Le livre manquant – Quand les élus font pi

Il manque un livre sur l’intelligence des élus. Un bel exemple cité par le sociologue Raymond Boudon dans son Renouveler la démocratie * est celui de la Chambre des représentants de l’Indiana qui, en 1897, fixa la valeur du nombre pi à 3,2. Le vote a été acquis à l’unanimité de ses 67 membres. Boudon fait cette remarque dans la foulée d’une analyse des lois adoptées depuis 1990 par le Parlement français pour « interdire certaines opinions en matière historique et en imposer d’autres ». La dernière manifestation de cette forme de stupidité démocratique est le vote, le 22 décembre 2011, par l’Assemblé nationale, à main levée, à une très large majorité de la cinquantaine de députés présents, d’une proposition de loi sanctionnant pénalement la négation des génocides, dont celui des Arméniens en 1915. Un « bon travail parlementaire », s’est félicité le président de la principale formation politique à  l’Assemblée. Le titre suggéré pour ce livre manquant est : Quand les élus font pi. 

* Odile Jacob, 2006.

Bernard Granger : « S’il suffisait de jouer au ballon pour guérir la dépression… »

Peut-on dire que compagnies pharmaceutiques exercent aussi en France une influence directe sur les décisions des autorités sanitaires chargées d’autoriser la mise sur le marché des psychotropes ?

Directe et indirecte. Directe, car ce sont les firmes qui préparent les dossiers soumis aux agences de régulation, en essayant de présenter les données dans un sens favorable à leurs intérêts (1). Indirecte, par leurs implications dans la formation et l’information qu’elles délivrent aux médecins prescripteurs et au grand public. Je ne parle pas du financement des activités politiques ou des subventions en tous sens que l’industrie accorde aux décideurs et aux leaders d’opinion, comme on l’a vu récemment à l’occasion du scandale du Mediator.

Les laboratoires influencent-ils ici également le contenu des messages transmis lors des congrès de psychiatrie ?

Oui, car ils financent en grande partie les manifestations dites scientifiques, et cela ne se fait pas sans contrepartie dans l’élaboration du programme ou dans le choix des différents orateurs et des participants.

En France aussi, peut-on dire que le marketing des firmes a une influence sur les prescriptions de psychotropes par les médecins ?

C’est son but. De fait, les effets de la visite médicale sont bien démontrés : il y a un lien quasi direct entre le volume des ventes et la fréquence des passages des représentants. Il faut souligner que 80 % des psychotropes sont prescrits par les généralistes, moins bien formés à recevoir avec un esprit critique les informations données par les firmes pharmaceutiques.

Y a-t-il des psychotropes pour lesquels cette influence vous paraît particulièrement nocive ?

Nous assistons actuellement à une offensive pour que les antipsychotiques soient abondamment prescrits en cas de troubles bipolaires, avec des messages ambigus délivrés par les firmes sur leurs indications officielles. Le lithium, le médicament le plus efficace contre cette maladie, ne coûte rien et ne fait l’objet d’aucune promotion commerciale. Des produits plus récents et beaucoup plus chers sont mis en avant, alors qu’ils ont des indications moins larges, des effets secondaires parfois supérieurs et une efficacité moins bien établie.

La mise sur le marché d’un nombre croissant d’antidépresseurs a-t-elle contribué à la forte hausse du nombre de dépressions recensées en France et ailleurs au cours des dernières décennies ?

Nous observons depuis les années 1990 un effet de bascule : les administrations de tranquillisants ont baissé, tandis que les ordonnances d’antidépresseurs ont augmenté, surtout du fait d’une prescription en médecine générale, car il s’agit de produits plus faciles à manier.

Êtes-vous d’accord avec Irving Kirsch pour dire que « la description de la dépression comme un déséquilibre chimique dans le cerveau est simplement fausse » ?

Assimiler la dépression à un déséquilibre chimique cérébral est évidemment la simplification caricaturale d’une hypothèse plausible. Vouloir nier tout désordre chimique cérébral serait tout aussi stupide. Le réductionnisme biologique est aussi inacceptable que le réductionnisme psychologique, pour lequel tout état dépressif proviendrait d’une perte, réelle ou symbolique. Comme ce serait merveilleux si l’on connaissait la cause de la dépression ! En réalité, il y a des dépressions, et les déterminants de cette pathologie protéiforme sont à la fois biologiques, psychologiques et sociaux.

