À qui profitent les psychotropes ?

Les Américains semblent confrontés à une épidémie galopante de maladies mentales. Du moins si l’on en juge par le nombre des personnes traitées pour cela. La population souffrant de troubles psychiques suffisamment sérieux pour ouvrir droit au « revenu de sécurité supplémentaire » (SSI) ou à l’assurance handicap de la Sécurité sociale (SSDI) était près de deux fois et demie plus nombreuse en 2007 (1 Américain sur 76) qu’en 1987 (1 sur 184). S’agissant des enfants, la hausse est encore plus étonnante – le chiffre a été multiplié par trente-cinq sur la même période. Les maladies mentales sont aujourd’hui la principale cause d’invalidité chez les mineurs, loin devant les handicaps physiques tels que l’infirmité motrice cérébrale ou la trisomie 21.

Menée entre 2001 et 2003 sous l’égide de l’Institut national américain de la santé mentale (NIMH), une vaste étude réalisée sur un échantillon représentatif d’adultes a abouti à un résultat surprenant. Selon les critères établis par l’American Psychiatric Association (APA), 46 % des personnes interrogées avaient souffert à un moment de leur vie d’au moins une maladie mentale entrant dans l’une de ces quatre grandes catégories : « troubles anxieux » (dont les phobies et le stress post-traumatique), « troubles de l’humeur » (dont la dépression sévère et les troubles bipolaires), « troubles du contrôle des impulsions » (divers problèmes comportementaux, y compris le trouble de déficit d’attention avec hyperactivité, le TDAH) et « troubles liés à l’utilisation de substances » (abus d’alcool et de drogues). La plupart d’entre elles relevaient de plus d’un diagnostic. Un tiers des personnes atteintes au cours de l’année précédente étaient sous traitement – contre un cinquième dans une étude similaire réalisée dix ans plus tôt. Aujourd’hui, les prescriptions médicales comprennent presque toujours des psychotropes, c’est-à-dire des substances affectant l’état mental (1). En fait, la plupart des psychiatres soignent uniquement à l’aide de médicaments, et adressent leurs patients aux psychologues ou aux travailleurs sociaux s’ils pensent qu’une psychothérapie se justifie également. Le passage progressif de la « thérapie par la parole » aux médicaments comme mode dominant de traitement coïncide avec l’émergence au cours des quatre dernières décennies de la théorie selon laquelle les maladies psychiques sont principalement causées par des déséquilibres chimiques dans le cerveau – déséquilibres pouvant être palliés par des molécules spécifiques. Cette doctrine est largement admise, par les médias et l’opinion autant que par la profession médicale, depuis la mise sur le marché du Prozac en 1987, et son lancement comme correctif d’un déficit de sérotonine. Le nombre de personnes traitées pour dépression a triplé au cours des dix années suivantes, et environ 10 % des Américains âgés de plus de 6 ans prennent actuellement des antidépresseurs (2). La hausse des prescriptions de médicaments soignant les psychoses est encore plus spectaculaire. La nouvelle génération de neuroleptiques tels que le Risperdal, le Zyprexa et le Xeroquel a remplacé les anti-cholestérol en tête des ventes de produits pharmaceutiques aux États-Unis (3).

Que se passe-t-il ? La prévalence des maladies mentales est-elle si élevée, et continue-t-elle d’augmenter ? Si ces troubles sont déterminés par la biologie et ne sont pas le résultat d’influences extérieures, une telle hausse est-elle plausible ? Ou bien savons-nous mieux reconnaître et diagnostiquer des troubles qui ont toujours existé ? Ne sommes-nous pas simplement en train d’étendre les critères de diagnostic des maladies mentales de telle sorte que presque tout le monde en ait une ? Et qu’en est-il des médicaments aujourd’hui à la base des traitements ? Sont-ils efficaces ? Si oui, ne devrions-nous pas voir décliner, et non augmenter, l’incidence de ces pathologies ?

Telles sont les questions, entre autres, que posent les auteurs de trois livres au propos fracassant : Antidépresseurs. Le grand mensonge (4), Anatomy of an Epidemic (5) et Unhinged. Trois auteurs au parcours différent : Irving Kirsch est psychologue à l’université de Hull, en Grande-Bretagne ; Robert Whitaker est journaliste, précédemment auteur d’une histoire du traitement des maladies mentales (6) ; Daniel Carlat est psychiatre dans une banlieue de Boston et tient un blog sur son métier.

Kirsch s’intéresse à la question de savoir si les antidépresseurs sont efficaces. Whitaker, dont le livre est plus virulent, s’attaque à l’ensemble des maladies mentales et se demande si les psychotropes ne créent pas davantage de problèmes qu’ils n’en résolvent. Carlat, qui écrit davantage sous le coup de la tristesse que de la colère, cherche principalement à savoir comment sa profession s’est alliée à l’industrie pharmaceutique et a été manipulée par elle. Tous trois sont remarquablement d’accord sur quelques sujets importants et leurs thèses sont solidement étayées.

1. C’est de la chimie, vous dis-je !

D’abord, aucun d’eux ne souscrit à la théorie très répandue selon laquelle la maladie mentale naît d’un déséquilibre chimique dans le cerveau. Comme le raconte Whitaker, cette thèse est apparue peu après l’introduction des psychotropes dans les années 1950. Le premier fut la chlorpromazine, lancée en 1954 comme un « tranquillisant majeur » et bientôt amplement utilisée dans les hôpitaux psychiatriques pour calmer les patients psychotiques, notamment les personnes atteintes de schizophrénie (7). La chlorpromazine fut suivie l’année suivante par le méprobamate, présenté comme un « tranquillisant mineur » pour traiter l’anxiété des malades en consultations externes. Et, en 1957, l’iproniazide arriva sur le marché comme « stimulant psychique » pour soigner la dépression.

Ainsi, en l’espace de trois petites années, des médicaments étaient devenus disponibles pour traiter les trois principales catégories de troubles psychiques tels qu’on les définissait à l’époque – psychose, anxiété et dépression. La psychiatrie s’en trouva totalement transformée. Ces produits n’avaient pourtant pas été mis au point à l’origine pour traiter les maladies mentales. Ils dérivaient de molécules conçues pour soigner des infections, dont on avait découvert seulement à la suite d’heureux hasards qu’elles modifiaient les états psychiques (8). Au début, personne n’avait la moindre idée de la façon dont elles agissaient. On constatait simplement qu’elles atténuaient les symptômes. Au cours de la décennie suivante, les chercheurs découvrirent que ces médicaments, et les psychotropes qui leur ont rapidement succédé, affectent le taux de certaines substances chimiques dans le cerveau.

Ouvrons une parenthèse pour un bref rappel, forcément simplificateur, de quelques notions de base : le cerveau contient des milliards de cellules nerveuses appelées neurones, formant des réseaux extrêmement complexes et communiquant constamment les uns avec les autres. Le neurone type possède de multiples extensions filamenteuses – la principale s’appelle l’axone, et les autres sont baptisées dendrites – par l’intermédiaire desquelles il émet et reçoit les signaux d’autres neurones. Pour que ceux-ci communiquent, cependant, le signal doit être transmis à travers le minuscule espace qui les sépare, la synapse. Pour ce faire, l’axone du neurone émetteur libère dans la synapse une substance chimique, le neurotransmetteur. Celui-ci franchit la synapse et se fixe sur les récepteurs du deuxième neurone, souvent une dendrite, activant ou inhibant par là même la cellule réceptrice. Les axones ayant de nombreux terminaux, chaque neurone a de nombreuses synapses. Puis le neurotransmetteur est soit réabsorbé par le premier neurone, soit métabolisé par des enzymes, de sorte que le statu quo ante est restauré. Il existe des variations et des exceptions à ce scénario, mais c’est la façon habituelle dont les neurones communiquent.

Avec la découverte que les psychotropes influaient sur le taux des neurotransmetteurs, on a vu surgir cette théorie : les maladies mentales sont provoquées par une anomalie dans la concentration de ces substances chimiques à l’intérieur du cerveau – anomalie qui est précisément corrigée par le médicament approprié. Ainsi, puisque la chlorpromazine s’avérait diminuer le niveau de dopamine dans le cerveau, on en a conclu que les psychoses telles que la schizophrénie sont causées par un excès de dopamine. Ou plus tard, parce que certains antidépresseurs font augmenter le taux d’un autre neurotransmetteur, la sérotonine, on postula que la dépression est due à un déficit de sérotonine. (Ces antidépresseurs, comme le Prozac ou le Seropram, sont appelés inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, ou ISRS, parce qu’ils empêchent la réabsorption de la sérotonine par les neurones qui la libèrent, de sorte qu’il en reste davantage dans les synapses pour activer d’autres neurones.) Ainsi, au lieu de mettre au point un médicament pour traiter une anomalie, on a postulé une anomalie correspondant à un médicament. C’était un grand bond en matière de logique, comme le soulignent les trois auteurs. Il est parfaitement possible que des médicaments agissant sur le taux de neurotransmetteurs puissent soulager des symptômes, même si les neurotransmetteurs en question n’ont rien à voir au départ avec la maladie (il est même possible qu’ils apaisent par un mode d’action entièrement différent). Comme l’écrit Carlat, « en suivant ce raisonnement, on pourrait dire que la cause de toutes les affections douloureuses est une carence en opiacés, puisque les narcotiques prescrits contre la douleur activent les récepteurs opioïdes dans le cerveau ». On pourrait aussi expliquer que la fièvre est due à un manque d’aspirine… Mais le principal problème avec cette théorie, c’est que, après les décennies passées à essayer de la démontrer, les chercheurs restent les mains vides. En amont du traitement, le fonctionnement des neurotransmetteurs semble normal chez les personnes atteintes de maladies mentales. « Avant le début des soins, fait observer Whitaker, les patients chez qui on a diagnostiqué une schizo­phrénie, une dépression ou d’autres troubles psychiatriques, ne souffrent d’aucun “déséquilibre chimique” connu. Cependant, une fois qu’une personne se voit prescrire des psychotropes – lesquels, d’une manière ou d’une autre, dérèglent la mécanique habituelle du cheminement neuronal –, son cerveau commence à fonctionner… anormalement (9). »

Carlat qualifie la théorie du déséquilibre chimique de « mythe » (qu’il appelle « commode », dans la mesure où il contrarie la stigmatisation des maladies mentales), et Kirsch, dont le livre traite essentiellement de la dépression, résume ainsi : « Il semble aujourd’hui hors de doute que la description de cette pathologie comme un déséquilibre chimique dans le cerveau est simplement fausse. » Je reviendrai plus loin sur la raison pour laquelle cette thèse persiste malgré l’absence de preuves.

