Mort de l’historien Ronald Fraser

Ronald Fraser, historien britannique spécialiste de l’Espagne, s’est éteint le 10 février à l’âge de 81 ans. Grand praticien de l’histoire orale, il excellait à confronter les témoignages pour restituer l’atmosphère d’une époque et la manière dont les événements historiques majeurs affectent les trajectoires individuelles. Il est en particulier l’auteur d’un ouvrage influent sur la Guerre civile espagnole, Blood of Spain: An Oral History of the Spanish Civil War (1979, non traduit), et, plus récemment, d’un essai sur la guerre d’indépendance espagnole de 1808, Napoleon’s Cursed War: Popular Resistance in the Peninsular War, 1808-1814 (2008, non traduit).

Nous vous proposons de relire l’article qu’a consacré à ce dernier livre l’historien hispano-britannique Tom Burns Marañon, publié dans notre numéro 15 (septembre 2010).

Aurons-nous assez de coqs pour vaincre la grippe ?

Nous l’avons évoquée. Le monde scientifique est agité par la controverse qui oppose les partisans de la publication d’une série d’expériences qui établissent le scénario plausible de l’évolution du virus de la grippe aviaire H5N1 vers une forme qui permettrait la transmission interhumaine et ceux qui trouvent cette publication trop dangereuse. Cette controverse n’est pas près de s’arrêter. Les articles incriminés sont toujours chez les éditeurs, et les pro et les anti s’affrontent, sans doute pour encore longtemps. Or le vrai problème que pose cette maladie n’est pas là. Ce problème est une question de logistique. Comment réaliser un vaccin pour une fraction significative de 7 milliards d’hommes ? Bizarrement, on va le voir, il va manquer de coqs pour cocher les poules pondeuses nécessaires à la production du vaccin !

Revenons d’abord à cette maladie, et à son importance. L’histoire, trop souvent centrée sur de grands personnages, nous fait oublier l’importance cruciale des maladies dans le développement du monde. Si la fièvre jaune n’avait pas tué autant nous n’aurions pas vendu la Louisiane pour presque rien, et le français serait peut-être la langue de communication internationale. On sait le prix payé par les civilisations amérindiennes à la variole. La peste reste passablement énigmatique. Tout cela incite à comprendre comment les maladies émergent et se répandent. Depuis la découverte des antibiotiques – et malgré l’apparition de résistances multiples de plus en plus nombreuses –, les maladies causées par les bactéries ne peuvent probablement plus avoir, au moins pour un temps, un rôle tel qu’il influencerait le cours de l’histoire. Les virus, au contraire, restent dangereusement imprévisibles. Dans ce cas en effet nous n’avons en pratique accès à rien d’autre que la prévention et les concentrations humaines des villes font craindre le pire. Prévenir se fait de deux manières, par le contrôle du mouvement des populations (la quarantaine) et par la vaccination. Encore faut-il un vaccin efficace, et surtout, alors que la population humaine a dépassé 7 milliards, des quantités suffisantes, donc gigantesques, de vaccin.

L’efficacité de la quarantaine a été bien illustrée dans la façon dont s’est vite éteinte l’épidémie de Syndrome Respiratoire Aigu Sévère (SRAS) en 2003, due à un coronavirus inconnu jusque là. Ce virus se répandait incroyablement vite, nous n’avions aucun traitement efficace, et bien sûr pas le moindre vaccin. Mais, par chance, il n’était contagieux qu’à partir de personnes fiévreuses. Il devenait donc facile d’une part de limiter localement les déplacements, et d’autre part, pour les voyages, aériens en particulier, de faire le tri de ceux qui avaient la fièvre et de les mettre aussitôt en quarantaine. On est d’ailleurs encore souvent aujourd’hui accueilli en Chine par un passage obligé devant des caméras à détection infrarouge, et le dispositif qui a permis la fin du SRAS est facile à réactiver.

La situation est tout autre avec la grippe : la maladie est contagieuse bien avant que la fièvre ne se manifeste. Dans ce cas la seule prévention efficace est la vaccination. Par chance, on sait réaliser le vaccin antigrippal. Il est d’ailleurs très utilisé, et la saison 2011-2012 est, pour l’instant (elle commence juste en France), celle où la grippe « saisonnière » a contaminé le plus faible nombre de personnes depuis longtemps. Malheureusement le virus de la grippe évolue particulièrement vite. Et cela de deux manières. D’une part les souches qui font le tour du monde changent par mutation la surface du virus, ce qui rend le vaccin moins efficace. D’autre part de temps en temps, ce virus, qui est un patchwork de fragments de génomes, à la suite d’une contamination mixte (par deux virus différents ou même plus), rebat les cartes et donne lieu à un virus qui peut échapper au système immunitaire, désormais « naïf », de ceux qu’il infecte. Le principe de la vaccination est d’injecter un virus mort ou inoffensif qui déclenchera la réponse immune. L’hôte désormais averti reconnaîtra le vrai virus dès les premiers stades de l’infection, et s’en débarrassera. Comme la grippe est une maladie sérieuse et très répandue, on a travaillé depuis des décennies sur la production de vaccins. Et comme c’est un virus aviaire, la méthode la plus efficace a été de produire des virus atténués (inoffensifs) par multiplication dans des œufs de poule. Mais un problème majeur se pose à l’industrie : ces œufs doivent contenir un embryon, et donc avoir été fécondés. Or l’industrie avicole n’est pas organisée pour la production massive d’œufs fécondés. En car d’urgence il y aurait donc pénurie, tout simplement parce que nous manquerons de coqs pour cocher les poules !