Irving Kirsch et Marcia Angell ont-ils à vos yeux raison de soutenir que les antidépresseurs ne sont que des « placebos améliorés » ?

Cette expression n’a pas grand sens. Dans de très nombreux essais, mais pas tous, les antidépresseurs montrent un effet supérieur à celui du placebo. Si c’est cela, un placebo amélioré, alors tous les médicaments actifs entrent dans cette catégorie. Il y aurait beaucoup à dire sur l’exploitation faite par Kirsch des statistiques, cette forme moderne du mensonge. Si l’on regarde les effets non plus en moyenne mais sur les sujets pris un à un, les antidépresseurs ont, sur tel patient, des effets remarquables et indéniables, alors qu’ils n’en ont aucun sur tel autre. Il y a loin entre les conditions des essais, situation artificielle et le plus souvent à court terme, et la pratique réelle. Nous ne sommes pas dans le cas des antibiotiques. La vie psychique n’est pas un tube à essai dans lequel on met un peu plus de ceci ou de cela. En toute rigueur, les tests contre placebo des antidépresseurs établissent des données partielles, donnent une idée de ce que peuvent être les effets d’une molécule, mais ne sont pas extrapolables à la pra­tique courante. Nous travaillons dans d’autres conditions, selon d’autres modalités de prescription et dans un cadre relationnel différent de celui, très calibré et forcément simplificateur, des essais. Dans notre pratique, nous recueillons des données complémentaires sur l’efficacité et la nocivité de ces produits. D’ailleurs, aucune découverte importante en matière de psychotropes n’a résulté d’une expérience en double aveugle contre placebo.

Marcia Angell écrit : « La psychothérapie et l’exercice physique se sont révélés aussi efficaces que les médicaments contre la dépression, et leurs effets sont de plus longue durée. » Qu’en pensez-vous ?

S’il suffisait de jouer au ballon pour guérir la dépression, cela se saurait. Des études montrent que, dans les formes légères ou modérées de dépression, l’efficacité des psychothérapies est bonne. Pour les formes graves, elles sont inefficaces et il faut recourir au traitement biologique.

Marcia Angell accorde crédit au point de vue de Robert Whitaker, pour qui les antipsychotiques sont non seulement inefficaces mais nuisibles. Et vous ?

Ils peuvent l’être lorsqu’ils sont utilisés à mauvais escient, dans de mauvaises indications. Mais, franchement, il ne faudrait pas raconter n’importe quoi. La diabolisation des psychotropes est tout aussi excessive que l’idéalisation qui a pu en être faite lorsqu’ils sont apparus. Découverts en 1952, les antipsychotiques ont constitué un progrès considérable dans le traitement de nombreux troubles mentaux. La même remarque s’applique aux autres classes de psychotropes découvertes peu après. Il ne faudrait pas oublier ce qu’était la psychiatrie asilaire avant cette date charnière. Cette vision négative des psychotropes, trop répandue actuellement, est en partie l’effet boomerang des efforts déployés par les firmes pharmaceutiques pour élargir le marché de ces substances à des troubles qui n’en relèvent pas forcément. Il faut une proportionnalité entre les maux et les outils thérapeutiques utilisés pour les soigner. Il faut peser les avantages des effets attendus et les risques pris. Un traitement inefficace ou mal supporté doit être interrompu : nous suivons une démarche pragmatique en adaptant au fur et à mesure nos soins, qu’ils soient biologiques ou psychologiques, en fonction de chaque patient et des résultats obtenus.

Êtes-vous d’accord pour dire que certaines maladies mentales ont été inventées par l’industrie pharmaceutique pour vendre de nouvelles molécules ?

Antonin Artaud disait que, s’il n’y avait pas eu de médecins, il n’y aurait jamais eu de malades… Mais restons sérieux ! L’industrie pharmaceutique essaie d’élargir les indications de ses produits parfois avec excès, soit en voulant les appliquer aux formes légères de certains troubles mentaux, soit en médicalisant des manifestations dont la caractérisation comme authentique maladie reste discutable, comme le syndrome prémenstruel. Nous avions­ naguère par exemple la spasmophilie. Il y a maintenant la fibromyalgie, il y aura demain une autre « knockerie ». Inversement, dire que la phobie sociale est une invention, comme le font certains, relève de la pure ignorance (2).