2. Les antidépresseurs sont-ils des placebos ?

Les médicaments sont-ils efficaces ? Toute théorie mise à part, c’est la question qui importe. Dans son livre concis et tout à fait captivant, Kirsch décrit les recherches qu’il a menées pendant quinze ans pour répondre à cette interrogation à propos des antidépresseurs. Quand il a commencé ses travaux en 1995, il s’est principalement intéressé aux effets des placebos. Pour les étudier, il a passé en revue avec un collègue trente-huit essais cliniques publiés qui comparaient divers traitements avec des substances neutres, ou confrontaient psychothérapie et absence de soins. La plupart des expériences de ce type durent de six à huit semaines, pendant lesquelles l’état des patients tend à s’améliorer quelque peu, même sans aucun traitement. Mais Kirsch a découvert que les placebos étaient trois fois plus efficaces que l’absence de traitement. Ce résultat ne l’a pas particulièrement surpris. Il l’a été, en revanche, de constater que les antidépresseurs n’étaient que très légèrement plus performants que les substances neutres. À en juger par les échelles utilisées pour mesurer la dépression, un placebo était à 75 % aussi efficace qu’une molécule active. Kirsch a alors décidé de répéter son étude en examinant un ensemble de données plus complet et standardisé.

Le matériau utilisé provenait de la Food and Drug Administration (FDA), et non de la littérature publiée (10). Quand ils sollicitent une autorisation de mise sur le marché (AMM) de la FDA pour un nouveau médicament, les laboratoires pharmaceutiques doivent soumettre à l’agence tous les essais cliniques qu’ils ont financés (11). Ils sont généralement menés en double aveugle et contre placebo. En d’autres termes, les patients participant au test se voient administrer au hasard soit un médicament, soit un leurre, et ni eux ni les médecins ne savent ce qui leur a été donné. Les patients sont seulement informés qu’ils recevront soit une molécule active, soit un placebo, et ils sont également avertis des effets secondaires possibles. Si deux essais montrent que le médicament est plus efficace qu’une substance neutre, il est généralement homologué. Mais les labos peuvent financer autant d’expériences qu’ils veulent, dont la plupart peuvent se révéler négatives. Deux tests positifs suffisent pour justifier une AMM. Notons au passage que les résultats des essais d’un même médicament peuvent différer pour de nombreuses raisons, notamment la façon dont le test a été conçu et mené, sa taille et les types de patients étudiés.

Pour des raisons évidentes, les laboratoires veillent à ce que leurs études positives soient publiées dans des revues médicales et portées à la connaissance des médecins, alors que les expériences négatives croupissent dans les archives de la FDA, qui considère qu’elles relèvent de la propriété privée et sont donc confidentielles. Cette pratique fausse beaucoup la littérature spécialisée, l’enseignement de la médecine et les décisions en matière de traitements.

Kirsch et ses collègues ont invoqué le Freedom of Information Act [la loi qui régit l’accès aux documents administratifs], pour obtenir les comptes rendus de la FDA concernant tous les essais cliniques réalisés contre placebo, positifs ou négatifs, soumis pour l’AMM initiale des six antidépresseurs les plus utilisés homologués entre 1987 et 1999 – le Prozac, le Déroxat, le Zoloft, le Seropram, le Serzone [non commercialisé en France] et l’Effexor. Cet ensemble de données était plus fiable que celui utilisé dans son étude précédente, non seulement parce qu’il comprenait des expériences négatives, mais aussi parce que la FDA a défini des critères de qualité uniformes pour les essais qu’elle est amenée à examiner, et que seule une partie des recherches publiées évoquées dans la première étude de Kirsch avait été soumise à la FDA.

Au total, l’auteur a pu disposer de quarante-deux essais. La plupart étaient négatifs. Surtout, les placebos étaient à 83 % aussi efficaces que les médicaments, selon les critères définis par l’échelle de Hamilton (HAM-D), questionnaire mesurant la sévérité des symptômes de la dépression, très utilisé dans le milieu médical. La différence moyenne entre les molécules actives et les substances neutres n’était que de 1,8 point sur l’HAM-D, différence significative du point de vue statistique mais non du point de vue clinique. Les résultats étaient quasi identiques pour les six médicaments : tout aussi médiocres. Cependant, dans la mesure où les essais positifs avaient reçu une large publicité, alors que les expériences négatives avaient été dissimulées, l’opinion et la profession en sont venues à croire que ces produits sont extrêmement efficaces.

Kirsch a également été frappé par une autre découverte inattendue. Sa première étude et les travaux d’autres chercheurs avaient révélé que même des traitements non considérés comme des antidépresseurs – l’hormone thyroïdienne de synthèse, les opiacés, les sédatifs, les stimulants et certains remèdes à base de plantes – étaient aussi efficaces qu’eux pour atténuer les symptômes. « Quand ils sont administrés en tant qu’antidépresseurs, écrit Kirsch, les médicaments qui font augmenter, baisser, ou n’ont pas d’effet sur la sérotonine soulagent tous de la dépression à peu près au même degré. » Ce que tous ces produits « efficaces » avaient en commun ? Le fait de provoquer des effets secondaires dont les patients testés avaient été prévenus. Il est important que les essais cliniques, en particulier ceux concernant des troubles subjectifs comme la dépression, continuent à être menés en double aveugle. Cela empêche le cobaye et ses médecins d’imaginer des améliorations inexistantes, ce qui a plus de chances de se produire s’ils pensent que l’agent administré est une molécule active et non un placebo. Après avoir découvert que presque tous les médicaments produisant des effets secondaires sont légèrement plus efficaces dans le traitement de la dépression qu’un placebo inerte, Kirsch a émis l’hypothèse que la présence de ces effets permet aux individus de deviner qu’un traitement actif leur est administré, ce qui les rend plus enclins à signaler une amélioration (cette hypothèse est corroborée par des entretiens avec des patients et des médecins). Les antidépresseurs semblent plus efficaces dans le traitement des dépressions sévères que dans les autres cas, suggère-t-il, parce que les patients atteints de symptômes graves reçoivent généralement des doses plus élevées et ressentent donc davantage d’effets secondaires.

Enquêtant plus avant, Kirsch a ensuite examiné certains essais ayant employé des placebos « actifs » au lieu de placebos inertes. Le premier type de substance produisant des effets secondaires. C’est le cas de l’atropine, médicament qui bloque sélectivement l’action de certaines fibres nerveuses. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un antidépresseur, l’atropine provoque, entre autres, un dessèchement notable de la bouche. Lors d’essais l’utilisant, aucune différence entre l’antidépresseur et le placebo actif n’a pu être observée. Chacun ressentait des effets, et chacun signalait le même degré d’amélioration. Kirsch rapporte un certain nombre d’autres bizarreries, notamment l’absence de courbe dose-réaction. Autrement dit, des quantités plus fortes ne sont pas plus efficaces, ce qui est très improbable pour des médicaments véritablement actifs (12). « Tout ceci mis bout à bout, écrit Kirsch, nous amène à la conclusion que la différence relativement faible entre médicaments et placebos pourrait ne pas correspondre du tout à un effet médicamenteux. Il s’agirait plutôt d’un effet placebo amélioré, produit par le fait que certains patients ont percé à jour le test en double aveugle, ayant fini par deviner s’ils avaient reçu un médicament ou un placebo. Si tel est le cas, il n’y a strictement aucun effet véritable lié à un antidépresseur. Plutôt que de comparer placebos et médicaments, nous avons comparé des placebos “normaux” avec des placebos “renforcés”. »

C’est une conclusion déroutante, qui va totalement à l’encontre de la théorie communément acceptée par les médecins, mais Kirsch y parvient d’une manière prudente et logique. Les psychiatres qui prescrivent des antidépresseurs (la plupart d’entre eux) et les patients qui les prennent pourraient faire valoir qu’ils savent de par leur expérience qu’ils sont efficaces. Mais les observations individuelles, on le sait, ne sont pas un moyen sûr d’évaluer un traitement. Elles sont sujettes à de multiples déformations. Elles peuvent suggérer des hypothèses à étudier, mais non les démontrer. C’est pourquoi la mise au point au milieu du siècle dernier de l’essai clinique en double aveugle, sur un échantillon aléatoire et contre placebo, a représenté un tel progrès de la science médicale. Les histoires à propos des sangsues, du laetrile contre le cancer, de mégadoses de vitamines C ou de tant de remèdes de bonne femme n’ont pas résisté à des tests sérieux. Kirsch est un avocat inlassable de la méthode scientifique, et il apporte une objectivité bienvenue à un domaine souvent influencé par des constats empiriques, des émotions ou, comme nous le verrons, des intérêts personnels.

3. Les psychotropes sont-ils nocifs ?

Le champ d’étude du livre de Whitaker est plus large et son propos est plus polémique. L’auteur ne se penche pas seulement sur la dépression, mais sur l’ensemble des maladies mentales. Alors que Kirsch conclut que les antidépresseurs ne sont probablement pas plus efficaces que les placebos, Whitaker estime que les antidépresseurs, et la plupart des psychotropes avec eux, sont non seulement inopérants mais nocifs. Il fait le lien entre l’épidémie de troubles psychiques et l’envolée des prescriptions : « Au cours des deux dernières décennies, période durant laquelle la prescription de médicaments psychiatriques a explosé, le nombre d’adultes et d’enfants handicapés par une maladie mentale a augmenté à une vitesse hallucinante. Nous en arrivons donc à une question évidente, bien qu’elle soit à sa manière hérétique : notre paradigme thérapeutique fondé sur l’utilisation de médicaments peut-il, de quelque façon imprévue, alimenter ce fléau de l’époque moderne ? »

De plus, avance Whitaker, l’histoire naturelle des troubles psychiques a changé. Alors que des maladies telles que la schizophrénie et la dépression étaient autrefois le plus souvent spontanément résolutives ou intermittentes, chaque épisode ne durant généralement guère plus de six mois et étant entrecoupé de longues phases de normalité, ces troubles sont aujourd’hui chroniques et durent la vie entière (13). Cette évolution pourrait, selon lui, être due au fait que les médicaments, même quand ils soulagent les symptômes à court terme, causent des dommages psychiques de long terme, qui perdurent même après que la maladie sous-jacente a été naturellement soignée.