La leçon est importante, car elle met en évidence l’immense espace entre le laboratoire et la pratique industrielle, entre un bon concept de vaccin par exemple, et sa mise en place massive. Bien sûr il y a des alternatives possibles. L’idéal serait un vaccin recombinant. Mais cela prendra encore du temps, et le public a été très prévenu contre le génie génétique (haro sur les OGM !), dans un contexte où s’est répandue une méfiance très malvenue contre la vaccination. On peut aussi imaginer la production d’un vaccin produit par culture de virus sur des cellules animales. C’est d’ailleurs le cas de certains vaccins. Mais il faut prendre en compte toutes sortes de dangers possibles, peu explorés. Les cellules mammifères, par exemple, contiennent de nombreux virus endogènes, et il est évidemment difficile de les séparer de la production finale, le virus de la grippe… 

Antoine Danchin

Portrait d’une Allemagne disparue

« Plus tard, quand quel­qu’un voudra savoir ce que fut réellement la RDA, il faudra à tout prix lui mettre entre les mains le dernier roman d’Uwe Tellkamp et lui dire : “Prenez et lisez.” » C’est ainsi que, dans le Süddeutsche Zeitung, l’essayiste et journaliste Jens Bisky présente La Tour, ouvrage qui créa l’événement outre-Rhin en 2008 et sort à présent en France (1). Ce monument d’un millier de pages, retrace les dernières années de la République démocratique allemande. « Ceux qui n’ont pas vécu cette époque imaginent mal, sans doute, à quel point avoir du temps – énormément de temps – peut être un calvaire », rappelle Bisky, lui-même originaire de l’ancienne Allemagne de l’Est.

L’histoire se déroule pour l’essentiel dans un quartier résidentiel de Dresde, ville natale de l’auteur. Ses principaux protagonistes sont les membres d’une « famille d’intellectuels, loin du cliché d’un pays d’ouvriers et de paysans ». Mais, « au fil du récit, le lecteur croisera non seulement intelligentsia et cadres de la nomenklatura, mais aussi candidats à l’émigration, travailleurs, artistes révoltés et voisins mal intentionnés. La fresque épique de Tell­kamp vise à l’exhaustivité et embrasse tous les milieux et toutes les strates de la société est-allemande », explique Bisky.

Outre-Rhin, l’ouvrage est devenu presque immédiatement un classique. Peut-être parce que, malgré son ancrage historique très fort, il semble intemporel. « À la lecture des cent ou deux cents premières pages, on pourrait se croire revenu au XIXe siècle, dans un récit confortable et retenu sur la bourgeoisie allemande », remarque Helmut Böttiger dans le Zeit. La Tour a d’ailleurs été comparé au fameux Les Buddenbrook de Thomas Mann, autre roman sur le déclin d’une famille…

Mais cette impression d’intemporalité est peut-être surtout liée à la nature même du sujet. Pour l’écrivain Thomas Brussig, « Tell­kamp décrit la RDA comme un État qui se croyait construit pour l’éternité et ne se remettait absolument pas en question. Il parle d’une RDA qui ne savait encore rien de son déclin, d’un temps où personne, vraiment personne, ne savait, ni même ne pressentait que cette page allait se tourner. La vérité, c’est que jusqu’au bout de l’année 1989 tous croyaient que cela ne changerait jamais », écrit-il dans le Spiegel.

 

Une philosophie du Viagra

Plus d’une décennie après la mise sur le marché de la petite pilule bleue, le philosophe allemand Thorsten Botz-Bornstein a fait plancher quinze de ses confrères sur « les questions philosophiques classiques que soulève le Viagra », rapporte la Chronicle of Higher Education. Facilite-t-il le désir ou le crée- t-il ? Détourne-t-il la médecine de sa fonction première ? Pour Botz-Bornstein, le Viagra est en tout cas emblématique d’« une société capitaliste persuadée que tout médicament efficace et approuvé par l’État est synonyme de progrès et de bonheur accru ». Pour autant, les maîtres de la philosophie antique auraient-ils rechigné à goûter le remède miracle ? L’un des auteurs affirme que si aucun « vrai stoïcien » n’aurait approuvé le principe du Viagra – « Comme il est réconfortant d’en avoir fini avec ses appétits ! », s’exclamait Sénèque à propos de sa virilité déclinante –, chez Aristote, « la curiosité l’aurait emporté ». 

