Sur la querelle du relativisme

« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. » En prononçant ces quelques mots le 4 février dernier, le ministre de l'Intérieur Claude Guéant soulevait une véritable tempête, qui ne semble pas près de retomber. Après les personnalités de l'opposition, ce fut au tour de certains intellectuels de réagir, en particulier l'anthropologue Françoise Héritier dans un entretien accordé au Monde. Dans son dernier blog, le directeur de la rédaction de Books Olivier Postel-Vinay cherche à démêler l'écheveau de cette polémique, en s'appuyant notamment sur le sociologue Raymond Boudon, très critique à l'égard du relativisme culturel.

Le relativisme de Claude Guéant

Notre ministre de l’intérieur a créé un scandale en déclarant le 4 février lors d’un colloque : « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas » (autrement dit : la civilisation chrétienne occidentale vaut mieux que la civilisation musulmane). Difficile de ne pas y voir un argument électoral de bas étage. Mais au-delà, il n’est pas sans intérêt de se pencher un instant sur le premier pan de la phrase : quelle est donc cette « idéologie relativiste de gauche » incriminée par le ministre ?

Dans notre dossier sur la Russie de Poutine (novembre 2011), Evgueni Ermoline, essayiste d’inspiration chrétienne orthodoxe, impute aux « relativistes français » une part de responsabilité dans le « cynisme » qui caractérise selon lui la société russe actuelle. Il ne juge pas utile d’en dire plus, comme s’il allait de soi que ses lecteurs savent de qui il parle. On peut supposer qu’il a en tête une tradition aux contours assez flous allant de Sartre (« élections piège à cons ») et Lévi-Strauss (les sociétés sont régies par des lois inconscientes) à Derrida (éloge de la « déconstruction »), en passant par Lacan (« il n’y a pas de rapport sexuel ») et, moins connu, le sociologue des sciences Bruno Latour, l’actuel directeur scientifique de Sciences-Po  (« il n’y a pas de raison globale ; il n’y a que des modes d’énonciation »).

Les déclarations de Claude Guéant font donc écho à ce qu’écrit le Russe Ermoline. Elles rappellent aussi une philippique de Benoît XVI, qui dénonça la veille de son élection la « dictature du relativisme ». Quand le ministre dit « pour nous », il parle au nom de la droite chrétienne européenne.

Dans un entretien accordé au Monde une semaine plus tard, l’anthropologue Françoise Héritier se moque de lui sans aménité. Le ministre ne sait pas de quoi il parle et ne fait là que de la politique, cherchant des voix du côté de ceux à qui l’autre fait peur (le « barbare », dit Françoise Héritier). C’est logique : elle est de gauche, elle est savante, les « civilisations » (et les « cultures », autre mot proféré par le ministre) sont sa partie. Mais le propos de l’anthropologue révèle aussi un malaise. Relativiste, moi ? Plaisanterie. C’est lui qui l’est : « M. Guéant est relativiste. Le relativisme ne consiste pas à croire que tout se vaut ni à s’abriter derrière l’argument culturaliste du respect de la différence des coutumes, mais à poser en pétition de principe que toutes les cultures sont des blocs autonomes, irréductibles les uns aux autres, si radicalement différents qu’ils ne peuvent pas être comparés entre eux. » Allons, allons, soyons sérieux ! Personne n’a jamais défini ainsi le relativisme. Selon le Robert historique de la langue française, ce mot désigne « la position selon laquelle les valeurs morales, intellectuelles, sont relatives aux circonstances sociales, culturelles et, par conséquent, variables. » Contrairement à ce que croyait Kant, par exemple, aucun jugement de valeur ne peut donc être fondé en raison. Si le relativisme s’applique aux différences culturelles, c’est parce qu’il conteste l’existence de valeurs transcendant ces différences.

Ce qui gêne Françoise Héritier, c’est qu’elle appartient effectivement à la famille des relativistes visés par Guéant. Son entretien dans le Monde en témoigne. Elle a cette formule caractéristique : « Les jugements de valeur, puisqu’ils sont justement “de valeur”, ne sont jamais scientifiquement fondés ». À prendre au pied de la lettre, la formule est imparable. Mais le message véhiculé est typiquement relativiste. De manière caractéristique, Mme Héritier se moque aussi, à deux reprises, du « bon sens » sur lequel se fonde d’après elle M. Guéant pour affirmer ce qu’il affirme. « Ces certitudes fondées sur des émotions, ce “bon sens” (…) le ministre pense que son bon sens d’être humain et de Français ordinaire » (voyez l’éloge…) « est suffisant pour porter un jugement définitif  dans des domaines de connaissance qui lui échappent». Or, la récusation du bon sens est un trait commun aux relativistes, constatent leurs adversaires (le sociologue Raymond Boudon, par exemple, collègue de Françoise Héritier). Par ailleurs, comme les autres relativistes, l’anthropologue ne peut l’être à tous égards : des jugements de valeur, elle est bien obligée d’en porter, et elle en porte, comme cet entretien dans Le Monde en témoigne. Il faut bien que ses jugements de valeur à elle aient de la valeur, non ? Une valeur transcendant les différences culturelles. Car ses jugements de valeur à elle, quoi qu’elle dise des jugements de valeur en général, sont fondés sur la science. Plus exactement, sur sa science. C’est là sans doute ce qu’il faut comprendre quand Mme Héritier traite M. Guéant de relativiste : cet inculte ne connaît pas la valeur de ma science. Ce qui est probable, en effet. Mais quelle est cette valeur ? Sur ce point aussi, elle prête le flanc à des critiques faciles. Dans ce même entretien, elle affirme par exemple que « toute l’humanité » ne connaît que deux « traits universels » : la domination masculine et la prohibition de l’inceste. Deux seulement, est-ce bien certain ? Et ces deux seuls traits, sont-ils aussi universels qu’elle l’affirme ?  Boîte de Pandore !

On lui accordera sans peine que « la volonté de hiérarchiser les “civilisations” ou “cultures”(…) est une idée “dangereuse” ». Mais en quoi consiste précisément le danger ? Le journaliste du quotidien de gauche lui pose cette question légitime : « Est-il illégitime de préférer des sociétés qui, à une période donnée de leur histoire, accordent plus de droits aux femmes qu’aux autres » ? « Non bien sûr », répond-t-elle. Faut-il en conclure alors que « préférer » exclut toute idée d’échelle de valeurs, donc de hiérarchie ?

