuer de vivre à l’abri des réalités économiques », écrit Lanchester. Pire, ils « prennent leur retraite à 55 ans pour les hommes et 50 ans pour les femmes s’ils exercent un métier “pénible” », une catégorie qui recouvre « plus de 600 professions, au nombre desquelles figurent les coiffeurs, les serveurs ou les musiciens ».

Le bonheur nucléaire

À l’origine de ce livre, il y a mon travail, intitulé « L’énergie de la croissance d’après-guerre : étude sociohistorique du lobby nucléaire ». Quand j’ai entrepris mes recherches sur les acteurs de l’atome, cette confrérie qui a fourni l’énergie nécessaire à la croissance de l’après-guerre, je suis allé à Rokkasho-mura (1). Je ne connaissais de ce village que l’image qu’en donnaient les mouvements de protestation contre le transport des déchets. Et je m’étais imaginé les habitants tolérant à contrecœur les installations nucléaires. C’est une réalité très différente que j’ai découverte sur place. Car j’ai rencontré dans la population ce qui ressemble à un sentiment de bonheur :

« Je suis pleinement conscient que Gennen (Nihon Gennen, Japan Nuclear Fuel Ltd.) m’a sauvé. »

« Avant, je devais partir travailler loin d’ici pendant plus de la moitié de l’année. Depuis la construction de ces installations, je peux vivre et travailler au même endroit. »

« C’est devenu notre lieu de travail et notre lieu de vie. J’en suis vraiment reconnaissant. »

J’ai entendu ce genre de témoignages des centaines de fois et, bien que cela n’ait pas été dit explicitement, j’ai compris que ces personnes ne pouvaient renoncer à leur manière de vivre.

Là où les bureaucrates de Tokyo et les compagnies d’électricité voulaient implanter leurs installations nucléaires, la population était tout simplement désireuse de les accueillir. Je ne sais si cette relation de dépendance en quelque sorte coloniale est souhaitable, mais y mettre un terme ferait d’abord souffrir les habitants des régions concernées. Je me suis alors demandé si, dans trente ans, Rokkasho-mura ne serait peuplé que d’hommes « heureux », ayant accepté de leur plein gré la présence des installations nucléaires. Pour répondre à cette question, il fallait appréhender globalement la croissance de l’après-guerre. À l’époque de la construction de la première centrale de Fukushima, en 1971, l’imaginaire associé à l’atome était encore positif. Astro le petit robot, ce personnage de dessin animé créé en 1963 et qui fonctionne à l’énergie nucléaire, en est le meilleur emblème. C’est au cours des années 1970 que les Japonais ont commencé à s’interroger, avec le développement de nouveaux mouvements sociaux donnant plus de visibilité à des causes comme l’écologie, le féminisme, la défense des minorités ou les droits de l’homme. Dans les zones abritant des installations nucléaires, l’attitude de la population à l’égard des centrales s’est faite plus circonspecte. À Fukushima, ce mouvement a coïncidé avec l’inauguration de la deuxième centrale, en 1982, qui s’est accompagnée de manifestations de protestation.

Soumission volontaire

À bien des égards, l’histoire du nucléaire au Japon s’identifie à celle de l’après-guerre, qui commence par les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, suivis du vote en 1955 de la loi-cadre sur le nucléaire (2). Il était donc intéressant de se pencher sur cette société née de l’atome et soutenue par lui sans discontinuer (3).

J’ai choisi d’enquêter sur les installations nucléaires de la préfecture de Fukushima parce qu’elles comptent parmi les plus anciennes centrales du pays et qu’elles me permettaient d’analyser la situation sur une longue période. La conscience qu’il existait un antagonisme entre villes et campagnes a aussi motivé mon choix. Les études sur le sujet ont été faites jusqu’à présent sous bien des angles, mais il s’agissait à chaque fois de « la périphérie vue du centre » ou de « la province vue par le pouvoir central ». J’ai voulu me départir de ce regard.