Le grand livre de l’Amérique espagnole

Cette somme « distille de manière exceptionnelle les savoirs et réflexions » accumulés pendant quarante ans par le grand américaniste Ramón María Serrera. La formule est de son confrère Luis Ribot, qui salue dans El Cultural une « magnifique synthèse » de l’histoire de l’Amérique espagnole, de la conquête au début du XVIIIe siècle. Un ouvrage de référence qui couvre tous les aspects de la réalité américaine de l’époque (démographiques, économiques, sociaux, politiques, religieux, culturels et artistiques), et dont les critiques vantent autant l’érudition que le didactisme. 

Vers la fin de la violence ?

Il y a souvent loin de l’impression que laisse le flot d’informations atroces dont nous sommes abreuvés à la réalité historique profonde. C’est en tout cas la conviction de l’Américain Steven Pinker, qui vient d’écrire 700 pages denses pour réfuter l’une des idées les mieux partagées au monde : nous vivons dans des sociétés de plus en plus violentes et dangereuses. Pour ce célèbre psychologue de Harvard, c’est l’inverse qui est vrai. Dans les pays développés, à tout le moins, les citoyens jouissent d’un état de paix que l’humanité n’avait encore jamais connu.

Puisant à une multitude de sources historiques, philosophiques, sociologiques ou scientifiques, Pinker livre à l’appui de sa thèse force statistiques. « Des recherches menées sur des squelettes retrouvés sur des sites archéologiques indiquent que 15 % en moyenne des hommes préhistoriques succombaient à une mort violente, causée par un semblable », rappelle ainsi le philosophe Peter Singer dans le New York Times. Un chiffre effarant, comparé au taux d’homicide à Londres de nos jours : environ 2 pour 100 000 habitants. La violence collective a suivi la même courbe déclinante : les guerres sont de moins en moins meurtrières, selon Pinker, qui va jusqu’à relativiser les bains de sang du XXe siècle : si l’on ramène le nombre de victimes de chaque conflit à la population totale de l’époque, la Seconde Guerre mondiale (la plus meurtrière de l’histoire en valeur absolue, avec 50 millions de morts) n’arrive qu’à la neuvième place, loin derrière les conquêtes mongoles.

L’auteur évoque une série de facteurs qui forment une sorte d’inventaire à la Prévert du progrès de l’humanité : la naissance de l’État, détenteur du monopole de la violence légitime ; la démocratisation ; le « processus de civilisation » par lequel le sociologue Norbert Elias entendait décrire la rationalisation progressive des mœurs au cours de l’histoire (du contrôle de nos déjections corporelles à celui de la violence) ; le développement du commerce ; la féminisation des valeurs…

Le livre a fait couler des litres d’encre dans la presse anglo-saxonne, où les commentateurs ont souvent salué l’érudition de l’auteur et sa résistance aux idées reçues. Beaucoup, à l’image d’Elizabeth Kolbert dans le New Yorker, ont aussi reconnu la justesse globale de sa thèse, qui s’inscrit notamment dans le sillage tracé par l’historien français Robert Muchembled dans son Histoire de la violence. Mais de là à endosser l’ensemble des données de Pinker ou sa foi dans le progrès, il y a un pas. La même Elizabeth Kolbert ne cache pas son exaspération face au caractère douteux des calculs de l’auteur concernant les conflits du XXe siècle, qui consistent à comparer les morts faits en six ans par la Seconde Guerre mondiale aux victimes faites par les conquêtes mongoles en près d’un siècle. Elle reproche aussi à Pinker son européocentrisme : « Il est peu question dans ce livre des tendances de la violence en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud. De fait, même les États-Unis posent problème, où les taux d’homicide atteignent en certains endroits des niveaux dignes du Moyen Âge. » Dans Prospect, le philosophe John Gray va plus loin : « La guerre chronique appartiendrait en propre aux régions arriérées du globe. Un lecteur sceptique pourrait se demander si la vague de paix dans les pays développés et les conflits endémiques dans les nations moins chanceuses n’ont pas un lien. Tout comme les sociétés riches ont exporté leur pollution dans les pays en développement, elles y ont aussi exporté leurs conflits. » D’une manière générale, Gray voit dans le livre un numéro d’équilibriste raté entre approches évolutionniste et culturaliste. Ainsi que l’explique Singer, les lois de l’évolution ont, selon Pinker, « déterminé la structure de notre cerveau et nos capacités cognitives et émotionnelles, générant à la fois une propension à la violence et une tendance au pacifisme et à la coopération (nos “démons intérieurs” et nos “meilleurs anges”, selon l’expression d’Abraham Lincoln qui donne son titre au livre). Nos conditions matérielles et l’influence de la culture déterminent lesquelles triompheront ».