Les preuves qu’il mobilise à l’appui de sa théorie sont de qualité variable. L’étude de l’histoire naturelle de n’importe quelle maladie sur un demi-siècle, au cours duquel le contexte aura profondément changé, est plus difficile qu’il ne veut l’admettre. Il est plus ardu encore de comparer sur le long terme les résultats obtenus avec des patients soignés et des patients non soignés, dans la mesure où les traitements ont plus de chances d’être prescrits à des personnes présentant au départ des troubles plus sévères. Néanmoins, les arguments de Whitaker donnent à réfléchir. Si les psychotropes nuisent, comme il le prétend, quel est le mécanisme à l’œuvre ? La réponse réside selon lui dans leur action sur les neurotransmetteurs. On sait que les psychotropes perturbent leur fonctionnement, même si ce n’est pas au départ la cause de la maladie. Whitaker décrit une chaîne d’effets. Quand, par exemple, un antidépresseur ISRS comme le Seropram fait augmenter le taux de sérotonine dans les synapses, il provoque des changements compensateurs par un processus de feedback (rétroaction) négatif. En réaction au taux élevé de sérotonine, les neurones présynaptiques qui la sécrètent en libèrent de moins grandes quantités et les neurones postsynaptiques y deviennent moins sensibles. Car le cerveau s’efforce d’annuler les effets du médicament. Il en va de même pour les produits qui bloquent les neurotransmetteurs, en sens inverse. Par exemple, les médicaments antipsychotiques arrêtent la dopamine, mais les neurones présynaptiques compensent en en libérant de plus grandes quantités, et les neurones postsynaptiques l’absorbent plus avidement. (Cette explication est nécessairement simplifiée à l’excès, dans la mesure où de nombreux psychotropes agissent sur plusieurs neurotransmetteurs à la fois.)

Une consommation de longue durée aboutit, selon les termes de Steve Hyman, ancien directeur du NIMH et, jusqu’à une date récente, doyen de l’université Harvard, à « des altérations substantielles et durables du fonctionnement neuronal (14) ». Le cerveau, écrit Hyman (cité par Whitaker), commence à fonctionner « qualitativement aussi bien que quantitativement » d’une manière « différente de l’état normal ». Au bout de plusieurs semaines, les efforts compensateurs du cerveau commencent à échouer, et des effets secondaires reflétant le mécanisme d’action des médicaments se manifestent. Par exemple, les ISRS peuvent entraîner des épisodes maniaques, à cause d’un excès de sérotonine. Les antipsychotiques provoquent quant à eux des troubles proches de la maladie de Parkinson, du fait du déficit de dopamine qu’ils induisent (également observé dans cette pathologie). Au moment de leur apparition, les effets secondaires sont souvent traités à l’aide d’autres médicaments, et de nombreux patients se retrouvent avec un véritable cocktail de psychotropes, prescrits pour un cocktail de diagnostics. Les épisodes de manie provoqués par les antidépresseurs pourraient déboucher sur un nouveau diagnostic de « trouble bipolaire » et induire une prescription comprenant un « stabilisateur d’humeur », tel que le Depakote (un anticonvulsivant), et, en prime, l’un des derniers antipsychotiques. C’est sans fin. Certains malades peuvent prendre jusqu’à six médicaments par jour (15). Une chercheuse respectée, Nancy Andreasen, a publié avec son équipe une étude prouvant que la prise d’antipsychotiques est associée à un rétrécissement du cerveau, et que cet effet est directement lié à la dose et à la durée du traitement (16). Comme elle l’a expliqué au New York Times, « le cortex préfrontal ne reçoit plus les stimuli dont il a besoin et est mis hors d’état de fonctionner par les médicaments. Cela réduit les symptômes psychotiques. Cela entraîne aussi la lente atrophie du cortex préfrontal ».

Arrêter les médicaments est extrêmement difficile, selon Whitaker, car les mécanismes compensateurs ne rencontrent alors plus de résistance. Quand un patient cesse de prendre du Seropram, le taux de sérotonine chute brusquement, parce que les neurones présynaptiques n’en libèrent plus en quantités normales et les neurones postsynaptiques n’ont plus assez de récepteurs pour la capter. De même, lorsqu’on arrête un antipsychotique, il arrive que les taux de dopamine montent en flèche. Les symptômes produits par l’arrêt des psychotropes sont souvent compliqués par des rechutes de la maladie originelle, ce qui peut inciter les psychiatres à rétablir le traitement médicamenteux, peut-être à de plus fortes doses.

À la différence de Kirsch, qui perd rarement son calme, Whitaker est scandalisé par ce qu’il considère comme une épidémie iatrogénique (introduite involontairement par les médecins) de dysfonctionnements du cerveau, en particulier celui engendré par l’usage massif des nouveaux antipsychotiques « atypiques » tels que le Zyprexa, qui provoque de sérieux effets secondaires. Il invite à cette « expérience de pensée express » : « Imaginez qu’apparaisse soudain dans notre société un virus faisant dormir les gens douze ou quatorze heures par jour. Ceux qui sont infectés se déplacent un peu plus lentement et semblent détachés émotionnellement. Beaucoup prennent énormément de poids – 10, 20, 30, voire 50 kilos. Souvent, le taux de sucre dans le sang monte en flèche, ainsi que le taux de cholestérol. Nombre d’entre eux – enfants et adolescents ne sont pas épargnés – deviennent diabétiques assez rapidement… Le gouvernement fédéral accorde des centaines de millions de dollars aux scientifiques des meilleures universités pour comprendre comment agit ce virus, et les chercheurs finissent par conclure que, s’il cause un dysfonctionnement aussi général, c’est parce qu’il bloque une multitude de récepteurs de neurotransmetteurs dans le cerveau – dopaminergiques, sérotonergiques, muscariniques, et histaminergiques. Tous ces cheminements neuronaux du cerveau sont compromis. De plus, des études d’imagerie montrent que, sur une période de plusieurs années, le virus rétrécit le cortex cérébral, et ce rétrécissement est lié à un déclin cognitif. La population terrifiée réclame un remède. Aujourd’hui, une telle maladie a dans la réalité touché des millions d’enfants et d’adultes américains. J’ai simplement décrit les effets de l’antipsychotique du laboratoire Eli Lilly le plus vendu, le Zyprexa. »

4. La prise de pouvoir de la psychiatrie

Si les psychotropes sont inutiles, comme le pense Kirsch à propos des antidépresseurs, ou pire qu’inutiles, pourquoi sont-ils si fréquemment prescrits par les psychiatres et considérés par la population et la profession comme des sortes de remèdes miracles ? Pourquoi le courant contre lequel luttent Kirsch, Whitaker et, comme nous allons le voir maintenant, Carlat est-il si puissant ?

L’un des maîtres à penser de la psychiatrie moderne était Leon Eisenberg, professeur à l’université Johns Hopkins, puis à la Harvard Medical School. Il fut l’un des premiers à étudier les effets des stimulants sur le déficit d’attention chez les enfants. En 1986, il écrivait que la psychiatrie, naguère « sans cervelle », était désormais « sans esprit ». Il voulait dire qu’avant l’introduction des psychotropes, la profession n’accordait guère d’intérêt aux neurotransmetteurs, ni à aucun autre aspect du cerveau. Elle souscrivait plutôt à la thèse freudienne selon laquelle les maladies mentales trouvent leur racine dans des conflits inconscients, dont l’origine remonte généralement à l’enfance, et qui affectent l’esprit comme s’il était séparé du cerveau. Depuis l’introduction des psychotropes dans les années 1950, c’est cet organe qui focalise l’attention (évolution qui s’est fortement accélérée dans les années 1980). Les psychiatres ont alors commencé à se considérer comme des psychopharmacologues et ils se sont de moins en moins intéressés aux récits de vie de leurs patients. Leur principal souci était désormais d’éliminer ou de réduire des symptômes en traitant les personnes souffrantes avec des médicaments susceptibles d’altérer le fonctionnement du cerveau. Après avoir été l’un des premiers avocats de ce modèle biologique, Eisenberg est devenu sur le tard un farouche détracteur de ce qu’il voit comme un usage inconsidéré des psychotropes, entraîné dans une large mesure par les manœuvres de l’industrie pharmaceutique (17).

Après la mise sur le marché des premiers médicaments, la profession a connu une brève période d’optimisme mais, à la fin des années 1960, celui-ci laissa place à un sentiment d’insécurité. Les graves effets secondaires des produits devinrent tangibles, et un mouvement antipsychiatrique se développa, comme en témoignent les écrits de Thomas Szasz (18) ou le film Vol au-dessus d’un nid de coucou. La concurrence des psychologues et des travailleurs sociaux pour la prise en charge des patients allait aussi croissant. En outre, la psychiatrie était en proie à des divisions internes : certains avaient adopté le nouveau modèle biologique, d’autres restaient attachés au schéma freudien, et une minorité voyait dans les maladies mentales une réaction globalement sensée à un monde insensé. Par ailleurs, les psychiatres étaient tenus pour les parents pauvres de la médecine ; même avec leurs nouveaux médicaments, on les jugeait moins scientifiques que les autres, et leurs revenus étaient généralement plus faibles.

Mais, à la fin des années 1970, la profession contre-attaqua – violemment. Comme Robert Whitaker le raconte, le directeur médical de l’American Psychiatric Association (APA), Melvin Sabshin, déclara en 1977 qu’un « effort vigoureux en vue d’une remédicalisation de la psychiatrie devait être fortement encouragé ». Passant aux actes, il lança une campagne tous azimuts de relations publiques.

La profession bénéficiait d’une arme puissante qui faisait défaut à ses concurrents. Les psychiatres étant tenus d’avoir un diplôme de médecin, ils détiennent l’autorité légale pour faire des ordonnances. En adoptant pleinement le modèle biologique des maladies mentales et le recours aux médicaments, la psychiatrie pouvait à la fois reléguer les autres thérapeutes dans une position subalterne et s’affirmer comme une discipline scientifique, au même titre que le reste de la profession médicale. Surtout, en accordant une place primordiale au traitement médicamenteux, la spécialité devint l’enfant chéri de l’industrie pharmaceutique, qui rendit bientôt sa gratitude tangible.

Ces efforts pour améliorer le statut de la psychiatrie furent entrepris délibérément. L’APA travaillait alors à la troisième édition du DSM, qui fournit des critères de diagnostic pour l’ensemble des troubles mentaux (19). Le président de l’APA avait nommé Robert Spitzer, professeur de psychiatrie très estimé de l’université Columbia, à la tête du comité supervisant le projet. Publiées en 1952 et 1968, les deux premières éditions reflétaient la conception freudienne de la maladie mentale et étaient peu connues en dehors de la profession. Spitzer entreprit de faire du DSM-III quelque chose d’assez différent. Il promit que ce serait une « apologie du modèle médical appliqué aux problèmes psychiatriques ». Et Jack Weinberg, président de l’APA en 1977, déclara que l’ouvrage « mettrait les choses au clair pour quiconque douterait que l’on puisse considérer la psychiatrie comme une spécialité de la médecine ».

