Les racines de la guerre d’Algérie

« La SFIO a perdu son âme dans la guerre d’Algérie », déclarait François Hollande devant la presse étrangère en 2006. La formule est rappelée par The Economist à propos du nouveau livre de Martin Evans (sur le précédent, lire « Algérie, une colère non éteinte », Books, n° 4, avril 2009, p. 32). Au vu de la tragédie quasi continue vécue par l’Algérie depuis la conquête de 1830, « il est difficile, rétrospectivement, de comprendre comment la France métropolitaine a pu imaginer maintenir tranquillement son emprise sur “l’Algérie française” », écrit l’hebdomadaire. La guerre de conquête a été dévastatrice : la population est passée en quinze ans de 4 à 2,3 millions de personnes, croit pouvoir affirmer l’historienne américaine Jennifer Sessions dans un autre livre récent, en rangeant cet épisode au nombre des « génocides de la colonisation (1) ».

Le Britannique Martin Evans se concentre, lui, sur la guerre d’indépendance. C’est désormais « la meilleure analyse disponible en anglais », écrit le Financial Times. Elle repose sur quantité d’archives récemment ouvertes et de nouveaux témoignages, qui rendent obsolète le célèbre ouvrage d’Alistair Horne, paru en 1977 (Histoire de la guerre d’Algérie, Albin Michel, 1980). Evans montre que les racines de cette guerre remontent à celle de 1830-1840 et se sont nourries sur la durée du code de l’indigénat, « un ensemble de lois répressives s’appliquant uniquement aux musulmans ». Il rappelle aussi le rôle joué par le débarquement anglo-américain en 1942, qui a illustré la faiblesse des Français et véhiculé des idées nouvelles. L’AML (l’association des Amis du manifeste de la liberté) de Fehrat Abbas, créée en 1944, se référait explicitement à la Charte de l’Atlantique de 1941. Les esprits furent durablement marqués par l’assassinat de milliers de musulmans et la destruction de villages en représailles des émeutes de mai 1945, à Sétif, dans lesquelles cent colons avaient été tués, démembrés et émasculés. Les élections de 1948 et 1951 ont été considérées comme truquées par les musulmans. Dans les années 1950, l’Algérie était une « société profondément divisée et inégale, définie  par la haine, le conflit et les tensions ».

Présentant récemment son livre à l’Institut de recherche historique de Londres, Evans a insisté sur le rôle du parti socialiste dans le déclenchement de la guerre. La SFIO était devenue « l’ennemi numéro un » des indépendantistes, témoigne rétrospectivement Mohammed Harbi, un ancien responsable du FLN. À quelques exceptions près, les hiérarques de la IVe République étaient habités par l’idée de la mission civilisatrice de la France, dans l’esprit du fameux discours de François Mitterrand à l’Assemblée nationale dix jours après l’annonce de l’entrée en guerre du FLN : « L’Algérie, c’est la France […]. Des Flandres jusqu’au Congo […] partout la loi s’impose et cette loi est la loi française… » Le sous-titre du livre d’Evans, « la guerre non déclarée », se réfère au temps mis par le pays pour reconnaître officiellement qu’il s’était en effet agi d’une « guerre » (1999).

1| By Sword and Plow. France and the Conquest of Algeria (« Par l’épée et la charrue. La France et la conquête de l’Algérie »), Cornell University Press, 2011.

 

 

Léon Bloy en Chuck Norris

« Léon Bloy est le Chuck Norris des écrivains catholiques. » Ce jugement est signé du jeune romancier autrichien Clemens Setz dans le Zeit. Le prétexte en est la publication outre-Rhin de Sueur de sang, du célèbre polémiste français. L’ouvrage, paru en 1893, rassemble une trentaine de récits sur la guerre franco-prussienne de 1870-1871, à laquelle Bloy participa (dans un corps franc). « Cette guerre n’est pas, aux yeux de Bloy, une simple confrontation militaire entre deux nations, mais un processus mystique déguisé, un processus dans lequel se fait jour l’action divine sur le destin humain. Cette guerre, c’est le souffle du Saint-Esprit », décrypte Setz, qui cite l’avant-propos sans équivoque de Bloy : « Quand [la France] est heureuse, le reste du monde est suffisamment heureux, dût-il payer ce bonheur de la servitude ou de l’extermination. Mais quand elle souffre, c’est Dieu qui souffre, c’est le Dieu terrible qui agonise pour toute la terre, en SUANT LE SANG. »

Ces récits rappellent à l’Autrichien les films américains les plus violents. Il note d’ailleurs que l’éditeur allemand, pour faire la promotion du livre, n’a pas hésité à comparer les récits de Bloy aux films de Tarantino : « C’est le même manichéisme poussé jusqu’à l’insupportable », juge Setz, que l’histoire intitulée « Les vingt-quatre oreilles de Gueule-de-Bois » a particulièrement marqué. Elle met en scène une tête brûlée (le héros éponyme) qui, avec deux rudes compagnons, trucide une douzaine de soldats prussiens coupables d’avoir torturé un sabotier et sa famille. Gueule-de-Bois est à l’image des autres grandes figures du livre : « dur, inflexible et batailleur comme Chuck Norris ».

Oublié – Une amitié austro-hongroise

Leur amitié naquit en même temps que leur correspondance : en 1927, Joseph Roth écrivit à Stefan Zweig pour le remercier d’avoir dit du bien de son essai Juifs en errance. Zweig, fils d’un grand industriel viennois, était alors l’auteur de langue allemande le plus lu dans le monde. Roth, issu d’un milieu bien plus modeste, moins cultivé, moins cosmopolite, s’était fait une réputation dans le journalisme à la seule force du poignet. Les deux hommes se plurent : outre leur origine juive, ils partageaient une nostalgie profonde de l’Empire austro-hongrois, dans lequel ils étaient nés, avaient grandi, et qu’ils avaient vu se désagréger.