Le DSM, le manuel de psychiatrie importé des États-Unis, exerce-t-il une influence nocive sur la profession en France ?

Les psychiatres de ce pays ont d’emblée critiqué le DSM-III lors de sa parution en 1980 aux États-Unis, et surtout en 1983 lorsqu’il a été accessible dans sa version française. Nous ne l’avons pas à la main toute la journée. Il a représenté un changement important, voire un progrès car il a donné à la profession un début de langage universel, mais les classifications des troubles mentaux sont en perpétuelle évolution. Il faut donc relativiser l’importance du DSM, dont on voit aujour­d’hui encore plus qu’hier les limites. L’histoire des classifications psychiatriques montre un mouvement de balancier entre périodes unificatrices et périodes multiplicatrices. Les DSM-III puis DSM-IV, puis demain DSM-5 vont dans le sens du saucissonnage des troubles. Parions que, dans quelques années ou décennies, s’amorcera le mouvement inverse.

Assistons-nous à une surprescription de psychotropes ?

Certainement. Ils sont surtout mal utilisés. Beaucoup de patients en prennent alors que leur état ne le justifie pas. Inversement, d’autres pourraient être puissamment aidés par un traitement de ce type et n’en prennent pas.

Notre système de sécurité sociale favorise-t-il l’excès ?

Il favorise l’activisme médical et la multiplication des actes et des prescriptions, pour de nombreuses raisons, qui tiennent autant aux médecins qu’aux malades.

L’administration de psychotropes à des enfants constitue-t-elle un problème aussi grave en France qu’aux États-Unis ?

Non, car les pédopsychiatres français sont très réticents à utiliser des psychotropes chez les enfants. Ils ont même parfois une position extrême dans ce sens. Il faudrait trouver le juste milieu (3).

La prescription croissante de psychotropes aux personnes âgées constitue-t-elle un problème spécifique ?

Il suffit de lire les ordonnances des patients âgés placés en institution pour s’en convaincre.

Cela a-t-il un sens de comparer le marché des psychothérapies avec celui des psychotropes ?

Il y a incontestablement une lutte d’influence entre les tenants des traitements biologiques et ceux qui ne jurent que par la psychothérapie. Personnellement, j’utilise les deux, en association s’il le faut, car c’est cette pratique ouverte et pragmatique qui apporte la meilleure aide aux patients. 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Dans les e-marges

Les lecteurs entretiennent avec les auteurs, voire entre eux, des dialogues silencieux qui ont pour support leurs annotations en marge des livres, les fameuses marginalia. La pratique peut choquer, comme les graffitis sur les monuments. Mais un livre bien commenté gagne en valeur, disait Mark Twain (intellectuellement, mais financièrement aussi : une note d’une plume célèbre dope la cote bibliophilique d’un livre, comme l’inscription de lord Byron appâte les visiteurs du temple de Poséidon, au cap Sounion).

C’est ainsi, dans la marge d’un ouvrage d’arithmétique, que Fermat a énoncé son fameux dernier théorème. Hélas ! il a aussitôt ajouté : « J’ai trouvé une merveilleuse démonstration de cette proposition ; mais la marge est trop étroite pour la contenir. » Ce qui a conduit les mathématiciens à s’échiner pendant 350 ans avant de reconstituer ladite démonstration (1). Autre forcené des notes dans les marges, Edgar Poe. Les pages de ses livres n’y suffisant pas, il rajoutait des bouts de papier collés avec une imperceptible portion de gomme de tragacanthe ; il aurait voulu recueillir toutes ses notes en marge de ses lectures, pour son profit comme celui des autres, mais elles étaient illisibles… Quant à Darwin, c’est pratiquement à coups d’annotations sur les principaux ouvrages scientifiques de son époque qu’il a construit, par réaction, sa propre théorie. Voltaire, pour sa part, a laissé des commentaires savoureux sur plus de 2 000 des 7 000 livres de sa bibliothèque – souvent des insultes, spécialement à l’adresse de Rousseau qu’il traite par exemple de « polisson », dans les marges de son exemplaire du Contrat social.