Quand il fut publié en 1980, le DSM-III de Spitzer contenait 265 diagnostics (83 de plus que la précédente édition), et son usage devint quasi universel ; il était utilisé non seulement par les psychiatres, mais aussi par les compagnies d’assurance, les hôpitaux, les tribunaux, les prisons, les écoles, les chercheurs, l’administration et le reste de la profession médicale. Son objectif principal était de donner une cohérence (le terme le plus couramment employé était « fiabilité ») à la pratique, autrement dit faire en sorte que des psychiatres examinant le même patient fassent le même diagnostic. Pour cela, chaque pathologie était définie par une liste de symptômes, avec des seuils numériques. Par exemple, le fait de présenter au moins cinq signes (sur neuf) vous valait un diagnostic d’épisode dépressif majeur à l’intérieur de la catégorie plus large des « troubles de l’humeur ». Mais il existait un autre objectif : justifier l’utilisation de psychotropes. Présidente de l’APA en 2010, Carol Bernstein, l’a de fait reconnu récemment : « Dans les années 1970, écrit-elle, il était devenu nécessaire de faciliter l’accord sur le diagnostic entre cliniciens, chercheurs et autorités régulatrices, étant donné qu’il fallait faire accepter aux patients les traitements pharmacologiques récemment apparus (20). »

Le DSM-III était quasi certainement plus « fiable » que les premières versions, mais fiabilité ne signifie pas validité. Comme je l’ai souligné, elle est synonyme de cohérence, alors que la validité renvoie à l’exactitude et à la justesse. Si presque tous les médecins s’accordaient à voir dans les taches de rousseur un signe de cancer, le diagnostic serait « fiable », mais il ne serait pas valide. Le problème, c’est que toutes les éditions du DSM ne font que refléter les thèses de leurs auteurs ; et au premier chef celles de Spitzer, considéré à juste titre comme « l’un des psychiatres les plus influents du xxe siècle », dans le cas du DSM-III. De son propre aveu, il « demandait à tous les collègues avec qui il se sentait en accord » de siéger avec lui au sein du comité de rédaction de quinze membres – lesquels devaient parfois se plaindre du fait qu’il les convoquait trop rarement, et qu’il dirigeait les travaux d’une manière peu méthodique, mais très autoritaire. Spitzer déclara dans une interview en 1989 : « Je parvenais à mes fins en faisant mon baratin à l’assistance, et d’autres trucs du même genre… » Dans un article de 1984 intitulé « Les inconvénients du DSM-III l’emportent sur ses avantages », George Vaillant, professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School, écrivit que le manuel représentait « une série de choix hardis fondés sur l’intuition, le goût, les préjugés et l’espoir », ce qui me paraît être une description juste de l’ouvrage.

Non seulement le manuel est devenu la bible de la psychiatrie, mais, comme la vraie Bible, il repose pour une bonne part sur ce qui s’apparente à une révélation. Mis à part une annexe bibliographique, il ne cite pas d’études scientifiques à l’appui de ses conclusions. Une omission étonnante car, dans toutes les publications médicales, les affirmations sont censées être corroborées par des articles cités en référence. Il peut être d’un grand intérêt qu’un groupe d’experts se réunisse et fasse part de ses hypothèses, mais, à moins que celles-ci ne soient confortées par des sources, elles ne justifient pas l’extraordinaire déférence manifestée à l’endroit de cet ouvrage. Le DSM-III a été supplanté par le DSM-III-R en 1987, le DSM-IV en 1994, et la version actuelle, le DSM-IV-TR (texte révisé) en 2000, qui contient 365 diagnostics (21). « À chaque nouvelle édition, écrit Daniel Carlat dans son livre, le nombre de diagnostics a été multiplié et le manuel est devenu plus gros et plus cher. Chacun est devenu un bestseller pour l’APA, et le DSM est aujourd’hui l’une des principales sources de revenus pour l’organisation. » Le DSM-IV s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.

5. Le jeu de l’industrie pharmaceutique

La psychiatrie devenant une spécialité faisant un usage intensif des médicaments, l’industrie pharmaceutique fut prompte à voir l’avantage qu’elle aurait à conclure une alliance avec la profession. Les laboratoires commencèrent à prodiguer attentions et largesses aux psychiatres, tant individuellement que collectivement. Ils couvrirent les praticiens de cadeaux et d’échantillons gratuits, les recrutèrent comme consultants et porte-parole, les invitèrent au restaurant, financèrent leur participation à des congrès et leur fournirent du matériel « pédagogique ». Quand le Minnesota et le Vermont appliquèrent les sunshine laws [lois relatives à la transparence des documents administratifs], qui obligeaient les labos à signaler les sommes qu’ils versaient aux médecins, on s’aperçut que les psychiatres percevaient plus d’argent que les autres spécialistes. L’industrie pharmaceutique sponsorise également les congrès de l’APA et autres rencontres professionnelles. Environ un cinquième du financement de l’APA provient aujourd’hui des laboratoires (22).

Ces derniers sont particulièrement soucieux de s’attirer les faveurs des psychiatres enseignant dans les grands centres universitaires. Appelés « leaders d’opinion clés » (KOL) par l’industrie, il s’agit de personnes qui, à travers leurs écrits et leur enseignement, pèseront sur la manière dont les maladies mentales seront diagnostiquées et traitées. Ces « leaders » publient aussi l’essentiel des recherches cliniques sur les médicaments et décident en grande partie du contenu du DSM. En un sens, ils constituent la meilleure force de vente dont puisse disposer l’industrie, et valent qu’on ne lésine pas à leur égard. Sur les 170 contributeurs de la version actuelle du DSM, presque tous peuvent être décrits comme des KOL ; 95 d’entre eux entretenaient des liens financiers avec des labos, notamment tous les contributeurs des sections consacrées aux troubles de l’humeur et à la schizophrénie.

L’industrie pharmaceutique soutient bien d’autres spécialistes et associations professionnelles, mais Carlat demande pourquoi « les psychiatres arrivent systématiquement en tête des spécialités quand il s’agit de soutirer de l’argent aux labos ». Sa réponse : « Nos diagnostics sont subjectifs et extensibles, et nous avons peu de motifs rationnels de choisir un traitement plutôt qu’un autre. » À la différence des maladies relevant de la plupart des autres branches de la médecine, il n’existe pas de signes objectifs ou de tests permettant de reconnaître telle ou telle pathologie mentale – ni données de laboratoire, ni imagerie par résonance magnétique – et les limites entre le normal et l’anormal sont souvent floues. Cela permet l’extension des frontières des diagnostics, voire la création de nouvelles pathologies selon des modalités qui seraient impossibles, disons, dans un domaine comme la cardiologie. Et les labos ont tout intérêt à inciter les psychiatres à agir précisément de cette façon.

En plus de l’argent dépensé directement pour la profession, les firmes aident massivement de nombreux groupes de défense des droits des patients, ainsi que des organismes d’information et de formation. Au cours du seul premier trimestre 2009, constate Whitaker, Eli Lilly a donné 551 000 dollars à la NAMI, la principale organisation américaine de soutien aux malades mentaux, 465 000 dollars à une association pour les patients atteints de TDAH (déficit d’attention et hyperactivité) et 69 250 dollars à la Fondation américaine pour la prévention du suicide. Il ne s’agit que d’un seul laboratoire et sur trois mois seulement ; on imagine ce que serait le montant annuel si l’on additionnait les subsides versés par toutes les firmes. Les associations en question ont pour but de sensibiliser l’opinion publique aux troubles psychiatriques, mais leur action a aussi pour effet de promouvoir l’utilisation de psychotropes et d’inciter les assureurs à les prendre en charge. Whitaker résume comme suit le développement de l’influence de l’industrie pharmaceutique après la publication du DSM-III : « En bref, un influent quatuor a vu le jour dans les années 1980 dans le but exprès d’informer le public que les maladies mentales sont des maladies du cerveau. Les compagnies pharmaceutiques fournissaient les moyens financiers. L’APA et les psychiatres des grandes universités de médecine conféraient une légitimité intellectuelle à l’entreprise. Le NIMH lui donnait l’estampille officielle du gouvernement, et la NAMI une autorité morale. »

Comme la plupart des autres psychiatres, Carlat traite ses patients uniquement avec des médicaments, non au moyen de la thérapie par la parole, et il confie très franchement les avantages que cela présente. S’il voit trois patients par heure pour de la psychopharmacologie, a-t-il calculé, il obtient des assureurs environ 180 dollars de l’heure. En comparaison, la « thérapie par la parole » l’obligerait à ne recevoir qu’un seul patient par heure, ce pour quoi les assureurs lui verseraient moins de 100 dollars (23).

Carlat ne pense pas que la psychopharmacologie soit particulièrement compliquée, et encore moins exacte, bien que l’opinion soit incitée à le croire : « Les patients considèrent souvent les psychiatres comme des experts en neurotransmetteurs, qui peuvent choisir précisément la bonne prescription pour le déséquilibre chimique en jeu, quel qu’il soit. Cette trop bonne opinion de nos capacités a été encouragée par les labos, par nous autres psychiatres, et par l’espoir de guérison bien compréhensible des malades. »

Son travail consiste à poser aux patients une série de questions sur leurs symptômes pour voir s’ils correspondent à l’un ou l’autre des troubles répertoriés dans le DSM. Cet exercice, écrit-il, donne « l’illusion que nous comprenons nos malades alors que nous nous bornons à leur accoler des étiquettes (24) ». Souvent, les patients satisfont aux critères pour plus d’un diagnostic, parce que les symptômes se recouvrent partiellement. Par exemple, la difficulté de concentration est un critère pour plusieurs troubles. L’un des clients de Carlat s’est retrouvé avec sept diagnostics différents. « Nous ciblons des symptômes spécifiques avec les traitements, et ajoutons par-dessus d’autres médicaments pour les effets secondaires. » Un patient type, dit-il, pourra prendre du Seropram pour la dépression, du Lexomil pour les crises d’angoisse, du Stilnox pour l’insomnie, du Modiodal pour la fatigue (effet secondaire du Seropram) et du Viagra pour l’impuissance (autre effet secondaire du Seropram).

Quant aux prescriptions elles-mêmes, Carlat écrit qu’« il n’existe qu’une poignée de catégories génériques de psychotropes », à l’intérieur desquelles les médicaments ne sont pas très différents les uns des autres. Il ne croit pas qu’il y ait vraiment matière à choisir entre eux. « Nos décisions de prescription sont remarquablement subjectives, voire aléatoires. Votre psy sera peut-être d’humeur à vous prescrire du Seroplex ce matin, parce qu’une accorte visiteuse médicale du labo fabriquant le Seroplex viendra de sortir de son cabinet ». Et de conclure : « Telle est la psychopharmacologie moderne. Uniquement guidés par les symptômes, nous essayons différents médicaments, sans réelle compréhension de ce que nous tentons de guérir, ni de la façon dont les substances fonctionnent. Je m’étonne en permanence que nous soyons aussi efficaces avec un si grand nombre de patients. » Si Carlat pense que les psychotropes sont parfois efficaces, il se fonde pour le dire sur le seul apport de témoignages. Ce qu’il désapprouve, c’est leur surutilisation et la « frénésie de diagnostics psychiatriques » dont il parle. Pour reprendre ses termes, « si vous demandez à n’importe quel psychiatre clinicien, moi y compris, si les antidépresseurs sont efficaces chez ses patients, vous entendrez un “oui” dépourvu d’ambiguïté. Nous voyons tout le temps des gens aller mieux ». Mais il poursuit en faisant l’hypothèse, comme Irving Kirsch, qu’ils réagissent à l’activation d’un effet placebo. Si les psychotropes n’ont pas toutes les vertus qu’on leur prête – et les données disponibles confirment qu’on peut en douter –, qu’en est-il des diagnostics eux-mêmes ? Alors qu’ils sont toujours plus nombreux à chaque nouvelle édition du DSM, que pouvons-nous en tirer ?