Leur correspondance était parue une première fois en 1970, mais dans une édition bâclée et lacunaire. La nouvelle version comprend 184 lettres de Roth, 45 de Zweig (la plupart ont été perdues) et un appareil critique digne de ce nom. « Cette correspondance est le livre le plus impressionnant que j’aie jamais lu sur l’exil », confesse Volker Weidermann dans le Frank­furter Allgemeine Zeitung. « S’y reflètent une catastrophe historique – le naufrage de l’Europe – et une catastrophe personnelle – la déchéance de Roth », souligne pour sa part Ulrich Greiner du Zeit. L’auteur de La Marche de Radetzky, qui, par ailleurs, se montre bien plus clairvoyant que Zweig et perçoit bien plus tôt que lui le danger représenté par Hitler, est confronté à une femme schizophrène, des problèmes d’argent inextricables et, surtout, un alcoolisme destructeur. Zweig tente de l’aider : il  le soutient financièrement, lui  enjoint d’arrêter de boire. Roth lui répond : « Croyez-moi, jamais le “goût” de l’alcool n’a si peu plu à un alcoolique qu’à moi. » Il meurt à Paris en 1939. Zweig se suicide trois ans plus tard au Brésil.

Comment gouverner les Coréens

« La Corée est souvent considérée comme le plus confucéen des pays d’Extrême-Orient », rappelle Anders Karlsson dans le Times Literary Supplement à l’occasion de la première traduction en anglais d’une rareté : le Mongmin simsô. Ce « manuel pour tous les administrateurs » est le plus célèbre de ces nombreux traités écrits sous la dynastie Joseon, qui régna de 1398 à 1910 et tenta de faire de la péninsule un État confucéen idéal. Son auteur, Chông Yagyong, fut l’un des proches conseillers du roi Chôngjo. À la mort de ce dernier, en 1800, ses liens avec l’Église catholique (interdite alors en Corée) le firent disgracier. Le Mongmin simsô fut rédigé en exil. « Le livre traite de tous les aspects du gouvernement : l’administration personnelle, les impôts, les rites et les cérémonies, les affaires militaires, la justice, les travaux publics et la lutte contre la famine. Les grands thèmes récurrents du texte sont l’intégrité morale, la frugalité, les études et l’amour du peuple », explique Anders Karlsson, qui ajoute que l’ouvrage offre une immersion unique dans la société coréenne rurale de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe.

Pourquoi le font-elles ?

Ce livre a le mérite de faire le tour d’une question apparemment peu étudiée par les scientifiques : les motivations des femmes à faire l’amour. Celles-ci vont (surprise ?) bien au-delà de la recherche du plaisir ou de la volonté de procréer. Les auteurs se fondent sur deux enquêtes successives. La première a permis d’identifier 237 raisons différentes avancées par des Américaines pour rendre compte de leur décision d’avoir un rapport – « cela va de l’ennui au désir de se rapprocher de Dieu », rapporte Frances Wilson dans la Literary Review. La seconde demandait à un panel de plus de 1 000 femmes de classer leurs motivations au vu de ces premiers résultats. Leurs réponses sont interprétées à la lumière de la psychologie évolutionniste, discipline dont David Buss, l’un des auteurs, est un éminent représentant (1). À lire les comptes rendus de la presse scientifique, il est cependant difficile d’en tirer un enseignement vraiment neuf. Du côté de la presse généraliste, le New Yorker et le site Salon ont accordé quelque crédit au livre en publiant un entretien avec les auteurs, mais les commentatrices britanniques se sont déchaînées contre un ouvrage présenté comme un pot-pourri de platitudes et de naïvetés, drapé dans les habits d’une science en trompe l’œil : « On n’apprend rien dans ce livre agaçant, si ce n’est la façon dont l’université du Texas à Austin [où travaillent les auteurs] alloue ses crédits de recherche », s’est ainsi moquée Wilson.

1| Deux de ses livres sont parus  en français : La Stratégie de l’amour (InterEditions, 1994, épuisé) et Une passion dangereuse : la jalousie (Odile Jacob, 2005).

Jules Renard, ce cryptogramme rustique

Si l’on cherche l’intrus dans Histoires naturelles, on y trouve surtout un absent : le renard. Jules ne s’y est pas risqué ; c’était un prudent. S’il s’indigne de l’affaire Dreyfus, c’est dans son Journal, pas dans le Mercure de France, dont il était le principal actionnaire (grâce à la dot de son épouse). Son nom, il s’en était discrètement moqué dans son premier roman, L’Écornifleur, mot utilisé par La Fontaine pour désigner ledit animal. Dans cette autofiction avant la lettre, il raconte une histoire de « demi-viol » (son expression), qui reste « choquante » aujourd’hui, écrit l’écrivain britannique Julian Barnes dans la London Review of Books. Là, il avait fait preuve de fermeté, refusant de céder à son éditeur, qui lui demandait de retirer un passage scabreux. Ce roman comporte aussi une innovation : le « dialogue intermittent », où les répliques viennent comme au théâtre, sans les inutiles « dit-il », « dit-elle »… Il en était fier, de cette innovation, jusqu’à ce qu’il découvre avoir été devancé par la comtesse de Ségur. Julian Barnes regrette que « son chef-d’œuvre », le Journal, n’ait pas été traduit in extenso en anglais. Saisissant l’occasion d’une nouvelle traduction d’Histoires naturelles, il s’interroge après d’autres sur la vraie nature de ce personnage paradoxal, mi-« campagnard » mi-« urbain », qualifié par Léon Daudet de « cryptogramme rustique ». Poil de Carotte, autre autofiction racontant son enfance dans un village de la Nièvre, resta fort ignoré jusqu’à ce qu’il le porte triomphalement au théâtre dans le Paris de 1900, « le Hollywood de l’époque », dit Barnes. Cela lui valut la Légion d’honneur, qu’il recherchait depuis longtemps (il avait 36 ans). Quatre ans plus tard, il devint maire de son village, reprenant le siège de son mécréant de père, qui s’était suicidé sept ans plus tôt avec son fusil.