Olivier Postel-Vinay

L’adieu aux morts de Joan Didion

« Joan Didion est à mon avis le meilleur essayiste américain vivant », écrit Cathleen Schine dans la New York Review of Books. Un avis largement partagé aux États-Unis où, après un demi-siècle de succès critique, celle qui fut l’une des figures du nouveau journalisme est devenue, avec L’Année de la pensée magique (paru en 2005), « une sorte de sainte littéraire ; non plus seulement un auteur culte pour certains, mais un écrivain star », rapporte Boris Kachka dans le New York Magazine. Didion y racontait l’année qui a suivi la mort de son mari, l’écrivain et scénariste John Gregory Dunne, foudroyé par une attaque au soir du 30 décembre 2003 – « J’étais occupée à tourner la salade. John parlait, et d’un coup il s’est tu. »

Publié à l’automne aux États-Unis, Blue Nights raconte un autre décès : celui de leur fille Quintana Roo Dunne. Comme l’explique Schine, « la mort de Quintana ne fut pas soudaine. Elle ne s’est pas produite à la table du dîner. Elle s’est déroulée dans quatre hôpitaux, sur deux côtes différentes, durant vingt mois ». Vingt mois au cours desquels la jeune femme fut successivement victime d’une double pneumonie – hospitalisée à New York peu avant la mort de son père, elle était en soins intensifs le jour de son décès – et d’une hémorragie cérébrale dont les suites finiront par la tuer le 26 août 2005, à 39 ans. Après les obsèques de Dunne, Quintana avait décidé de partir pour la Californie, espérant y prendre un nouveau départ ; à peine avait-elle franchi les portes de l’aéroport de Los Angeles qu’elle s’effondrait. Est-ce la chute qui a causé l’hémorragie, ou l’inverse ? Didion refuse toute explication à ce sujet, « comme si elle souhaitait que les choses restent ainsi, dans le confort de l’incertitude », constate Kachka. Une attitude très éloignée de celle, opiniâtre, qui fut la sienne durant la longue agonie de sa fille ; quand, accourue à son chevet, elle exigeait des médecins qu’ils pratiquent des examens au sujet desquels elle avait tout lu : « Dans les moments difficiles, je m’étais attelée depuis l’enfance à lire, à apprendre, à progresser, à me tourner vers la littérature. L’information signifiait le contrôle. »

C’est une Didion « fragile, incertaine, chancelante », qui émerge de ces pages, confirme une critique de la London Review of Books. Mais à 77 ans, la romancière acclamée de Maria avec et sans rien 4 conserve une écriture puissante, et « ce don pour resserrer et élargir à la fois la perspective à partir d’un même objet », analyse Schine ; comme lorsqu’elle réussit à dire dans un même élan « les excès du milieu du cinéma » et « la joyeuse absurdité d’une jeune maman » en décrivant les soixante petites robes offertes par ses amis d’Hollywood en 1966, l’année où elle et Dunne adoptèrent Quintana : « Soixante robes (je les comptais et les recomptais), morceaux de batiste immaculés et parcelles de Liberty suspendus à leurs petits cintres de bois. » Blue Nights est ainsi rempli d’objets – les dents de lait d’une petite fille, les perles qu’elle porta jeune femme, la dentelle de sa robe de mariée –, qui forment « un reliquaire de l’enfant per­du ». Et dessinent, comme l’ont souligné plusieurs critiques, les contours d’une existence hors norme, entre la maison de Malibu, les vacances à Saint-Tropez, les séjours au Plaza Athénée, les verres Baccarat, les parasols de chez Porthault, le bon goût, les amis célèbres… Car Didion, dont les détracteurs ont toujours fustigé le snobisme, est « l’éternelle insider », rappelle dans le New York Times le romancier John Banville. Une icône de la jet-set intellectuelle, l’incarnation d’un certain chic américain, et de son coût. Didion balaie d’un revers l’idée selon laquelle elle aurait privé sa fille d’une enfance « normale ». Mais fut-elle pour autant une bonne mère ? Est-ce de sa faute si Quintana était sujette à la dépression ? Si elle buvait ?

Ces questions sans réponses, Didion n’a d’autre choix que de se les poser, comme « tous les survivants », écrit Banville. Et, comme eux, elle sait que « rien n’est d’aucun secours face aux pires épreuves, pas même l’art ; surtout pas l’art ».

Justice dévoyée

Le septième livre de Denis Salas (1) poursuit sa réflexion sur l’évolution de la justice à l’aune des évolutions économiques et sociales. Le caractère un peu haché de sa composition et de son argument doit certainement à sa hâte de le voir publier en période électorale pour peser sur le débat. L’impact de la sécurité sur l’exercice de la justice aujourd’hui en France en est le thème principal. Ce constat est foncièrement pessimiste, mais en même temps ne peut empêcher de pointer des formes nouvelles de justice qui constituent « les utopies de demain ».

Les utopies qui sous-tendent la recherche de la sécurité sont devenues dangereuses, autant en raison de leur nature que par l’utilisation idéologique qu’en fait la droite depuis des années. La présidence Sarkozy n’étant que le feu d’artifice d’un libéralisme qui ne veut voir dans l’homme qu’un être entièrement responsable de ses actes – ce qui diminue et fait disparaître son environnement social et économique et délivre de toute responsabilité le corps social. Le néo-libéralisme met sur le marché des hommes sans entraves et sans histoire, apte à s’emparer des outils qui font d’eux des producteurs et des consommateurs de plein exercice. La dérive, l’accident, la transmission sont des facteurs à surmonter chacun pour soi. « Le crime est un choix, non pas un destin » (2). Le délinquant doit payer, il a failli à sa responsabilité et la justice juge des « coupables », comme le dit tout naïvement notre président dans une adresse au corps des magistrats en janvier à Dijon. Dès lors, s’il ne sert plus à grand-chose de vouloir reconstituer la vie du délinquant pour mieux moduler sa responsabilité, la nature et la longueur de la peine, autant que la justice fonctionne vite, qu’elle apporte une réponse efficace d’élimination et surtout apporte consolation aux victimes. Le premier devoir de la justice est de rendre justice aux victimes. Cette présidence a été celle des victimes. Le président fait montre de son humanité en s’affichant aux côtés des victimes, en joignant son lamento politicien aux pleurs des victimes. Si l’on se rappelle que ce président est président du Conseil supérieur de la magistrature, on voit la confusion désastreuse des genres, la mise au service d’une des parties au procès du poids de l’État. En cela, toutes les règles élémentaires de ce qu’on pense être l’organisation basique de la démocratie sont bafouées.

Sécurité, la tentation d’une société sans crime. Le retour à une société originelle, même pas imaginable dans les écrits de nos religions, « retrouver l’innocence à partir d’un monde noyé dans le mal » (3) c’est dire le totalitarisme que révèle cette utopie traduite en actions, proposées à l’adhésion immédiate des citoyens.