En 1999, l’APA commença à travailler à la cinquième révision du DSM, dont la parution est prévue pour 2013. Le comité de rédaction (qui compte maintenant vingt-sept membres) est dirigé par David Kupfer, professeur de psychiatrie à l’université de Pittsburg, assisté de Darrel Regier de l’APA. Comme pour les éditions antérieures, le comité est conseillé par de nombreux groupes de travail, qui comptent actuellement quelque 140 membres, et correspondent aux principales catégories de diagnostics. Les délibérations et propositions en cours ont d’ores et déjà été largement dévoilées sur le site Web de l’APA (25) et dans les médias, et il apparaît que la constellation des troubles mentaux, déjà très vaste, va encore s’étendre.

En particulier, les limites des diagnostics seront élargies pour inclure les signes avant-coureurs de troubles, tel le « syndrome de risque de psychose » et le « léger déficit cognitif », annonçant peut-être une maladie d’Alzheimer. Le terme « spectre » est utilisé pour dilater les catégories, par exemple : « spectre des désordres obsessionnels-compulsifs », « troubles du spectre schizophrénique » et « troubles du spectre autistique ». Et l’on voit apparaître des propositions pour des entrées entièrement nouvelles, telles que « trouble d’hypersexualité », « syndrome des jambes sans repos », « boulimie compulsive (26) ». Même Allen Frances, qui présida le comité de rédaction du DSM-IV, porte un regard très critique sur la multiplication des diagnostics dans le DSM-5. Dans le numéro du 26 juin 2009 du Psychiatric Times, il écrivait que l’ouvrage serait « une aubaine pour l’industrie pharmaceutique, mais à un coût très élevé pour les nouveaux patients “faux positifs” qui se trouveront pris dans le filet extrêmement large » de ce nouveau manuel. Comme pour appuyer ce jugement, Kupfer et Regier écrivent dans un article récent : « Dans les consultations de médecine générale, entre 30 et 50 % environ des patients présentent des troubles psychiques identifiables ou des symptômes de maladie mentale prononcés, qui ont des conséquences négatives importantes s’ils ne sont pas traités (27). » Il semble bien qu’il sera de plus en plus difficile d’être normal.

À la fin de cet article de Kupfer et Regier figure une notule de « divulgation de renseignements financiers » en petits caractères où l’on peut lire notamment : « Avant d’être nommé président du comité de rédaction du DSM-5, le Dr Kupfer signale avoir siégé dans les conseils consultatifs d’Eli Lilly & Co, Forest Pharmaceuticals Inc, Solvay/Wyeth Pharmaceuticals et Johnson & Johnson ; et avoir été consultant pour Servier et Lundbeck. » Regier a la haute main sur toutes les bourses de recherche parrainées par l’industrie accordées à l’APA. Le DSM-5 est la première édition qui établisse des règles visant à limiter les conflits d’intérêt financiers chez les membres du comité de rédaction ou des groupes de travail. Selon ces règles, une fois nommées (en 2006-2008), les recrues n’ont pas pu recevoir plus de 10 000 dollars par an de la part de laboratoires, ou détenir plus de 50 000 dollars en actions de ces sociétés. Le site Web informe sur les liens que les membres ont entretenus avec les firmes pendant les trois années qui ont précédé leur nomination. Sur le site de l’APA, 56 % des participants aux groupes de travail révèlent avoir des intérêts significatifs dans le secteur.

L’industrie pharmaceutique incite à prescrire des psychotropes même pour des catégories de patients chez qui les médicaments ne se sont révélés ni sûrs, ni efficaces. L’augmentation étonnante des diagnostics et des traitements de maladies mentales chez les enfants, parfois âgés d’à peine 2 ans, devrait être le principal sujet d’inquiétude pour les Américains. Ces gamins sont parfois soignés avec des médicaments qui n’ont jamais reçu d’autorisation de mise sur le marché pour cette tranche d’âge et présentent de graves effets secondaires. La prévalence apparente du « trouble bipolaire juvénile » a été multipliée par quarante-cinq entre 1993 et 2004, et celle de l’« autisme » est passée de 1 enfant sur 500 à 1 enfant sur 90 sur la même période. 10 % des garçons de 10 ans prennent aujourd’hui chaque jour des stimulants pour « déficit d’attention avec hyperactivité » (TDAH) (28). Et 500 000 enfants sont sous neuroleptiques.

Il semble exister des modes en matière de diagnostics psychiatriques chez l’enfant, un trouble laissant la place au suivant. Au début, c’est le diagnostic de TDAH, qui se caractérise en général par l’hyperactivité, l’inattention et l’impulsivité chez les gosses en âge scolaire, qui a augmenté le plus rapidement. Mais, au milieu des années 1990, deux psychiatres très influents du Massachusetts General Hospital ont émis l’hypothèse que de nombreux enfants atteints de TDAH souffraient en fait de troubles bipolaires, et que ces derniers pouvaient être décelés dès leur plus jeune âge. Ils considéraient que les épisodes maniaques caractéristiques du trouble bipolaire pouvaient se manifester chez les petits par de l’irritabilité. Ces thèses ont donné lieu à un flot de diagnostics de troubles bipolaires juvéniles. Finalement, cette vogue a été suivie d’une sorte de retour de bâton, et le DSM-5 propose désormais de remplacer partiellement ce diagnostic par un autre, tout nouveau, appelé « trouble de dérèglement de l’humeur avec dysphorie » ou TDD, dans lequel Allen Frances voit un « nouveau monstre ».

On serait bien en peine de trouver un bambin de 2 ans qui ne soit pas parfois irritable, un enfant de CE2 qui ne soit pas parfois inattentif, ou une collégienne qui ne soit pas angoissée. (Imaginez les effets que la prise d’un médicament provoquant l’obésité pourra avoir sur cette jeune fille.) Le fait que de tels enfants soient catalogués comme souffrant de troubles mentaux et traités avec des médicaments sur ordonnance dépend beaucoup de leur milieu social et des contraintes auxquels sont confrontés leurs parents. À l’heure où les familles à bas revenus rencontrent des difficultés économiques croissantes, beaucoup découvrent qu’une demande de versement du Revenu de sécurité complémentaire (SSI) pour incapacité mentale est la seule manière qu’elles ont de survivre. Cette prestation est plus généreuse que l’aide sociale et assure pratiquement que la famille aura également droit au Medicaid (29). Selon David Autor, professeur d’économie au MIT, « c’est devenu le nouveau système de protection sociale ». Les hôpitaux et les services de sécurité sociale de chaque État sont eux-mêmes incités à encourager les familles non assurées à solliciter le SSI, dans la mesure où les établissements se feront payer en retour et où les États économiseront de l’argent en transférant certaines dépenses sur le gouvernement fédéral.

Un nombre croissant d’entreprises à but lucratif se spécialisent dans l’aide aux familles pauvres désireuses de monter un dossier pour l’obtention du SSI. Mais pour y avoir droit, les postulants (y compris les mineurs pour lesquels des adultes font une demande) doivent presque toujours prendre des psychotropes. Selon un reportage du New York Times, une étude de la Rutgers University a révélé que les enfants issus de familles à bas revenus courent quatre fois plus le risque d’être sous psychotropes que ceux des foyers bénéficiant d’assurances privées.

En décembre 2006, une fillette de 4 ans, Rebecca Riley, est morte dans une petite ville de la région de Boston d’une association de Clonidine et de Depakote, qui lui avaient été prescrits avec du Xeroquel pour « traiter » un « TDAH » et un « trouble bipolaire » – diagnostics posés quand elle avait 2 ans. L’AMM de la Clonidine­ vise l’hypertension, celle du Depakote l’épilepsie et les crises de manie aiguë associées au trouble bipolaire, celle du Xeroquel la schizophrénie et la manie aiguë. Aucun des trois n’a été autorisé pour traiter le TDAH ou pour un usage de longue durée dans le cas de troubles bipolaires, et aucun ne l’a été pour des petits de l’âge de Rebecca. Deux autres enfants de la famille (plus âgés) s’étaient vu signifier le même diagnostic et prenaient chacun trois psychotropes. Les parents bénéficiaient du SSI pour eux-mêmes et pour les deux aînés, et venaient de faire une demande pour Rebecca quand elle est décédée. Le revenu du foyer provenant du SSI se montait à 30 000 dollars par an.

Le fait que ces médicaments n’auraient jamais dû être prescrits à Rebecca est la question cruciale. La FDA n’autorise la mise sur le marché d’un médicament que pour des usages spécifiques, et la loi interdit aux laboratoires de les commercialiser à toute autre fin. Néanmoins, les médecins sont autorisés à prescrire des produits pour toute raison de leur choix ; inciter les praticiens à prescrire des molécules hors AMM, au mépris de la loi, est l’une des actions les plus lucratives que puissent mener les firmes. Au cours des quatre dernières années seulement, cinq laboratoires ont été poursuivis au niveau fédéral pour avoir promu illégalement l’usage de psychotropes hors AMM. AstraZeneca a commercialisé du Xeroquel hors AMM pour des enfants et des personnes âgées (autre population vulnérable, à qui l’on administre souvent des antipsychotiques dans les maisons de retraite médicalisées) ; Pfizer a été l’objet de poursuites similaires pour le Geodon (un antipsychotique non disponible en France) ; Eli Lilly pour le Zyprexa (idem) ; Bristol-Myers Squibb pour l’Abilify (autre antipsychotique) ; et Forest Labs pour le Seropram (un antidépresseur). Bien qu’ils aient eu à verser des centaines de millions de dollars en frais de justice, les firmes ont probablement bien tiré leur épingle du jeu. À l’origine, cette liberté laissée aux médecins devait leur permettre de traiter des patients sur la base de rapports scientifiques préliminaires, sans être obligés d’attendre la décision de l’administration. Mais ce raisonnement judicieux est devenu un outil commercial. En raison de la nature subjective du diagnostic psychiatrique, de la facilité avec laquelle les frontières des pathologies peuvent être élargies, de la gravité des effets secondaires des psychotropes, et de l’influence envahissante de leurs fabricants, je pense qu’il devrait être interdit aux médecins de prescrire des médicaments hors AMM, tout comme il est interdit aux labos de les commercialiser (30).