Renard donne à Barnes le sentiment d’avoir toujours hésité entre la gloire parisienne et l’humilité de la vie de province, entre le glamour et le terroir. Il illustre cette tension en opposant divers passages du Journal. Celui, par exemple, où Renard exprime sa fascination pour Sarah Bernhardt, son trouble quand elle lui propose de l’embrasser : « Sur un signe de Sarah Bernhardt, je la suivrais au bout du monde. » « Avec ma femme », ajoute-t-il après une virgule bien sentie. Et celui-ci : « Comme maire, je dois veiller au bon état des chemins ruraux ; comme poète, je préfère les voir mal entretenus. »

Barnes dit son admiration pour l’auteur d’Histoires naturelles : le style, l’intelligence, la poésie. Admiration un peu déconcertée, en  raison de « l’absence totale de sentimentalisme » de ces textes ciselés au cutter. Voulant communiquer son enthousiasme à ses compatriotes de l’ère Cameron, il cite divers passages, se fondant sur la nouvelle traduction anglaise. Sans en percevoir les faiblesses. Les grenouilles « assises en tailleur » deviennent « assises comme des tailleurs [like tailors] ». La superbe phrase sur le paon « Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle » devient ce galimatias : « Lifts the tail of his gown, which is weighed down by the gaze of those who’ve been unable to take their eyes off him. » Le papillon, « ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur » devient le plat « a love letter, folded in two… looking for a flowery address ». Pas un mot pour rappeler que cette phrase compose à elle seule une « histoire naturelle ». Comme si Barnes n’était qu’à demi sensible à la passion de la concision qui animait Renard. Pour revenir au Journal, il fait  un contresens à  propos du fameux baiser échangé avec Sarah Bernhardt :  « Je l’embrasse un petit peu, du coin de la bouche » devient « I kiss her just a little on the corner of the mouth ». Les francophiles ont du plomb dans l’aile.

La pénurie d’énergie rend méchant

Le toujours fougueux Michel Rocard assenait lundi 27 février dans une interview au Monde que l’ère de la croissance rapide était terminée, et qu’il fallait le dire clairement afin d’« essayer de penser un monde qui sera radicalement nouveau ». Pour lui, les pathologies de la finance et l’endettement des États se doublent d’une crise énergétique sans remède : « Le pic pétrolier sonne le glas de notre modèle de prospérité. » Dans ce contexte, la « stratégie diabolique des Verts » qui pousse à l’abandon du nucléaire va « créer au centre de l’Europe une véritable famine énergétique ». Voilà pour le diagnostic, noir mais lucide. Les solutions proposées sont, elles, roses et illusoires. Il n’y aurait qu’à reprendre la réduction/partage du travail, devenue tabou depuis que cette maladroite de Martine Aubry l’a appliquée à la hussarde, explique en substance Michel Rocard (il avait proposé à l’époque une solution élégante et rationnelle : abaisser les charges sociales sur les salaires jusqu’à 32 heures de travail hebdomadaire, les relever sur chaque heure travaillée au-delà de ce seuil ; les entreprises auraient été incitées à embaucher davantage de salariés à 32 heures et le partage du travail se serait fait sans coup férir). Quoi qu’il en soit, l’ancien premier ministre envisage pour demain une société moins marchande, moins soumise à la compétition et organisée autour du temps libre.

Malheureusement, la configuration énergie chère-loisirs pour tous ressemble à un oxymore. Dans l’histoire, la pénurie d’énergie (qui a longtemps été la règle) a coïncidé avec l’exploitation à outrance du travail humain et animal. C’est ce que démontre un petit livre à l’intitulé énigmatique, Des esclaves énergétiques, signé de Jean-François Mouhot (Champ Vallon). Cet historien rappelle que les sociétés affamées d’énergie ont eu recours à l’esclavage, de la Rome antique aux Antilles du XVIIIe siècle. Qu’à vrai dire l’esclavage a été bien plus la règle que l’exception au cours de l’histoire. Il va plus loin, notant que la sensibilité antiesclavagiste a commencé à se répandre dans l’Europe des Lumières et en Amérique parallèlement au développement de la machine à vapeur. Cette concomitance n’est pas accidentelle, selon l’auteur : « L’histoire suggère que l’esclavage ne commença à être sérieusement récusé, et finalement aboli, qu’à partir du moment où l’opinion prit conscience d’une alternative au travail des esclaves (la force motrice de la vapeur). » L’amélioration générale du confort et de l’espérance de vie a sans doute contribué à rendre plus criante l’oppression imposée aux hommes et femmes asservis.