Plusieurs directions sont empruntées par cette furie sécuritaire.

–       La prévention de l’acte délinquant par la détection des comportements et autres indices chez la personne permettant d’induire un passage à l’acte. Nous sommes là dans la voie décrite par le film Minority Report (4).Les techniques prédictives mises au point dans le domaine des assurances sont reprises notamment par les experts sur les délinquants sexuels. La recherche fait florès également dans le développement de logiciels intelligents détectant des attitudes physiques annonçant l’acte délinquant, dans l’utilisation de l’imagerie médicale du cerveau pour détecter des activités cérébrales déclenchant des pulsions sexuelles vers les enfants.

–       La mise à l’écart définitive des personnes susceptibles de récidiver par le biais des peines plancher, par le biais des mesures de sûreté qui aboutissent à rendre les peines « éternelles ». De plus en plus, le jugement des hommes est remplacé par celui de la science. Ainsi, une loi suisse sur les mesures de sûreté à l’encontre des délinquants sexuels violents décrète le prolongement automatique de l’internement « sauf si de nouvelles connaissances scientifiques permettent de penser que le délinquant ne présente plus de danger pour la collectivité » (5).

–       L’abandon massif au secteur privé de pans entiers de la réponse pénale à la délinquance. Cet abandon se fait par le biais de la sous-traitance de fonctions touchant aussi bien aux pouvoirs de surveillance, de contrôle, d’enquête, d’arrestation, d’enfermement. Seul encore, le pouvoir de juger semble échapper à cette « privatisation ». À l’œuvre est la logique du profit, habilement complétée par la nécessité de contenir la dépense publique, mais surtout d’accroître l’efficacité. Cette appropriation de fonctions par le privé se double d’une appropriation de territoires. Ainsi, plus de deux cents quartiers de Los Angeles ont été sous-traités au secteur privé (6) pour exercer toutes les fonctions de sécurité, sans oublier les gated communities.

–       La réduction de l’incertitude que constitue la décision du juge. La rationalité économique supporte mal les aléas de la jurisprudence, ainsi l’encadrement de la décision du juge est-il de plus en plus recherché. Cela va de processus relativement démocratiques comme les  conférences de jurisprudence, jusqu’à des peines obligatoires, prévues par la loi, et dont le juge ne peut s’écarter qu’en motivant expressément ses raisons. Quand on pense à des audiences qui durent de longues heures, avec des cas répétitifs, on pressent la rareté de l’utilisation de la liberté laissée au juge. Un autre procédé est de mettre « sous contrôle » le juge. Ainsi, le délire victimaire a conduit la France à mettre des représentants d’associations de victimes dans les commissions statuant sur les libérations conditionnelles. On ne s’étonnera pas d’avoir vu le nombre des libérations diminuer fortement. L’accroissement de la population carcérale est dû essentiellement à l’allongement des peines.

–       L’outil le plus redoutable que met en lumière Denis Salas, c’est la perversion des mots, du droit, de la loi. Les mots n’ont plus le même sens, ils sont retournés dans une optique « guerrière », de mise en lumière de l’ennemi. Car nous sommes entourés d’ennemis, non seulement venus de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur. Police et justice deviennent les remparts de l’indépendance de notre territoire, de la préservation de la nation. Le péril est sans interruption, il se traduit par une densité du discours alarmiste, usant et abusant de la plainte des victimes, l’étalage dans les médias d’interventions policières servant à montrer l’ampleur du matériel utilisé, l’installation dans nos représentations mentales du policier-robocop, la multiplication de textes de lois, la « pénalisation de la vie sociale »…

 

Ces grandes tendances se retrouvent-elles dans le monde occidental ? Denis Salas reconnaît une grande singularité au système français dans la mesure où sa démonstration tend à montrer que depuis la Révolution, la justice n’a jamais été reconnue comme un troisième pouvoir et dotée des moyens de peser sur la morale publique. Entre les mains du pouvoir, la justice résiste mal à l’emprise sécuritaire actuelle. Les juges sont méprisés et se gouvernent de façon méprisable ; « Vous êtes un vassal loyal si vous respectez l’attente de vos supérieurs. Dans le cas contraire, vous êtes déloyal » (7). Denis Salas ne perçoit pas que cette manipulation des esprits est inhérente au système hiérarchique sévissant dans la magistrature. Aucune magistrature au monde n’a autant de grades qui sont autant d’occasion à influer, contrôler les esprits et les dires. À trop parler de la seule réforme du Conseil supérieur de la magistrature, on oublie l’essentiel, la hiérarchie.

Salas aborde le temps des réformes en oubliant celle de la hiérarchie, mais aussi celle de la séparation des magistrats du Parquet et du Siège. La Cour européenne vient de rappeler opportunément qu’on ne lui fera pas croire qu’un magistrat soumis aux ordres d’une hiérarchie est indépendant et que le justiciable peut avoir confiance dans son juge. On comprend mal le refus d’une grande partie de la magistrature d’accepter cette séparation dont un effet bénéfique serait enfin de renforcer le contrôle de la police par des juristes de haut niveau. Un Parquet séparé prendrait la direction de la police. Sous cette double condition, viendrait le temps des juges, car paradoxalement, le recours au juge se révèle de plus en plus nécessaire, ne serait ce que pour compenser les errements du marché appliqué à tous les domaines de la vie, appliqué au corps lui-même.

La justice est une revendication du discours politique ; justice au sens de l’équité, de l’égalité, mais aussi justice au sens d’un énoncé nécessaire du droit pour faire face aux pertes d’identité des citoyens d’aujourd’hui. Le temps de la justice s’annonce-t-il ? L’entrée des citoyens dans les juridictions est un signe fort d’une appropriation possible de la justice. Il est d’autres réformes à entreprendre mais dans l’optique d’une justice devenant un lieu de parole, de débat, un lieu où la personne, qu’elle soit criminelle ou victime doit apparaître dans toute son humanité. Au cours de mes études de magistrat, j’avais rencontré un texte de Hegel paru dans un journal en 1806 dont j’ai retrouvé la trace dans le dernier livre d’Edgar Morin (8), qui m’a toujours fait résonner  l’impératif de la singularité de la personne présente à mes audiences.

« Pour qui connaît bien les hommes, il est important de suivre la formation de la mentalité du criminel ; son passé, son éducation, la mésentente entre son père et sa mère, la répression impitoyable d’une faute minime expliquent l’amertume de cet être humain envers l’ordre social. Sa première réaction contre cet ordre l’en a exclu, et, dès lors, ne lui a plus permis de subsister que par le crime. Il y aura bien des gens pour dire en entendant ceci : “Il cherche à excuser un assassin !”