6. Pour conclure

Les livres de Kirsch, Whitaker et Carlat sont de puissants réquisitoires contre la façon dont la psychiatrie est pratiquée de nos jours. Ils nous renseignent sur la « frénésie » de diagnostic, le suremploi des médicaments – avec parfois des effets secondaires dévastateurs – et la fréquence des conflits d’intérêt. Les détracteurs de ces livres pourront faire valoir, comme Nancy Andreasen le sous-entend dans son article sur la perte de tissus cérébraux du fait de traitements antipsychotiques de longue durée, que les effets secondaires sont le prix à payer pour soulager les tourments provoqués par les maladies mentales. Si nous étions sûrs que les bénéfices des psychotropes l’emportent sur leurs inconvénients, ce serait un argument fort, car il ne fait aucun doute que de nombreuses personnes souffrent gravement de troubles psychiques. Mais, comme Kirsch, Whitaker et Carlat le démontrent de façon convaincante, cette perspective est probablement illusoire.

À tout le moins, nous devons cesser de penser que les psychotropes constituent le meilleur, voire l’unique, moyen de traiter les maladies mentales ou la détresse émotionnelle. La psychothérapie et l’exercice physique se sont révélés aussi effi­caces que les médicaments contre la dépression, et leurs effets sont de plus longue durée, mais aucune industrie n’assure, hélas ! la promotion de ces alternatives, et les Américains ont fini par croire que les pilules doivent être plus efficaces. De plus amples recherches sont nécessaires pour étudier d’autres solutions et leurs résultats devraient être intégrés à l’enseignement de la médecine.

Nous avons, en particulier, besoin de repenser le traitement des enfants. Ici, le problème tient souvent aux difficultés des familles plongées dans un contexte difficile. Des mesures visant à améliorer cet environnement – comme un tutorat personnalisé permettant d’aider les parents à faire face, ou des centres pour les enfants après l’école – devraient être étudiées et comparées avec les traitements médicamenteux. Sur le long terme, de telles alternatives seraient probablement moins coûteuses. Notre dépendance aux psychotropes, pour à peu près tous les désagréments de la vie, nous pousse à ignorer les autres options. Au regard des risques et de la discutable efficacité sur le long terme des médicaments, nous devons faire mieux. Surtout, nous devrions nous rappeler le précepte médical consacré par le temps : Primum non nocere (« D’abord, ne point nuire »).

L’article de Marcia Angell et la discussion qui s’est ensuivie sont parus dans trois numéros de la New York Review of Books (23 juin, 14 juillet et 18 août 2011). La traduction est de Philippe Babo.

La grande peur des chiites

Pourquoi le « printemps arabe » fut-il promptement interrompu dans le petit royaume de Bahreïn, où la révolte a été matée en mars 2011 par les armées des pays voisins ? L’ouvrage qu’un jeune chercheur égyptien consacre aux chiites d’Arabie saoudite, du Koweït et de Bahreïn a le  mérite d’offrir une explication. Comme l’explique un compte rendu paru sur le site d’Al-Jazira : « Si leurs situations ne sont pas identiques [les chiites sont majoritaires à Bahreïn, mais pas dans les deux autres pétromonarchies], ces populations partagent un même sentiment d’injustice lié à leur marginalisation économique et politique, ainsi qu’aux entraves qui pèsent sur leur liberté de culte. » Dans ces conditions, la peur de la contagion séditieuse est omniprésente. D’autant que les tensions n’ont jamais été aussi fortes entre les deux branches de l’islam : attisées depuis longtemps en sous-main par l’Iran, elles ont été encore décuplées par l’évolution politique irakienne, où les chiites majoritaires sont au pouvoir depuis la chute de Saddam Hussein. 

Comment le DVD a réinventé le cinéma

Intrigues morcelées, refus de la chronologie linéaire… à partir des années 1990, le cinéma a connu une petite révolution. Des réalisateurs aussi divers que le jeune Quentin Tarantino et le vétéran Robert Altman se sont mis à tourner des films d’une complexité narrative jusqu’alors inimaginable. On a vu se développer ce que l’universitaire allemande Michaela Krützen appelle les « intrigues non fiables », culminant avec des longs-métrages comme Sixième Sens, de M. Night Shyamalan, dans lesquels un retournement final oblige presque à revoir le film. Pour Krützen, ce phénomène tient à l’émergence d’un nouveau support, le DVD, qui « permet de visionner un film à différentes vitesses, autant de fois qu’on le souhaite (sans que l’image se dégrade), explique le Süddeutsche Zeitung. Un DVD se feuillette comme un livre ». Ainsi David Fincher a-t-il pu insérer dans son film culte Fight Club quelques images invisibles à vitesse normale – des « moments DVD », comme il le dit lui-même. 

Sorti de la jungle

Bien que Noir, le boxeur Joe Louis était déjà l’athlète le plus célèbre du monde avant la Seconde Guerre mondiale. Dans l’Amérique de la ségrégation, les journalistes ne se gênaient­ cependant pas pour y voir, comme l’écrivit l’un d’eux, « un être sournois et sinistre­, peut-être pas tout à fait humain, sorti de la jungle africaine ». Pour les Noirs américains, il était au contraire presque Dieu. L’un d’eux, sur le point d’être exécuté dans la chambre à gaz (c’était avant la chaise électrique), aurait crié « Sauve-moi Louis ! » L’histoire est apocryphe, mais sera exploitée par Martin Luther King. 

Descente du larynx

L’homme n’est pas le seul mammifère à avoir connu la descente du larynx. C’est le cas aussi du grand cerf de nos forêts, par exemple. Lequel brame mais, sauf erreur, ne parle pas. Ce n’est donc pas la descente du larynx qui, à soi seul, nous a rendu capables de bavarder. En revanche, nous sommes le seul mammifère à ne pas avoir de système séparant le tube digestif et la voie respiratoire jusqu’en haut de la gorge. C’est cette particularité, avec d’autres concernant la langue et le cerveau, qui a permis l’apparition du langage.

Singularité

Selon Steven Levy, du magazine Wired, Sergey Brin et Larry Page, les fondateurs de Google, croient à l’avènement inéluctable de machines nettement supérieures aux êtres humains, la « singularité » annoncée par Ray Kurzweil et d’autres (lire Books, n° 26, octobre 2011, p. 33). 

Fils de son père

Sur sa tombe on lit seulement : « Ici repose le fils de Goethe. » Pas même de prénom. August a toujours fait l’objet d’un mépris appuyé. La romancière mi-allemande mi-française Anne Weber le réhabilite à sa manière, dans une pièce pour marionnettes dont « l’esprit et l’ironie » sont salués par la presse outre-Rhin. 

Mémoires de nos pères

Ce roman est celui d’une double quête, filiale et mémorielle. Son narrateur – un écrivain argentin installé à l’étranger – revient au chevet de son père mourant, et découvre à cette occasion qu’il fut engagé dans la lutte contre la junte au pouvoir en Argentine de 1976 à 1983. Le jeune homme entreprend de sonder ce passé enfoui et, à travers lui, sa propre identité. Roman « à la fois intime et social », écrit Miguel Wolter sur le site El Mostrador, El Espiritu de mis Padres s’inscrit dans le courant dit de la « littérature des enfants », impulsé au Chili par une autre étoile montante des lettres sud-américaines, Alejandro Zambra (1). Comme lui, Pron explore l’histoire récente du continent à travers le prisme de la famille, tout en refusant les codes du récit mémoriel, au profit d’une trame complexe et éclatée. « J’aurais trahi mes parents, d’anciens révolutionnaires, si j’avais écrit leur histoire de façon conventionnelle », confie-t-il à El País. Le résultat est aux yeux de Wolter « un grand livre sur une époque dont les ombres viennent parfois troubler notre tranquillité ».

 

1. Voir « Le temps de l’innocence », Books, n° 27, novembre 2011, p. 14.

Le blues de Bangalore

Bangalore passe pour la Silicon Valley indienne, peuplée d’ingénieurs, hérissée de start-up informatiques ; mais cette ville du sud du sous-continent a une autre spécialité : les centres d’appel. Attirées par une main-d’œuvre anglophone bon marché, les entreprises occidentales y ont massivement délocalisé des fonctions telles que le service client ou l’assistance technique. Recueil de quinze histoires courtes situées autour d’une plateforme téléphonique fictive, Bangalore Calling montre comment la ville a pris des allures de « mini Amérique », explique l’hebdomadaire indien Businessworld. Car pour mieux satisfaire les clients appelant des États-Unis, les employés de ces call centers sont priés de gommer leur accent et de masquer leur véritable identité : Seem se fait appeler Samantha, et Krishnan devient Christopher. Pire : sous l’effet de leur nouvelle culture d’entreprise, telle employée devient accro aux cartes de crédit, et telle autre aux pizzas… L’auteure – qui a travaillé comme consultante dans des call centers – a, selon Businessworld, « saisi l’essence du processus de délocalisation, qui ne va pas sans d’importants coûts humains », y compris dans les pays censés en profiter.

De l’efficacité de psychotropes: arguments en tous sens

 

John Oldham : « Les Américains ne sont pas surtraités »

La New York Review of Books a décidé de recenser trois livres très critiques vis-à-vis de la psychiatrie moderne. Nous regrettons qu’une approche plus équilibrée n’ait pas été adoptée. Le Dr Marcia Angell parle d’une « épidémie galopante » de maladies mentales, arguant du fait qu’il n’y a jamais eu autant de bénéficiaires de prestations d’invalidité pour ce motif. C’est exact, mais son article laisse entendre qu’il s’agit d’une pseudo-crise, dont l’existence est liée à la découverte des psychotropes dans les années 1950. Cette assertion donne l’impression que les Américains sont surtraités pour ce type de maladies. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Selon l’Institut national de santé mentale (NIH), 36 % seulement des personnes souffrant de maladies mentales demandent et reçoivent un traitement. C’est particulièrement préoccupant étant donné l’efficacité croissante des traitements biopsychosociaux complets des troubles psychiques, efficacité comparable, voire supérieure, à celle que l’on observe pour de nombreuses autres maladies, telles que les pathologies cardiaques ou le diabète.

Le Dr Angell et les auteurs qu’elle recense laissent également entendre que la psychiatrie, en général, considère les maladies mentales à travers le prisme réductionniste d’un déséquilibre chimique dans le cerveau. Même si l’on a constaté que les psychotropes modifient l’équilibre des neurotransmetteurs, il n’existe pas de consensus sur le fait de savoir si ces déséquilibres sont causes ou symptômes des troubles mentaux. L’essentiel, c’est que ces médicaments soulagent souvent les souffrances des patients, raison pour laquelle les médecins les prescrivent. Cela ne veut pas dire, comme le laisse entendre le Dr Angell, que les maladies mentales ont été inventées afin de créer un marché pour les psychotropes. Les troubles que ces médicaments (et d’autres thérapies) traitent existent depuis la nuit des temps. Mais aujourd’hui, les avancées médicales et thérapeutiques permettent d’apporter une aide réelle à ceux qui souffrent de leurs effets dévastateurs. o

John Oldham, M.D.
Président de l’American Psychiatric Association

Réponse de Marcia Angell :

Contrairement à ce que laisse entendre le Dr Oldham, je n’ai pas dit que les troubles mentaux ont été inventés afin de créer un marché pour les psychotropes. J’ai dit, en revanche, que les frontières des maladies mentales ont été élargies pour toute une série de raisons – augmenter les ventes des laboratoires, améliorer le statut et les revenus des psychiatres et obtenir des assurances santé et des primes d’invalidité pour les familles en difficulté. Il est possible, comme le dit Oldham, que les troubles traités par ces médicaments existent depuis la nuit des temps, à ceci près qu’ils n’étaient pas nécessairement considérés comme des « troubles » ; mais plutôt, simplement, comme des états émotionnels ou des traits de la personnalité. De même qu’un cigare est parfois juste un cigare, la tristesse a pu être simplement considérée comme telle, et non comme un mal relevant de la médecine (1).