Lire aussi, à propos du même livre, le blog de Michel André.

Philip Ball, la musique et la science

De tous les arts, la musique est sans doute celui auquel la science s’est le plus intéressée et avec lequel elle possède le plus d’affinités. Les mathématiques et la science de la musique sont quasiment nées ensemble, avec la théorie des cordes vibrantes de Pythagore ; comme l’a montré Dominique Proust dans L’Harmonie des sphères, durant des siècles, la théorie musicale et l’astronomie se sont développées de concert ; tout au long de l’Histoire, de nombreux mathématiciens et physiciens (Galilée, Mersenne, Leibniz, Euler, d’Alembert) se sont penchés sur les phénomènes musicaux, en tentant de comprendre les lois qui les régissent. C’est aussi le cas des acousticiens et des physiologistes de l’audition qui, à la suite d’Hermann von Helmholtz, se sont appliqués à élucider les mécanismes de perception des ondes sonores musicales. Aujourd’hui, la musique est devenue un objet de recherche de choix pour les neurosciences, la psychologie cognitive et l’anthropologie, et son étude par ces disciplines donne lieu à toutes sortes de théories plus ou moins sérieuses et convaincantes, souvent inspirées, malheureusement, par les versions les plus simplistes et réductionnistes de la biologie de l’évolution.

Mais que peut nous dire exactement la science au sujet de la musique ? Davantage que le pensent ceux qui affirment qu’elle relève exclusivement de l’expérience individuelle, incommunicable, ineffable et incompréhensible, mais moins que le soutiennent ceux qui prétendent la réduire à quelques réalités neuropsychologiques élémentaires. C’est ce que montre Philip Ball dans The Music Instinct, un livre à la richesse duquel ne rendent malheureusement pas justice un titre et un sous-titre (« How Music Works ») choisis à l’évidence pour faire écho à ceux de deux livres de Steven Pinker qui ont été des bestsellers (L’instinct du langage et Comment fonctionne l’esprit).

D’instinct de la musique, il n’est en effet question dans ce livre que pour affirmer son caractère hypothétique et mal défini : « Nous avons un instinct musical dans la même mesure qu’un instinct du langage », fait remarquer Philip Ball. « Peut-être est-il basé génétiquement et peut-être ne l’est-il pas, [mais] il n’y a pas davantage de sens à le réduire à l’expression des besoins de la vie dans la savane qu’à “expliquer” les menus détails de la cour amoureuse, des soins de beauté, des aventures extra-maritales, de la fiction romantique et d’Othello par notre besoin de nous reproduire. La culture élabore les instincts fondamentaux dans une mesure hors de proportion [avec ce qui est à leur point de départ], jusqu’à un moment où ils cessent d’être reconnaissables, inversant même parfois ce qu’on présume être leur origine biologique (si quelque chose de ce genre existe). » Si The Music Instinct éclaire brillamment toute une série d’aspects de la façon dont la musique « fonctionne », il en subsiste par ailleurs de nombreux, et non des moindres, devant lesquels, pour Philip Ball, l’honnêteté consiste à avouer notre ignorance, au moins dans l’état actuel des connaissances.

Comme beaucoup de spécialistes d’autres domaines qui ont écrit sur la musique (le critique politique et théoricien de la littérature Edward Saïd, par exemple, dont une partie des travaux, notamment ceux repris dans Du style tardif, sont consacrés à des musiciens), Philip Ball, qui est amateur de musique et musicien non professionnel, a clairement cherché dans ce livre à combiner ses intérêts intellectuels et personnels. La chose lui a été plus facile qu’à d’autres. Chimiste et physicien de formation, écrivain scientifique de métier, collaborateur régulier du magazine Nature, Philip Ball est le prolifique auteur d’une série de livres sur des sujets apparemment les plus variés : Life Matrix, une « biographie de l’eau », plusieurs ouvrages sur les molécules chimiques et les matériaux nouveaux, une biographie de l’alchimiste et médecin Paracelse, une trilogie sur les formes dans la nature (Flow, Shapes, Branches), un essai sur l’application des mathématiques à l’étude des comportements et des phénomènes sociaux (Critical Mass), un autre sur la façon dont l’architecture de la cathédrale de Chartres reflète la cosmologie et la pensée médiévales (Univers of Stones), un troisième sur les mythes au sujet de la fabrication d’êtres humains, ainsi qu’une remarquable somme sur la chimie des couleurs et l’utilisation des pigments en peinture.

