Poétique martienne

Classé par le New York Times parmi les cent meilleurs livres de 2011, ce recueil de la poétesse Tracy K. Smith (son troisième) est à la fois un hymne à l’infini et une élégie à ses chers disparus. Elle y rend hommage à son père, un ingénieur qui a travaillé au développement du télescope spatial Hubble. Smith se souvient des heures qu’il passa « incliné devant l’œil-oracle, avide de ce qu’il allait trouver ». Les vers de la jeune femme, oscillant « entre le cosmique et l’intime », reflètent selon le New Yorker « cette posture commune aux poètes et aux astronomes, qui plissent les yeux pour entrevoir l’immensité ». 

Comment dit-on « figue » en malais ?

« La théorie de la traduction n’est que très rarement comique. Sa posture est plutôt celle de l’élégie et de la mise en garde », note Adam Thirlwell dans le New York Times. Comme son titre le suggère d’emblée, Le Poisson et le bananier prend le contre-pied de cette tendance. L’ouvrage évoque pêle-mêle la traduction littéraire bien sûr, mais aussi celle des albums d’Asterix (qui peut s’avérer aussi ardue que celle de Proust), les traductions automatiques, les modes d’emploi Ikea, l’invention de l’interprétariat lors du procès de Nuremberg ou encore les sous-titres des films d’Ingmar Bergman.

Son auteur, David Bellos, professeur de littérature française et comparée à Princeton, est lui-même un traducteur chevronné de Georges Perec et Ismaïl Kadaré (pour ce dernier, non de l’albanais, mais du texte français revu par Kadaré lui-même) (1). À l’encontre de la posture chagrine, qui affirme l’impossibilité de rendre exactement une langue par une autre (et le déplore), lui croit dans le pouvoir de la traduction. Ce n’est pas parce qu’un mot existe dans une langue et pas dans une autre, qu’il ne peut être rendu. « Par exemple, le traducteur hollandais de l’Évangile de Matthieu en malais fut confronté au problème de traduire “figue” dans une langue qui n’avait aucune idée de ce que pouvait être une figue. Il en fit une banane », rapporte Shaun Whiteside dans The Independent. Autre exemple présenté par Bellos : la difficulté, apparemment inextricable, à laquelle il se trouva lui-même confronté en traduisant La Vie, mode d’emploi. À un moment donné sont reproduites des cartes de visite humoristiques, particulièrement facétieuses. L’une d’elle indique : « Adolf Hitler, fourreur ». Comment rendre le jeu de mots ? Traduire littéralement « fourreur » par le terme anglais correspondant furrier ? Le lien phonique avec « Führer » aurait été perdu et, avec lui, toute la saveur de l’énoncé. Il fallait trouver un substitut. La solution de Bellos : « Adolf Hitler, German Lieder ».

Le Poisson et le bananier fourmille d’anecdotes de ce genre. L’auteur y rappelle que la fameuse maxime selon laquelle traduire, c’est trahir, importée de l’italien « traduttore, traditore », apparut à Constantinople, dans la bouche de notables vénitiens, à propos de leurs interprètes turcs. « C’étaient des esclaves et, de ce fait, ils n’osaient pas traduire fidèlement tout ce qui aurait pu offenser leurs maîtres », note Robert Chandler dans le Spectator. On y apprend aussi que le déclenchement de la guerre entre la France et la Prusse en 1870 pourrait avoir eu pour origine un faux ami : le terme allemand (emprunté au français) Adjutant. Comme l’explique Frederic Raphael dans la Literary Review, « il fait référence à un haut gradé, ce qui n’est pas le cas de l’adjudant français. Quand Bismarck annonça que l’ambassadeur de France avait été congédié par un message du Kaiser délivré par son Adjutant vom Dienst, Napoléon III s’offusqua de voir son représentant chassé par ce qu’il pensait être un sous-officier ». Avec les conséquences que l’on sait. 

1| Sur David Bellos, lire aussi Books, n° 20, mars 2011, p. 16.