J’ai commencé par un travail de terrain afin de recueillir des témoignages. Quand mes professeurs ont vu mon plan de recherches, ils m’ont dit d’aller interroger les personnes qui avaient participé aux mouvements de protestation, d’exhumer les histoires dont on n’avait jamais parlé, de vérifier s’il y avait eu des maladies ou des travailleurs surmenés. La plupart des travaux antérieurs avaient été conduits dans cette optique. Mais quand je me suis rendu sur place, j’ai immédiatement compris que ces problèmes n’étaient pas au cœur des préoccupations des habitants. Au lieu de mener mon enquête à charge, j’ai essayé d’aborder le sujet sans a priori. Au cours de ce travail de terrain, une remarque, en particulier, m’a donné à réfléchir : « Je ne veux plus que les médias en parlent. Nous sommes les mieux informés sur ce qui se passe ici. » À chaque incident, des militants venaient de Tokyo pour manifester et quand ils voyaient les gens du coin assis dans l’herbe, ils leur disaient : « Cet endroit a été contaminé, c’est dangereux ! » Puis ils repartaient après avoir déjeuné. La population locale vit ce genre de scènes depuis des décennies.

Au terme de mon livre, j’ai utilisé le concept de « soumission automatique et spontanée » pour définir les relations étroites existant au sein des villes qui dépendent du nucléaire entre ceux qui veulent s’implanter et ceux qui veulent l’implantation. Le concept de soumission renvoie d’ordinaire à celui de domination. Et, dans le contexte actuel, nous avons tendance à opposer de façon manichéenne les « mauvais dirigeants » et les « affreux puissants » aux populations ; mais cela correspond-il vraiment à la réalité ? En vérité, ceux qui se soumettent participent volontairement à la relation de domination.

Les centrales nucléaires n’ont pas été implantées de force dans les campagnes pauvres. Les habitants les voulaient ; elles ont été construites dans le cadre d’une entente tacite. La soumission spontanée de la « périphérie » au « centre » a d’ailleurs pu être encore observée lors des élections municipales d’avril. Pourquoi, même dans la situation actuelle, les candidats favorables au nucléaire sortent-ils toujours vainqueurs ?

Au lieu de refuser de pousser plus loin mon raisonnement parce que les conclusions allaient contre le courant, il m’apparaissait important d’essayer de saisir la société dans toute sa complexité. Comme l’avait fait l’historien américain John Dower dans un ouvrage où il amenait à réfléchir sur la réalité de la guerre et de l’après-guerre à travers des témoignages et des scènes montrant le courage et parfois la dureté de ceux qui ont vécu la défaite (4). En présentant des récits sur le vif, la vérité transparaît. C’est pourquoi j’ai intitulé une partie de mon deuxième chapitre, en paraphrasant le sien, « Les villes qui “embrassent” le nucléaire ».

Un autre point commun entre mon livre et la vision de John Dower pourrait être le « discours sur la continuité ». Au lieu d’insister sur la « rupture » entre le Japon d’avant guerre, où régnaient le fascisme et la barbarie, et l’État civilisé et démocratique d’après 1945, l’historien américain considère que la société des années 1930 avait ses côtés démocratiques et civilisés, et celles des années 1950 ses traits barbares. Cette perspective pourrait aussi s’appliquer aux agglomérations nucléaires. Les habitants de Fukushima, puis la grande majorité des Japonais, se sont d’une certaine manière approprié l’objet – en l’occurrence les centrales – censé être nuisible. C’est parce qu’il en est ainsi que nous en sommes arrivés là.

En partant de ce que j’ai observé avant le 11 mars, nous pourrions encore imaginer un « avenir heureux avec le nucléaire ». Même si, aujourd’hui, nous essayons de concevoir un « avenir heureux sans le nucléaire ».

Les deux voies sont possibles. Mais on ne peut nier que nous avons joui avant le séisme, consciemment ou non, d’un « bonheur avec le nucléaire ». La première chose à faire est d’en tenir compte, mais il est douteux que nous puissions analyser calmement la situation. Dans le contexte actuel, personne ne peut se permettre de parler sans réserves d’un « avenir avec le nucléaire » garantissant un approvisionnement stable en énergie, sans avoir recours au pétrole et sans dégager de dioxyde de carbone (CO2). Ce n’est pas normal, même si l’on reconnaît que la politique nucléaire menée jusqu’à présent n’est plus viable. D’autant que l’on ne peut pas faire simplement et inconditionnellement l’éloge des énergies renouvelables. Il est nécessaire d’analyser objectivement ce qu’impliquerait réellement une reconversion. En attendant, il est probable que le balancier qui a oscillé un temps recommencera inévitablement à pencher vers la structure en place avant le 11 mars.