Moralement, l’esclavage et le machinisme ne sont évidemment pas équivalents. Énergétiquement parlant, ils peuvent se comparer. Les hommes des pays avancés sont aujourd’hui libérés des corvées et contraintes par les machines, tout comme les propriétaires d’esclaves l’étaient autrefois (et le sont encore dans certains pays). Dans les années 1990, le citoyen mondial moyen aurait ainsi utilisé vingt « esclaves énergétiques », soit l’équivalent de vingt personnes travaillant 24 heures par jour, 365 jours par an. Mais, avertit aussi Mouhot, « nos économies contemporaines sont devenues extrêmement dépendantes des énergies fossiles, tout comme les sociétés esclavagistes étaient dépendantes de leurs esclaves – en fait même bien davantage ». Et il rappelle que l’histoire a connu des retours en arrière : « Lorsqu’il devient impossible d’utiliser certaines technologies (par exemple du fait de pénuries de carburant, ou que la main d’œuvre se fait rare), il n’est pas inhabituel d’assister au retour à des formes de travail forcé. »

Cet ouvrage sous-titré « Réflexions sur le changement climatique » cherche surtout à nous alerter sur l’urgence de nous tourner vers les énergies renouvelables, pour des raisons moralement aussi valables que celles qui animaient jadis les anti-esclavagistes. Il porte un autre message, des plus inquiétants, c’est que, privés d’énergie, les hommes tendent à surexploiter leurs semblables plutôt qu’à changer de mode de vie et de consommation. À moins de parier que la civilisation nous ait rendus meilleurs, on peut craindre que la crise énergétique actuelle ne nous conduise pas précisément vers les lendemains de loisirs et de travail partagés décrits par Michel Rocard.

Sophie Gherardi

L’empire du mal

« Dans Jo confesso, presque tous les personnages pourraient réciter le Confiteor et son fameux “mea culpa”. Ils ne le font pas », note le critique littéraire Josep Massot dans les colonnes de La Vanguardia à propos de l’œuvre monumentale que vient de publier le Catalan Jaume Cabré. L’ouvrage, qui compte quelque mille pages, réparties en cinquante-neuf chapitres, est en tête des ventes dans les librairies de Barcelone. Roman symphonique où les époques et les personnages se succèdent, Jo confesso mêle l’autoportrait de l’humaniste et érudit Adrià (nom rappelant le personnage de Thomas Mann dans Le Docteur Faustus), aux réflexions d’un inquisiteur du XVe siècle ou bien encore à celles d’un médecin nazi du camp d’Auschwitz. On y découvre aussi Sara, la jeune femme juive à qui est adressée cette confession et dont la figure traverse tout le roman, « comme un symbole de l’amour absolu au milieu de cette mémoire de la barbarie », précise Josep Massot. Le périple d’un précieux violon Storioni passé de main en main au cours des siècles sert de fil conducteur au récit. « Tous les personnages cachent des secrets, poursuit le critique. Adrià, le héros, se sent le responsable involontaire d’une mort violente dont l’explication n’est donnée qu’à la fin du récit. Il tentera toute sa vie, comme l’a fait Elias Canetti, de démêler la racine du mal. »

Car Jo confesso est avant tout un roman faustien sur le mal, sur sa présence persistante par-delà les siècles et par-delà ceux qui l’incarnent. Pour El País, l’ouvrage, par sa structure cyclique, a « l’étoffe d’une œuvre d’art totale ». Véritable odyssée à travers les cinq derniers siècles de l’histoire européenne, « le roman entrelace une multitude de récits de l’infamie en un subtil assemblage de procédés rhétoriques », précise le quotidien. Tous les tons et registres du discours sont déployés, les points de vue changent de façon imprévisible, l’ironie plane sur les dialogues. Puis, peu à peu, la démultiplication des histoires, le chaos de l’intrigue se soumet à l’ordre que lui impose le roman. « D’une certaine façon, écrit Ernesto Ayala-Dip, Cabré met en relation les époques, établit des liens entre les divers paradigmes de l’atrocité qui ont jalonné notre histoire, pour mettre à nu le mystère de la cruauté. » Roman du mal, roman total, Jo confesso s’offre aux lecteurs comme une méditation aussi lucide que sceptique sur la nature humaine, sur la faute et le pardon, l’amitié et la trahison, le réconfort éphémère de l’art et l’impossible expiation. « Dans le livre, raconte l’auteur lui-même dans un entretien à La Vanguardia, il y a ce personnage, un médecin allemand, qui a fait beaucoup de mal par le passé et tente ensuite de réparer les torts causés, mais sans se repentir ni demander pardon. Il ne se rachète pas. »

Autisme, psychanalyse et délit d’opinion

Auteure d’un documentaire sur l’autisme dans lequel elle dénonce le manque d'infrastructures adaptées, et la résistance qu'opposent de nombreux psychanalystes aux thérapies comportementales et cognitives, Sophie Robert a été condamnée le mois dernier par le tribunal de Lille à verser 34 000 euros de dommages et intérêts à trois psychanalystes interviewés dans son film pour « atteinte à l’image et la réputation ». Ces interviews doivent en outre être supprimées, ce qui revient à interdire la diffusion du film.

Le philosophe Mikkel Borch-Jacobsen, auteur dans notre prochain numéro (sortie 1er mars) d'une recension du dernier livre d'Elisabeth Roudinesco, Lacan, envers et contre tout, réagit dans son blog à cette décision de justice, qui éclaire selon lui « la nature profondément anti-démocratique de la psychanalyse ».