Cette riche tradition littéraire va-t-elle mourir, elle aussi victime du livre électronique ? Au contraire : l’e-book pourrait inaugurer l’âge d’or des marginalia, qui désormais peuvent remonter électroniquement vers l’auteur ou vers ses autres lecteurs (2). L’ouvrage devient peu à peu « interactif » et, sur le Web, le ratio commentaires/texte explose, dépassant largement celui du Talmud (3). On peut bien sûr se demander si le support numérique permettra de conserver à travers les siècles, aussi efficacement que le papier, les commentaires de haute valeur. Mais, comme on peut en juger à longueur de Net, la plupart des interventions ne valent pas grand-chose. Et ces graffitis virtuels sont du moins effaçables et ne dégradent pas leur support.

 

 

Tablette

Il est assez piquant de constater que le terme retenu pour nommer le dernier produit aïetèque soit celui qui désignait le premier : tablette, comme à Sumer, plus de trois mille ans av. J.-C., ou à Mycènes, une quinzaine de siècles plus tard. (Mais même sur de la cire ou de l’argile, il fallait un style, pour y écrire.) C’est une sacrée boucle qu’on ferme. Éternel retour et tout le tralala, diraient ceux qui n’ont pas lu Nietzsche mais sont allés au cinéma.

Table et tablette, dans l’Antiquité, c’était tout un : on y écrit, on y publie, on y proclame. On y grave les dix commandements, accessoirement, parce qu’ils sont nécessaires et suffisants à toute la vie (Giscard n’a pas gravé dans la pierre les soixante pages de sa Constitution européenne, il aurait eu l’air de quoi…). Mais à présent tout a changé – et voilà le problème. Tablette n’est plus petite table. Aujourd’hui, si l’on note encore sur ses tablettes, on préfère y lire les journaux, des livres, ou même regarder des reproductions, des films. Tout fout le camp, direz-vous. Peut-être, mais cela fait belle lurette que ça dure. Déjà les savants du Moyen Âge s’indignaient de ce que l’on pût dire tabla (1050) au lieu de tabula. On souffre toujours, à perdre son latin. (Se consolera-t-on un jour en encaissant des dessous de tablette ?) En tout cas, pendant ce temps-là, mensa (l’autre table) disparaissait dans son aristocratisme désuet. Elle ne reste plus qu’à l’état de pauvre étymon, qui a donné commensurable et commensal, mais quand vous bouffez avec votre pote Marcel, il est rarement votre commensal. Et quand il vous balance, il se met à table. Mensa, c’est un peu comme un livre d’art, qu’on laisse ostensiblement traîner sans l’ouvrir jamais, une survivance brillante et vaine : du passé faisons table basse.

N’oublions pas que la table avait ceci de supérieur à la tablette qu’elle pouvait être ronde : cette forme éminemment démocratique évitait, dit-on, de poser des questions de préséance à la cour du roi Arthur. (Mais, répondent certains, essayez de consulter sncf.com sur une table ronde, vous m’en direz des nouvelles.) De même on ne pend pas de tablettes de Mendeleiev aux murs des écoles, et MM. Bouvart & Ratinet n’ont point publié de jaunes tablettes de logarithmes. Et puis, tablette usurpe son t initial puisqu’elle n’a pas de pied. Utile quand on n’a pas de table pour écrire, au lit, au bord de la rivière. Une plaque rigide, pour qu’y tienne le papier, une bête écritoire de substitution.

Où l’on voit que le grand vaut mieux que le petit ; que la table, où l’on lit, où l’on écrit, vaut mieux qu’une tablette que l’on regarde, et où l’on touitte. D’ailleurs, on s’attable, quand on veut manger ou écrire, quand on se met à quelque chose. On ne s’attablette pas. On s’attable comme on s’est attablé, on l’a toujours fait – on s’en souvient. C’est d’ailleurs une des premières phrases que Ponge ait écrites sur le sujet : « Je me souviendrai de toi, ma table, table qui fut ma table, table n’importe laquelle, table quelle qu’elle soit. » C’est que la table est table des matières par nature : de bois, de pierre, de verre. Ponge la dit « élémentaire ». Tablette d’Amazon-ie Généralisée est petit objet sans poids, quoique toujours trop lourde pour moi. Cela faisait des siècles qu’on s’en passait, de la tablette, depuis Sumer, alors on s’en passera.