Voilà donc ce qu’est la pensée abstraite : ne voir dans le meurtrier que cette abstraction d’être un meurtrier, et, à l’aide de cette qualité simple, anéantir tout autre caractère humain.

“Vieille femme, tes œufs sont pourris”, dit la servante à la marchande. “Quoi ?” réplique-t-elle, “Pourris, mes œufs ? Pourrie toi-même ! Tu oses dire cela de mes œufs ? Toi dont le père a couru les grands chemins, dévoré par les poux ? dont la mère est partie avec les Français ? dont la grand-mère est morte à l’hospice ? Achète-toi une vraie chemise pour remplacer ce fichu de pacotille ! On sait bien où elle a trouvé son fichu et ses bonnets ! Si ce n’était de ces officiers, je n’en connais guère qui seraient attifées de la sorte aujourd’hui ! Et si nos nobles dames prenaient plus de soin de leur maisonnée, j’en connais au contraire beaucoup qui seraient en prison à l’heure qu’il est ! Va donc repriser les trous de tes bas !” Bref, elle ne lui laisse pas un fil sur le dos. Elle pense de façon abstraite et met tout ensemble la femme, son fichu, son bonnet et sa chemise, ses doigts et autres parties de son corps, son père et toute sa famille, simplement parce qu’elle a commis le crime de trouver ses œufs pourris. Tout ce qui la touche prend la couleur de ces œufs.

Chez les Prussiens, il est permis de battre un soldat puisque c’est une canaille ; est canaille tout ce qui peut être rossé. Aussi le simple soldat est-il pour l’officier cet abstractum d’un sujet rossable à merci dont un gentilhomme qui a uniforme et port d’épée doit se préoccuper, quitte à faire pacte avec le diable. » (9)

Michel Marcus

1. La Justice dévoyée, critique des utopies sécuritaires, Les Arènes, 2012.

2. Philip Cook, professeur d’économie et de sociologie à l’université Duke, en introduction à une conférence organisée par le Johns Jay/Guggenheim sur la recherché des causes de la diminution de la criminalité aux Etats-Unis, le 10 Février 2012.

3. p. 57 op cit

4. Minority Report, film de Steven Spielberg, 2002

5. p. 102 op cit

6. « Business improvement Districts »

7. p. 11 op cit

8. Mes philosophes, de Edgar Morin

9. Traduit par Marie-Thérèse Bernon, Revue d’Enseignement de la Philosophie, 22e année, N° 4, Avril-Mai 1972.

 

 

Cachez ce sexe, camarades…

« La petite fraise sur le bouleau ». C’est sous ce titre bucolique que le sociologue et philosophe Igor Kon (récemment décédé) a publié la première histoire de la sexualité en Russie (1). Bestseller dès sa parution en 1997, le livre a été réédité trois fois. Il théorise notamment la « sexophobie » du régime soviétique. Les parties de jambes en l’air étaient, selon Kon, souvent associées au mode de vie bourgeois et décadent des Occidentaux. Au point que les dirigeants bolcheviques bannirent jusqu’à l’usage même du mot « sexe »… « La politique soviétique a détruit toute forme de culture liée à la chose, de même qu’elle a annihilé la sexologie et l’art érotique », constate Rousski journal. « Les communistes s’en remettaient en matière d’apprentissage à la seule action de Mère Nature et des instincts humains, ajoute la revue Neva. Résultat : les jeunes Soviétiques des années 1950 à 1970 étaient dans une ignorance inouïe des mécanismes en jeu. » Ce qui n’empêcha pas un certain nombre d’entre eux de s’adonner aux joies de la sexualité de groupe dans les foyers étudiants… Les camarades prolétaires profitaient aussi de leurs vacances dans les maisons de repos gérées par le Parti pour goûter au frisson de l’adultère (les rencontres amoureuses étant  compliquées en ville par l’impossibilité de louer une chambre d’hôtel et la surveillance des parcs publics). En définitive, la censure offrait selon Kon un paradoxal espace de liberté : absente du discours politique et social, « la sexualité était devenue, écrivait-il, une sorte de pays étranger, un refuge à l’abri du regard scrutateur de la société ».

1| L’expression « petite fraise » désigne en russe tout ce qui a trait à la chose sexuelle, et le bouleau est un emblème national.

Égypte – Le peuple veut !

Parmi les meilleures ventes de livres au Caire depuis sa sortie en avril dernier, Al Chaab yourid (« Le peuple veut ! ») réunit les slogans et autres traits d’humour inscrits sur les pancartes lors des rassemblements de la place Tahrir. Le titre de l’ouvrage reprend le cri de ralliement le plus emblématique du soulèvement. Mais le recueil de Cherif Bakr témoigne aussi, selon l’hebdomadaire Al-Yom Al-Sabeh, de « l’humour avec lequel les Égyptiens ont tendance à faire face aux moments les plus graves de leur existence ». Au plus fort des événements, l’une des plaisanteries préférées des manifestants consistait dans cette annonce, en forme de dépêche officielle : « Le ministère des Affaires étrangères rappelle l’ambassadeur en Tunisie et interdit l’entrée des Tunisiens en Égypte pour prévenir toute contagion. » 

Roger Ebert, le cinéma et la vie

Dans un des derniers chapitres de Life Itself, le critique américain de cinéma Roger Ebert, avouant avoir hésité avant de rapporter un propos flatteur à son égard, cite un extrait d’un message que lui a envoyé quelques jours avant sa mort, à l’âge de 96 ans, le fameux journaliste et auteur d’ouvrages d’« histoire orale », son ami Studs Terkel. En lisant ces quelques lignes, sans qu’Ebert mentionne explicitement le fait, on découvre qu’elles contiennent l’explication du titre qu’il a donné à son livre. « Tu as ajouté une nouvelle voix, un nouveau son, à ta voix naturelle », lui disait Terkel, « ce que tu écris à présent est plus riche, possède une nouvelle dimension. Il s’agit de quelque chose de plus que des films. Bien sûr, il s’agit des films, mais il y a quelque chose d’autre : une réflexion sur la vie elle-même (life itself). » Une caractéristique remarquable des critiques de Roger Ebert est en effet qu’à côté des films dont il traite, plus précisément, à leur propos, il y parle de la vie. Dans Life Itself, Ebert parle un peu du cinéma, mais surtout de la vie, tout particulièrement de la sienne. Et il le fait d’une manière qui aide à comprendre pour quelle raison, dans ce qu’il écrit au sujet des films, il est à ce point question de la vie.

