« Je suis incapable de formuler la moindre pensée logique […]. J’oublie sans cesse de quoi je parle et je me perds dans mes tentatives sans cesse renouvelées de suivre simultanément le fil de toutes mes pensées. » Venant du narrateur d’un roman, cette entrée en matière n’est pas faite pour rassurer. Surtout quand on découvre que le livre en question est constitué d’un seul et même monologue ! Mais que l’on ne s’y trompe pas. L’auteur de Vrac, Martin Ryšavý, est un véritable styliste, une valeur sûre de la littérature tchèque : cet ouvrage lui a valu il y a quelques mois le prix Magnesia literatura, le plus prestigieux du pays (qui lui avait déjà été attribué en 2009). Plutôt qu’une logorrhée sans queue ni tête, les critiques voient dans son nouvel opus « une constellation d’histoires emportées par un délire volubile » (Respekt), « une architecture sophistiquée » (Nový Prostor) ou « un numéro d’équilibriste du discours » (Literární Noviny).
Gusev, ce moulin à paroles de narrateur, est éboueur à Moscou. Avant cela, il était metteur en scène – et des plus brillants, proclame-t-il (même s’il doit bien admettre qu’il fut toujours abonné aux théâtres de seconde zone). Passer des planches aux poubelles ? « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette dégradation ne tient pas à des raisons politiques », note le site iLiteratura, précisant que l’histoire se déroule « à notre époque postsoviétique ». Non, le déclassement de Gusev procède de circonstances tellement banales qu’il ne sert à rien de les préciser, « dans ce pays où le règne de l’absurde rend toute explication superflue ».
Gusev se contente donc de maudire la société dans son ensemble, une société où l’école ne sert à rien – « on te dit de planter un clou, tu plantes un clou, d’apprendre l’anglais, tu apprends l’anglais, mais cela ne m’a pas fait avancer dans la vie ! » – et où l’on vous chasse de votre immeuble du jour au lendemain pour construire un nouveau complexe immobilier… Gusev qui, en bon employé municipal, a souvent fait place nette après l’expulsion de locataires, finit par devoir jeter ses propres livres dans la benne. Il est relogé dans le trou crasseux où vit la communauté des éboueurs.
Chaque événement du récit est là pour illustrer le paradoxe placé en exergue du livre : « La Russie est le pays où les bonnes choses se font mal et les mauvaises bien », constate iLiteratura. « Tout y passe : la politique, le business, la conscience nationale et l’inconscience collective. Et l’art bien sûr, puisque, en tant qu’artiste, Gusev ne peut négliger cet élément. » Il a d’ailleurs des idées bien arrêtées sur le sujet : l’art est une vaste tromperie, tonne-t-il ; dramaturges et écrivains sont de la même espèce que les exorcistes et les diseurs de bonne aventure, des charlatans qui soignent l’âme en racontant des mensonges. D’où le titre du roman : Vrac, qui signifie « médecin » en russe, est un dérivé de vrat’, « mentir ». Gusev est un vrac. « Et ses lecteurs, des rats de laboratoire », estime l’hebdomadaire Respekt, à qui n’a pas échappé la tendance de Martin Ryšavý à jouer avec leur crédulité en brouillant les frontières de la fiction.
Car ledit Gusev est inspiré d’un homonyme réel : un mondain truculent, sorte de chroniqueur de la vie culturelle russe que ses bons mots ont rendu célèbre dans les milieux artistiques, et que Ryšavý a passé des heures à enregistrer. Bien malin qui pourrait distinguer ce qui relève de l’imagination du romancier et ce qui est sorti de son dictaphone – les envolées lyriques de Gusev, ses propos à l’emporte-pièce sur la vie, la mort, le théâtre, son embonpoint spectaculaire, la météo, le « camarade Freud » et le « camarade Husserl », ces Russes « qui croient tout ce qu’on leur raconte » et ces idiots d’Américains… Quoi qu’il en soit, Ryšavý a, de l’avis général, su rendre un trait bien réel de la société russe : son goût pour l’absurde.