Tony Judt, les intellectuels et l’Histoire

Thinking the Twentieth Century est un livre qu’on se réjouit de pouvoir lire, mais qu’on aurait en un sens préféré ne pas voir paraître, à tout le moins pas nécessairement sous cette forme et certainement pas si tôt. Dans une large mesure, il doit en effet son existence au décès prématuré de son principal auteur. Lorsqu’il est apparu que l’historien anglais Tony Judt, atteint d’une sclérose latérale amyotrophique qui le paralysait progressivement et dont il finit par mourir deux ans plus tard, au mois d’août 2010 à l’âge de 62 ans, n’aurait bientôt plus la capacité physique d’écrire, un de ses collègues, qui était aussi son ami, lui proposa de réaliser avec lui un ouvrage sur sa vie et ses travaux. Il s’agissait de Timothy Snyder, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et orientale au XXe siècle, auteur notamment d’une impressionnante histoire des massacres perpétrés dans cette région par les nazis et les communistes. Durant plusieurs mois, les deux historiens se sont régulièrement rencontrés pour de longues sessions de discussion durant lesquelles Judt était de loin celui qui s’exprimait le plus. Leurs entretiens ont été transcrits, corrigés et complétés par des références précises. Tel qu’il se présente, le résultat de ce travail est un gros livre de quatre cent pages organisé en une dizaine de chapitres portant chacun sur un thème particulier, une facette des activités de Judt, un lieu où il a vécu, étudié ou travaillé, et une partie de son œuvre.

Thinking the Twentieth Century est le troisième titre de Tony Judt publié après que sa maladie se fut déclarée, et son deuxième ouvrage posthume. Durant les derniers mois de sa vie, parallèlement aux entretiens avec Timothy Snyder, il avait en effet composé mentalement et dicté deux petits livres : un vigoureux manifeste en faveur de la social-démocratie, Contre le vide moral (le titre original anglais, Ill Fares The Land, est tiré d’un poème de l’écrivain anglo-irlandais du XVIIIe siècle Oliver Goldsmith) ; et The Memory Chalet, un recueil de souvenirs ainsi intitulé en référence à la méthode utilisée par Judt pour organiser les siens, le procédé mnémotechnique du « palais de la mémoire » (rebaptisé ici plus modestement), consistant à associer différents groupes de souvenirs à autant de pièces d’une maison imaginaire.

Si son contenu recoupe en partie celui de ces deux livres, Thinking the Twentieth Century couvre un champ plus large qu’eux, puisque Judt y revient sur tous ses précédents ouvrages : ses travaux de jeunesse sur le socialisme en France, ses deux livres sur les intellectuels français autour de la seconde guerre mondiale (Un passé imparfait. Les intellectuels en France 1944-1956 et La responsabilité des intellectuels : Blum, Camus, Aron), Après-Guerre, la monumentale histoire de l’Europe durant la seconde moitié du XXe siècle qui l’a fait connaître comme historien et Retour sur le XXe siècle, recueil d’essais parus pour la plupart dans la New York Review of Books, qui ont contribué à lui assurer le statut d’un « intellectuel public ». Thinking the Twentieth Century est aussi un peu le substitut de cette histoire intellectuelle et culturelle de la pensée sociale au XXe siècle que Judt envisageait d’écrire, et à laquelle il avait commencé à réfléchir sérieusement. 

Un outsider

Interrogé par le magazine Prospect, Tony Judt affirmait se voir « d’abord et avant tout comme un professeur d’histoire ; ensuite comme l’auteur de livres sur l’histoire de l’Europe ; puis un commentateur des affaires européennes ; un intellectuel au sein de la gauche américaine ; et seulement occasionnellement un protagoniste […] de la pénible discussion des questions juives aux États-Unis ». Dans ce pays, c’est pourtant largement à ce dernier titre qu’il est connu, du fait de la polémique à laquelle a donné lieu sa prise de position, dans un article fameux de la New York Review of Books, en faveur de la création d’un État bi-national judéo-palestinien. Dénoncé avec véhémence par une partie de l’intelligentsia juive américaine, expulsé, à l’initiative de Leon Wieseltier, des colonnes de l’hebdomadaire The New Republic dont il était un contributeur régulier, Judt s’est retrouvé enfermé dans le personnage d’un ennemi déclaré de l’État d’Israël et placé dans une situation de marginalité qui était, il est vrai, loin de lui déplaire : en matière universitaire comme politique, l’homme s’est toujours présenté comme un outsider, le rôle dans lequel il se sentait le plus à l’aise et se considérait avec le plus de plaisir.

Comme le souligne Francis Fukuyama dans son compte rendu de Thinking the Twentieth Century, un article méritoirement élogieux, parce que la seule référence faite dans l’ouvrage à sa personne et à ses livres n’est guère flatteuse, l’image publique de Tony Judt, largement fondée sur cet épisode au parfum de scandale et sur sa fin tragique, tend malheureusement à masquer la richesse et l’intérêt de ses idées. De celles-ci, ce livre d’entretiens permet de se faire une impression très complète, en même temps que de ce qui, dans sa vie, explique leur genèse et peut aider à mettre en lumière leur signification : peu intéressé au départ à parler de lui-même, convaincu que « le mode de fonctionnement par défaut d’un historien est l’invisibilité rhétorique », Tony Judt, dans les lignes de conclusion de Thinking the Twentieth Century, reconnaît que les « quelques incursions dans son propre passé » auxquelles il a ainsi été encouragé à se livrer « peuvent aider à saisir le sens de sa contribution à l’étude du passé des autres ».  