Quand on observe attentivement cette abondante bibliographie, on s’aperçoit que deux thèmes récurrents la traversent : sous un éclectisme de surface, Philip Ball s’est toujours plus spécialement intéressé aux questions liées aux rapports de la science et de l’art, ainsi qu’aux phénomènes complexes obéissant à un déterminisme multifactoriel, souvent fondé sur le jeu des forces et des formes. Consacré à un art dont le principe est la variation harmonieuse des formes sonores dans le temps, qui nous affecte par l’intermédiaire de mécanismes conjuguant les effets de phénomènes physiques, neurologiques et sociaux, The Music Instinct se situe dans le prolongement naturel des livres qui l’ont précédé.

Staccato, Andante, Legato, Appassionato

Organisé en une douzaine de chapitres intitulés, de manière plus poétique que vraiment justifiée, à l’aide d’une sélection de termes italiens utilisés pour désigner le tempo, le phrasé et la qualité d’expression des interprétations musicales (Staccato, Andante, Legato, Appassionato, etc.), The Music Instinct couvre une bonne partie du champ des questions auxquelles la science entend répondre au sujet de la musique. Les analyses et les réflexions qu’il propose s’appuient sur de nombreux exemples tirés du répertoire classique (Bach, Mozart, Beethoven, Tchaïkovski, Stravinsky), mais aussi de ceux du jazz (Louis Armstrong, Duke Ellington, Billie Holiday), du rock et de la musique pop (The Beatles, The Who, Led Zeppelin), avec laquelle, comme toute sa génération, l’auteur a grandi et qu’il connaît très bien.

Philip Ball se débarrasse assez rapidement de la question des origines de la musique, qui préoccupe tellement ceux qui ne peuvent réfléchir que dans les termes de la théorie l’évolution telle que la conçoivent les psychologues cogniticiens imbus de génétique ; Daniel Levitin, par exemple, qui, dans ses deux bestsellers De la note au cerveau et The World in Six Songs, écrits dans un style enlevé mais entachés d’approximations et d’inexactitudes, se livre à toute une série de spéculations pour le moins hasardeuses. La musique est-elle le produit de la sélection sexuelle, au titre d’une arme de séduction ? La résultante d’un mécanisme de sélection de groupe, du fait de son rôle dans le renforcement des liens de solidarité entre les membres d’une communauté ? Rien ne permet vraiment de le soutenir, constate Philip Ball, qui se rallie à l’opinion du sémiologue Jean Molino : « Puisqu’il n’existe pas de définition universelle de la musique, nous ne pouvons pas raisonnablement affirmer que quelque chose appelé “musique” a émergé de l’évolution, mais seulement que certaines capacités et tendances humaines sont apparues, qui ont progressivement trouvé leur expression dans ce que nous considérons à présent comme les différents types de musique. » Dans l’hypothèse même où nous parviendrions à déterminer d’où vient la musique, ajoute-t-il, cela ne nous renseignerait guère sur sa fonction et sa portée aujourd’hui, sur sa signification et ce qui fait sa valeur.

Une partie importante de The Music Instinct consiste en un exposé très complet et détaillé de la théorie musicale : les notes et les intervalles, les tons et les demi-tons, la gamme pentatonique de Pythagore (encore utilisée par de nombreuses musiques dans le monde et des formes de musique populaire comme le blues et le rock) et la gamme tempérée moderne, dans laquelle l’octave est divisée en douze intervalles égaux, le mode majeur (aux sons perçus comme gais et lumineux) et les trois sortes de modes mineurs (plus sombres et mélancoliques), la fondamentale et les harmoniques, les accords augmentés et diminués, la tonique, la dominante et la sous-dominante, le système occidental moderne de notation de la musique (la portée, les clés, la représentation des armatures), etc. La théorie musicale est une matière notoirement compliquée, du fait de sa grande technicité, des relations multiples qu’entretiennent ses différentes composantes et d’une série de défauts intrinsèques à tous les systèmes de codification, liés à certaines caractéristiques des ondes sonores (même la gamme tempérée, inventée pour corriger les faiblesses du système pythagoricien et qui a l’avantage de permettre toutes les transpositions sans altérations, n’est pas totalement « juste », il s’en faut de beaucoup – elle est le résultat d’un compromis entre plusieurs contraintes contradictoires). Philip Ball explique tout cela de manière très claire, avec toutefois, il faut le reconnaître, moins de brio et de sens pédagogique que le compositeur John Powell dans How Music Works, qui est sans doute le meilleur livre d’introduction à la théorie musicale actuellement existant, et assurément le plus amusant à lire.