Le viol de l’Ukraine

« Ce livre dit la tragédie d’une féministe violée par un homme lui-même violé par l’Empire, et qui est pour cette raison incapable d’aimer une femme sans abuser d’elle. » Ces agressions sont métaphoriques, explique le quotidien ukrainien Den : ils font référence à l’âme ravagée de la narratrice du roman d’Oksana Zaboujko, une belle et jeune poétesse vivant sous le joug d’un amant sadique, et au combat de celui-ci contre la domination culturelle et politique de son pays par le voisin russe. Paru au milieu des années 1990, au lendemain de l’indépendance, ce long monologue sur la sexualité, écrit par une femme, a connu un succès phénoménal. Les critiques en ont fait un emblème à la fois féministe et national. L’héroïne se donne à son amant, explique Lev Danilkine du magazine russe Aficha, parce qu’il incarne à ses yeux un « Ukrainien vainqueur, qui a toujours défendu sa nation et sa langue. Le sexe est pour l’héroïne une façon de se préserver en dépit des calamités de l’histoire, c’est un acte à la fois charnel et spirituel, l’instinct d’un peuple ». 

La guerre de la fin du monde

En l’an 1896, dans le Nordeste brésilien, une curieuse bande de vagabonds, bandits, ascètes, mystiques et autres indigents se soulevèrent contre le progrès. Aux prises avec la toute jeune République, ces drôles de fanatiques monarchistes rejetaient aussi bien l’augmentation des impôts décrétée par le nouveau régime que la séparation de l’Église et de l’État ou l’instauration du mariage civil – toutes choses considérées comme l’œuvre de l’Antéchrist. Persuadés que la fin du monde était proche, ils attendaient le retour imminent de Dom Sebastião, le roi caché du Portugal, qui viendrait annoncer un nouveau règne et distinguer les justes.

Emmenée par le chef et prophète millénariste Antonio Conselheiro (« le Conseiller »), la communauté s’établit à Canudos, en plein « triangle de la sécheresse » brésilien, et finit par compter quelque trente mille personnes. Il ne faudra pas moins de quatre expéditions militaires à la République pour venir à bout de cette subversion messianique.

De ce conflit, emblématique de l’affrontement entre le moderne et l’ancien, la civilisation et la barbarie, les élites et un peuple « attardé », Euclides da Cunha – qui a couvert la guerre pour un quotidien national – tira une œuvre magistrale, devenue un classique de l’historiographie brésilienne : Hautes terres. La guerre de Canudos. « Profondément influencé par les théories positivistes et le discours racialiste de l’époque, explique Maria Zilda Ferreira Cury dans la Luso-Brazilian Review, l’auteur doit affronter la réalité d’un Brésil bien différent de la nation une et indivisible qu’inventent au même moment les élites blanches de Rio et São Paulo, pour légitimer la République, seule capable à leurs yeux de faire entrer un peuple de “métisses dégénérés” dans la modernité. » Au milieu des soldats loyalistes et des habitants du Nordeste, descendants d’esclaves pour la plupart, Euclides da Cunha apprend à relativiser les concepts scientifiques et se heurte aux limites de ses propres convictions, jusqu’à voir s’inverser les rôles des représentants de la civilisation et de la barbarie.

Dès sa parution en 1902, l’ouvrage, bien que difficile, connaît un incroyable succès, promettant à son auteur, dont c’était le premier livre, une brillante carrière. C’était compter sans sa mort prématurée : le 15 août 1907, Euclides da Cunha succomba à de multiples blessures par balles, assassiné par l’amant de sa femme. 

Psychanalyse et délit d’opinion

L’autisme a été déclaré grande cause nationale pour 2012. Sur le terrain, pourtant, les familles confrontées à ce handicap continuent à se heurter à un manque criant d’infrastructures adaptées, ainsi qu’à la résistance opposée par les pédopsychiatres d’obédience psychanalytique aux méthodes éducatives comportementales ayant fait leurs preuves dans d’autres pays. Le Mur, documentaire réalisé par Sophie Robert avec l’appui de l’association Autistes sans frontières, dénonce cette situation en alternant interviews avec des psychanalystes renommés exposant leur approche de l’autisme et segments montrant deux enfants autistes en compagnie de leurs parents. Poursuivie par trois des psychanalystes qui estimaient avoir été piégés par elle, Sophie Robert a été condamnée le mois dernier par le tribunal de Lille à leur verser un total de 34 000 euros pour « atteinte à l’image et la réputation », et à retirer les interviews concernées, ce qui revient à interdire la diffusion du film.