Cet article est paru dans Kotoba, automne 2011. Il a été traduit par Marie-Françoise Monthiers.

Russie – La dérive de l’information spectacle

Damilola Karpov est un reporter d’un genre particulier. Sa caméra volante, manipulée à distance, est également une arme : elle tue et transmet en direct les images des massacres. Tel est le protagoniste du dernier roman à succès de l’écrivain russe  Viktor Pelevine. Il y dresse le tableau sombre d’une société postapocalyptique, où le pouvoir de l’image a été porté à son paroxysme.

Comme dans un jeu vidéo, deux mondes s’y affrontent dans une guerre sanguinaire : celui d’en bas – une civilisation barbare, gouvernée par des tyrans –, au-dessus duquel plane une immense sphère, abritant une civilisation plus évoluée – l’antre du politiquement correct et de la télévision. Chacune des batailles donne lieu à des flots d’images morbides, appelées « snuffs », « qui montrent de véritables assassinats de personnes », note le magazine Rousski reporter. « Le roman a été inspiré par l’actualité libyenne, observe de son côté le magazine Ogoniok, en particulier par les vidéos de l’exécution de Kadhafi. » L’un des personnages porte le nom de Bernard-Henri Montaigne-Montesquieu…

Shin’Ichi Nakazawa : « Réformer le système capitaliste »

Dans votre livre, vous comparez – défavorablement – la situation que nous connaissons et 1945 : « Il y avait “quelque chose” que la défaite de la guerre du Pacifique n’avait pas réussi à briser, mais il semble que cela se soit effondré cette fois pour de bon et que nous ne savons pas où le destin nous mène »…

Je pense que le choc causé par la capitulation du pays à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’avait finalement pas touché les strates les plus profondes de la conscience japonaise. Autrement dit, l’idéologie sur laquelle s’était appuyé ce peuple durant la guerre n’avait pas radicalement changé. Elle avait simplement été canalisée vers le développement économique. La mentalité des Japonais était intacte. Or, cette mentalité à partir de laquelle s’est élaborée la civilisation nippone s’est érodée au cours des années de croissance. C’est dans ce contexte que la catastrophe du 11 mars s’est produite. Du point de vue de la psychologie japonaise, je pense donc que la gravité de la crise est encore plus importante qu’elle ne l’a été au lendemain de la défaite.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre-programme ?

La trame de l’ouvrage est apparue peu après le séisme, vers le 20 mars. L’accident de la centrale de Fukushima a été l’élément déterminant qui a permis de faire le lien entre deux réflexions que j’avais menées jusque-là en parallèle. D’une part, il y avait la volonté de mieux comprendre l’essence même du système capitaliste, et d’autre part mon désir de cerner les rapports entre l’énergie nucléaire et l’environnement. J’ai compris le 11 mars à quel point les centrales sont de véritables « réacteurs » qui alimentent le capitalisme moderne.

Mais si la sortie de l’atome semble inévitable, la question se pose de savoir vers quel type d’énergie nous allons pouvoir nous tourner et quel modèle de société pourrait lui correspondre. C’est lorsque j’ai commencé à écrire sur ces sujets (dans la partie du livre intitulée « Une économie solaire et verte ») que les véritables difficultés ont surgi.

Je me doutais bien que les acteurs économiques rétorqueraient que « la sortie du nucléaire entamera nos capacités industrielles ». Dès avril, certains ont commencé à arguer que « nous ne pouvons quand même pas retourner à l’époque des braseros et des bouillottes ». Il n’est pas question de revenir à un quelconque passé, mais il faut revoir notre conception de l’énergie pour imaginer les systèmes de production de demain. Dans mon esprit, tout cela était parfaitement clair. Mais quelle technologie proposer concrètement pour cela ? Je ne voyais à ce moment-là que les énergies solaire, éolienne ou encore la biomasse. Avec le recul, je réalise à quel point on est démuni lorsqu’on essaie de trouver des solutions novatrices pour l’avenir en partant des technologies à notre disposition. J’ai notamment compris à quel point le solaire se heurtait encore à de nombreuses limites techniques. Notre technologie actuelle en est à un stade intermédiaire de développement et comportera aussi des dangers dès lors qu’elle se déploiera à très grande échelle. Mais je n’étais pas conscient de cela au moment où j’écrivais. Il nous faut capter directement et en temps réel l’énergie solaire pour la convertir en source d’énergie exploitable. La photosynthèse des plantes constitue donc sans doute le meilleur modèle qui nous soit donné pour les technologies énergétiques de demain [lire à ce sujet « Les remèdes énergiques sont les pires », Books, n° 3, mars 2009, p. 17-21].