Né à Londres de parents juifs non pratiquants issus tous deux de familles originaires d’Europe centrale, Tony Judt a grandi dans une atmosphère militante (son père et son grand-père étaient socialistes) à l’ombre de l’Holocauste, une partie importante de sa parentèle ayant péri dans les camps d’extermination. Dans les premiers chapitres de l’ouvrage, il fait le récit de son enfance et de son adolescence, dans un style moins littéraire et sur un ton moins élégiaque que dans The Memory Chalet, mais de manière plus détaillée. C’est l’occasion pour lui de présenter quelques réflexions inédites sur la question juive, qui « n’avait jamais été au centre de [sa] vie intellectuelle, ou de son travail d’historien ». Elles sont rarement conventionnelles. La plupart des lecteurs d’Hannah Arendt, fait-il par exemple remarquer, s’ils mettent très haut ses idées sur la modernité et autres « spéculations para-philosophiques » présentées dans La Condition de l’homme moderne, sont troublés et irrités par ce qu’elle dit des Juifs et ses idées sur « la banalité du mal ». À l’opposé, peu impressionné par les considérations métaphysiques « insaisissables » de ses textes philosophiques, Judt trouve « absolument correct » ce qu’Arendt a écrit sur la condition des Juifs dans la société moderne et, pour lui, la fameuse expression utilisée dans Eichmann à Jérusalem capture adéquatement, dans l’esprit de Max Weber, une caractéristique fondamentale des sociétés bureaucratiques.

Une dévotion absolue à la vérité

En écho aux belles pages de The Memory Chalet consacrées à cette phase de sa vie, Tony Judt évoque aussi son éducation britannique et l’importance qu’a eue dans sa formation l’étude de la littérature et de la langue anglaises : les classiques comme la Bible du roi Jacques et Shakespeare, Daniel Defoe, Thackeray, Thomas Hardy ou les sœurs Brontë, les contemporains comme Evelyn Waugh, Stephen Spender ou George Orwell, tout un monde dont la familiarité, dit-il, lui fait se sentir « profondément anglais », en dépit de ses intérêts internationaux et de ses contacts dans le monde entier. (On mesurera la sûreté de son jugement dans ce domaine à des formules comme : « [T.S.] Eliot était pour les années 1930 ce que Matthew Arnold a été pour la fin de l’ère victorienne : la voix d’une certaine nervosité face à la modernité, filtrée par une sensibilité littéraire et […] religieuse. »)

Produit typique de la « génération méritocratique » d’après-guerre en Grande-Bretagne (ses parents n’étaient pas universitaires), Tony Judt fit ses études à Cambridge. Durant les vacances, il travaillait souvent dans un kibboutz en Israël. Il était alors un fervent adepte du sionisme, doctrine dont il se détournera progressivement, comme du marxisme dans lequel il avait baigné, qu’il récusera notamment sous l’influence des écrits du philosophe polonais Leszek Kolakowski. Les chapitres suivants nous emmènent successivement à Paris, où il effectué son doctorat à l’École normale supérieure, Berkeley, où il enseigna l’histoire sociale, Oxford, où il était professeur de science politique, enfin à l’Institut Erich Maria Remarque de l’université de New York, fondé autour de lui à l’aide d’un don de la veuve de l’écrivain allemand, l’actrice Paulette Goddard.

Plusieurs thèmes traversent ces pages. Le premier est celui des intellectuels et de leur rôle dans l’histoire du XXe siècle.  Proche, à Paris, d’Annie Kriegel et de François Furet, fortement marqué par les idées de Raymond Aron, admirateur inconditionnel d’Albert Camus (avec Aron, George Lichtheim et Eric Hobsbawm, un des penseurs qui l’ont fondamentalement influencé, affirme-t-il), Tony Judt fait partie de ceux qui n’ont jamais compris et accepté l’aveuglement de Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuels progressistes à l’égard du stalinisme. Se considérant comme ce qu’on appelle en France un « moraliste », à l’instar de Camus et de George Orwell (comme lui un homme de gauche qui n’était jamais aussi sévère qu’avec la gauche), Tony Judt, qui a condamné sans ambages l’intervention militaire américaine en Irak, plaçait la fonction de l’intellectuel sous le double signe de la dévotion absolue à la vérité et de la défense des valeurs morales de nature universelle. Pour cette raison, tout en exprimant toute son admiration pour le talent d’Eric Hobsbawm, « le plus naturellement doué des historiens contemporains », il a régulièrement dénoncé la cécité obstinée de celui-ci face aux crimes dont se sont rendus coupables les régimes communistes.

Le second thème est l’Europe. Dans le prolongement de ce qu’il rapportait à ce sujet dans son livre de souvenirs, Judt, dans Thinking the Twentieth Century, raconte comment, à son retour de Californie, la rencontre de personnes comme le sociologue polonais Jan Gross, son compatriote Adam Michnik et le spécialiste de l’Europe de l’Est Timothy Garton Ash, ainsi qu’un séjour dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie, ont fait glisser ses intérêts de l’histoire des intellectuels français à celle la partie orientale de l’Europe, puis de l’Europe dans son ensemble, en une évolution dont allait sortir Après-Guerre.

Au cours des vingt dernières années, une série d’ouvrages sur l’histoire de l’Europe, en particulier l’Europe au XXe siècle, ont été publiés par notamment J.M. Roberts, Norman Davies, George Lichtheim, Mark Mazower, William I. Hitchcock et Walter Laqueur. Au milieu de ces réalisations de grande qualité, Après-Guerre se détache comme un accomplissement particulièrement remarquable. Le livre raconte la façon dont l’Europe s’est reconstruite dans les décennies qui ont suivi le désastre de la seconde guerre mondiale, en tournant le dos aux horreurs qui avaient ensanglanté le continent et en s’appuyant sur des politiques social-démocrates et keynésiennes d’investissement public, de protection sociale et de redistribution. Une de ses caractéristiques souvent notée est l’attention qu’il témoigne à l’histoire des petits pays (la Belgique, par exemple, à laquelle un article étonnamment bien informé et pénétrant de Retour sur le XXe siècle est consacré). Dans Thinking the Twentieth Century, Judt précise que son intention était d’écrire une histoire « incorporant la culture et les arts » au lieu de les reléguer en notes de bas de pages et, surtout, une histoire qui ne se réduise pas à celle de l’édification de l’Union européenne, entreprise dont il ne nie pas les mérites mais dont, quelques années plus tôt, dans A Grand Illusion, il affirmait les limites : « L’Europe est davantage qu’une notion géographique, mais moins qu’une réponse. »