Quasiment inconnu dans la plupart des pays européens, Roger Ebert est dans le monde anglo-saxon, tout spécialement aux États-Unis, selon l’expression consacrée, une institution. Critique cinématographique attitré du Chicago Sun-Times depuis 1967, animateur, durant trois décennies, en duo avec Gene Siskel puis, à la mort de ce dernier, avec Richard Roeper, d’un programme télévisé sur l’actualité du film diffusé dans l’Amérique entière, premier critique de cinéma à avoir obtenu le prix Pulitzer, Roger Ebert a rédigé au cours de sa longue carrière plus de dix mille recensions de films : bien davantage que n’importe quel autre critique de cinéma contemporain ou n’importe qui d’autre dans l’Histoire. Plusieurs sélections de ses meilleures critiques ont été rassemblées dans une dizaine de livres. Aujourd’hui encore, Ebert continue à rendre compte de la quasi-totalité des films projetés sur les écrans américains et européens, au rythme de plusieurs articles par semaine.

Il y a quelques temps, un événement est intervenu dans sa vie auquel ce livre doit indirectement d’exister. Atteint d’un cancer de la thyroïde et d’un autre des glandes salivaires, traité par une forme de radiothérapie agressive dont certains effets secondaires l’ont conduit aux frontières de la mort, amputé de la mâchoire droite et opéré à de multiples reprises dans une succession d’efforts infructueux de reconstruction, Roger Ebert a perdu depuis plusieurs années la capacité de boire et de manger normalement (il est nourri par sonde alimentaire), ainsi que l’usage de la parole. Pour se faire comprendre, comme le journaliste anglais John Diamond le faisait à la fin de sa vie dans des circonstances identiques, il utilise de petits billets qu’il griffonne à toute vitesse. Depuis quelques temps, il a aussi recours à une voix de synthèse commandée par son ordinateur. À l’instar de l’historien Tony Judt qui, paralysé par la sclérose latérale amyotrophique, a composé mentalement et dicté un livre entier avant de disparaître, Roger Ebert est déterminé à pleinement prendre en compte le fait que tant qu’un individu est capable de communiquer, il existe encore. Pour pouvoir continuer à le faire une fois privé de la possibilité de parler, c’est naturellement vers l’informatique qu’il s’est tourné. Peu de temps après avoir recouvré suffisamment de forces pour reprendre ses activités, il a ouvert un blog qui constitue aujourd’hui son principal canal de communication avec le reste du monde. « Mon blog devint ma voix », écrit-il, ajoutant : « La plupart des gens choisissent de rédiger un blog. Pour moi, c’était une nécessité. » Depuis toujours, Roger Ebert écrivait à la première personne. Assez naturellement, le journal qu’il tenait sur son blog a vite pris un caractère autobiographique. Les textes qu’il y a publiés ont constitué le noyau initial de Life Itself, qui s’est développé sur leur base et se situe directement dans leur prolongement.

Talent de conteur

Life Itself n’est pas une autobiographie en bonne et due forme mais une collection de souvenirs, racontés en ordre globalement chronologique, mais couvrant seulement certains aspects de la vie privée et professionnelle de Roger Ebert et regroupés par thème. Avec un grand talent de conteur, il évoque son enfance catholique au sein d’une famille modeste d’origine allemande dans une petite ville de l’Illinois, ses goûts de jeunesse pour les livres de science-fiction et sa passion de toujours pour la littérature, la place qu’occupait dans sa vie son chien Blackie, la façon dont il a perdu la foi durant son adolescence, son initiation à la vie amoureuse, ses aventures sentimentales et les femmes avec lesquelles il a vécu, les villes, notamment d’Europe, et les endroits particuliers de celles-ci où il aime retourner en pèlerinage sur ses propres traces, ses débuts précoces dans le journalisme et les circonstances dans lesquelles il est devenu critique professionnel de cinéma à l’âge de 25 ans, un peu par hasard, comme la plupart de ceux qui exercent ce métier sans avoir jamais envisagé de faire carrière dans ce domaine.

Avec cette capacité de description, ce don d’empathie et cette propension à la compassion qui s’expriment si volontiers dans ses critiques, il brosse les portraits des personnes qui ont le plus compté dans sa vie : son père et sa mère, son premier rédacteur en chef au Chicago Sun-Times, Robert Zonka, mort prématurément, qui a été son mentor et, pour lui, comme un second père, Studs Terkel (« le plus grand homme [qu’il ait] connu personnellement »), son comparse de télévision Gene Siskel, qu’il décrit comme un homme brillant en compétition permanente avec le reste du monde, avec lequel il entretenait une relation compliquée et auquel il avoue songer tous les jours depuis son décès à l’âge de 53 ans, sa femme Chazz, enfin, avocate noire américaine dont l’existence « remplit [son] horizon » et qui l’a gratifié d’une famille étendue (les hasards de l’existence ayant fait qu’il n’a pas eu d’enfants biologiques, Ebert est fier d’avoir malgré tout, en plusieurs unions successives, contribué à élever neuf enfants et quatre petits-enfants). Roger Ebert parle aussi avec franchise et simplicité de son alcoolisme et de la décision qu’il a prise, il y a trente-deux ans, de devenir abstinent, de son apparence et de ses problèmes de poids excessif, ainsi que de la façon dont la maladie a transformé sa vie au cours des dix dernières années.

Life Itself contient bien sûr un certain nombre de pages consacrées au cinéma : des transcriptions d’entretiens avec des acteurs qu’il a eu l’occasion de rencontrer (Lee Marvin, Robert Mitchum, John Wayne) et des portraits de réalisateurs qu’il admire (Robert Altman, Ingmar Bergman, Werner Herzog et Martin Scorsese), en partie repris d’autres ouvrages, mais aussi des réflexions sur le cinéma et le métier de critique. On relèvera par exemple ses remarques sur le noir et blanc, qui font écho à un très beau chapitre sur le sujet de son livre Awake in The Dark. Après bien d’autres, par exemple Alain Fleischer ou le philosophe Colin McGinn dans The Power of Movies, Ebert fait l’éloge du procédé, en soulignant sa force de stylisation poétique et en faisant remarquer combien l’apparition de la couleur a contribué à démystifier les stars en les rapprochant de notre réalité quotidienne.