En filigrane, prônez-vous un bouleversement de l’ordre social ?

Une évolution majeure de notre système de production d’énergie aura forcément un impact profond sur la structure du capitalisme. C’est cela que j’ai voulu mettre en évidence dans mon livre. Il me faudra par la suite développer ces idées en écrivant une suite, puis une autre. C’est pour cela que je voudrais que vous considériez cet ouvrage comme un premier manifeste, à la manière de L’Idéologie allemande de Marx et Engels.

En filigrane de ma démarche, il y a d’abord une réflexion sur le « don », dont l’anthropologie montre qu’il est à la base de tout échange. En dernière analyse, l’activité économique est toujours sous-tendue par le principe du « don », aussi invisible que soit pour nous le phénomène. Même lorsque nous pensons agir consciemment, cet acte conscient est toujours influencé par la parole. Or Freud explique que lorsque nous parlons, même s’il ne se manifeste pas de manière visible, l’inconscient influence notre discours. J’ai toujours été séduit par cette conception. On retrouve des idées assez proches chez Marx. Ce dernier transpose cela dans les rapports régissant les différents échelons de la chaîne de production. Il explique aussi que des forces antagonistes y sont à l’œuvre mais que, en fin de compte, le pouvoir décisionnel réel appartient bien à la force de production représentée par la masse ouvrière, même si cela ne se manifeste pas de manière visible. Je me suis alors dit que cette analyse pouvait s’appliquer aux échanges entre les hommes. Je veux transposer cela dans le domaine économique pour démontrer que le principe du don constitue le fondement de toute activité ; c’est le propos de mes derniers travaux sur Le Capital que je suis en train de rédiger (« Le capital jaune »). Même dans le cadre d’une économie fondée sur le commerce, le don joue un rôle fondamental. Si l’on atténue trop cette dimension ou si l’on coupe tout lien avec elle, il se produit des dérives incontrôlables comme celles que l’on rencontre dans le domaine de la finance. Je pense que l’on peut alors réformer le système capitaliste en recréant ces correspondances perdues. On peut comparer cela à la création artistique. Lorsqu’un artiste crée quelque chose, il le fait de manière consciente, mais la puissance de son imagination est décuplée par l’action de son inconscient. Mon idée est d’appliquer ce principe à l’économie. On pourrait qualifier mon projet d’« artistisation de l’économie ».

Vous annoncez dans votre postface la création du « Parti vert » japonais…

Le « Parti vert » japonais s’apparentera à un mouvement citoyen capable de proposer un nouveau style de vie et de réformer en profondeur notre système d’économie monétaire. Le présent ouvrage constitue ma déclaration officielle en vue de me lancer en politique pour y appliquer mes idées. La création d’un parti prend énormément de temps, notamment pour réfléchir à la forme qu’on lui donnera. Je n’ai pas encore trouvé de réponse définitive, mais il est en tout cas fort probable, pour répondre aux attentes des uns et des autres, que nous nous présentions aux prochaines élections législatives. Il restera encore à définir en quoi cela pourrait servir la cause que nous souhaitons défendre. Comme vous le voyez, nous en sommes encore au stade du tâtonnement dans notre quête d’une nouvelle forme de politique, et les débats sont ouverts au sein du groupe. 

Cet entretien est paru dans Dokushojin le 7 octobre 2011. Il a été traduit par Julien Faury.