 

« Intox »

Le mot grec toxicon désignait le poison pour flèches. « Intoxiquer » veut donc dire d’abord « empoisonner ». Son utilisation au sens moral du terme, qui désigne l’empoisonnement de l’esprit par la propagande, est d’usage en France depuis un siècle environ. L’abréviation « intox », qui ne désigne que ce sens dérivé, est apparu dans les années 1960. Les médicaments de l’esprit, ou psychotropes, forment un beau cas d’école pour explorer plus avant les deux sens du mot. Les neuroleptiques sont accusés, études scientifiques à l’appui,  d’intoxiquer le cerveau (et le corps) des malades.  C’est le cas aussi, dans une moindre mesure et sous d’autres formes, des antidépresseurs, des anxiolytiques et des psychostimulants. De plus, ces trois dernières catégories sont à l’origine de pratiques d’auto-intoxication, comme avec l’alcool.

L’« intox », elle, désigne désormais l’effet de la propagande des laboratoires pharmaceutiques. Comme l’affaire du Mediator l’a fait découvrir à ceux qui ignoraient tout du sujet, l’efficacité des médicaments est souvent surestimée et leurs effets secondaires minorés,  les autorités médicales, les médecins et les patients se laissant prendre au piège d’un marketing sophistiqué et peu scrupuleux. Les psychotropes sont particulièrement entachés  par ce soupçon, parce que les maladies de l’esprit, contrairement à celles du corps, ne produisent pas de marqueurs biologiques et ne peuvent donner lieu qu’à des diagnostics subjectifs. Ainsi, la question de savoir si la plupart des antidépresseurs ne sont pas des placebos  reste scientifiquement ouverte. Pour couronner le tout, d’autres formes d’intoxication empoisonnent ces débats. Elles concernent l’esprit des spécialistes eux-mêmes, qui nourrissent la discussion. Jugements moraux et partis pris idéologiques plus ou moins cryptés font peser un doute sur la qualité des analyses  en apparence les plus rigoureuses. À la base de cette confusion,  un ballet de croyances d’autant plus ancrées, violentes même,  que celui qui en est porteur n’en a pas toujours conscience. Ce qui est ici en jeu, c’est l’auto-intoxication de l’esprit.

 

Makhetounem

« Si nous pronostiquions l’avenir d’un couple à l’harmonie des makhetounem, le nombre de divorces cesserait de nous surprendre, murmurait mon ami  Léopold en levant son verre à la santé des jeunes mariés. Il est vrai, ajouta-t-il en s’asseyant, que le mariage est la première cause du divorce. »

Makhetounem (yiddish, déformation de l’hébreu makhatanim ; le « kh » se prononce comme le « j » espagnol, la jota). Désigne les deux parents du marié ou de la mariée, donc aussi les quatre parents des jeunes mariés.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant » : il manque un mot en français pour désigner une phrase d’un auteur ou d’une personnalité en vue, reproduite en quatrième de couverture d’un ouvrage qui vient de paraître afin de contribuer à sa promotion. Écrivez à

 

Rio, cité radieuse

Rio veut doter ses favelas de toutes les infrastructures dignes d’une ville moderne d’ici à 2020. La situation s’est d’ailleurs déjà améliorée par endroits depuis que les autorités ont décidé d’y conduire de grands travaux et non plus seulement une politique sécuritaire musclée. Signe de cet élan (accentué par l’organisation de la Coupe du monde 2014 et des Jeux olympiques 2016), l’Institut des architectes du Brésil a organisé un concours visant à imaginer la Rio de demain. Les 80 projets retenus sont publiés dans ce livre qui témoigne, selon O Globo, du « retour en force des architectes et des urbanistes dans les débats sur l’aménagement de la ville », et de leur désir d’intégrer les favelas à la métropole. Rien ne dit cependant que tous seront réalisés, ou qu’ils le seront à temps. Car, tempère le quotidien, entre concours et appels d’offres, « l’architecte arrive souvent trop tard », quand les constructions informelles ont déjà pris une forme définitive. 

Le mot du mois

« Mes seuls yeux ne me suffisent pas… Même les yeux de toute l’humanité ne me suffisent pas. Je regrette que les bêtes n’écrivent pas. »

C. S. Lewis, Surpris par la joie, 1955.

Quelle justice internationale ?