Au-delà de la polémique au sujet du traitement de l’autisme, ce jugement rendu par un tribunal présidé par Mme Elisabeth Polle-Senaneuch (la même juge qui en 2008 avait annulé un mariage pour cause de non-virginité de l’épouse) pose de graves questions au sujet du droit d’auteur et de la liberté de création. En effet, ces trois psychanalystes n’ont pas été filmés à leur insu. Ils avaient donné leur autorisation et savaient donc que leurs propos feraient l’objet d’un montage. De plus, les idées développées par eux dans les segments retenus au montage ne sont aucunement de nature à porter atteinte à leur réputation de psychanalystes. Au contraire, elles sont parfaitement dans la ligne des autres interventions de psychanalystes dans le film, ainsi que des théories professées depuis des décennies par les grands ténors de la discipline: l’autisme n’est pas un trouble du dévelopement d’origine neurobiologique, c’est une forme de psychose causée par le rapport de l’enfant à une mère soit trop froide, soit trop envahissante et non médiée par un tiers paternel.

Pourquoi alors ces psychanalystes se sont-ils offusqués de voir reproduits dans le film des propos qu’ils auraient pu tenir tout aussi bien dans un colloque ou une revue de psychanalyse ? Leur plainte allègue que la réalisatrice leur avait présenté un projet innocemment intitulé « Voyage dans l’inconscient », mais que « le sens de leur propos » aurait été dénaturé « pour réaliser un film polémique destiné à ridiculiser la psychanalyse au profit des traitements cognitivo comportementalismes [sic] ». On doit donc comprendre qu’ils n’auraient pas considéré leurs propos comme « dénaturés » si le film avait été à la gloire de la psychanalyse. C’est seulement le regard critique porté sur ces propos par la réalisatrice qu’ils ont considéré comme attentatoire à leur image. L’objection faite aux coupures opérées, comme il est normal, par la réalisatrice ne doit pas cacher l’essentiel: ce qui est reproché à Sophie Robert, c’est un délit d’opinion.

Dans tout autre pays que la France freudienne, une affaire de ce type aurait donné lieu à un débat d’idées ouvert, chacun défendant vigoureusement son point de vue. Au lieu de quoi les plaignants ont exigé, et obtenu, de lourdes pénalités financières et l’interdiction du film. La volonté d’intimidation et de censure est évidente, et la jurisprudence créée par le jugement du tribunal va maintenant faire peser une menace constante sur la liberté d’expression et de création: désormais, tout documentariste, journaliste ou auteur saura qu’il peut être poursuivi pour avoir cité les propos d’une personne d’une façon qui déplaît à celle-ci.

Cet épisode éclaire d’un jour très cru la nature profondément anti-démocratique de la psychanalyse. Car c’est depuis toujours que les psychanalystes esquivent le libre débat d’idées et entravent l’accès aux informations au sujet de leur pratique. Déjà il y a un siècle, l’un des reproches adressés à Freud par ses pairs était qu’il refusait systématiquement de venir défendre ses idées lors des congrès professionnels de l’époque et se soustrayait ainsi à la discussion scientifique. En 1955, le psychanalyste Kurt Eissler et Anna Freud envisagèrent sérieusement de faire interdire un livre critique de Joseph Wortis sous prétexte qu’il avait reproduit sans autorisation une lettre de Freud. Dans les années 1980, le même Kurt Eissler poursuivit Jeffrey Masson en justice pour l’empêcher de faire usage des informations et documents « classifiés » auxquels il avait eu accès aux Archives Freud. En 1990, le directeur du Freud Museum de Londres et ses deux assistants furent sommairement congédiés pour avoir organisé un colloque où figuraient quelques critiques de la psychanalyse.