Au moment où il a entamé sa carrière, Roger Ebert ne connaissait pas grand-chose au cinéma. C’est en exerçant son métier qu’il s’est instruit, notamment en observant et interviewant des réalisateurs comme Norman Jewison, Stanley Kramer ou Otto Preminger. Pour l’art de la critique, ses deux maîtres avoués ont été le journaliste et critique social Dwight Macdonald et la flamboyante critique cinématographique du New Yorker Pauline Kael, avec laquelle il était lié et dont il a laissé un beau portrait. On peut s’étonner de le voir revendiquer cette double filiation, tant les critiques de ces deux personnes diffèrent des siennes (Macdonald est un esprit plus théorique et Kael tend à louer et condamner les films de façon capricieuse et péremptoire, ce qu’Ebert ne fait jamais). C’est en tous cas Pauline Kael qui lui a livré ce qu’il présente comme une des clés de la bonne critique, sous la forme de cette affirmation sur la façon dont elle-même travaillait : « Je vais voir un film, je le regarde, et je me demande ce qui m’arrive. »

Éclectisme

Plusieurs traits distinctifs caractérisent les critiques de Roger Ebert. Le premier est l’éclectisme de ses goûts, à l’opposé, par exemple, de ceux du critique contemporain qu’il admire le plus, le vétéran de The New Republic Stanley Kaufman, beaucoup plus sélectif dans ses choix. Ebert aime passionnément le cinéma, toutes les formes de cinéma, des films les plus ésotériques et impénétrables aux « blockbusters » d’Hollywood. S’ils sont, à son opinion, bien faits, il peut parler avec la même chaleur des films de Pedro Almodovar, François Truffaut, Wim Wenders, Steven Spielberg, Ridley Scott et Woody Allen, et on l’a vu témoigner d’un enthousiasme égal pour King Kong ou Dark Knight et pour de confidentiels films finlandais, turcs ou iraniens. Nous sommes il est vrai aux États-Unis, où en dépit de l’ascendant exercé par la critique intellectuelle de la côte Est, il n’est pas nécessaire de s’excuser d’aimer Clint Eastwood, comme, en France, Pierre Jourde s’estime apparemment presque obligé de le faire. Dans Life Itself, Ebert indique que parmi ses films favoris figurent ceux qui racontent l’histoire de « gens bien » qui font « des choses correctes», par exemple Casablanca. Mais son amour embrasse en réalité la totalité du cinéma, « le meilleur instrument de communication jamais inventé pour observer, partager et modeler l’expérience humaine » écrit-il dans la préface d’une de compilations d’articles. Et il n’a jamais dissimulé son respect pour les bons films de divertissement ou ceux qui n’ont d’autre raison d’être que de faire rêver : « Parce que nous sommes humains », écrit-il à propos de la comédie musicale Le Danseur du dessus, « parce que nous sommes contraints par les forces de la gravité et les limites de notre corps, parce que nous vivons dans un monde où les nouvelles sont souvent mauvaises et les perspectives d’avenir sont préoccupantes, il existe un besoin d’un autre monde, le monde où vivent Fred Astaire et Ginger Rogers ».

La deuxième caractéristique des critiques de Roger Ebert est leur ton très personnel. L’homme qu’il est y présent au détour de chaque paragraphe, avec ses dilections, ses sentiments, son histoire, ses opinions et ses convictions. Ainsi qu’il le rappelle dans une des plus récentes entrées de son journal, consacrée à la série télévisée britannique Downton Abbey, Ebert est par exemple un anglophile de toujours ; il est aussi un  enfant unique qui a été élevé dans une atmosphère religieuse, et que sa mère voyait destiné à la prêtrise, un « liberal » au sens américain du mot, c’est-à-dire un homme de gauche, soucieux de justice sociale et très intéressé par la politique nationale, etc.

Les critiques de Roger Ebert se font aussi remarquer par la richesse de leur contenu. Ebert connaît parfaitement la technique du cinéma (les mouvements de caméras, les types de plan et de cadrage, les procédés et les styles de montage, le travail du scénario), et y fait fréquemment référence avec beaucoup de sûreté. Il maîtrise aussi l’histoire du septième art, et il est rare qu’une de ses recensions ne contienne pas l’une ou l’autre mention d’autres films ou d’un développement significatif dans l’évolution du cinéma. Mais dans un article de Roger Ebert, il est toujours question de bien d’autres choses que de l’art de faire des films ou de ce qu’on voit à l’écran, et ses critiques sont abondamment nourries de tas d’éléments tirés de sa grande  culture, de son expérience de la vie et de sa connaissance de la façon dont va le monde. Ebert fait allusion avec à-propos et pertinence à Henry James, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Raymond Chandler, Charles Dickens, Willa Cather, Marcel Proust et Georges Simenon, dans des termes montrant qu’il a lu et assimilé leurs œuvres. Il peut s’exprimer avec la même assurance au sujet du code d’honneur de la mafia et de la culture de la pègre, des habitudes des drogués à l’héroïne, de l’histoire du FBI, des grands épisodes de la seconde guerre mondiale ou de la vie de Vincent Van Gogh. Souvent, ses analyses contiennent des observations psychologiques fines et judicieuses. Par exemple au sujet de l’histoire d’un amour sans lendemain interprétée par Clint Eastwood et Merryl Sreep dans Sur la route de Madison : « [Ce qui leur arrive] est basé sur cette connaissance particulière de l’amour et de soi-même qui vient avec l’âge mûr. Des personnages plus jeunes se seraient enfuis ensemble. De plus âgés n’auraient pas osé se déclarer. » Ou, à propos du film brésilien Pixote : « Les enfants aiment jouer avec les règles. Ils sont très forts lorsqu’il s’agit de les mémoriser. Ils se les répètent l’un à l’autre comme d’antiques commandements. Ils n’arrêtent pas de les remettre en cause. »