Beckett par lui-même

Étonnant Beckett ! Ce chantre du silence et de l’impossibilité de l’échange était un grand communicant : il a laissé plus de 15 000 missives. Voici la publication anglaise du deuxième volume de sa correspondance : au moins 600 lettres, recélant quelques joyaux de concision amère (« Où ai-je fourré mes larmes ? ») et un bon lot de paradoxes. À commencer par celui-ci : à partir de 1945, l’Irlandais n’utilisera plus que le français, pour son œuvre comme pour la plupart de ses lettres. Pourquoi ce choix d’une langue qu’il maîtrise, mais à sa façon, et qu’il juge « sans style » ? « Plusieurs raisons urgentes, explique-t-il à l’un de ses traducteurs, mais j’aime mieux les laisser dans l’ombre. Je vous donnerai quand même une piste : le besoin d’être mal armé. » Sans doute faut-il comprendre qu’il est motivé par la difficulté d’expression même, car elle conduit à l’« indigence », à la réduction du message à son essence la plus pure. « C’est là du protestantisme, si tu veux », écrit-il au critique d’art Georges Duthuit, son principal interlocuteur, qu’il appelle « Cher Vieux ».

Autre paradoxe, le sombre Beckett est la sollicitude même envers ses correspondants. Non seulement les amis, confrères, éditeurs ou maîtresse, mais aussi de parfaits inconnus, auxquels il répond toujours avec égards. « Bien que “faire de la relation”, comme il disait, lui parût suspect, c’était un ami très fidèle », écrit Peter Conrad dans The Observer.

Pendant la guerre, Beckett se terre en Provence, après que son réseau de résistance a été dénoncé (par un prêtre). Mais on voit ensuite « le plus taciturne et privé des écrivains du XXe siècle », selon Dwight Garner du New York Times, se révéler « à tripes ouvertes », comme il l’écrit au « Cher Vieux », auquel il confesse aussi : « Sache que moi qui ne parle guère de moi je ne parle en fait que de ça. »

Un déluge de gloire, un peu de fortune, et le Nobel

Troisième paradoxe : pendant cette même période, celle où il passe assez soudainement de l’ombre à la lumière, Beckett développe une véritable paranoïa à l’idée d’être livré au public. Après vingt ans d’incompréhension radicale (Murphy avait été refusé par trente-six éditeurs), il rejoint l’écurie de Jérôme Lindon, les Éditions de Minuit, et l’on monte enfin sa première pièce, ce qui provoque « un déluge de gloire, un peu de fortune, et le Nobel de littérature en 1969 », résume Garner. Mais Beckett vit tout cela très mal. Il refuse de prendre la moindre part à sa promotion littéraire. Et n’a d’ailleurs souvent même pas le courage de tenir la plume pour gérer sa (non)-communication éditoriale : c’est sa compagne Suzanne qui s’en charge, sous sa dictée bien sûr.

Cependant, il autorise la publication de ses lettres – mais à titre posthume –, et à la condition  que ne soient livrées au public que celles « qui ont trait à son œuvre ». Soit à peine 40 % du total, selon les diktats des exécuteurs testamentaires. « En réalité, cette distinction est absurde », s’indigne Tim Parks dans la London Review of Books. Des pans essentiels de sa vie sont occultés, notamment sa relation « asymétrique » avec Suzanne, dont l’abnégation a joué un rôle essentiel dans la création (et la promotion) de son œuvre. Qui plus est, on ne peut dire que les lettres choisies aident à percer le mystère de ladite œuvre. À Michel Polac qui lui demande des éclaircissements avant de diffuser des extraits de En attendant Godot à la radio, Becket répond : « Je n’en sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention. Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrit [sic]. Je n’en sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font, ce qui leur arrive. Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas s’il existe. »

Quand il parle de son œuvre, c’est pour la déprécier, en termes souvent brutaux qui plus est : « défécation », « dégueulade », « du vieux vomi », « des merdes ». En fait, les lettres révèlent aussi cet ultime paradoxe : le subtil et délicat Beckett aimait s’exprimer de façon argotique, voire carrément scatologique.

Le monde vu du placard à balais

On sait, depuis Hegel, qu’il n’y a pas de héros pour son valet de chambre. C’est vrai pour les sociétés aussi, à en lire trois auteures qui ont pris temporairement le statut de femme de ménage pour observer la vie tout en bas de l’échelle : après l’expérience menée en 1970 par la journaliste britannique Polly Toynbee (1), voici la sociologue américaine Barbara Ehrenreich (2) et notre Florence Aubenas. Leurs expériences sont remarquablement similaires – indifférence, insécurité, humiliations, machisme… –, même si le compte rendu qu’elles en font diffère. La militante Ehrenreich analyse et vitupère : « Le fait d’être servi provoque égoïsme et dureté. […] La crasse colle à ceux qui doivent la nettoyer », dit-elle dans The Observer. Toynbee, journaliste du Guardian et devenue une figure du Labour, était davantage dans le registre de l’indignation politique. Aubenas, quant à elle, décrit et compatit.