Plus près de nous, on peut citer les pressions exercées par le lobby psychanalytique sur le ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy pour qu’il désavoue officiellement un rapport de l’INSERM défavorable à la psychanalyse, ou encore les démarches (heureusement non suivies d’effet) effectuées auprès de son successeur pour empêcher la publication du Livre noir de la psychanalyse. Il y a deux ans, une pétition signée par de très nombreux psychanalystes fut lancée pour demander que Michel Onfray soit interdit d’antenne sur France Culture et des questions furent adressées au Président de la région Basse-Normandie au sujet de la légitimité d’une subvention accordée à son Université populaire à Caen. En ce moment même les partisans de la psychanalyse, après avoir fuité dans la presse le rapport que la Haute Autorité de Santé s’apprête à publier sur les recommandations de bonne pratique sur l’autisme, s’activent auprès d’elle pour que soient supprimés les passages défavorables aux traitements de type psychanalytique (il semblerait qu’ils aient déjà réussi à faire passer ceux-ci de la catégorie « pratiques non recommandées » à la catégorie « pratiques non consensuelles ») .

Faut-il continuer ? Le procès fait à Sophie Robert n’est pas une exception aberrante. Ce n’est qu’un exemple de plus des méthodes utilisées par la corporation des psychanalystes pour empêcher la libre discussion de leurs théories et de leur pratique. Et la liberté d’expression tout court.

Mikkel Borch-Jacobsen

L’Anvers des filles de joie

Ama, Efe et Joyce se retrouvent dans leur appartement d’Anvers pour évoquer la mémoire de Sissi, leur colocataire assassinée. Comme elles, Sissi travaillait pour un maquereau nigérian qui l’avait fait passer en Europe moyennant 30 000 euros ; elle enchaînait les passes pour le rembourser. Son histoire a été inspirée à Chicka Unigwe, jeune romancière belge née au Nigeria, par les prostituées africaines du quartier rouge d’Anvers, qu’elle a arpenté en minijupe et cuissardes pour se documenter. Son récit « redonne une voix et de la dignité à celles qui en ont été privées », salue The Independent.

Le Russe qui parlait trop

« Je suis incapable de formuler la moindre pensée logique […]. J’oublie sans cesse de quoi je parle et je me perds dans mes tentatives sans cesse renouvelées de suivre simultanément le fil de toutes mes pensées. » Venant du narrateur d’un roman, cette entrée en matière n’est pas faite pour rassurer. Surtout quand on découvre que le livre en question est constitué d’un seul et même monologue ! Mais que l’on ne s’y trompe pas. L’auteur de Vrac, Martin Ryšavý, est un véritable styliste, une valeur sûre de la littérature tchèque : cet ouvrage lui a valu il y a quelques mois le prix Magnesia literatura, le plus prestigieux du pays (qui lui avait déjà été attribué en 2009). Plutôt qu’une logorrhée sans queue ni tête, les critiques voient dans son nouvel opus « une constellation d’histoires emportées par un délire volubile » (Respekt), « une architecture sophistiquée » (Nový Prostor) ou « un numéro d’équilibriste du discours » (Literární Noviny).

Gusev, ce moulin à paroles de narrateur, est éboueur à Moscou. Avant cela, il était metteur en scène – et des plus brillants, proclame-t-il (même s’il doit bien admettre qu’il fut toujours abonné aux théâtres de seconde zone). Passer des planches aux poubelles ? « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette dégradation ne tient pas à des raisons politiques », note le site iLiteratura, précisant que l’histoire se déroule « à notre époque postsoviétique ». Non, le déclassement de Gusev procède de circonstances tellement banales qu’il ne sert à rien de les préciser, « dans ce pays où le règne de l’absurde rend toute explication superflue ».

Gusev se contente donc de maudire la société dans son ensemble, une société où l’école ne sert à rien – « on te dit de planter un clou, tu plantes un clou, d’apprendre l’anglais, tu apprends l’anglais, mais cela ne m’a pas fait avancer dans la vie ! » – et où l’on vous chasse de votre immeuble du jour au lendemain pour construire un nouveau complexe immobilier… Gusev qui, en bon employé municipal, a souvent fait place nette après l’expulsion de locataires, finit par devoir jeter ses propres livres dans la benne. Il est relogé dans le trou crasseux où vit la communauté des éboueurs.