La joie d’être en vie

Le cœur de The Music Instinct est constitué de plusieurs chapitres très fouillés consacrés à la façon dont la musique est perçue par l’organisme et à celle dont elle affecte notre humeur et influence nos émotions, par l’usage qu’elle fait des quatre propriétés fondamentales des sons : l’intensité, la hauteur, la durée et le timbre, caractéristique « la plus personnelle » de la musique, souligne Ball – il est par exemple le trait le plus facilement reconnaissable d’une voix –, et qualité dotée d’un exceptionnel pouvoir émotionnel. Pour l’expliquer, Philip Ball s’appuie sur les travaux de psychologues cognitivistes, pionniers du domaine comme Carl Seashore ou contemporains comme John Sloboda, mais aussi, largement, sur ceux de musicologues de renom comme Charles Rosen, Leonard Meyer ou Lawrence Kramer. De manière générale, tout en prenant bonne note de toutes les théories avancées dans ce domaine, qu’il expose avec minutie et rigueur, Ball est enclin à les nuancer et les relativiser, en montrant leurs limites.

Contrairement à ce que certains tendent à affirmer, souligne-t-il, la musique semble ainsi être l’affaire « du cerveau entier ». Rien, dans les informations de très grande valeur que nous livrent les techniques d’imagerie cérébrale ne démontre vraiment l’existence dans le cerveau d’une zone spécifiquement consacrée au traitement des informations musicales, comme il y en a une pour le langage. C’est aussi dans ce sens que vont les résultats « au mieux ambigus » des études de pathologie des maladies du domaine, dont Oliver Sacks a décrit les manifestations dans Musicophilia, avec son légendaire talent de conteur. Lorsqu’un individu écoute, joue ou compose de la musique, de nombreuses parties de son cerveau sont activées. Comme tous les phénomènes mentaux, ceux qui sont liés à la musique ont, pour reprendre les termes de Sacks, « une corrélation physiologique dans l’activité neuronale ». Rien d’étonnant à cela, mais dans l’état actuel des connaissances, on ne peut guère aller au-delà de cette constatation.

Philip Ball est également réservé vis-vis de certaines théories des musicologues, par exemple l’idée du compositeur Paul Hindemith, reprise par Leonard Meyer, que le plaisir éprouvé en écoutant de la musique est le produit de la résolution d’une tension liée à l’attente de ce qui va suivre. Ball la discute longuement, pour finir par reconnaître que, si cette idée capture quelque chose de la nature du plaisir musical, elle est loin de réussir à l’expliquer complètement : « Une partie significative de la réponse positive [à la musique] ne vient pas du plaisir de voir ses attentes satisfaites, mais de celui de l’excitation mentale », plaisir comparable, dit-il, à celui que procure le spectacle de feux d’artifice.

C’est dans des termes très proches que Ball considère la question intrigante des raisons pour lesquelles nous éprouvons du plaisir en écoutant une musique que nous qualifions nous-mêmes de « triste » (« Le tango est une pensée triste qui se danse » disait magnifiquement le compositeur Enrique Discépolo). C’est que la musique n’est pas « triste », fait-il valoir à la suite du philosophe Peter Kivy, mais une représentation sonore, particulièrement réussie et évocatrice, de la tristesse, que nous pouvons donc percevoir sans devenir nous-mêmes tristes, en ressentant au contraire une impression de bonheur. De manière générale, souligne Philip Ball, le plaisir qu’engendre l’audition ou l’exécution d’un morceau de musique n’est pas de la même nature que celui que procurent l’ingestion d’un met sucré ou un bain chaud : « Il a quelque chose à voir avec la joie d’être en vie et en communauté avec les autres. Il est en partie une sorte d’émerveillement lié à la réalisation de ce que d’autres esprits parviennent à créer. »

La « volonté d’anéantir » de Schönberg

Chemin faisant, Philip Ball trouve le temps de faire quelques remarques sévères au sujet de la réhabilitation de la dissonance par Arnold Schönberg, dont la technique de composition dodécaphoniste et la musique sérielle, dit-il, étaient essentiellement le produit, non d’une véritable intention de nouveauté, mais du refus de ce qui existait et du désir d’éliminer toute trace de tonalité, pour des raisons moins musicales que philosophiques et idéologiques (« souvent relève Alex Ross dans sa magnifique histoire de la musique au XXe siècle The Rest is Noise, « c’est le combattant qui s’affirmait [chez Schönberg] » et avec lui ce qu’il appelait sa « volonté d’anéantir ».