Ces trois femmes tendent à leurs sociétés respectives un miroir où celles-ci rechignent à se reconnaître – des sociétés à deux vitesses, d’où les pauvres sont de facto exclus. Dans le cas d’Aubenas s’ajoute un élément de comparaison transfrontières assez révélateur. Lizzy Davies fait ainsi mine de s’étonner dans la London Review of Books que la France d’en bas soit si basse : « On croyait qu’avec son système bancaire ultraréglementé et sa protection sociale tous azimuts, la France passait à travers les gouttes de la récession. » Mais non : la chasse au job est aussi ingrate de chaque côté de la Manche. « Même pas des jobs, en fait, du travail à l’heure, saucissonné en petits fragments », écrit Madeleine Bunting dans le Guardian.

1| A Working Life, Hodder & Stoughton, 1971.

2| Nickel and Dimed, Picador, 2011.

 

 

Littell séduit les Russes

Paru en russe, Les Bienveillantes de Jonathan Littell a été proclamé « meilleur roman étranger de l’année ». Contrairement à d’autres pays, où ce monologue d’un bourreau nazi dénué de mauvaise conscience a nourri d’intenses polémiques, la majorité des critiques russes sont enthousiastes, observe Anna Narinskaïa dans Kommersant. « Étrangement, pas une seule voix indignée, même naïve, ne s’est élevée. Chez nous, ce roman a perdu certains de ses traits essentiels : la dimension provocatrice et le rejet des normes du contrat social. Nous, nous buvons ses paroles avec attendrissement », s’étonne-t-elle.

Au lit avec le Roi

Les Mémoires du duc de Croÿ ne sont plus guère lues en France. Il faut dire qu’elles comptent quarante et un volumes. L’Allemagne – d’où la mère du duc était originaire – les découvre avec enthousiasme (dans une édition abrégée). « Il est absolument fascinant de voir comment on gouvernait depuis Versailles cette grande puissance qu’était la France, explique Walter von Rossum dans le Zeit. Un sociologue des organisations serait plié de rire de constater que la maîtresse du roi avait alors autant de pouvoir qu’un chancelier chez nous. » Mais « même pour les Grands, la vie n’était pas toujours évidente », ajoute Stephan Speicher dans le Süddeutsche Zeitung. Il évoque la nuit de noces du dauphin (le futur Louis XVI) avec Marie-Antoinette, dont l’usage voulait que les courtisans soient partiellement témoins. 

Montaigne découvreur de l’inconscient

« Comment fait-il pour savoir toutes ces choses sur moi ? » C’est la question que se pose l’universitaire Vittorio Dini dans L’Indice dei libri del mese chaque fois qu’il reprend la lecture des Essais de Montaigne. La réponse, selon Dini, Lacan l’a clairement énoncée : « Montaigne est à l’origine de la découverte de l’inconscient. » Parce que, pour lui, le moi n’est pas seulement la fameuse « arrière-boutique » ou le « sujet du vivre ». Montaigne n’étudie pas le moi comme une pure individualité abstraite. Au contraire, pour la première fois, il considère que « le sujet n’est séparable ni du corps, ni du monde, ni de la nature, ni des choses ou des autres individus ».

Cette intuition géniale explique, en grande partie, que Montaigne soit toujours « lu, relu et réinterprété » à travers les siècles : il nous entraîne à la recherche de la vérité, sans intermédiaire, comme s’il « entrait directement en conversation avec ses lecteurs » à travers leur inconscient. À l’occasion de la publication des Lettres en Italie et du succès remporté par Montaigne, l’art de vivre de l’Anglaise Sarah Bakewell, traduit en italien en 2011 (lire Books, n° 20, mars 2011, p. 15), Dini se réjouit donc de pouvoir se confronter de nouveau à ce « pur génie », qui a su rendre compte, mieux que personne, des rouages de l’expérience individuelle, transformant ainsi son œuvre en une sorte de manuel du « comment vivre ». Bien entendu, dans sa grande sagesse, le Périgourdin ne donne pas de conseils, précise Dini, il décrit « analytiquement, allant au fond des motivations, le processus par lequel l’homme Montaigne comprend comment vivre ».