Chemin de fer et modernité

Le troisième sujet récurrent est l’histoire, dont Tony Judt défend une conception résolument traditionnelle. Dans des termes rappelant ceux de Richard J. Evans dans In Defence of History, il critique férocement les doctrines « post-modernes » de l’histoire et a des mots peu indulgents au sujet de la manière dont cette discipline est à présent enseignée : « La faiblesse [des] programmes para-académiques [identitaires] » écrivait-il dans The Memory Chalet, « n’est pas qu’ils se concentrent sur une minorité ethnique ou géographique donnée ;  c’est qu’ils encouragent les membres de cette minorité à n’étudier qu’eux-mêmes […] avec pour conséquence de renforcer la mentalité sectaire et de ghetto qu’ils entendent ébranler. »

À plusieurs reprises dans Thinking the Twentieth Century, Tony Judt souligne la distinction entre l’histoire et la mémoire, en défendant la supériorité de la première sur la seconde avec les mêmes accents que dans les pages de conclusion d’Après-Guerre : « Permettre à la mémoire de remplacer l’histoire est dangereux. Quand l’histoire prend nécessairement la forme de l’enregistrement des faits, interminablement réécrits et testés face aux anciennes et nouvelles évidences, la mémoire est la clé des usages public non-savants. [Les] manifestations de la mémoire du passé sont nécessairement partielles, courtes, sélectives ; ceux qui les organisent se voient tôt ou tard contraints d’énoncer des vérités tronquées, voire de véritables mensonges – parfois avec les meilleures intentions du monde, parfois non. » S’il ironise par ailleurs au sujet des historiens devenus des vedettes de télévision comme Simon Schama ou Niall Ferguson, Judt n’en défend pas pour autant le style universitaire jargonnant, lourd et aride : « Un livre d’histoire mal écrit est un mauvais livre d’histoire. Malheureusement, même de bons historiens sont souvent des stylistes maladroits, et leurs livres ne sont pas lus. »

La politique, enfin : tel qu’on le lit dans les dernières pages de Thinking the Twentieth Century, le plaidoyer de Tony Judt en faveur de la social-démocratie est un peu moins percutant que dans Contre le vide moral. Mais le propos est identique. Sous le terme de social-démocratie, Judt vise à la fois  un mode de fonctionnement de l’économie et un type de régime politique. En termes économiques, dans le sillage des idées bien comprises d’Adam Smith et de John Stuart Mill, ainsi que de celles de John Maynard Keynes, il défend la thèse que le capitalisme ne peut fonctionner de manière satisfaisante sans le respect d’un certain nombre de valeurs qui le transcendent, et que le marché ne peut pas être entièrement livré à lui-même. Au plan politique, il entend réhabiliter les idées de bien public, d’intérêt public et de service public. Lorsqu’il veut illustrer la thèse de leur importance, c’est l’exemple des transports qu’il choisit, plus particulièrement du transport ferroviaire et des trains, auxquels il est sentimentalement attaché. À côté de l’histoire intellectuelle du XXe siècle qu’il ambitionnait d’écrire, un autre projet de Judt dont la maladie a empêché l’exécution était d’ailleurs une histoire des trains, qu’il considérait en termes d’histoire sociale : « Le développement du chemin de fer a facilité l’émergence de ce que nous avons appris à connaître comme la vie publique : les transports publics, les lieux publics, l’accès public, les bâtiments publics, etc. »

Dans deux articles de la New York Review of Books dont on trouve un écho dans les pages de Contre le vide moral et qui resteront comme les vestiges anticipés d’un livre qui ne sera jamais écrit, Tony Judt faisait valoir à quel point les chemins de fer ont façonné la modernité, transformant l’économie et le commerce, le paysage ainsi que les rapports entre les villes et les campagnes, modelant l’urbanisme et exerçant une influence profonde sur les modes de vie, le travail et les loisirs, l’organisation de la vie sociale et la culture. En même temps, soulignait-il, les chemins de fer étaient l’exemple même d’un projet collectif. Leur développement supposait en effet un effort de planification, de programmation et d’organisation que seul l’État pouvait mener à bien de manière efficace et cohérente.

Pour expliquer le triomphe, à partir des années 1980, de « l’obsession de la création de richesses et [du] culte de la privatisation et du secteur privé », Judt avance deux explications : le manque de mémoire des générations issues de l’après-guerre, qui, oublieuses de tout ce qu’elles devaient à l’État-providence, ont cru qu’elles pouvaient se passer de lui, et l’érosion du sens moral dans la société, par voie de conséquence en politique. Dans Contre le vide moral, il portait à cet égard un jugement très dur sur les responsables politiques d’aujourd’hui : « Indépendamment de leurs opinions politiques, Léon Blum et Winston Churchill, Luigi Einaudi et Willy Brandt, David Lloyd George et Franklin Roosevelt représentaient une classe politique profondément sensible à ses responsabilités sociales et morales. » À l’opposé, les politiciens contemporains « semblent ne croire en aucun corps cohérent de principes ou de politiques [et] il n’émane d’eux ni conviction ni autorité. »

La social-démocratie n’est sans doute pas un régime exaltant, conclut Tony Judt, qui met de surcroît en garde contre les dérives de la démocratie de masse et la propension de la démocratie à « se corroder ». Mais elle a fait ses preuves et il n’y a guère d’alternative : « Le choix auquel fait face la prochaine génération n’est pas celui du capitalisme contre le communisme, ou de la fin de l’Histoire contre son retour, mais celui d’une politique de cohésion sociale basée sur des objectifs collectifs contre l’érosion de la société par une politique de la peur. »