Daniel Carlat (2) : « Globalement, les médicaments marchent »

Marcia Angell s’en prend à la psychiatrie moderne américaine et lui trouve toutes sortes de défauts. Son argumentation est juste dans ses grandes lignes. Les psychiatres surdiagnostiquent souvent des troubles d’une validité scientifique douteuse, ils ont de plus en plus tendance à recourir aux solutions médicamenteuses pour résoudre les problèmes de la vie, et nombre d’entre eux ont accepté un afflux régulier d’argent en provenance de l’industrie pharmaceutique, ce qui a créé tant de conflits d’intérêt qu’il est désormais impossible de savoir à qui nous pouvons nous fier.

Mais il manque à son compte rendu cette vérité incontestable, quoique déroutante, à propos des médicaments utilisés en psychiatrie : globalement, ils marchent. Les neuroleptiques pour la schizophrénie, les stimulants pour les TDAH, les hypnotiques pour l’insomnie, les benzodiazépines et les antidépresseurs ISRS pour les troubles anxieux – ces médicaments sont nettement plus efficaces que les placebos lors d’essais contrôlés en double aveugle. Même Robert Whitaker, dans son « Anatomie d’une épidémie », reconnaît que ces substances sont efficaces à court terme –, ce sont les effets potentiels à long terme qu’il remet en question. Whitaker affirme que, consommés sur une longue période, tous les médicaments sont fondamentalement toxiques pour le cerveau et ont engendré une hausse exponentielle des taux d’incapacité psychiatrique. Si ses arguments sont troublants, je suis d’accord avec le Dr Angell pour penser que ses données comportent de sérieuses faiblesses.

Le Dr Angell insiste sur le fait que nous ne comprenons pas le mécanisme des maladies mentales, ni des médicaments que nous utilisons pour les traiter. C’est vrai, mais cela ne veut pas dire pour autant que ces produits sont inefficaces – seulement qu’en tant que psychiatres nous devrions cesser d’exagérer nos mérites en nous présentant comme les détenteurs d’un savoir chimique sophistiqué de notre invention.

La principale critique que j’adresserais au Dr Angell est son acceptation sans nuances des présupposés de l’ouvrage d’Irving Kirsch, Antidépresseurs. Le grand mensonge. Au terme d’une vie de recherches sur l’efficacité des antidépresseurs, le Dr Kirsch conclut que ces derniers ne sont pas plus performants que des placebos contre la dépression. Pourtant, ses propres études démontrent le contraire. Dans sa méta-analyse de six produits, il a découvert que les médicaments actifs sont en fait substantiellement plus efficaces que les substances neutres. Kirsch rejette ensuite cette différence statistique en estimant qu’elle ne présente pas de « signification clinique », conclusion que fait sienne le Dr Angell. Mais d’autres chercheurs ne sont pas de cet avis. Par exemple, Erick Turner et ses collègues (sans financements de laboratoires) ont mené une étude encore plus large en examinant toutes les données disponibles, publiées ou non, sur douze des antidépresseurs les plus utilisés. Ils ont découvert un avantage des médicaments quasiment identique à celui révélé par Kirsch. Tout en reconnaissant que les laboratoires ont exagéré l’efficacité apparente de ces produits par des publications sélectives, ils n’en ont pas moins révélé que les douze antidépresseurs sont statistiquement supérieurs aux placebos. De plus, ils remarquaient dans un article introductif que le jugement du Dr Kirsch sur le manque de signification « clinique » était fondé sur le seuil limite défini par l’Institut national britannique pour la santé et l’excellence clinique (NICE). Or la validité scientifique de ce critère est faible, voire nulle.

Il ne fait aucun doute que, de toutes les professions médicales, la psychiatrie est scientifiquement la plus primitive. Nous n’avons qu’une connaissance extrêmement rudimentaire de la pathophysiologie des maladies mentales et nous avons eu recours à des théories fragiles et changeantes sur la façon dont fonctionnent nos traitements. L’article met bien en lumière ces vérités, mais ne tient aucun compte des bienfaits bien réels que nous prodiguons, malgré tout, à nos patients. o

Daniel Carlat, M. D.
Professeur associé de psychiatrie clinique, Tufts University School of Medicine.

Réponse de Marcia Angell :

Tant l’industrie pharmaceutique que la profession psychiatrique ont financièrement intérêt à convaincre la population que le traitement médicamenteux est sûr, et qu’il s’agit du meilleur possible. Elles ont également tout intérêt à étendre les définitions des pathologies psychiques. Même le Dr Carlat, dont j’ai recensé l’excellent livre, admet que les psychiatres gagnent près de deux fois plus d’argent en prescrivant des médicaments qu’en recourant à la thérapie par la parole. Dans sa lettre, qui semble quelque peu incohérente, il affirme que la « vérité incontestable, quoique déroutante, à propos des médicaments utilisés en psychiatrie » est qu’ils « marchent » (les italiques sont de lui), et que tous les grands psychotropes « sont nettement plus efficaces que les placebos dans des essais contrôlés en double aveugle ». (En fait, les essais ont donné des résultats très divers, dont la plupart sont loin d’une telle « netteté ».) Mais, plus loin dans sa lettre, il nous dit qu’il « ne fait aucun doute que, de toutes les professions médicales, la psychiatrie est scientifiquement la plus primitive ». Et, dans son livre, bien qu’il prétende que les antidépresseurs marchent, il aboutit à une conclusion proche de celle de Kirsch en reconnaissant qu’une « bonne part de cette réaction est indubitablement liée à l’effet placebo ».

Carlat donne une image déformée de l’ouvrage de Kirsch en laissant entendre que cet auteur se contredit lui-même. Il a bel et bien établi que les six antidépresseurs qu’il a étudiés sont plus efficaces que les placebos, mais la différence observée est très faible (similaire à celle constatée par Turner et son équipe dans l’étude citée par Carlat). Kirsch a ensuite émis l’hypothèse que même ce petit effet pourrait ne pas être réel, dans la mesure où les patients qui reçoivent l’antidépresseur plutôt qu’un placebo inerte ressentent des effets secondaires susceptibles de leur révéler qu’une substance active leur est administrée, ce qui les incite à signaler une amélioration de leur état. À l’appui de cette hypothèse, Kirsch fait référence à quelques essais avec des placebos produisant eux-mêmes des effets secondaires, où aucune différence n’a été constatée entre les médicaments et les substances neutres. Mais, malgré le caractère convaincant de sa thèse, Kirsch reconnaît qu’elle reste à démontrer.

Le NICE britannique a élaboré des recommandations de traitement sur la base d’une analyse coûts/bénéfices : les améliorations dans l’échelle de dépression Hamilton (HAM-D) de moins de 3 points (sur 51) n’étant pas cliniquement observables, les antidépresseurs qui en moyenne échouent à fournir au moins ce degré d’amélioration ne pouvaient être recommandés. Si ce seuil limite est effectivement arbitraire, il en va de même de nombreuses autres conventions dans le domaine médical, par exemple le nombre de symptômes requis pour un diagnostic d’épisode dépressif majeur, ou le seuil requis pour une signification statistique. Le critère du NICE me paraît éminemment raisonnable. Friedman et Nierenberg font remarquer [ci-dessous] qu’une nouvelle analyse a découvert une différence de 2,6 points, au lieu de 1,8, mais cela reste au-dessous du seuil de signification clinique du NICE.

Richard Friedman et Andrew Nierenberg : « De graves erreurs factuelles et conceptuelles »

L’article de Marcia Angell contient de graves erreurs factuelles et conceptuelles sur la nature et le traitement des maladies psychiatriques et reprend à son compte sans le moindre esprit critique de fausses assertions concernant la nocivité et l’inefficacité des psychotropes.

Pour commencer, les maladies psychiatriques sont diagnostiquées sur la base de signes et de symptômes. À l’exception des troubles provoqués par la consommation de stupéfiants, nous ne connaissons pas la cause de la plupart des pathologies mentales. Mais la médecine n’est pas différente ; hormis les infections, la cause du cancer, de l’hypertension ou de l’arthrite est inconnue.

Cela n’a pas empêché les médecins de soulager les douleurs causées par l’arthrite avec des anti-inflammatoires tels que l’Advil ou de traiter l’hypertension avec des médicaments faisant baisser la pression sanguine.

De même, les psychotropes soulagent les symptômes de la dépression, de l’anxiété et des psychoses, non en s’attaquant aux causes, mais en modifiant le fonctionnement neuronal pour atténuer la souffrance.

Marcia Angell utilise une théorie dépassée et disqualifiée – celle qui explique la dépression par un déséquilibre chimique (i.e. un déficit de sérotonine) – comme un argument spécieux pour nier que ce mal ait le moindre fondement biologique et, par extension, qu’il puisse être qualifié de maladie. Le Dr Angell ne semble pas connaître les récentes avancées de la recherche en neurosciences, qui montrent que la dépression n’est pas le dysfonctionnement d’un seul réseau de neurotransmetteurs ou d’une seule région du cerveau, mais probablement un trouble impliquant de multiples circuits neuronaux et neurotransmetteurs. Par exemple, Helen Mayberg a révélé que la stimulation directe du cortex cingulaire subgénual peut inverser les symptômes dépressifs chez les patients qui se sont révélés insensibles à de multiples antidépresseurs et aux électrochocs.

Le refus de Marcia Angell de prendre en considération le fondement biologique des maladies psychiatriques est difficile à saisir étant donné la claire compréhension que nous avons de la façon dont les drogues à usage récréatif affectent le cerveau, changeant l’humeur et la pensée. Quiconque a jamais bu un verre d’alcool sait que les états mentaux doivent avoir un substrat biologique et, par extension, que l’on ne peut parvenir à une vision crédible de l’esprit, qu’il soit sain ou perturbé, sans comprendre le fonctionnement du cerveau. Et quid de l’affirmation du Dr Angell selon laquelle les antidépresseurs ne sont pas meilleurs que les placebos ? Les preuves qu’elle cite proviennent principalement des travaux du psychologue Irving Kirsch, qui a publié une méta-analyse de quarante-deux essais cliniques. Il a découvert une différence moyenne entre les médicaments et les placebos de 1,8 point sur l’échelle de gravité de la dépression, l’HAM-D. Cependant, une méta-analyse ultérieure effectuée par Konstantinos Fontoulakis a montré que celle de Kirsch était défectueuse : il avait mal calculé la différence moyenne entre médicaments et placebos (qui est en fait de 2,68, et non de 1,80) et exagéré ses conclusions.