The Music Instinct n’est pas très disert au sujet du traitement de la musique dans la littérature. S’il cite par exemple une phrase de Proust sur la mémoire, Philip Ball ne mentionne pas la célèbre sonate et l’à peine moins fameux septuor de Vinteuil, qui ont déjà fait couler, il est vrai, beaucoup d’encre. Il ne fait pas davantage référence à ce qu’ont pu dire de souvent très pertinent à son propos des écrivains comme Stendhal, Bernard Shaw ou (à l’exception d’une remarque incidente) Paul Valéry. On aurait aussi aimé qu’il s’attarde un peu plus sur la place de la musique dans le cinéma. Dans certains films, elle joue un rôle si fondamental, elle est une composante à ce point puissante de leur force poétique ou dramatique, qu’il est impossible de se les représenter dotés d’une autre bande sonore ou de songer à eux sans entendre les mélodies qui accompagnent les images (comment imaginer Lawrence d’Arabie sans les accents de la musique de Maurice Jarre, Le troisième homme sans la cithare d’Anton Karas ou Le Parrain sans le thème nostalgique et obsédant de Nino Rota et Carmine Coppola ?).

S’il souligne régulièrement le caractère profondément social de la musique, Philip Ball aurait également pu décrire plus en détails comment le contexte et les conditions dans lesquelles la musique est écrite, interprétée et écoutée affectent la façon dont nous l’entendons et la signification qu’elle a pour nous. (En Allemagne, commente le chef d’orchestre James Conlon interrogé par Claude-Henri Chouard dans L’Oreille musicienne, la musique inspire une Sehnsucht, une aspiration métaphysique et nostalgique à quelque chose d’autre, quand aux États-Unis un concert réussi vous vaut des félicitations pour la performance et des compliments pour la virtuosité des interprètes, et en France, des remerciements pour le plaisir occasionné et l’émotion ressentie.) Par bonheur, ce travail a en partie été effectué par Tim Blanning dans sa formidable fresque historique The Triumph of Music, qui montre comment la musique sous toutes ses formes, classiques et populaires, a progressivement conquis la place centrale qu’elle possède dans la société contemporaine. En quatre cent pages, il n’était toutefois pas possible de traiter de tous les aspects, et tel qu’il se présente, The Music Instinct fournit déjà matière à de très abondantes réflexions.

Pas simplement une boîte noire

Parce qu’elle est un art du temps, une réalité qui préoccupe beaucoup cette corporation intellectuelle, et qu’elle exerce généralement sur nous une influence d’une ampleur supérieure à celle qu’ont les autres disciplines artistiques, la musique a toujours bénéficié d’une attention particulière des philosophes (à l’exception notable de Kant, qui la considérait comme la plus médiocre des formes d’art). Un certain nombre d’entre eux ont écrit sur elle, comme Theodor Adorno, Vladimir Jankélévitch ou Roger Scruton (cité à plusieurs reprises par Philip Ball), et la musique est même, comme on sait, au cœur de la vie et de la pensée de Friedrich Nietzsche, dont la philosophie s’est définie en référence à elle à un degré éloquemment mis en évidence par Georges Liébert.

Pour ces raisons, mais aussi pour d’autres, historiques ou liées à ses caractéristiques matérielles, la musique a également constitué un objet d’étude privilégié pour différentes disciplines scientifiques. Dans The Music Instinct, Philip Ball résume une bonne partie de ce que la science peut nous révéler à son propos. Sa conclusion est double. D’un côté, « la musique n’est pas simplement une boîte noire dans laquelle on fait entrer des notes, pour en voir sortir des larmes ou de la joie ». De l’autre, « il y a beaucoup de choses que nous ne comprenons pas [à son sujet] » et « ce que nous appelons “comprendre” a ici des limites ». On appréciera la vision réaliste et non triomphaliste de la science qui s’exprime ici. Ceux qui possèdent de la science la compréhension la plus profonde et témoignent envers elle du plus grand respect ne sont pas ses plus enthousiastes zélateurs, qui pensent naïvement qu’elle peut tout expliquer. Ce sont ceux qui, tout en s’émerveillant de ce qu’elle peut nous apprendre, restent pleinement conscients de ses limites. Philip Ball en fait partie, et son beau livre sur la musique nous aide à garder à l’esprit cette vérité.

Michel André

L’art arabe de la cartographie

Comme tant d’autres disciplines du savoir, la géographie a été inventée par les Grecs, redécouverte par l’Occident à la Renaissance, mais avait fait entre-temps d’immenses progrès grâce aux Arabes. C’est à cette étape intermédiaire, passablement négligée, que s’intéresse l’historien d’origine turc Fuat Sezgin dans sa présentation d’écrits de géographes arabes. « Il révolutionne notre vision de l’histoire de la géographie », juge A. M. Celal Sengor dans la revue Nature. « Les musulmans ont enrichi les données récoltées par Ptolémée. Ils se sont engagés dans des travaux de géodésie dès le IXe siècle en remesurant la longueur d’un degré de méridien dans les plaines de Mossoul et de Damas. Les nombreuses cartes ainsi produites finirent par atteindre l’Europe. Cela commença, au XIIIe siècle, par des portulans – ancêtres de nos cartes nautiques – qui indiquaient les côtes et les ports. Ils ont eu une influence sur la cartographie européenne de l’Asie, de l’Afrique et de l’océan Indien, jusqu’au XIXe siècle. »

Plus méconnu encore, l’intérêt des Arabes pour la géographie remonterait, selon Sezgin, à une époque antérieure à l’essor de la civilisation islamique. Comme le note Sengor, « beaucoup d’informations – les noms de lieu, d’oasis notamment – étaient incluses dans la poésie ».