Un style simple et familier

Last but not least,  les recensions de Roger Ebert se distinguent par leur qualité littéraire. On a justement dit de lui qu’il était « un écrivain qui se trouvait aimer les films [plutôt] qu’un amateur de cinéma qui se trouvait écrire ». Roger Ebert écrit avec une grande facilité et le fait avec un plaisir qui transpire de ses textes. « Lorsque j’écris, remarque-t-il, je tombe dans cette zone que de nombreux écrivains, peintres, musiciens, athlètes et artisans de toutes sortes semblent partager : [parce que] je fais quelque chose que j’aime et à quoi je suis expert […] je ne pense pas davantage au prochain mot qu’un compositeur à la prochaine note ». De nombreux romanciers ou essayistes comme Graham Greene, James Agee, John Updike, Alberto Moravia, Guillermo Cabrera Infante, Daniel Mendelsohn, ou, plus près de nous dans le temps et l’espace, Christian Authier, ont rédigé des critiques cinématographiques. Mais des critiques professionnels peuvent également s’exprimer sur les films avec beaucoup d’élégance, de brio et de panache. C’était le cas en France il y a quelques années de François Truffaut, ce l’est aujourd’hui, dans un genre plus léger et une veine humoristique, de François Forestier. Écrire sur le cinéma dans une langue exempte de jargon technique ou intellectuel et compréhensible par tous, affirme Ebert, est à la fois possible et nécessaire. Lui-même écrit « à la première personne » dans la tradition des essayistes, dans un style simple et familier « de conversation », style qu’on identifie en quelques lignes et très singulier, auquel celui du critique cinématographique de The Observer Philip French peut cependant faire songer dans une certaine mesure. Il s’agit, il est vrai, d’une conversation exceptionnellement brillante. Ebert a le sens de la définition et de la formule : « [Laurence d’Arabie] est un spectacle et une expérience […], l’essentiel de la séduction [qu’exerce ce film] vient de ce qu’il ne raconte pas une histoire compliquée à l’aide de beaucoup de dialogues : nous souvenons des passages calmes et vides, le soleil se levant sur le désert, les lignes tracées par le vent dans le sable » ; « American Beauty est une comédie parce que l’absurdité des problèmes du héros nous fait rire. Et c’est une tragédie parce que nous pouvons nous identifier avec ses échecs, – pas en détails mais dans l’ensemble » ; ou à propos du Discours d’un Roi : « Si la monarchie britannique n’est bonne à rien d’autre, elle est en tous cas merveilleuse quand il s’agit de fournir des sujets de films. » On trouve dans les critiques de Roger Ebert des bonheurs d’expression de ce type à chaque paragraphe, qui tendent à s’imprimer dans la mémoire.

« Qu’en aurait pensé Ebert ? »

Certains trouveront David Thompson un critique plus incisif, ou Anthony Lane, du New Yorker, un commentateur d’un esprit plus éclatant  ; Roger Ebert peut par ailleurs surprendre et désarçonner (son emballement pour des films comme The Tree of Life ou Synecdoche, New York, par exemple, laisse un peu déconcerté), mais il ne déçoit quasiment jamais. Des milliers de recensions qu’il nous a laissées, il n’en est presque aucune dont on ne puisse retenir un tour de phrase particulièrement heureux, une observation juste et pénétrante, une idée profonde et bien formulée. C’est ce qui explique que ses critiques soient si largement lues, et fait qu’on continuera à les lire tant qu’il en publiera, et même sans doute bien après le moment où il aura cessé d’en écrire.

À la fin de Life Itself, Roger Ebert parle un peu de cosmologie (un sujet qui l’intéresse et auquel il a consacré plusieurs pages de son journal électronique) et de religion, occasion pour lui de préciser qu’il n’est « ni croyant, ni athée, ni agnostique », parce qu’il « est plus heureux avec des questions que des réponses ». Il médite aussi sur sa maladie, sur la façon dont elle a rétréci son existence et l’aspect qu’elle a donné à son visage, tel que l’Amérique l’a découvert sur une photo illustrant un article rapidement devenu fameux de Chris Jones dans Esquire. Il fait part de son refus d’envisager de nouvelles opérations ou la possibilité d’une greffe de face, qui serait à ses yeux « une déloyauté vis-à-vis de son propre visage ». Il évoque enfin avec sérénité sa mort prochaine, qui est « dans la nature des choses ». Avec des mots rappelant les déclarations du physicien Richard Feynman à propos de sa survie par le truchement des milliers d’anecdotes circulant à son sujet, il exprime son sentiment qu’après « une vie entière passer à écrire, enseigner, [se] produire à la télévision et raconter trop d’histoires drôles », il laissera sans doute derrière lui (au moins durant un certain temps) un nombre particulièrement élevé de « mèmes », ces unités mentales que se transmettent culturellement les générations, telles que les a baptisées le théoricien de l’évolution Richard Dawkins.

Avec la disparition de Roger Ebert, le monde des cinéphiles changera pourtant profondément. Aujourd’hui, ils sont des millions, au moment de décider quel film ils vont aller voir, ou saisis, au sortir d’une  salle obscure, par l’envie de vérifier le bien-fondé de leurs impressions, à se rendre sur le site du Chicago Sun-Times. Bientôt, devant un film inconnu ou une réalisation qui les a émus, séduits ou laissés perplexes, les amateurs de cinéma en seront réduits à se demander : « Qu’en aurait pensé Ebert ? » Il leur restera heureusement toujours la possibilité d’ouvrir une des nombreuses collections de critiques que Roger Ebert nous laisse en héritage – s’y plonger est un des meilleurs conseils qu’on puisse donner à toute personne désireuse de réfléchir sur le cinéma, sur la vie et sur les rapports du cinéma et de la vie.

Michel André

Quand l’homme apprivoisait la montagne

L’universitaire suisse Jon Mathieu a entrepris dans Die dritte Dimension de cerner « ce qui est le propre des montagnes, ou plus exactement : comment l’homme les a perçues, occupées, utilisées, vénérées, craintes et asservies » au cours de l’histoire, résume Caroline Schnyder dans le Neue Zürcher Zeitung. « Quantité de livres ont bien sûr été écrits sur le sujet, constate pour sa part Michael Böhm dans le Süddeutsche Zeitung. Mais c’est la première fois qu’une enquête de ce genre adopte une perspective globale, historique, analytique et comparative, au lieu de s’intéresser uniquement à une chaîne ou un massif donné. »

Mathieu nous apprend notamment que l’Europe fut longtemps assez indifférente à ses montagnes : le christianisme séparant strictement Dieu et la nature, celles-ci n’étaient pas divinisées comme en Asie ou dans l’Amérique précolombienne, mais considérées comme des lieux dangereux et inhospitaliers. Il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que les Occidentaux se mettent à « sacraliser » eux aussi leurs sommets, en les hérissant de calvaires et de croix – celles qui furent dressées dans les Alpes autrichiennes durant les guerres napoléoniennes devaient, par exemple, encourager les paysans à repousser ces mécréants de Français…

Les Grandes Découvertes ont changé la donne. Car, note Schnyder­, « la perception des montagnes comme une entité en soi présuppose la conquête des surfaces planes ». La découverte du plus haut sommet du monde, qui s’amorce alors, peut ainsi être considérée comme le « pendant vertical » d’une appropriation préalable des « espaces horizontaux ». Une quête qui a connu de nombreux rebondissements : au XVIIe siècle, le géographe allemand Bernhard Varenius fait du pic de Teide, dans les Canaries, le point culminant de la Terre (à 3 700 mètres…). À partir du milieu du XVIIIe siècle, ce titre revient au Chimborazo, dans les Andes. « L’Asie n’entre dans la partie qu’au début du XIXe siècle, rapporte Schnyder. C’est d’abord le Dhaulagiri népalais qui est déclaré le plus élevé de la planète, avant que, dans les années 1850, l’Everest s’impose définitivement. »

Autre question : Mathieu se demande dans quelle mesure le peuplement des montagnes fut dicté par la géographie. Autrement dit, les hommes ont-ils toujours fait les choix d’implantation les plus pertinents ? Rien n’est moins sûr. L’arbitraire a joué un grand rôle, explique-t-il, mobilisant le concept de « dépendance au sentier » pour analyser cette bizarrerie : « Les habitants de La Paz se sont contentés de poursuivre ce que Mendoza le conquistador avait commencé en 1548 lorsqu’il fonda la capitale bolivienne au cœur des montagnes, rapporte Böhm. Ils se sont implantés le long du sentier qu’il avait tracé, restant dépendants de lui », sans tenir compte du fait qu’un environnement convenant à une petite ville se révélerait inadapté à une métropole. Résultat : les trois quarts des habitations actuelles de La Paz se situent dans des zones à risque. 