Chaque événement du récit est là pour illustrer le paradoxe placé en exergue du livre : « La Russie est le pays où les bonnes choses se font mal et les mauvaises bien », constate iLiteratura­. « Tout y passe : la politique, le business, la conscience nationale et l’inconscience collective. Et l’art bien sûr, puisque, en tant qu’artiste, Gusev ne peut négliger cet élément. » Il a d’ailleurs des idées bien arrêtées sur le sujet : l’art est une vaste tromperie, tonne-t-il ; dramaturges et écrivains sont de la même espèce que les exorcistes et les diseurs de bonne aventure, des charlatans qui soignent l’âme en racontant des mensonges. D’où le titre du roman : Vrac, qui signifie « médecin » en russe, est un dérivé de vrat’, « mentir ». Gusev est un vrac. « Et ses lecteurs, des rats de laboratoire », estime l’hebdomadaire Respekt, à qui n’a pas échappé la tendance de Martin Ryšavý à jouer avec leur crédulité en brouillant les frontières de la fiction.

Car ledit Gusev est inspiré d’un homonyme réel : un mondain truculent, sorte de chroniqueur de la vie culturelle russe que ses bons mots ont rendu célèbre dans les milieux artistiques, et que Ryšavý a passé des heures à enregistrer. Bien malin qui pourrait distinguer ce qui relève de l’imagination du romancier et ce qui est sorti de son dictaphone – les envolées lyriques de Gusev, ses propos à l’emporte-pièce sur la vie, la mort, le théâtre, son embonpoint spectaculaire, la météo, le « camarade Freud » et le « camarade Husserl », ces Russes « qui croient tout ce qu’on leur raconte » et ces idiots d’Américains… Quoi qu’il en soit, Ryšavý a, de l’avis général, su rendre un trait bien réel de la société russe : son goût pour l’absurde.

La revanche de Vassili Grossman

Quand, en octobre 1960, Vassili Grossman envoie le manuscrit de Vie et destin au rédacteur en chef de la revue Znamia, celui-ci le transmet immédiatement au KGB. L’appartement de l’écrivain est perquisitionné­, les copies, les brouillons et jusqu’aux rubans encreurs de la machine à écrire sont saisis. Grossman vit la dépossession de son roman, fruit de dix années de travail, comme une catastrophe personnelle. Il meurt trois ans plus tard d’un cancer.

Dans cette immense fresque, le romancier dépeint la société soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y établit notamment un parallèle entre les systèmes totalitaires nazi et communiste, et met en évidence leur antisémitisme commun­. En 1974, le poète Semion Lipkine, le physicien Andreï Sakharov et l’écrivain Vladimir Voïnovitch réussissent à faire sortir le roman de l’URSS, sur microfilms. Le texte paraît en petit tirage et en russe chez l’éditeur suisse L’Âge d’Homme, avant d’être traduit en plusieurs langues. En 1988, au moment où la perestroïka bat son plein, le livre est enfin publié en URSS.

Au Royaume-Uni, après la diffusion par la BBC, fin septembre 2011, de la pièce radiophonique adaptée du roman, le livre s’est retrouvé pendant quelques jours en tête des ventes sur Amazon. En Russie, en revanche, « peu de lecteurs portent de l’intérêt à l’œuvre de Grossman », constate Lev Dodine dans l’hebdomadaire Itogui. La faute à une société qui « emploie toute son énergie à renier son propre passé ». 

Raymond Roussel, l’inconnu illustre

« Raymond qui ? – Mais Raymond Roussel, enfin, tout de même… », réplique, indigné, l’éditeur-libraire José Corti au jeune Michel Foucault qui l’interroge. Foucault avait pourtant des excuses : Roussel, quoique vénéré des explorateurs du langage – des surréalistes aux promoteurs du nouveau roman et aux créateurs de l’Oulipo –, demeure largement inconnu du public français. Cocteau l’égalait cependant à Proust, et pas seulement parce que tous deux étaient « beaux, riches, bourgeois, snobs, homosexuels, neurasthéniques et solitaires », comme le récapitule Stephen Romer dans le Guardian. Mais l’œuvre de Roussel – romans énigmatiques, poèmes interminables et hermétiques, pièces de théâtre « sans théâtre, sans action, sans personnages » (dixit Foucault) – a de quoi dérouter.