Quatre mois qui ont changé la Révolution

Journaliste, fondateur et directeur du quotidien espagnol conservateur El Mundo, Pedro J. Ramirez vient d’entamer avec succès une nouvelle carrière d’historien. El primer naufragio, son premier essai consacré à la Révolution française, sorti fin septembre, est déjà bestseller et dispute la première place à la biographie de Steve Jobs par Walter Isaacson. Le livre n’a pourtant pas les caractéristiques habituelles d’un ouvrage de vulgarisation : fruit de dix ans de travail, long de 1 300 pages (dont 200 de notes), il porte tout entier sur les quelques mois qui séparent l’exécution de Louis XVI du coup d’État jacobin. « Quatre mois d’agitation, d’émeutes dans les rues, de déroutes sur les champs de bataille qui, rappelle Arturo Pérez-Reverte dans El Cultural, aboutirent à la liquidation physique des révolutionnaires modérés » et au déclenchement de la Terreur. Une période cruciale dont Ramirez, en bon journaliste, s’efforce de tirer des leçons en lien avec les enjeux contemporains. La destitution par les jacobins et leurs alliés, en juin 1793, du premier parlement élu au suffrage universel masculin lui apparaît ainsi la matrice d’une crise de la représentation dont les échos seraient repérables aujourd’hui dans le mouvement des Indignados de la Puerta del Sol. Ramirez, dans sa reconstitution « minutieuse jusqu’à l’obsession » des événements, insiste également sur le caractère chaotique du mouvement révolutionnaire, dont « les protagonistes agissent davantage sous la pression des circonstances immédiates que selon des plans conçus à l’avance », relève Pérez-Reverte, qui compare volontiers l’ouvrage aux « grandes tragédies de Shakespeare ». 

Japon – Le bon vieux temps des PME

Paru en novembre 2010, Shitamachi roketto (« La fusée de Shitamachi ») est en tête des ventes au Japon depuis le début de l’été 2011. En raison de l’attribution, en juillet, du prestigieux prix Naoki à ce roman de Ikeido Jun ? Pas seulement, estime le Sankei Shimbun. Le quotidien conservateur nippon analyse la popularité du livre – plus de 320 000 exemplaires vendus – au regard des bouleversements intervenus dans le pays depuis le 11 mars 2011. Le séisme qui a alors frappé le nord-est de l’Archipel est venu rappeler aux Japonais quelques réalités. Le cataclysme a notamment porté un coup sévère au tissu industriel local, composé essentiellement de petites et moyennes entreprises, celles-là mêmes qui ont joué un rôle clé dans le développement de l’Archipel depuis les années 1950. Sans ce tissu serré de sous-traitants, les grandes firmes nippones n’auraient pu connaître pareille expansion. Or ce sont eux qui souffrent le plus de la crise qui frappe le Japon depuis l’éclatement de la bulle financière en 1990.

Pour le Sankei Shimbun, en choisissant de s’intéresser au sort d’une de ces PME, Ikeido Jun séduit « des Japonais nostalgiques de l’époque où le dynamisme du pays était porté par ces petites entreprises ». Il décrit en effet le combat mené par le patron d’une société spécialisée dans les composants de précision pour l’aéro­spatiale face à un géant qui tente de l’étouffer juridiquement.De son côté, le mensuel littéraire Da Vinci rappelle que le mot shitamachi utilisé dans le titre de l’ouvrage désigne également les quartiers populaires des villes, autrement dit leur poumon, qui ont eu eux aussi tendance à perdre leur caractère au fil des dernières décennies. Autant dire que la seule évocation des shitamachi permet de réveiller chez les lecteurs des souvenirs enfouis, note le magazine.

Mais tout cela ne suffit pas à ex­pliquer le succès de ce roman. « L’écriture simple et juste d’Ikeido, son style direct et ses personnages taillés au cordeau lui donnent une force littéraire à laquelle il est difficile de résister », précise Da Vinci. Aujourd’hui,  le livre, qui a fait l’objet d’une adaptation télévisée sur la chaîne Wowow – l’équivalent de Canal+ –, jouit d’une popularité telle que l’hebdomadaire économique Nikkei Business s’est récemment permis de publier une série d’articles intitulée : « Sauvons Shitamachi roketto de la forte hausse du yen ! » Shitamachi roketto est tout simplement devenu un synonyme de PME au Japon.