Une formidable leçon d’histoire

Thinking the Twentieth Century est la meilleure introduction possible à l’œuvre de Tony Judt. Mais il y a d’autres raisons de lire ce livre. La première est qu’il s’agit d’une extraordinaire leçon d’histoire, donnée par un professeur comme tout le monde a rêvé d’en avoir. Sur les particularités psychologiques et culturelles des Juifs polonais, les convictions européennes des intellectuels de droite de l’entre-deux guerres, les raisons pour lesquelles la guerre d’Espagne est devenue une question internationale, le sentiment d’insécurité des historiens qui ne savent plus si leur discipline appartient aux sciences humaines (humanities) ou aux sciences sociales, les différences entre les sociétés européenne et américaine et mille autres questions, on trouvera dans Thinking the Twentieth Century des réflexions profondes et éclairantes, toujours pertinentes et souvent originales.

Au fil des pages, on aura de surcroît le plaisir de tomber sur de brillantes petites vignettes au sujet de, par exemple, Winston Churchill, Léon Blum, Isaiah Berlin, Margaret Thatcher, Vaclav Havel ou les fameux « Cinq de Cambridge » – Antony Blunt, Kim Philby, Guy Burgess et les autres espions soviétiques en Grande-Bretagne –, versions miniatures des portraits développés d’Arthur Koestler, Primo Levi, Eric Hobsbawm, Hannah Arendt, Leszek Kołakowski, Albert Camus et Edward Saïd qui sont repris dans Retour sur le XXe siècle. La plupart de ces derniers sont élogieux, ce qui fait rétrospectivement dire à Judt : « Il est beaucoup plus difficile d’écrire correctement sur quelqu’un qu’on admire : démolir Althusser, ridiculiser Martin Amis, rabaisser Lucien Goldmann – un jeu d’enfant. Mais pour expliquer précisément pour quelle raison [Levi, Kołakowski et Camus] sont tellement importants, et l’influence qu’ils ont exercée, il faut réfléchir. »

Tony Judt avait de fait la dent dure, le goût des formules assassines et le commentaire sarcastique et dépréciatif facile. Il n’était pas toujours tendre avec les représentants des autres disciplines : « Peu [d’économistes] ajoutent à la somme des connaissances sociales ou scientifiques, mais une importante majorité d’entre eux contribuent activement à embrouiller l’esprit de leurs concitoyens sur ce que c’est que penser en termes sociaux. » Il se montrait parfois encore plus mordant avec des  collègues historiens ou des figures marquantes du domaine : E.P. Thompson « a écrit un article particulièrement stupide [sur la Tchécoslovaquie] » ; Macaulay, Carlyle et Michelet écrivaient « dans un style pompeux et syntaxiquement incontinent […] reproduit par Simon Schama à notre époque », etc. Judt raconte aussi comment il a été conduit à remercier Norman Davies pour la façon dont, « en gentleman », il avait fait l’éloge d’Après-Guerre, quand lui-même avait brutalement éreinté son ouvrage sur l’Europe. Dans l’ensemble, cependant, il semble indiqué de suivre Timothy Garton Ash quand, distinguant entre deux classes d’intellectuels polémistes, d’un côté ceux qui sont mus par la vanité ou le dogmatisme, de l’autre ceux qui recherchent essentiellement la vérité, il place résolument Tony Judt dans la seconde catégorie, « si acérée et tranchante que pouvait être sa plume ».

Lorsque Tony Judt est décédé, un concert d’éloges hyperboliques s’est fait entendre. On a présenté l’historien comme un « héros intellectuel », le type même de qualification exagérée dont une réputation met parfois du temps à se remettre, parce qu’elle suscite invariablement des réactions en sens inverse tout aussi disproportionnées. Dans un long article de la New Left Review qu’on lirait avec moins d’irritation si ne s’y laissait sentir une claire volonté de dénigrement, Dylan Riley, invitant à jeter sur l’homme et ses travaux un regard  « dépassionné », affirme ne pouvoir retenir au titre des talents de Judt que ceux de polémiste et de pamphlétaire. C’est un jugement de mauvaise foi, qui ne résiste assurément pas à un examen objectif : dans un pays et une génération qui peuvent s’enorgueillir d’avoir produit une quantité impressionnante d’historiens de premier plan (Ian Kershaw, David Cannadine, Robert Service, Orlando Figes, Felipe Fernández-Armesto, Dominic Sandbrook, Perry Anderson, Anthony Beevor et Neal Ascherson, pour n’en citer que quelques-uns), Tony Judt peut légitimement être considéré comme un des plus brillants représentants de la discipline.

Une remarque pour conclure : comme The Memory Chalet et Contre le vide moral, Thinking the Twentieth Century est le produit d’un exceptionnel effort de volonté et de l’opiniâtreté d’un homme terrassé par une maladie terriblement invalidante, qui a réduit son organisme à l’inertie complète tout en laissant par bonheur absolument intact son puissant intellect. Emprisonné dans son corps sans autre perspective que de disparaître prochainement, Tony Judt a mis à profit ses dons naturels d’expression verbale et la capacité de décrire en termes clairs des réalités compliquées que plusieurs décennies d’enseignement universitaire l’avaient aidé à développer, pour concentrer en quelques centaines de pages les idées auxquelles il attachait le plus d’importance et de valeur, et qu’il voulait laisser en héritage à ceux qui allaient lui survivre. Un ouvrage réalisé dans ce but et dans ces conditions exige et mérite d’être lu avec attention, reconnaissance et respect.

Michel André