L’ancien président de la Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo a été transféré à la prison de la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye. Est-ce à dire que la justice internationale commence enfin à s’imposer partout et que, le temps de l’impunité étant terminé, les puissants de ce monde doivent commencer à trembler ?

Un premier bémol à apporter à l’enthousiasme suscité par cette nouvelle concerne la géographie des mises en accusation. Depuis sa création, en 2002, la Cour s’est saisie de sept situations, toutes liées à des pays africains (les accusés ex-yougoslaves relèvent d’une autre juridiction) : Ouganda, République démocratique du Congo, République centrafricaine, Soudan, Kenya, Côte d’Ivoire, Libye. Parce que les Africains commettent les pires crimes ou parce qu’ils sont les seuls que la Cour choisit de juger ?

À défaut de gouverner l’univers, pourrait-on se dire, la justice règne au moins en Afrique, heureux continent. En fait, le scénario des inculpations est à peu près toujours le même : un pays est en proie à la guerre civile, l’un des deux camps finit par l’emporter. Que faire des vaincus ? Plutôt que de se compromettre dans des règlements de comptes sanglants, les vainqueurs préfèrent livrer les ennemis d’hier à la justice internationale. Ils n’ont pas de craintes quant à l’issue des procès : ce sont eux qui conduisent l’enquête et fournissent les preuves à la Cour. Gbagbo avait lui-même essayé cette stratégie dès 2002, alors que la guerre civile venait de commencer dans son pays. Il voulait faire poursuivre son adversaire de l’époque, Guillaume Soro, pour crimes contre l’humanité, mais il n’avait pas été entendu. Aujourd’hui, Soro est Premier ministre : on peut douter qu’il rassemble des preuves contre lui-même.

Mais supposons, même si ce n’est pas réaliste, que, demain, la Cour surmonte ses faiblesses des débuts, dispose d’un budget suffisant pour mener ses propres enquêtes et étende son action sur tous les continents. Peut-on espérer qu’on sera alors entré dans l’ère de la justice universelle, celle que doivent craindre les puissants de ce monde ? Difficilement. La raison en était déjà donnée par Pascal : « La justice sans la force est impuissante. » Or la force appartient aux États. Les Grands – États-Unis, Russie, Chine – et leurs protégés ne seront jamais inquiétés. D’abord, parce que, prudents, ils se sont abstenus de ratifier les statuts de la Cour – lesquels ne s’appliquent donc pas à eux. Ensuite, parce que, membres permanents du Conseil de sécurité, ils disposent d’un droit de veto sur toutes ses décisions – y compris celles de la CPI, qui en dépend. Enfin, parce que, même si ces règles et principes n’existaient pas, personne ne peut imposer les décisions de justice à un Grand : comment s’y prendrait-on ?

Telle est la leçon implacable de l’histoire récente. Les dirigeants russes ne seront jamais poursuivis pour les violences commises en Tchétchénie, les dirigeants chinois pour la répression au Tibet, les dirigeants américains pour avoir, sous un prétexte fallacieux, envahi l’Irak et provoqué des centaines de milliers de morts. On pourra peut-être condamner les anciens Khmers rouges, coupables de génocide, mais on ne touchera jamais aux responsables américains qui, tout au long de l’année 1973, avaient ordonné de bombarder sans relâche le Cambodge, pays neutre, massacrant la population et facilitant ainsi la prise du pouvoir par ces mêmes Khmers rouges.

« Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort », on pourrait au moins s’abstenir de prétendre que ce qui est fort est, de ce fait même, juste (1).

 

Amers raisins d’Afrique du Sud

La réputation des vins d’Afrique du Sud n’est plus à faire, mais leur histoire comporte une face sombre, qu’éclairent les auteurs de Grape en racontant, selon le Mail and Guardian, « l’exploitation et les épreuves » endurées depuis trois cent cinquante ans par les ouvriers viticoles. Ces derniers furent longtemps des esclaves – chaque domaine en possédait une quinzaine en moyenne jusqu’au début du XIXe siècle. Lorsque la servitude fut abolie, en 1833, les propriétaires se mirent à leur verser une partie de leur salaire en litres de vin. Une pratique, appelée dop system, qui subsiste par endroits, et explique l’alcoolisme encore très répandu parmi les populations métisses qui constituent l’essentiel de la main-d’œuvre du secteur.