Dérangeant Ovide

Aux côtés de Virgile et Horace, Ovide est sans doute le plus fameux des poètes latins, mais il est convenu de le considérer avec une légère condescendance dans le monde universitaire. La principale raison à cela ? « Le sentiment troublant qu’il était trop malin, notamment en comparaison des poètes prétendument plus sombres et magnifiques de la génération précédente, Virgile et Horace », estime Dennis Feeney dans le Times Literary Supplement. Son humour et sa fantaisie sont pris pour des marques de superficialité. Pour Feeney, qui enseigne le latin à l’université de Princeton, il est temps de réhabiliter l’auteur insaisissable des Métamorphoses. Précisément parce que « l’intelligence pénétrante d’Ovide continue d’être déstabilisante. À peine croit-on pouvoir réduire ses traits d’esprit à de simples saillies que l’on découvre à quel point on a radicalement sous-estimé leur portée ».

Pour étayer son point de vue, Feeney s’appuie sur le commentaire que propose l’universitaire Jennifer Ingleheart de la lettre en vers que, dans ses Tristes, le poète adresse à Auguste. L’empereur vient de l’exiler sur les rivages inhospitaliers de la mer Noire, officiellement à cause de l’amoralité de son Art d’aimer. Ovide se défend en expliquant que beaucoup de poètes avant lui ont écrit sur l’amour sans être inquiétés. Et de citer Sappho, ce qui est assez attendu, mais également l’Iliade et l’Odyssée, ce qui l’est beaucoup moins. Qu’est-ce que l’Iliade, demande-t-il, sinon l’histoire d’un adultère et de la passion d’Achille pour l’esclave Briséis ? Puis d’analyser la tragédie comme un genre dédié à d’aberrantes passions érotiques et de souligner l’obsession sexuelle de toute la littérature romaine.

Pour Feeney, « montrer ainsi que toute littérature tourne autour du sexe » est exactement le genre de choses qui, malgré leur pertinence, « irritent les latinistes et les poussent à ne pas prendre Ovide au sérieux ».

Lettre à mes amis mangeurs de viande

Chers Amis Mangeurs de Viande (CAMV), lorsque je suis devenu végétarien, il y a près de vingt-cinq ans, j’avais la foi du converti : j’avais du mal à comprendre pourquoi la planète entière ne m’imitait pas. Du jour au lendemain, six milliards d’individus cessant de manger de la viande, ça aurait fait du bruit. Après tout, on le sait depuis un moment, être carnivore peut-être mauvais pour la planète (déforestation et débauche d’énergie pour nourrir les animaux plutôt que les être humains). Ne pas manger de viande était une façon pour moi de faire un pas de côté dans une société trop normative. J’ai grandi au sein d’une famille dans laquelle ne pas manger les rillettes du village où nous vivions était considéré comme un acte de déloyauté absolue, une trahison méritant l’exécution sans passer devant une cour martiale. Renoncer à la viande était comme annoncer que l’on allait s’enfermer au carmel, ou pire.

Depuis vingt-cinq ans, devant mon plat de tofu, j’ai eu le temps de méditer et de repenser à mes CAMV. Et finalement, j’ai changé d’avis. Je ne suis pas redevenu carnivore, mais voici, Chers Amis Mangeurs de Viande, ce qui me paraît une solution raisonnable, bonne pour les carnivores et bonne pour la planète : manger de la viande doit être un luxe, un acte d’un raffinement extrême. Tout ce qui est fait mérite la perfection. Ce principe s’applique aussi à la viande. Il faut faire de l’acte de manger de la viande une sorte de rituel. Pour commencer, il ne faut manger que la viande d’animaux élevés de manière humaine. De la même manière que celui qui mange dans un restaurant dont le chef est de mauvaise humeur absorbe la mauvaise humeur du chef, celui qui mange un animal élevé de manière industrielle, sans respect, intègre le stress et l’angoisse de l’animal. Pourquoi voudrait-on faire un repas à partir de la souffrance d’un être vivant ? Au contraire, il faudrait, silencieusement, au moment où l’on se met à table, imaginer une sorte de prière pour remercier l’animal de ce qu’il nous donne.

Manger est l’acte le plus politique que l’on puisse faire dans sa vie quotidienne. On peut consommer industriellement ou choisir de manger sainement en faisant du bien à la planète, en soutenant des petits producteurs qui n’élèvent pas les animaux « comme du bétail », justement. L’État pourrait même créer un corps de masseurs de bœuf, comme pour le bœuf de Kobe, au Japon. Pourquoi ne pas imaginer que l’un de nos grands couturiers conçoive un uniforme pour ce corps de masseurs ? ça aurait de l’allure. Ces uniformes colorés auraient le mérite de nous faire penser à ce qui est dans notre assiette au lieu de manger mécaniquement, comme trop souvent.

Voilà une autre règle que je souhaiterais voir adoptée par mes Chers Amis Mangeurs de Viande : manger en pleine conscience. Cela s’applique à tout le monde, bien sûr, mais en particulier aux carnivores. Ne pas manger mécaniquement en pensant à autre chose. John Welwood, un grand thérapeute américain, parle d’ordinary magic : faire de chacun de nos gestes, même le plus simple – se brosser les dents, répondre au téléphone, manger – un acte accompli en pleine conscience et donc avec un supplément d’âme et de jouissance. Être carnivore devrait nous imposer ce supplément d’âme, nous obliger à nous comporter de cette manière élégante, d’être présent au monde.

Chers Amis Mangeurs de Viande, j’espère que vous ne m’en voudrez pas de mes conseils ou suggestions et je suis, à mon tour, ouvert aux recommandations que vous souhaiteriez adresser au végétarien que je suis.

Un lotus pour vous,

Jean-Sébastien Stehli

Jean-Sébastien Stehli est rédacteur en chef de Madame Figaro.