Il est vrai que les antidépresseurs ne sont que modestement efficaces dans les cas de dépression aiguë (3), mais le Dr Angell ne dit pas à ses lecteurs que les taux de réaction aux antidépresseurs sont à peu près équivalents à l’effet observé dans les études menées sur les psychothérapies. Pas plus qu’elle ne mentionne le fait capital que la dépression est souvent une maladie chronique récurrente et que les antidépresseurs sont très efficaces pour empêcher les rechutes. Réalisée par John Geddes en 2003, une méta-analyse de trente et une études portant sur la prévention des récidives sur le long terme a révélé un taux de rechute de 41 % pour les placebos, mais de 18 % seulement pour les antidépresseurs.

Et qu’en est-il de l’affirmation provocatrice selon laquelle les médicaments augmentent le taux des troubles ? Si tel était le cas, on pourrait s’attendre à une augmentation régulière de la prévalence des maladies mentales dans la population. Mais les données épidémiologiques montrent autre chose. Comme Ronald Kessler l’a signalé dans le New England Journal of Medicine (16 juin 2005), les données provenant du National Comorbidity Survey montrent que le taux des troubles anxieux, de l’humeur, ou liés à la consommation de stupéfiants est stable : il était de 29,4 % en 1991 et de 30,5 % en 2003. On peut difficilement parler d’une « épidémie galopante de maladies mentales », comme le fait Angell. En revanche, le nombre de personnes recevant un traitement a bel et bien progressé pendant cette période : de 20 % en 1991 à 32 % en 2003, ce qui signifie que la grande majorité des Américains atteints de maladies mentales ne sont pas soignés. Ces personnes souffrent de pathologies potentiellement mortelles du fait de hauts risques de suicide, et leur fonctionnement mental est altéré. Ce sont des patients dont la vie peut être sauvée par les psychotropes.

Cela ne semble pas déranger Angell, qui préfère citer des anecdotes tragiques à propos des dangers de la prescription de psychotropes hors indication, comme cette petite fille souffrant d’un TDAH, décédée d’une association de Clonidine et de Depakote. Bien sûr, ce cas est bouleversant, mais il prouve difficilement l’existence d’une épidémie de prescriptions nocives hors AMM.

Angell a raison de dire que nous devrions suivre le précepte « D’abord, ne point nuire », mais elle a donné une image déformée des effets négatifs potentiels des psychotropes, avec des anecdotes et des données erronées, et minimisé les conséquences dévastatrices des maladies psychiatriques non traitées. Il serait triste – et dommageable – que des patients soient dissuadés de solliciter un traitement psychopharmacologique sûr et efficace sur la base de ce compte rendu biaisé et dépourvu de sens critique. o

Richard A. Friedman, M.D.
Professeur de psychiatrie clinique, directeur, Clinique de psychopharmacologie, Weill Cornell Medical College, New York.

Andrew A. Nierenberg, M.D.
Directeur du Programme d’études cliniques et de recherches sur les maladies bipolaires, directeur associé du Programme d’études cliniques et de recherches sur la dépression. Massachusetts General Hospital Professeur de psychiatrie, Harvard Medical School.

Réponse de Marcia Angell :

La lettre des docteurs Friedman et Nierenberg est remplie d’inexactitudes et d’assertions voulant se faire passer pour des faits. Ils ont simplement tort d’affirmer que la psychiatrie, en utilisant des médicaments pour traiter des signes et des symptômes de maladies sans comprendre la cause de la pathologie ou la manière dont ces molécules agissent, n’est pas différente des autres branches de la médecine. Primo, les maladies mentales sont diagnostiquées sur la base de symptômes (médicalement définis comme des manifestations subjectives de pathologies, telle la douleur) et de comportements, et non de signes (définis comme des manifestations objectives, tel le gonflement d’une articulation). La plupart des maladies dont ont à traiter les autres spécialités produisent des manifestations physiques, des tests de laboratoires anormaux, ou des dysfonctionnements décelables par la radio­logie, en plus de symptômes.

Par ailleurs, même si les causes sous-jacentes des autres affections sont inconnues, les mécanismes par lesquels elles produisent une maladie le sont, en général, et les traitements visent ces mécanismes. Par exemple, nous pouvons ne pas connaître les causes de l’arthrite, mais nous en savons beaucoup sur son mécanisme, et nous comprenons comment les agents anti-inflammatoires agissent. Même lorsqu’il n’y a que des symptômes, tels que la nausée ou la migraine, les autres spécialistes, à la différence des psychiatres, seraient fort peu disposés à donner un traitement symptomatique sur une longue durée sans savoir ce qui se cache derrière lesdits symptômes.

Contrairement à ce qu’affirment Friedman et Nierenberg, je ne nie pas que « la dépression a une base biologique ». Je sais très bien que tous les comportements, pensées et émotions ont leur origine dans le cerveau. Mais, entre reconnaître le fait évident que les états mentaux prennent naissance dans le cerveau et savoir pourquoi et comment, il y a une grande différence.

Friedman et Nierenberg font grand cas de récentes avancées dans le domaine des neurosciences mais, à ce jour, ces recherches n’ont guère produit d’amélioration, tant en matière de diagnostic que de traitement. De fait, Allen Frances, président du comité de rédaction de la version actuelle du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders de l’American Psychiatric Association (le DSM-IV), est hostile à la révision en cours du manuel, estimant les données nouvelles sur les causes biologiques des maladies mentales insuffisantes pour justifier une refonte. Quant au fait que la théorie de la dépression en tant que déséquilibre chimique ne serait qu’un argument spécieux, je l’entends dire encore fréquemment. Même Oldham semble le reconnaître dans sa lettre, où il dit qu’il n’existe « pas de consensus sur le fait de savoir si ces déséquilibres sont causes ou symptômes des troubles mentaux ». Le problème, avec les études sur les cas de rechute, comme celle de John Geddes, est qu’elles ne font pas de distinction entre une vraie rechute et des symptômes de sevrage résultant d’un arrêt soudain des médicaments.

Friedman et Nierenberg précisent avec justesse que la National Comorbidity Survey a révélé très peu de changements dans la prévalence de trois types particuliers de troubles mentaux chez les adultes entre 1991 et 2003, bien que l’augmentation du pourcentage de gens traités soit spectaculaire. Mais la fréquence de certains diagnostics, tels que la maladie bipolaire et l’autisme, a explosé. Par ailleurs, l’étude a montré une prévalence des maladies mentales d’environ 30 %, ce qui correspond forcément soit à une épidémie majeure, soit à un surdiagnostic endémique. Voici l’un des résultats les plus marquants : 20 % des adultes sélectionnés au hasard suivaient un traitement pour des troubles émotionnels à l’époque de la dernière étude, alors même que la moitié d’entre eux environ ne satisfaisaient même pas aux critères du DSM-IV pour un problème mental.

Friedman et Nierenberg parlent du décès de Rebecca Riley comme d’une « tragique anecdote ». C’est vrai, mais je pense que ce cas devrait également être analysé dans le contexte de l’extraordinaire épidémie de maladies bipolaires juvéniles qui a été favorisée dans une large mesure par les enseignements de certains des collègues du Dr Nierenberg au Massachusetts General Hospital. Trois d’entre eux ont fait l’objet de mesures disciplinaires de l’hôpital pour ne pas avoir révélé les sommes considérables qu’ils recevaient de laboratoires [lire « La corruption de la science médicale américaine », Books, no 4, avril 2009].

Si les lecteurs veulent vérifier sur le site Web de la New York Review, ils verront que le Dr Nierenberg dévoile ses sources de revenus externes, qui comprennent des contrats de consulting pour certains des principaux fabricants de psychotropes. Je suis mal placée pour juger des travaux de conseil du Dr Nierenberg, et je me garderai de le faire. Mais il me semble, d’une manière générale, que les collaborations étroites avec l’industrie pharmaceutique font courir, même aux meilleurs médecins, le risque d’adopter une attitude insuffisamment critique à l’égard d’une firme et de ses produits, et vis-à-vis des traitements pharmacologiques plus globalement.

Le Dr Friedman semble être d’accord sur ce point. Dans un compte rendu d’un livre d’Alison Bass, publié dans le New England Journal of Medicine (26 juin 2008), il se réfère aux coquettes sommes versées par les laboratoires aux médecins chercheurs testant leurs médicaments, avant d’ajouter : « La description fascinante, et parfaitement étayée, de ces liens troublants devrait être lue par les membres de la profession médicale, dont un grand nombre continue de croire, malgré toutes les preuves du contraire, qu’ils sont insensibles aux influences des laboratoires. » Enfin, Friedman et Nierenberg m’accusent de minimiser les conséquences dévastatrices des maladies mentales non traitées. Loin de moi cette idée. Mais ce n’est pas un service à rendre aux patients vulnérables et désespérés que de les soigner avec des médicaments présentant de graves effets secondaires tant qu’on ne sera pas sûr que leurs bénéfices l’emportent sur leurs inconvénients.

***

Ces trois lettres partent toutes simplement du principe que les psychotropes sont extrêmement bénéfiques, mais aucune d’elles ne fournit de références susceptibles d’étayer cette conviction. Nos divergences découlent du fait que je me garde d’émettre une telle hypothèse. Tout traitement devrait être considéré avec scepticisme tant que ses bénéfices, à court et long terme, n’ont pas été démontrés lors d’essais cliniques conçus selon les règles de l’art, et qu’il n’a pas été prouvé que ces bénéfices l’emportent sur les effets nocifs. Je me demande si c’est le cas pour de nombreux psychotropes couramment utilisés aujourd’hui. J’ai passé la plus grande partie de ma vie professionnelle à évaluer la qualité des recherches cliniques et je pense que celles-ci sont particulièrement faibles dans le domaine de la psychiatrie.

Les études sponsorisées par l’industrie pharmaceutique citées habituellement pour vanter l’efficacité des psychotropes – et ce sont celles qui sont publiées – tendent à être à court terme ; elles sont conçues pour promouvoir le médicament, et elles font apparaître des bénéfices si faibles qu’il est peu vraisemblable qu’ils l’emportent à long terme sur les effets nocifs.

L’article de Marcia Angell et la discussion qui s’est ensuivie sont parus dans trois numéros de la New York Review of Books (23 juin, 14 juillet et 18 août 2011). La traduction est de Philippe Babo.