Roussel se pensait né pour la gloire littéraire. Pourtant, « jamais aucun auteur ne s’est à ce point mépris sur la valeur de son travail et son attrait auprès du public », commente Eric Banks dans Booksforum. En fait de gloire, Roussel n’a d’abord que les honneurs de la littérature psychiatrique : l’échec de son premier roman déclenche une crise nerveuse et des éruptions cutanées qui attirent sur lui l’attention de la Faculté. Il se reprend et puise dans son immense fortune pour organiser la publication à compte d’auteur de ses textes, qu’il met des années à peaufiner, et la production de ses pièces. Ces dernières ont un certain succès, car elles déclenchent de réjouissantes batailles rangées entre le public et les acteurs grassement payés. Exploité jusqu’à la ruine, drogué, complètement désabusé, Roussel se suicide à Palerme en 1933, après un pathétique plaidoyer auprès de la postérité (Comment j’ai écrit certains de mes livres) : en contrepartie « d’un peu de gloire posthume », il révèle le secret de ses jeux de langage, « le Procédé », singulier algorithme de permutation de mots. Très singulier, à vrai dire. Ainsi « Napoléon premier empereur » peut se décomposer, et se recomposer, à partir des mots suivants : « nappe-ollé-ombre-miettes-hampe-air-heure ». « Au clair de la lune, mon ami Pierrot » peut devenir « eau-glaire-de-là-l’anémone-à midi-négro » !

L’un des paradoxes de l’hyper-paradoxal Roussel, c’est qu’il a provoqué­ outre-Manche et outre-Atlantique beaucoup de l’enthousiasme qu’il avait vainement recherché en France. Deux nouvelles traductions viennent témoigner de cet engouement. Serait-ce l’excentricité du personnage qui séduit le public anglo-saxon, très connaisseur en la matière ? Il faut dire que Roussel ne lésinait pas sur l’extravagance, entre ses étranges habitudes vestimentaires, alimentaires ou hygiéniques (il ne portait ses vêtements qu’un nombre de fois précis, ne faisait par jour qu’un seul repas, monstrueux, et se faisait ausculter quotidiennement). Pour assurer sa promotion littéraire, il faisait imprimer simultanément ses livres chez plusieurs éditeurs, prétendant qu’il s’agissait de rééditions, alors qu’il a fallu vingt-deux ans pour épuiser le premier tirage de son roman Locus Solus ! Il parcourait le monde en yacht et, surtout, dans une monumentale caravane pourvue de tous les conforts, dont il gardait la plupart du temps les rideaux tirés, anxieux « ne pas laisser la moindre expérience de ses voyages ni de sa vie infecter son écriture », raconte Ben Marcus dans Harper’s.

Nombre d’aficionados, tel le poète américain John Ashbery, ont aussi vu en Roussel un maître du modernisme littéraire. Ashbery est fasciné par le mystère de cette étrange poésie qui évoque pour lui « le temple parfaitement préservé d’un culte disparu sans laisser de trace, ou encore un assortiment d’outils d’utilisation inconnue ». Pour autant, « il ne croyait pas que la machinerie textuelle de ces œuvres hypnotiques puisse survivre à la traduction, écrit Eric Banks. L’ineffable chez Roussel sera éternellement ineffable ». Qu’il se rassure : c’est aussi vrai en français !

Réhabilitation d’une femme

« Gouine mal baisée », « réactionnaire », « autoritaire »… Alice Schwarzer a été traitée de tous les noms. Aujourd’hui, cette grande figure (et grande gueule) du féminisme allemand publie son autobiographie. Les journaux qui l’insultaient hier l’encensent désormais, et le lectorat la plébiscite. Schwarzer revient sur les trente-cinq premières années de sa vie (les décennies suivantes seront traitées dans un second volume) : la grossesse non voulue de sa mère, ce père qu’elle n’a jamais connu, son éducation par ses grands-parents, puis l’escapade à Paris qui devient un exil heureux et libérateur. La jeune Alice y découvre sa double vocation de journaliste et de militante. Elle se lie avec Simone de Beauvoir, publie un entretien avec Jean-Paul Sartre et tente d’importer le mouvement féministe en Allemagne. « En 1971, c’est à son initiative et sur le modèle français qu’est lancée dans le magazine Stern la campagne “J’ai avorté” », rappelle le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Pour le Frankfurter Rundschau, cette autobiographie « nous replonge dans l’atmosphère ultrasexiste d’une époque où un mari pouvait mettre fin à l’emploi de son épouse sans lui demander son avis ».